Le pin rouge et le sapin blanc de la Baltique sur les quais d’Alger

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (1/10)

Alger, les quais. photographie originale datant de 1880 environ. Collection personnelle de l’auteur.

Entre Sundsvall et le port d’Alger, il y avait entre six et huit semaines de mer, selon le vent et la saison. Des voiliers chargés de bois de construction scandinave : poutres, planches, madriers, lattes remontaient régulièrement la Méditerranée pour alimenter les chantiers d’une ville en pleine expansion coloniale. C’est cette route que Josef Kuhlman, courtier maritime assermenté à Alger depuis décembre 1844, organisait depuis son bureau du port avec Bernhard Almquist, armateur et grossiste à Stockholm.

La correspondance conservée aux archives de la Ville de Stockholm couvre les années 1871 à 1876, soit cinquante lettres dont certaines sont rédigées en suédois et d’autres en français. Kuhlman commande, argumente, se plaint, négocie et Almquist fournit. Entre les deux hommes, les cargaisons s’accumulent, et les problèmes aussi.

Depuis quand le bois nordique arrive-t-il en Méditerranée ?

Ce commerce est bien plus ancien que la conquête française d’Algérie. Depuis le XIIIe siècle, les marchands de la Hanse – la grande ligue commerciale des villes baltiques – exportent du bois vers l’Europe du Sud. Dantzig (Gdansk), Riga, Königsberg sont alors les grandes places du bois de construction. À partir du XVIe siècle, la Suède et la Norvège prennent le relais : les scieries de la côte alimentent les chantiers navals hollandais, anglais, puis espagnols et portugais en mâts, bordages et poutres. En 1750, le bois de la baltique est déjà la première marchandise transportée en mer du Nord.

En Méditerranée, ce trafic passe par Gibraltar. Les grandes places de redistribution sont Marseille, Gênes et Livourne, et dès le XVIIe siècle, des négociants génois achètent du pin scandinave pour les chantiers de la marine pontificale et du Grand-Duché de Toscane. L’Espagne importe du bois suédois pour ses galions ; la France le fait depuis Rochefort pour sa marine de guerre. Mais l’Algérie change la donne en 1830. Avec la conquête française commence une gigantesque opération de construction coloniale – casernes, routes, ports, maisons, entrepôts – qui va durer un siècle. Les forêts locales – cèdre de l’Atlas, pin d’Alep – sont insuffisantes, éloignées et difficiles d’accès. Le bois venant de France métropolitaine est trop cher. Le bois nordique, abondant et standardisé, s’impose comme la solution naturelle malgré la distance.

Dès les années 1840, les premières cargaisons arrivent directement à Alger. Josef Kuhlman, né à Stockholm en 1809 et installé à Alger depuis 1841, est de cette vague pionnière. Il obtient son accréditation de courtier maritime en décembre 1844 -précisément au moment où la demande de bois de construction commence à exploser dans la ville en plein chantier.

Deux essences, deux couleurs

Quand les marchands méditerranéens parlent de « bois du Nord », ils désignent en réalité deux essences bien distinctes.

Le pin sylvestre (Pinus sylvestris) : appelé commercialement « bois rouge » ou « sapin rouge du Nord », c’est l’essence dominante des forêts de Suède méridionale et centrale. Les Suédois le nomment furu. Son duramen (bois de cœur) est de couleur rosée à brun rouge, d’où son surnom, et c’est lui qui constitue l’essentiel des cargaisons expédiées depuis Sundsvall.

L’épicéa commun (Picea abies) : appelé commercialement « bois blanc », « sapin blanc » ou spruce en anglais. Les Suédois le nomment gran. Son bois est blanc crème, à grain droit, avec un duramen non différencié de l’aubier. Moins résineux que le pin, il était préféré pour les menuiseries intérieures et les planches de finition. Les Norvégiens en exportaient abondamment, si abondamment qu’au XIXe siècle, dans les ports français, on appelait encore couramment « bois de Norvège » l’ensemble des bois du Nord, quelle qu’en soit la provenance réelle.

Dans la correspondance Kuhlman–Almquist, le vocabulaire commercial est celui du pin sylvestre – le « bois rouge » – qui domine les commandes. Les cargaisons mixtes (planches de pin rouge et lattes d’épicéa) n’étaient cependant pas rares, l’épicéa, plus léger et plus facile à raboter, trouvant ses acheteurs parmi les menuisiers et les charpentiers de finition.

Pourquoi le bois scandinave était-il si apprécié ?

La réponse tient à la géographie et au climat. En Scandinavie, les hivers durent huit à neuf mois et la saison de végétation est courte – parfois moins de cent jours par an. Cette contrainte force les arbres à pousser très lentement : là où un pin méditerranéen ou gascon gagne un à deux centimètres de diamètre par an, son cousin du Grand Nord n’en gagne que quelques millimètres. Dix cernes pour 25 millimètres de section, là où un pin du Midi n’en compte que trois ou quatre.

  • Droiture du fil : les arbres du Nord poussent verticalement, sans contorsions, et les planches sciées présentent un fil parfaitement droit.
  • Densité et résistance : la faible part de bois de printemps (tendre) par rapport au bois d’été (dense, sombre) rend le bois du Nord plus résistant à la flexion.
  • Duramen abondant : le pin sylvestre nordique développe un cœur de bois très riche en résine, résistant à l’humidité, aux insectes et à la pourriture.
  • Peu de nœuds : les branches restent petites dans un environnement froid.
  • Homogénéité : les classes nordiques (prima, secunda, US, SF…) garantissaient une conformité que les bois locaux ne pouvaient pas toujours offrir.
Les bois qu’on vendait à Alger

Le vocabulaire de ces lettres est celui d’un métier précis. Almquist expédie depuis Sundsvall des bjälkar (poutres de charpente), des sparrar (chevrons), des plankor (planches), des battens (liteaux). La dimension compte autant que l’essence, et Kuhlman le sait mieux que quiconque : quand les planches longues de 3×9 pouces manquent sur la place d’Alger, il peut en novembre 1871 conclure une vente remarquable que les circonstances ordinaires n’auraient jamais permise.

« J’ai obtenu que les planches 2×9 pouces et les lattes 2½×7 soient vendues à 98 centimes – soit davantage que ce que j’espérais dans ma lettre du 4, ce qui justifie pleinement les 3½ fr. par unité de mesure. C’est la pénurie totale de planches longues et finement sciées qui a conduit mes acheteurs à accepter 98 centimes. »

Puis, sans transition :

« Si j’en avais encore une ou plusieurs cargaisons du même type, je les vendrais immédiatement. »

Ces deux phrases, lues ensemble, résument l’essence même de ce commerce : scruter en permanence l’état du marché, saisir sans hésiter la tension favorable dès qu’elle se présente, et savoir qu’une telle fenêtre ne dure jamais longtemps.

Des navires comme personnages – et le capitaine Cedergren
Le Capitaine Cedergren. Collection personnelle de l’auteur.

Les navires qui transportent ces cargaisons sont identifiés par leur nom dans la correspondance, comme des personnages récurrents dans un roman. L’Amélie d’abord, dont Kuhlman gère la cargaison en entrepôt depuis des mois en 1871, avec plus de 110 000 francs de frais engagés. La Norma, brigantine de Tønsberg, dont les poutres arrivent trop tard pour la saison. L’Ino, une barque norvégienne qui avait subi une collision majeure au large de Brême en avril 1870 et dont les poutres déclassées, définitivement perdues, portent en suédois la condamnation sans appel de Kuhlman : « Vrakt bjälkarne på Ino äro förtrollande dåliga » : « Les poutres de rebut de l’Ino sont terriblement mauvaises. »

Parmi ces navires revient régulièrement le Frey, conduit par le capitaine Cedergren. Ce nom n’est pas anodin dans la correspondance : Cedergren est ce que les marchands de l’époque appelaient un capitaine de confiance. Kuhlman le connaît depuis suffisamment longtemps pour qu’en décembre 1873, son arrivée à quai directement chez le concurrent Warot & fils sans en aviser Kuhlman soit vécue comme une véritable trahison :

« J’ai été quelque peu surpris d’apprendre que ce navire avait accosté pour Messrs. Warot & fils, sans que j’en aie eu le moindre avis. »

La loi du marché et la logistique des pavillons

Ce qui ressort de ces lettres, c’est la mécanique impitoyable d’un marché colonial en formation. Mais Kuhlman ne se contente pas d’attendre la bonne fenêtre de prix. En mai 1872, il envoie une circulaire à tous ses correspondants commerciaux — un texte rédigé en suédois, exception rare dans ces archives :

« Je prends la liberté d’attirer l’attention de mes correspondants commerciaux sur la nécessité, lors des affrètements pour les cargaisons attendues, d’éviter ces navires étrangers dont le pavillon soumet la cargaison à une taxe douanière majorée – 75 centimes par 100 kg ou environ 51 pieds cubes anglais de bois. »

Un détail révélateur : la nationalité du navire peut suffire à renchérir le prix d’une cargaison de 75 centimes par quintal – un écart considérable dans un marché où l’on négocie âprement 5 centimes de marge. Kuhlman calcule tout, jusque dans le choix du pavillon.

Glossaire et géographie

Sundsvall : Port suédois sur le golfe de Botnie (Norrland), premier port d’exportation du bois de sciage nordique au XIXe siècle.

Pin sylvestre (Pinus sylvestris) — « bois rouge » : Appelé furu en suédois. Sa croissance lente en climat froid produit un bois dense, à cernes fins, à fil droit, riche en duramen résineux de couleur rosée à brun rouge.

Épicéa commun (Picea abies) — « bois blanc » : Appelé gran en suédois, sapin blanc ou spruce dans le commerce international. Si abondamment exporté de Norvège que tout le bois du Nord était encore appelé « bois de Norvège » dans les ports français à la fin du XIXe siècle.

Vrakt : Terme technique suédois du négoce de bois. Du verbe vraka — trier, rejeter, mettre au rebut. Les vrakt bjälkar sont les poutres déclassées, refusées lors de l’inspection.

Standard : Unité de mesure du commerce du bois baltique, égale à 165 pieds cubes (environ 4,67 m³).La Hanse : Ligue commerciale de villes marchandes allemandes et baltiques (XIIIe–XVIIe siècle). Elle établit les premières routes d’exportation du bois baltique vers l’Europe du Sud.

Suite de l’analyse des lettres de Kuhlman à Almquist dans un prochain épisode…

Petite Grand-mère tient salon à Alger

Un lundi après-midi, rue d’Isly

C’est un lundi après-midi, à Alger, quelque part dans la première décennie du XXe siècle. Des voitures s’arrêtent devant le 59, rue d’Isly. On sonne. On entre. Madame Veuve Josef Kuhlman reçoit. Chaque semaine, sans manquer, la veuve du Consul Général de Suède et Norvège tient son salon, cet espace de sociabilité bourgeoise qui rythme la vie mondaine de la capitale algérienne.

Elle a alors plus de soixante-dix ans. Josef, son mari, est mort depuis trente-quatre ans. Mais Marie Pauline Carraux, fille de paysans valaisans venus chercher fortune de l’autre côté de la Méditerranée, est toujours là. Et elle reçoit. « Petite Grand-Mère », s’est ainsi que Suzanne et Germaine, les arrières-petites filles du Consul Général, appelaient celle qui fut sa deuxième épouse.

De Muraz à la Méditerranée : une famille paysanne dans le grand courant migratoire

Muraz est un petit village du district de Monthey, dans le Bas-Valais, cette partie occidentale du canton suisse que le Rhône traverse avant de se jeter dans le lac Léman. En 1851, comme des centaines d’autres familles valaisannes, les Carraux quittent leurs montagnes. Les raisons sont celles de toute cette émigration : un sol morcelé à l’infini, une dette qui s’accumule de génération en génération, des récoltes maigres, et surtout, au loin, la promesse d’une terre neuve. Le Département de l’Intérieur du Canton du Valais avait fait afficher en 1851 un Avis sur l’émigration en Algérie, résumant les conditions posées par le gouvernement français : un certificat de moralité, au moins 1 000 francs disponibles, et la garantie d’un travail sur des terres à défricher. La promesse était alléchante. Elle était aussi, souvent, trompeuse.
L’année 1851 fut la grande année de ce courant migratoire : plus de 1 000 départs de Valaisans pour la seule Algérie, soit près de 1,25 % de la population totale du canton. On partait en convois, en familles, parfois en communautés entières. On vendait ses meubles, parfois sa maison. On s’embarquait à Marseille.

Les « hameaux suisses » de Koléah : premières racines africaines

Les Carraux font partie de ces familles arrivées à partir de mai 1851, placées non dans les villages de colonisation subventionnés mais en zones sous administration civile, comme « colons libres ». C’est dans la région de Koléah, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger, qu’ils s’installent. C’est là, dans ce Sahel algérois, que les familles valaisannes fondèrent plusieurs hameaux – Zoudj el Abess, Saïghr, Messaoud, Chaïba, Berbessa – que l’on appelait longtemps, en Algérie, les « hameaux suisses ». C’est à Berbessa que les Carraux s’installeront. Des maisons simples, construites selon des plans standardisés fournis par l’administration coloniale élévation sobre, de plan rectangulaire et couverture en tuiles. Les premiers mois furent rudes. Il fallut arracher les palmiers nains, défricher des terres ingrates, résister au paludisme qui dévasta certaines colonies. Les enfants et les vieillards moururent en nombre. Mais les Carraux tinrent bon. Dans les années 1860, ceux qui avaient survécu et s’étaient accrochés purent enfin sortir de la gêne, cultiver des céréales, du tabac, de la vigne, quelques arbres fruitiers. La petite Marie Pauline, née en 1839, a grandi dans cette Algérie-là, entre le Sahel de Koléah et la plaine de la Mitidja. C’est une enfant de colons suisses, formée par la dureté du défrichement et la chaleur d’une communauté soudée par l’exil.

La rencontre avec Josef Kuhlman : Bourkika, puis Alger

On ne sait pas précisément quand et comment Marie Pauline Carraux croisa la route de Josef Kuhlman. Peut-être à Bourkika, ce village de la Mitidja où Josef possédait depuis 1860 une grande propriété agricole, la ferme Saint-Joseph, à sept kilomètres de Marengo. C’est dans cette région, à mi-chemin entre Koléah et la plaine, que les deux mondes se rencontrent : celui du courtier maritime suédois, figure établie d’Alger, et celui des colons valaisans ancrés dans leur terre adoptive. Leur union eut un prélude tragique. Avant même le mariage, Marie Pauline donne naissance à Paul Harald Ludovic, le 18 octobre 1861, au quartier de l’Agha. L’enfant meurt onze mois plus tard, le 12 septembre 1862, au 6 rue de la Frégate. Dix jours avant le mariage. La noce a lieu le 22 septembre 1862 à Alger. L’acte de mariage mentionne que Josef déclare sous serment ignorer le lieu de décès de ses parents, Johan Peter Kuhlman, mort en 1839, et Inga Nasbom, en 1852, signe d’une vie qui s’était éloignée de la Suède.

Marie-Pauline et ses enfants, Henrik et Ingeborg. Collection personnelle de l’auteur.
Une épouse de consul dans l’Algérie des épreuves

Trois enfants naissent de ce mariage : Henri Maximilien en décembre 1863 (Henrik), Ingeborg Josépha en janvier 1866, et Bertha Constance en décembre 1871. Ces années sont celles des grandes épreuves algériennes : invasions de criquets, famine, tremblement de terre. Dans une lettre de juin 1866, Josef écrit à sa sœur Ingeborg :

« Ma femme et les bébés sont à Bourkika où je vais de temps en temps quand les affaires me le permettent. Henrik grandit et cause. La petite vient aussi très bien. »

Marie-Pauline Carraux et Josef Kuhlman. Vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Marie Pauline tient le foyer à la ferme, pendant que Josef gère ses affaires de courtier maritime à Alger. Josef devient Consul Général de Suède et Norvège en septembre 1872, puis Consul du Danemark, couronné de décorations royales. Marie Pauline est désormais femme de consul, figure reconnue de la société algéroise. La photographie prise vers 1865 les montre ensemble, elle, assise, en robe sombre à large jupe, élégante et droite ; lui, debout à son côté, moustache fournie, regard assuré. Josef meurt le 4 août 1876. Henri, leur fils, décédera lui aussi prématurément en 1892, à 29 ans, à Alger. Henrik et Ingeborg Josépha reposent ensemble au carré des consuls du cimetière de Saint-Eugène.

La veuve et la « Petite Grand-Mère »
Marie-Pauline Carraux, vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Veuve à 37 ans, Marie Pauline ne quittera plus Alger. Elle reste proche de Sigurd, le fils aîné de Josef, né d’un premier mariage avec Augusta Maklin et de toute la famille. Les enfants et petits-enfants de la génération suivante l’appellent « Petite Grand-Mère » : c’est le surnom que lui donnaient, avec tendresse, la grand-mère Suzanne et ses frères et sœurs. Sa fille Bertha épousera en 1904 Maurice Hyppolite Georges Dunan, un négociant bordelais. Leur fille Paulette se mariera avec Georges Vigna, dont le frère André créera les vins Sidi Brahim. La lignée des colons valaisans débarqués à Koléah cinquante ans plus tôt a rejoint, par les femmes, les grandes dynasties du vin algérien.

En 1910, à plus de soixante-dix ans, Marie Pauline figure toujours dans l’Alger Mondain et reçoit chez elle tous les lundi après-midi. Marie Pauline Carraux s’éteint en décembre 1924 à Alger, à 85 ans. Fille de défricheurs valaisans, épouse de consul suédois, dame des salons algérois, elle aura traversé trois quarts de siècle d’histoire algérienne, depuis les hameaux suisses de Koléah jusqu’aux réceptions du lundi, 59 rue d’Isly.

Sources : kuhlmansaga.com — Eric Maye, « Aperçu de l’émigration valaisanne en Algérie au XIXe siècle » — Archives familiales Kuhlman.

Johan Kuhlman (c.1692–1757) : quand une source primaire corrige deux siècles d’approximations

De l’importance d’une source première. L’affaire du nom d’un officier de Charles XII.

Introduction : Johan, le troisième fils

Pour comprendre qui était Johan Kuhlman, il faut d’abord situer sa place dans une fratrie qui allait, en l’espace d’une génération, se disperser aux quatre vents de l’Europe du Nord.

Leur père, Henrik Kuhlman (~1639–1720), était un homme de rang : ancien officier de cavalerie au service de la Couronne suédoise pendant près de vingt ans, il avait servi dans le Livgardet, la garde du corps du roi, combattu en Pologne et au Danemark avant de poser les armes vers 1675 et de s’installer à Gadebusch, bourgade du Mecklembourg alors sous influence suédoise, distante d’une vingtaine de kilomètres de Wismar. Il y épousa Dorothea Rawen le 31 octobre 1682 et gravit rapidement les échelons de la vie civile : conseiller municipal (Rådman), puis bourgmestre (Bürgermeister) — titre que les registres paroissiaux de la ville lui attribuent explicitement, ainsi qu’à son épouse, désignée comme Bürgermeisterin. Un homme d’honneur, dans une ville d’honneur. Il mourut à Gadebusch le 6 juin 1720.

De son union avec Dorothea Rawen naquirent trois fils, dont les destinées allaient diverger de façon notable :

Joachim Adolf (né le 7 août 1690 à Gadebusch) fut le premier des trois frères à traverser la Baltique. En 1723 — trois ans après la mort de leur père —, il s’établit à Norrköping, ville industrieuse de la côte est suédoise, où il devint bourgeois. Il fut en quelque sorte l’éclaireur de la branche suédoise.

Heinrich (né le 4 novembre 1693 à Gadebusch) suivit son frère à Norrköping en 1726. C’est de lui que descend la longue lignée qui traversera les siècles : son petit-fils Johan Peter (1767–1839), son arrière-petit-fils Josef Kuhlman (1809–1876), qui partira pour l’Algérie en 1841 et deviendra l’un des courtiers maritimes les plus influents d’Oran, puis consul général, le fil conducteur de toute la saga Kuhlman.

Johan, le troisième, naquit vers 1692 à Wismar et non pas à Gadebusch comme ses deux frères. Ce détail biographique, en apparence anodin, dit quelque chose de la vie d’une famille en mouvement, dont le père était peut-être en déplacement ou en poste à Wismar lors de cette naissance. Johan choisit une voie radicalement différente de celle de ses frères : il prit les armes, servit la Couronne suédoise pendant plus de quarante ans, participa aux dernières guerres de l’empire baltique, et mourut à Stockholm le 5 avril 1757, chevalier de l’Ordre de l’Épée, sans jamais avoir rejoint Norrköping. C’est de lui qu’il est question ici et de la manière dont son histoire a failli nous parvenir déformée.


Prologue : l’humilité nécessaire des sources secondaires

Il est une règle cardinale en histoire que tout chercheur apprend tôt ou tard à ses dépens : la qualité d’une source ne se mesure pas à son ancienneté, mais à sa proximité avec les faits qu’elle décrit. Un document enregistré par l’institution chargée d’en attester la véracité, signé ou certifié par des autorités compétentes, vaut infiniment plus que la compilation la plus savante rédigée des décennies après les faits. C’est cette leçon, aussi ancienne que l’histoire elle-même, qu’illustre de manière saisissante le cas Johan Kuhlman.


Une source secondaire de grande valeur : Lewenhaupt

En 1920, le chercheur suédois Adam Lewenhaupt publie Karl XII:s officerare -Biografiska anteckningar, répertoire biographique de quelque 20 000 officiers ayant servi sous Charles XII. L’ouvrage consulte les registres militaires du Riksarkivet (Riksregistraturet, Rullor, meritlistor), les archives des régiments, les listes de prisonniers (fånglistor), et pour les archives étrangères, les fonds danois. Lewenhaupt lui-même reconnaît dans son introduction la nature de sa démarche :

Extrait de Adam Lewenhaupt publie Karl XII:s officerare -Biografiska anteckningar. page 366

« Föreliggande anteckningar om Karl XII:s officerare göra ej anspråk på fullständighet. » : « Les présentes notes sur les officiers de Charles XII ne prétendent pas à l’exhaustivité. »

Il précise également sa méthode sur les noms : pour l’orthographe des noms nobles suédois, il a suivi les ättartavlor d’Anrep et de Schlegel-Klingspor — des généalogies de référence mais non des sources primaires. Et il ajoute cette précision méthodologique décisive : « En stjärna efter tillnamnet angiver egenhändig stavning » : « Une étoile après le nom de famille indique l’orthographe de la main même [de l’intéressé]. »

À la page 366 de cet ouvrage, on trouve la biographie d’un officier né vers 1692 à Wismar, volontaire en Brabant en 1710, capturé à Tönningen en 1713 puis à Wismar en 1716, décoré de l’Ordre de l’Épée le 7 novembre 1748, et décédé le 5 avril 1757 à Stockholm. Il est désigné sous le nom de « von Kuhlman, Nicolaus »* , le prénom « Nicolaus », la particule « von », et une étoile après le patronyme.


Décembre 2025 : une source primaire refait surface à Bruxelles

En décembre 2025, lors d’une vente aux enchères bruxelloise, un brocanteur met en vente un ensemble de documents dont il ignore vraisemblablement la portée historique. Il s’agit d’une copie certifiée en 1896 du dossier n°467 du Riddarhuset de Stockholm – le Palais de la Noblesse suédois, institution fondée en 1625, gardienne depuis lors des archives généalogiques de toute la noblesse du royaume.

Extrait du registre du Palais de la Noblesse concernant Johan Kuhlman (1692-1757). Collection personnelle de l’auteur.

Le dossier est considérable : plus de deux kilogrammes de documents, comprenant un blason original dessiné et cacheté, quatre grandes tables généalogiques, et une copie certifiée de la lettre d’anoblissement royale signée par la reine Christine de Suède le 20 juillet 1649 accordée conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan, lieutenant-colonel décédé peu avant. Ce document porte le sceau et la signature du secrétaire du Riddarhuset. Il ne souffre aucune contestation.

Et dans ce document officiel, le même personnage, identifiable par une concordance parfaite de toutes les données factuelles — est enregistré sous le nom de Johan Kuhlman. Pas de « Nicolaus ». Pas de « von ». Johan Kuhlman, fils d’Henrik Kuhlman et de Dorothea Rawen, né à Wismar, officier de cavalerie, chevalier de l’Ordre de l’Épée.


Confrontation des deux sources : campagnes militaires
Brabant — 1710✅ « fälttåget i Brabant »✅ « volontär vid Cronströms svenska reg. i Brabant 1710 »✅ ParfaiteLewenhaupt identifie le régiment (Cronström), absent du Riddarhuset
Gadebusch — 20 déc. 1712✅ « slaget vid Gadebusch »❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptSon régiment y participait ; Lewenhaupt se concentre sur les grades
Hollingstedt — jan. 1713✅ « skabbnikgains vid Hollingstedt »❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptMentionné uniquement dans la source primaire
« Label » — Mecklembourg 1713✅ Mentionné❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptEngagement mineur, non répertorié par Lewenhaupt
« Rodentia » — Mecklembourg 1713✅ Mentionné❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptEngagement mineur, non répertorié par Lewenhaupt
Siège / défense de Wismar 1711–1713✅ « Borgvaden af Wismar »❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptSeule la capitulation de 1716 figure chez Lewenhaupt
Capitulation de Tönningen — 16 mai 1713✅ « blef 17.. fången » (date incomplète)✅ « fången 16/5 vid Tönningen »✅ ConcordanteLewenhaupt apporte la date exacte manquante dans le manuscrit
Capitulation de Wismar — 8 avril 1716✅ « fången vid Wismars öfvergång »✅ « fången 1716 8/4 vid Wismar »✅ ConcordanteLewenhaupt précise la date exacte : 8 avril
Campagne de Norvège — 1718✅ « fälttåget i Norrige »❌ Non mentionné❌ Absente chez LewenhauptMentionné uniquement dans la source primaire

Confrontation des deux sources : l’Ordre de l’Épée
ÉlémentRiddarhuset (Source primaire)Lewenhaupt (Source secondaire)ConcordanceRemarques
Distinction✅ « R.S.O. »✅ « RSO »✅ ParfaiteRiddare av Svärdsorden — même abréviation
Date d’investiture✅ « d. 7 novembre 1748 »✅ « 1748 7/11 »✅ ParfaiteConcordance totale
Nature de la cérémonie❌ Non précisée❌ Non préciséeAucun des deux ne qualifie l’événement
Rang parmi les récipiendaires❌ Non précisé❌ Non préciséImpossible à établir à partir de ces seules sources
Date de création de l’ordre❌ Non mentionnée❌ Non mentionnéeCréation le 23 février 1748 (sources externes)

Sur l’Ordre de l’Épée, les deux sources s’accordent parfaitement sur l’essentiel à savoir la date du 7 novembre 1748 mais toutes deux restent muettes sur la question du rang de Johan parmi les premiers récipiendaires. L’ordre ayant été créé le 23 février 1748, son investiture intervient huit mois et demi après la fondation, ce qui fait de lui l’un des tout premiers chevaliers.


Ce que révèle la confrontation sur le nom

C’est sur la question du nom que la confrontation des sources est la plus instructive.

ÉlémentRiddarhuset (Source primaire)Lewenhaupt (Source secondaire)
PrénomJohanNicolaus
Particule(absente)von
Étoile / annotation* (egenhändig stavning)
Autorité de la sourceInstitution souveraine, document certifiéCompilation bibliographique

L’étoile que Lewenhaupt place après « von Kuhlman » est en réalité un aveu de méthode : elle signale qu’il a trouvé un document signé de la main du personnage lui-même, où l’intéressé écrivait « von Kuhlman » – vraisemblablement dans un contexte militaire où les nobles ajoutaient volontiers la particule. Mais cette pratique informelle de signature ne saurait prévaloir sur l’enregistrement officiel du Riddarhuset, qui consigne le nom sous sa forme juridiquement reconnue.

Lewenhaupt, compilant des milliers de fiches à partir de registres militaires qui utilisaient parfois des seconds prénoms de baptême pour identifier les officiers, a visiblement enregistré « Nicolaus » – second prénom de baptême probable – comme prénom principal, et retenu la graphie personnelle « von Kuhlman » pour le patronyme. Deux erreurs de bonne foi, commises dans un ouvrage qui ne prétendait pas, rappelons-le, à l’exhaustivité.


Épilogue : le document et la vérité

Johan Kuhlman s’appelait Johan Kuhlman. Pas Nicolaus. Pas « von Kuhlman ». Né à Wismar vers 1692, troisième fils d’un bourgmestre de Gadebusch, frère de Joachim Adolf qui partira à Norrköping en 1723 et d’Heinrich qui le suivra en 1726 pour fonder la lignée qui traversera les siècles jusqu’en Algérie, Johan choisit les armes là où ses frères choisirent le commerce. Il servit pendant plus de quarante ans, participa aux dernières guerres de l’empire baltique suédois, fut fait prisonnier deux fois, et mourut chevalier dans la capitale du royaume qu’il avait servi toute sa vie.

Ce sont les archives du Riddarhuset qui nous le disent dans un document certifié, portant le sceau de l’institution, qui dormait depuis un siècle et retrouvé dans les mains d’un brocanteur bruxellois avant d’être retrouvé en décembre 2025.

Dans un prochain article nous retracerons le parcours militaire de Johan Kuhlman (1692-1757) et frère de Joachim Adolf et Heinrich Kuhlman. L’oncle de Johan (1738-1806)…

Oran, un port en mutation

Paul Lefrancq, archiviste du département d’Oran, le notait avec justesse en 1934 : « Oran a connu la singulière fortune d’être devenu une grande ville et d’être un grand port, sans rien devoir, ou presque rien à la légende ou à l’histoire. »

Panorama d’Oran. Vue prise de Santa-Cruz. Photographie datant de 1888 à 1895. Collection personnelle de l’auteur.

Sigurd Kuhlman s’est installé à partir de 1867 à Oran et est devenu au fil du temps un des personnages liés à la vie maritime de la cité portuaire les plus importants. Il a pu voir ou accompagner les principales évolutions du port.

Après les tentatives portugaises du XVe siècle, ce sont les Espagnols qui, installés à partir de 1509, bâtissent les premières infrastructures portuaires d’Oran – quais, jetée et magasins voûtés creusés dans le roc. Mais trois siècles d’occupation mal entretenue, une parenthèse turque (1708–1732) et le tremblement de terre de 1790 laissent le port en ruines. Quand les Français arrivent en 1830, ils héritent d’une ville fantôme et d’un port à construire de toutes pièces.

La reconstruction française (1830–1860)

Arrivé à Oran en 1831, le lieutenant général baron Pierre Boyer commande des plans, fait rapatrier les archives espagnoles depuis Madrid et lance les premières cartographies de la baie. Les travaux effectifs débutent en 1834 sous l’ingénieur Pézerat, suivi de Poirel, Aucour et Bernard. En 1848, un premier bassin de 4 hectares est approuvé. Le trafic progresse – 36 000 tonnes en 1855, 54 000 en 1860 – mais reste modeste. Le port existe enfin. Il attend encore sa vraie naissance.

Photographie originale prise vers Port d’Oran, vers 1863–1867, avant l’agrandissement. Vue depuis les hauteurs : bassin de 4 hectares, voiliers au mouillage, quais nus. Collection personnelle de l’auteur.

La photographie ci-dessus nous montre un port minuscule et c’est celui que découvre Sigurd Kuhlman à son arrivée en 1867.

Le vrai coup d’accélérateur arrive avec le décret du 28 juillet 1860, qui prévoit un agrandissement d’envergure : 9 millions de francs, un port de 24 à 26 hectares (le futur bassin Aucour), une darse, un avant-port, deux jetées encadrant une passe de 80 mètres. C’est le tournant. En 1860, Oran est un vaste chantier. En 1868, la grande jetée du large atteint déjà 500 mètres de longueur. Les quais se construisent, les bassins se creusent, les grues et les dragues s’installent. Le port se modernise.

Oran, vers 1870 — Le port en train de naître

Prise depuis les hauteurs dominant le port, l’image ci-dessous, au format carte de visite, montre le port d’Oran en pleine construction.

Le port d’Oran vers 1870. Collection personnelle de l’auteur.

Au premier plan, les travaux avancent. Une darse intérieure prend forme, ses murs courbes en enrochement brut à peine sortis de l’eau. Des rails de chantier – ces voies Decauville étroites que les ingénieurs des Ponts et Chaussées utilisaient pour acheminer les matériaux lourds – traversent le terre-plein encore sablonneux. Dans le bassin principal, au fond, plus de vingt mâts se dressent, serrés les uns contre les autres : des voiliers pour la plupart, quelques felouques méditerranéennes mêlées à des trois-mâts de haute mer. Les vapeurs sont encore absents. On est à l’exact moment de bascule entre deux âges du commerce maritime.

Cette photographie date très vraisemblablement des années 1868–1875, en pleine réalisation du programme d’agrandissement décidé par le décret impérial de 1860. On y voit des voiliers entassés dans un bassin trop petit, des blocs qui s’empilent. Dans vingt ans, ce port sera le premier d’Algérie.

L’apogée commerciale et la ligne transatlantique

Dans les années 1870–1880, Oran s’impose progressivement comme la principale porte de sortie des richesses de l’Oranie. L’alfa, cette plante textile qui pousse en abondance sur les hauts plateaux, fait l’objet d’une bataille commerciale sans merci entre la France et l’Angleterre. En 1871, la marine britannique transporte depuis Oran 44 millions de kilogrammes d’alfa contre à peine 1,2 million pour la marine française. La chambre de commerce pousse des cris d’alarme. Le port traite aussi les céréales, les bestiaux, les minerais, les peaux, les laines. En 1899, son trafic annuel dépasse les 700 000 tonnes.

Port d’Oran, vers 1870–1878 — pendant les travaux d’agrandissement. Au premier plan : d’imposants ballots d’alfa empilés sur les quais, attendant l’embarquement. À quai, deux gros steamships à coque noire. C’est l’époque exacte où Sigurd Kuhlman dirige son bureau de courtage maritime : l’alfa qui s’exporte massivement vers l’Angleterre transite par ces mêmes quais. Collection personnelle de l’auteur.

Les travaux s’achèvent en 1892 après trois tempêtes dévastatrices (1869, 1876, 1886) qui ruinent partiellement la jetée du large et obligent l’État à solliciter, par la loi du 19 juillet 1880, le concours financier de la Chambre de Commerce à hauteur de 2,5 millions de francs. À l’issue de ce premier programme, le port dispose de 1 175 mètres de jetées, 1 890 mètres de quais accostables, et 13 hectares de quais et terre-pleins. Le trafic a été multiplié par quinze entre 1864 et 1892.

Photographie prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai, en regardant vers la ville – angle inversé par rapport aux vues en plongée depuis Santa Cruz. Vers 1875-1885. Collection personnelle de l’auteur.

Prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai et non depuis les hauteurs, cette photographie offre un angle rare : celui du sol, celui des hommes qui travaillent. Au premier plan, le chantier est encore vivant – terre sablonneuse non pavée, blocs de pierre épars, planches de bois, une cahute de fortune, des mulets et leurs conducteurs. Le port se construit sous nos yeux. Au centre, plusieurs voiliers et au moins un vapeur sont à quai, mâts et mâts de charge se découpant sur le ciel. À droite, la ville a déjà pris forme : arcades au rez-de-chaussée, immeubles de commerce à étages, architecture coloniale caractéristique des années 1870–1880. En arrière-plan, Oran monte sur son coteau – un clocher émerge des toits, les premières constructions des hauteurs se devinent dans la lumière. La datation la plus probable se situe entre 1875 et 1885 : la ville est structurée, ambitieuse, mais le port n’est pas encore achevé. Les travaux du bassin Aucour battent leur plein. C’est précisément l’époque où Sigurd Kuhlman est en pleine activité sur ces mêmes quais – courtier, négociant, homme du port. Cette image, c’est peut-être son quotidien.

C’est dans ce contexte d’expansion commerciale que Sigurd Kuhlman accomplit son geste le plus audacieux. Le 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonce l’ouverture d’une ligne directe Oran–New York, la première de l’histoire du port. Sigurd, agent de l’Anchor Line – compagnie écossaise fondée à Glasgow en 1855 – , a obtenu de sa compagnie ce service inédit. Le paquebot inaugural, le SS Bohemia, tout juste sorti des chantiers de Glasgow, effectue la traversée en quinze jours. Jusqu’alors, les marchands oranais devaient transborder leurs marchandises à Marseille ou au Havre, avec six semaines de délai. « Tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi », écrit le journal. Sigurd Kuhlman, Suédois naturalisé français depuis 1876, aura ainsi relié Oran au « nouveau-monde ».

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Sources :

SourceNatureRéférence
Paul Lefrancq, Un port à OranArticle historiqueL’Afrique du Nord illustrée, 15 décembre 1934.
Ed. Dechaud, Les grands travaux du port d’OranArticleL’Afrique du Nord illustrée, 4 juin 1910
Le Messager de ParisPresse nationale18 juillet 1868 (travaux) ; 12 juillet 1880 (emprunt chambre de commerce)
Journal Général de l’AlgériePresse coloniale16 juillet 1891 (ligne Oran–New York)
Archives royales de Suède (Riksarkivet)Archives publiquesCorrespondance Sigurd Kuhlman / Bernhardt Almquist, 1871–1876
Photos d’archivesCollection privéeOran, port, vers 1863–1895 — collection Etienne Laude

Marengo d’Afrique

Marengo, le café Maure. Collection personnelle de l’auteur.

Si vous suivez la saga des Kuhlman, vous avez compris que l’Algérie de Josef et Sigurd n’était pas seulement Alger ou Oran. Elle avait un cœur, un territoire, des familles amies dont les destins se sont croisés au milieu du XIXe siècle. Ce point de ralliement fut les villages de Marengo et Bourkika où Josef avait acheté une grande ferme à la fin des années 1860. Et c’est précisément l’histoire de ces villages et de ceux qui l’ont bâti, que raconte avec passion et rigueur le site marengodafrique.fr, que je vous recommande vivement.

Décembre 1848 : la naissance d’un village au prix du sang

Tout commence en décembre 1848, quand 950 colons débarquent dans le port de Cherchell et sont escortés par l’armée vers le site du futur village de Marengo, à une vingtaine de kilomètres de là. Beaucoup viennent de la région parisienne ; on les a envoyés ici pour désengorger une capitale en crise sociale après les journées de juin. On leur a promis des maisons, des champs défrichés. Ils trouveront des baraques à construire eux-mêmes, de la boue, et le choléra. À la fin de l’année 1849, il ne reste que 150 survivants. C’est cette tragédie fondatrice et la ténacité de ceux qui ont tenu que marengodafrique.fr s’emploie à raconter.

Michel-Eugène Beauvais : le personnage central

Le personnage central du site est Michel-Eugène Beauvais (1826–1904), maire de Marengo de 1870 à 1886, beau-frère d’Ovar Lafitte et de Sigurd Kuhlman et arrière-arrière-grand-père de l’auteur. Arrivé en Algérie en 1849 par ses propres moyens depuis Toulon, il sera de toutes les batailles : les épidémies, les invasions de criquets, la révolte de 1871, la construction des écoles, de l’hôpital, du barrage. Le Tell de Blida, à sa mort en 1904, saluait « un vieil algérien qui jouissait de l’estime et de la considération de chacun ».

Les Chapotin : la famille qui reliait tout le monde

Les lecteurs de la saga des Kuhlman connaissent Louise Chapotin, l’épouse de Sigurd. Ce qu’ils ignorent peut-être, c’est que les Chapotin étaient l’une des familles les plus ramifiées de la région. Originaires du village de Zurich (près de Cherchell), elles étaient trois sœurs dont les alliances matrimoniales ont littéralement tissé le réseau humain de la colonisation locale : l’une épouse Michel-Eugène Beauvais futur maire de Marengo, l’autre Ovar Lafitte le futur maire de Cherchell et la troisième Sigurd Kuhlman, fils de Josef. Trois familles, une seule génération, un pan entier de l’histoire de la Mitidja occidentale.

Bourkika, Zurich, Tipaza, Cherchell…

Le site ne se limite pas à Marengo. Il couvre l’ensemble du réseau de villages fondés ou gravitant autour de la municipalité : Bourkika (où les Kuhlman possédaient la Ferme Saint-Joseph), Zurich (premier village habité par les Chapotin, fondé en 1848 par le convoi n°12 auquel participait le célèbre peintre Vivant Beaucé), Tipaza, Montebello, Nador et Ameur-el-Aïn.

En 1865, Napoléon III visite personnellement Marengo. C’est dans ce contexte que Josef Kuhlman, ami du Général Brincourt, lui-même figure centrale de marengodafrique.fr, participait aux grandes évolutions de la colonie. Les deux hommes avaient d’ailleurs été conviés ensemble au couronnement du Roi Charles XV de Suède en mai 1860. Ces connexions entre la saga Kuhlman et la petite histoire de l’Algérie coloniale, l’histoire vraie, se retrouvent documentées et contextualisées sur marengodafrique.fr.

Des archives, des photographies originales, des livres

Toutes les informations du site sont tirées de documents originaux : collections personnelles de l’auteur, archives familiales, journaux d’époque numérisés sur Gallica. Le site est la vitrine en ligne du livre « Marengo d’Afrique » dont les deux premiers tomes sont déjà parus. Une newsletter, L’Écho du Chenoua, permet de suivre les nouvelles publications tous les dimanches matin.

Pour tous ceux qui lisent la saga Kuhlman et cherchent à comprendre le sol sur lequel Josef, Sigurd et leurs proches ont vécu, travaillé et construit leurs existences algériennes, marengodafrique.fr est le complément indispensable.

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