Une nuit au Grand-Vatel

10. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 22 juin 1846

La nouvelle avait couru dans les cafés de la rue de la Marine quelques jours avant l’événement. Ole Bull était à Alger. Le violoniste norvégien, que les gazettes comparaient à Paganini, que Robert Schumann avait placé parmi les plus grands de tous, que les foules de Londres, de Paris, de La Havane et de New York avaient portée en triomphe, avait jugé l’Afrique digne d’ajouter un fleuron à sa couronne d’artiste. Il donnait un concert vendredi soir à la Bonbonnière, rue de l’État-Major.

Josef Kuhlman, qui lisait l’Akhbar chaque matin au Café de la Bourse, leva les yeux de son journal. Ole Bull était né à Bergen, en Norvège, en 1809 (1). Un an après lui. À deux cents lieues de Stockholm. Suffisamment proche pour être, en ce coin d’Afrique, presque un compatriote.

Le banquet
Ole Bornemann Bull (1809-1880). Collection personnelle de l’auteur.

Ce n’est pas au concert que Josef rencontra Ole Bull, mais au banquet qui précéda. Il y fut invité par Crusenstolpe qui représentait ce soir-là le consulat de Suède et Norvège en qualité de vice-consul (2).

Le Grand-Vatel se trouvait dans un faubourg verdoyant hors les murs de la ville, là où l’espace permettait ces jardins d’agrément que la ville dense ne pouvait offrir. Lorsque Josef y arriva ce soir du 21 juin, le jardin était illuminé par plus de mille bougies entourées de papier de couleur. Les unes jetées çà et là sur des tertres de gazon, les autres suspendues à des branches d’arbres et balancées légèrement par une douce brise. Sous un immense figuier dont les rameaux épais formaient un salon naturel, une table magnifiquement servie attendait les convives. Des guirlandes de roses dessinant une couronne supportaient des globes de lumière.

« Presqu’autant de nations que de convives », notera l’Akhbar deux jours plus tard. Josef avait pu le constater de ses yeux.

La table

Au siège du président : le colonel Marengo (3). Josef l’avait vu pour la première fois dans la nuit du 26 juin 1844, dirigeant les opérations au milieu de la confusion de l’incendie de la Djenina. Il l’avait revu au Jardin public qu’il avait créé avec ses condamnés militaires. Ce soir, Marengo présidait un banquet en costume civil, avec la même autorité naturelle qu’il mettait à tout. À sa droite : le consul de Prusse. À sa gauche : Crusenstolpe, impeccable dans sa redingote noire. En face de Marengo : Ole Bull lui-même, grand, les cheveux clairs, les yeux bleus d’un homme du Nord, placé entre MM. Amat et Ferdinand Van-Hendell.

Josef chercha machinalement le visage de Schultze parmi les convives. Il n’y était pas. Le consul était souffrant, confiné chez lui depuis plusieurs semaines. Crusenstolpe n’avait rien dit, mais Josef avait vu dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de l’inquiétude. Puis il aperçut Kenney, son épouse (4). Elle était assise plus loin sur la table, droite et attentive dans sa robe sombre, représentant son mari qui n’avait pu venir. Josef la connaissait depuis 1841, depuis ses premières visites à la CaloRama qu’elle-même avait baptisée de ce nom poétique, « la Belle Vue », en hommage au panorama sur la baie. Elle qui avait tenu salon à la CaloRama et rue de la Licorne, animant depuis quinze ans la vie culturelle de la colonie diplomatique. La voir ici sans Schultze était, pour qui la connaissait, un signe qui ne trompait pas.

Les toasts

Aux premiers flots de champagne, la conversation s’anima. Marengo se leva le premier, son verre à la main, et proposa un toast au célèbre violoniste « qui, le premier, avait jugé l’Afrique digne d’ajouter un fleuron à sa couronne d’artiste. » Les acclamations furent unanimes. Ole Bull répondit avec chaleur, il remercia le colonel, rappela l’origine glorieuse de son nom, et prononça quelques mots pleins de bienveillance pour la colonie et pour l’armée. Puis ce fut M. Descous qui se leva. Son toast à la Suède et à la Norvège était une ode à Gustave Vasa et Charles XII pour la gloire, à Linné et Berzelius pour les sciences, à Bellman et Tegnér pour les lettres et Byström l’émule de Canova pour les arts. « Peut-être notre fête manque-t-elle de ces choses qui font la splendeur des pays que vous avez parcourus », disait-il, « mais du sein de notre simplicité festivale s’élève une pensée sérieuse. Parcourez des yeux les rangs de ce banquet : voyez ! presqu’autant de nations que de convives ! »

Crusenstolpe, à la gauche de Marengo, leva son verre sans un mot. Josef fit de même. De l’autre côté de la table, il vit Kenney porter son verre à ses lèvres, pour son mari, absent.

Minuit – la n’bitsa

À la fin du repas, quelque chose d’inattendu se produisit. Des musiciens arabes, des mauresques, et le fameux comique Ben-Danda vinrent offrir à Ole Bull le spectacle d’une n’bitsa (5), cette forme de spectacle populaire algérois mêlant chant, danse, musique et improvisation comique que l’on voyait dans les cafés maures et les fêtes de mariage. Ole Bull regarda, immobile, sans mot dire. Puis il applaudit longuement. Il avait, disait-on, ce don particulier des grands musiciens : celui d’entendre la musique là où les autres n’entendaient que du bruit. À minuit, les convives quittèrent ensemble le Grand-Vatel, emportant, comme l’écrirait l’Akhbar, « les plus délicieuses émotions d’une soirée de famille, qui n’a pas cessé un instant d’être animée par une gaîté franche et de spirituelles saillies. »

Le lendemain – la Bonbonnière

Le vendredi 22 juin, Ole Bull donna son concert à la Bonbonnière (6), la salle de la rue de l’État-Major que les Algérois aimaient pour ses places intimes et son atmosphère de salon bourgeois. Josef y était. Ole Bull joua son Concerto en la, le Carnaval de Venise, La Prière d’une mère, la Polacca Guerriera. M. Amat chanta entre les pièces.

Josef Kuhlman n’était pas musicien lui-même. Mais il connaissait la nostalgie du Nord, cette chose particulière qui vous saisit quand vous avez passé cinq ans au soleil de l’Afrique et que vous entendez quelqu’un jouer comme s’il parlait de là-bas. Après le concert, il resta assis quelques minutes dans la salle qui se vidait, les yeux sur le rideau tiré. Il pensa à Schultze, souffrant chez lui. À Kenney qui avait tenu sa place avec cette discrétion digne qui la caractérisait. À Crusenstolpe qui avait porté seul le poids officiel de la soirée. Et à Bergen, dont il n’avait jamais vu les fjords mais dont il connaissait désormais le son.

Notes

(1) Ole Bornemann Bull (Bergen, 5 février 1809 — Lysøen, 17 août 1880) : violoniste virtuose et compositeur norvégien, l’une des figures les plus emblématiques du romantisme national scandinave. Après des tournées triomphales en Europe, aux États-Unis et dans les Caraïbes, il fit escale à Alger en juin 1846. En 1850, il fonda le premier Théâtre national norvégien de Bergen et, en 1858, convainquit les parents du jeune Edvard Grieg de l’envoyer au Conservatoire de Leipzig.

(2) Le registre officiel des consulats suédois (Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914) confirme que Johan Fredrik Schultze fut consul de 1829 jusqu’à sa mort en 1847, et que Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe assura la fonction à partir de 1847. En juin 1846, Schultze était officiellement en poste mais sa santé déclinante l’empêchait d’exercer ses fonctions publiques.

(3) Le colonel Gaspard Joseph Marie Cappone, dit Marengo (Casale, 1787 — Alger, 1862). Commandant des corps hors ligne à Alger depuis 1840. Créateur du Jardin public d’Alger, il était l’une des figures les plus actives de la vie civique et culturelle algéroise. Josef l’avait aperçu pour la première fois lors de l’incendie de la Djenina du 26 juin 1844. (Voir la note biographique sur le colonel Marengo.)

(4) Kenney Bowen-Schultze (vers 1810 — Alger, 1er avril 1861) : épouse du consul Schultze, fille du Dr Bowen, médecin attaché au consulat britannique d’Alger. Peintre orientaliste reconnue de son vivant, ses vues d’Alger à la plume, à l’encre brune et au lavis constituent aujourd’hui des témoignages visuels irremplaçables de l’architecture algéroise des années 1830-1840. C’est elle qui avait baptisé la villa consulaire du nom poétique de « CaloRama » — du grec, « la Belle Vue » — en hommage au panorama exceptionnel qu’offrait la propriété sur la baie d’Alger. Elle animait un salon réputé, d’abord à la CaloRama puis au consulat de la rue de la Licorne, où se retrouvait l’élite cosmopolite algéroise. Elle décéda le 1er avril 1861 et repose au cimetière de Saint-Eugène, sous l’épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le Ier avril 1861 âgée de 51 ans. » (Voir l’article « Madame Schultze » sur kuhlmansaga.com.)

(5) La n’bitsa (ou nbitsa) est une forme de spectacle musical et dramatique populaire d’Algérie du Nord, mêlant chant, danse, musique instrumentale et improvisation comique. Ben-Danda, décrit comme « le fameux comique » dans les colonnes de l’Akhbar, était une figure reconnue de ce genre dans l’Alger de l’époque. (Voir l’article connexe « Les lieux du banquet d’Ole Bull — Alger 1846 ».)

(6) Le Théâtre de la ville, rue de l’État-Major, surnommé « la Bonbonnière » par les Algérois. Loges : 4 fr., balcons : 3 fr., galeries : 2 fr., parterre : 1 fr. En 1846, le dossier d’un nouveau grand théâtre était en cours de discussion — il ne serait construit, place Bresson, qu’en 1853.

Source : L’Akhbar, Alger, 23 juin 1846 ; Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914 ; kuhlmansaga.com.

La tombe de Josef – Saint-Eugène, Alger

En 2012, j’ai posé pour la première fois le pied sur le sol Algérien et il était naturel que je me rende sur la tombe de celui que l’on appelait dans la famille « le Consul », au cimetière de Saint-Eugène à Alger.

Cela faisait déjà des années que je suivais la piste de Josef Kuhlman. J’avais reconstitué son arrivée à Alger au printemps 1841, son ascension depuis simple attaché consulaire jusqu’au rang de Consul Général de Suède en 1873, sa mort à Alger en 1876. Mais une tombe, c’est autre chose. C’est le moment de se recueillir, une émotion à part entière.

Cimetière de Saint-Eugène, Alger

Le cimetière de Saint-Eugène, Bologhine aujourd’hui, surplombe la baie d’Alger. C’est l’un des plus anciens cimetières juif et chrétien d’Algérie, planté sur une colline au-dessus de la mer, entre ciel et Méditerranée. On y entre avec une impression étrange de traverser le temps. Les noms sur les pierres racontent à eux seuls cent cinquante ans d’histoire, de commerce, de diplomatie, de familles venues de toute l’Europe s’installer dans cette ville blanche.

À l’entrée du cimetière, j’ai expliqué ma démarche au gardien. Il a consulté le registre sans se faire prier, cherché le nom, trouvé l’emplacement, et m’a guidé gentiment jusqu’au Carré des Consuls.

C’est là que l’émotion m’a saisi.

La tombe était presque intacte. Dans un cimetière où tant de sépultures sont abandonnées, effondrées, envahies par la végétation, celle de Josef était là, debout, lisible. Et un détail m’a touché plus que tout le reste : un petit pot de fleurs. Quelqu’un était passé. Quelqu’un avait pensé à lui, à cet homme mort depuis cent trente-six ans dans une ville qui n’était pas celle de ses ancêtres.

Carré des consuls, Saint-Eugène Alger
Octobre 2012.

À ses côtés, une sépulture que je n’avais pas anticipée : Henrik Kuhlman, son fils, demi-frère de Sigurd, mon ancêtre direct. Elle aussi était en bon état. Deux générations de Kuhlman côte à côte, à quelques pas de la mer.

Je suis resté longtemps immobile devant ces deux pierres.


Quatorze ans plus tard

Je ne suis pas retourné à Alger. Mais dans le cadre de l’ACSE, qui après avoir œuvré pour le cimetière juif s’attaque désormais à la réhabilitation du Carré des Consuls, j’ai demandé qu’on établisse un état des lieux de la tombe, savoir exactement ce qu’il en était, ce qu’il y avait lieu de faire pour la préserver.

Le rapport est arrivé et le temps avait fait son œuvre. Nul besoin de préciser dans quel état d’esprit j’ai regardé ces photos.

Affaissement du terrain, dalle supérieure déplacée, structure fragilisée. Quatorze ans ont suffi pour que ce qui était presque intact en 2012 devienne une sépulture en péril.

La tombe de Josef Kuhlman, juin 2026.
La décision

J’ai donc décidé d’agir sans attendre et de lancer la rénovation complète de la sépulture de Josef Kuhlman.

Mais le projet va au-delà de la seule tombe de Josef et vise également à la rénovation des sépultures des autres consuls de Suède et de Norvège reposant dans le Carré des Consuls, les consuls Sundelin, Schultze et Nordström ainsi que d’autres sujets suédois inhumés en ce même lieu.

Au-delà des membres de cette famille, je m’adresse donc à mes cousins (au sens large…) Suédois et Norvégiens: à tous ceux qui, depuis la Suède ou ailleurs, souhaitent contribuer à la préservation de cette mémoire commune. Vous pouvez nous rejoindre dans ce projet en contribuant via une cagnotte : Rénovation de la tombe de Josef Kuhlman au Carré des Consuls à Alger.

Je vous en remercie d’avance et je ne manquerai pas de communiquer sur ce site au sujet de l’avancée des travaux.

Etienne Laude

→ Pour en savoir plus sur l’ACSE et ses actions : web-acse.fr

Comment Josef Kuhlman arriva à Alger

Note préliminaire : Ce qui suit est une hypothèse historique, construite sur un faisceau d’indices convergents. Aucun document ne prouve à ce jour l’existence d’un lien entre Magnus Jacob Crusenstolpe et Josef Kuhlman. Mais les coïncidences sont trop nombreuses, trop précises, trop cohérentes pour être ignorées.

Le consul général Josef Kuhlman
Josef Kuhlman (1809-1876)

Je m’étais toujours demandé ce qui avait poussé Josef à partir pour l’Algérie. Certes à l’époque, l’attrait de la nouveauté, de l’Orient ou encore de l’aventure, pouvait, surtout pour les Kuhlman, certainement expliquer ce départ. Mais quelqu’un, quelque chose, avait dû influer sur cette décision, ouvrir cette porte précise. On ne débarque pas en 1841 dans une Algérie à peine conquise par hasard, sans réseau, sans introduction.

La réponse, probable, est venue d’un endroit inattendu : un petit livre suédois, consacré à une ville provinciale, que rien ne semblait relier à l’Afrique du Nord.

Le livre de Hertzman, un inventaire qui dit plus qu’il n’y parait

Per Fredrik Hertzman est né le 23 janvier 1810 à Tingstad, près de Norrköping, fils du recteur local. Juriste de formation, notaire puis juge municipal de Norrköping, il est aussi un érudit discret, passionné par l’histoire de sa ville. Dans les dernières décennies de sa vie, il rédige un texte qui paraîtra posthume : Anteckningar om Norrköpings stad, des notes topographiques sur le vieux Norrköping tel qu’il existait au début du XIXe siècle.

Per Fredrik Hertzman (1810-1884)

Le livre détaille de manière trés précise le vieux Norrköping, décrit rue par rue, maison par maison, propriétaire par propriétaire, la ville que l’auteur a connu dans son enfance et sa jeunesse. C’est une promenade dans un Norrköping disparu, avant les grands incendies de 1822 et 1826 qui en ravagèrent une large partie.

Et parmi les centaines de noms qu’il cite, les Kuhlman y occupent une place particulière. Hertzman semble connaître la famille Kuhlman. La maison de Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en gros et chevalier de l’Ordre de Vasa, se dressait à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, l’une des adresses les plus connues de Norrköping. Hertzman en parle avec une précision qui trahit une connaissance personnelle : il décrit l’album d’autographes que Johan Kuhlman avait constitué au fil des années, signé par les personnalités les plus illustres de son époque ; il mentionne que le peintre Pehr Hörberg y avait dessiné une vue du domaine de campagne de la famille, Rödmossen à Kolmården ; il raconte que lorsque la maison brûla en 1822, les deux fils de Johan la reconstruisirent « avec une piété remarquable, presque tout à fait à l’identique » ; il note enfin que le célèbre professeur Johan Henrik Lidén y avait vécu alité pendant dix-sept ans jusqu’à sa mort en 1793, hébergé par Johan Kuhlman qui jouissait d’une considération générale et entretenait des liens étroits avec les grandes figures intellectuelles de son temps.

Ce n’est pas la description d’un inconnu. C’est le portrait d’une famille que Hertzman avait côtoyée, dont il connaissait les détails intimes, et à laquelle il vouait une évidente admiration. Mais c’est une autre mention, en apparence anodine dans le contexte de son livre qui éveilla mes soupçons.

Magnus Jacob Cresenstolpe

Dans la notice biographique qui introduit le livre, l’éditeur Gustaf Malmberg raconte que Hertzman, après ses études, se rendit à Stockholm vers 1836 et y travailla plusieurs années. Et il précise :

« …pendant lesquelles il fit la connaissance personnelle du célèbre M. J. Crusenstolpe. Il retourna ensuite en Östergötland, où il chercha à éviter commodément la possibilité de se compromettre durant les troubles qui éclatèrent peu après dans la capitale, en lien avec le procès pour haute trahison contre Crusenstolpe. »

Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865)

Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865) est l’une des figures les plus sulfureuses de la Suède du XIXe siècle. Juriste, romancier historique, journaliste politique, il fut arrêté en 1838 pour crime de lèse-majesté après avoir publié des critiques à peine voilées de Charles XIV Jean (Bernadotte). Sa mise en détention déclencha de véritables émeutes à Stockholm en juin 1838, les « journées de juin », l’un des premiers épisodes de révolte libérale de l’histoire suédoise moderne.

Hertzman le connaissait personnellement. Et il avait jugé prudent de quitter Stockholm avant que l’affaire n’éclate. Ce nom ne m’était pas inconnu parce que c’est précisément un Crusenstolpe qui, de l’autre côté de la Méditerranée, avait accueilli Josef Kuhlman en compagnie du Consul Schultze. Était-ce une coïncidence ? Ou le premier indice d’un chaînon manquant ?

Deux frères, deux mondes

Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882) était le frère cadet de Magnus Jacob. Six ans les séparaient, nés tous deux à Jönköping, d’une famille de petite noblesse provinciale. Leurs trajectoires ne pouvaient être plus différentes. Si Magnus Jacob resta en Suède, dans les salons et les rédactions de Stockholm, à écrire, polémiquer et déranger, jusqu’à son arrestation qui le rendit célèbre malgré lui, Fredrik, lui, quitta la Suède dès 1825, après une carrière militaire interrompue par un scandale. Il combattit dans la guerre d’indépendance grecque sous le général Fabvier (un Français), avant d’entrer dans le service consulaire suédois. Secrétaire à Tripoli en 1827, puis en poste à Rio de Janeiro, il s’installa ensuite dans le monde arabe, d’abord à Tanger, où il apprit l’arabe et prépara ce qui deviendrait la première traduction du Coran en suédois (publiée à Stockholm en 1843). Et à partir de 1832, il était présent dans la structure consulaire suédoise en Afrique du Nord, notamment à Alger.

Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882)

L’historique officiel du consulat suédois d’Alger (Konsulsstaten) le confirme : Fredrik Crusenstolpe est bien listé comme secrétaire du consulat à compter de 1832, puis consul par intérim en 1847, après le décès de Johan Fredrik Schultze, le consul titulaire que Josef Kuhlman avait connu dès son arrivée. Il deviendra Consul Général en 1858, avant d’être transféré à Lisbonne en 1860.

C’est lui que Josef Kuhlman trouva sur place en arrivant au printemps 1841.

Deux frères, donc : l’un que Hertzman connaissait personnellement à Stockholm, l’autre qui était en poste à Alger depuis près de dix ans au moment où Josef débarqua. Ce rapprochement est au cœur de l’hypothèse qui suit.

Uppsala, là où tout a peut-être commencé

Pour comprendre comment ces chemins auraient pu se croiser, il faut remonter à Uppsala et aux registres de la Stockholms studentnation. Ces registres consignent les étudiants inscrits année par année à l’Université d’Uppsala, classés par leur association d’origine. Les Kuhlman, originaires de Stockholm, sont inscrits à la Stockholms nation.

Et l’on y trouve mention des trois frères Kuhlman, fils de Johan Peter (1767-1839) et Inga Nasbom (1776-1852):

  • Pehr Erik Kuhlman (né en 1799) : inscrit en 1816, mort en 1827. Sa notice se limite à deux mots, son nom et sa mort. Aucune carrière, aucun examen. Une vie interrompue avant d’avoir pu commencer.
  • Claes Jakob Kuhlman (né en 1800) : inscrit lui aussi en 1816, la même année que son frère aîné. Noté « Artillerist » entre guillemets, le compilateur lui-même semblait incertain du titre. Mort à Stockholm en 1823, à vingt-trois ans.
  • Joseph (Josef) Kuhlman (né en 1809) : inscrit en 1827, l’année même de la mort de Pehr Erik. Il avait dix-huit ans. Sa notice se termine par des points de suspension : « Kammarskrivare i Riksgäldskontoret, . . . . . . » Le compilateur n’avait pas la suite et cette s’était écrite en Algérie.

Quand Josef s’inscrit à Uppsala en 1827, il porte le poids de deux deuils fraternels. Claes Jakob est mort quatre ans plus tôt. Pehr Erik vient de mourir cette année-là. Il est le dernier. Et il commence.

Per Fredrik Hertzman, lui, s’inscrit à Uppsala l’année suivante en 1828 à l’Östgöta nation. Les deux hommes sont à Uppsala en même temps, dans une petite ville universitaire de quelque 1 500 étudiants où les nations se côtoient dans les mêmes rues, les mêmes cafés, les mêmes salles de cours. Josef et Hertzman ont à peine un an d’écart. Ils ont pu se connaître, ou se croiser, et évoluaient dans les mêmes cercles.

Stockholm, le creuset des années 1830

Josef quitte Uppsala vers 1830 pour prendre son poste de kammarskrivare au Riksgäldskontoret, l’Office suédois de la dette publique, au cœur de l’administration financière de Stockholm puis rejoindra le KommerzKollegium. Il y restera jusqu’à son départ pour Alger vers 1840-1841. Josef restera donc près d’une décennie à Stockholm.

C’est à Stockholm que Hertzman rencontre Magnus Jacob Crusenstolpe personnellement, comme le précise son biographe. Et dans ce même Stockholm des années 1830, Josef côtoyait un homme qu’il avait connu à Uppsala : Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd. Inscrit à la Stockholms nation en 1827, dans la même promotion que Josef, Orvar Odd était devenu collaborateur de l’Aftonbladet, le journal libéral autour duquel gravitait tout ce que Stockholm comptait d’esprits progressistes, y compris Crusenstolpe. Ces cercles-là se connaissaient, se fréquentaient, se recommandaient.

Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd.

Nous n’avons aucune preuve directe que Josef et Magnus Jacob Crusenstolpe se soient rencontrés. Mais l’environnement dans lequel Josef évoluait à Stockholm — l’administration financière, les réseaux de l’Östgöta et de la Stockholms nation, les milieux journalistiques et libéraux, était exactement celui dont Crusenstolpe était une figure centrale. La probabilité qu’ils se soient croisés est forte mais la certitude manque à ce jour.

En 1838, l’affaire Crusenstolpe éclate. Hertzman prend la prudente décision de quitter Stockholm. Josef, lui, y reste encore au moins un an. C’est dans cet intervalle, dans cette ville sous tension, que se serait forgée, si l’hypothèse est juste, la décision de partir pour Alger.

La porte vers Alger, l’hypothèse centrale

L’Algérie française de 1841 n’était pas une destination anodine. La conquête avait débuté en 1830, onze ans à peine avant l’arrivée de Josef. La colonie était instable, dangereuse, en pleine construction administrative. Les étrangers qui s’y installaient avec succès n’y venaient pas sans appuis. Au consulat suédois d’Alger, Johan Fredrik Schultze était en poste depuis 1816, d’abord comme secrétaire, puis consul par intérim à partir de 1829. Et à ses côtés, depuis 1832, se trouvait Fredrik Crusenstolpe.

Quand Josef Kuhlman débarque au printemps 1841, ce sont ces deux hommes qui l’accueillent. Crusenstolpe, « toujours bien informé », lui indique sans hésiter les bonnes adresses et les bonnes personnes.

L’hypothèse est donc la suivante : Josef serait arrivé à Alger muni d’une lettre d’introduction pour Fredrik Crusenstolpe, lettre obtenue à Stockholm, via Magnus Jacob, peut-être avec le concours de Hertzman ou d’Orvar Odd. Les deux frères correspondaient régulièrement ; Magnus Jacob servait d’intermédiaire aux affaires de Fredrik en Suède. Remettre à un jeune Suédois partant pour l’Algérie une lettre pour son frère au consulat était un geste naturel et courant dans les réseaux diplomatiques et intellectuels de l’époque.

Cette hypothèse repose sur un faisceau d’indices convergents :

  • Hertzman connaissait les Kuhlman de Norrköping depuis l’enfance
  • Hertzman et Josef étaient à Uppsala en même temps (1827–1828)
  • Hertzman connaissait personnellement Magnus Jacob Crusenstolpe à Stockholm
  • Josef gravitait dans les mêmes cercles stockholmois via Orvar Odd et l’Aftonbladet
  • Fredrik Crusenstolpe était au consulat d’Alger depuis 1832
  • Josef arriva à Alger en 1841 et fut immédiatement guidé par Crusenstolpe

Aucun de ces éléments, pris isolément, ne constitue une preuve. Ensemble, ils dessinent une cohérence difficile à ignorer.

Le cercle se ferme

La suite est connue : Josef Kuhlman ne repartira jamais. Il devient courtier maritime en 1844, l’un des premiers assermentés de la colonie. Il bâtit une maison, une réputation, une famille. En 1873, il est nommé Consul Général de Suède à Alger, succédant dans cette fonction à la lignée Schultze → Crusenstolpe → Rouget de St Hermine et meurt en poste en 1876.

Et Fredrik Crusenstolpe, celui par qui tout avait peut-être commencé, avait quitté Alger en 1860 pour Lisbonne. Les deux hommes avaient partagé le même consulat pendant treize ans. Tout cela est peut-être parti d’un petit livre sur Norrköping. D’une seule phrase. D’un nom.

La preuve définitive de cette hypothèse, si preuve il y a, se trouverait dans les archives du Riksarkivet de Stockholm (fonds Utrikesdepartementet, dossiers consulaires Alger 1840–1841) : une lettre de recommandation, un visa d’entrée au consulat, une mention dans la correspondance entre les deux frères Crusenstolpe. La recherche continue...

La nuit du glissement

9. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 22 janvier 1845
La Calorama effondrée, nuit du 22 au 23 janvier 1845. Image générée par IA.
La Calorama effondrée, nuit du 21 au 22 janvier 1845. Image générée par IA.

Il pleuvait depuis des semaines. Pas la pluie brève et violente que les Algérois connaissaient bien – ces orages de printemps qui noyaient la ville en une heure et s’évaporaient avant le soir. Depuis début janvier, c’était une pluie obstinée, grise, qui s’installait à l’aube et durait jusqu’à la nuit, gonflant les sources, détrempant les argiles des hauteurs, transformant les rues en ruisseaux. Les aqueducs de la ville débordaient. Les chemins des collines étaient devenus impraticables. Alger sentait la terre mouillée et le plâtre humide.

Josef évitait de trop sortir. Les rues d’Alger par temps de pluie suffisent à décourager les plus vaillants.

Un matin de janvier

Ce matin-là, quelqu’un frappa à la porte du consulat de la rue de la Licorne d’une manière qui n’était pas celle des visiteurs ordinaires. Kenney Bowen-Schultze entra sans attendre qu’on lui propose un siège. Elle était trempée jusqu’aux épaules, ses cheveux collés sur les tempes, ses gants maculés de boue rouge. Elle avait manifestement marché – ou couru – une partie du chemin depuis El-Biar.

« La Calorama« , dit-elle. Et elle s’effondra, prenant sa tête entre ses mains.

Ce qui s’était passé

Dans la nuit du 21 au 22 janvier, après des semaines de pluies qui avaient saturé les argiles de la falaise, la partie supérieure de la crête de Mustapha-Supérieur avait cédé. L’affaissement avait entraîné un mouvement de toutes les terres vers la route en contrebas. À l’extrémité de la terrasse Saint-Raphaël, construite sur la falaise même, la maison de campagne des Schultze avait été emportée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait, qui avait glissé sur sa base en glaise (1). Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja avaient été coupés dans le même mouvement.

Kenney n’était pas là quand c’est arrivé. Personne n’était là car ils avaient quitté la CaloRama depuis l’automne, les collines étant difficiles d’accès par mauvais temps. C’est un voisin qui avait envoyé un mot à l’aube. Elle était montée à El-Biar au lever du jour.

« Il ne reste rien », dit-elle enfin. « La terrasse, les jardins, la maison. La falaise a tout pris. »

Josef ne dit rien. Il n’y avait rien à dire qui ne fût pas insuffisant. Les Schultze avaient acquis la propriété en 1838 (2) – une ancienne maison ottomane sur le promontoire d’El-Biar, dominant la baie d’un panorama qui s’ouvrait jusqu’aux montagnes de la Kabylie par temps clair. Kenney l’avait baptisée « La Calorama », « la Belle Vue ». Elle en avait dessiné les jardins, peint les terrasses sous tous les éclairages – la lumière du matin sur la baie, le rose du soir sur les collines, les jours de sirocco où tout devenait blanc et immobile. Les toiles qu’elle avait laissées là-bas avaient disparu avec le reste. Josef pensa aux soirées de la terrasse. Au consul Schultze qui lui avait raconté, depuis la balustrade, l’histoire du tribut aux corsaires en ce premier automne où Alger s’était ouverte devant lui comme une promesse. Aux dîners où circulaient officiers, artistes, voyageurs de toutes nations. Aux conversations qui avaient formé son regard sur cette ville.

La maison avait déjà souffert. En 1830, les troupes françaises du général de Bourmont y avaient installé une batterie d’artillerie pour bombarder le fort de l’Empereur (3). Trente mille francs de dégâts. Schultze avait réclamé réparation pendant des années au conseil d’État, au ministre de la Guerre. En vain. On lui avait accordé la concession de la rue de la Licorne à la place, comme si un appartement en ville pouvait compenser une terrasse sur la baie.

La montée à El-Biar

Josef monta jusqu’à El-Biar dans l’après-midi, par la route glissante qui longe le flanc de la montagne. Kenney était restée rue de la Licorne pour annoncer la nouvelle à son mari. L’endroit était méconnaissable. Là où se trouvait la terrasse, il n’y avait plus qu’une cicatrice de glaise brune sur le flanc blanc de la colline, un décrochement brutal, encore humide, que la pluie continuait de lessiver. En bas dans la pente, des pierres, des poutres, quelques fragments de mur. Rien de reconnaissable. Josef resta un moment sans bouger sous la pluie. Il n’était pas homme à beaucoup de sentimentalité. Mais il comprit quelque chose ce soir-là sur la façon dont les choses se terminent : non pas dans des scènes dramatiques, mais dans des glissements imperceptibles, nocturnes, qui ont déjà tout emporté quand le soleil se lève.

Il redescendit vers la ville. La baie était invisible dans la brume.

Notes

(1) « Un effondrement de la falaise sur laquelle elle était construite causa sa destruction totale, entraînée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait et qui glissa sur la base en glaise. » (Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 11, 1929.) Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja, deux des quatre sources alimentant les fontaines d’Alger, furent coupés simultanément. Les travaux de rétablissement furent conduits en urgence ; les fontaines de la ville étaient réapprovisionnées dès le soir du 25 janvier.

(2) Les Schultze avaient préalablement possédé une autre propriété de campagne — l’ancien « consulat de Suède » de Bouzareah, vendu à la Princesse de Mir en août 1835. En janvier 1838, les époux Schultze rachetèrent à M. Descous deux propriétés rurales à El-Biar, dont l’une devint la CaloRama. Le terrain, une fois reconstruit, devint la Villa des Oliviers, puis la Résidence de l’Ambassadeur de France à Alger depuis 1962. (Voir « Le Mystère de la CaloRama », kuhlmansaga.com.)

(3) En juillet 1830, les troupes françaises installèrent sur le terrain du consulat de Suède une batterie d’artillerie destinée à réduire le fort de l’Empereur, position clé commandant l’entrée d’Alger. Les dommages furent estimés à 30 000 francs par une enquête officielle. La réclamation de Schultze, repoussée par le conseil d’État au motif que ces dommages relevaient « des malheurs généraux de la guerre », fut compensée en 1836 par la concession de trente ans des deux maisons domaniales de la rue de la Licorne (n°12) et de la rue des Numides (n°9), moyennant 1 100 francs de loyer annuel.

Sources : Le Moniteur Algérien, 25 janvier 1845 ; Les Feuillets d’El-Djezaïr, volumes 2 (1942) et 11 (1929) ; ANOM, délibérations du conseil de gouvernement, 29 juin 1836 et 16 janvier 1846 ; Le Mystère de la CaloRama, kuhlmansaga.com.

Courtier maritime assermenté

8. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – décembre 1844
Josef Kuhlman et Fredrik Schultze dans le bureau du consul au 12 rue de la Licorne à Alger. Image générée par IA.

Depuis l’été 1844, Josef avait rassemblé son dossier avec la même méticulosité qu’il apportait à ses registres du consulat. Chaque pièce avait demandé du temps, des démarches, de la patience. Le certificat de résidence d’abord – trois années révolues et consécutives en Algérie. Schultze avait personnellement attesté, de son écriture ferme, que M. Josef Kuhlman, ressortissant suédois, résidait à Alger depuis le printemps 1841. Le certificat de moralité ensuite, délivré par l’autorité administrative française; une formalité pour un homme qui avait passé trois ans au sein du consulat et qui s’était à présent constitué un solide réseau de connaissances, mais une formalité qu’il fallait accomplir avec sérieux. L’attestation de capacité enfin, vérifiée par la chambre de commerce d’Alger (1) : Josef avait comparu devant ses membres, présenté ses connaissances du droit maritime, du change, des usages portuaires. Une autre formalité pour celui qui avait fait des affaires maritimes le cœur de sa formation à Upsalla et qui comptait déjà près de dix ans d’expérience. Ils l’avaient admis sans difficulté.

Restait la question du cautionnement : 5 000 francs à verser avant de pouvoir exercer. Une somme que Josef ne possédait pas avec lui entièrement. Ce fut Schultze qui intervint avec la discrétion que l’on attendait d’un consul expérimenté – ni prêt officiel, ni avance déclarée, mais une garantie discrète auprès d’un négociant de la place. « Je vous ai dit en 1841 que vous pouviez compter sur moi », avait dit le vieux diplomate. « Voilà ce que cela signifie concrètement. »

L’attente

Après le dépôt du dossier à l’Intendance civile, il ne restait plus qu’à attendre. Paris devait statuer. Le Ministre de la Guerre, le Maréchal Soult, duc de Dalmatie (2), avait entre ses mains les candidatures de toute l’Algérie. Josef connaissait ses concurrents. Gentili, l’Italien, avec qui il avait échangé des politesses prudentes depuis trois ans. They, dont on disait qu’il parlait anglais et italien. Cherfils, homme discret. Et puis aussi les dénommés Canton, Martin et Trèves. Sept candidats pour les places de courtiers maritimes à Alger – sept places que Paris accordait ou refusait, selon des critères que nul ne connaissait précisément. Son avantage sur eux tous était simple : nul dans cette liste ne lisait le suédois, nul ne parlait couramment l’allemand du commerce de la baltique. Pour chaque navire de Hambourg, de Brême, de Göteborg ou de Stockholm qui entrerait dans le port d’Alger, c’est lui qu’on viendrait chercher.

Fin décembre 1844 : bureau de la rue de la Licorne

En ce matin de la dernière semaine de décembre, Schultze attendait Josef dans son bureau du consulat de la rue de la Licorne (3). Il tenait dans ses mains un document officiel qui sentait la cire. Par l’arche donnant sur la cour intérieure, la lumière d’hiver filtrait doucement sur les dalles fraîches. Un secrétaire avait discrètement fermé la porte derrière lui en sortant. Schultze se tenait debout derrière son bureau et attendit que Josef soit assis, puis fit glisser le document vers lui sans un mot.

« J’ai reçu ceci ce matin par les voies officielles. L’arrêté a été signé à Paris le 13 décembre. »

Josef lut. Son nom était là : Courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves.

Il reposa la feuille sans un mot.

« Vous avez attendu trois ans et demi », dit Schultze. « C’est le temps qu’il faut pour qu’Alger fasse confiance à un étranger. »

Par l’arche de la cour intérieure, Josef entendit le bruit familier du port, une charrette sur les pavés, des voix en arabe, la cloche d’un vapeur dans la rade. Il pensa à ce même bateau, le Charlemagne, sur lequel il avait débarqué en 1841, avec pour seul bagage une lettre de recommandation du Kommerskollegium et l’idée vague qu’Alger lui offrirait quelque chose que Stockholm ne pouvait pas lui donner. Il ne s’était pas trompé.

6 janvier 1845 : Le journal

Le 6 janvier 1845, le Courrier d’Afrique publia l’arrêté en entier sous la rubrique ACTES OFFICIELS (4). Josef, qui connaissait la nouvelle depuis dix jours, acheta quand même le journal au café de la rue de la Marine et le lut jusqu’au bout. Il y avait quelque chose de différent dans le fait de voir son nom imprimé pour tous — une permanence que le document officiel du Gouvernorat n’avait pas tout à fait.

« Art. 6. Seront admis à servir d’interprètes, pour les langues indiquées ci-après : MM. Gentili, langue italienne ; They, langues italienne et anglaise ; Kuhlman, langues allemande et suédoise… »

Il plia le journal et le glissa dans sa sacoche. Il en garderait l’exemplaire.

Le serment

Quelques jours plus tard, après avoir justifié du versement du cautionnement, Josef Kuhlman comparut devant le tribunal compétent d’Alger et prêta serment d’exercer ses fonctions avec honneur et fidélité. La formule était solennelle, le greffe silencieux. Il pensa à la leçon de 1823 que Schultze lui avait transmise sur la terrasse de la Calorama trois ans plus tôt, cette histoire de serviteurs kabyles livrés et de consuls qui avaient tenu bon. « L’honneur d’une nation ne dépend pas de votre titre ou de votre rang. Il dépend de vos choix au moment de la crise. »

L’heure n’était plus à la crise, c’était juste un commencement…

Notes

(1) La chambre de commerce d’Alger fut créée en 1832, peu après la conquête. Elle jouait un rôle central dans la vie économique de la colonie : avis sur les questions commerciales, vérification des capacités professionnelles, arbitrage des litiges entre négociants.

(2) Nicolas Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie (1769-1851). Maréchal d’Empire et compagnon d’armes de Napoléon. Président du Conseil et Ministre de la Guerre sous la monarchie de Juillet, il signa l’arrêté de création des offices de courtiers en Algérie le 6 mai 1844 et l’arrêté de nomination du 13 décembre 1844.

(3) Le consulat de Suède et Norvège était établi au N° 12, rue de la Licorne, à Alger. L’immeuble, de style mauresque, comprenait au rez-de-chaussée deux bureaux, trois magasins, une buanderie, un puits-citerne et une vaste cour intérieure à galerie arquée. C’est dans cet espace que Josef Kuhlman exerça ses fonctions d’attaché commercial puis de courtier maritime assermenté.

(4) L’arrêté de nomination, publié dans le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée du 6 janvier 1845, nommait pour la résidence d’Alger : en courtiers de marchandises, MM. Bain, Callamand, Laisné, Meyer, Roustan, Aigon, Aubé jeune, Bouron, Boutin, Chaudoin, Gomot, Guasco, Jauvat, Lambert de Maupas, Levi, Milou, Mottet, Olive, Oualid, Oxeda, Porcellaga ; en courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves ; en courtiers cumulatifs, MM. Garisson-Vienne et Vernier. L’arrêté était signé à Paris le 13 décembre 1844 par le Maréchal duc de Dalmatie, et contresigné par Martineau, conseiller d’État, secrétaire-général.

Sources : Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée, 6 janvier 1845 ; Arrêté ministériel du 6 mai 1844 portant création d’offices de courtiers en Algérie, signé Maréchal duc de Dalmatie ; Plan du Consulat de Suède, 12 rue de la Licorne, Alger, 1851 (collection personnelle de l’auteur).