Reconstitution de la ferme Saint-Joseph à Bourkika

Cet article constitue une suite de celui publié le 18 janvier 2026 et intitulé « la ferme Saint-Joseph« .

Reconstitution du lot 1 de « la Ferme Saint-Joseph » à Bourkika, près de Marengo.

Comme pour la reconstitution du consulat de Suède à Alger, au 12 de la rue de la Licorne, c’est un acte de vente publié dans les journaux qui nous permet de reconstituer ce que fut la propriété des Kuhlman à Bourkika, proche de Marengo. Le journal « Le Tell », dans ses éditions du 29 mai 1895 et 6 juillet 1895, publie la mise en vente de cette propriété qu’habiteront Josef puis Sigurd et Georges et leurs familles de la fin des années 1850 à 1895.

Pour nos amis Suédois qui nous lisent, Bourkika était une petite bourgade créée au début des années 1850 et située sur la route de Blida à Cherchell en passant par El Affroun et à sept kilomètres avant d’arriver à Marengo. Pour en savoir plus lire https://marengodafrique.fr

Carte d’Etat-major Française établie en 1889. On peut voir la ferme Kuhlman située en sortie de village en direction de EL Affroun.

L’ensemble des propriétés qu’avait acheté Josef vers 1860 s’étendait sur une superficie totale d’une centaine d’hectares. Ces propriétés comprenaient plusieurs lots de terrains à cultiver, d’une ferme en sortie de village sur la route de El Affroun et d’une propriété dans le centre du village et c’est de celle-ci dont je veux parler aujourd’hui.

Description du lot I : Ensemble bâti dans le village de Bourkika d’environ ~3 180 m², env. 60m × 55m.
Annonce de la vente de la propriété Kuhlman, le 6 juillet 1895, journal « Le Tell » de Blida.

Sur le plan cadastral du village, ce lot incluait les n° de plan : 14, 15, 16, 17, 18 et 19 sur une surface totale de 31 a et 80 ca. Les limites du terrain se situaient au Nord donnant sur la rue du village, au Sud sur le Boulevard du même nom, à l’ouest sur la rue de Bourkika et à l’Est sur le Boulevard Est. Ce lot comprenait :

1° Une grande maison de maître en maçonnerie enduite, couverte en tuiles, rez-de-chaussée + 1er étage + cave : 5 pièces au RDC, 6 pièces au 1er étage. Façade en crépi beige clair/blanc cassé, portique à 4 colonnes torsadées, balcon filant en fer forgé à l’étage, fronton triangulaire avec médaillon ovale, perron avec escalier en pierre et piliers-balustres.
2° Un jardin d’agrément et potager — arbres fruitiers, arbustes d’agrément, jardin potager, noria, bassin, réservoir, volière.
3° Une maison de ferme — maçonnerie, tuiles, rez-de-chaussée, 4 pièces. Aile basse attenante à la maison de maître. Cour d’exploitation : écurie, étable, remise, abreuvoir, 2 bassins, bassin à fumier avec puisard, toits à porcs, 2 hangars, volière/poulailler.
4° Une maison de jardinier — maçonnerie, tuiles, rez-de-chaussée, 3 chambres + hangar-cave. Séparée par un mur avec balustrade en bois et palissade en gaulettes.

Je suis parti de la seule photographie existante de cette propriété. Editée sous forme de carte postale au début du XXe siècle alors qu’elle avait été rachetée par un certain Aupêche devenu par la suite maire de Bourkika, propriété renommée un peu pompeusement le « Château Aupêche »…

Carte postale, le château Aupêche à Bourkika.

J’ai retourné cette carte postale après étude car les orientations des différentes parcelles ne correspondaient pas avec l’angle de la photo. A l’édition, il est fort probable que le négatif ait été inversé comme cela arrive parfois. En revanche, en la retournant on s’aligne alors parfaitement avec les indications de l’annonce… A l’aide des outils modernes IA j’ai pu réaliser une première vue de face :

Vue de la face de la maison de maitre du lot I.

Puis réaliser le plan général du jardin :

Plan à l’échelle du lot I se situant au centre du village.

De l’autre côté du boulevard Est se tenait le lot II, constitué d’un terrain de 4000 m² de jardins. Il est bien entendu qu’il est fort probable que le jardin n’ait pas été conçu « à la française » comme présenté ci-dessous. Il s’agit d’une interprétation à l’échelle.

Dans un prochain article, j’évoquerai les autres propriétés et terrains que détenait la famille Kuhlman à Bourkika.

Les communes rurales du massif d’Alger

Lorsque Josef Kuhlman arrive à Alger au début de l’année 1841, il va découvrir la ville mais également toutes ces petites communes rurales qui se situaient sur les hauteurs d’Alger. C’est d’ailleurs sur ces hauteurs que les consuls de l’époque avaient leurs propriétés de campagne. De nos jours, tout ce territoire champêtre est à présent intégré dans la grand métropole d’Alger. Pour s’imprégner de ces lieux au début des années 1840, rien de tel que la retranscription intégrale d’un long article du Moniteur Algérien en date du 16 mai 1835.

Birkadem 28 mai 1856. Dessin que j’attribue à Kenney Bowen-Shultze (épouse du Consul de Suède). On distingue en arrière plan « le consulat de Suède » de la gravure de Genet. Collection personnelle de l’auteur.

Le massif comprend, comme l’on sait, toute cette masse de collines qui se groupent autour d’Alger entre la mer et la plaine de la Mitidja. Ce territoire a été divisé en quinze communes y compris la ville d’Alger ; son étendue peut être évaluée à 24 lieues carrées ou environ 53 000 hectares de superficie, ce qui donne une moyenne de 3 533 hectares par commune.

Alger. — Le territoire d’Alger comprend peu de cultures sauf quelques marais cultivés par les Maures, en plantes potagères. Sa superficie est d’environ 3 900 hectares.

Birmadréïs. — Les terres de cette commune sont d’une excellente qualité ; la couche végétale y a une épaisseur convenable pour s’approprier à toutes les cultures. Il y a peu de broussailles et l’on y voit un grand nombre de maisons de campagne qui, la plupart, ont passé entre les mains des Européens. La surface de cette commune, qui est la plus petite de toutes, n’excède pas 968 hectares : 260 sont cultivés en blé, orge, plantes potagères, et 54 en vignes. Depuis deux ans l’on y a planté plus de 1 400 pieds d’arbres forestiers et fruitiers parmi lesquels 800 oliviers.

Bir-Ettouta. — Il n’y a point encore d’Européens établis dans cette commune dont la superficie peut être évaluée à 4 600 hectares. Il y a peu de terres propres à la culture, celles des indigènes n’excèdent pas 54 hectares cultivés en céréales, légumes et un peu de vignes.

Bir-Kadem. — La terre y est généralement riche et féconde et les eaux abondantes ; le sol heureusement accidenté offre une grande variété de sites et de belles expositions où sont répandues de nombreuses maisons de campagne entourées de jardins plantés d’orangers, de citronniers, de grenadiers. Le territoire doit avoir 4 000 hectares d’étendue, dont 790 sont cultivés en très grande partie par des colons européens, principalement en blé, orge, légumes, et 20 hectares en vignes. Les nouvelles plantations s’élèvent à 2 300 pieds d’arbres en y comprenant 1 000 rejetons d’olivier préparés pour la greffe.

Boudjaréah. — Le territoire de cette commune a environ 4 300 hectares de superficie. Toute la partie occidentale est inculte et couverte de rochers et de broussailles, mais la partie orientale a de très bonnes terres et elle renferme un grand nombre de belles propriétés parmi lesquelles on remarque celle de M. Roche et le consulat de Suède. Ce canton du massif est celui où, grâce au zèle persévérant de M. Roche, la culture de l’olivier a fait le plus de progrès, le nombre de ceux qui ont été plantés ou greffés s’élève à plus de 7 000, c’est-à-dire à près de la moitié des plantations de cette nature dans tout le reste du massif. 134 hectares sont cultivés en céréales, prairies et vignes, et 450 pieds d’arbres fruitiers ou forestiers ont été plantés depuis 18 mois ou 2 ans.

Deschioued. — Cette commune n’est encore habitée que par la tribu de ce nom, dont les cultures, en céréales, n’excèdent point 163 hectares sur une surface de 4 000.

Dely-Ibrahim. — Le village de Dely-Ibrahim habité par environ 400 colons, la plupart Allemands, sera probablement le chef-lieu de cette commune qui renferme dans son territoire le camp de Staouéli, celui des Zouaves et les douars des tribus de Charga et de Beni-Messous. La partie qui est située vers la mer, c’est-à-dire toute la plaine de Staoueli jusques à Sidi-Ferruch, n’a que très peu de terres cultivées, mais elle est couverte d’oliviers, d’orangers, d’arbouziers, de lentisques et de citronniers, tous à l’état sauvage, mais qui, sous des mains industrieuses, pourraient donner de riches produits ; le reste du territoire est un des cantons où l’agriculture et la population ont fait le plus de progrès, et c’est l’un de ceux qui est le plus susceptible d’atteindre rapidement un haut degré de prospérité. Parmi les nombreuses propriétés rurales qu’il renferme, on remarque celle de M. Fougeroux et le domaine de Sidi Sadi appartenant à la société africaine de colonisation, et sur laquelle l’on a commencé la culture en grand du cotonnier ; 30 arpens de terre y ont été consacrés dès cette année et il est probable que l’année prochaine cette étendue sera au moins quadruplée. Le territoire de la commune de Dely-Ibrahim est le plus vaste du massif, sa surface peut être évaluée à 8 800 hectares, dont 733 sont cultivés en céréales et surtout en vignes dont l’étendue est estimée à 223 hectares ; les plantations forestières et fructifères sont également très remarquables ; elles ne s’élèvent pas à moins de 1 000 arbres fruitiers, 2 000 arbres forestiers, 4 500 oliviers greffés ou préparés pour la greffe et plus de 3 000 mûriers.

Douéra. — Située aux limites du massif et sur les dernières rampes des collines qui descendent vers la Mitidja, cette commune n’est encore qu’une vaste solitude habitée par quelques pauvres tribus arabes dont les cultures comprennent 263 hectares de terres consacrées aux céréales et à des légumes. Les Européens ont fait quelques défrichemens et préparé quelques prairies artificielles aux environs du camp de Douéra. Le territoire de cette commune a une superficie d’environ 4 400 hectares.

Elbiar. — Cette commune est limitrophe d’Alger ; elle touche à la Casbah ; le sol rafraîchi par des eaux abondantes y est partout d’une grande fécondité et l’on y fait avec succès la grande et la petite culture ; l’on y voit un grand nombre de beaux domaines parmi lesquels on remarque ceux de MM. Couput, de Guiroye, Choppin, et les maisons de campagne des consuls d’Espagne, de Suède et de Hollande. Le fort l’Empereur, et la caserne des Tangarins appartiennent au territoire de cette commune dont l’étendue est de près de 3 300 hectares. Les terres cultivées en céréales, prairies, légumes dépassent 300 hectares, indépendamment de 54 hectares de vignes. Plus de 3 000 arbres fruitiers ont été plantés depuis 2 ans et 1 800 rejetons d’oliviers préparés pour la greffe. M. Choppin a consacré cette année, sur sa propriété, 20 arpens de terre à la culture du coton.

Hussein-Dey. — La totalité du territoire de cette commune, qui comprend environ 2 000 hectares, est complètement cultivée, les trois quarts par les indigènes et le surplus par des colons, en céréales, prairies, plantes potagères et un peu de vignes. Le sol est riche, profond et la végétation est partout remarquable par sa vigueur extraordinaire. Près de 3 000 oliviers ont été plantés ou greffés depuis deux ans, ainsi que 700 arbres fruitiers.

Kadouss. — Il y a fort peu d’Européens établis dans cette commune dont la surface est de près de 3 900 hectares. Les cultures appartenant presque en totalité aux indigènes n’excèdent pas 128 hectares. La nature du sol est cependant favorable aux travaux agricoles. Il y a été planté ou greffé 1 000 pieds d’oliviers.

Kouba. — C’est une des contrées les plus favorisées du massif ; les terres y sont fertiles, les eaux abondantes et les cultures considérables. L’on y voit de très belles propriétés parmi lesquelles celles de MM. Duchassaing, Dumouchel, Gaudoit, Bounevialle et baron Viallard sont les plus remarquables. La partie située à l’est de l’Aratch est habitée par des Arabes. La superficie de cette commune est de 3 300 hectares, dont 450 sont cultivés en céréales, prairies artificielles et naturelles, plantes potagères et un peu de vignes. La culture du mûrier y a pris les plus grands développemens, les plantations y dépassent 4 000 pieds et celles des oliviers est en nombre presque égal. L’on a également planté plus de 1 500 pieds d’arbres. C’est dans cette commune que M. Wattels et Smits ont fait récemment leurs premiers essais pour la culture de l’indigo.

Massafran. — Cette commune n’a pas de colons européens. Son étendue est de 3 400 hectares, dont 200 sont cultivés par les Arabes.

Mustapha-Pacha. — Son territoire se compose du beau village de ce nom et de la partie de la riche plaine de la Hamma qui s’étend le long de la rade d’Alger, jusqu’à la batterie près de Hussein-Dey. Le sol y est éminemment fertile et propre aux cultures les plus riches et les plus variées. Les côteaux de Mustapha couverts d’une multitude de belles maisons de plaisance, parmi lesquelles on distingue le consulat de Danemarck, offrent un coup-d’œil magnifique. La surface de cette commune est de 1 260 hectares, et les exploitations de 815, dont 100 en vignes. Les plantations sont considérables.

Pescade (la Pointe-). — Il y a peu de cultures au-delà de la Pointe-Pescade ; toute cette partie de la commune est livrée à la stérilité : l’autre partie a de belles propriétés, et entre autres les consulats de Belgique et d’Angleterre, et le domaine de M. De Fallois. La commune est l’une des moins étendues : sa superficie n’est que d’environ 1 665 hectares, dont 500 sont cultivés presque en totalité par les Européens. Le fort des Anglais et celui de la Pointe-Pescade font partie du territoire de la commune.

Relevé des cultures

CultureHectares
Céréales, blé, orge, pommes de terre3 421
Légumes et plantes potagères425
Prairies naturelles et artificielles2 143
Vignes406
Coton75
Indigo30
Total6 500

Plantations

EspèceNombre
Oliviers plantés25 000
Oliviers nétoyés et préparés pour la greffe18 000
Mûriers8 000
Arbres forestiers6 350
Arbres fruitiers6 000

Source : Le Moniteur Algérien, 16 mai 1835

L’armateur Selander

Peter Selander, photographie datée de 1873. Collection personnelle de l’auteur.

Voici un autre personnage dont on retrouve la photographie dans l’album de famille des Kuhlman. Peter Selander est une figure de la grande bourgeoisie marchande et financière de Stockholm dans le troisième quart du XIXe siècle. Négociant en gros, armateur, consul et directeur de banque, il appartient à cette génération de notables suédois qui firent de la capitale du royaume l’une des places commerciales les plus dynamiques de la mer Baltique, à l’heure où la Suède entrait dans la modernité industrielle et financière. Sa vie et ses activités s’inscrivent dans un contexte de grande prospérité pour le commerce maritime suédois — une prospérité qui allait être brusquement interrompue par la crise financière européenne de 1873, l’année même de son décès.

La famille Selander tire son nom du village de Sel, situé dans la paroisse de Ytterlännäs, dans la province d’Ångermanland, au nord de la Suède (aujourd’hui dans le comté de Västernorrland). Le patronyme fut adopté à partir de ce toponyme par le fondateur de la lignée bourgeoise, un certain Daniel Selander, conformément à la pratique très répandue en Suède aux XVIIIe et XIXe siècles, qui voulait que les familles en ascension sociale se dotent d’un nom latinisé ou inspiré de leur lieu d’origine. La famille Selander, dite « från Sel » (c’est-à-dire « de Sel »), est répertoriée dans le Svenska Släktkalendern (dictionnaire généalogique suédois), publication de référence qui recense les grandes familles bourgeoises du royaume. Elle y figure notamment dans les éditions de 1917 (page 656) et de 1920-21 (page 430).

La province d’Ångermanland est une région côtière et forestière du nord de la Suède, baignée par la mer Baltique et sillonnée de puissants fleuves côtiers. Elle fut historiquement l’une des grandes régions d’exploitation forestière et de commerce du bois, une ressource qui alimentait les chantiers navals et les marchés européens. Les habitants de cette province étaient naturellement attirés par le commerce maritime, la navigation baltique et les métiers liés à l’armement des navires. Ce contexte géographique et culturel explique la vocation commerciale et maritime qui caractérisera les Selander dans les générations suivantes, une fois installés à Stockholm. Comme beaucoup de familles des provinces nordiques suédoises, les Selander accomplirent leur ascension sociale en migrant vers Stockholm, capitale politique, financière et commerciale du royaume de Suède. Ce mouvement s’inscrit dans la grande dynamique d’urbanisation et de bourgeoisification de la Suède au XIXe siècle, portée par l’essor du commerce maritime balte, l’industrie forestière et la banque.

Verso de la CDV de Peter Selander datée de 1873. Collection personnelle de l’auteur.

Les données compilées dans le Svenska Släktkalendern permettent d’établir le profil suivant : Né vers 1820, en Suède (lieu précis non confirmé à ce stade) et décèdé en 1873, à Stockholm. En 1852, Selander se marie avec avec Amanda Constanz Desideria Meyer, née en 1827 et décédée en 1874, soit un an après son époux. Ils ont plusieurs enfants, dont le fils aîné Ernst Fredrik Selander, qui sera mentionné dans les sources généalogiques de la génération suivante. La mort rapprochée de Peter Selander (1873) et de son épouse Amanda (1874) est un détail biographique saisissant qui laisse supposer une fragilité de santé ou, pour l’un au moins, les effets de la crise financière et des tensions de l’époque.

La photographie a donc été prise l’année de son décès.

Les fonctions et titres de Peter Selander

Peter Selander cumulait à Stockholm plusieurs fonctions et titres qui témoignent d’une position sociale et économique très élevée. Ce cumul est lui-même révélateur d’une figure de notable appartenant à l’élite économique de la capitale suédoise.

Grosshandlare — Le négociant en gros.

Le titre de Grosshandlare (négociant en gros) était, en Suède au XIXe siècle, le titre commercial le plus prestigieux de la bourgeoisie marchande. Il désignait un négociant autorisé à pratiquer le commerce en gros et le commerce international — à la différence du simple détaillant ou de l’artisan commerçant. L’obtention de ce titre exigeait une capitalisation significative, attestée auprès des autorités commerciales, une réputation établie dans les milieux d’affaires et enfin la maîtrise des réglementations du commerce international. En tant que grosshandlare, Peter Selander traitait probablement des volumes importants de marchandises à l’échelle internationale : bois de construction, fer, goudron, céréales, produits coloniaux (café, sucre, épices, coton). Ces marchandises constituaient le cœur des échanges commerciaux entre la Suède et ses partenaires européens et méditerranéens au XIXe siècle.

Skeppsredare — L’armateur

La fonction de Skeppsredare (armateur) désignait le propriétaire ou copropriétaire de navires marchands. En Suède et en Norvège, il était courant à cette époque que les armateurs soient également des négociants : ils finançaient la construction ou l’achat de navires, organisaient leurs cargaisons et leurs rotations entre les ports, et tiraient leur revenu à la fois des frets et des ventes de marchandises. L’armement des navires à Stockholm dans les années 1860-1870 concernait principalement des voiliers en bois (barques, brigantins, trois-mâts) pour le commerce au long cours (routes commerciales vers la mer du Nord, la Manche, l’Atlantique et de plus en plus la Méditerranée), avec des cargaisons de bois, fer et produits manufacturés à l’aller, et de marchandises méditerranéennes ou coloniales au retour.

La Suède et la Norvège, unies sous la même couronne jusqu’en 1905, partageaient de nombreux intérêts maritimes. Un armateur stockholmois pouvait parfaitement co-posséder des navires immatriculés à Oslo (alors Christiania), Bergen ou d’autres ports norvégiens, sans que cela fût inhabituel.

Konsul — Le consul

Le titre de Konsul (consul) est celui qui confère à Peter Selander une dimension internationale particulièrement intéressante. En Suède au XIXe siècle, ce titre pouvait recouvrir deux réalités distinctes :
a) Consul honoraire d’une puissance étrangère à Stockholm De nombreux pays étrangers désignaient des négociants locaux, souvent des grosshandlare bien établis, pour représenter leurs intérêts commerciaux dans les ports étrangers. Ces consuls honoraires facilitaient les échanges entre leurs pays d’accréditation et la Suède, délivraient des documents commerciaux et servaient d’intermédiaires officiels. Peter Selander aurait pu être consul honoraire d’un pays méditerranéen, d’un État allemand, ou de la France.
b) Consul suédois à l’étranger (fonction passée) Il est également possible que Selander ait exercé des fonctions consulaires pour le compte de la Suède dans un port étranger à un moment de sa carrière, avant de rentrer définitivement à Stockholm.
Dans les deux cas, ce titre consulaire confirme que Peter Selander était une personnalité reconnue sur la scène du commerce international, jouissant de la confiance des autorités étrangères ou de la Couronne suédoise.

Bankdirektör — Le directeur de banque

La quatrième dimension de la carrière de Peter Selander est celle de directeur de banque (Bankdirektör). Cette fonction complète le portrait d’un homme aux intérêts économiques très diversifiés, à la fois acteur du commerce réel (marchandises, navires) et du commerce de l’argent (crédit, change, financement). La seconde moitié du XIXe siècle vit en Suède une prolifération de banques privées créées par les grandes familles marchandes pour financer leurs propres activités et celles de leurs réseaux. La Stockholms Enskilda Bank (fondée en 1856 par André Oscar Wallenberg) et d’autres établissements contemporains illustrent ce mouvement de création bancaire porté par la bourgeoisie marchande. En tant que directeur de banque, Peter Selander avait accès à des ressources financières considérables et jouait un rôle central dans le financement des opérations commerciales et maritimes de son réseau.

La première ligne Oran – New York

Le jeudi 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonçait la création d’un service direct vers New York au départ d’Oran.

« M. Kuhlman (1), le sympathique agent de l’Anchor Line, a obtenu de sa compagnie l’installation d’un service de vapeurs direct entre notre port et New York. Ce service, dont tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi, donnera une grande extension à notre commerce avec les États-Unis. Jusqu’à présent, les marchandises à destination de New York devaient être transbordées soit au Havre, soit à Marseille, le transport était relativement coûteux et le voyage durait environ six semaines. Le nouveau service direct, qui aura lieu toutes les trois semaines environ, effectuera la traversée en 15 jours, le prix du fret sera bien moins élevé, nos exportations d’Alfa, de marbres et de peaux augmenteront en conséquence dans des proportions notables. »

Les passagers ne sont pas oubliés :
« Quant aux passagers, ils pourront effectuer une traversée très courte sur de magnifiques vapeurs récemment construits, éclairés à la lumière électrique, et dotés de toutes les améliorations apportées ces derniers temps au confort et au luxe des navires. ». Les annonces publiées quelques semaines avant la date fatidique nous informent que « le magnifique paquebot anglais de première classe Bohemia » de 3 100 tonnes, construit en 1891, quittera Oran pour New York le mercredi 22 juillet. Pour le fret et le passage, s’adresser à M. Sigurd Kuhlman, courtier maritime à Oran.

Le navire Bohemia de la Anchor Line en 1891. National Museum Liverpool (réf. MCR/5/21).
Le SS Bohemia : un navire tout juste sorti des chantiers

Le paquebot qui inaugure la ligne est le SS Bohemia, construit par les chantiers D. & W. Henderson & Co. à Glasgow pour le compte de l’Anchor Line — compagnie maritime écossaise fondée en 1855 à Glasgow par Thomas Henderson, réputée pour ses navires élégants et son confort à prix abordable. Lancé le 26 mars 1891, soit à peine quatre mois avant son voyage inaugural depuis Oran, le navire affiche une jauge réelle de 3 190 tonneaux bruts, des dimensions de 320 pieds × 43 pieds, et est propulsé par un moteur à triple expansion.

Le port d’Oran en 1891 : premier port commercial d’Algérie

Cette initiative s’inscrit dans un contexte de fort développement du port d’Oran, qui traitait alors près de 700 000 tonnes de marchandises à l’import-export par an, au service d’un département de 870 000 habitants. Jusqu’à cette date, les liaisons transatlantiques depuis l’Algérie étaient dominées par la Compagnie Générale Transatlantique au départ de Marseille. L’ouverture de la ligne directe par l’Anchor Line représentait une rupture significative, permettant pour la première fois aux commerçants oranais d’accéder aux marchés américains sans passer par les ports métropolitains français.

Le port d’Oran en 1895. Photographie anonyme. Collection personnelle de l’auteur.
Le SS Bohemia était-il vraiment capable de traverser l’Atlantique ?

La question mérite d’être posée : un navire de 3 190 tonneaux pouvait-il réellement traverser l’Atlantique en toute sécurité en 1891 ? La réponse est oui, sans aucun doute et les archives le confirment.

Un gabarit standard pour l’époque

En 1891, l’Anchor Line opérait des liaisons Glasgow–New York depuis 35 ans déjà (depuis 1856), avec des navires souvent plus petits. Les tout premiers vapeurs transatlantiques des années 1840 ne dépassaient pas les 1 000 tonneaux. Le Bohemia, avec ses 3 190 GRT, représentait un navire de taille intermédiaire, parfaitement adapté aux lignes cargo-mixte de l’Atlantique.

La clé technologique de cette traversée est le moteur à triple expansion, introduit dans les années 1880. Beaucoup plus économe en charbon que les machines précédentes, il permettait de couvrir les quelque 4 500 milles nautiques séparant Oran de New York sans problème d’autonomie. À une vitesse de croisière de 12 à 13 nœuds, la traversée en 15 jours annoncée dans le Journal Général de l’Algérie était tout à fait réaliste.

Si la faisabilité technique ne faisait pas de doute, les conditions à bord restaient exigeantes : Le confort des passagers était très relatif : par gros temps atlantique, le roulis et le tangage d’un navire de cette taille pouvaient être sévères. Les normes de sécurité de 1891 étaient bien inférieures aux standards modernes : pas de radio, peu de canots de sauvetage en proportion du nombre de passagers. Enfin la capacité en marchandises était limitée par la quantité de charbon embarquée pour assurer l’autonomie

Pour aller plus loin
  • Le Naufrage du Mayumba — Recueil de nouvelles écrit par Etienne Laude, Prix Spécial du Jury du CDHA (Centre de Documentation pour l’Histoire de l’Algérie) en 2023.
  • NARA Microfilm M237 — Listes d’arrivées de passagers à New York, 1820-1891.
  • Clyde Ships database — Registres de la flotte Henderson Brothers / Anchor Line.
  • National Museum Liverpool — Archives maritimes, photographie originale du SS Bohemia (réf. MCR/5/21).

(1) Sigurd Kuhlman (1835-1899) est le fils de Joseph Kuhlman (1809-1876). Né à Stockholm, il était arrivé à Alger en 1849 comme l’atteste son dossier de naturalisation de septembre 1876. Sigurd apprend le métier de courtier maritime auprès de son père et du Consul de Suède Rouget de Saint-Hermine. Il s’installe à Oran en 1867 pour y ouvrir son propre bureau de courtage maritime, et devient en 1876 le premier membre de la famille Kuhlman à être naturalisé français. Il décède le 22 novembre 1899 à Saint-Cloud d’Algérie.

Josef ou Joseph ?

L’orthographe correcte du prénom du futur Consul Général de Suède et Norvège était-elle Josef (en Suédois) ou Joseph (en Français) ? Quelle importance me direz-vous et pourquoi cet article inutile ?

Certains registres le mentionnent avec l’orthographe suédoise, d’autres française, mais c’est l’acte de naissance qui nous apporte la réponse. Ses parents, Johan Peter (1767-1839) et Inga Näsbom (1776-1852), avaient choisi Joseph.

Registre des naissances, Stockholm le 2 janvier 1809.

Naissance : jour 2 janvier 1809 – Père : Kamerareren Johan Peter Kuhlman, né 1767 – Mère : Inga Näsbom, 22 ans (erreur dans le registre il faut lire 32 ans) – Enfant : Joseph [Kuhlman] – Parrains/marraines : Groshandlare [négociant] Dan Schloss, Johan Bolander, Anna Lundström (?), Fru Christina Jyrwald.

En Suède à cette époque, Josef est la forme courante dans les registres paroissiaux suédophones. L’utilisation de Joseph (avec le ph) dans ce registre de 1809 est notable car elle souligne une influence de langue française, pratiquée de longue date dans la famille, voire wallonne (via la famille de Besche que j’évoquerais prochainement). Le choix de « Joseph » (et non Josef) pour nommer son fils en 1809 pourrait refléter la conscience de l’héritage wallon/français de la famille Kuhlman — les De Besche étant d’origine wallonne francophone établis en Suède depuis le XVIIe siècle.

Les registres officiels Suédois utiliseront toujours la forme telle que déclarée sur l’acte de naissance, comme sur ce recensement de 1825 ou encore ce registre des diplomates édité en 1909.

Liste des Consuls et Consuls Généraux à Alger de 1729 à 1907. Source « Kommerskollegium och Riksens Ständers Manufaktur Kontor samt Konsulstaten » édité en 1907.

Bien sûr dans les registres français, tels que celui d’Alger lors de son mariage avec Marie Pauline Carraux, le 22 septembre 1862 il est écrit Joseph, le prénom de son père était même orthographié « Jean Pierre » au lieu de Johan Peter.

Mais cela n’empêchait pas Joseph de signer lui-même Josef comme le montre cette lettre écrite à sa sœur, en français de surcroît, en 1866.

Extrait d’une lettre de Josef Kuhlman à sa sœur Ingeborg vivant à Norrköping et datée d’Alger le 26 juin 1866. Archives Royales de Suède.

De même dans ses nombreux articles publiés dans les journaux Suèdois de l’époque, il utilisera toujours la forme suédoise de son prénom. Avec un f…

Journal « Sundsvallsposten, le 11 novembre 1875.

Curieux cette habitude d’écrire en français à des membres de sa famille proche tout en privilégiant l’orthographe Suédoise de son prénom, comme une hésitation entre deux nationalités. Ou représentait-il tout naturellement une synthèse entre deux histoires, deux cultures ?

J’utiliserai donc la forme « Josef » comme semblait le souhaiter mon arrière-arrière-arrière grand-père…