Auguste Aucour, l’homme qui bâtit le port d’Oran

Parmi les personnages figurant dans l’album des Kuhlman, figure un grand nom d’Oran : Auguste Aucour, ingénieur et bâtisseur du port d’Oran.

Il y a des visages que l’histoire officielle a presque oublié. Celui dont je vais vous raconter l’histoire passa trente-six ans de sa vie à construire, pierre après pierre, bloc après bloc, le port d’Oran. Marie Antoine Eugène Auguste Aucour était ingénieur, bâtisseur et un enfant de Villefranche.

Un enfant du BeaujolaiS
Auguste Aucour (1814-1894). Collection personnelle de l’auteur.

Auguste Aucour naquit le 28 avril 1814 à Villefranche-sur-Saône. Son père était avoué au Tribunal Civil. Sa mère, Marie Cerisier, était la fille d’Antoine-Marie Cerisier – historien, publiciste et député du Tiers-État de la province des Dombes aux États généraux de 1789.

Au collège de Villefranche, il partagea ses bancs avec un certain Claude Bernard, le futur précurseur de la médecine expérimentale. Deux gamins du Beaujolais, côte à côte, dont l’un allait percer les mystères du corps humain et l’autre ceux des fonds marins et des jetées à construire d’Oran. Auguste poursuivit ses études à Lyon, entra à Polytechnique en 1833, puis à l’École des Ponts et Chaussées en 1835, sous la direction de Prony – Gaspard de Prony, le grand ingénieur, lui-même d’une famille beaujolaise.

Oran, 1837 : une ville à inventer

En 1837, à l’âge de vingt-trois ans, Auguste Aucour fut envoyé dans la province d’Oran comme ingénieur des Ponts et Chaussées. La France occupait la ville depuis sept ans à peine. Ce qui ressemblait à un port ne tenait que par la volonté de quelques hommes décidés à le construire contre les tempêtes du nord-ouest et le désintérêt des administrations parisiennes. Aucour fut l’un de ces hommes. Il ne quitta Oran qu’en 1873, après trente-six années données à cette ville.

Le décret de 1860 : son œuvre

Tout ce qu’Aucour avait fait à Oran convergeait vers un moment : le décret impérial du 28 juillet 1860. Ce jour-là, Napoléon III approuva le projet qu’Aucour avait conçu, défendu, chiffré : un bassin de 24 hectares, deux grandes jetées encadrant une passe de 80 mètres, une darse intérieure, un avant-port. Pour un budget de 9 millions de francs.

Il fallut trois décennies pour agrandir le port. Les tempêtes de 1869, 1876 et 1886 ravagèrent partiellement la grande jetée du large. Mais le bassin Aucour vit le jour et son nom resta gravé dans la géographie portuaire d’Oran.

Le port d’Oran, avant les travaux d’agrandissement, 1865. Le bassin « Aucour » en construction. Collection personnelle de l’auteur.
1867 : un courtier suédois débarqua sur les quais d’Aucour

C’est l’été 1867. Les travaux du port battaient leur plein. Et au milieu de tout ça, un jeune Suédois de trente-deux ans, fils du grand courtier Josef Kuhlman d’Alger, débarqua à Oran pour y ouvrir son propre bureau de courtage maritime.

Sigurd Kuhlman (1836-1899). Collection personnelle de l’auteur.

Sigurd Kuhlman arriva dans une ville-chantier. Le port que son père avait connu – un bassin modeste de quatre hectares où voiliers et felouques se serraient à l’étroit – se transformait sous les coups de bélier des dragues et des équipes d’enrochement. L’architecte de cette transformation ? Aucour.

Ils partagèrent l’Oran de la fin du Second Empire et des premières années de la République, de 1867 à 1873 – les six années où Sigurd posait les fondations de sa maison de courtage pendant qu’Aucour dirigeait les fondations du port.

La présence de la photographie, en format carte de visite de l’ingénieur Aucour dans l’album familial des Kuhlman, laisse à penser que les deux hommes se sont côtoyés et , fort probablement, très régulièrement.

Photographie originale montrant le bassin Aucour terminé, vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.
Villefranche, 1873–1894 : le retour du bâtisseur

En 1873, Auguste Aucour rentra à Villefranche. Il s’installa 49, rue de Thizy, devint Conseiller municipal, membre de la Commission de l’Hospice. Il mena la vie paisible d’un homme accompli qui n’avait plus rien à prouver. Il mourut en décembre 1894, sans descendance directe, laissant derrière lui des donations remarquables : 15 000 francs à l’Hospice, 20 000 francs aux Bureaux de bienfaisance, des legs à l’Hôtel-Dieu et à la Mutuelle des Instituteurs. « Le souvenir d’un savant et d’un homme de bien », dirent ses contemporains.

La fontaine, le médaillon et les lions disparus

À Oran, on ne l’oublia pas. Une fontaine monumentale fut érigée en son honneur sur la place de la République, ornée d’un médaillon à son profil. Ses statues de lions ailés disparurent un jour — volées, selon la tradition oranaise, pour orner la villa d’un notable peu scrupuleux — et furent remplacées par des hippocampes. La fontaine, elle, demeure place de la République, dans un état qui varie au gré des réhabilitations.

Le bassin Aucour a résisté à tout. Dans la configuration actuelle du port d’Oran, il reste l’un des bassins centraux, de 25 hectares et d’une profondeur allant jusqu’à 12 mètres.

Sources : Archives municipales de Villefranche (1D14, p. 301) ; Paul Lefrancq, « Un port à Oran », L’Afrique du Nord illustrée, 1934 ; kuhlmansaga.com.

Le consulat de Suède et Norvège

2. Alger, Les années fondatrices (1841-1849), printemps 1841
Alger, sur le chemin de la vallée des Consuls sur les hauteurs d’El Biar. Collection personnelle de l’auteur.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consista à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Il loua une petite calèche et se fit conduire sur les hauteurs d’Alger, en direction de la vallée des Consuls, où la plupart des représentants diplomatiques avaient établi leur résidence. Le chemin longeait de magnifiques villas aux jardins ombragés, dont les grands portails ouverts laissaient deviner, derrière les frondaisons, des façades d’une élégance inattendue sous ce ciel africain. Le consul se trouvait dans son jardin lorsque Josef franchit le seuil de la propriété. Dans cette ville encore inconnue, le consul représentait à la fois un appui officiel, un guide et, peut-être, une porte d’entrée vers la communauté scandinave d’Alger.

Entrée de la Calomera, plus tard renommée « La villa des Oliviers ».

Johan Fredrik Schultze (1), consul de Suède et Norvège à Alger depuis 1829, le reçut avec bienveillance dans sa villa mauresque sur les hauteurs d’Alger. Il connaissait Alger mieux que quiconque : arrivé dans la ville dès 1810, initialement en tant que « maître de poudre » (2) au service du Dey, le souverain ottoman de la régence, il avait ensuite occupé le poste de secrétaire consulaire à partir de 1816 avant d’être nommé consul en 1829. Il avait vu la ville se transformer radicalement, notamment depuis la conquête française de 1830. Ses trente et une années de présence à Alger lui donnaient une connaissance intime de tous les rouages du commerce local et des pièges qui guettaient les nouveaux venus.

Un villa sur le chemin de la vallée des consuls sur les hauteurs d’Alger. Photographie datant de 1860 environ. A l’époque de la photographie, c’était un ancien palais dénommé  » Djenan Bey Rouhou » transformé plus tard en couvent, le couvent des Clarisses. Collection personnelle de l’auteur.

Monsieur Kuhlman, vous maîtrisez parfaitement le français, j’imagine ? C’est absolument indispensable ici. » Josef acquiesça : « Dans la famille, on parle français depuis au moins cent ans et mon père tenait à ce que nous le maîtrisions parfaitement. » « Excellent, répondit Schultze. Vous aurez là un avantage considérable. Cela vous permettra de traiter directement avec l’administration française, les négociants et les officiers de l’Amirauté (3). Mais ne négligez pas pour autant l’arabe. Si vous voulez vraiment réussir ici, vous devez aussi l’apprendre pour traiter avec les commerçants locaux, les porteurs, tous ceux qui contrôlent une partie importante du commerce traditionnel. » Le consul lui prodigua des conseils pratiques, fruits de plus de trois décennies d’expérience algéroise : les quartiers à privilégier pour le jour où il s’établirait à son compte, les formalités à accomplir auprès de l’administration française, les contacts à cultiver. Il lui parla aussi de la situation militaire, d’Abd el-Kader (4) et de l’instabilité persistante dans l’arrière-pays car, hormis Alger et quelques villes côtières, la situation était encore loin d’être totalement pacifiée.

Cruseltorpe
Daguerréotype représentant Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801-1882). Futur Consul de Suède et Norvège à Alger. Vers 1845.

« J’ai vécu ici toute la période ottomane jusqu’en 1830, puis toute la conquête française, raconta Schultze. Pour un homme d’affaires, il faut comprendre ces deux strates (5) : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux commerciaux traditionnels qui fonctionnent encore selon leurs propres codes. » Schultze lui présenta alors Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (6), son secrétaire consulaire, en poste depuis 1832. Plus jeune que Schultze, Crusenstolpe n’avait connu qu’Alger sous domination française. C’était lui qui gérait au quotidien les formalités consulaires et connaissait tous les capitaines scandinaves faisant escale à Alger. Il tenait également à jour les registres des ressortissants suédois et norvégiens établis en Algérie.

« Monsieur Crusenstolpe vous sera d’une aide précieuse, expliqua le consul Schultze. N’hésitez pas à le consulter pour toute question pratique. Et c’est l’un des meilleurs arabophones d’Alger ! » Crusenstolpe, homme méticuleux et efficace, expliqua à Josef les procédures d’enregistrement, lui fournit des lettres d’introduction pour certains contacts commerciaux, et lui promit de le prévenir chaque fois qu’un navire suédois ou norvégien serait signalé en approche.

« La sécurité des routes terrestres reste aléatoire, reprit le consul Schultze. Cela signifie que presque tout le commerce se fait par voie maritime. Pour un courtier maritime, c’est une opportunité. Le cabotage(7) entre Alger et les autres ports français — Oran, Bône, Philippeville — représente une activité considérable. Et bien sûr, les liaisons avec Marseille et les ports méditerranéens. » Le consul mentionna enfin l’existence d’autres courtiers récemment établis : Gentilli, un Italien, et Lambert de Maupas, un Français, arrivés à peu près au même moment. Le milieu des courtiers restait restreint, mais le commerce était suffisamment vaste pour tous ceux qui travaillaient sérieusement.

Le consul Schultze, Josef Kuhlman et le secrétaire du consulat Crusenstolpe.

La suite dans un prochain numéro…

(1) Johan Fredrik Schultze né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé 13 février 1847 à Alger, était un diplomate suédois qui a joué un rôle clé en tant que consul de Suède à Alger pendant une période de transformations majeures en Afrique du Nord. Schultze arrive à Alger en 1810, initialement en tant que “maître de poudre” (master of powder) au service du Dey d’Alger, le souverain ottoman de la régence. Ce poste impliquait probablement une expertise technique liée à la fabrication ou à la gestion de la poudre à canon, essentielle pour la défense et le commerce maritime de la régence. Par la suite, il est nommé consul de Suède, un rôle qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1847. J’évoquerai dans un prochain article le Consul Schultze.

(2) source : « Le Cimetière de Saint-Eugène et quelques-unes de ses anciennes tombes » par Thierry Fayolle et publié dans « Les Feuillets d’El-Djezaïr » en 1942. Cette source constitue la seule trace de la date de naissance du Consul Schultze retrouvée jusqu’à présent.

(3) Amirauté : Administration maritime chargée de la gestion des ports, de la marine et de la navigation.

(4) Abd el-Kader : Chef religieux et militaire algérien qui mena la résistance contre la conquête française de l’Algérie de 1832 à 1847.

(5) Strates : Ici, couches ou niveaux d’organisation sociale et administrative qui se superposent.

(6) Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe , né le 25 août 1801 et mort le 23 juillet 1882 à Stockholm , était un fonctionnaire , auteur et orientaliste suédois. Crusenstolpe devint enseigne en 1818 et lieutenant en 1824 au sein du Second Régiment de la Garde . En 1825, il démissionna et rejoignit la Grèce pour la guerre d’indépendance , où il combattit l’Empire ottoman sous les ordres du général Fabvier . Il occupa ensuite des postes aux consulats généraux de Suède à Tripoli, au Brésil et au Maroc, et fut nommé consul général au Maroc en 1842. En 1847, il devint consul par intérim, puis consul général à Alger en 1858. En 1860, il fut nommé chargé d’affaires et consul général à Lisbonne , puis ministre résident dans cette même ville en 1866. Crusenstolpe réalisa la première traduction intégrale du Coran en suédois , publiée en 1843 par les éditions P.A. Norstedt & Söner à Stockholm. Il mourut lors d’un court séjour à Stockholm et repose au cimetière de Norra, près de Stockholm.

(7) Cabotage : Navigation marchande le long des côtes, de port en port, sans s’éloigner des terres.

Note complémentaire : Certains textes et non des moindres tels que la biographie du Consul Crusenstolpe écrite par Arvid Ugla et inscrite dans le registre du Riksarkivet, les archives Suédoises semblent en contradiction avec l’historique des Consulats Suédois des origines à 1914 (Kommerskollegium och Riksens Ständers Manufakturkontor samt Konsulsstaten de Almquist et publié à Stockholm en 1914). Dans cet historique des consulats suédois, Crusentolpe n’apparait pas en tant que secrétaire du consul à Tanger mais bien à Alger. Ce document étant un document officiel et non un texte écrit plus tard, j’ai fait le choix de cette hypothèse. Il est fort probable que l’affectation officielle de Crusenstolpe ait été Alger mais qu’il soit régulièrement intervenu en soutien du consulat de Tanger et particulièrement pendant les négociations du Traité de Larache début 1845 (voir par ailleurs).

Consuls de Suède et Norvège à Alger de 1729 à 1914.
Secrétaires consulaires à Alger de 1729 à 1914.
Consuls et secrétaires consulaires au Maroc de 1762 à 1892.

L’affaire Barbaroux & de Marqué

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (5/10)

À partir de l’automne 1875, les lettres de Kuhlman changent de ton. Il ne s’agit plus seulement de vendre du bois ou de couvrir des traites, il s’agit de récupérer une dette qui grossit depuis des mois, dans une ville de l’est algérien où une société refuse de payer, et que la Grande Dépression de 1873 a plongé dans une insolvabilité dont elle ne peut plus sortir.

Les débiteurs de Philippeville

La maison Barbaroux & de Marqué est établie à Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger. Elle doit à Almquist (Stockholm) et à Astrup & Co. (Christiania, Norvège) une somme qui avoisine les 200 000 à 226 000 francs, une dette massive, représentant approximativement un million d’euros actuels. Kuhlman revient sur l’affaire dans sa lettre du 6 janvier 1876, avec un bilan amer des créances en souffrance et des promesses non tenues. Son ton a changé de manière irréversible. La lettre de janvier 1876 se clôt sur une résolution que la maladie et les mois d’attente ont durcie en principe de conduite :

« Je ne traiterai qu’avec des maisons de premier ordre dont le risque n’est pas à craindre. »

C’est la leçon tirée non seulement de Barbaroux & de Marqué, mais aussi du chargement catastrophique de Nordmaling, une autre créance en souffrance, datée du 17 avril 1875, dont la mémoire colore tout ce qu’il écrit désormais.

Maître Calendini et ses conseils

Il choisit un avocat installé à Philippeville même : Maître Charles Noël Robert Calendini, 33 ans, avocat-défenseur et suppléant juge de paix. Un homme de terrain, d’origine corse – son père était greffier à Mostaganem – qui connaît les usages du tribunal de commerce local de l’intérieur, dans ce petit port où tout le monde se connaît (1).

La lettre de Calendini du 6 mai 1876 révèle deux informations décisives que Kuhlman transmet aussitôt à Almquist : d’abord, Barbaroux & de Marqué sont en négociation pour vendre une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ; ensuite, ils attendent un paiement de 205 000 francs du gouvernement — dont le montant couvrirait à lui seul la quasi-totalité de la dette nordique. Calendini pose la question stratégique avec une clarté professionnelle qui impressionne :

« Si la Faillite est déclarée, M. de Marqué perdra toute influence et je ne sais quel sort sera réservé à ces deux Affaires qui peuvent réussir si M. de Marqué reste debout. »

En termes modernes : la valeur de continuation est supérieure à la valeur de liquidation. Kuhlman avait lui-même pressenti cette logique depuis mars, la lettre de Calendini lui apporte la confirmation indépendante qu’il attendait.

Le Dar el-Bey de Constantine

Face à la pression judiciaire qui monte depuis Alger, Barbaroux & de Marqué tentent une ultime manœuvre. Ils écrivent directement à Almquist à Stockholm, court-circuitant délibérément Kuhlman, pour lui proposer un plan de remboursement dont la pièce centrale est la délégation des loyers d’un bâtiment appartenant à de Marqué à Constantine :

« Ce bâtiment situé dans Constantine est connu sous le nom de Dar el-Bey et rapporte une somme supérieure au chiffre annuellement délégué : 16 000 francs par an. »

À 16 000 francs par an pour une dette de 200 000 à 226 000 francs, le remboursement intégral prendrait douze à quatorze ans. À Constantine, les dour el-bey étaient les grandes demeures des anciens gouverneurs ottomans. Après le siège de 1837, ces propriétés avaient été confisquées ou revendues à des notables coloniaux bien introduits, et que de Marqué en possède une dit quelque chose sur l’ancienneté de son implantation dans la bourgeoisie constantinoise. La proposition sera transmise à Almquist mais restera sans dénouement visible dans les archives disponibles.

le Dar el-Bey mentionné dans les lettres de Kuhlman n’est pas nécessairement le célèbre Palais Ahmed Bey (le plus grand, devenu hôpital puis caserne française après 1837). Il s’agit vraisemblablement d’une des nombreuses demeures beylicales de Constantine; les dour el-bey désignaient toute résidence liée à l’autorité ottomane dans la ville.

L’affaire Barbaroux & de Marqué : contexte et protagonistes

Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger, est alors une ville jeune et prospère, fondée en 1838 sur les ruines romaines de Rusicade, mais durement frappée par la Grande Dépression de 1873. La crise y est particulièrement virulente : l’historien André Nouschi, dans son étude « La crise commerciale et financière de 1875 en Algérie et dans le Constantinois », documente les faillites en cascade qui ravagent le commerce philippevillois, dont celle d’un seul banquier local atteignant 600 000 francs. C’est dans ce contexte d’insolvabilité généralisée que la maison Barbaroux & de Marqué se retrouve dans l’incapacité d’honorer une dette de 200 000 à 226 000 francs due aux maisons Almquist de Stockholm et Astrup & Co. de Christiania.

Les deux familles sont parmi les plus anciennes de Philippeville. Les Barbaroux comptent parmi les tout premiers pionniers européens de la ville, présents dès 1839. Les de Marqué sont une véritable dynastie fondatrice : le premier d’entre eux, Léon de Marqué, capitaine de corvette et officier de la Légion d’honneur, siégeait au conseil municipal dès 1858 et avait présenté un projet de port pour la ville en 1857 ; à sa mort en 1860, la ville lui rendit hommage en baptisant de son nom sa plus belle place — la Place Marqué, vaste esplanade en terrasse sur la Méditerranée, bordée de palmiers et d’une balustrade en marbre. Le de Marqué de 1875 est l’héritier de ce nom illustre — et, à ce titre, propriétaire à Constantine d’un Dar el-Bey, grande demeure de l’ancienne aristocratie ottomane rapportant 16 000 francs de loyers annuels, vestige d’une position sociale élevée que la crise menaçait de faire s’effondrer.

Calendini connaissait les usages du tribunal local de l’intérieur. C’est lui qui, dans sa lettre du 6 mai 1876, posa la question stratégique centrale : valait-il mieux forcer la faillite et liquider, ou laisser de Marqué « rester debout » pour récupérer le paiement attendu du gouvernement (205 000 francs) et le produit de la vente d’une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ? Calendini mourut prématurément en 1887, à l’âge de 44 ans, sans avoir vu le dénouement de l’affaire. Il était alors, brièvement, maire de Philippeville.

Glossaire et géographie

Philippeville (Skikda) : Port de l’est algérien fondé en 1838, débouché maritime naturel de l’arrière-pays constantinois.

Constantine : Capitale de l’est algérien, perchée sur un rocher ceinturé par les gorges du Rhummel, à 640 mètres d’altitude. Prise par les Français le 13 octobre 1837.

Dar el-Bey : Littéralement « maison du bey » en arabe dialectal algérien. Ces grandes résidences palatiales des gouverneurs ottomans furent après la conquête française confisquées ou rachetées par des colons et des négociants.

Djijelli (Jijel) : Port à 100 km à l’ouest de Philippeville. La région est riche en gisements de fer et de plomb, convoités par des investisseurs britanniques dans les années 1870.

Premiers regards sur Alger

1-Alger, les années fondatrices (1841-1849), printemps 1841
Josef Kuhlman (1809-1876)
Josef Kuhlman (1809-1876)

À compter de ce jour et pendant plusieurs semaines, j’évoquerai l’arrivée de Josef à Alger en 1841. Certes, rien ne dit que les événements se déroulèrent rigoureusement de cette manière mais, ayant découvert petit à petit ce personnage empreint de curiosité, féru de culture et ouvert aux nouvelles expériences, il est bien possible que ce récit imaginé ne soit pas très éloigné des faits réels. Sa nomination en tant que Courtier Maritime étant datée de décembre 1844, et sachant que pour être recevable, tout candidat étranger devait avoir séjourné au préalable au moins trois ans dans le pays, Josef est donc arrivé dans la colonie dans le courant de l’année 1841. Ainsi commence cette nouvelle en huit parties.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs dressé d’après les documents les plus récents et accompagné d’une nomenclature de tous les noms de rues en français avec les étymologies ou les noms arabes en regard / par Mr A. Berbrugger, conservateur de la Bibliothèque et du Musée d’Alger, … ; gravé par J. Priet
Berbrugger, Adrien (1801-1869). BNF – Gallica
Un suédois débarque dans une ville en pleine transformation.

Josef Kuhlman pose pour la première fois le pied sur le sol algérois en ce printemps de 1841. La rue de la Marine, par laquelle il fait son entrée dans la ville, grouille d’activité. Ici des porteurs chargés de ballots, là des marins en permission discutant sur le port, des négociants parlant affaires ou encore des charrettes transportant des marchandises vers les entrepôts du port sont ses premières visions de la ville blanche. Pour ce jeune Suédois, ancien secrétaire au Kommerskollegium de Stockholm, qui avait rejoint le consulat de Suède et Norvège à Alger avec l’ambition d’y établir un jour son activité de courtier maritime, ce spectacle lui apparaît à la fois familier et étrangement exotique. En débarquant du Charlemagne (1), il pense à son fils Sigurd, âgé de six ans et resté auprès de sa mère à Stockholm. Josef espère pouvoir le faire venir dans quelques années, quand sa situation sera plus stable. Mais pour l’instant, il doit se faire une place au consulat, apprendre la ville, ses codes et ses réseaux. Son brevet de courtier maritime, il ne pourra l’obtenir qu’après trois ans de résidence, trois ans pour prendre ses repères.

Ce daguerréotype est considéré comme le plus ancien cliché pris à Alger, en 1844. Représentant les remparts de la ville d’Alger, il a été acheté par le ministère de la Culture et de la Communication auprès de Sotheby’s en 2013.

Onze années se sont écoulées depuis la prise d’Alger. Les anciens combattants de Sidi-Ferruch, ces vétérans qui débarquèrent le 14 juin 1830 — date anniversaire de la brillante victoire de Marengo — ne reconnaîtraient plus la cité qu’ils ont conquise. Débordés par la masse des nouveaux venus, disséminés à travers la ville et ses environs, ils ont cessé depuis longtemps de fêter chaque année leur glorieux fait d’armes au boulet du fort Neuf. Ce qui intéresse Josef, c’est l’avenir commercial que cette ville lui promet et qui représente en ce printemps 1841 un carrefour stratégique entre l’Europe et l’Afrique, un port en pleine expansion où convergent marchandises, capitaux et ambitions à peine dissimulées.

Daguerréotype d’un photographe anonyme (2) datant également de 1844. Alger, le port.

En déambulant dans les rues lors de ses premiers jours, Josef mesure l’ampleur de la transformation urbaine qui se dessine. Avant l’occupation française, Alger présentait un visage radicalement différent. Les rues étaient étroites et d’une largeur inégale, offrant dans leurs nombreux détours des lignes inimaginables, faites d’un enchaînement interminable de maisons sans fenêtres extérieures. Dans les premières années qui suivirent la conquête de 1830, la transformation qui s’accomplit à grande vitesse changea la configuration de la ville. Il fallait tracer de grandes artères de circulation comme la rue de la Marine ou la rue commerciale de Bab-Azoun menant à Bab-el-Oued. Pendant tout le temps de ces chantiers, les nouvelles rues traversaient des quartiers entiers en démolition, bordées de maisons détruites et en attente de reconstruction. Le Gouverneur Général avait imposé ses exigences : tracer des rues larges pour permettre le passage des voitures chargées de marchandises. L’époque des ânes et des mulets était révolue.

La rue de la marine à Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Mais à présent, en 1841, cette phase destructrice semble toucher à sa fin et d’élégantes maisons à arcades commencent à border ces artères principales. Josef remarque particulièrement la qualité architecturale de certains nouveaux bâtiments. En passant devant l’hôpital civil, il s’arrête pour contempler cette architecture d’un genre nouveau pour lui. Pas de doute, on se trouve bien en Orient.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs (extrait). 1846. BNF – Gallica.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consiste à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Pour tout Suédois s’établissant à l’étranger, en effet, le consul représente non seulement l’autorité officielle de son pays, mais aussi un précieux conseiller et un point de contact avec la communauté d’origine.

La suite dans un prochain numéro …

(1) voir l’article intitulé « Voyager de Stockholm à Alger en 1844 ».

(2) Certains attribuent ce daguerréotype à Joseph-Philibert Girault de Prangey. Né Joseph-Philibert Girault à Langres le 20 octobre 1804 et mort à Courcelles-Val-d’Esnoms le 7 décembre 1892, est un archéologue, photographe, dessinateur et éditeur d’art français. En février 1842, Girault entreprend un voyage en Orient. Ce voyage le mène aux confins de la Méditerranée orientale : Grèce, Asie Mineure, Proche-Orient et Égypte. Lors de ce voyage, il utilise son nouvel outil de travail : le daguerréotype. Même si on peut retrouver des similitudes entre ces daguerréotypes anonymes d’Alger à Girault de Prangey, sa présence à Alger en 1841 n’est pas avérée.

Les premiers consistoires protestants d’Alger (1836–1872)

Une institution née dans une colonie naissante

I. Douze hommes autour d’une table

Lorsque le maréchal Valée réunit pour la première fois, le 13 décembre 1839, le Consistoire protestant officiellement institué par ordonnance royale, la scène frappe par sa diversité. Autour de la table se trouvent douze hommes que tout sépare : des Français de souche réformée, des Alsaciens luthériens, des négociants venus du Nord de l’Europe, un médecin, un fondeur, un garde du Génie. Certains se connaissent à peine. Ils n’ont en commun que leur foi protestante et le fait d’avoir choisi, ou subi, l’Algérie. C’est précisément cette diversité qui fait la singularité du Consistoire d’Alger. En France métropolitaine, les consistoires réformés et luthériens étaient des institutions séparées, avec leurs propres structures, leurs propres pasteurs, leurs propres fidèles. À Alger, le petit nombre de protestants et la variété de leurs origines rendaient une telle séparation absurde. L’ordonnance du 31 octobre 1839 en tira la conséquence logique en créant une institution unique, réunissant les deux confessions sous un même toit – modèle que la France métropolitaine ne connaîtrait jamais.

II. Avant l’ordonnance : les années officieuses

Il serait inexact de faire commencer l’histoire du consistoire en 1839. Dès décembre 1834, la communauté protestante d’Alger avait adressé une demande aux autorités coloniales pour obtenir un lieu de culte et un pasteur. La demande fut accordée : le gouverneur général Clauzel autorisa par arrêté la création d’une Église réformée libre, et un temple provisoire fut aménagé dans un bâtiment existant. Le 7 janvier 1836, un premier consistoire – officieux – fut constitué, avec à sa tête le pasteur Napoléon Roussel. Parmi les laïcs qui le composaient figurait le chef de bataillon Isaac Sol, vétéran de la prise d’Alger de 1830 et futur secrétaire général du Gouvernement général. C’est le premier nom civil dont l’appartenance à cette instance soit formellement attestée. En 1837, le pasteur genevois Jean-François Sautter prit la tête de la communauté. Il la dirigerait dix ans.

III. Le consistoire officiel et ses hommes

L’ordonnance de 1839 ne créa donc pas quelque chose de nouveau : elle donna un cadre légal à ce qui existait déjà. Les douze anciens nommés par le gouverneur général en décembre 1839 étaient pour la plupart déjà impliqués dans la vie de la communauté. Leurs professions reflétaient le tissu social de la colonie naissante : des propriétaires, des négociants, quelques hommes de métier, un médecin et un seul luthérien, d’origine alsacienne. La liste nominative complète de ces douze fondateurs est conservée aux Archives nationales d’outre-mer, dans le registre des délibérations du consistoire (ANOM 208 APOM/33), séance du 13 décembre 1839. Au fil des années, les renouvellements successifs allaient transformer progressivement la composition de l’institution. Dès 1841, deux nouveaux anciens entrèrent au consistoire et en changèrent le visage. L’un était Isaac Sol, que nous avons déjà rencontré. L’autre était un officier d’état-major d’origine suédoise, le baron Oscar d’Adelswärd et c’est lui qui nous intéresse particulièrement.

IV. Oscar d’Adelswärd et son frère : un fil qui traverse l’histoire

Oscar d’Adelswärd était né le 18 décembre 1811 à Longwy, en Moselle, d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr puis de l’École d’état-major, il avait servi en Algérie comme adjutant du général Baraguey d’Hilliers, futur maréchal de France. Il y avait été grièvement blessé, décoré de la Légion d’honneur, et avait atteint le grade de capitaine dans l’état-major général avant de quitter le service actif en 1844. Luthérien d’origine suédoise, il fut élu membre du consistoire protestant d’Alger le 10 octobre 1841 – second luthérien à siéger dans cette instance, après un Alsacien.

La présence d’Adelswärd dans le consistoire n’est pas seulement anecdotique. Elle illustre le fait que le protestantisme algérien était, dès ses origines, une affaire européenne au sens large, nourrie par des hommes qui apportaient avec eux leurs traditions nationales, leurs réseaux, leurs héritages familiaux. Car l’histoire d’Oscar d’Adelswärd ne s’arrête pas à Alger. Son frère, Georg Nikolaus d’Adelswärd, suivit une tout autre carrière : diplomate de haut rang, il fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Suède – d’abord en Russie, puis en France, où il représenta la Couronne suédoise à Paris. C’est en cette qualité que Georg Nikolaus signa les lettres de créance de Josef Kuhlman, nommé consul général de Suède et de Norvège à Alger. Ces deux noms – Adelswärd et Kuhlman – se croisent ainsi dans un acte diplomatique dont on mesure rétrospectivement tout le poids : le ministre à Paris qui signe, et le consul à Alger qui reçoit. Le même Kuhlman qui, des années plus tard, se présentera à la mairie d’Alger le 12 juillet 1875 pour déclarer la mort du jeune Norvégien Herman Rustad, et accompagnera le pasteur Charles Monod jusqu’au cimetière de Saint-Eugène.

V. Les membres connus par les renouvellements successifs

À partir de 1843, les renouvellements successifs firent entrer au consistoire des hommes venus d’horizons encore plus divers. Ce n’étaient plus seulement des colons français ou des officiers : c’était le personnel consulaire du bassin méditerranéen tout entier qui s’installait, prudemment, autour de la table protestante d’Alger.

En janvier 1843, cinq nouveaux anciens remplacèrent autant de démissionnaires. Hermann Hoskiaer, gérant du consulat de Danemark, apportait avec lui les réseaux nordiques de la ville ; Alexander Suttin, vice-consul d’Angleterre, y représentait la présence britannique. Thomas Brown, juge adjoint au tribunal d’Alger, allait quant à lui devenir l’une des figures les plus durables de l’institution, présent pendant trois décennies, co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim, chevalier de la Légion d’honneur. Jean Meyer, propriétaire à Dély-Ibrahim, et Schneider fils, brasseur à Oran, incarnaient pour leur part la colonie dans ce qu’elle avait de plus quotidien. En décembre de la même année entra Charles Wolters, médecin luthérien d’origine allemande, qui jouerait un rôle central dans la fondation de l’orphelinat et mourrait à Alger en 1875, la même année qu’Herman Rustad.

Ces hommes ne se ressemblaient pas. Ce qui les réunissait, c’était moins une identité commune qu’une même façon de tenir leur place dans une colonie encore incertaine : avec sérieux, avec méthode, et avec ce sens du service qui caractérisait les milieux protestants de l’époque.

VI. Au-delà des membres élus : la communauté protestante d’Alger

Le consistoire ne résumait pas à lui seul la vie protestante d’Alger. Dans une lettre de 1861 à l’inspecteur ecclésiastique Meyer, le pasteur Dürr dressait un tableau plus large de la présence protestante dans la ville : des militaires, des hauts fonctionnaires, des magistrats, des médecins et un réseau consulaire d’une remarquable densité.

Parmi le personnel consulaire cité : Frédéric de Crusentolpe, consul général de Suède ; Henri de Stucklé, banquier et consul des Pays-Bas ; John Bell, consul adjoint d’Angleterre ; de Boismann, consul général de Russie. Parmi les militaires : les capitaines Garnier, Duvernoy, Liebich et Artopéus, ainsi que des officiers en retraite. Parmi les magistrats et fonctionnaires : M. Lauth, conseiller à la cour d’appel ; M. Ulrich, juge à Blida ; M. Lamouroux, conseiller de préfecture. Cette liste n’était pas celle des élus, mais celle des fidèles et des sympathisants – le cercle élargi d’une communauté bien plus vaste que son seul consistoire. Sans bruit ni ostentation, la présence protestante irriguait les élites de la colonie : administratives, militaires, diplomatiques et médicales. C’était aussi, dans cette discrétion même, une manière d’être au monde profondément protestante.

VII. Ce que faisait le consistoire

Au-delà de la gouvernance paroissiale (organisation des cultes, nomination des pasteurs, gestion du patrimoine), le Consistoire d’Alger exerçait une mission sociale que ses membres prenaient très au sérieux. Il gérait l’école protestante, dont la distribution des prix, le 1er août 1853, réunit autour du préfet Jaubert-Mézeray le recteur et l’inspecteur de l’Académie et le général Chabaud-Latour. Il finança et administra l’orphelinat de Dély-Ibrahim, fondé en 1852. Il organisait les secours aux protestants indigents, quelle que fût leur nationalité, et veillait à ce que les morts soient accompagnés dignement.

C’est dans ce cadre que le pasteur Charles Monod célébra, le 12 juillet 1875, les funérailles d’Herman Rustad, le jeune Norvégien de vingt-trois ans, mort la veille dans son appartement de la rue de Joinville, dont la succession ne contenait rien d’autre qu’une dette de quarante-trois francs et cinquante centimes…

VIII. L’héritage

Le Consistoire d’Alger demeura l’institution centrale du protestantisme algérien pendant toute la période coloniale, sous des présidences pastorales successives – Sautter, Guillaume Monod, Charles Monod et d’autres après eux. Pendant plus d’un siècle, il fut le point fixe d’une communauté qui n’avait rien d’évident : trop diverse pour être homogène, trop dispersée pour être visible, mais assez unie pour bâtir des écoles, administrer des orphelinats et faire vivre une presse. Sa dissolution, après l’indépendance algérienne de 1962, mit fin à cette aventure. Mais ses archives, éparpillées entre Aix-en-Provence, Stockholm, Oslo et Genève, continuent de livrer leurs secrets et de redonner des noms à des hommes que l’histoire avait oubliés.

Notices biographiques des membres cités

Jean-François Sautter (1791–1872) — né et mort à Genève. Pasteur à Marseille de 1817 à 1837, puis à Alger de 1837 à 1847. Naturalisé français en 1816. Chevalier de la Légion d’honneur. Premier pasteur officiel du Consistoire d’Alger, qu’il présida jusqu’à sa révocation en 1847.

Isaac Adolphe Paul Émile Sol — officier de carrière, aide de camp lors de la prise d’Alger en 1830. Secrétaire général du Gouvernement général de l’Algérie. Coopté comme membre du consistoire officieux dès 1836, élu ancien titulaire le 10 octobre 1841. Chevalier de la Légion d’honneur.

Renauld Casimir Oscar baron d’Adelswärd (1811–1898) — né le 18 décembre 1811 à Longwy (Moselle), d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr et de l’École d’état-major. Adjutant du général Baraguey d’Hilliers en Algérie. Capitaine d’état-major, blessé et décoré de la Légion d’honneur. Membre du consistoire protestant d’Alger d’octobre 1841 à son départ du service actif en 1844. Installé ensuite à Nancy, commandant de la Garde nationale. Élu à l’Assemblée constituante (1848) et législative (1849) pour la Meurthe. L’un des 233 députés ayant signé le décret de destitution de Louis-Napoléon lors du coup d’État de décembre 1851. Frère du diplomate Georg Nikolaus d’Adelswärd, ministre plénipotentiaire de Suède à Paris, qui délivra les lettres de créance de Josef Kuhlman comme consul général de Suède et de Norvège à Alger. Probablement, selon le Svenskt biografiskt lexikon, « le seul né d’un père suédois à avoir siégé dans une assemblée nationale française ». Mort à Saint-Hélier (Jersey) en 1898.

Hermann Hoskiaer — secrétaire du Consulat de Danemark à Alger. Élu ancien du consistoire le 31 janvier 1843. Ultérieurement nommé consul de Prusse.

Alexander Suttin — vice-consul d’Angleterre à Alger. Élu le 31 janvier 1843.

Thomas Brown — né à Bordeaux, d’une vieille famille écossaise protestante. Juge adjoint au tribunal d’Alger. Élu le 31 janvier 1843. Pilier du consistoire pendant trois décennies. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim en 1852 aux côtés de Guillaume Monod et du pasteur Dürr. Chevalier de la Légion d’honneur.

Charles Guillaume Ferdinand Théodore Wolters (1813–1875) — né à Brunswick (Allemagne). Médecin à Alger, confession luthérienne. Élu le 11 décembre 1843. Acteur central de la fondation de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Secrétaire du consistoire. Mort à Alger le 2 novembre 1875.

Jacques Timothée Dürr (1796–1876) — pasteur alsacien. Débarqué à Alger le 18 janvier 1844. Fonda les communautés protestantes de Dély-Ibrahim, Douéra et Blida. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim (1852). Mort à son domicile de l’Orangerie à Mustapha le 11 novembre 1876, une plume à la main, écrivant ses dernières lettres pour les pauvres. Surnommé « Apôtre de l’Algérie ».

Guillaume Monod (1800–1896) — né à Copenhague, fils du pasteur Jean Monod. Pasteur et président du Consistoire d’Alger de 1849 à 1853. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Auteur des Instructions adressées aux Protestants d’Afrique (1852). Mort à 96 ans.

Charles Monod (1850–1897) — fils d’Horace Monod, neveu de Guillaume Monod. Pasteur à Alger de 1873 à sa mort en 1897. Co-fondateur du Courrier du Dimanche. Officia aux funérailles d’Herman Rustad (12 juillet 1875) et prononça l’éloge funèbre du pasteur Dürr (13 novembre 1876).

Sources : Jean Volff, « Dix figures laïques du consistoire d’Alger (1839-1872) », Revue d’Histoire du Protestantisme, 2020 · Riksarkivet Stockholm (Svenskt biografiskt lexikon) · ANOM 208 APOM/33 (registres du consistoire)