Johan Kuhlman (c.1692–1757) : quand une source primaire corrige deux siècles d’approximations

De l’importance d’une source première. L’affaire du nom d’un officier de Charles XII.

Introduction : Johan, le troisième fils

Pour comprendre qui était Johan Kuhlman, il faut d’abord situer sa place dans une fratrie qui allait, en l’espace d’une génération, se disperser aux quatre vents de l’Europe du Nord.

Leur père, Henrik Kuhlman (~1639–1720), était un homme de rang : ancien officier de cavalerie au service de la Couronne suédoise pendant près de vingt ans, il avait servi dans le Livgardet, la garde du corps du roi, combattu en Pologne et au Danemark avant de poser les armes vers 1675 et de s’installer à Gadebusch, bourgade du Mecklembourg alors sous influence suédoise, distante d’une vingtaine de kilomètres de Wismar. Il y épousa Dorothea Rawen le 31 octobre 1682 et gravit rapidement les échelons de la vie civile : conseiller municipal (Rådman), puis bourgmestre (Bürgermeister) — titre que les registres paroissiaux de la ville lui attribuent explicitement, ainsi qu’à son épouse, désignée comme Bürgermeisterin. Un homme d’honneur, dans une ville d’honneur. Il mourut à Gadebusch le 6 juin 1720.

De son union avec Dorothea Rawen naquirent trois fils, dont les destinées allaient diverger de façon notable :

Joachim Adolf (né le 7 août 1690 à Gadebusch) fut le premier des trois frères à traverser la Baltique. En 1723 — trois ans après la mort de leur père —, il s’établit à Norrköping, ville industrieuse de la côte est suédoise, où il devint bourgeois. Il fut en quelque sorte l’éclaireur de la branche suédoise.

Heinrich (né le 4 novembre 1693 à Gadebusch) suivit son frère à Norrköping en 1726. C’est de lui que descend la longue lignée qui traversera les siècles : son petit-fils Johan Peter (1767–1839), son arrière-petit-fils Josef Kuhlman (1809–1876), qui partira pour l’Algérie en 1841 et deviendra l’un des courtiers maritimes les plus influents d’Oran, puis consul général, le fil conducteur de toute la saga Kuhlman.

Johan, le troisième, naquit vers 1692 à Wismar et non pas à Gadebusch comme ses deux frères. Ce détail biographique, en apparence anodin, dit quelque chose de la vie d’une famille en mouvement, dont le père était peut-être en déplacement ou en poste à Wismar lors de cette naissance. Johan choisit une voie radicalement différente de celle de ses frères : il prit les armes, servit la Couronne suédoise pendant plus de quarante ans, participa aux dernières guerres de l’empire baltique, et mourut à Stockholm le 5 avril 1757, chevalier de l’Ordre de l’Épée, sans jamais avoir rejoint Norrköping. C’est de lui qu’il est question ici et de la manière dont son histoire a failli nous parvenir déformée.


Prologue : l’humilité nécessaire des sources secondaires

Il est une règle cardinale en histoire que tout chercheur apprend tôt ou tard à ses dépens : la qualité d’une source ne se mesure pas à son ancienneté, mais à sa proximité avec les faits qu’elle décrit. Un document enregistré par l’institution chargée d’en attester la véracité, signé ou certifié par des autorités compétentes, vaut infiniment plus que la compilation la plus savante rédigée des décennies après les faits. C’est cette leçon, aussi ancienne que l’histoire elle-même, qu’illustre de manière saisissante le cas Johan Kuhlman.


Une source secondaire de grande valeur : Lewenhaupt

En 1920, le chercheur suédois Adam Lewenhaupt publie Karl XII:s officerare -Biografiska anteckningar, répertoire biographique de quelque 20 000 officiers ayant servi sous Charles XII. L’ouvrage consulte les registres militaires du Riksarkivet (Riksregistraturet, Rullor, meritlistor), les archives des régiments, les listes de prisonniers (fånglistor), et pour les archives étrangères, les fonds danois. Lewenhaupt lui-même reconnaît dans son introduction la nature de sa démarche :

Extrait de Adam Lewenhaupt publie Karl XII:s officerare -Biografiska anteckningar. page 366

« Föreliggande anteckningar om Karl XII:s officerare göra ej anspråk på fullständighet. » : « Les présentes notes sur les officiers de Charles XII ne prétendent pas à l’exhaustivité. »

Il précise également sa méthode sur les noms : pour l’orthographe des noms nobles suédois, il a suivi les ättartavlor d’Anrep et de Schlegel-Klingspor — des généalogies de référence mais non des sources primaires. Et il ajoute cette précision méthodologique décisive : « En stjärna efter tillnamnet angiver egenhändig stavning » : « Une étoile après le nom de famille indique l’orthographe de la main même [de l’intéressé]. »

À la page 366 de cet ouvrage, on trouve la biographie d’un officier né vers 1692 à Wismar, volontaire en Brabant en 1710, capturé à Tönningen en 1713 puis à Wismar en 1716, décoré de l’Ordre de l’Épée le 7 novembre 1748, et décédé le 5 avril 1757 à Stockholm. Il est désigné sous le nom de « von Kuhlman, Nicolaus »* , le prénom « Nicolaus », la particule « von », et une étoile après le patronyme.


Décembre 2025 : une source primaire refait surface à Bruxelles

En décembre 2025, lors d’une vente aux enchères bruxelloise, un brocanteur met en vente un ensemble de documents dont il ignore vraisemblablement la portée historique. Il s’agit d’une copie certifiée en 1896 du dossier n°467 du Riddarhuset de Stockholm – le Palais de la Noblesse suédois, institution fondée en 1625, gardienne depuis lors des archives généalogiques de toute la noblesse du royaume.

Extrait du registre du Palais de la Noblesse concernant Johan Kuhlman (1692-1757). Collection personnelle de l’auteur.

Le dossier est considérable : plus de deux kilogrammes de documents, comprenant un blason original dessiné et cacheté, quatre grandes tables généalogiques, et une copie certifiée de la lettre d’anoblissement royale signée par la reine Christine de Suède le 20 juillet 1649 accordée conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan, lieutenant-colonel décédé peu avant. Ce document porte le sceau et la signature du secrétaire du Riddarhuset. Il ne souffre aucune contestation.

Et dans ce document officiel, le même personnage, identifiable par une concordance parfaite de toutes les données factuelles — est enregistré sous le nom de Johan Kuhlman. Pas de « Nicolaus ». Pas de « von ». Johan Kuhlman, fils d’Henrik Kuhlman et de Dorothea Rawen, né à Wismar, officier de cavalerie, chevalier de l’Ordre de l’Épée.


Confrontation des deux sources : campagnes militaires
Brabant — 1710✅ « fälttåget i Brabant »✅ « volontär vid Cronströms svenska reg. i Brabant 1710 »✅ ParfaiteLewenhaupt identifie le régiment (Cronström), absent du Riddarhuset
Gadebusch — 20 déc. 1712✅ « slaget vid Gadebusch »❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptSon régiment y participait ; Lewenhaupt se concentre sur les grades
Hollingstedt — jan. 1713✅ « skabbnikgains vid Hollingstedt »❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptMentionné uniquement dans la source primaire
« Label » — Mecklembourg 1713✅ Mentionné❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptEngagement mineur, non répertorié par Lewenhaupt
« Rodentia » — Mecklembourg 1713✅ Mentionné❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptEngagement mineur, non répertorié par Lewenhaupt
Siège / défense de Wismar 1711–1713✅ « Borgvaden af Wismar »❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptSeule la capitulation de 1716 figure chez Lewenhaupt
Capitulation de Tönningen — 16 mai 1713✅ « blef 17.. fången » (date incomplète)✅ « fången 16/5 vid Tönningen »✅ ConcordanteLewenhaupt apporte la date exacte manquante dans le manuscrit
Capitulation de Wismar — 8 avril 1716✅ « fången vid Wismars öfvergång »✅ « fången 1716 8/4 vid Wismar »✅ ConcordanteLewenhaupt précise la date exacte : 8 avril
Campagne de Norvège — 1718✅ « fälttåget i Norrige »❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptMentionné uniquement dans la source primaire

Confrontation des deux sources : l’Ordre de l’Épée
ÉlémentRiddarhuset (Source primaire)Lewenhaupt (Source secondaire)ConcordanceRemarques
Distinction✅ « R.S.O. »✅ « RSO »✅ ParfaiteRiddare av Svärdsorden — même abréviation
Date d’investiture✅ « d. 7 novembre 1748 »✅ « 1748 7/11 »✅ ParfaiteConcordance totale
Nature de la cérémonie❌ Non précisée❌ Non préciséeAucun des deux ne qualifie l’événement
Rang parmi les récipiendaires❌ Non précisé❌ Non préciséImpossible à établir à partir de ces seules sources
Date de création de l’ordre❌ Non mentionnée❌ Non mentionnéeCréation le 23 février 1748 (sources externes)

Sur l’Ordre de l’Épée, les deux sources s’accordent parfaitement sur l’essentiel à savoir la date du 7 novembre 1748 mais toutes deux restent muettes sur la question du rang de Johan parmi les premiers récipiendaires. L’ordre ayant été créé le 23 février 1748, son investiture intervient huit mois et demi après la fondation, ce qui fait de lui l’un des tout premiers chevaliers.


Ce que révèle la confrontation sur le nom

C’est sur la question du nom que la confrontation des sources est la plus instructive.

ÉlémentRiddarhuset (Source primaire)Lewenhaupt (Source secondaire)
PrénomJohanNicolaus
Particule(absente)von
Étoile / annotation* (egenhändig stavning)
Autorité de la sourceInstitution souveraine, document certifiéCompilation bibliographique

L’étoile que Lewenhaupt place après « von Kuhlman » est en réalité un aveu de méthode : elle signale qu’il a trouvé un document signé de la main du personnage lui-même, où l’intéressé écrivait « von Kuhlman » – vraisemblablement dans un contexte militaire où les nobles ajoutaient volontiers la particule. Mais cette pratique informelle de signature ne saurait prévaloir sur l’enregistrement officiel du Riddarhuset, qui consigne le nom sous sa forme juridiquement reconnue.

Lewenhaupt, compilant des milliers de fiches à partir de registres militaires qui utilisaient parfois des seconds prénoms de baptême pour identifier les officiers, a visiblement enregistré « Nicolaus » – second prénom de baptême probable – comme prénom principal, et retenu la graphie personnelle « von Kuhlman » pour le patronyme. Deux erreurs de bonne foi, commises dans un ouvrage qui ne prétendait pas, rappelons-le, à l’exhaustivité.


Épilogue : le document et la vérité

Johan Kuhlman s’appelait Johan Kuhlman. Pas Nicolaus. Pas « von Kuhlman ». Né à Wismar vers 1692, troisième fils d’un bourgmestre de Gadebusch, frère de Joachim Adolf qui partira à Norrköping en 1723 et d’Heinrich qui le suivra en 1726 pour fonder la lignée qui traversera les siècles jusqu’en Algérie, Johan choisit les armes là où ses frères choisirent le commerce. Il servit pendant plus de quarante ans, participa aux dernières guerres de l’empire baltique suédois, fut fait prisonnier deux fois, et mourut chevalier dans la capitale du royaume qu’il avait servi toute sa vie.

Ce sont les archives du Riddarhuset qui nous le disent dans un document certifié, portant le sceau de l’institution, qui dormait depuis un siècle et retrouvé dans les mains d’un brocanteur bruxellois avant d’être retrouvé en décembre 2025.

Dans un prochain article nous retracerons le parcours militaire de Johan Kuhlman (1692-1757) et frère de Joachim Adolf et Heinrich Kuhlman. L’oncle de Johan (1738-1806)…

Oran, un port en mutation

Paul Lefrancq, archiviste du département d’Oran, le notait avec justesse en 1934 : « Oran a connu la singulière fortune d’être devenu une grande ville et d’être un grand port, sans rien devoir, ou presque rien à la légende ou à l’histoire. »

Panorama d’Oran. Vue prise de Santa-Cruz. Photographie datant de 1888 à 1895. Collection personnelle de l’auteur.

Sigurd Kuhlman s’est installé à partir de 1867 à Oran et est devenu au fil du temps un des personnages liés à la vie maritime de la cité portuaire les plus importants. Il a pu voir ou accompagner les principales évolutions du port.

Après les tentatives portugaises du XVe siècle, ce sont les Espagnols qui, installés à partir de 1509, bâtissent les premières infrastructures portuaires d’Oran – quais, jetée et magasins voûtés creusés dans le roc. Mais trois siècles d’occupation mal entretenue, une parenthèse turque (1708–1732) et le tremblement de terre de 1790 laissent le port en ruines. Quand les Français arrivent en 1830, ils héritent d’une ville fantôme et d’un port à construire de toutes pièces.

La reconstruction française (1830–1860)

Arrivé à Oran en 1831, le lieutenant général baron Pierre Boyer commande des plans, fait rapatrier les archives espagnoles depuis Madrid et lance les premières cartographies de la baie. Les travaux effectifs débutent en 1834 sous l’ingénieur Pézerat, suivi de Poirel, Aucour et Bernard. En 1848, un premier bassin de 4 hectares est approuvé. Le trafic progresse – 36 000 tonnes en 1855, 54 000 en 1860 – mais reste modeste. Le port existe enfin. Il attend encore sa vraie naissance.

Photographie originale prise vers Port d’Oran, vers 1863–1867, avant l’agrandissement. Vue depuis les hauteurs : bassin de 4 hectares, voiliers au mouillage, quais nus. Collection personnelle de l’auteur.

La photographie ci-dessus nous montre un port minuscule et c’est celui que découvre Sigurd Kuhlman à son arrivée en 1867.

Le vrai coup d’accélérateur arrive avec le décret du 28 juillet 1860, qui prévoit un agrandissement d’envergure : 9 millions de francs, un port de 24 à 26 hectares (le futur bassin Aucour), une darse, un avant-port, deux jetées encadrant une passe de 80 mètres. C’est le tournant. En 1860, Oran est un vaste chantier. En 1868, la grande jetée du large atteint déjà 500 mètres de longueur. Les quais se construisent, les bassins se creusent, les grues et les dragues s’installent. Le port se modernise.

Oran, vers 1870 — Le port en train de naître

Prise depuis les hauteurs dominant le port, l’image ci-dessous, au format carte de visite, montre le port d’Oran en pleine construction.

Le port d’Oran vers 1870. Collection personnelle de l’auteur.

Au premier plan, les travaux avancent. Une darse intérieure prend forme, ses murs courbes en enrochement brut à peine sortis de l’eau. Des rails de chantier – ces voies Decauville étroites que les ingénieurs des Ponts et Chaussées utilisaient pour acheminer les matériaux lourds – traversent le terre-plein encore sablonneux. Dans le bassin principal, au fond, plus de vingt mâts se dressent, serrés les uns contre les autres : des voiliers pour la plupart, quelques felouques méditerranéennes mêlées à des trois-mâts de haute mer. Les vapeurs sont encore absents. On est à l’exact moment de bascule entre deux âges du commerce maritime.

Cette photographie date très vraisemblablement des années 1868–1875, en pleine réalisation du programme d’agrandissement décidé par le décret impérial de 1860. On y voit des voiliers entassés dans un bassin trop petit, des blocs qui s’empilent. Dans vingt ans, ce port sera le premier d’Algérie.

L’apogée commerciale et la ligne transatlantique

Dans les années 1870–1880, Oran s’impose progressivement comme la principale porte de sortie des richesses de l’Oranie. L’alfa, cette plante textile qui pousse en abondance sur les hauts plateaux, fait l’objet d’une bataille commerciale sans merci entre la France et l’Angleterre. En 1871, la marine britannique transporte depuis Oran 44 millions de kilogrammes d’alfa contre à peine 1,2 million pour la marine française. La chambre de commerce pousse des cris d’alarme. Le port traite aussi les céréales, les bestiaux, les minerais, les peaux, les laines. En 1899, son trafic annuel dépasse les 700 000 tonnes.

Port d’Oran, vers 1870–1878 — pendant les travaux d’agrandissement. Au premier plan : d’imposants ballots d’alfa empilés sur les quais, attendant l’embarquement. À quai, deux gros steamships à coque noire. C’est l’époque exacte où Sigurd Kuhlman dirige son bureau de courtage maritime : l’alfa qui s’exporte massivement vers l’Angleterre transite par ces mêmes quais. Collection personnelle de l’auteur.

Les travaux s’achèvent en 1892 après trois tempêtes dévastatrices (1869, 1876, 1886) qui ruinent partiellement la jetée du large et obligent l’État à solliciter, par la loi du 19 juillet 1880, le concours financier de la Chambre de Commerce à hauteur de 2,5 millions de francs. À l’issue de ce premier programme, le port dispose de 1 175 mètres de jetées, 1 890 mètres de quais accostables, et 13 hectares de quais et terre-pleins. Le trafic a été multiplié par quinze entre 1864 et 1892.

Photographie prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai, en regardant vers la ville – angle inversé par rapport aux vues en plongée depuis Santa Cruz. Vers 1875-1885. Collection personnelle de l’auteur.

Prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai et non depuis les hauteurs, cette photographie offre un angle rare : celui du sol, celui des hommes qui travaillent. Au premier plan, le chantier est encore vivant – terre sablonneuse non pavée, blocs de pierre épars, planches de bois, une cahute de fortune, des mulets et leurs conducteurs. Le port se construit sous nos yeux. Au centre, plusieurs voiliers et au moins un vapeur sont à quai, mâts et mâts de charge se découpant sur le ciel. À droite, la ville a déjà pris forme : arcades au rez-de-chaussée, immeubles de commerce à étages, architecture coloniale caractéristique des années 1870–1880. En arrière-plan, Oran monte sur son coteau – un clocher émerge des toits, les premières constructions des hauteurs se devinent dans la lumière. La datation la plus probable se situe entre 1875 et 1885 : la ville est structurée, ambitieuse, mais le port n’est pas encore achevé. Les travaux du bassin Aucour battent leur plein. C’est précisément l’époque où Sigurd Kuhlman est en pleine activité sur ces mêmes quais – courtier, négociant, homme du port. Cette image, c’est peut-être son quotidien.

C’est dans ce contexte d’expansion commerciale que Sigurd Kuhlman accomplit son geste le plus audacieux. Le 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonce l’ouverture d’une ligne directe Oran–New York, la première de l’histoire du port. Sigurd, agent de l’Anchor Line – compagnie écossaise fondée à Glasgow en 1855 – , a obtenu de sa compagnie ce service inédit. Le paquebot inaugural, le SS Bohemia, tout juste sorti des chantiers de Glasgow, effectue la traversée en quinze jours. Jusqu’alors, les marchands oranais devaient transborder leurs marchandises à Marseille ou au Havre, avec six semaines de délai. « Tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi », écrit le journal. Sigurd Kuhlman, Suédois naturalisé français depuis 1876, aura ainsi relié Oran au « nouveau-monde ».

Lire l’article correspondant …

Sources :

SourceNatureRéférence
Paul Lefrancq, Un port à OranArticle historiqueL’Afrique du Nord illustrée, 15 décembre 1934.
Ed. Dechaud, Les grands travaux du port d’OranArticleL’Afrique du Nord illustrée, 4 juin 1910
Le Messager de ParisPresse nationale18 juillet 1868 (travaux) ; 12 juillet 1880 (emprunt chambre de commerce)
Journal Général de l’AlgériePresse coloniale16 juillet 1891 (ligne Oran–New York)
Archives royales de Suède (Riksarkivet)Archives publiquesCorrespondance Sigurd Kuhlman / Bernhardt Almquist, 1871–1876
Photos d’archivesCollection privéeOran, port, vers 1863–1895 — collection Etienne Laude

Marengo d’Afrique

Marengo, le café Maure. Collection personnelle de l’auteur.

Si vous suivez la saga des Kuhlman, vous avez compris que l’Algérie de Josef et Sigurd n’était pas seulement Alger ou Oran. Elle avait un cœur, un territoire, des familles amies dont les destins se sont croisés au milieu du XIXe siècle. Ce point de ralliement fut les villages de Marengo et Bourkika où Josef avait acheté une grande ferme à la fin des années 1860. Et c’est précisément l’histoire de ces villages et de ceux qui l’ont bâti, que raconte avec passion et rigueur le site marengodafrique.fr, que je vous recommande vivement.

Décembre 1848 : la naissance d’un village au prix du sang

Tout commence en décembre 1848, quand 950 colons débarquent dans le port de Cherchell et sont escortés par l’armée vers le site du futur village de Marengo, à une vingtaine de kilomètres de là. Beaucoup viennent de la région parisienne ; on les a envoyés ici pour désengorger une capitale en crise sociale après les journées de juin. On leur a promis des maisons, des champs défrichés. Ils trouveront des baraques à construire eux-mêmes, de la boue, et le choléra. À la fin de l’année 1849, il ne reste que 150 survivants. C’est cette tragédie fondatrice et la ténacité de ceux qui ont tenu que marengodafrique.fr s’emploie à raconter.

Michel-Eugène Beauvais : le personnage central

Le personnage central du site est Michel-Eugène Beauvais (1826–1904), maire de Marengo de 1870 à 1886, beau-frère d’Ovar Lafitte et de Sigurd Kuhlman et arrière-arrière-grand-père de l’auteur. Arrivé en Algérie en 1849 par ses propres moyens depuis Toulon, il sera de toutes les batailles : les épidémies, les invasions de criquets, la révolte de 1871, la construction des écoles, de l’hôpital, du barrage. Le Tell de Blida, à sa mort en 1904, saluait « un vieil algérien qui jouissait de l’estime et de la considération de chacun ».

Les Chapotin : la famille qui reliait tout le monde

Les lecteurs de la saga des Kuhlman connaissent Louise Chapotin, l’épouse de Sigurd. Ce qu’ils ignorent peut-être, c’est que les Chapotin étaient l’une des familles les plus ramifiées de la région. Originaires du village de Zurich (près de Cherchell), elles étaient trois sœurs dont les alliances matrimoniales ont littéralement tissé le réseau humain de la colonisation locale : l’une épouse Michel-Eugène Beauvais futur maire de Marengo, l’autre Ovar Lafitte le futur maire de Cherchell et la troisième Sigurd Kuhlman, fils de Josef. Trois familles, une seule génération, un pan entier de l’histoire de la Mitidja occidentale.

Bourkika, Zurich, Tipaza, Cherchell…

Le site ne se limite pas à Marengo. Il couvre l’ensemble du réseau de villages fondés ou gravitant autour de la municipalité : Bourkika (où les Kuhlman possédaient la Ferme Saint-Joseph), Zurich (premier village habité par les Chapotin, fondé en 1848 par le convoi n°12 auquel participait le célèbre peintre Vivant Beaucé), Tipaza, Montebello, Nador et Ameur-el-Aïn.

En 1865, Napoléon III visite personnellement Marengo. C’est dans ce contexte que Josef Kuhlman, ami du Général Brincourt, lui-même figure centrale de marengodafrique.fr, participait aux grandes évolutions de la colonie. Les deux hommes avaient d’ailleurs été conviés ensemble au couronnement du Roi Charles XV de Suède en mai 1860. Ces connexions entre la saga Kuhlman et la petite histoire de l’Algérie coloniale, l’histoire vraie, se retrouvent documentées et contextualisées sur marengodafrique.fr.

Des archives, des photographies originales, des livres

Toutes les informations du site sont tirées de documents originaux : collections personnelles de l’auteur, archives familiales, journaux d’époque numérisés sur Gallica. Le site est la vitrine en ligne du livre « Marengo d’Afrique » dont les deux premiers tomes sont déjà parus. Une newsletter, L’Écho du Chenoua, permet de suivre les nouvelles publications tous les dimanches matin.

Pour tous ceux qui lisent la saga Kuhlman et cherchent à comprendre le sol sur lequel Josef, Sigurd et leurs proches ont vécu, travaillé et construit leurs existences algériennes, marengodafrique.fr est le complément indispensable.

👉 www.marengodafrique.fr

La correspondance Kuhlman–Almquist (1871–1876)

Un témoignage unique…

Entre 1871 et 1876, Josef Kuhlman, alors courtier maritime assermenté et en passe de devenir Consul Général de Suède et Norvège à Alger, entretient avec Bernhard Almquist, armateur et grossiste stockholmois, une correspondance commerciale d’une rare densité. Retrouvées aux Archives de la Ville de Stockholm, cette cinquantaine de lettres éclairent une relation nouée autour d’un commerce alors en plein essor : l’exportation de bois de construction scandinave, planches, poutres et madriers de pin rouge baltique, vers les chantiers de l’Algérie coloniale.

Bernhard Ulrik Georg Almsquist (1813-1881).
Josef Kuhlman (1809-1876). Collection personnelle de l’auteur.

Mais derrière les comptes de vente, les effets de commerce et les négociations de fret, affleurent aussi les grandes secousses d’une époque : la guerre franco-prussienne, l’insurrection des Mokrani, la Commune de Paris et les difficultés économiques des années ayant suivi la défaite de 1871. Ces lettres nous montrent Kuhlman, plume à la main depuis son comptoir algérois, tour à tour négociant tenace, conseiller juridique improvisé, médiateur, informateur politique et ami fidèle jusqu’à ses dernières lettres, dictées depuis son lit de malade au seuil de sa mort survenue en août 1876. Cette correspondance représente un témoignage exceptionnel sur le monde des affaires méditerranéen du XIXe siècle. Loin des clichés habituels de l’Algérie coloniale.

À partir de cette source de premier ordre, je vous présenterai à un rythme régulier une série de neuf articles qui suivront, au fil des lettres, le destin d’un Suédois installé à Alger depuis trente ans, négociant du bois, courtier assermenté puis consul, aux prises avec les grandes secousses de son époque : la révolte des Mokrani, la Commune de Paris, les krachs de 1873, et la maladie qui l’emportera en 1876. Du pin rouge de Baltique débarqué sur les quais d’Alger aux manœuvres consulaires menées depuis Stockholm, de l’affaire Barbaroux & de Marqué aux derniers mots dictés depuis son lit de malade, ces articles sont autant de fenêtres ouvertes sur un monde disparu, celui du grand commerce méditerranéen du XIXe siècle, vu depuis le bureau d’un homme qui en fut, pendant trente-cinq ans, l’un des acteurs les plus tenaces et les plus méconnus.

Bernhard Ulrik Georg Almquist (1813–1881) — Le grossiste de Stockholm correspondant de josef kuhlman.

Bernhard Ulrik Georg Almquist naît à Uppsala le 1er octobre 1813, dans une famille marquée par la distinction ecclésiastique et intellectuelle. Son père, Eric Abraham Almquist, est évêque de Härnösand — l’un des sièges épiscopaux du nord de la Suède, aux portes du Norrland — et sa mère, Johanna Elisabet Merckel, est la seconde épouse de ce prélat. De cette origine provinciale et cléricale, Bernhard ne gardera pas la vocation religieuse : c’est vers le commerce qu’il se tourne, très tôt et résolument. En juillet 1832, à dix-neuf ans, il entre au service de la maison de commerce J. C. Pauli & Co à Stockholm — l’une des grandes maisons de négoce de la capitale suédoise. Il y restera onze ans comme comptable professionnel, apprenant les rouages du commerce international depuis les livres de comptes plutôt que depuis les quais. C’est une formation rigoureuse, celle d’un homme de chiffres avant d’être un homme de terrain. En 1843, il franchit le pas : il obtient une bourse de grossiste — le titre officiel suédois du Handelskoll, qui autorise l’exercice du commerce de gros en son propre nom — et fonde sa propre entreprise.
Il a trente ans. Il ne quittera plus Stockholm.

Un empire discret bâti sur le bois et le fer du Norrland

La spécialité d’Almquist, c’est le Norrland — cette immense région forestière et minière qui couvre le nord de la Suède, entre le golfe de Botnie et les massifs scandinaves. Il en exporte deux ressources fondamentales : le bois de sciage (pin sylvestre et épicéa, planches, poutres, madriers) et le fer — lingots, barres et produits de la métallurgie suédoise, réputée dans toute l’Europe pour la qualité de son minerai faiblement phosphoreux. Dans les années 1870, celles que documente la correspondance conservée aux Archives de la Ville de Stockholm, ses marchés sont multiples : l’Angleterre d’abord, premier importateur mondial de bois nordique, puis la France, les pays d’Europe occidentale, et jusqu’à la Méditerranée et l’Afrique du Nord. C’est sur ce dernier marché que s’inscrit sa relation avec Josef Kuhlman à Alger, l’un des correspondants les plus actifs et les plus fidèles de son réseau. Son carnet d’adresses est celui d’un grossiste de dimension européenne : Johan Behrenberg, Gossler & Co à Hambourg (l’une des plus anciennes banques privées d’Allemagne), le Crédit Lyonnais à Paris et à Londres, Forney & Kolseth à Paris, Henri Norman à Bordeaux, Thomas H. North à Hull. Des noms qui dessinent, de la Baltique à la Méditerranée en passant par la City, le périmètre exact d’un commerce nordique du bois au XIXe siècle.

Une fortune ancrée dans l’industrie

Au moment de sa mort, le 27 avril 1881 à Stockholm, Almquist dirigeait encore son commerce de gros. Il avait 67 ans. La majorité de ses actifs consistait en une participation importante de 615 000 couronnes suédoises dans la société Sunds Aktiebolag, l’une des grandes scieries industrielles du Norrland, établie à Sundsvall, au cœur même de la région dont il tirait depuis quarante ans l’essentiel de ses approvisionnements. Avoir investi dans Sunds, c’était contrôler, en amont, la source même de sa marchandise.

La famille et les archives

En 1856, Almquist avait épousé Hedvig Martina Wihlborg (1834–1918), avec qui il aura plusieurs enfants. Parmi eux : Georg Mårten, qui deviendra propriétaire foncier à Ekerö (île du lac Mälar, à l’ouest de Stockholm), et Johan Axel, qui entrera dans la carrière des archives, préservant ainsi, par ironie de l’histoire, la mémoire d’un commerce dont son père fut l’un des acteurs.

C’est la veuve de Georg Mårten, Mme Signe Almquist, qui remettra aux Archives de la Ville de Stockholm, le 4 septembre 1953, ce qui restait de la correspondance de Bernhard. La collection couvre la période 1866–1878, mais elle est complète seulement pour les années 1871, 1873 et 1876, les autres années ayant été, selon la déclaration de Mme Signe Almquist elle-même, « précédemment détruites ». Ce que nous lisons aujourd’hui n’est donc qu’un vestige et l’on mesure, à la densité de ce qui a survécu, ce que la destruction des autres années représente comme perte.
Bernhard Almquist n’apparaît dans la correspondance Kuhlman que comme destinataire, sa parole ne nous est pas directement parvenue. Mais à travers les lettres que Kuhlman lui adresse, on devine l’homme : fiable, loyal, capable d’avancer de l’argent à la sœur d’un ami sans en faire état, et suffisamment influent à Stockholm pour soutenir efficacement une candidature consulaire auprès du Kommerskollegium. Un homme de confiance, dans tous les sens du terme.

Louis-Jacques Bresnier (1814–1869)

Premier professeur d’arabe à Alger — Orientaliste et philologue

J’évoque ici le personnage du professeur Bresnier car sa photographie, en format carte de visite, figure dans l’album familial des Kuhlman. Josef, Sigurd, ou très probablement Ovar Lafitte — maire de Cherchell et parfait arabophone —, l’ont certainement croisé, voire ont suivi ses cours.

Origines et formation
Louis-Jacques Bresnier (1814-1869). Collection personnelle de l’auteur.

Louis-Jacques Bresnier naît le 11 avril 1814 à Montargis (Loiret). Il reçoit une formation humaniste classique avant d’intégrer l’École des langues orientales vivantes à Paris, où il devient l’un des élèves les plus brillants du grand orientaliste Silvestre de Sacy (1758–1838), figure tutélaire de l’arabisme français.

Cette filiation intellectuelle est décisive : Bresnier hérite d’une approche scientifique et normative de la langue arabe, fondée sur la maîtrise de l’arabe classique et coranique, qu’il opposera toujours à la simple pratique orale de l’arabe dialectal.

En 1836, sur demande du ministre de la Guerre, Silvestre de Sacy désigne Bresnier — l’un de ses meilleurs élèves — pour aller fonder à Alger l’enseignement officiel de la langue arabe. Il est ainsi le premier professeur d’arabe à y être officiellement nommé.

Bresnier supplante alors Joanny Pharaon, fils d’interprète égyptien, qui avait dispensé des cours informels depuis 1832-1833 mais dont les capacités avaient été mises en doute par Sacy et Caussin de Perceval. La nomination de Bresnier représente la volonté du ministère d’asseoir un enseignement scientifiquement fondé, inscrit dans la tradition parisienne de la haute philologie orientale. Il inaugurera son cours public en janvier 1837, dans une ancienne mosquée reconvertie en école, et entame dans le même temps un cours d’arabe au collège d’Alger dès octobre 1836.

L’enseignant : méthode et pédagogie

Sa leçon inaugurale de 1837 donne le ton de sa mission : « L’étude sérieuse de l’arabe, sur une terre où cette langue est parlée depuis une longue suite de siècles, (…) peut offrir à notre patrie d’immenses avantages en amenant des relations plus fréquentes avec les indigènes, et en nous faisant mieux connaître et mieux apprécier le caractère de peuples que nous sommes appelés non seulement à gouverner, mais encore à initier peu à peu aux vastes idées de notre civilisation. »

Il organise son enseignement en deux sections, une pour la langue parlée (arabe algérien ou « barbaresque ») et une pour la langue écrite (arabe littéral / classique).

Bresnier, profondément marqué par Sacy, fera cependant de la maîtrise de l’arabe littéral la condition préalable à tout apprentissage sérieux de l’arabe parlé. Il dispense ses cours cinq fois par semaine. Ses auditeurs sont principalement des officiers, des magistrats, des fonctionnaires et des colons. La grande mobilité des militaires nuit toutefois à la continuité de l’enseignement. En 1862-1863, il annonce une quarantaine d’auditeurs sérieux, notamment après la création du collège arabe-français d’Alger qui lui fournit un vivier de jeunes professeurs désireux d’apprendre la langue.

L’œuvre philologique

Bresnier est l’auteur de plusieurs ouvrages devenus classiques de l’arabisme colonial :

1846 — La Djaroumia (édition d’al-Āǧurrūmiyya) Édition de la grammaire arabe traditionnelle composée à Fès au XIVe siècle par Ibn Āǧurrūm, base de l’enseignement dans les écoles coraniques maghrébines. Bresnier la destine à établir « pour les personnes qui étudient l’arabe en Algérie, les bases de cette langue telles que les conçoivent les Arabes eux-mêmes ».

1846-1847 — Leçons théoriques et pratiques Cours autographié par Bresnier lui-même, faute de pouvoir composer certains textes arabes en caractères mobiles. Ouvrage destiné à un public déjà initié aux principes de la langue.

1855 — Cours pratique et théorique de langue arabe (œuvre maîtresse) 668 pages, publiées à Alger chez Bastide. Cet ouvrage riche et ambitieux couvre la lecture, la grammaire, le style, les éléments de prosodie, et comprend un Traité du langage arabe usuel et de ses divers dialectes en Algérie. Le frontispice, une lithographie orientaliste en couleurs de Ch. Perlmann, porte en arabe le titre :

« La clef de la langue et des belles-lettres, pour ouvrir les trésors des connaissances des Arabes »

1867 — Principes élémentaires de la langue arabe Manuel synthétique, dans lequel Bresnier affirme encore :

« La langue arabe ne peut être apprise en Algérie de la même manière qu’en Europe, où elle n’a pour but que les hautes spéculations de la science. Elle doit ici s’appliquer, en outre, à des usages analogues à ceux de notre langue nationale, et par conséquent être appuyée à la fois sur la pratique et la théorie. La seule routine sans principes ne présente qu’un chaos obscur, et confine à jamais celui qui s’y livre exclusivement dans une impasse. »

1871 — Chrestomathie arabe, Lettres, Actes et Pièces diverses avec traduction française (posthume) Publié par la Librairie Adolphe Jourdan à Alger.

Le puriste face à la réalité dialectale

L’une des tensions fondamentales de l’œuvre de Bresnier est son rapport à l’arabe algérien parlé. Bien qu’il ait longuement étudié les dialectes locaux dans son Cours de 1855, formulant des remarques pertinentes sur l’influence de l’entourage consonantique des voyelles, la structure syllabique des mots ou le caractère non systématique de certaines correspondances temporelles, il ne voit dans l’arabe usuel qu’un « patois condamné à terme », une langue « fautive » par rapport à la norme classique.

La linguiste Sylvette Larzul résume bien ce paradoxe :

« Le puriste qu’est Bresnier ne voit dans l’arabe usuel qu’une langue fautive, un ‘patois’ condamné à terme et, même si sa position de titulaire de la chaire d’arabe à Alger le conduit à étudier de près l’arabe algérien, il ne cherche pas à développer et à systématiser ses observations dans une publication. » (Larzul, Sylvette. « Grammatisation et lexicographie de l’arabe algérien au XIXe siècle », Synergies Monde arabe n° 7, 2010)

Cette posture puriste l’éloigne des interprètes militaires qui maîtrisent l’arabe parlé par la fréquentation quotidienne des populations. Elle lui vaut également des relations tendues avec l’inspection académique d’Alger, qui lui reproche son approche trop savante et son manque d’intérêt pour la formation des moins lettrés.

Dernières années et mort

En 1865, Bresnier est nommé professeur d’arabe à la nouvelle École normale d’Alger, ce qui lui vaut enfin un traitement financier amélioré. Tout au long de sa carrière, il exprime le souhait de retourner à Paris — visant un poste à la Bibliothèque impériale, au Collège de France ou à l’École des langues orientales — sans jamais y parvenir. Il meurt le 21 juin 1869 à Alger, frappé d’une attaque d’apoplexie en entrant à la bibliothèque où il allait donner son cours — une mort symboliquement fidèle à une vie entière consacrée à l’enseignement. À sa mort, sa chaire d’arabe du lycée d’Alger est reprise par Louis Machuel, l’un de ses propres élèves.

Principales sources
  • Wikipédia — Article « Louis Jacques Bresnier », fr.wikipedia.org
  • Messaoudi, AlainLes arabisants et la France coloniale. 1780-1930, ENS Éditions (OpenEdition Books), chapitre IV « Hésitations, dissensions politiques et métissages »
  • Larzul, Sylvette — « Grammatisation et lexicographie de l’arabe algérien au XIXe siècle », Synergies Monde arabe n° 7, 2010, Gerflint, pp. 89-100
  • Catalogue Drouot — Notice du Cours pratique et théorique de langue arabe (1855), Gros & Delettrez
  • Faucon, NarcisseLe Livre d’or de l’Algérie, Challamel et Cie, Paris, 1889