Lettre à Ingeborg

Les années 1865 à 1867 furent terribles en Algérie et particulièrement dans la Mitidja. Les invasions de sauterelles et de criquets qui virent dévaster les maigres récoltes engendrèrent une terribles famine (lire « Marengo d’Afrique » tome II). Et au début de l’année 1867, c’est un tremblement de terre qui vint ébranler Alger, Blida surtout et ravager les villages alentour comme Mouzaïaville, El Affroun et Chatterbach. Le courtier maritime Josef Kuhlman qui avait une propriété à Bourkika témoigne de la situation dans une lettre à sa soeur Ingeborg restée en Algérie. Une lettre écrite en français.

Lettre de Josef Kuhlman à sa sœur Ingeborg. Archives nationales de Suède.

Le Courtier Maritime suédois Joseph Kuhlman, dans une lettre à sa sœur Ingeborg témoigne le 26 juin 1866 :

« Alger, 26 Juni 1866

Ma chère Ingeborg,

J’ai bien reçu ta lettre du 17 courant et je te dois des excuses de mon retard de t’écrire. Mais j’ai remis et remis la correspondance dans l’espoir de pouvoir t’envoyer de l’argent. Pour y arriver j’avais espéré de vendre un chargement qui reste encore invendu à Oran par compte de Mr B. Almquist (1). J’ai été obligé d’en payer le fret et attendant de rentrer un peu dans mes fonds je n’ai pas le sou. Ensuite, j’ai vendu le terrain au quartier d’Isly avec un petit bénéfice mais je n’en pourrai pas toucher le prix avant 6 semaines à 2 mois. Je suis réellement contrarié de ne pas avoir pu savoir te payer surtout dans l’état de gène où tu te trouves mais l’époque s’approche où je pourrai m’acquitter.

C’est fâcheux de voir les propriétés si dépréciées en Suède. Il faudra tacher attendre un moment favorable pour tout vendre. Si tu pouvais obtenir 30000 Ryksdallers, je crois que tu ferais bien de les accepter – laisser 20000 hypothéquées contre 6% et avec les autres 10000 acheter une petite maison à Stockholm ou autre ville. Tu trouves peut-être que je fais bon marché de notre (je veux dire « ton ») asile héréditaire de l’ancienne maison des Kuhlman (2). Vraiment je n’y tiens pas beaucoup. Ah, si tu étais propriétaire de « Sjöberg » alors je ne voudrais pas te le voir vendre à aucun prix.

Ici nous sommes abimés par les sauterelles. Il y a 2 mois qu’il en est venu des nuées qui se sont abattues par toute l’Algérie. Quand on les voyait voltiger dans l’air, elles faisaient l’effet d’un gros tourbillon de neige. Un vrai « snöfak med tyocka fllingen sam förde af vinden sänsker sig i sned rektung sakta moh jonden » (3). Ces sauterelles, quoique nombreuses, n’étaient rien du tout en comparaison des criquets (yngel), leurs enfants, qui maintenant envahissent tout. Là où ils passent et où on ne réussit pas de les détruire, ce qui est presque impossible, ils détruisent tout en mangeant jusqu’à l’écorce des arbres. Il y a des endroits où ils sont épais comme une main. Ces criquets n’ont pas encore des ailes. Nous en sommes littéralement infectés.

Ma femme et les bébés (4) sont à Bourkika où je vais de temps en temps quand les affaires me le permettent. Henrik grandit et cause. La petite vient aussi très bien. Louise va accoucher au mois de Juillet. La famille Kuhlman s’augmente (sic). Sigurd et Louise (5) t’embrassent.

Voici la guerre commencée. Elle sera générale. Ça m’ennuierait assez car je compte sans faute d’aller en Suède en mai l’année prochaine si Dieu me prête vie.

Mes amitiés aux Maklin et à tout le monde.
Ton Frère, Josef

PS : le Consul Rouget de l’Hermine est à Stockholm. Je serai bien aise d’avoir une photographie ou deux représentant l’expédition ».

Ingeborg Kuhlman, soeur de Josef (1802-1875)
Ingeborg Beata Kuhlman (1802-1875). Collection personnelle de l’auteur.

J’ai longtemps pensé que cette photographie représentait Augusta Maklin (1811-1853) et mère de Sigurd en raison de la similitude de certains traits du visage avec ma grand-mère Suzanne. Mais Augusta est morté à Kisa en 1853 et ce type de portrait commença à se populariser qu’un an après son décès. La place de la photo, présente dans l’album de famille, entourée des sœurs Maklin, Amalia, Sophia Magdalena et Louise (identifiées par mon cousin éloigné Dag) me fait penser qu’il ne peut s’agir que d’Ingeborg, la sœur de Josef. Quant à la représentation photographie d’Augusta, je pense avoir trouvé l’énigme…que j’exposerai dans un prochain article.

(1) (1) Bernhard Ulrik Georg Almquist est né à Uppsala le 1er octobre 1813 et décédé le 27 avril 1881 à Stockholm. En juillet 1832, Bernhard Almquist entre au service de la maison de commerce J. C. Pauli & C: o à Stockholm. Il resta comptable professionnel de cette société puis monta sa propre affaire d’exportation de bois et du fer du Norrland, principalement vers l’Angleterre et la France, mais aussi vers d’autres pays d’Europe occidentale ainsi que vers la Méditerranée et l’Afrique du Nord.

(2) Dans un prochain article je décrirai cette maison des Kuhlman à Norrköping et que Johan (1738-1806) héritera de son père Heinrich (1693-1765)

(3) littéralement « Les flocons de neige portés par le vent descendent lentement vers le sol de façon oblique ».

(4) Marie Pauline Carraux (1839-1924) et ses enfants Henrik (1864-1892) et Ingeborg, née en 1866. Henrik est enterré à côté de son père au Carré des Consuls au Cimetière de Saint-Eugène à Alger.

Marie Pauline Carraux, 2e épouse de Josef Kuhlman, avec ses enfants Henrik et Ingeborg Josépha. Photographies prises en 1865 et 1867. Collection personnelle de l’auteur.

(5) Sigurd Kuhlman (1835-1899), fils ainé de Josef et son épouse Louise Chapotin, née en 1841 à Belleville près de Paris. Louise était une pionnières de Marengo. Lire « Marengo d’Afrique ».

Alger,1844 (1/8)

L’arrivée de Josef Kuhlman en Algérie – 1/8
Josef Kuhlman (1809-1876)
Josef Kuhlman (1809-1876)

À compter de ce jour et pendant plusieurs semaines, j’évoquerai l’arrivée de Josef à Alger en 1844. Certes, rien ne dit que les événements se déroulèrent rigoureusement de cette manière mais, ayant découvert petit à petit ce personnage empreint de curiosité , féru de culture et ouvert aux nouvelles expériences, il est bien possible que ce récit imaginé ne soit pas très éloigné des faits réels . Sa nomination en tant que Courtier Maritime étant datée de décembre 1844 , je juge probable que Josef soit arrivé dans la colonie quelques mois auparavant. J’ai donc daté son arrivée à Alger au printemps de l’année 1844.
Ainsi commence cette nouvelle en huit parties.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs dressé d’après les documents les plus récents et accompagné d’une nomenclature de tous les noms de rues en français avec les étymologies ou les noms arabes en regard / par Mr A. Berbrugger, conservateur de la Bibliothèque et du Musée d’Alger, … ; gravé par J. Priet
Berbrugger, Adrien (1801-1869). BNF – Gallica

Un courtier suédois débarque dans une ville en pleine transformation.

Josef Kuhlman pose pour la première fois le pied sur le sol algérois en ce printemps de 1844. La rue de la Marine, par laquelle il fait son entrée dans la ville, grouille d’activité. Ici des porteurs chargés de ballots, là des marins en permission discutant sur le ports, des négociants discutant affaires ou encore des charrettes transportant des marchandises vers les entrepôts du port sont ces premières visions de la ville blanche. Pour ce jeune courtier maritime et de marchandises suédois venu s’établir à Alger, ce spectacle lui apparait à la fois familier et étrangement exotique. En débarquant du Charlemagne (1), il pense à son fils Sigurd, âgé de neuf ans et resté auprès de sa mère à Stockholm. Josef espère pouvoir le faire venir dans quelques années, quand sa situation sera plus stable. Mais pour l’instant, il doit se concentrer sur l’établissement de son activité commerciale.

Ce daguerréotype est considéré comme le plus ancien cliché pris à Alger, en 1844. Représentant les remparts de la ville d’Alger, il a été acheté par le ministère de la Culture et de la Communication auprès de Sotheby’s en 2013.

Quatorze années se sont écoulées depuis la prise d’Alger. Les anciens combattants de Sidi-Ferruch, ces vétérans qui débarquèrent le 14 juin 1830 — date anniversaire de la brillante victoire de Marengo — ne reconnaîtraient plus la cité qu’ils ont conquise. Débordés par la masse des nouveaux venus, disséminés à travers la ville et ses environs, ils ont cessé depuis longtemps de fêter chaque année leur glorieux fait d’armes au boulet du fort Neuf. Ce qui intéresse Josef, c’est l’avenir commercial que cette ville lui promet et qui représente en ce début d’année 1844 un carrefour stratégique entre l’Europe et l’Afrique, un port en pleine expansion où convergent marchandises, capitaux et ambitions à peine dissimulées.

Daguerréotype d’un photographe anonyme (2) datant également de 1844. Alger, le port.

En déambulant dans les rues lors de ses premiers jours, Josef mesure l’ampleur de la transformation urbaine qui se dessine. Avant l’occupation française, Alger présentait un visage radicalement différent. Les rues étaient étroites et d’une largeur inégale, offrant dans leurs nombreux détours des lignes imaginables faits d’un enchaînement interminable de maisons sans fenêtres extérieures. Dans les premières années qui suivirent la conquête de 1830, la transformation qui s’accomplit à grande vitesse changea la configuration de la ville. Il fallait tracer de grandes artères de circulation comme les rues de la Marine, la rue commerciale de Bab-Azoun menant à Bab-el-Oued. Pendant tout le temps de ces chantiers, les nouvelles rues traversaient des quartiers entiers en démolition, bordées de maisons détruites et en attente de reconstruction. Le Gouverneur Général a imposé ses exigences; il faut tracer des rues larges pour permettre le passage des voitures chargées de marchandises, remplaçant l’ancien système où tout se faisait à dos d’âne ou de mulet.

La rue de la marine à Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Mais à présent, en 1844, cette phase destructrice appartient au passé et d’élégantes maisons à arcades bordent désormais ces artères principales. Josef remarque particulièrement la qualité architecturale de certains nouveaux bâtiments. En passant devant l’hôpital civil, Josef s’arrête pour contempler cette architecture d’un genre nouveau pour lui. Pas de doute, on se trouve bien en Orient.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs (extrait). 1846. BNF – Gallica.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consiste à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Pour tout Suédois s’établissant à l’étranger, en effet, le consul représente non seulement l’autorité officielle de son pays, mais aussi un précieux conseiller et un point de contact avec la communauté d’origine.

La suite dans un prochain numéro …

(1) voir l’article intitulé « Voyager de Stockholm à Alger en 1844 ».

(2) Certains attribuent ce daguerréotype à Joseph-Philibert Girault de Prangey. Né Joseph-Philibert Girault à Langres le 20 octobre 1804 et mort à Courcelles-Val-d’Esnoms le 7 décembre 1892, est un archéologue, photographe, dessinateur et éditeur d’art français. En février 1842, Girault entreprend un voyage en Orient. Ce voyage le mène aux confins de la Méditerranée orientale : Grèce, Asie Mineure, Proche-Orient et Égypte. Lors de ce voyage, il utilise son nouvel outil de travail : le daguerréotype. Même si on peut retrouver des similitudes entre ces daguerréotypes anonymes d’Alger à Girault de Prangey, sa présence à Alger en 1844 n’est pas avérée.

Le Premier Consulat de Suède à Alger

Le Consulat de Suède à Alger. Gravure de 1830.
Le Consulat de Suède à Alger. Gravure de 1830. Collection personnelle de l’auteur.

Le 16 avril 1729, la Suède et la Régence d’Alger signèrent un traité de paix et de commerce, premier accord formel entre la Suède et un État islamique. Ce traité visait à protéger les navires marchands suédois des attaques des corsaires barbaresques qui sévissaient en Méditerranée. George Logie, un marchand écossais résidant à Alger, négocia le traité et fut nommé premier consul de Suède à Alger le 19 mai 1729. Il occupa ce poste jusqu’en 1758 et négocia par la suite des traités similaires avec Tunis, Tripoli et le Maroc.

Après la Grande Guerre du Nord (1700-1721), la Suède cherchait à développer son commerce maritime méditerranéen, notamment pour l’importation de sel et l’exportation de fer et de bois. Les corsaires algériens capturaient régulièrement des navires suédois et réduisaient leurs équipages en esclavage, créant une menace économique et humanitaire majeure. Le traité de 1729 permit la protection des navires suédois, l’interdiction de réduire en esclavage les sujets suédois, l’établissement d’une présence consulaire pour superviser les échanges commerciaux, ainsi que des dispositions pour la libération des captifs.

Le consulat de Suède était situé proche d’El Biar, sur une falaise dominant la baie d’Alger. Cette position offrait une vue spectaculaire sur la ville et la Méditerranée. Lors de la conquête française d’Alger en juillet 1830, le Général de Bourmont choisit les jardins du consulat de Suède pour y établir la batterie d’Henri IV, position d’artillerie utilisée pour bombarder le Fort l’Empereur, principale fortification ottomane de la ville. Cette utilisation militaire témoigne de l’emplacement stratégique privilégié du consulat sur les hauteurs d’Alger. Cependant, l’emplacement était connu pour son instabilité géologique. Le géographe et historien René Lespès, dans sa thèse sur Alger publiée en 1930, mentionne « les escarpements du Consulat de Suède » comme une région sujette à des glissements de terrain « se produisant par grandes masses et à de longs intervalles ». La nature du sol, composée de marnes et de mollasses, rendait cette zone particulièrement vulnérable aux éboulements. Cette menace permanente finit par se concrétiser de manière tragique.

La vallée d’El Biar en 1860. Tableau de Vincent Cordouan (1810-1860. Musée d’Art de Toulon, Var.

Le 20 janvier 1845, le consulat fut entièrement détruit par un glissement de terrain. Cette catastrophe naturelle mit fin à cent seize ans de présence consulaire suédoise sur ce site remarquable. Quelques mois plus tard, en août 1845, les autorités coloniales françaises décidèrent le percement de la rue de la Lyre. Cette nouvelle voie représentait la première grande intervention d’urbanisme de cette envergure dans la Casbah d’Alger.

Suite à la catastrophe de 1845, les représentations diplomatiques suédoises furent relocalisées dans d’autres quartiers d’Alger. Des sources mentionnent ultérieurement un consulat boulevard Saint-Saëns. Le balcon Saint-Raphaël à El Biar perpétue aujourd’hui la mémoire de ce lieu historique, offrant toujours cette vue spectaculaire sur Alger qui avait attiré la présence diplomatique suédoise au début du XVIIIe siècle.

Voyager de Stockholm à Alger en 1844

Le Charlemagne de la compagnie Bazin, lancé en 1841

Un périple.

En décembre 1844, Joseph Kuhlman devient courtier maritime assermenté et courtier en marchandises à Alger. Essayons de comprendre comment il a pu se rendre en Algérie à cette époque.

Au milieu du XIXe siècle, l’Europe était en pleine mutation avec l’essor timide des chemins de fer et des bateaux à vapeur et les voyages intercontinentaux restaient une aventure réservée à une élite. Se déplacer à l’époque de la grande capitale du nord de l’Europe à Alger n’était pas simple. En 1844, il n’existait aucune liaison maritime directe entre ces deux destinations. Il est fort probable que Josef n’ait pas emprunté un trajet purement maritime car cela aurait impliqué une navigation longue et périlleuse d’environ 2 500 à 3 000 milles nautiques, traversant la mer Baltique, la mer du Nord, l’Atlantique et le détroit de Gibraltar, sans services réguliers documentés pour les passagers. Par conséquent, le voyage qu’il effectua a certainement combiné mer, routes terrestres voire un peu de chemin de fer, une innovation naissante. Une chose est certaine, ce voyage aura certainement été long, de l’ordre de deux à quatre semaines, selon les aléas météorologiques et les correspondances.

En 1844, l’Europe n’était pas encore quadrillée par les réseaux ferrés modernes. La Suède, par exemple, n’inaugurera son premier chemin de fer qu’en 1856 et la France, un peu plus avancée, n’achèvera le trajet Paris-Marseille qu’en 1855. L’Algérie commençait à attirer colons, militaires, aventuriers et commerçants, stimulant les liaisons maritimes régulières depuis les ports hexagonaux. Pour un voyageur suédois, le périple exigeait patience, moyens financiers et une bonne dose de résistance face aux tempêtes, aux maladies et aux retards. Les coûts étaient de plus prohibitifs; billets de bateau, diligences, auberges et bagages pouvaient représenter plusieurs mois de salaire pour un ouvrier.

La traversée de la Baltique vers l’Europe du Nord

Le voyage débuta par la mer. De Stockholm, les passagers devaient embarquer sur un bateau à voile ou, de plus en plus, à vapeur – une technologie émergente qui réduisait les dépendances aux vents. Les destinations privilégiées étaient des ports allemands comme Lübeck ou Hambourg (sous contrôle prussien), ou encore Copenhague au Danemark. Ces liaisons étaient fréquentes, soutenues par le commerce baltique en bois, fer et produits agricoles. Les navires partaient du port de Stockholm, souvent bondés de marchandises. Les cabines pour passagers étaient rudimentaires, avec des repas frugaux à base de hareng et de pain noir. À l’arrivée, un changement rapide s’imposait pour éviter les quarantaines sanitaires, courantes en cas d’épidémies comme le choléra qui ravageait l’Europe. Cette première partie du périple devait durer entre 3 et 7 jours suivant les conditions météorologiques.

Des plaines prussiennes aux vignobles français.

Une fois à terre, le vrai défi commençait : traverser l’Europe centrale et occidentale par voie terrestre. De Hambourg ou Lübeck, les voyageurs optaient pour des diligences – ces voitures à chevaux attelées, gérées par des réseaux postaux comme la Thurn und Taxis en Allemagne. Le trajet menait vers le sud, Berlin, puis Mayence et enfin la France via Strasbourg ou Bâle. En 1844, quelques segments de rail existaient déjà, comme la ligne Hambourg-Berlin (ouverte en 1846, mais des portions antérieures étaient opérationnelles) ou Berlin-Mayence. Cependant, la majorité du parcours a du se faire en diligence, avec des relais tous les 10-20 kilomètres pour changer les chevaux épuisés.

Une fois en France, direction Paris, puis le sud via Lyon et la vallée du Rhône en combinant la diligence jusqu’à Chalon-sur-Saône, puis les bateaux fluviaux descendant la Saône et le Rhône vers Marseille. Pour cette partie du voyage, il fallait compter en 10 à 20 jours, ponctués d’arrêts dans des auberges souvent inconfortables. Les routes pouvaient être boueuses en hiver, poussiéreuses en été et les brigands n’étaient pas rares dans les régions frontalières ainsi les guides de voyage e l’époque conseillaient de privilégier les voyages en groupes…

La traversée vers Alger

Dans les années 1840, pour rejoindre l’Algérie depuis la France, le voyageur avait le choix entre deux ports : Toulon et Marseille. À Toulon, la Marine Royale assurait des départs réguliers trois fois par mois (les 10, 20 et 30) à huit heures du matin. La traversée était plutôt rapide (trente-trois heures), la sécurité maximale sur ces navires de guerre, et des tarifs raisonnables : cent francs en première classe, soixante-dix en seconde. Pour les militaires et fonctionnaires, la nourriture était même fournie gratuitement. Mais il y a fort à parier que Josef ait choisi plutôt Marseille. Plus précisément, qu’il embarqua sur le Charlemagne, ce paquebot à vapeur de cent soixante chevaux lancé par la Compagnie Bazin en 1841. Sur ce navire, pas d’interdiction stricte sur les marchandises, le voyageur était un client et les tarifs modulables : trois classes au lieu de deux, avec une option économique à quarante francs introuvable à Toulon. Il fallait compter entre 45 à 60 heures de mer (2 à 3 jours), une traversée relativement courte mais agitée par les vents du Mistral ou les tempêtes.

La vie à bord, surtout en 1ere classe, était assez confortable. Les cabines étaient plus modernes que sur la Baltique avec des repas qui se prenaient en commun dans une ambiance conviviale.

À l’arrivée à Alger, après un voyage qui dura entre 15 à 30 jours, les premières formalités coloniales attendaient : contrôles des passeports et douaniers et il allait devoir commencer à s’acclimater à la chaleur nord-africaine et découvrir de nouveaux horizons culturels et commerciaux.

(1) En 1831 deux frères Charles et Auguste Bazin, lancèrent la liaison Marseille-Alger et créèrent la Compagnie Bazin. En 1842 la compagnie devenue Compagnie Bazin-Perrier signa une convention avec l’État pour assurer la liaison entre la France et l’Algérie en faisant 7 voyages par mois. En 1852 cette compagnie cessa l’exploitation de cette ligne et, avec Léon Gay, elle devint La Compagnie Générale de Navigation à Vapeur. Elle fut remplacée par la Compagnie Impériale de MM. Caffarel, Rebuffat, Taffe. En 1854 : cette compagnie fit faillite et est remplacée par la Compagnie des Services Maritimes des Messageries Impériales et assure 15 voyages par mois.
En 1861 : La compagnie fusionna avec une autre compagnie pour devenir la Compagnie des Messageries Maritimes nom définitif en 1871, dirigé par Albert Rostand, et Ernest Rigobert Simons, Administrateur des Messageries impériales, et anciennement administrateur de la Compagnie de Rouen, officier de la Légion d’honneur.

Le Consulat de Suède en Algérie

Si l’on intéresse aux relations diplomatiques entres pays et que l’on essaye de s’y retrouver entre les différentes appellations (ambassades, consulats, légations) surtout aux XVIIIe et XIXe siècles il est normal de s’y perdre. Josef Kuhlman ayant été Consul Général des Royaumes de Suède et Norvège, j’ai souhaité apporter quelques clarifications.

le consulat de Suède en 1830
Le Consulat de Suède en 1830

Au XIXe siècle, la présence suédoise en France ne se résume pas à une seule “ambassade” au sens moderne du terme. Elle s’organise autour de deux dispositifs distincts, complémentaires, qui vont coexister un certain temps : d’un côté la représentation diplomatique à Paris, de l’autre un réseau consulaire déployé dans les villes où se concentrent les intérêts maritimes et commerciaux. C’est cette superposition — légation, consulats, consulat général — qui donne parfois l’impression d’un système complexe, alors qu’il obéit à une logique assez claire.

La légation installée à Paris relève d’abord du politique. Elle est la mission chargée des relations officielles entre États : négociations, correspondance gouvernementale, protocole et suivi des dossiers internationaux. À l’époque, une légation est dirigée non par un ambassadeur, mais par un ministre (souvent “envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire”). La Légation de Suède et Norvège est installée rue de Rovigo à Paris et est dirigée par un Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire, en l’occurrence le Baron d’Adelswärd (du 1er août 1858 au 2 juillet 1871). La structure de la Légation comportait un secrétaire, des attachés dont un militaire), proche d’une structure diplomatique à part entière, centrée sur la capitale et tournée vers les relations gouvernementales.

Lettre autographe, datée du1er juillet 1864, du Ministre Baron Adelswärd. Il est chargé d'accueillir l'administrateur de la bibliothèque Royale de Suède souhaitant rencontrer l'administrateur de la bibliothèque Impériale du Louvre.
Lettre autographe, datée du1er juillet 1864, du Ministre Baron Adelswärd. Il est chargé d’accueillir l’administrateur de la bibliothèque Royale de Suède souhaitant rencontrer l’administrateur de la bibliothèque Impériale du Louvre. Collection personnelle de l’auteur.

À côté de cette vitrine politique, les consulats répondent à des besoins plus concrets. Leurs attributions touchent la vie quotidienne des ressortissants et le fonctionnement du commerce : navigation et affaires maritimes, protection des marins, litiges commerciaux, formalités et actes, appui aux échanges. Les travaux sur le XIXe siècle rappellent d’ailleurs que l’on oppose souvent, à tort, diplomates et consuls : en pratique, leurs rôles sont complémentaires et l’action internationale d’un État repose aussi sur ces relais “de terrain”, notamment dans les ports et les zones d’activité économique.

Dans ce contexte, Alger occupe une place particulière. Les notices administratives suédoises décrivent un poste ancien, dont le statut a évolué au gré de décisions officielles. Le consulat d’Alger, établi dans le contexte d’un accord de paix de 1729, est transformé en consulat général en 1857, avec une organisation financée (salaire et frais de bureau). Le fait que les titulaires des postes, les titulaires ont souvent porté un “titre personnel” de consul général, ce qui peut créer un décalage entre le titre de la personne et le statut administratif exact du poste. Enfin, la dénomination varie encore par la suite (retour à “consulat” en 1877), tandis que le ressort consulaire est redécoupé selon les périodes. Tout cela explique qu’un même poste puisse apparaître différemment selon l’année, le type d’annuaire et la manière dont l’auteur privilégie le statut de l’office ou le titre du titulaire.

Josef Kuhlman (1809-1876) Consul Général de Suède et Norvège de 1873 à 1876.
Josef Kuhlman (1809-1876) Consul Général de Suède et Norvège de 1873 à 1876.

La liste des titulaires du poste d’Alger permet d’illustrer concrètement cette histoire administrative : elle mentionne notamment Joseph Kuhlman, en fonctions à partir de 1873 et jusqu’à son décès en août 1876. L’annuaire du corps diplomatique et des consulats étrangers confirme par ailleurs ce maillage, en listant, à côté de la légation parisienne, des postes consulaires en France et en Algérie, et en indiquant « Alger — M. Kuhlman (Joseph), consul général ». Un élément complète utilement cette lecture : l’exequatur. Dans la pratique du XIXe siècle, un consul nommé par un État étranger ne pouvait exercer pleinement dans le pays (ou sur un territoire) où il était affecté qu’après reconnaissance par les autorités locales. Cette reconnaissance prend la forme de l’exequatur, souvent publié dans les documents officiels. Dans le Journal officiel de la République française du 9 février 1874, figure ainsi la mention : « L’exequatur a été accordé à M. Joseph Kuhlman, consul général de Suède et Norvège à Alger », ce qui atteste la reconnaissance formelle de ses fonctions par les autorités françaises.

Reste enfin la question des mots : légation ou ambassade ? La différence est d’abord une question de rang diplomatique. Une ambassade, dirigée par un ambassadeur, constitue le niveau le plus élevé de représentation et devient progressivement la norme au XXe siècle. Pour Paris, la transition est nette : la mission suédoise est élevée du rang de légation à celui d’ambassade le 15 octobre 1947 — date qui marque l’entrée dans le cadre diplomatique “moderne”, où l’ambassade s’impose comme format standard entre États.

Ainsi, loin d’être une anomalie, la coexistence d’une légation à Paris et d’un consulat général à Alger reflète l’organisation classique de la présence internationale au XIXe siècle : Paris pour la politique, les ports et places stratégiques pour le consulaire — avec, au fil du temps, des ajustements de statuts, de titres et de ressorts qui laissent des traces parfois déroutantes dans les annuaires, mais cohérentes une fois replacées dans leur logique administrative.

Après l’indépendance de l’Algérie, la représentation suédoise change de nature : elle s’inscrit désormais dans des relations bilatérales entre États souverains. Le site officiel de la Suède à l’étranger (Sweden Abroad) rappelle que les relations entre la Suède et l’Algérie sont anciennes (1729) et que la Suède reconnaît l’Algérie comme État souverain après la proclamation de l’indépendance en 1962, une représentation diplomatique suédoise est mise en place à Alger au niveau des ambassadeurs dès 1963. Cette ouverture marque le passage d’une logique consulaire héritée des siècles précédents à une représentation diplomatique moderne, chargée à la fois du suivi politique, du développement des relations bilatérales et des services consulaires.

Enfin, il faut rappeler que la mention « Suède et Norvège » dans les documents du XIXe siècle renvoie à l’Union qui liait les deux royaumes : cette union pris fin en 1905, date à laquelle la Norvège se sépare de la Suède et recouvre une politique extérieure pleinement distincte.