Un livre, un nom, une intuition
J’ai souvent pensé avoir la main heureuse. Pas dans le sens d’une chance aveugle mais plutôt cette sensation que certains objets vous choisissent autant que vous les choisissez. Ce jour-là, un livre m’avait intéressé et je l’avais acheté. La Ferme d’El-Rarbi, Armand de Solignac, publié en 1859. Le récit d’un colon assorti d’une étude sur les mœurs algériennes au XIXe siècle.

Ce livre me réserva une belle surprise.
Sur la page de garde, une inscription manuscrite : Henry Sorensen. Et glissé entre les feuillets, un reçu. Drouot, 21 juillet 1998. Mr Sorensen, à Paris. Quelqu’un avait acheté ce livre vingt-sept ans plus tôt. Un homme qui, ce même jour, avait aussi acquis des ouvrages de Leroy Beaulieu, Tchihatcheff, Vignon, d’autres livres sur l’Algérie coloniale.
Ce nom ne m’était pas inconnu. Les Sørensen, les Kuhlman, les Vigna via les Dunan — cette connexion, je l’avais en tête depuis des années de recherches. Quand j’ai vu ce nom écrit je fus persuadé qu’il s’agissait certainement d’un descendant des mêmes Sørensen. Mais une intuition ne suffit pas.
C’est un hommage publié par La Gazette Drouot en juin 2025 et précisant concernant Henry : « Petit-fils d’un marchand de vin danois. » C’était la confirmation que j’attendais. Henry Sørensen était bien le petit-fils de Sören Peter Sørensen, ce Danois de Skive installé à Alger, fondateur de Sørensen and Co, l’un des plus grands négociants viticoles d’Algérie.

Henry Sørensen était né à Alger le 17 novembre 1928. Il est mort à Clamart il n’y a pas si longtemps, le 10 mai 2025, à 96 ans. Entre ces deux dates, une vie d’historien de l’art, de journaliste et de collectionneur.
Son grand-père était un marchand de vin danois installé à Alger. Sa grand-mère, une jeune femme née à Alger d’un père suisse et d’une mère suédoise. Et c’est là que l’histoire commence à devenir étrange.
Sa grand-mère, pour pouvoir se marier à Alger, avait eu besoin d’un tuteur. Elle était orpheline, mineure, sans famille en Algérie. Le tribunal lui en avait désigné un d’office. Un certain Josef Kuhlman…

On découvrira dans un prochain article les liens qui se tisseront entre les familles Kuhlman, Carraux, Sørensen et Vigna.
Sources : Hommage par Yannick Bapt, La Gazette Drouot, 12 juin 2025. Actes d’état civil Alger 1869–1903. Recherches Etienne Laude / Olivier Pivot, 2021–2025.