Saint-Cloud 1900 : quand le train entre en fête

Saint-Cloud d’Algérie, début de l’année 1900.

Article initialement publié le 1er juin 2026 et enrichi.

I. Saint-Cloud, janvier–mars 1900 : la fête du siècle

Tout commence le 23 janvier 1900, quand un correspondant local adresse aux journaux oranais la première description des préparatifs. La ville s’est parée de ses habits de fête. Oriflammes et drapeaux ornent déjà la rue de Fleurus. La Société du Jury — le cercle civique des notables de la commune — a décidé de célébrer simultanément son banquet annuel et l’arrivée de la première locomotive, prévue pour le dimanche 31 janvier à onze heures du matin : la machine entrera pour la première fois dans la remise, venant d’Arzew, avec ses invités à bord. La musique municipale a proposé gracieusement son concours.

La gare de Saint-Cloud, vers 1900.

Et Madame Veuve Kuhlman a bien voulu se charger du banquet. Ce nom — Madame Veuve Kuhlman — reviendra comme un leitmotiv dans tous les articles de presse de l’hiver 1900. C’est peu de chose en apparence : une femme qui cuisine pour cent trente-cinq convives. C’est en réalité l’aboutissement d’un demi-siècle d’histoire algérienne, portée par une seule famille.

Carte de la région d’Oran où l’on peut voir la localisation de Saint-Cloud. Editée en 1853 et signée par le Général Daumas. ANOM.
La ligne qui n’aurait jamais dû voir le jour

La voie ferrée dont on attend l’arrivée est l’aboutissement d’un long combat. Longue de 43 kilomètres entre Oran et Damesne (près d’Arzew), construite en voie étroite de 1 055 mètres — un gabarit né d’une erreur dans un cahier des charges de 1874 —, elle avait été concédée à Henri Lartigue¹, banquier, qui créa à cet effet la Société des Chemins de Fer Algériens en 1898. La société s’avérant incapable de mener les travaux à terme, c’est finalement le département d’Oran qui en acheva la construction. M. Jaeger², maire de Saint-Cloud et président de la Société du Jury, avait lui-même affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ».

Février : le banquet sans locomotive

Le 3 février 1900, la Société du Jury tient son banquet annuel dans la salle de la Justice de Paix. La locomotive n’est pas encore là — les travaux de finition tardent —, mais la fête a lieu quand même. Mme Vve Kuhlman prépare le repas, salué par le correspondant local comme « un modèle de l’art culinaire ». Cent trente-cinq convives font honneur à la table. M. Jaeger prend la parole, lève son verre à la prospérité de l’association. Les applaudissements couvrent ses paroles. Puis viennent les chansons, les amateurs se succèdent au pupitre. On ne se sépare que vers quatre heures de l’après-midi — avant de se retrouver à la grande salle Aldebert pour un bal qui dure « fort avant dans la nuit ».

Mars : la locomotive descend en majesté

L’événement tant attendu a lieu au début de mars 1900, un dimanche matin. Toute la population converge vers onze heures vers la voie ferrée. Au loin, on aperçoit la locomotive qui débouche derrière le mur du cimetière. Ornée de fleurs, de guirlandes et de drapeaux, elle descend majestueusement la côte qui traverse la route de Fleurus. Tout s’arrête. Les têtes se découvrent. La musique municipale entonne « La Marseillaise » avec éclat.

La foule serre les mains, s’embrasse, accueille les arrivants descendus depuis Arzew. Le cortège rentre en ville. Un apéritif d’honneur est offert aux invités. Puis cent trente-cinq convives — « possédant un appétit d’enfer », note malicieusement le correspondant — prennent place dans la grande salle magnifiquement ornée pour le banquet préparé par Mme Vve Kuhlman.

Au dessert, M. Jaeger rend hommage aux artisans de la ligne : M. Thiéfin, ingénieur en chef des travaux, MM. Sette et Anglar, chefs de section, les entrepreneurs MM. de Saint-Rapt, Périnay et Anet, et M. Rouzaud, chef de division de la Compagnie Franco-Algérienne³. Les chansonnettes reprennent. Le père Hennequin, doyen des colons de 1848, entonne debout une chanson patriotique qui soulève toute la salle. M. Jaeger invite alors les convives à s’unir « dans le souvenir des colons de 1848 » — proposition acclamée à l’unanimité.

L’assemblée envoie ensuite un télégramme à M. Leyds⁴, représentant du Transvaal à Bruxelles, pour féliciter les Républiques du Sud Africain de « la lutte magnifique qu’elles soutiennent pour le maintien de leur indépendance et de leur liberté » — nous sommes en pleine guerre des Boers (1899–1902). M. Leyds répondra « aussitôt » qu’il est « très sensible à ces sentiments de sympathie ».

II. Flash-back : qui est Louise Kuhlman, née Chapotin ?
Louise Kuhlman, née Chapotin. CDV prise à Oran vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Derrière le titre austère de Madame Veuve Kuhlman se cache une vie construite sur cinquante ans d’Algérie coloniale. Pour comprendre qui est Louise, il faut remonter à octobre 1848. Jacques Chapotin et sa fille Ernestine , originaires de Belleville, font partie du convoi n°13 de 1848, l’un de ces convois de familles parisiennes qui débarquèrent en Méditerranée pour fonder les premières colonies agricoles d’Algérie. Ils seront bientôt rejoints, en novembre 1850 par Victoire, la mère, née Boucaut, accompagnée par ses quatre autres enfants. On leur avait vanté des monts et merveilles, des habitations prêtes » mais il ne trouvèrent qu’un pays inculte, des baraquements de 20 m² pour trois ménages, une première nuit sur des bottes d’alfa. Le choléra frappa dès 1849. Mais les Chapotin tinrent bon.

Ils ont cinq enfants dont les destins vont tisser le réseau humain de toute une région : Eulalie (1829–1866) épouse Michel-Eugène Beauvais⁵ en 1852 — elle mourra du choléra en 1866 ; Rosalie Joséphine (1837–1908) épouse Ovar Lafitte⁶, futur maire de Cherchell, en 1855 ; Charles (1840–avant 1907), le seul fils, maître-charron à Marengo ; et Louise (1843–?), la cadette. Quant à leur mère Victoire, elle finira ses jours à Bourkika — sur la propriété même de Louise et Sigurd. Trois sœurs, un frère, et en filigrane, la carte de la Mitidja occidentale.

Vue générale de Saint-Cloud d’Algérie, vers 1950.
Sigurd Kuhlman : le Suédois d’Oran

Sigurd Kuhlman est né en septembre 1835 à Stockholm. Fils de Josef Kuhlman⁷ — courtier maritime assermenté, traducteur en cinq langues, Consul Général de Suède et Norvège à Alger —, il rejoint son père en Algérie dès 1849, à l’âge de quatorze ans, et apprend le métier du courtage maritime dans les ports méditerranéens.

C’est à Marengo, le 6 janvier 1864, que Sigurd épouse Louise Chapotin dans cette plaine de la Mitidja que leurs deux familles ont contribué à bâtir. Deux enfants naissent à Marengo : Victor et Adèle. Fin 1867, le couple s’installe à Oran, où Sigurd ouvre un bureau de courtage. Quatre autres enfants y voient le jour : Georges (1872), Fernanda (1874, décédée à dix mois), Sigurd Louis (1877) et Ludovic (1884). En 1891, Sigurd inaugure la première ligne directe de passagers Oran-New York. En septembre 1876, il est le premier de la famille à être naturalisé français.

Le veuvage en novembre 1899

Sigurd Kuhlman meurt le 22 novembre 1899 à Saint-Cloud d’Algérie, où le couple s’était retiré, et y est enterré. Louise se retrouve veuve à l’automne de ses années. Deux mois à peine s’écouleront avant que Saint-Cloud ne la rappelle à la lumière.

III. Retour à Saint-Cloud : une ville, une histoire, un destin
Une commune née d’une enseigne espagnole

Saint-Cloud d’Algérie tient son nom d’une fantaisie. En 1845, un transporteur espagnol, Joseph Huertas Campillo, établit un relais sur le lieu-dit de Goudiel — « prairie, pâturage » en arabe — entre Oran et Mostaganem. Un peintre de passage, nostalgique d’un voyage en France, peint sur la façade une enseigne : « À la ville de Saint-Cloud ». L’ordonnance royale du 4 décembre 1846 entérine le nom. En 1847, le duc d’Aumale⁸, gouverneur général de l’Algérie, traverse le village en compagnie du général Lamoricière⁹ et est reçu à dîner sous un arc de triomphe improvisé.

Puis arrivent les convois de 1848 — 330 familles parisiennes, 893 âmes, le choléra, et les survivants qui bâtiront tout. En 1898, pour son cinquantenaire, Saint-Cloud compte 5 000 habitants et produit 200 000 hectolitres de vin. La locomotive qu’on attend en 1900 est le couronnement de cette histoire.

L’héritage

En octobre 1848, les premiers colons avaient fait à pied le trajet d’Arzew jusqu’à Goudiel. Un demi-siècle plus tard, la locomotive ornée de fleurs qui descendait la côte de la rue de Fleurus portait en elle toute cette histoire. Et c’est Louise Kuhlman née Chapotin — cadette d’une famille de pionniers débarqués en 1848, épouse d’un courtier maritime suédois naturalisé français, veuve depuis à peine deux mois — qui avait préparé et servi les repas de cette double fête. Sans le savoir, elle incarnait à elle seule tout ce que l’Algérie coloniale avait tissé en un demi-siècle : des origines multiples, des destins croisés, une vie construite entre Marengo, Oran et Saint-Cloud.

La ligne Oran-Arzew sera fermée en 1958. Saint-Cloud deviendra Gdyel après l’indépendance en 1962.

Notes :

¹ Henri Lartigue (1860–après 1914) Banquier, obtient la concession de la ligne Oran-Arzew par la loi du 9 avril 1898 et crée la Société des Chemins de Fer Algériens. Fils de Charles Lartigue (1834–1907), ingénieur inventeur du monorail à chevalet, et père du célèbre photographe Jacques-Henri Lartigue (1894–1986), auteur des images emblématiques de la Belle Époque.

² Émile Jaeger (1852 ?–après 1908) Maire de Saint-Cloud de 1892 à 1908 au moins, conseiller général puis député de la 2e circonscription d’Oran. Viticulteur et élu influent de la région, artisan principal du projet ferroviaire, il avait pourtant affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ». Avait épousé en 1879 Marie Holtzmann, d’une famille de colons alsaciens de Saint-Cloud.

³ La Compagnie Franco-Algérienne (CFA) Société créée dans les années 1850, possédant une concession de 300 000 hectares pour l’exploitation de l’alfa et un réseau de voies ferrées. Elle détenait 25 % du capital de la Société des Chemins de Fer Algériens (Oran-Arzew). Rachetée par l’État en décembre 1900, ses actifs furent transférés à la Compagnie des chemins de fer algériens de l’État (CFAE) en 1912.

⁴ Willem Johannes Leyds (1859–1940) Juriste néerlandais. Procureur d’État de la République Sud-Africaine (Transvaal) en 1884, secrétaire d’État du président Paul Kruger, puis ministre plénipotentiaire du Transvaal à Bruxelles de 1898 à 1902. Durant la Seconde Guerre des Boers (1899–1902), il mène depuis Bruxelles une intense campagne diplomatique pour rallier les puissances européennes à la cause boer.

⁵ Michel-Eugène Beauvais (1826–1904) Arrive à Marengo en 1849. Maire de Marengo de décembre 1870 à juillet 1886. Époux en premières noces d’Eulalie Chapotin (morte du choléra en 1866), puis de Mathilde Ida Zaepffel (1874) et de Virginie Amiel (1893). Beau-frère de Sigurd Kuhlman par sa première épouse, sœur de Louise.

⁶ Joseph Marie Ovar Lafitte (1832–1896) Originaire de Mont-de-Marsan, arrive en Algérie dès 1840. Épouse Rosalie Joséphine Chapotin à Marengo en 1855. Maire de Cherchell de septembre 1870 à 1882, conseiller général.

⁷ Josef Kuhlman (1809–1876) Né à Stockholm, père de Sigurd. Arrive à Alger en 1844 comme courtier maritime assermenté et traducteur (suédois, norvégien, anglais, allemand, français). Consul Général de Suède et Norvège à partir de 1872. Chevalier de l’Ordre de Wasa (1866) et de l’Ordre de Saint-Olaf (1872). Inhumé au « Carré des Consuls » du cimetière de Saint-Eugène à Alger.

⁸ Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822–1897) Quatrième fils du roi Louis-Philippe. Gouverneur général de l’Algérie en 1847, célèbre pour s’être emparé de la Smala d’Abd el-Kader en 1843. Élu à l’Académie française (1871). Fit don du château de Chantilly et de ses collections à la France. Mort à Giardinello (Italie) le 7 mai 1897.

⁹ Louis Juchault de Lamoricière (1806–1865) Général de division, diplômé de Polytechnique. Figure de la conquête de l’Algérie aux côtés de Bugeaud. Ministre de la Guerre en 1848. Exilé après le coup d’État de 1851, commande l’armée pontificale défaite à Castelfidardo (1860). Mort à Prouzel (Somme) le 11 septembre 1865.

Sources : Articles de presse contemporains (janvier–mars 1900, L’Écho d’Oran ou La Dépêche Oranaise) ; kuhlmansaga.com ; marengodafrique.fr ; Jean-Marc Lopez, monographie Saint-Cloud (PNHA n°79, alger-roi.fr) ; S. Fontanilles, Les colonies agricoles, 1896 ; Wikipedia – Gare de Gdyel ; Gallica BNF – réseau oranais, 1913.

La Marseillaise interdite

Le scandale qui ferma les théâtres de Norrköping (1795).

« Le Egges teater de Norrköping : la troupe joue la Marseillaise pendant un entracte, vers 1795 ». Image générée d’après les documents sources.

C’est à l’occasion d’une récente visite à Strasbourg — ville où tout a commencé une nuit d’avril 1792 — que m’est venue l’idée de cet article. En marchant de la place Broglie à la rue de la Mésange, j’ai songé à ce chant de guerre né ici, à quelques kilomètres du front autrichien, et qui allait quelques années plus tard décider du destin des théâtres de Norrköping, la ville de Johan Kuhlman. Voici cette histoire, de Strasbourg au Saltängsteatern.

Un chant né à Strasbourg en une nuit par un Franc-Comtois

Celui qui allait écrire la Marseillaise n’était ni Alsacien ni Marseillais. Claude Joseph Rouget de Lisle est né à Lons-le-Saunier, dans le Jura, le 10 mai 1760. Fils d’avocat, formé à l’École du génie de Mézières, c’est un ingénieur des fortifications, capitaine du génie, envoyé en garnison à Strasbourg en mai 1791.

Car c’est là que se joue la guerre qui vient : Strasbourg commande le passage du Rhin face aux possessions des Habsbourg, et le 20 avril 1792, la France déclare la guerre à l’Autriche. La place forte devient le point de départ de l’armée du Rhin, commandée par le maréchal Luckner. Le soir du 25 avril, le maire de Strasbourg, le baron de Dietrich — savant, industriel, franc-maçon, figure des Lumières alsaciennes — reçoit à dîner les officiers de l’armée : Luckner, les futurs Kléber et Desaix. On y déplore l’absence d’un chant pour « rallier nos soldats et défendre la patrie en danger ». Le jeune capitaine rentre à pied chez lui, rue de la Mésange, et compose en une nuit le Chant de guerre pour l’armée du Rhin. Le dimanche 29 avril, il retentit pour la première fois en public sur la place d’Armes.

La nuit du 25 avril 1792 : le capitaine Rouget de Lisle rentre à pied chez lui, rue de la Mésange, où il composera le Chant de guerre pour l’armée du Rhin avant l’aube. Illustration générée d’après les sources citées.

Emporté par les volontaires marseillais montant vers Paris, il devient « la Marseillaise » — un nom que son auteur, qui n’a jamais mis les pieds à Marseille, ne choisit pas : c’est Paris qui le lui donne, le 30 juillet 1792, à l’arrivée des fédérés. Il est déclaré chant national le 14 juillet 1795 — et s’échappe des frontières.

Une mélodie séditieuse en Suède gustavienne

En Suède, rien ne va plus : le roi Gustave III vient d’être assassiné à un bal masqué de l’opéra de Stockholm (mars 1792), et la régence qui gouverne le pays voit dans la chanson révolutionnaire française une menace directe. La mélodie y circule pourtant — signe de la fascination qu’exerce déjà l’air de Rouget de Lisle. La chanter, la jouer, devient un acte politique.

Le scandale du Egges teater (1795)

Le Egges teater, première salle de Norrköping, est à cette époque une « grange-théâtre » en bois proche du pont de Saltäng, où se produisent les troupes itinérantes — dont la célèbre Seuerlingska Comoedie-Truppen, fidèle de la ville depuis 1762. À sa tête se trouve alors l’acteur et directeur Johan Peter Lewenhagen.

« Le Egges teater de Norrköping : la troupe joue la Marseillaise pendant un entracte, vers 1795 ». Image générée d’après les documents sources.

C’est là que tout bascule : pendant les entractes, Lewenhagen fait jouer La Marseillaise pour le public — et va jusqu’à composer sur la même mélodie une chanson royaliste. Provocation trop visible : les autorités le menacent du retrait de sa licence. Lui et l’auteur de la pièce, un pauvre prêtre, sont expulsés de la ville, et les deux théâtres de Norrköping, le Egges teater et le Dahlbergska teatern, sont fermés pour plusieurs années.

« Voici notre Bonaparte ! »

La Suède offrit d’autres mésaventures de ce genre à la Marseillaise. Lors de l’émeute du pain à Linköping en 1799, la foule chanta l’hymne français dans la cave de la ville, en présence du dramaturge et ancien acteur Didrik Gabriel Björn — acclamé par la foule comme « notre Bonaparte ! ». Il passa plusieurs mois en prison pour sédition. Ironie de l’histoire : ses pièces remplirent ensuite l’affiche du théâtre de Norrköping, presque chaque semaine, de 1800 à 1810.

Linköping, 1799 : dans la cave de la ville, la foule chante la Marseillaise et acclame Didrik Gabriel Björn « notre Bonaparte ! ». Illustration générée d’après les sources citées.
Trois ans sans théâtre et un Kuhlman relève la scène

Norrköping, ville théâtrale s’il en fut, reste privée de scène de 1795 à 1798. C’est alors qu’un groupe de notables — Johan Kuhlman (1738-1806), Peter Lindahl, Christian Eberstein et l’avocat Johannes « John » Swartz l’Ancien — prend l’initiative de bâtir une salle neuve sur Slottsgatan, au nord de Saltängstorget, sur un terrain loué à l’église Hedvig : le Saltängsteatern, actif de 1798 à 1850.

Ainsi, sans le savoir, un chant de guerre composé une nuit à Strasbourg venait de décider de l’histoire théâtrale de Norrköping et d’offrir à Johan Kuhlman l’occasion d’inscrire son nom dans la vie culturelle de la ville.

➔ Pour la suite de l’histoire : Le Saltängsteatern

Didrik Gabriel Björn, lui, réapparaîtra prochainement dans ces pages : j’y consacrerai un article dédié à l’acteur dramaturge, qui laissa lui aussi un texte dans le « Livre d’Or de Rödmossen ».

Sources

  • Arthur Nordén, Norrköpings äldre teatrar. Saltängsteatern 1798-1850
  • Birger Schöldström, Seuerling och hans « comædietroupp », Stockholm, 1889 (runeberg.org/sbseuerl)
  • Élysée, « La Marseillaise de Rouget de Lisle » ; Assemblée nationale, « La Marseillaise, hymne national »
  • Wikipédia (sv) : « Egges teater », « Johan Peter Lewenhagen », « Didrik Gabriel Björn » ; Wikipédia (en) : « Margareta Seuerling »

L’affaire de Schwedt-sur-l’Oder, 24 septembre 1636

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuleman
« Schweet ». Gravure sur cuivre, 1652. Par Caspar Merian
Introduction

En septembre 1636, la Guerre de Trente Ans (1618-1648) entre dans une phase critique pour la Suède. Depuis la mort de Gustav II Adolf à la bataille de Lützen (novembre 1632), le chancelier Axel Oxenstierna gouverne la politique suédoise en Allemagne en qualité de Légat plénipotentiaire. La Paix de Prague (1635) ayant rallié la plupart des princes protestants allemands à l’Empereur, la Suède se retrouve de plus en plus isolée, mais maintient fermement son emprise sur la Poméranie et le corridor de l’Oder. C’est dans ce contexte que le Feld-maréchal Herman Wrangel, commandant en chef des forces suédoises en Poméranie, cherche à reprendre le contrôle de l’Oder en détruisant les ponts tenus par les forces impériales à Schwedt. Lors de cette opération, le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuleman, alors au service de la Couronne de Suède sous les ordres du Colonel Böhm, est à nouveau mentionné par l’historiographe Chemnitz.

D’après le récit de Borislav Philipp von Chemnitz.
Illustration générée par IA d’après la description de Borislav von Chemnitz.

« En Poméranie, entre-temps, une fortune assez considérable s’était également présentée aux troupes royales suédoises, avec la libération de l’Oder. Le Feld-maréchal Herman Wrangel 1, alors qu’il était en marche vers Stettin, apprit en chemin que le Légat 2, qui n’avait pas prévu son arrivée, avait déjà fait tenter par le Général-Major Dromond 3 une attaque par eau contre le pont ennemi près de Schweet 4, tentative qui avait cependant échoué sans résultat, en raison de la forte résistance que l’ennemi avait opposée depuis ses positions avantageuses. Ce qui le fit presque hésiter sur l’opportunité de reprendre l’entreprise, l’ennemi s’étant rendu par là d’autant plus alerte et vigoureux, voire plus courageux, et un moment favorable, qui compte pour l’essentiel dans ce genre d’entreprises, ayant déjà été manqué. Cependant, comme il était déjà parvenu jusqu’à Löhenitz, il continua sa marche jusqu’à Stettin afin de s’y entretenir avec le Légat.

La cavalerie et les dragons ennemis cantonnés sur la rive sud de l’Oder, croyant que le Feld-maréchal passerait par Stettin pour rejoindre la Poméranie arrière, avaient, à peine remarqué son approche, traversé aussitôt vers la rive de Poméranie arrière. Parmi eux, une compagnie du Régiment de Borgstorff 5 était arrivée à Pyritz 6 pour y percevoir les contributions : laquelle fut attaquée par une troupe royale suédoise qu’y avait envoyée le Légat, dix-huit d’entre eux furent tués, et le Lieutenant-Colonel Milatz 7, avec deux autres officiers et vingt-sept hommes de troupe, ainsi que de beaux chevaux et d’autres bonnes prises, furent amenés à Stettin le 20/30 septembre. Ce mouvement de la cavalerie ennemie depuis Schweet incita d’autant plus les Suédois royaux à tenter une nouvelle fois une attaque simultanée par eau et par terre contre le pont à cet endroit, sans douter d’un heureux dénouement.

En conséquence, le Colonel Böhm et le Lieutenant-Colonel Culeman furent envoyés avec quatre cents mousquetaires dans quatre chalands ou barges plates 8, accompagnés de deux demi-canons 9 et d’autres pièces d’artillerie, en remontant l’Oder ; le Feld-maréchal Wrangel, quant à lui, après s’être renforcé à Stettin de mille mousquetaires et de l’artillerie, continua par terre sa marche vers Schweet, avec la ferme résolution de faire aboutir de vive force son projet sur le pont, d’autant plus facilement qu’en l’absence de la cavalerie ennemie, qui en avait été jusqu’ici comme un rempart, il pouvait plus aisément percer. Mais lorsqu’il arriva, le vingt-quatrième [24 septembre], devant Schweet, il ne trouva, contre toute attente, que des nids vides : les oiseaux s’étaient déjà envolés, seulement quatre heures auparavant le Colonel Rostock 10 avait abandonné toutes les fortifications, au nombre de neuf sur la rive et sur les îlots 11, construites en outre à l’épreuve du canon, levé le pont de bateaux, brûlé l’autre, et s’était enfui en hâte avec ses troupes, quinze cents fantassins, par-delà l’Oder vers les autres troupes, et plus loin encore, jusqu’au-delà de la Warthe 12. »

Une prame. Dessin d’une barge à fond plat par Nicolas Witsen (1671).
Notes

1 Feld-maréchal (Feldmarschall) : grade suprême dans l’armée suédoise. À ne pas confondre avec le « Maréchal de camp » français, grade inférieur.

2 Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), Chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire de la Couronne suédoise en Allemagne depuis 1633, résidant à Stettin.

3 Général-Major Dromond : David Drummond (1593-1638), noble écossais, fils de David Drummond de Belliclon et de Margaret Graham d’Arbenie. Entré au service suédois en 1617 comme lieutenant de la Garde royale, il fut promu colonel du Régiment de Kalmar et anobli le 23 septembre 1627 par Gustav II Adolf, aux côtés des officiers écossais Patrick Ruthven et Alexander Leslie. Promu Général-Major en 1634, il servit en Poméranie sous les ordres d’Oxenstierna. En 1637-1638, il prit et commanda Gartz, sur l’Oder, mais fut blessé et capturé par les forces impériales en février 1638, mourant peu après de ses blessures à Spandau. Son corps fut rapatrié en Suède en 1643 et inhumé à la Riddarholmskyrkan de Stockholm. Son portrait de 1623 est conservé au château de Skokloster, demeure du Feld-maréchal Herman Wrangel.

4 Schweet / Schwedt : Schwedt an der Oder, aujourd’hui dans le Brandebourg (Allemagne), point de passage stratégique sur l’Oder.

5 Régiment de Borgstorff : Régiment de Jacob Burgsdorff [Borgstorff], colonel qui servait dans l’armée suédoise en 1634, actif notamment à Pyritz. Après la Paix de Prague (1635), qui contraignit de nombreux princes protestants allemands à rallier l’Empereur, son régiment passa côté impérial/brandebourgeois, c’est pourquoi il apparaît comme unité ennemie en 1636.

6 Pyritz : Pyrzyce, ville de Poméranie occidentale, aujourd’hui en Pologne.

7 Lieutenant-Colonel Milatz : Capturé à Pyritz par les Suédois le 20/30 septembre 1636. Libéré ou rançonné, il réapparaît en 1638 comme Lieutenant-Colonel au service du Brandebourg, où il se signala par des atrocités : selon l’historien Droysen, il enfermait les bourgeois dans une maison de peste pour extorquer de l’argent, ou faisait battre à mort des femmes enceintes, y compris une noble, à Prenzlau.

8 Chalands ou barges plates (Schalen oder Pramen) : embarcations fluviales à fond plat adaptées à la navigation sur l’Oder.

9 Demi-canons (halbe Cartaunen) : pièces d’artillerie de calibre moyen, tirant des boulets de 12 à 15 livres.

10 Colonel Georg von Rostock (mort en septembre 1637) : Né à Hennersdorf en Silésie, fils de forgeron, carrière ascensionnelle remarquable. Capitaine impérial en 1629, il participa au siège de Mantoue en 1630, commanda un régiment en Silésie en 1631-1632, fut capturé par la Saxe fin 1632 puis libéré par échange en 1633. Cité pour crimes de guerre en 1633. Il commanda les fortifications de Schwedt en 1636 et s’enfuit devant l’avancée de Wrangel, abandonnant neuf ouvrages fortifiés. Il mourut en septembre 1637, exactement un an après les événements décrits ici.

11 Îlots (Holmen) : terme scandinave et allemand désignant les petites îles dans le lit d’un fleuve.

12 Warthe : la Warta, rivière de Pologne occidentale, affluent de l’Oder.

Un vrai bonheur du cœur

Lettre n°7 – Correspondances Lidén-Kuhlman (21 juin 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, 23 février 1773.

Mon cher ami,

Des invités m’ont empêché d’écrire par le courrier d’hier et de te remercier pour ta dernière lettre et ta bonne invitation. J’utilise maintenant l’occasion avec M. — je ne me souviens plus du nom du barbier¹ de Norrköping, qui promet de remettre ceci ce soir. Pro Primo, voici mon DÉBIT, avec mille remerciements pour le CRÉDIT².

À savoir : 1 billet de banque de 800 1 id. de 500 petits billets 16 (Total 1316) M. Ælf³ a remis 144 M. Graver envoie par le prochain courrier 240 Total : 1700 dalers monnaie de cuivre.

Fais-moi savoir en quelques mots qu’ils sont bien arrivés. Je n’ai aucune paix tant que je suis endetté. Je dormirai beaucoup mieux la nuit, une fois débarrassé de cet argent. Cela fait plusieurs semaines qu’il est prêt, dans l’idée que je devais le payer à Frère Ælf³. Maintenant, je suis un homme libéré de ses dettes. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Bravo que Mme Westerberg paie pour Griwahn. Elle recevra le transfert légal de mon hypothèque et de mon titre de propriété.

J’envoie aujourd’hui un exprès chercher les documents que mon commissionnaire a en sa possession. J’espère les obtenir avant de partir pour Norrköping. À présent, j’ai enfin pris courage. Si Dieu le veut et si le temps est praticable, je compte m’emmitoufler et partir lundi. Nous verrons comment cela se passera ; car je suis dans un état physique misérable. Mais comme il est miséricordieux, le bon Dieu, qui accorde malgré tout une âme joyeuse dans un corps si tourmenté ! Je ne peux pas marcher, à cause de la douleur dans mes genoux et mes pieds, et dois être guidé par le garçon quand je dois boiter dans la pièce. Cela m’inquiète en vérité de devenir un fardeau pour mes bons et généreux amis à Norrköping. Avoir une telle épave que moi dans sa maison ne peut pas être réjouissant. Juge par là de mon affection réciproque et de ma gratitude.

J’avais l’intention d’écrire au Frère Rudberg aujourd’hui, mais je n’en ai pas le temps. Salue-le cordialement de ma part. Prie-le maintenant de réfléchir à tout ce que l’art médical possède de plus puissant pour que je redevienne un homme alerte, comme avant.

Quand je viendrai, nous parlerons plus longuement de l’héritage anglais⁴. J’ai écrit ce que je devais écrire. M. Kuhlman ne serait guère plus heureux que moi si cela réussissait.

Ma respectueuse considération à la bonne Madame⁵. Dis-lui de faire preuve de patience avec moi quand je viendrai, et de ne pas se lasser trop vite de son invité.

Dans la tombe seulement cessera l’amitié sincère et l’affection avec lesquelles je vis et meurs,

Un fidèle ami, Lidén.

N’écris-je pas de façon magnifique⁶ ?

[Reçu le 23 février]

Notes explicatives

¹ Le barbier (Badaren) — Le terme Badaren désigne littéralement « celui qui donne les bains », mais au XVIIIe siècle, ce métier englobait aussi celui de barbier-chirurgien, chargé des petites interventions. Ils étaient les intermédiaires courants pour les petits messages.

² Le « Crédit » (Crediten) et le « Débit » (Debet) — Lidén et Kuhlman entretenaient une relation financière étroite. Kuhlman agissait comme le « banquier personnel » de Lidén. Lidén remercie Kuhlman pour sa facilité de caisse, et il dresse ici son « Débit » pour solder ses comptes, ce qui lui apporte une grande tranquillité d’esprit, car il détestait être endetté.

Portrait de Samuel Älf (1727-1799).

³ Samuel Älf (1727-1799) — Figure éminente de Linköping. Prêtre et intellectuel, professeur agrégé de latin (1753), il devient docteur en théologie (1772) puis doyen de la cathédrale de Linköping (1781). Son implication dans les transactions financières de Lidén souligne le rôle d’intermédiaire qu’il jouait au sein du réseau d’élites locales.

⁴ L’héritage anglais (Engelska arfwet) — Une mention mystérieuse. Il s’agit probablement d’une procédure concernant des biens ou des fonds détenus en Angleterre. Le fait que Lidén dise « J’ai écrit ce que je devais écrire » montre qu’il a agi en tant que juriste ou conseiller pour Kuhlman.

⁵ La bonne Madame (den goda Frun) — Il s’agit de Brita Katarina Classon, épouse de Kuhlman. Lidén, conscient de son état pitoyable, demande à son ami de préparer sa femme à sa venue. Il craint d’être un « fardeau » pour la jeune mariée.

⁶ « N’écris-je pas de façon magnifique ? » (Skrifwer jag icke ståteligen?) — Une pointe d’humour sarcastique. Sa main est si déformée par la goutte qu’il arrive à peine à former les lettres. Il plaisante sur le fait que son écriture est « magnifique » (ståteligen), alors qu’elle est probablement quasi illisible.

La main heureuse ?

Un livre, un nom, une intuition

J’ai souvent pensé avoir la main heureuse. Pas dans le sens d’une chance aveugle mais plutôt cette sensation que certains objets vous choisissent autant que vous les choisissez. Ce jour-là, un livre m’avait intéressé et je l’avais acheté. La Ferme d’El-Rarbi, Armand de Solignac, publié en 1859. Le récit d’un colon assorti d’une étude sur les mœurs algériennes au XIXe siècle.

Ce livre me réserva une belle surprise.

Sur la page de garde, une inscription manuscrite : Henry Sorensen. Et glissé entre les feuillets, un reçu. Drouot, 21 juillet 1998. Mr Sorensen, à Paris. Quelqu’un avait acheté ce livre vingt-sept ans plus tôt. Un homme qui, ce même jour, avait aussi acquis des ouvrages de Leroy Beaulieu, Tchihatcheff, Vignon, d’autres livres sur l’Algérie coloniale.

Ce nom ne m’était pas inconnu. Les Sørensen, les Kuhlman, les Vigna via les Dunan — cette connexion, je l’avais en tête depuis des années de recherches. Quand j’ai vu ce nom écrit je fus persuadé qu’il s’agissait certainement d’un descendant des mêmes Sørensen. Mais une intuition ne suffit pas.

C’est un hommage publié par La Gazette Drouot en juin 2025 et précisant concernant Henry : « Petit-fils d’un marchand de vin danois. » C’était la confirmation que j’attendais. Henry Sørensen était bien le petit-fils de Sören Peter Sørensen, ce Danois de Skive installé à Alger, fondateur de Sørensen and Co, l’un des plus grands négociants viticoles d’Algérie.

Etiquette d’origine d’une bouteille de « Clos Adelia » de la société Peter Sorensen & Co. Collection personnelle de l’auteur.

Henry Sørensen était né à Alger le 17 novembre 1928. Il est mort à Clamart il n’y a pas si longtemps, le 10 mai 2025, à 96 ans. Entre ces deux dates, une vie d’historien de l’art, de journaliste et de collectionneur.

Son grand-père était un marchand de vin danois installé à Alger. Sa grand-mère, une jeune femme née à Alger d’un père suisse et d’une mère suédoise. Et c’est là que l’histoire commence à devenir étrange.

Sa grand-mère, pour pouvoir se marier à Alger, avait eu besoin d’un tuteur. Elle était orpheline, mineure, sans famille en Algérie. Le tribunal lui en avait désigné un d’office. Un certain Josef Kuhlman…

Page de garde de « La ferme d’El Rarbi » par Armand de Solignac, livre ayant appartenu à Henry Sørensen (1928-2025). Collection personnelle de l’auteur.

On découvrira dans un prochain article les liens qui se tisseront entre les familles Kuhlman, Carraux, Sørensen et Vigna.

Sources : Hommage par Yannick Bapt, La Gazette Drouot, 12 juin 2025. Actes d’état civil Alger 1869–1903. Recherches Etienne Laude / Olivier Pivot, 2021–2025.