La nuit du 26 juin et l’incendie de la Djenina

7. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – été 1844

Ce soir du 26 juin 1844, Josef Kuhlman venait de quitter son bureau du consulat et descendait la rue de la Marine en direction de son logement lorsqu’une lueur anormale attira son regard vers la place du Gouvernement. Il s’arrêta. L’horizon au-dessus de la place rougeoyait. Puis il entendit les cris.

Il courut.

Une catastrophe épouvantable

Le spectacle qui s’offrit à lui dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer. Les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement — ces constructions précaires que chacun à Alger regardait depuis des années avec inquiétude — étaient entièrement embrasées. Le journal L’Algérie en rendrait compte quelques jours plus tard en ces termes :

« Une catastrophe épouvantable vient de frapper la ville d’Alger. Le 26 juin au soir, un violent incendie a éclaté dans les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement. Le feu a dévoré plusieurs maisons vers la rue de la Porte-Neuve, et a pénétré dans la Djanina, où sont établis les magasins du campement. Les désastres sont considérables ; on évalue à un million et demi la valeur d’effets militaires incendiés. On a à déplorer la mort d’un enfant et de plusieurs personnes mortes à l’hôpital à la suite de leurs blessures. »

L’origine du sinistre ? Un petit rôtisseur maure avait mis le feu à l’huile de sa poêle et perdu la tête. Le feu s’était communiqué à sa baraque, puis à toutes les autres. Ces constructions en sapin, bourrées de matières inflammables, avaient été dévorées avec une rapidité incroyable. « Si la moitié de la ville n’a pas brûlé », notait le correspondant du journal, « on ne le doit qu’à l’état parfaitement calme de l’atmosphère. »

La chance, en somme. Rien que la chance.

Le chaos

Sur la place, tout n’était que désordre. Les quelques pompes disponibles étaient en mauvais état ; personne ne commandait. Les soldats accouraient de tous côtés mais sans direction. Les marchands sauvaient ce qu’ils pouvaient, et les voleurs leur faisaient concurrence — une concurrence active, précisa le journal, puisque « plusieurs ont pu être arrêtés malgré le désordre ». Les Maltais de la ville se livraient à un pillage effréné. Un officier croisa un Bédouin qui s’enfuyait avec une charge d’effets et une canne à pomme d’argent ; il lui arracha la canne des mains et s’en servit vigoureusement pour l’obliger à lâcher prise.

Josef, coincé dans la foule des badauds qui encombraient les abords de la place, ne pouvait qu’observer. Il vit des soldats former des chaînes humaines pour extraire des caisses de la Djenina. Il vit un homme sortir d’une fenêtre en feu avec deux enfants sous les bras. Il vit des marchands courir en tous sens, sauvant leurs livres de comptes plutôt que leurs marchandises. La fumée acre lui brûlait les yeux.

Au plus fort des flammes, une silhouette se distinguait : l’abbé Landman (1), que le journal saluerait comme le héros de la nuit. « Il a toujours été au plus fort du feu dans la Janina, qu’il a escaladée cinq fois », rapportait le correspondant, « et n’a eu qu’à se louer du dévouement et de l’obéissance des soldats. »

Dans la confusion générale, une présence s’imposait avec autorité au milieu de la place : celle d’un officier de haute taille qui dirigeait les opérations avec la calme précision d’un homme habitué aux situations extrêmes. Un soldat lui cria son nom — Josef l’entendit sans pouvoir mettre un visage sur ce personnage qu’il ne connaissait pas encore : le colonel Marengo (2), commandant de la Place d’Alger.

Le feu fut finalement maîtrisé avant l’aube, faute de combustible plus que grâce aux secours.

La colère du lendemain

Les jours qui suivirent, la presse ne décoléra pas. Dans sa correspondance du 29 juin, publiée le 12 juillet, le journal L’Algérie mettait les responsabilités en cause avec une franchise inhabituelle :

« L’incendie du 26 a mis au grand jour l’imprévoyance de l’administration. On ne sait qui mérite le plus de blâme : de la direction des domaines qui a eu l’idée de construire les baraques dont l’existence a compromis un instant la ville entière, ou de la direction de l’intérieur chargée de la grande voirie qui a accepté ce plan, l’a fait exécuter et n’a pas veillé à ce que ces constructions fussent entièrement isolées. »

La vérité, connue de tous depuis longtemps, était cinglante : ces baraques en bois au milieu de la plus grande place d’Alger avaient été maintenues pour un « misérable loyer annuel » de 12 000 francs. L’administration avait exproprié les anciens propriétaires à vil prix, gardé les terrains deux ou trois ans sans rien faire, puis les avait loués à des marchands qui y avaient construit des abris en sapin. Le journal conclut avec amertume : « L’avidité du fisc autant que l’imprévoyance de l’administration supérieure sont les premières causes de ce malheur. »

Le 26 juin, les pompes de la ville n’étaient pas en état. Personne n’avait jugé utile d’en vérifier le fonctionnement. Schultze, que Josef alla voir le lendemain matin à la CaloRama, résuma la situation d’un mot : « Voilà ce que cela donne quand une ville est gouvernée par des militaires qui ne s’occupent que de la guerre. »

La souscription et l’avenir

Le 16 juillet, une commission fut formée pour recueillir les souscriptions en faveur des victimes (3). Les pertes les plus considérables étaient celles de l’État. Ironiquement, les propriétaires des baraques ne perdaient « heureusement que fort peu », leur concession administrative était expirée. Mais au-delà du sinistre, une question plus profonde s’imposait désormais. Le correspondant du journal, dans sa lettre du 25 juillet, la posa crûment :

« Le déplorable dénouement qui a détruit la Djenina impose à l’administration de sérieux devoirs. À quels projets va-t-il s’arrêter pour élever des monuments durables à la place des baraques ? »

La place du Gouvernement, libérée de ses constructions disgracieuses, offrait enfin l’espace pour bâtir ce qu’une vraie ville requiert : une mairie, un tribunal de commerce, une halle couverte. La capitale de l’Algérie méritait mieux que des baraquements en sapin. Josef rentra à pied, traversant la place encore fumante. Sous ses pieds, les dalles noircies gardaient la chaleur du brasier. Il pensa à ce que Schultze lui avait dit lors de sa première visite à la CaloRama trois ans plus tôt : « Cette ville est une superposition d’époques. »

Il en ajoutait une couche cette nuit-là, celle de la cendre.

Notes

(1) L’abbé Landman : ecclésiastique présent à Alger en 1844, dont le courage lors de l’incendie de la Djenina fut salué par la presse coloniale. Il escalada cinq fois les murs en feu de la Djenina pour aider à sauver des hommes et du matériel militaire.

(2) Le colonel Marengo, de son vrai nom Gaspard Joseph Marie Cappone (Casale, Piémont, 8 janvier 1787 – Alger, 9 décembre 1862). Vétéran de 22 campagnes napoléoniennes, c’est Napoléon lui-même qui lui donna le surnom de « Marengo » après la bataille de Friedland (1807) : « Un brave soldat comme toi ne peut se nommer Cappone, tu t’appelleras désormais Marengo. » Commandant de la Place d’Alger depuis 1840, Commandeur de la Légion d’honneur, il avait créé le premier jardin public d’Alger avec ses prisonniers militaires. Ce personnage hors du commun, Josef Kuhlman le voit pour la première fois cette nuit du 26 juin dans la confusion de l’incendie. Leurs chemins se croiseront à nouveau dans les années suivantes.

(3) La commission de souscription était présidée par M. le comte Guyot, directeur de l’intérieur. Elle comprenait notamment M. le colonel Marengo, chargé de recueillir les souscriptions militaires, M. Mercier-Lacombe, secrétaire-général de la direction de l’intérieur, M. Litchelin, président de la chambre du commerce, M. Eichemann, sous-intendant militaire, M. Pierrez, substitut du procureur du Roi, M. de Saint-Geniès, inspecteur des domaines, et M. Brantome, notaire et lieutenant-colonel de la milice, secrétaire et trésorier. Le journal nota avec ironie qu’aucun membre de la Marine n’y figurait, « qui cependant a rendu de si grands services dans la nuit du 26. » Des souscriptions parallèles étaient ouvertes à Paris chez M. Desprez, notaire, et M. Dubos, négociant, tous deux rue du Four-St-Germain.

Sources : L’Algérie – Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée. Articles parus les 6, 12, 16 juillet et 2 août 1844.

Le débat des courtiers

6. Alger, les années fondatrices (1841-1849)- printemps 1844

Ce matin du 2 avril 1844, Josef Kuhlman s’installa à sa table habituelle au café de la rue de la Marine, commanda son café turc et déplia le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée (1). Le titre l’arrêta net : LES COURTIERS D’ALGER. Il posa sa tasse et lut.

« Une question d’intérêt commercial s’agite en ce moment ; question qui n’est pas sans gravité ; il s’agit de savoir sur quelles bases sera réglé l’exercice, en Algérie, de la profession de courtier. »

Son avenir tenait dans ces quelques lignes.

Deux systèmes s’affrontent
Le Courier d’Afrique, 2 avril 1844.

Le journal exposait avec clarté l’alternative à laquelle la colonie était confrontée. D’un côté, le système des corporations et du monopole : un nombre limité d’officiers ministériels nommés par le ministre de la Guerre, cautionnés par une somme d’argent, exerçant leur charge à titre vénale comme le modèle métropolitain français, hérité de l’Ancien Régime et jamais vraiment réformé. De l’autre, la libre concurrence encadrée par des garanties morales et de capacité : que l’accès à la profession soit conditionné non par une somme d’argent, mais par la reconnaissance de la chambre de commerce et du tribunal, garants de la qualité des courtiers.

Le « Courrier d’Afrique » ne cachait pas sa préférence. Son argument central résonnait comme une évidence pour tout homme ayant observé Alger depuis 1841 :

« Dans la colonie le sol est vierge encore. Ici point de droits acquis que l’on craigne de compromettre ; les essais peuvent être tentés. Si la vénalité des charges est une de ces maladies qu’il serait dangereux de guérir, pourquoi l’inoculer à l’Algérie, qui n’en est point encore atteinte ? Pourquoi transporter aveuglément, dans une société naissante, les institutions qui ne conviennent peut-être qu’à une société vieille ? »

Josef relut ce passage deux fois. Il pensait à Schultze qui lui avait dit, dès leur première rencontre : « Comprenez les deux strates : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux qui fonctionnent selon leurs propres codes. » Le journal défendait précisément cette idée : qu’en Algérie, les règles pouvaient être différentes, que l’intelligence et le mérite devaient l’emporter sur l’argent et le privilège.

Pour un Suédois diplômé d’Uppsala, parlant le français, l’allemand et sa langue maternelle, rompu aux usages du commerce nordique et baltique, le système de la libre concurrence était évidemment plus favorable. Le système du monopole, lui, risquait de réserver les places aux Français de métropole avec leurs capitaux. Il plia soigneusement le journal et le glissa dans sa sacoche. Il en parlerait à Cruseustolpe.

La désillusion du 12 mai

Le 12 mai 1844, le Courrier d’Afrique publia un bref article dont le ton dit tout :

« L’arrêté relatif aux courtiers, qui était impatiemment attendu en Algérie, vient d’être signé par le ministre de la guerre. »

Josef lut la suite avec un sentiment croissant de découragement. L’arrêté consacrait précisément le système que le journal avait combattu : nombre de courtiers limité, nomination par le ministre de la Guerre, cautionnement proportionnel à la population des villes. Le monopole avait gagné. Le journal conclut avec une amertume à peine voilée : « Nous voyons avec peine que le Gouvernement persiste à importer dans la naissante société algérienne qui a besoin d’émulation et de vie, le matériel usé de notre vieille société métropolitaine, sans tenir compte des différences des lieux, des situations et des besoins. Le même habit ne convient pas à toutes les tailles. »

Josef posa le journal. Quarante courtiers maximum pour la résidence d’Alger. Nommés par Paris. Pour un étranger comme lui, la porte semblait se fermer avant même d’avoir été entrouverte.

L’article 14 : la clause décisive

Le 12 juin 1844, le Courrier d’Afrique publia l’intégralité du texte de l’arrêté (2). Josef le lut article par article, avec la méticulosité d’un ancien secrétaire du Kommerskollegium habitué aux textes réglementaires.

L’article 4 définissait les courtiers maritimes, la catégorie la plus complexe et la plus valorisée : ils rédigeaient les contrats en police d’assurance maritime, attestaient le taux des primes, détenaient seuls le droit de traduire devant les tribunaux les déclarations, charte-parties (3) et connaissements (4), et servaient de truchement officiel à « tous étrangers, maîtres de navire, marchands, équipages de vaisseaux ». Dans un port cosmopolite comme Alger, c’était une mission quotidienne et absolument indispensable. L’article 14 posa le journal sur la table et Josef sentit quelque chose se dénouer en lui. Il relut lentement :

« Nul ne sera admis aux fonctions de courtier s’il n’est Français… Toutefois, les étrangers peuvent être admis aux fonctions de courtier, après une résidence de trois années révolues et consécutives en Algérie, et s’ils remplissent les conditions d’âge, de moralité et de capacité prescrites par les dispositions ci-dessus. »

Il fit mentalement le calcul. Printemps 1841 : son arrivée sur le Charlemagne. Juin 1844 : trois ans et quelques semaines. Il était éligible, de justesse, mais éligible.

L’article 18 précisait le cautionnement : 5 000 francs pour la résidence d’Alger (5). Une somme considérable. Josef réfléchit. Trois ans d’activité comme attaché commercial au consulat lui avaient permis de constituer une épargne, mais 5 000 francs représentaient une année entière de revenus. Il lui faudrait peut-être trouver un appui, négocier un délai.

Il relut encore une fois les conditions : vingt-cinq ans accomplis ✓, résidence de trois ans ✓, certificat de moralité à fournir par l’autorité administrative ✓, capacité à vérifier par la chambre de commerce d’Alger ✓. Son profil collait article par article. Sa maîtrise du suédois et de l’allemand, deux langues commerciales essentielles dans le commerce baltique et hanséatique, faisait de lui un interprète irremplaçable dans ce port fréquenté par des navires de toute l’Europe du Nord.

Ce soir-là, Josef monta à la Calorama pour informer Schultze.

La suite dans un prochain numéro…

Notes

(1) Le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée était le principal journal colonial d’Alger dans les années 1840. Il couvrait à la fois les affaires militaires, commerciales et politiques de la colonie naissante.

(2) L’arrêté sur les courtiers de commerce, signé le 6 mai 1844 à Paris par le Maréchal duc de Dalmatie (Nicolas Jean-de-Dieu Soult, 1769-1851), Président du Conseil et Ministre de la Guerre. Ce texte de 28 articles organisa durablement la profession de courtier en Algérie française.

(3) Charte-partie : contrat d’affrètement d’un navire, fixant les conditions du transport de marchandises entre un armateur et un chargeur.

(4) Connaissement : titre de propriété des marchandises en transit maritime, document essentiel de tout commerce portuaire.

(5) 5 000 francs en 1844 représentaient environ deux à trois années de salaire d’un employé qualifié. Le cautionnement était restitué au courtier à la fin de son mandat, déduction faite des éventuelles condamnations prononcées contre lui dans l’exercice de ses fonctions.

L’attaché commercial

5. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 1841 à 1843

Dans les semaines qui suivirent sa visite à la Calorama, Josef Kuhlman prit officiellement ses fonctions d’attaché commercial au consulat de Suède et Norvège. Cruseustolpe lui aménagea un bureau dans la partie administrative du consulat, lui fournit un registre neuf et lui expliqua la procédure avec la sobriété efficace qui le caractérisait : « Vous enregistrez chaque navire nordique à son arrivée, vous vérifiez ses papiers, vous assistez le capitaine dans ses démarches auprès de l’Intendance maritime et des douanes françaises. Tout ce que vous apprenez ici vous servira quand vous solliciterez votre brevet. »

Evocation du Consulat de Suède et Norvège, au 12 rue de la Licorne.

Pour un diplômé de l’Université d’Uppsala, ancien secrétaire au Kommerskollegium de Stockholm, l’institution suédoise qui supervise précisément le commerce extérieur et les consulats, ce rôle aurait pu sembler modeste. Josef le prit au contraire avec la gravité d’un homme qui sait que les fondations d’une carrière se posent dans les détails. Il apprit à distinguer, au premier regard, un connaissement régulier d’un connaissement falsifié. Il apprit les tarifs de pilotage du port d’Alger, les droits de quai, les frais de santé imposés par la quarantaine. Il apprit surtout les hommes : le préposé aux douanes qui arrivait toujours en retard le lundi, le pilote-lamaneur qui connaissait chaque écueil de la rade mieux que personne, le négociant maltais qui achetait les cargaisons avariées à prix dérisoire pour les revendre en pièces détachées.

Alger, l’amirauté. Collection personnelle de l’auteur.
Les vapeurs de la ligne de Marseille

Ses journées commençaient invariablement à l’aube. Il descendait à pied la rue de la Marine, carnet en main, pour recenser les navires mouillant dans la rade. Trois fois par mois – les 5, 15 et 25, l’un des vapeurs de la Compagnie BAZIN entrait dans le port : le Pharamond, le Tage, ou parfois le Charlemagne lui-même, sur lequel Josef avait fait la traversée quelques mois plus tôt. La traversée durait en moyenne quarante-huit heures ; un bon vent pouvait la réduire à quarante-cinq. Ces paquebots à roues à aubes, dont les cheminées crachaient une fumée noire visible depuis les hauteurs de la Calorama, constituaient la colonne vertébrale du commerce entre Alger et la France. Le maréchal Bugeaud lui-même avait adressé aux frères BAZIN une lettre des plus flatteuses, affirmant « à quel point il était satisfait de leurs services » – preuve que dans cette colonie militaire, le commerce maritime était aussi une affaire stratégique.

Aux côtés des vapeurs de BAZIN mouillaient des bâtiments de toutes provenances : des goélettes sardes chargées d’huile d’olive, des brigantines espagnoles en transit, des felouques kabyles qui descendaient du côté de Dellys vendre du liège et de la cire, des voiliers maltais aux coques peintes en ocre. Josef apprit à lire la rade comme d’autres lisent un livre : chaque pavillon avait son histoire, chaque cargaison ses mystères.

Le port d’Alger en 1844 (Daguerréotype anonyme).

Pour les navires nordiques, il était désormais le premier interlocuteur à quai. Un capitaine norvégien de Bergen qui débarquait à Alger pour la première fois trouvait en Josef un compatriote parlant sa langue, connaissant ses codes, capable d’aller négocier en français avec l’administration militaire française qui régentait tout. Cette double compétence – la confiance des capitaines scandinaves et la maîtrise des rouages administratifs français – était précisément ce que Schultze avait voulu lui transmettre dès leur première rencontre.

Alger sous Bugeaud

La ville elle-même était en perpétuelle transformation. Les grandes artères percées dans les années précédentes commençaient à prendre leur physionomie définitive : des immeubles à arcades bordaient la rue de la Marine et la rue Bab-Azoun, leurs façades blanchies contrastant avec les ruelles de la vieille médina qui subsistait derrière, labyrinthe de maisons sans fenêtres extérieures où l’on s’enfonçait comme dans un autre siècle. La ville était une superposition d’époques : romaine, arabe, turque, française – chacune avait laissé sa couche, et Bugeaud en ajoutait une nouvelle à un rythme qui donnait le vertige.

La rue de la marine à Alger, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Car Alger en 1841 et 1842 n’était pas seulement une ville de commerce : c’était avant tout une ville en guerre. Le Gouverneur Général Thomas-Robert Bugeaud avait imposé à la colonie une doctrine militaire d’une brutalité méthodique. Les colonnes mobiles – unités légères, rapides, capables de se déplacer sur cent kilomètres en quelques jours – sillonnaient l’intérieur des terres, brûlant les récoltes, saisissant les troupeaux, détruisant les greniers pour priver Abd el-Kader et ses partisans de toute ressource. « La charrue et l’épée », disait Bugeaud. À Alger, au port, on voyait surtout les convois qui revenaient.

Josef observait ces départs et ces retours depuis les quais sans chercher à en juger. Il comprit cependant assez vite que la guerre et le commerce étaient, dans cette colonie naissante, les deux faces d’une même réalité : le port d’Alger prospérait précisément parce que les routes terrestres n’étaient pas sûres. Chaque village de la Mitidja qui brûlait dans l’intérieur des terres se traduisait, quelques semaines plus tard, par un nouveau navire mouillant dans la rade, chargé de matériel militaire, de vivres ou de futurs colons qui regardaient la ville blanche avec des yeux mélangés d’espoir et d’inquiétude.

L’ombre de Yusuf
Le général Yusuf vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Dans les cafés du port où il accompagnait parfois Cruseustolpe, un nom revenait sans cesse dans les conversations des officiers et des négociants : Yusuf. Ce général de brigade aux origines fabuleuses, né à l’île d’Elbe et élevé à Tunis dans le sérail du bey Hussein, converti à l’islam, créateur des spahis, parlant l’arabe mieux que certains cheikhs – faisait déjà figure de légende vivante dans la colonie. On racontait qu’il conduisait ses chevauchées avec une précision d’horloger, qu’aucun cheval d’Algérie ne pouvait le fatiguer, qu’il campait comme un bédouin et dînait comme un prince. Alexandre Dumas, de passage à Alger, avait dit de lui : « À lui seul, c’est le conte entier des Mille et Une Nuits. » Josef retint le nom, sans savoir encore qu’il le rencontrerait un jour en chair et en os.

16 mai 1843 : La prise de la Smala

C’est en mai 1843 qu’Alger vécut ses journées les plus électrisantes depuis la prise de 1830. La nouvelle parvint au port dès le 19 mai au matin, portée par un courrier express depuis l’intérieur : le duc d’Aumale, fils cadet du roi Louis-Philippe, à la tête d’une colonne légère conduite par Yusuf et ses spahis, avait enfin surpris et capturé la Smala d’Abd el-Kader à Taguin, dans les Hauts Plateaux, après une poursuite de plusieurs jours. La Smala, cette cité nomade de plusieurs dizaines de milliers d’âmes qui constituait la capitale itinérante de l’émir, avec sa famille, son trésor, ses archives, ses ateliers et ses tribunaux, avait été entièrement capturée en une matinée. Mais Abd el-Kader lui-même avait échappé de justesse. On disait que Yusuf, au galop, s’était approché à quelques longueurs de cheval de l’émir avant que sa monture, épuisée, ne s’effondre sous lui. Le chef de la résistance alla se réfugier vers le Maroc.

Josef vit Alger exploser de joie. Les cloches de la cathédrale sonnèrent, les canons du fort tirèrent des salves. Des soldats en permission chantaient dans les rues, des officiers se congratulaient sur les terrasses, les négociants débouchaient du champagne dans les cafés du port. Cruseustolpe, homme de peu de mots, se contenta de poser sur le bureau de Josef une simple note : « La guerre change de visage. Le commerce s’en souviendra. » Le consul Schultze, croisé le soir même rue de la Marine, haussa légèrement les épaules avec le scepticisme serein de ceux qui ont vu trop d’histoires se répéter : « La guerre n’est pas finie, mon cher Kuhlman. Un émir sans Smala reste un émir. »

Il avait raison. Abd el-Kader continuerait de combattre encore quatre ans. Mais le mythe de son invincibilité était brisé.

Septembre 1843 : La grande fête de Bugeaud

Bugeaud avait la victoire fastueuse. En septembre 1843, tandis que les chaleurs de l’été commençaient à se dissiper, le Gouverneur Général organisa à Alger une fête militaire d’une ampleur sans précédent pour célébrer la prise de la Smala. La ville entière fut conviée. Josef se trouva au premier rang du spectacle. Sur la place Royale, des tribunes avaient été dressées. La revue des troupes dura plusieurs heures : les bataillons de zouaves défilèrent au pas cadencé sous leurs shakos écarlates, suivis des tirailleurs indigènes en burnous blanc, puis des spahis à cheval dont les capes rouge sang claquaient dans le vent du large. Au centre du dispositif, les étendards et le matériel capturés à la Smala furent exhibés devant la foule — bannières brodées, coffres du trésor de l’émir, tentes ornées de calligraphies coraniques. Un trophée de guerre destiné à démontrer que la résistance d’Abd el-Kader appartenait désormais au passé.

Le soir, un banquet réunit les officiers supérieurs, les consuls, les principaux négociants de la ville. Le consul Schultze y assista, en habit diplomatique. Josef, en sa qualité d’attaché consulaire, se trouva placé quelques tables derrière lui, aux côtés de Gentilli l’Italien et de Lambert de Maupas le Français — ses futurs concurrents dans le métier de courtier. Les trois hommes échangèrent des politesses prudemment calculées, chacun mesurant l’autre sans en avoir l’air, dans cet art subtil des milieux d’affaires où l’amitié et la rivalité occupent souvent la même chaise. Bugeaud prononça un discours bref et tonitruant, à son image. Il parla de la France, de la civilisation, de l’avenir de la colonie. Il ne mentionna pas les méthodes employées. Personne dans la salle ne s’en étonna.


La suite dans un prochain numéro …

Le cours d’arabe

4.Alger, les années fondatrices (1841-1849) – automne 1841

Les conseils de Schultze résonnaient encore dans la tête de Josef. « Ne négligez pas l’arabe. » Il avait mis quelques semaines à franchir le pas, occupé à prendre ses marques au consulat, à apprendre les noms des capitaines, les rythmes du port, les habitudes de la ville. Mais l’avertissement du vieux consul était trop clair pour être ignoré. En septembre 1841, Josef se mit en quête d’un professeur.

Crusenstolpe, toujours bien informé, lui indiqua sans hésiter le chemin : une ancienne mosquée reconvertie en salle de cours, non loin du centre, où officiait depuis cinq ans déjà un certain Louis-Jacques Bresnier (1). Le premier professeur d’arabe officiellement nommé à Alger. Josef arriva un matin de semaine à l’heure dite. La salle était fraîche, à peine meublée, traversée d’un filet de lumière passant à travers le moucharabieh d’une fenêtre haute. Une dizaine d’hommes étaient déjà assis, des officiers pour la plupart, quelques fonctionnaires et un ou deux négociants. Bresnier entra sans cérémonie. Il était jeune, vingt-sept ans à peine, et se déplaçait avec l’assurance tranquille de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il vient faire.

Louis Jacques Brenier (1814-1869). Collection personnelle de l’auteur.

Il commença sans préambule : « Messieurs, vous avez tous en tête l’arabe que vous entendez dans la rue. Oubliez-le pour l’instant. Ce que vous allez apprendre ici est autre chose. »

Josef nota mentalement la formule. Il comprendrait plus tard ce qu’elle signifiait vraiment. Bresnier était l’élève de Silvestre de Sacy (2), le grand maître de l’arabisme parisien, et il en avait hérité la rigueur absolue. À ses yeux, la vraie langue arabe était l’arabe classique – celui du Coran, des textes médiévaux, des grandes grammaires composées à Fès ou au Caire. L’arabe parlé dans les souks d’Alger, ce mélange de dialectes berbères, ottomans et méditerranéens qu’il appelait parfois « le barbaresque », n’était à ses yeux qu’un patois transitoire, condamné à terme. Il organisait son cours en deux sections : d’un côté la langue parlée, de l’autre la langue écrite. Mais il ne laissait aucun doute sur laquelle des deux méritait qu’on s’y consacre vraiment.

« La maîtrise de l’arabe littéral, répétait-il, est la condition préalable à tout apprentissage sérieux. La seule routine sans principes ne présente qu’un chaos obscur, et confine à jamais celui qui s’y livre exclusivement dans une impasse. »

La rue Kléber dans la Casbah, vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Josef appréciait la précision de cet homme. Il était lui-même trop méticuleux pour se satisfaire d’un arabe de façade, bon juste à marchander ou à donner des ordres. Il voulait comprendre. Bresnier dispensait ses cours cinq fois par semaine (3). Josef en suivit autant qu’il put, entre ses obligations au consulat et ses premières tournées sur le port. Il apprit l’alphabet, les racines, la structure trilitérale de la langue -cette logique profonde, si différente des langues germaniques ou romanes qu’il connaissait et avait l’impression de déchiffrer un monde plutôt qu’une langue.

Il observait aussi ses condisciples. Les officiers venaient en masse au début, puis disparaissaient au fil des mutations. Bresnier s’en plaignait régulièrement. Les fonctionnaires étaient plus assidus mais souvent pressés, cherchant des formules utiles plutôt qu’une vraie compréhension. Josef, lui, continuait. Un soir, en quittant la salle, il croisa Crusenstolpe qui passait par là.

« Alors, ce Bresnier ? »

Josef réfléchit un instant. « Un homme remarquable. Mais je crois que Schultze avait raison d’une façon qu’il ne soupçonnait pas lui-même. »

« Comment cela ? »

« Bresnier m’apprend l’arabe des livres. C’est indispensable. Mais l’arabe de la rue, des quais, des marchands … il faudra que je l’apprenne ailleurs. »

Crusenstolpe sourit. « Bienvenue à Alger, Monsieur Kuhlman. »

Notes :

(1) Louis-Jacques Bresnier (1814-1869), nommé premier professeur d’arabe à Alger en 1836 sur recommandation de Silvestre de Sacy. Il inaugura son cours public en janvier 1837 dans une ancienne mosquée reconvertie.

(2) Antoine Isaac Silvestre de Sacy (1758-1838), grand orientaliste français, figure tutélaire de l’arabisme européen.

(3) Bresnier dispensait effectivement ses cours cinq fois par semaine. Ses auditeurs étaient principalement des officiers, des magistrats, des fonctionnaires et des négociants.

La Calorama

3. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – juin 1841
Villa du Consul Schultze, la Calorama. Gravure de la revue l’Illustration, novembre 1901.

Quelques jours après cette première rencontre, Schultze invita Josef à prendre le café sur la terrasse du consulat, qui donnait sur la baie. Le consul versa lentement le café turc dans deux petites tasses de porcelaine fine. Le soleil de juin illuminait la baie magnifique où mouillaient désormais des dizaines de navires de toutes nations, scène impensable vingt ans plus tôt.

« Mon cher Kuhlman, vous arrivez dans une ville bien différente de celle que j’ai connue à mon arrivée. Je voudrais vous raconter une histoire de ce temps-là. Non pas pour vous impressionner, mais parce qu’elle contient une leçon que tout homme représentant la Suède à l’étranger devrait connaître. » Le jeune Kuhlman, intrigué par le ton sérieux du consul, posa sa tasse et écouta attentivement. « Allons sur la terrasse, mon ami. La vue y magnifique. » fit le consul d’un air sérieux.

« Vous avez une magnifique demeure monsieur le consul » dit Josef en cherchant à apaiser la tension qu’il sentait poindre chez Schultze. « En effet, mon ami, certes mais je suis sûr que vous en aurez une bientôt. Mon épousé l’a surnommée « La Calorama ». (1)

« Vous vouliez me dire quelque chose, monsieur le Consul, n’est-ce pas ? » questionna Josef qui sentait que Schultze voulait lui confier quelque secret.

« C’était en octobre 1823. J’avais déjà quarante-neuf ans. J’étais secrétaire consulaire depuis sept ans, mais je n’avais jamais affronté de véritable crise. Notre consul en titre, David Gustaf Ankarloo, était rentré en congé en Suède pour se soigner. Il m’avait laissé administrer le consulat avec pour instruction de gérer les affaires courantes et de ne rien décider d’important sans lui écrire. Une situation assez ordinaire, en somme. » Schultze se leva et marcha vers la balustrade, contemplant la ville qui s’élevait en amphithéâtre. « À cette époque, Alger était encore la Régence(2) barbaresque, gouvernée par un Bashaw(3) élu par les Janissaires(4) turcs. Nous, les puissances nordiques, devions payer tribut pour que nos navires ne soient pas capturés par les corsaires(5). Une situation humiliante, mais c’était ainsi. »

« Le 21 octobre 1823, la nouvelle parvint à Alger qu’une tribu kabyle(6) des montagnes de Boujaiah s’était révoltée contre l’administration ottomane. Plusieurs soldats turcs avaient été tués et un Mufti(7) capturé comme otage. Ces Kabyles fournissaient à Alger de nombreux serviteurs domestiques. Le consulat suédois en employait trois – des hommes fidèles et discrets. » Schultze revint s’asseoir, son visage s’assombrissant au souvenir. « Le 22 octobre au matin, notre drogman(8) reçut un message officiel du Vikel Argee(9) – le ministre de la Marine et des Affaires étrangères de la Régence. L’ordre était sans appel : tous les consulats devaient immédiatement livrer leurs serviteurs kabyles pour qu’ils soient traités comme prisonniers de guerre, rebelles ou otages. J’étais ce matin-là en visite chez le consul britannique à la campagne. Quand je rentrai à midi, mon drogman m’attendait. Il m’informa que les consulats de Sardaigne et du Danemark avaient déjà cédé. »
Schultze marqua une pause.

« Je me trouvais face à un dilemme terrible. J’étais seul, sans instructions du consul titulaire, sans expérience d’une telle crise. Le drogman me dit que si je refusais, le Bashaw pourrait faire envahir le consulat et que trois autres consulats avaient déjà livré leurs serviteurs. Mais je n’étais qu’un secrétaire ! ».
« J’ai cédé, Kuhlman. Je livrai nos trois serviteurs kabyles (10) et je n’ai aucune excuse à offrir. »
Le jeune Kuhlman resta silencieux, ne sachant que dire.
« D’autres firent un autre choix, continua Schultze d’une voix plus ferme. Le consul britannique refusa de livrer ses serviteurs, invoquant les lois des nations et les usages sacrés de l’hospitalité. Le consul américain Shaller tint bon également lorsque des gardes furent postés à sa porte le 25 octobre. Le consul hollandais offrit à ses serviteurs kabyles le choix de rester sous protection de son drapeau ou de s’échapper – ils choisirent de fuir. Ces hommes avaient, comme moi, leurs propres pressions et leurs propres peurs. Mais ils tinrent bon. »
Le visage de Schultze se durcit légèrement. « Et le Consul de France ? Deval c’est bien cela ? Que fit-il au nom de la France? » interrogea Kuhlman.
« Le consul de France, lui, était en titre et en pleine autorité. Il congédia ses serviteurs kabyles le 24 octobre en les payant et en leur conseillant de « prendre soin d’eux-mêmes ». Une façon de les livrer sans en avoir l’air. Bien qu’éduqué au Levant, parlant couramment le turc, ce n’était pas un homme à qui on pouvait se fier. Un jugement sévère, mais peut-être mérité. »
« Alors le Bashaw, furieux de la résistance de certains consulats, ordonna le 25 octobre au soir qu’une force armée se rende au jardin britannique. Le consul britannique plaça les sceaux nationaux sur ses portes et déploya son drapeau. Les soldats turcs brisèrent néanmoins les sceaux, entrèrent de force, et fouillèrent même les appartements de sa femme et de ses filles. Une violation sans précédent des usages diplomatiques, même dans les pays mahométans. »

Le silence tomba sur la terrasse.

« Le 27 octobre, le consul britannique consulta Shaller sur l’opportunité de rédiger une protestation collective. Celui-ci aurait répondu qu’il était prêt à agir avec le Britannique, « mais qu’il déclinait d’agir de concert avec des hommes qui s’étaient dérobés à leur devoir ». » Schultze soupira.
« Il parlait de moi, entre autres. Plus tard, le 26 novembre, quand tous les consuls se réunirent pour rédiger une protestation, j’y allai et le 2 décembre, quand tous la signèrent au consulat américain, je signai aussi. L’honneur du consulat suédois exigeait cette démarche, même tardive… ». (11)

« Qu’advint-il des trois serviteurs ? » demanda doucement Kuhlman. « Je n’ai jamais su avec certitude. On m’a dit qu’au moins un mourut aux travaux forcés, un autre parvint à s’échapper. Le troisième survécut peut-être jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé en 1824. »
« Le consul Ankarloo ne revint jamais à Alger. Il démissionna en 1824 depuis la Suède. Un nouveau consul, Lagerheim, arriva en 1825. Je restai comme secrétaire. J’envisageai de démissionner, mais Lagerheim me dit quelque chose que je n’ai jamais oublié : « Schultze, restez. Apprenez. Devenez l’homme que vous auriez dû être en octobre 1823. » »
« En 1829, Lagerheim rentra en Suède et le gouvernement me nomma consul. Un an plus tard, les Français conquirent Alger et la Régence disparut.
Schultze se tourna vers Kuhlman.
« Voilà pourquoi je vous raconte cette histoire, mon jeune ami. Vous serez courtier maritime, pas consul, mais vous représenterez quand même la Suède dans vos transactions. Il viendra peut-être un moment où vous ferez face à un choix difficile, où vous aurez peur, où vous voudrez céder. en l’absence de moi-même ou de Stockholm ». À ce moment-là, Kuhlman, souvenez-vous qu’en 1823, certains hommes tinrent bon et d’autres cédèrent. Chacun avait ses raisons, ses peurs, ses circonstances. Mais l’honneur d’une nation ne dépend pas de votre titre ou de votre rang. Il dépend de vos choix au moment de la crise. » Le soleil déclinait maintenant sur la baie. Au loin, un vapeur français entrait dans le port.
« Depuis douze ans que je suis consul, conclut Schultze d’une voix calme, j’essaie de servir la Suède avec honneur. On ne peut pas changer le passé, Kuhlman. Mais on peut apprendre de ses erreurs et de celles des autres. C’est tout ce que je voulais vous transmettre. »
Josef Kuhlman acquiesça gravement, comprenant qu’il venait de recevoir bien plus qu’une leçon d’histoire – le témoignage direct d’un homme qui avait traversé l’une des crises diplomatiques les plus graves de la Régence d’Alger.
Josef était sur le point de quitter le consulat rassuré et mieux informé : il savait qu’il pourrait compter sur l’expérience exceptionnelle de Schultze et sur l’aide pratique de Cruseustolpe en cas de difficulté.

(1) Cette « maison de campagne » remonte à l’époque turque. La propriété fut acquise en 1835 par la Princesse de Mir, puis au Consul Schultze et à son épouse en 1838 qui l’embellirent et la conservèrent sept ans. Cette époque garde le souvenir du nom par lequel Schultze désigna la villa « La Calorama » , c’est à dire « La Belle vue » . Occupée par les troupes françaises en juillet 1830, elle fut partiellement détruite en 1845 suite à un effondrement de falaise. La villa, en 1845, s’effondra entrainée dans le vide par la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait et que les pluies firent glisser sur la base de glaise. Après avoir connu divers propriétaires, La Calorama échut en 1881 à Victor Olivier. Lors de la seconde guerre mondiale, elle hébergea une succession d’hôtes prestigieux : le Général Weygand, à l’automne 1940, pour un court séjour, puis le Général Juin, qui s’y installa plus longuement. C’est là que le 8 novembre 1942, il apprit d’un envoyé spécial du Président Roosevelt l’imminence du débarquement allié en Afrique du nord. En août 1943, le Général de Gaule établit sa résidence aux Oliviers, où son épouse et ses filles vinrent le rejoindre, et y demeura jusqu’au 18 août 1944, date à laquelle il regagna la France. Après l’indépendance, le Président de la République souhaita que la Résidence de l’Ambassadeur de France fût établie à la Villa des Oliviers. Ce que l’Algérie accepta en la concédant par bail. Un lieu prestigieux, doté d’une belle terrasse donnant sur la baie et où se déroulent traditionnellement les manifestations du 14 juillet données à l’occasion de la fête nationale

(2) Régence : État autonome dirigé par un régent au nom d’un souverain. La Régence d’Alger était théoriquement vassale de l’Empire Ottoman mais pratiquement indépendante.
(3) Bashaw (ou Pacha) : Titre ottoman du gouverneur d’Alger. Les Européens utilisaient aussi le terme « Dey ».
(4) Janissaires : Corps d’élite de l’infanterie ottomane, formé à l’origine d’enfants chrétiens convertis à l’islam. À Alger, ils formaient la milice turque qui élisait le Dey.
(5) Corsaires : Marins autorisés par leur gouvernement à attaquer et capturer les navires ennemis ou des nations ne payant pas tribut. Différents des pirates qui agissaient sans autorisation.
(6) Kabyle : Membre d’un peuple berbère habitant principalement les montagnes d’Algérie. Les Kabyles avaient conservé une grande autonomie face au pouvoir ottoman.
(7) Mufti : Juriste musulman habilité à donner des avis juridiques (fatwas) basés sur la loi islamique.
(8) Drogman : Interprète officiel attaché aux ambassades et consulats dans l’Empire Ottoman et les pays du Levant. Indispensable pour toute communication officielle.
(9) Vikel Argee : Titre ottoman du ministre de la Marine et des Affaires étrangères de la Régence d’Alger. L’un des principaux ministres du Bashaw.

(10) Un consul américain du nom de Shaller, qui publia plus tard ses mémoires, écrivit que les Kabyles avaient été obtenus aux consulats de Suède, Danemark et Sardaigne « par fraude, force ou persuasion ». C’était assez juste, même si Shaller avait tendance dans son livre à présenter sa propre conduite sous le meilleur jour possible. Source : « Sketches of Algiers », par William Shaller, Consul Général des Etats-Unis d’Amérique, Boston 1826.

(11) Dans son livre publié en 1826, Shaller écrivit cependant avec une certaine générosité : « Il est nécessaire de mentionner, pour l’honneur du Danemark et de la Suède, que le Consulat du premier était vacant ici sous la garde d’un Gardien seulement, et que celui de la Suède était administré par un Secrétaire en l’absence du Consul en congé. »