L’affaire de Schwedt-sur-l’Oder, 24 septembre 1636

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuleman
« Schweet ». Gravure sur cuivre, 1652. Par Caspar Merian
Introduction

En septembre 1636, la Guerre de Trente Ans (1618-1648) entre dans une phase critique pour la Suède. Depuis la mort de Gustav II Adolf à la bataille de Lützen (novembre 1632), le chancelier Axel Oxenstierna gouverne la politique suédoise en Allemagne en qualité de Légat plénipotentiaire. La Paix de Prague (1635) ayant rallié la plupart des princes protestants allemands à l’Empereur, la Suède se retrouve de plus en plus isolée, mais maintient fermement son emprise sur la Poméranie et le corridor de l’Oder. C’est dans ce contexte que le Feld-maréchal Herman Wrangel, commandant en chef des forces suédoises en Poméranie, cherche à reprendre le contrôle de l’Oder en détruisant les ponts tenus par les forces impériales à Schwedt. Lors de cette opération, le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuleman, alors au service de la Couronne de Suède sous les ordres du Colonel Böhm, est à nouveau mentionné par l’historiographe Chemnitz.

D’après le récit de Borislav Philipp von Chemnitz.
Illustration générée par IA d’après la description de Borislav von Chemnitz.

« En Poméranie, entre-temps, une fortune assez considérable s’était également présentée aux troupes royales suédoises, avec la libération de l’Oder. Le Feld-maréchal Herman Wrangel 1, alors qu’il était en marche vers Stettin, apprit en chemin que le Légat 2, qui n’avait pas prévu son arrivée, avait déjà fait tenter par le Général-Major Dromond 3 une attaque par eau contre le pont ennemi près de Schweet 4, tentative qui avait cependant échoué sans résultat, en raison de la forte résistance que l’ennemi avait opposée depuis ses positions avantageuses. Ce qui le fit presque hésiter sur l’opportunité de reprendre l’entreprise, l’ennemi s’étant rendu par là d’autant plus alerte et vigoureux, voire plus courageux, et un moment favorable, qui compte pour l’essentiel dans ce genre d’entreprises, ayant déjà été manqué. Cependant, comme il était déjà parvenu jusqu’à Löhenitz, il continua sa marche jusqu’à Stettin afin de s’y entretenir avec le Légat.

La cavalerie et les dragons ennemis cantonnés sur la rive sud de l’Oder, croyant que le Feld-maréchal passerait par Stettin pour rejoindre la Poméranie arrière, avaient, à peine remarqué son approche, traversé aussitôt vers la rive de Poméranie arrière. Parmi eux, une compagnie du Régiment de Borgstorff 5 était arrivée à Pyritz 6 pour y percevoir les contributions : laquelle fut attaquée par une troupe royale suédoise qu’y avait envoyée le Légat, dix-huit d’entre eux furent tués, et le Lieutenant-Colonel Milatz 7, avec deux autres officiers et vingt-sept hommes de troupe, ainsi que de beaux chevaux et d’autres bonnes prises, furent amenés à Stettin le 20/30 septembre. Ce mouvement de la cavalerie ennemie depuis Schweet incita d’autant plus les Suédois royaux à tenter une nouvelle fois une attaque simultanée par eau et par terre contre le pont à cet endroit, sans douter d’un heureux dénouement.

En conséquence, le Colonel Böhm et le Lieutenant-Colonel Culeman furent envoyés avec quatre cents mousquetaires dans quatre chalands ou barges plates 8, accompagnés de deux demi-canons 9 et d’autres pièces d’artillerie, en remontant l’Oder ; le Feld-maréchal Wrangel, quant à lui, après s’être renforcé à Stettin de mille mousquetaires et de l’artillerie, continua par terre sa marche vers Schweet, avec la ferme résolution de faire aboutir de vive force son projet sur le pont, d’autant plus facilement qu’en l’absence de la cavalerie ennemie, qui en avait été jusqu’ici comme un rempart, il pouvait plus aisément percer. Mais lorsqu’il arriva, le vingt-quatrième [24 septembre], devant Schweet, il ne trouva, contre toute attente, que des nids vides : les oiseaux s’étaient déjà envolés, seulement quatre heures auparavant le Colonel Rostock 10 avait abandonné toutes les fortifications, au nombre de neuf sur la rive et sur les îlots 11, construites en outre à l’épreuve du canon, levé le pont de bateaux, brûlé l’autre, et s’était enfui en hâte avec ses troupes, quinze cents fantassins, par-delà l’Oder vers les autres troupes, et plus loin encore, jusqu’au-delà de la Warthe 12. »

Une prame. Dessin d’une barge à fond plat par Nicolas Witsen (1671).
Notes

1 Feld-maréchal (Feldmarschall) : grade suprême dans l’armée suédoise. À ne pas confondre avec le « Maréchal de camp » français, grade inférieur.

2 Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), Chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire de la Couronne suédoise en Allemagne depuis 1633, résidant à Stettin.

3 Général-Major Dromond : David Drummond (1593-1638), noble écossais, fils de David Drummond de Belliclon et de Margaret Graham d’Arbenie. Entré au service suédois en 1617 comme lieutenant de la Garde royale, il fut promu colonel du Régiment de Kalmar et anobli le 23 septembre 1627 par Gustav II Adolf, aux côtés des officiers écossais Patrick Ruthven et Alexander Leslie. Promu Général-Major en 1634, il servit en Poméranie sous les ordres d’Oxenstierna. En 1637-1638, il prit et commanda Gartz, sur l’Oder, mais fut blessé et capturé par les forces impériales en février 1638, mourant peu après de ses blessures à Spandau. Son corps fut rapatrié en Suède en 1643 et inhumé à la Riddarholmskyrkan de Stockholm. Son portrait de 1623 est conservé au château de Skokloster, demeure du Feld-maréchal Herman Wrangel.

4 Schweet / Schwedt : Schwedt an der Oder, aujourd’hui dans le Brandebourg (Allemagne), point de passage stratégique sur l’Oder.

5 Régiment de Borgstorff : Régiment de Jacob Burgsdorff [Borgstorff], colonel qui servait dans l’armée suédoise en 1634, actif notamment à Pyritz. Après la Paix de Prague (1635), qui contraignit de nombreux princes protestants allemands à rallier l’Empereur, son régiment passa côté impérial/brandebourgeois, c’est pourquoi il apparaît comme unité ennemie en 1636.

6 Pyritz : Pyrzyce, ville de Poméranie occidentale, aujourd’hui en Pologne.

7 Lieutenant-Colonel Milatz : Capturé à Pyritz par les Suédois le 20/30 septembre 1636. Libéré ou rançonné, il réapparaît en 1638 comme Lieutenant-Colonel au service du Brandebourg, où il se signala par des atrocités : selon l’historien Droysen, il enfermait les bourgeois dans une maison de peste pour extorquer de l’argent, ou faisait battre à mort des femmes enceintes, y compris une noble, à Prenzlau.

8 Chalands ou barges plates (Schalen oder Pramen) : embarcations fluviales à fond plat adaptées à la navigation sur l’Oder.

9 Demi-canons (halbe Cartaunen) : pièces d’artillerie de calibre moyen, tirant des boulets de 12 à 15 livres.

10 Colonel Georg von Rostock (mort en septembre 1637) : Né à Hennersdorf en Silésie, fils de forgeron, carrière ascensionnelle remarquable. Capitaine impérial en 1629, il participa au siège de Mantoue en 1630, commanda un régiment en Silésie en 1631-1632, fut capturé par la Saxe fin 1632 puis libéré par échange en 1633. Cité pour crimes de guerre en 1633. Il commanda les fortifications de Schwedt en 1636 et s’enfuit devant l’avancée de Wrangel, abandonnant neuf ouvrages fortifiés. Il mourut en septembre 1637, exactement un an après les événements décrits ici.

11 Îlots (Holmen) : terme scandinave et allemand désignant les petites îles dans le lit d’un fleuve.

12 Warthe : la Warta, rivière de Pologne occidentale, affluent de l’Oder.

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