Un lundi après-midi, rue d’Isly

C’est un lundi après-midi, à Alger, quelque part dans la première décennie du XXe siècle. Des voitures s’arrêtent devant le 59, rue d’Isly. On sonne. On entre. Madame Veuve Josef Kuhlman reçoit. Chaque semaine, sans manquer, la veuve du Consul Général de Suède et Norvège tient son salon, cet espace de sociabilité bourgeoise qui rythme la vie mondaine de la capitale algérienne.
Elle a alors plus de soixante-dix ans. Josef, son mari, est mort depuis trente-quatre ans. Mais Marie Pauline Carraux, fille de paysans valaisans venus chercher fortune de l’autre côté de la Méditerranée, est toujours là. Et elle reçoit. « Petite Grand-Mère », s’est ainsi que Suzanne et Germaine, les arrières-petites filles du Consul Général, appelaient celle qui fut sa deuxième épouse.

De Muraz à la Méditerranée : une famille paysanne dans le grand courant migratoire

Muraz est un petit village du district de Monthey, dans le Bas-Valais, cette partie occidentale du canton suisse que le Rhône traverse avant de se jeter dans le lac Léman. En 1851, comme des centaines d’autres familles valaisannes, les Carraux quittent leurs montagnes. Les raisons sont celles de toute cette émigration : un sol morcelé à l’infini, une dette qui s’accumule de génération en génération, des récoltes maigres, et surtout, au loin, la promesse d’une terre neuve. Le Département de l’Intérieur du Canton du Valais avait fait afficher en 1851 un Avis sur l’émigration en Algérie, résumant les conditions posées par le gouvernement français : un certificat de moralité, au moins 1 000 francs disponibles, et la garantie d’un travail sur des terres à défricher. La promesse était alléchante. Elle était aussi, souvent, trompeuse.
L’année 1851 fut la grande année de ce courant migratoire : plus de 1 000 départs de Valaisans pour la seule Algérie, soit près de 1,25 % de la population totale du canton. On partait en convois, en familles, parfois en communautés entières. On vendait ses meubles, parfois sa maison. On s’embarquait à Marseille.
Les « hameaux suisses » de Koléah : premières racines africaines
Les Carraux font partie de ces familles arrivées à partir de mai 1851, placées non dans les villages de colonisation subventionnés mais en zones sous administration civile, comme « colons libres ». C’est dans la région de Koléah, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger, qu’ils s’installent. C’est là, dans ce Sahel algérois, que les familles valaisannes fondèrent plusieurs hameaux – Zoudj el Abess, Saïghr, Messaoud, Chaïba, Berbessa – que l’on appelait longtemps, en Algérie, les « hameaux suisses ». C’est à Berbessa que les Carraux s’installeront. Des maisons simples, construites selon des plans standardisés fournis par l’administration coloniale élévation sobre, de plan rectangulaire et couverture en tuiles. Les premiers mois furent rudes. Il fallut arracher les palmiers nains, défricher des terres ingrates, résister au paludisme qui dévasta certaines colonies. Les enfants et les vieillards moururent en nombre. Mais les Carraux tinrent bon. Dans les années 1860, ceux qui avaient survécu et s’étaient accrochés purent enfin sortir de la gêne, cultiver des céréales, du tabac, de la vigne, quelques arbres fruitiers. La petite Marie Pauline, née en 1839, a grandi dans cette Algérie-là, entre le Sahel de Koléah et la plaine de la Mitidja. C’est une enfant de colons suisses, formée par la dureté du défrichement et la chaleur d’une communauté soudée par l’exil.
La rencontre avec Josef Kuhlman : Bourkika, puis Alger
On ne sait pas précisément quand et comment Marie Pauline Carraux croisa la route de Josef Kuhlman. Peut-être à Bourkika, ce village de la Mitidja où Josef possédait depuis 1860 une grande propriété agricole, la ferme Saint-Joseph, à sept kilomètres de Marengo. C’est dans cette région, à mi-chemin entre Koléah et la plaine, que les deux mondes se rencontrent : celui du courtier maritime suédois, figure établie d’Alger, et celui des colons valaisans ancrés dans leur terre adoptive. Leur union eut un prélude tragique. Avant même le mariage, Marie Pauline donne naissance à Paul Harald Ludovic, le 18 octobre 1861, au quartier de l’Agha. L’enfant meurt onze mois plus tard, le 12 septembre 1862, au 6 rue de la Frégate. Dix jours avant le mariage. La noce a lieu le 22 septembre 1862 à Alger. L’acte de mariage mentionne que Josef déclare sous serment ignorer le lieu de décès de ses parents, Johan Peter Kuhlman, mort en 1839, et Inga Nasbom, en 1852, signe d’une vie qui s’était éloignée de la Suède.

Une épouse de consul dans l’Algérie des épreuves
Trois enfants naissent de ce mariage : Henri Maximilien en décembre 1863 (Henrik), Ingeborg Josépha en janvier 1866, et Bertha Constance en décembre 1871. Ces années sont celles des grandes épreuves algériennes : invasions de criquets, famine, tremblement de terre. Dans une lettre de juin 1866, Josef écrit à sa sœur Ingeborg :
« Ma femme et les bébés sont à Bourkika où je vais de temps en temps quand les affaires me le permettent. Henrik grandit et cause. La petite vient aussi très bien. »

Marie Pauline tient le foyer à la ferme, pendant que Josef gère ses affaires de courtier maritime à Alger. Josef devient Consul Général de Suède et Norvège en septembre 1872, puis Consul du Danemark, couronné de décorations royales. Marie Pauline est désormais femme de consul, figure reconnue de la société algéroise. La photographie prise vers 1865 les montre ensemble, elle, assise, en robe sombre à large jupe, élégante et droite ; lui, debout à son côté, moustache fournie, regard assuré. Josef meurt le 4 août 1876. Henri, leur fils, décédera lui aussi prématurément en 1892, à 29 ans, à Alger. Henrik et Ingeborg Josépha reposent ensemble au carré des consuls du cimetière de Saint-Eugène.
La veuve et la « Petite Grand-Mère »

Veuve à 37 ans, Marie Pauline ne quittera plus Alger. Elle reste proche de Sigurd, le fils aîné de Josef, né d’un premier mariage avec Augusta Maklin et de toute la famille. Les enfants et petits-enfants de la génération suivante l’appellent « Petite Grand-Mère » : c’est le surnom que lui donnaient, avec tendresse, la grand-mère Suzanne et ses frères et sœurs. Sa fille Bertha épousera en 1904 Maurice Hyppolite Georges Dunan, un négociant bordelais. Leur fille Paulette se mariera avec Georges Vigna, dont le frère André créera les vins Sidi Brahim. La lignée des colons valaisans débarqués à Koléah cinquante ans plus tôt a rejoint, par les femmes, les grandes dynasties du vin algérien.
En 1910, à plus de soixante-dix ans, Marie Pauline figure toujours dans l’Alger Mondain et reçoit chez elle tous les lundi après-midi. Marie Pauline Carraux s’éteint en décembre 1924 à Alger, à 85 ans. Fille de défricheurs valaisans, épouse de consul suédois, dame des salons algérois, elle aura traversé trois quarts de siècle d’histoire algérienne, depuis les hameaux suisses de Koléah jusqu’aux réceptions du lundi, 59 rue d’Isly.
Sources : kuhlmansaga.com — Eric Maye, « Aperçu de l’émigration valaisanne en Algérie au XIXe siècle » — Archives familiales Kuhlman.