Henrik / Heinrich Kuhlman (1639-1720) – deuxième partie

Le chainon manquant …

Pendant longtemps, il me manqua un chaînon essentiel entre la fin de l’histoire de Johan Kuhlman (1600–1649) en Ingrie et la naissance de Heinrich fils à Gadebusch en 1693. Je ne disposais alors que de quelques textes parcellaires, parfois contradictoires, qui se mêlaient confusément à l’histoire des Kuhlman de Finlande. Ce n’est qu’en décembre 2025, avec la découverte de l’acte nobiliaire, que je pus enfin confirmer certains liens et démêler les fils de cette généalogie complexe. Auparavant, en analysant les actes de baptême des fils de Heinrich (1693–1765) à Norrköping, j’avais remarqué qu’un certain Joachim Adolf Kuhlman et une Magdalena de Besche figuraient comme parrain et marraine sur l’acte de baptême de Henrik (1731–1771) — lui-même père de Johan Peter (1767–1839) et grand-père de Josef (1809–1876). J’en avais déduit que Joachim Adolf était vraisemblablement un frère ou un cousin de Heinrich, sans pouvoir aller plus loin. C’est finalement l’ensemble de ces documents, réunis et croisés, qui me permit de comprendre et de reconstituer la véritable filiation.

Heinrich / Henrik Kuhlman naît vers 1639 probablement en Poméranie. Son père, Johan Kuhlman, Lieutenant-Colonel au service de Sa Majesté, décède au début de l’année 1649 alors qu’Heinrich n’a qu’environ huit ou neuf ans. C’est la reine Christine de Suède, fille de Gustave II Adolf et qui régnera de 1632 à 1654 qui, par lettre royale du 20 juillet 1649, accorde conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan défunt le titre de noblesse de la couronne suédoise. Heinrich Kuhlman est ainsi anobli à l’âge d’environ dix ans, en reconnaissance des services militaires rendus par son père. Cet acte fondateur, consigné au Riddarhuset de Stockholm sous le numéro 467 (Adeliga Ätten Kuhlman), constitue le point de départ d’une lignée qui, de la Finlande à Gadebusch et de Gadebusch à Norrköping, traversera les grandes convulsions du XVIIe et du XVIIIe siècle. La quatrième page de cet ensemble de documents précieux nous indique la date de son mariage, le nom de son épouse et l’année de son décès à Gadebusch.

Nous avons évoqué dans une première partie la richesse de son parcours militaire. Avant de s’établir à Gadebusch, Heinrich Kuhlman accomplit en effet un long et remarquable itinéraire, qui le mène de la Finlande aux rivages de la Baltique, puis à Lübeck et enfin au Mecklembourg. Ce sont les archives militaires suédoises du Krigsarkivet et l’étude fondatrice d’Henrik Borgström (Genos, 1953) qui éclairent cette première partie de sa vie, une période jusqu’alors ignorée des généalogies de la famille. C’est à Gadebusch qu’il choisit de s’installer et fonder une famille. Il s’y établit comme bourgeois (Borgare), avant d’accéder successivement aux dignités de Rådman (Conseiller municipal) puis de Bürgermeister (Bourgmestre).

Mariage avec Dorothea Rawen en 1682

Le 31 octobre 1682, il unit sa destinée à celle de Dorothea Rawen, dont il aura trois fils. Deux d’entre eux, Joachim Adolf et Heinrich, traverseront la Baltique et s’établiront comme commerçants à Norrköping, ville industrieuse de la côte est suédoise, perpétuant ainsi les liens ancestraux de la famille avec la couronne suédoise. Le troisième fils, Johan, né à Wismar, choisira la voie des armes et servira avec distinction dans la cavalerie suédoise, participant même, ironie du destin, au célèbre siège de Gadebusch en 1712, cette ville où son père régnait en maître civil.

Acte de mariage de Henrik Kuhlman et Dorothea Rawen le 31 octobre 1682 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.
Henrik / Heinrich Kuhlman décède à Gadebusch le 6 juin 1720

Heinrich Kuhlman décède le 6 juin 1720 à Gadebusch. Son acte de sépulture, conservé dans le registre Bestattungen 1719–1732 (Bild 106) des Archives ecclésiastiques de l’Église luthérienne d’Allemagne du Nord, clôt la page d’un homme dont le destin résume à lui seul les grandes migrations et transformations de l’espace balto-germanique à l’aube du XVIIIe siècle.

Acte de décès de Heinrich Kuhlman le 6 juin 1720, archives ecclésiastiques de l’Eglise luthérienne d’Allemagne du Nord.
Extrait d’une feuille de l’acte nobiliaire de la famille Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Note sur l’année de naissance (~1640 et non 1649)

L’année de naissance de Henrik est incertaine. La date de 1649 qui figure dans le Tab. 1 du Riddarhuset correspond à l’année de l’ennoblissement, accordé conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan décédé et non à une naissance. Si Gerhard Henrik était né en 1649 ou 1650, il n’aurait eu que 11 à 12 ans lors de son enrôlement comme enseigne en 1661 ce qui, même pour l’époque, paraît impossible. Une naissance vers ~1640 est nettement plus cohérente avec sa carrière militaire documentée, et ferait de lui un homme de 21 ans lors de son enrôlement. Cette date reste à confirmer par les archives.

Les trois fils de Heinrich Kuhlman et Dorothea Rawen

1. Joachim Adolf Kuhlman, né le 7 août 1687 à Gadebusch.

Acte de baptême de Joachim Adolf, fils de Henrik et Dorothea le 7 aout 1693 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.

2. Heinrich Kuhlman fils, né le 4 novembre 1693 à Gadebusch

Registre des naissances, famille Heinrich (Hein) Kuhlman et Dorothea Rawen. Archives paroissiales de Gadebusch.

Heinrich est le père de Henrik (1731-1765) et Johan Kuhlman (1738-1806), l’homme d’affaires et mécène de Norrköping.

3. Johan Kuhlman, né à Wismar, officier militaire

Heinrich et Dorothea eurent également un troisième fils, prénommé Johan, qui vécut jusqu’à un âge avancé et accomplit une longue et remarquable carrière militaire. Sa date de naissance précise demeure inconnue à ce jour ; elle est estimée aux alentours de 1690, vraisemblablement à Wismar, port hanséatique alors sous administration suédoise depuis le traité de Westphalie (1648), et dont la proximité avec Gadebusch, distante d’une vingtaine de kilomètres seulement, rend la naissance plausible dans ce contexte familial. Johan Kuhlman décède le 5 avril 1757 à Stockholm, au terme d’une vie entièrement consacrée au service des armes. Sa carrière militaire, riche en campagnes et en distinctions, fera l’objet d’un chapitre distinct.

Heinrich, maire de Gadebusch.

L’ascension civique d’Heinrich Kuhlman est attestée par les registres paroissiaux de la ville. Les Kirchliche Nachrichten de 1703 à 1719 mentionnent son nom à plusieurs reprises, associé à des dons de cierges de deuil (Traner Lichter) à l’église, une pratique caractéristique des notables de l’époque luthérienne, par laquelle un homme de rang affirmait publiquement sa piété et sa place au sein de la communauté. Ces entrées, modestes dans leur contenu, n’en constituent pas moins la seule preuve documentaire tangible de sa fonction de Bürgermeister : c’est là, dans la sobriété de ces lignes comptables, que son titre apparaît noir sur blanc, gravé dans l’encre des registres d’église de Gadebusch.

Ces passages appartiennent aux Kirchliche Nachrichten, les « nouvelles ecclésiastiques » de Gadebusch, registres dans lesquels le pasteur consignait la vie religieuse et sociale de la paroisse. Ils enregistrent des dons de Traner Lichter (cierges de deuil) offerts à l’église par les notables de la ville, pratique typique de l’élite bourgeoise luthérienne du XVIIIe siècle : en faisant don de cierges lors des offices funèbres, un homme de rang affirmait publiquement sa piété, sa générosité et son appartenance à la communauté paroissiale. Ce geste, à la fois dévotionnel et social, constituait une forme de représentation codifiée du pouvoir local. Deux détails retiennent particulièrement l’attention. D’une part, Heinrich Kuhlman y est mentionné à plusieurs reprises sur une période s’étendant de 1703 à 1719, ce qui témoigne d’une présence durable et reconnue au sein de la communauté. D’autre part, son épouse Dorothea Rawen y apparaît elle-même sous le titre de Bürgermeisterin, la forme féminine du titre de Bourgmestre, attribuée à l’épouse du premier magistrat. Ces deux éléments conjugués confirment solidement le statut d’Heinrich Kuhlman comme premier magistrat de Gadebusch.

Extraits des nouvelles paroissiales (Kirchliche Nachrichten) de Gadebusch pour les années 1703-1719 :

Page 4 : « Le 22 mai : 2 cierges de deuil [offerts] par Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »

Page 9 : « En l’an 1709, le 26 mars : de la part de Son Honneur Madame la Bourgmesterin Kuhlman, 2 cierges de deuil… » . Ici le titre est au féminin — il s’agit donc de Dorothea Rawen, l’épouse d’Heinrich, désignée par le titre de son mari.

Page 5 : « [Ditto] Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »
« Dito » signifie qu’il s’agit du même donateur que mentionné à la ligne précédente, une formule d’abréviation courante dans ces registres.

Le Maitre de Haga

L’Enigme Vegult, un mystère encore non élucidé…

Avec cet article j’entame la rédaction d’une autre histoire parallèle à celle des Kuhlman. Une longue Saga dont la principale enigme, l’origine exacte d’un personnage mystérieux, arrivé à Christiania (Oslo) vers 1786 et grand-père d’Augusta Wilhemina Maklin, première épouse de Josef Kuhlman et mère de Sigurd…

Au printemps 1791, Johan Kuhlman prit sa plume et écrivit à son vieil ami Gjörwell (1), Bibliothécaire du Roi à Stockholm, une lettre en apparence anodine :

« Monsieur le Maître de Cavalerie de Haga m’a fait parvenir un dessin de la cave à glace, comme je le voulais. Mes relations avec lui sont très bonnes ! »

Il n’en dit pas plus. Le dessin avait voyagé de main en main — passé, dit-il, par un intermédiaire, puis par son ami le professeur Lidén, avant d’atterrir sur son bureau de Norrköping. L’auteur demeurait, lui, à l’autre bout du pays, dans le vieux quartier de Haga. Mais de quel Haga s’agissait-il ?

Lettre de Johan Kuhlman à Carl Christopher Gjörwell, 18 avril 1791. Archives Royales de Suède.

Il existait alors deux « Haga » en Suède. Celui de Stockholm d’abord — ce parc royal où le roi Gustave III, grand francophile, faisait édifier un palais monumental sous la direction d’un architecte français, Louis-Jean Desprez. Et puis celui de Göteborg — le plus vieux quartier de la ville, fondé en 1648, avec ses ruelles pavées et ses maisons en bois, à l’écart du fracas du port. C’est là, au numéro 35 de la rue Kyrkogatan, qu’une famille française avait élu domicile quelques mois plus tôt.

L’homme s’appelait Vegult. C’est ainsi, en tout cas, qu’on le nommait en Suède. Son vrai nom était « de Vigeuil » ou « du Vigueil », plus exactement : une vieille seigneurie du Limousin, mentionnée dans les armoriaux du royaume de France comme le titre des Aubert, une lignée noble aujourd’hui oubliée. La légende familiale le prétendait Marquis et il était un ancien écuyer du Roi Louis XVI et catholique de surcroit émigré dans un pays luthérien, ce qui, en soi, constituait une forme de singularité qu’on ne peut ignorer.

Il était arrivé de France vers 1787, ou peut-être avant, avec son épouse, quelques caisses et des portraits familiaux de ses parents, certainement. En France, quelque chose s’était brisé. Mais quoi exactement ? Il n’en parlait pas.

Ce qu’on savait de lui, c’est qu’il avait été maître d’armes à Christiania (Oslo), qu’il était proche de Karl von Hessen-Cassel (2), le gouverneur de Norvège, professeur de français et peintre de portraits miniatures à ses heures. Un homme aux talents multiples, qui lui avait permis de toujours rebondir.

Était-ce lui, le mystérieux Maître de dessin de Haga ?

Il faut bien l’avouer : rien ne permet de l’attester si ce n’est ma propre intuition. L’hypothèse est cependant tentante — peut-être trop. Vegult vivait bien dans le quartier Haga de Göteborg au moment précis où Kuhlman reçut ce dessin. Il peignait, il dessinait, il enseignait. Et le professeur Lidén — l’intermédiaire mentionné dans la lettre — était le plus proche des amis de Johan, celui qu’il allait voir à Lida en calèche sur la route de Rödmossen, celui dont il parlait avec une affection particulière. Que Lidén ait croisé un maitre d’armes et artiste français à Göteborg et songé à en parler à son ami de Norrköping : rien de plus naturel, dans ce réseau de lettrés et de curieux qui tissaient alors la vie intellectuelle de la Suède gustavienne. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Elle a la solidité de la chronologie mais pas encore la certitude d’une archive.

Ce qui est sûr, c’est que trois ans après cette lettre mystérieuse, en octobre 1794, un Français répondant au nom de Vegult arriva à Norrköping. Il prit une chambre chez le Directeur des Postes, proposa ses services comme professeur de français et peintre de portraits. Dans ses bagages, toujours ces tableaux : un homme à la perruque blanche et à la cape cramoisie — son père, disait-on — une femme aux boucles légères et au regard tranquille, un inconnu à la perruque sombre, et un jeune homme au crâne rasé qui fixait le regard avec une intensité que le temps n’avait pas effacée. Des visages venus d’une France qu’il ne reverrait probablement jamais.

Les portraits des de Vigueil. Collection personnelle de l’auteur.

Johan Kuhlman parlait le français. Sa bibliothèque de plus de mille volumes, son cercle d’amis cultivés, ses liens avec Gjörwell et Lidén, sa fascination pour les idées des Lumières — tout cela faisait de lui un homme à qui l’on pouvait parler sans traducteur, et peut-être sans masque. Est-ce que le nom — du Vigueil, une vieille seigneurie du Limousin — lui dit quelque chose ? Est-ce que l’accent, les manières, les portraits sur les murs de cet homme éveillèrent sa curiosité ? Je cherche encore à pouvoir le confirmer. Car ces portraits ont traversé le temps jusqu’à nous…

Ils se croisèrent à Norrköping, c’est certain. Peut-être se connurent-ils déjà.

Ce que Johan Kuhlman ne pouvait pas savoir, ce soir-là, c’est que la fille de cet homme — Louise Marie, élevée dans les années difficiles qui suivirent par son épouse Charlotte — épouserait un jour un Maklin. Que leur fille Augusta deviendrait la première épouse de son neveu Joseph. Que par ce chemin imprévisible, une famille française en errance, loin de ses racines désormais, traverserait deux siècles et trois continents pour finir par se mêler au nom Kuhlman.

Mais cela, c’est une autre histoire. Ou plutôt : c’est la même.

(1) Carl Christoffer Gjörwell, né le 10 février 1731 à Landskrona, mort le 26 août 1811 à Stockholm, est un homme de presse, éditorialiste, bibliothécaire et auteur de psaumes suédois. Bibliothécaire du roi, il est l’éditeur, à partir de 1755, du Mercure suédois, premier journal critique de son époque

(2) Charles de Hesse-Cassel, landgrave de Hesse-Cassel, né le 19 décembre 1744 à Cassel et mort le 17 août 1836 au château de Louisenlund à Güby, est un prince allemand de la maison de Hesse, beau-frère de Christian VII de Danemark et gouverneur de la couronne danoise dans les duchés. Charles de Hesse-Cassel est le deuxième fils survivant du futur landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel et de son épouse, née princesse Marie de Hanovre (fille du roi George II de Grande-Bretagne). Frédéric II se convertit en 1747 à la foi catholique ce qui éloigne de lui son épouse demeurée protestante. Charles et ses frères sont éloignés de leur père, puis élevés par leur tante maternelle, Louise, reine du Danemark; mais elle meurt en 1751. Le prince Charles reste au Danemark, puis il devient en 1768 le successeur du comte von Dehn, comme gouverneur des duchés du Schleswig et du Holstein provinces en majorité germanophones qui appartenaient personnellement à la couronne du Danemark. Il réside au château de Gottorf. Le prince Charles épouse, le 30 août 1766, au château de Christiansborg la princesse Louise de Danemark, fille du roi Frédéric V. Il achète en 1768 le manoir et le village de Rumpenheim en Hesse qu’il agrandit en 1771 pour en faire un grand château, celui de Rumpenheim, ainsi que le domaine de Gereby en 1790, puis en 1807 les terres de Schlei et de Schwansen dans le Schleswig. Il hérite aussi du château de Panker. Le prince Charles de Hesse-Cassel devient landgrave de Hesse-Cassel le 25 janvier 1805, son frère aîné, qui était revenu en Hesse-Cassel en 1785, étant devenu prince-électeur. Il nomme son château de Louisenlund, dans le duché de Schleswig en l’honneur de son épouse, où il termine ses jours.

A la recherche de Rödmossen (1/4)

l’enigme
Dessin d’après Pehr Hörberg.

Johan Kuhlman (1738 – 1806), Citoyen et marchand de Norrköping, possédait une propriété sur Drottninggatan avec un pignon donnant sur Skolgatan. Cette propriété fut détruite lors de l’incendie de la ville en 1822. Johan Kuhlman s’intéressait à la littérature et à l’érudition. Dans la « Kuhlmanska gården », un cercle de personnes partageant les mêmes idées se réunissait autour de lui notamment le navigateur de la Compagnie des Indes Orientales Christoffer Henrik Braad, le peintre Pehr Hörberg et l’historien et professeur Johan Henrik Lidén, afin de cultiver des intérêts communs et de discuter des questions culturelles de l’époque. L’été, le cercle se réunissait plutôt dans la maison de campagne de Kuhlman, Rödmossen, à Kolmården. Un livre d’or de cette maison est conservé dans les archives de la ville de Norrköping. Les invités de Johan Kuhlman y ont écrit des vers, des pensées et leurs autographes. Le livre contient également une carte et quelques dessins.

Première page du livre d’Or de Rödmossen.

Retrouver l’emplacement de Rödmossen ne fut pas de tout repos. Il y a en effet plusieurs lieux en Suède portant ce même nom dont un dans la banlieue de Stockholm et j’ai longtemps pensé que ce lieu était le bon. C’est en traduisant le livre de Hjalmar Lundgren « Kuhlmans, Pastel d’un Empire Bourgeois » (Lundgren, Kuhlmans ; Pasteller från den borgeliga empiren , 1917), écrit en 1917, que je fus mis enfin sur la bonne piste. Lundgren y décrit, sous forme de roman léger, le quotidien de Johan Kuhlman entre sa ville de Norrköping avec ses amis et sa propriété de Rödmossen.

Un soir, il rejoint, après avoir travaillé toute la journée, sa ferme de Rödmossen, dans la paroisse de Qvilinge. Sur la route il laisse à droite après la sortie de la ville, Herstaberg, la vieille ferme des De Falck, puis longe bientôt le lac et entouré de peupliers bourdonnants et passe devant le vieux manoir des Ribbings à Loddby. Après la forêt à gauche, on aperçoit déjà la propriété de Lida et, comme toujours, il pensera à son ami vénéré et malade resté chez lui à Drottninggatan, Johan Henric Lidén. Puis la calèche roule sur la route en pente douce vers Åby, monte la courte élévation vers l’auberge, où l’aubergiste Glad se tient là au carrefour et lui tire son chapeau avec la plus profonde dévotion, et continue à travers la forêt sur les pentes de Kolmård...

Puis, c’est en étudiant deux documents intéressants que je compris où était localisée la maison de campagne de Johan et Margaretha. La lecture d’un rapport officiel de fouilles archéologiques préventives (1), commandé par l’agence suédoise des transports dans le cadre de la planification de la ligne ferroviaire à grande vitesse Ostlänken, devant relier Stockholm à Göteborg via Norrköping et Linköping présentait moult détails intéressants dont la mention d’une carte de la propriété et datant de 1791. Un autre document, l’encyclopédie historique et géographique de l’Östergötland (2), publiée à Stockholm en 1917 par l’érudit Anton Ridderstad décrit la province de l’Östergötland avec ses villes, ses paroisses rurales et toutes ses propriétés. Ridderstad y recense, paroisse par paroisse et domaine par domaine, toute la géographie, l’histoire, les familles nobles, les légendes et les traditions de la province. C’est une source primaire de référence pour qui veut comprendre l’Östergötland d’antan. Ce volume couvre notamment le comté de Bråbo — dans lequel se trouve la paroisse de Kvillinge, où est localisée Rödmossen.

J’avais à présent toutes les informations pour préparer enfin cette visite de Rödmossen, prévue à l’été 2022. Le chemin se dessinait enfin et nous allions pouvoir remonter le temps afin de trouver l’endroit où les Kuhlman passaient tous leurs étés à la fin du XVIIIe siècle. Mais que restait-il des lieux ? Qu’allions-nous pouvoir trouver comme restes de cette époque lointaine. Le GPS nous emmena à l’orée du bois, là où un hôtel de luxe moderne s’était installé depuis quelques années. L’adresse indiquait « Rödmossen » mais ce n’était pas Rödmossen car je ne reconnaissait pas les lieux… Il fallut laisser la voiture et parcourir encore environ deux kilomètres et six cent mètres restant à pied dans la forêt. Le chemin passait sous la route et, je le savais, la propriété allait se présenter à nous un peu plus loin, sur la gauche et après la fourche.

Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE
Rödmossen, juillet 2022. Etienne LAUDE

La suite dans un prochain numéro…

(1) Pia Nilsson et al., Ostlänken – Delsträckan kolmårdsbranten till länsgränsen (Östergötland–Södermanland), Rapport 2015:2, Riksantikvarieämbetet UV / Statens Historiska Museer, Linköping, 20 janvier 2015.

(2) Anton Ridderstad, Östergötlands Beskrivning med dess städer samt landsbygdens socknar och alla egendomar, Tome II, Première partie, P. A. Norstedt & Söners Förlag, Stockholm, 1917.

Josef ou Joseph ?

L’orthographe correcte du prénom du futur Consul Général de Suède et Norvège était-elle Josef (en Suédois) ou Joseph (en Français) ? Quelle importance me direz-vous et pourquoi cet article inutile ?

Certains registres le mentionnent avec l’orthographe suédoise, d’autres française, mais c’est l’acte de naissance qui nous apporte la réponse. Ses parents, Johan Peter (1767-1839) et Inga Näsbom (1776-1852), avaient choisi Joseph.

Registre des naissances, Stockholm le 2 janvier 1809.

Naissance : jour 2 janvier 1809 – Père : Kamerareren Johan Peter Kuhlman, né 1767 – Mère : Inga Näsbom, 22 ans (erreur dans le registre il faut lire 32 ans) – Enfant : Joseph [Kuhlman] – Parrains/marraines : Groshandlare [négociant] Dan Schloss, Johan Bolander, Anna Lundström (?), Fru Christina Jyrwald.

En Suède à cette époque, Josef est la forme courante dans les registres paroissiaux suédophones. L’utilisation de Joseph (avec le ph) dans ce registre de 1809 est notable car elle souligne une influence de langue française, pratiquée de longue date dans la famille, voire wallonne (via la famille de Besche que j’évoquerais prochainement). Le choix de « Joseph » (et non Josef) pour nommer son fils en 1809 pourrait refléter la conscience de l’héritage wallon/français de la famille Kuhlman — les De Besche étant d’origine wallonne francophone établis en Suède depuis le XVIIe siècle.

Les registres officiels Suédois utiliseront toujours la forme telle que déclarée sur l’acte de naissance, comme sur ce recensement de 1825 ou encore ce registre des diplomates édité en 1909.

Liste des Consuls et Consuls Généraux à Alger de 1729 à 1907. Source « Kommerskollegium och Riksens Ständers Manufaktur Kontor samt Konsulstaten » édité en 1907.

Bien sûr dans les registres français, tels que celui d’Alger lors de son mariage avec Marie Pauline Carraux, le 22 septembre 1862 il est écrit Joseph, le prénom de son père était même orthographié « Jean Pierre » au lieu de Johan Peter.

Mais cela n’empêchait pas Joseph de signer lui-même Josef comme le montre cette lettre écrite à sa sœur, en français de surcroît, en 1866.

Extrait d’une lettre de Josef Kuhlman à sa sœur Ingeborg vivant à Norrköping et datée d’Alger le 26 juin 1866. Archives Royales de Suède.

De même dans ses nombreux articles publiés dans les journaux Suèdois de l’époque, il utilisera toujours la forme suédoise de son prénom. Avec un f…

Journal « Sundsvallsposten, le 11 novembre 1875.

Curieux cette habitude d’écrire en français à des membres de sa famille proche tout en privilégiant l’orthographe Suédoise de son prénom, comme une hésitation entre deux nationalités. Ou représentait-il tout naturellement une synthèse entre deux histoires, deux cultures ?

J’utiliserai donc la forme « Josef » comme semblait le souhaiter mon arrière-arrière-arrière grand-père…

Au 12 rue de la Licorne …

Le Consulat de Suède à Alger jusqu’en 1847.

Le consulat de Suède à Alger des origines à 1847. Dessin généré par IA à partir des descriptions sources.

Au cours de mes recherches sur les diverses propriétés qui abritaient le Consulat de Suède, je me suis intéressé à la maison qui faisait office de Consulat à Alger. Les autres propriétés étaient plus des résidences de campagne des Consuls et situées sur les hauteurs d’Alger (voir par ailleurs). Le bâtiment officiel de ce que l’on appelait « le Consulat de Suède » était situé pendant toute la mandature du consul Johan Fredrik Schultze (et peut-être avant) au 12 rue de la Licorne, faisant face à la mer et pratiquement en face du phare. A partir d’une date comprise entre avril 1847 et 1851, la date précise reste encore à déterminer, la maison n’abrita plus la chancellerie du Consulat. On trouve une publication dans le journal l’Akhbar datée de 1851 indiquant sa localisation dans la rue d’Isly.

J’ai pu retrouver l’acte de vente de la maison et publié le 29 juin 1851 dans le journal l’Akhbar qui donne beaucoup de précisions quant à la localisation et la constitution de la maison.

Annonce de la vente du consulat de Suède (et du consulat d’Espagne) par le journal l’Akhbar le 29 juin 1851. Source Gallica-BNF.

Le bâtiment était situé au n° 12 de la Rue de la Licorne, à l’angle de la Rue Macaron, dans le quartier de la Marine (Basse-Ville) d’Alger. Implanté à proximité immédiate du front de mer et du port, il occupait une position stratégique dans la capitale coloniale d’Alger en 1851. La propriété se situait à l’angle de la Rue Macaron sur le front de mer et la rue de la Licorne où se trouvait l’entrée principale. La maison était mitoyenne avec le n°14 qui abritait le consulat d’Espagne. A l’ouest se trouvait la de Dame Veuve Blanc.

La maison était de plan carré (16,7 m × 16,7 m avec une surface au sol de 280 m² environ et organisée autour d’une cour centrale à ciel ouvert, selon le modèle typique de l’architecture domestique mauresque ottomane d’Alger. Le bâtiment comprenait un rez-de-chaussée à usage commercial et administratif, un premier étage à usage résidentiel, un deuxième étage également à usage résidentiel et couronné d’une terrasse plate. La façade extérieure était probablement traitée avec une grande sobriété, caractéristique de l’architecture algéroise : des murs blanchis à la chaux, une absence d’ornements extérieurs apparents, un toit-terrasse plat avec des acrotères carrés en pierre.

Rez-de-Chaussée :

Le rez-de-chaussée s’organisait, toujours d’après la description, autour d’une cour centrale pavée entourée d’un périmètre dallé (sol pavé à motif losangé). Faisant ouverture vers la rue Macaron, se trouvaient trois magasins avec arcs et cintres ouverts sur la rue. Dans le prolongement des magasins, on trouvait une petite buanderie dans l’angle nord-ouest avec une ouverture sur l’intérieur donnant accès à un puits et une citerne. Quant au reste du rez-de-chaussée, sachant que la maison abritait la chancellerie du consulat, il devait bien y avoir des bureaux ! Même si ceux-ci, curieusement, ne sont pas mentionnés dans l’annonce. J’ai donc imaginé deux pièces mitoyennes adossées au mur Sud, avec ouvertures vers la cour centrale. L’entrée de la maison donnait à l’Est sur la Rue de la Licorne. Elle était constituée d’un vestibule avec arc outrepassé ornemental donnant accès à la cour surmontée d’une douera. J’ai enfin imaginé l’escalier principal dans l’angle Sud-Est mais c’est une supposition.

Premier Étage

Le premier étage devait être le principal lieu de vie de cette belle maison mauresque. Il s’articulait autour d’une cour centrale dallée en marbre entourée d’une galerie en arcades sur les quatre côtés avec colonnes en pierre à chapiteaux sculptés et des arcs outrepassés entre les colonnes. On y trouvait quatre appartements. Un avec vue sur la mer et donc donnant sur la Rue Macaron, avec fenêtres à moucharabiehs, un à l’est, l’aile donnant sur la Rue de la Licorne, avec une Douéra en encorbellement au-dessus de la rue. L’appartement Sud, aile sur mur mitoyen, n’avait pas de fenêtres extérieures devait probablement être le plus modeste tout comme celui orienté à l’ouest avec une façade aveugle.
Une douera est une pièce en encorbellement soutenue par des corbeaux sculptés, avec moucharabiehs (claustra en bois sculpté) assurant le filtrage de la lumière et la ventilation.

Deuxième Étage :

Le deuxième étage reproduisait exactement le plan du premier étage, avec les mêmes quatre appartements et une galerie en arcades mais cette fois-ci entourant un vide sur la cour centrale du premier étage. Depuis cet étage on peut imaginer un escalier sur la terrasse plate sur le toit.

La maison offrait une belle vue sur l’amirauté et le phare d’Alger. Henri Klein dans sa revue « les feuillets d’El-Djezaïr » (1) publiée en 1929, présente un tableau dont le nom du peintre n’est pas précisé mais intitulé « le phare, vu du consulat de Suède » :

Peut-être s’agissait-il tout simplement de Kenney Bowen-Schultze, épouse du Consul de Suède Johan Fredrik Schultze, de 1829 à 1847 ?

Lire l’article « Madame Schultze« .

(1) Quelques gravures évocatrices du passé : sites, scènes, portraits et autres sujets. In: Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 11, Sites, scènes, portraits et autres sujets. pp. 1-56.