Au 12 rue de la Licorne …

Le Consulat de Suède à Alger jusqu’en 1847.

Le consulat de Suède à Alger des origines à 1847. Dessin généré par IA à partir des descriptions sources.

Au cours de mes recherches sur les diverses propriétés qui abritaient le Consulat de Suède, je me suis intéressé à la maison qui faisait office de Consulat à Alger. Les autres propriétés étaient plus des résidences de campagne des Consuls et situées sur les hauteurs d’Alger (voir par ailleurs). Le bâtiment officiel de ce que l’on appelait « le Consulat de Suède » était situé pendant toute la mandature du consul Johan Fredrik Schultze (et peut-être avant) au 12 rue de la Licorne, faisant face à la mer et pratiquement en face du phare. A partir d’une date comprise entre avril 1847 et 1851, la date précise reste encore à déterminer, la maison n’abrita plus la chancellerie du Consulat. On trouve une publication dans le journal l’Akhbar datée de 1851 indiquant sa localisation dans la rue d’Isly.

J’ai pu retrouver l’acte de vente de la maison et publié le 29 juin 1851 dans le journal l’Akhbar qui donne beaucoup de précisions quant à la localisation et la constitution de la maison.

Annonce de la vente du consulat de Suède (et du consulat d’Espagne) par le journal l’Akhbar le 29 juin 1851. Source Gallica-BNF.

Le bâtiment était situé au n° 12 de la Rue de la Licorne, à l’angle de la Rue Macaron, dans le quartier de la Marine (Basse-Ville) d’Alger. Implanté à proximité immédiate du front de mer et du port, il occupait une position stratégique dans la capitale coloniale d’Alger en 1851. La propriété se situait à l’angle de la Rue Macaron sur le front de mer et la rue de la Licorne où se trouvait l’entrée principale. La maison était mitoyenne avec le n°14 qui abritait le consulat d’Espagne. A l’ouest se trouvait la de Dame Veuve Blanc.

La maison était de plan carré (16,7 m × 16,7 m avec une surface au sol de 280 m² environ et organisée autour d’une cour centrale à ciel ouvert, selon le modèle typique de l’architecture domestique mauresque ottomane d’Alger. Le bâtiment comprenait un rez-de-chaussée à usage commercial et administratif, un premier étage à usage résidentiel, un deuxième étage également à usage résidentiel et couronné d’une terrasse plate. La façade extérieure était probablement traitée avec une grande sobriété, caractéristique de l’architecture algéroise : des murs blanchis à la chaux, une absence d’ornements extérieurs apparents, un toit-terrasse plat avec des acrotères carrés en pierre.

Rez-de-Chaussée :

Le rez-de-chaussée s’organisait, toujours d’après la description, autour d’une cour centrale pavée entourée d’un périmètre dallé (sol pavé à motif losangé). Faisant ouverture vers la rue Macaron, se trouvaient trois magasins avec arcs et cintres ouverts sur la rue. Dans le prolongement des magasins, on trouvait une petite buanderie dans l’angle nord-ouest avec une ouverture sur l’intérieur donnant accès à un puits et une citerne. Quant au reste du rez-de-chaussée, sachant que la maison abritait la chancellerie du consulat, il devait bien y avoir des bureaux ! Même si ceux-ci, curieusement, ne sont pas mentionnés dans l’annonce. J’ai donc imaginé deux pièces mitoyennes adossées au mur Sud, avec ouvertures vers la cour centrale. L’entrée de la maison donnait à l’Est sur la Rue de la Licorne. Elle était constituée d’un vestibule avec arc outrepassé ornemental donnant accès à la cour surmontée d’une douera. J’ai enfin imaginé l’escalier principal dans l’angle Sud-Est mais c’est une supposition.

Premier Étage

Le premier étage devait être le principal lieu de vie de cette belle maison mauresque. Il s’articulait autour d’une cour centrale dallée en marbre entourée d’une galerie en arcades sur les quatre côtés avec colonnes en pierre à chapiteaux sculptés et des arcs outrepassés entre les colonnes. On y trouvait quatre appartements. Un avec vue sur la mer et donc donnant sur la Rue Macaron, avec fenêtres à moucharabiehs, un à l’est, l’aile donnant sur la Rue de la Licorne, avec une Douéra en encorbellement au-dessus de la rue. L’appartement Sud, aile sur mur mitoyen, n’avait pas de fenêtres extérieures devait probablement être le plus modeste tout comme celui orienté à l’ouest avec une façade aveugle.
Une douera est une pièce en encorbellement soutenue par des corbeaux sculptés, avec moucharabiehs (claustra en bois sculpté) assurant le filtrage de la lumière et la ventilation.

Deuxième Étage :

Le deuxième étage reproduisait exactement le plan du premier étage, avec les mêmes quatre appartements et une galerie en arcades mais cette fois-ci entourant un vide sur la cour centrale du premier étage. Depuis cet étage on peut imaginer un escalier sur la terrasse plate sur le toit.

La maison offrait une belle vue sur l’amirauté et le phare d’Alger. Henri Klein dans sa revue « les feuillets d’El-Djezaïr » (1) publiée en 1929, présente un tableau dont le nom du peintre n’est pas précisé mais intitulé « le phare, vu du consulat de Suède » :

Peut-être s’agissait-il tout simplement de Kenney Bowen-Schultze, épouse du Consul de Suède Johan Fredrik Schultze, de 1829 à 1847 ?

Lire l’article « Madame Schultze« .

(1) Quelques gravures évocatrices du passé : sites, scènes, portraits et autres sujets. In: Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 11, Sites, scènes, portraits et autres sujets. pp. 1-56.

L’hôtel Kung Carl

Depuis que j’ai découvert, en feuilletant les archives des journaux Suédois, que Josef Kuhlman logeait à l’hôtel Kung Karl lors de ses voyages à Stockholm, j’en ai fait moi aussi mon point de chute dans la capitale Suédoise. Que ce soit pour les affaires ou pour un voyage d’agrément, je ne manque jamais l’occasion d’y séjourner et profiter de son atmosphère « fin de siècle ».

hotel kung carl à stockholm
l’Hôtel Kung Karl, de nos jours. Photo personnelle de l’auteur.

L’hôtel Kung Carl est l’un des plus anciens hôtels de Stockholm, avec une histoire riche remontant au XIXe siècle. Il a été fondé en 1866 sur la place Brunkebergstorg par le marchand de vin Johan Lundberg, et a été nommé en l’honneur du monarque régnant, le roi Charles XV. En 1925, l’hôtel a déménagé à son adresse actuelle, Birger Jarlsgatan 21, où il est devenu un lieu de prédilection pour l’élite culturelle de l’époque, accueillant des personnalités comme l’acteur Karl Gerhard et l’auteur August Strindberg ou encore l’actrice Greta Garbo.

29 juillet 1867
la place Brunkebergstorg à Stockholm en 1896

Je n’ai pas pu retrouver une photo de cet hôtel à l’époque où Josef y séjournait. Voici une photo historique de la place Brunkebergstorg à Stockholm en 1896, où se trouvait le premier Hôtel Kung Carl mais cette vue donne une idée de l’apparence de la place à l’époque.

18 juin 1873
18 juillet 1873

Le Guide du Voyageur en Suède et en Norvège publié en Suède en 1870 par la librairie Samson & Wallin mentionne l’hôtel parmi ceux de premier ordre :

En 1977, il a été acquis par la famille Östlundh (Kurt et Gertrude), comptant alors 46 chambres. Il s’agit toujours d’un hôtel familial, qui s’est agrandi pour atteindre aujourd’hui 143 chambres, avec des installations modernes comme un bar-restaurant, des salles de conférence et une mini-salle de sport. Le bâtiment actuel, de style Belle Époque, date de la fin du XIXe siècle (autour de 1884), et l’hôtel y a ouvert en 1903 avant sa rénovation en 2012.

Capitaine Andersen

Dans l’album de famille des Kuhlman figurent une trentaine de personnages dont le costume ou l’habit semble indiquer des marins ou des capitaines de navires. Chose somme toute assez logique connaissant la profession de courtier maritime de Josef et si on accepte l’idée qu’il ait pu avoir une âme de collectionneur. Ces personnes font bonne figure au milieu de membres de la famille, sans oublier le Roi et la Reine (voir un autre article). Pour certains de ces capitaines de navire un nom est inscrit au dos. D’autres ont laissé une dédicace souvent à Sigurd d’ailleurs. Celui-ci avait rejoint son père à Alger en 1849 qui lui apprendra le métier.

La lecture du journal du Consulat de Suède, de novembre 1873 jusqu’à la mort de Josef en août 1876 m’a aidé à en savoir un peu plus sur ces personnages. Pour peu que la photo ait été annotée.

Voici le Capitaine Andersen, dont Josef note dans le journal du consulat le 8 janvier 1874 :

Expédié le navire “Louise”, (capitaine) Andersen, à destination d’Oran avec 134 tonneaux de minerai de fer.

Le Capitaine Andersen. Photographie CDV du photographe C. Portier, 7 rue Napoléon à Alger. Album familial des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Je présenterai, dans des prochains articles, ces personnages sortis de l’oubli.

Un chroniqueur prolifique.

Vue panoramique d’Alger. Photographie anonyme prise depuis le phare. Vers 1865. Collection personnelle de l’auteur.

Pendant toute la période où Joseph était Courtier Maritime puis Consul Général de Suède et Norvège en Algérie, de 1844 à 1876, les journaux Suédois ont publié un très grand nombre d’articles concernant l’Algérie.

Josef lui-même prenait plusieurs fois sa plume tous les ans pour inciter les investisseurs Suédois à s’intéresser à l’Algérie, pour donner des indications commerciales, sur les cours des matières ou produits sur le marché Algérien ou encore prodiguer des conseils économiques ou commerciaux. Dans ces publications, il ne manquait pas de relater également les principaux évènements survenus dans la colonie tels que l’inauguration du premier tronçon de la ligne de chemin de fer entre Alger Blida ou encore la construction du boulevard de l’Impératrice par exemple. Ces textes sont des sources précieuses pour tous ceux qui s’intéressent aux premiers temps de l’Algérie Française. Ses publications étaient relativement longues et fourmillaient de détails intéressants sur le développement de l’Algérie.

Publication de Josef Kuhlman dans le journal « Nya Dagligt Allehanda » daté du 16 mai 1863.

On peut constater dans ces publications un certain détachement et parfois une vision critique de la situation. Josef n’était certes pas Français … il était Suédois et certainement que son regard sur les évènements ne pouvait qu’être plus neutre sans être moins passionné pour autant.

Sur les 69446 articles publiés jusqu’à ce jour, 22693 (soit prés de 33 %) ont été publiés pendant sa période active dont 17512 (25%) alors qu’il était Consul Général de 1873 à 1876 ! Certes, il y là une certaine logique à cela car après la conquête de l’Algérie par la France en 1830 et l’arrêt des actes de piraterie en Méditerranée, l’effervescence suscitée par ce « nouveau monde » pour les artistes, écrivains, hommes d’affaires ou encore voyageurs curieux attirés par l’exotisme, peut expliquer en partie cela mais on peut constater également que quelques années après sa mort l’engouement Suédois pour l’Algérie déclina fortement surtout à partir de la première guerre mondiale.

Nombre d’articles concernant l’Algérie, des origines à nos jours. Recensement réalisé par l’auteur.

Sur le graphique ci-contre on peut voir que si la période qui a suivi sa mort des articles ont été publiés, l’intérêt pour la Colonie s’est peu à peu estompée.

Joseph communiqua massivement pour informer des difficultés rencontrées mais également susciter l’ intérêt des industriels Suédois à commercer avec l’Algérie. En parcourant ses lettres on découvre sa passion d’entreprendre, sa passion pour le développement en général ainsi que pour l’Algérie. Son intervention lors des auditions menées par la Commission parlementaire de mars et avril 1863 marqua les esprits et ne manqua pas de faire réagir. Sa dernière communication sera pour soutenir la réussite de la première exposition générale d’Alger en 1875.

Les deux jeunes Consuls Généraux de Suède et Norvège, Herman Richard Leopold Sundelin (1) et Johan Adolf Nordström (2) qui lui succéderont continueront encore quelques années à communiquer sur l’Algérie avant que le soufflet ne retombe quelque peu.

Les textes de Josef Kuhlman seront publiés sur ce site dans quelques temps.

(1) Herman Richard Leopold Sundelin, Consul Général de 1876 à 1881, né le 7 février 1845 Stensele, Vilhelmina, Västerbottens län (AC) en Suède et décédé le 5 avril 1881 à Alger. Négociant.

(2) Johan Adolf Nordström, Consul-général de Suède et Norvège de 1881 à 1895, chevalier de la Légion d’honneur. Né à Sundsvall (Suède) en 1848, fils de Jonas Adolf Nordstrom et d’Ulrika Sofia Westerlund. Célibataire. Décédé à Alger le 3 décembre 1895 et inhumé au carré des Consuls au cimetière de Saint-Eugène.

Madame Schultze

Kenney Bowen-Schultze (vers 1810 – 1861), peintre orientaliste et salonnière à Alger.
Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Les remparts de la ville d’Alger. Dessin vendu par la maison Rossini en décembre 2025.

Kenney Bowen naît vers 1810, probablement l’une des cinq filles du docteur Bowen, médecin attaché au Consulat britannique d’Alger. Elle grandit ainsi dans le milieu diplomatique international de la capitale algérienne, à une époque charnière marquée par la fin de la Régence ottomane et les débuts de la colonisation française.

Elle épouse John Fredrik Schultze, consul de Suède et de Norvège à Alger, illustrant parfaitement le caractère cosmopolite de la communauté consulaire. En 1838, le couple acquiert une magnifique demeure mauresque située sur les hauteurs d’El-Biar, dans la Vallée des Consuls. C’est Kenney qui baptise cette résidence du nom poétique de « La Calorama » (du grec signifiant « La Belle Vue »), en hommage au panorama exceptionnel qu’offre la propriété sur la baie d’Alger et la Méditerranée. Le couple y vécut sept années heureuses, de 1838 à 1845, période durant laquelle Kenney développa son art et anima la vie sociale de la colonie européenne.

Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Vue prise de l’esplanade Babel Oued. Dessin vendu par la maison Rossini en décembre 2025.

Kenney Bowen-Schultze était une artiste peintre de talent reconnue de son vivant. Ses œuvres, réalisées à la plume, à l’encre brune et au lavis, témoignent d’une maîtrise technique certaine. Parmi ses œuvres connues figure « Young man haranguing the crowd, scene from ancient history » (Jeune homme haranguant la foule, scène d’histoire antique), dessin à la plume et encre brune avec lavis brun de 24,5 x 37 cm, signé « Frances Kenney Bowen fecit ». Cette œuvre fut vendue aux enchères, témoignant de la reconnaissance de son talent.

Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Vue du Souk el Arba, 1832.
Témoin visuel de l’Alger disparu.

Son héritage le plus précieux réside dans ses vues d’Alger, aquarelles et peintures qui ont permis de conserver l’aspect exact de nombreux coins de l’Alger aujourd’hui disparu. À une époque où la photographie n’était pas encore développée, ses œuvres constituent un témoignage visuel irremplaçable de l’architecture, des paysages et de la vie quotidienne de l’Alger des années 1830-1840. Malheureusement, la plupart de ces vues ont aujourd’hui disparu, rendant d’autant plus précieuses les rares œuvres qui subsistent.

Une salonnière réputée.

Au-delà de son art, Kenney Bowen-Schultze tenait à La Calorama ainsi qu’au Consulat de Suède en ville situé rue de la Licorne, un salon réputé où se retrouvait l’élite cosmopolite d’Alger. Sa résidence devint ainsi un lieu de rencontres et d’échanges culturels entre diplomates, artistes, voyageurs et notables européens et algériens. Après le départ du couple de La Calorama en 1845, Kenney demeura à Alger où elle continua à peindre et à fréquenter la société algéroise. Elle décéda le 1er avril 1861 à l’âge de 51 ans. Son épitaphe au cimetière de Saint-Eugène témoigne de son identité : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le Ier avril 1861 âgée de 51 ans ». Son nom de jeune fille, Bowen, y est fidèlement inscrit, rappelant ses origines britanniques.

Kenney Bowen-Schultze incarne une figure fascinante de l’Alger du XIXe siècle : une femme artiste britannique d’origine et suédoise par mariage, elle vécut dans une demeure mauresque et immortalisa l’Alger en pleine transformation. Son salon et ses œuvres contribuèrent à faire de La Calorama un haut lieu de la vie culturelle et diplomatique algéroise. Ses peintures, bien que largement dispersées ou perdues, demeurent des documents historiques d’une valeur inestimable pour comprendre l’Alger d’avant les grandes transformations urbaines du Second Empire.

Acte de décès de Kenny Bowen-Schultze le 2 avril 1861. Source ANOM.