Le testament de Heindrich

Le 24 septembre 1765, à l’âge de 71 ans, Heindrich Kuhlman, né à Gadebusch en 1693 en Allemagne du nord, meurt à Norrköping. Avec son frère Joachim Adolph (vers 1690-1741) il fut un des premiers « Borgare » (1) de Norrköping ayant reçu une patente de marchand après la destruction de la ville par la flotte Russe pendant l’été 1719.

Registre des actes de décès de Norrköping pour l’année 1765. Archives de Norrköping.

Deux semaines plus tard, la famille est réunie dans la maison du défunt en présence des échevins du tribunal de l’Hôtel de Ville afin de dresser, conformément à la loi, l’inventaire et d’estimer la succession. Le procès verbal de la séance est conservé aux archives municipales de Norrköping et l’analyse de ce document de 26 pages est intéressant pour mesurer l’étendue de sa fortune à la fin de sa vie. Je ne présenterai ici que quelques pages caractéristiques.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – première page.

Procès verbal, ouverture de l’inventaire

Ce jour, le 8 octobre de l’année 1765, se sont réunis des députés du tribunal de l’Hôtel de Ville (Rådhusrätten : juridiction municipale) dans la maison du défunt marchand Hinric Kuhlman, afin de dresser conformément à la loi l’inventaire et d’estimer la succession (qwarlåtenskap : « biens laissés par le défunt ») telle qu’elle a été trouvée au moment du décès.
Participent à cette succession les enfants du marchand Kuhlman :
– du premier mariage, les fils, les marchands Hinric Kuhlman et Johan Kuhlman ;
– du dernier mariage, les filles : Mademoiselles Christina Charlotta Kuhlman, dans sa 16e année (c’est-à-dire âgée de 15 ans), Sophia Elisabet dans sa 14e, Anna Maria dans sa 13e, et Sara Margareta dans sa 10e année, toutes présentes.
Sont également présents :
– le grand-père maternel des filles, le bourgmestre, le noble et très honorable Monsieur Petter Mortensson ;
– ainsi que le marchand Hans Ekhoff, afin qu’en cette occasion ils veillent aux droits des filles mineures.

Scellés, inventaire de l’étal, découverte d’une « disposition »

Au moment du décès, à la demande des personnes concernées, le bureau du défunt (birau/byrå : meuble de bureau, secrétaire, commode à tiroirs) a été mis sous scellés officiels. En revanche, l’étal de rue n’a pas été scellé en raison du marché imminent le 2 de ce mois; il a été, en présence des fils majeurs, de Monsieur le bourgmestre Mortensson et de Monsieur Hans Ekhoff, inventorié, les biens estimés, puis remis au marchand Johan Kuhlman pour qu’il en rende compte. On a ensuite ouvert le bureau et l’armoire, ainsi que chaque tiroir séparément et les papiers ont été examinés. Dans l’un des tiroirs, on a trouvé une disposition rédigée de la main du défunt, qui a été lue à voix haute. Le texte de cette disposition est ensuite donné en allemand.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – Troisième page, son testament écrit en langue Allemande. Notez sa signature « Hindr.Kuhlman ».

Testament manuscrit en allemand

Je ne laisse pas « beaucoup » de biens au regard de pertes diverses indiquées par mes comptes), mais souhaite malgré tout déclarer fidèlement ce qui suit :
1) Mon corps devra être conduit à mon lieu de repos avec la plus grande sobriété.
2) Pour mes héritiers mineurs, je désigne comme tuteurs légaux mon beau-frère Jonas Braune et mon fils Johan. J’espère qu’ils administreront cette tutelle de manière à pouvoir en répondre devant Dieu et devant les hommes. Toutefois, ils ne devront rien entreprendre sans l’approbation de mon beau-père Monsieur le bourgmestre Petter Mortensson.
Dès après mon enterrement, ma boutique devra être inventoriée par Monsieur Hans Ekhoff et remis sans délai à mon fils Johan afin qu’il procède aux règlements.
3) Mon fils Johan devra veiller à ce que les créances soient recouvrées au plus vite, afin que mes créanciers soient, autant que possible, payés en temps utile, et payés intégralement et ce jusqu’au dernier sou, afin que je puisse, en homme honnête, reposer dans ma tombe.
4) Ma maison, avec ses bâtiments et pièces tels qu’ils figurent dans l’inventaire de l’an 1761, et en plus un bâtiment construit depuis, devra revenir à mon fils Johan pour une valeur de 16 000 dalers en monnaie de cuivre.
5) Mon fils Johan devra aussi conserver pendant deux ans, sans intérêt, l’héritage de mes quatre filles, à la fois du côté paternel et maternel. En contrepartie, il devra pendant ce temps les entretenir (nourriture, boisson, vêtements et toutes nécessités). Il devra surtout veiller à ce qu’elles soient élevées dans la crainte de Dieu et des vertus chrétiennes ; il devra tenir fidèlement cet engagement.
6) Si, durant la période mentionnée, l’un des enfants venait à se marier, il devra, dans les six mois suivant le mariage, verser à la personne concernée sa part d’héritage.
7) Ma part dans la filature de tabac devra revenir à mes quatre filles selon l’inventaire, en l’intégrant à leur part d’héritage. Le bénéfice de gestion qui resterait pendant ces deux ans devra aussi revenir à mon fils Johan, afin qu’il puisse au mieux entretenir ses sœurs.
8) Mon tissu/rideau en damas (damaste : damas, étoffe) avec ce qui lui appartient, ira à ma fille aînée Christi Lotta (Christina Charlotta).
9) Je ne souhaite pas que mes biens (argent, bijoux, literie, linge, etc.) soient vendus en vente aux enchères. Mes six enfants pourront se les partager par tirage au sort. Ce qui ne serait pas utile pourra, si nécessaire, être mis en vente lors d’une autre enchère.
Signature : Hindr: Kuhlman.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – cinquième page, c’est le début de l’inventaire.

Intégration de la disposition et reprise de l’inventaire.

Les fils majeurs, ainsi que le grand-père maternel des filles, Monsieur le bourgmestre Mortensson, ont estimé que cette disposition devait être suivie ; elle est donc insérée dans le présent acte d’inventaire. Cependant, comme le tuteur désigné par le père pour les filles, le capitaine de navigation Jonas Braune est en voyage maritime à l’étranger, on n’a, pour cette fois, examiné que l’armoire et le bureau d’écriture; les livres de compte ont été laissés à Monsieur Johan Kuhlman, afin que la poursuite de l’inventaire puisse être effectuée une fois les livres fermés.
Année 1766, le 4 mars, l’inventaire après décès suit.

Argent comptant — transcription uniformisée (daler/öre)

Contante Penningar (argent comptant / espèces). Montants en daler kopparmynt (unité comptable). Lecture des montants : a:b signifie a daler b öre (ici, on utilise 1 daler = 32 öre).

1 médaille d’or de 11 ducats (à 36) — 396 daler 0 öre

5 ducats specie (à 36) — 180 daler 0 öre

½ ducat (½ dudit) — 18 daler 0 öre

1 médaille du roi Charles XI, 5 3/8 lod (lod : ancienne unité de poids ; ≈ 71,4 g si l’on retient 1 lod ≈ 13,28 g) à 9 — 48 daler 0 öre

1 pièce « carrée » — 4 daler 16 öre

1 pièce danoise de 2 marks — 4 daler 16 öre

2 riksdaler d’un mark — 4 daler 16 öre

5 pièces de 12 styfver (petites pièces) — 5 daler 0 öre

1 double couronne danoise — 15 daler 0 öre

1 klipping (type de pièce) — 2 daler 16 öre

1 decatoun (type de pièce) — 18 daler 0 öre

1 petite médaille « avec cœur » — 6 daler 0 öre

2 petites (diverses) — 6 daler 0 öre

2 riksdaler à 17 16/— — 35 daler 0 öre

1 demi (ditto) — 13 daler 4 öre

[illisible]

2 roubles à 15 — 30 daler 0 öre

1 quart (ditto) — 3 daler 24 öre

1 « Gjörtz R:r » — 9 daler 0 öre

4 pièces (ditto) — 18 daler 0 öre

6 caroliner à 2 8/— — 13 daler 16 öre

[illisible]

Estimation « aujourd’hui » de 5 éléments significatifs (ordre de grandeur)

  1. Médaille d’or “11 ducats” : 11 × 3,49 g ≈ 38,4 g d’or → 38,4 × 135≈ 5 200 €
  2. 5 ducats specie : 5 × 3,49 g ≈ 17,45 g d’or → 17,45 × 135 ≈ 2 355 €
  3. Maison / bien immobilier (testament : 16 000 daler) : 16 000 × 13 ≈ 208 000 €
  4. Part de navire (Skieppsdelar) — skuta “Die Glückliche Wiederkunft” : 4 000 daler : 4 000 × 13 ≈ 52 000 €
  5. Part de navire (Skieppsdelar) — galeas “Hedvig Beata” : 3 000 daler : 3 000 × 13 ≈ 39 000 €

Créanciers et débiteurs — liste (lecture partielle)

Débiteurs / créances à recouvrer (extraits)
Nom / mention Montant Note
Allander 145:-
Adelvård & Waststen 54:24
Mademoiselle Axborg 3:4
Carl Gyst. Ahlm 34:32
Controleur Björkman 40:-
Gottfried Björkman 155:20
Brasko 85:24
Actuarien Björkman 204:-
Maria Allard 13:28
Bangell 22:-
Madame Bonhoff 19:-
Inspector Burdelius 20:-
Inspector Callwagen 7:4
Eric Callwagen 35:8
Dan. Dahlgren 15:-
Neja Ekström 20:-
Casper Engren 19:16
Major Gyllenhammar 17:28
Axel Gullin 11:16
Lieutenant Hyckert 16:-
Petter Houbbert 9:-
Comminister Hult 23:-
Adjuncten Hallberg 52:-
Magister Kronstrand 19:16
Guldsmed L. Riberg 53:8
Consuln Richter 36:16
Inspector Fagnell 483:5
Doctor Sivers 25:4
Cornett Schöneidau 41:6
Commissarien Törling 17:4
Inspector Widman 214:-
Koppar Wahlberg 15:- et 60:20
(La série complète des pages “Fordringar” est plus longue ;
Créanciers / paiements (“Betalt til …”) — extraits
Mention Montant Note
Betalt til Hinric Kuhlman junior 1114:8
Dito til Johan Kuhlman 390:20
Juveleraren Eric Stenbom 65:-
Dito Lorentz Houbbert 41:4
Svenson i Ullmar 266:-
Änka Christine Nordstein 5000:-
« at 4 intresse » (intérêt) 300:-
Total Nordstein 5300:-

(1) littéralement Borgare peut se traduire par bourgeois. Dans ce cas il s’agissait d’une patente de commerce.

Les Kuhlman à Norrköping (1ere partie)

Après s’être installés en Ingrie (voir par ailleurs) à partir de 1641 et y avoir vécu jusque vers 1675 environ, le deuxième fils de Johan (1600-1649), Henric (ou Heinrich) retournera dans le nord de l’Allemagne dant la province de Wismar où ses fils, Johan, Heindrich et Joachim Adolf naitront dans les années 1690. Les Kuhlman ne restèrent pas très longtemps dans « la patrie de leurs pères » et viendront s’installer en Suède, à Norrköping à partir de 1718 jusque 1723. Mais pour comprendre ces migrations successives, il est important de comprendre le contexte politique de l’époque. C’est l’objet de ce premier chapitre consacré à l’installation des Kuhlman à Norrköping.

Texte signé de Johan Kuhlman, fils de Johan et frère d’Henric à Wismar daté du 8 octobre 1693.

La guerre entre la Russie et la Suède (1700–1721)

Entre 1700 et 1721, l’affrontement entre la Suède et la Russie constitue l’axe central de la Grande guerre du Nord (1700–1721), vaste conflit au cours duquel une coalition conduite par Pierre Ier cherche à renverser la suprématie suédoise en mer Baltique. L’enjeu dépasse la rivalité bilatérale : il s’agit, pour la Suède, de préserver un ensemble de possessions et de positions stratégiques autour du golfe de Finlande et de la Baltique, et, pour la Russie, d’obtenir un accès stable à la mer, de sécuriser ses frontières nord-ouest et d’imposer son rang dans l’équilibre européen. La guerre se déroule donc à la fois comme une suite d’opérations militaires et comme un processus de transformation de la puissance russe, où l’armée et la marine sont progressivement rendues capables de soutenir un conflit prolongé.
Le début de cette guerre tourne à l’avantage suédois. En novembre 1700, Charles XII inflige à Narva (1) une défaite majeure à l’armée russe. Ce succès, souvent lu comme la confirmation de la supériorité tactique suédoise, n’empêche pas Pierre Ier d’en tirer une leçon politique et organisationnelle : la Russie évite de s’effondrer, reconstitue ses forces et investit dans des instruments de guerre adaptés au théâtre baltique. Le choix stratégique de Charles XII est déterminant : plutôt que de poursuivre immédiatement la Russie, il consacre l’essentiel de son effort aux campagnes en Pologne-Lituanie et en Saxe (1701–1706), ce qui lui procure des gains politiques mais donne aussi au tsar le temps nécessaire pour consolider sa position à l’est de la Baltique. C’est dans cette dynamique que s’inscrit la fondation de Saint-Pétersbourg en 1703, acte hautement symbolique et pratique d’ancrage russe sur le littoral baltique.

La Bataille de Narva par Par Alexandre von Kotzebue.
La Bataille de Narva par Par Alexandre von Kotzebue.

Le renversement se produit lorsque la Suède tente de porter la guerre au cœur de la Russie. La campagne se solde par la catastrophe de Poltava (2) en 1709, bataille décisive qui détruit l’armée suédoise principale et contraint Charles XII à l’exil. À partir de ce moment, la guerre change de nature. La coalition anti-suédoise se recompose, les forces suédoises doivent tenir plusieurs fronts, et la Russie passe d’une posture de survie à une posture de domination progressive.

La Bataille de Poltava par Pierre-Denis Martin (1726).

Les années qui suivent voient l’érosion systématique de la position suédoise dans l’espace baltique : les dernières places suédoises au sud et à l’est de la mer Baltique finissent par être évacuées ou conquises, tandis que la Russie consolide un appareil militaire et naval désormais apte à soutenir des opérations combinées. Dans cette logique, l’occupation de la Finlande à partir de 1714 illustre la capacité russe à déplacer le centre de gravité du conflit vers les territoires de la monarchie suédoise.

Médaille représentant Charles XII ayant appartenu à Hendrich Kuhlman (1693-1765)
Médaille représentant Charles XII ayant appartenu à Hendrich Kuhlman (1693-1765). Cabinet des curiosités de la bibliothèque de Linköping. Don de la famille Kuhlman en 1840.

La mort de Charles XII lors du siège de Fredriksten (3), sur le front norvégien, fragilise la continuité stratégique suédoise et pèse sur les équilibres internes du royaume. C’est dans ce contexte que la Russie intensifie des opérations de déstabilisation directe du territoire suédois, connues sous le nom de rysshärjningarna (1719–1721). Ces raids avec débarquements, destructions d’infrastructures et incendies visent à accroître brutalement le coût de la guerre pour la Suède et à peser sur les négociations. À l’été 1719, ils frappent l’archipel de Stockholm et la côte orientale, et s’étendent vers le sud jusqu’à Norrköping. Le cas de Norrköping est particulièrement marquant : le 30 juillet 1719, la ville est attaquée et un incendie la détruit en très grande partie, épisode durablement ancré dans l’histoire locale.

Les conséquences sur les possessions suédoises en Poméranie

Même si le cœur du conflit est la baltique, la guerre a aussi des conséquences directes sur les possessions suédoises dans le Saint-Empire, en particulier la Poméranie suédoise. Les premières années du conflit n’y provoquent pas de bouleversements majeurs, mais à partir de 1714–1715, les adversaires de la Suède exploitent son affaiblissement : la place forte de Stralsund (port et pivot de la Poméranie suédoise) est assiégée et finit par capituler en décembre 1715, après la défense menée en personne par Charles XII à la fin du siège. La Poméranie est alors occupée et disputée, notamment entre le Danemark-Norvège et la Prusse. Le règlement politique est surtout scellé en 1720 : par le traité de Stockholm (paix suédo-prussienne), la Suède cède à la Prusse une partie significative de la Poméranie suédoise (dont Stettin et des territoires au sud de la Peene et à l’est du Peenestrom, ainsi que des îles). En revanche, par le traité de Frederiksborg (paix suédo-danoise), les zones de Poméranie occupées par le Danemark sont rendues à la Suède. Le bilan est donc une restauration partielle, mais accompagnée d’une amputation durable au profit de la Prusse, et d’un déplacement de centre administratif (Stettin cessant d’être la capitale au profit de Stralsund). La paix consacre finalement le basculement de puissance. Le traité de Nystad (10 septembre 1721) met un terme à la guerre entre la Suède et la Russie et clôt la Grande guerre du Nord. La Suède y reconnaît des transferts territoriaux majeurs au profit de la Russie (notamment en Estonie, Livonie et Ingrie) et un règlement concernant le sud-est de la Finlande. Au-delà des clauses, Nystad formalise un nouvel ordre baltique : la Suède cesse d’être la grande puissance régionale et la Russie s’impose comme puissance dominante sur la Baltique, avec un débouché maritime et une capacité militaire et navale devenue structurelle. En ce sens, la guerre de 1700–1721 n’est pas seulement une succession de campagnes ; elle marque une transition majeure de l’équilibre des puissances en Europe du Nord.

Lire la suite dans « La destruction de Norrköping », article à venir…

(1) La bataille de Narva est une bataille survenue au début de la grande guerre du Nord, le 30 novembre 1700 à Narva, dans le Nord-Est de l’Estonie. L’armée suédoise, commandée par le roi Charles XII, qui n’a pas encore dix-huit ans, y remporte une victoire totale sur l’armée impériale russe de Pierre le Grand.

(2) La bataille de Poltava (ou Pultawa) oppose le 27 juin 1709, dans le cadre de la grande guerre du Nord, l’armée de Pierre Ier de Russie et celle de Charles XII de Suède, soutenue par quelques cosaques de l’hetman Ivan Mazepa qui ne participeront pas à la bataille.

(3) Le siège de Fredriksten est une attaque des troupes suédoises du roi Charles XII contre les armées coalisées à la forteresse norvégienne de Fredriksten, dans la ville de Fredrikshald (aujourd’hui Halden). Alors qu’il inspecte ses troupes, Charles XII est tué par un projectile. Les Suédois ont rompu le siège et les Norvégiens ont conservé la forteresse[1]. Avec le traité de Nystad trois ans plus tard, la mort de Charles XII marque la fin de l’ère de l’Empire de Suède.

Neuvième édition du livre de Voltaire, édité à Bâle en 1753. Collection personnelle de l’auteur.

Sources : parmi les multiples sources évoquant Charles XII et la Grande Guerre du Nord, la plus remarquable est « L’Histoire de Charles XII Roi de Suède » par Voltaire. Un livre à recommander pour ceux qui s’intéressent à cette partie de l’Histoire.

Alger,1844 (1/8)

L’arrivée de Josef Kuhlman en Algérie – 1/8
Josef Kuhlman (1809-1876)
Josef Kuhlman (1809-1876)

À compter de ce jour et pendant plusieurs semaines, j’évoquerai l’arrivée de Josef à Alger en 1844. Certes, rien ne dit que les événements se déroulèrent rigoureusement de cette manière mais, ayant découvert petit à petit ce personnage empreint de curiosité , féru de culture et ouvert aux nouvelles expériences, il est bien possible que ce récit imaginé ne soit pas très éloigné des faits réels . Sa nomination en tant que Courtier Maritime étant datée de décembre 1844 , je juge probable que Josef soit arrivé dans la colonie quelques mois auparavant. J’ai donc daté son arrivée à Alger au printemps de l’année 1844.
Ainsi commence cette nouvelle en huit parties.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs dressé d’après les documents les plus récents et accompagné d’une nomenclature de tous les noms de rues en français avec les étymologies ou les noms arabes en regard / par Mr A. Berbrugger, conservateur de la Bibliothèque et du Musée d’Alger, … ; gravé par J. Priet
Berbrugger, Adrien (1801-1869). BNF – Gallica

Un courtier suédois débarque dans une ville en pleine transformation.

Josef Kuhlman pose pour la première fois le pied sur le sol algérois en ce printemps de 1844. La rue de la Marine, par laquelle il fait son entrée dans la ville, grouille d’activité. Ici des porteurs chargés de ballots, là des marins en permission discutant sur le ports, des négociants discutant affaires ou encore des charrettes transportant des marchandises vers les entrepôts du port sont ces premières visions de la ville blanche. Pour ce jeune courtier maritime et de marchandises suédois venu s’établir à Alger, ce spectacle lui apparait à la fois familier et étrangement exotique. En débarquant du Charlemagne (1), il pense à son fils Sigurd, âgé de neuf ans et resté auprès de sa mère à Stockholm. Josef espère pouvoir le faire venir dans quelques années, quand sa situation sera plus stable. Mais pour l’instant, il doit se concentrer sur l’établissement de son activité commerciale.

Ce daguerréotype est considéré comme le plus ancien cliché pris à Alger, en 1844. Représentant les remparts de la ville d’Alger, il a été acheté par le ministère de la Culture et de la Communication auprès de Sotheby’s en 2013.

Quatorze années se sont écoulées depuis la prise d’Alger. Les anciens combattants de Sidi-Ferruch, ces vétérans qui débarquèrent le 14 juin 1830 — date anniversaire de la brillante victoire de Marengo — ne reconnaîtraient plus la cité qu’ils ont conquise. Débordés par la masse des nouveaux venus, disséminés à travers la ville et ses environs, ils ont cessé depuis longtemps de fêter chaque année leur glorieux fait d’armes au boulet du fort Neuf. Ce qui intéresse Josef, c’est l’avenir commercial que cette ville lui promet et qui représente en ce début d’année 1844 un carrefour stratégique entre l’Europe et l’Afrique, un port en pleine expansion où convergent marchandises, capitaux et ambitions à peine dissimulées.

Daguerréotype d’un photographe anonyme (2) datant également de 1844. Alger, le port.

En déambulant dans les rues lors de ses premiers jours, Josef mesure l’ampleur de la transformation urbaine qui se dessine. Avant l’occupation française, Alger présentait un visage radicalement différent. Les rues étaient étroites et d’une largeur inégale, offrant dans leurs nombreux détours des lignes imaginables faits d’un enchaînement interminable de maisons sans fenêtres extérieures. Dans les premières années qui suivirent la conquête de 1830, la transformation qui s’accomplit à grande vitesse changea la configuration de la ville. Il fallait tracer de grandes artères de circulation comme les rues de la Marine, la rue commerciale de Bab-Azoun menant à Bab-el-Oued. Pendant tout le temps de ces chantiers, les nouvelles rues traversaient des quartiers entiers en démolition, bordées de maisons détruites et en attente de reconstruction. Le Gouverneur Général a imposé ses exigences; il faut tracer des rues larges pour permettre le passage des voitures chargées de marchandises, remplaçant l’ancien système où tout se faisait à dos d’âne ou de mulet.

La rue de la marine à Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Mais à présent, en 1844, cette phase destructrice appartient au passé et d’élégantes maisons à arcades bordent désormais ces artères principales. Josef remarque particulièrement la qualité architecturale de certains nouveaux bâtiments. En passant devant l’hôpital civil, Josef s’arrête pour contempler cette architecture d’un genre nouveau pour lui. Pas de doute, on se trouve bien en Orient.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs (extrait). 1846. BNF – Gallica.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consiste à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Pour tout Suédois s’établissant à l’étranger, en effet, le consul représente non seulement l’autorité officielle de son pays, mais aussi un précieux conseiller et un point de contact avec la communauté d’origine.

La suite dans un prochain numéro …

(1) voir l’article intitulé « Voyager de Stockholm à Alger en 1844 ».

(2) Certains attribuent ce daguerréotype à Joseph-Philibert Girault de Prangey. Né Joseph-Philibert Girault à Langres le 20 octobre 1804 et mort à Courcelles-Val-d’Esnoms le 7 décembre 1892, est un archéologue, photographe, dessinateur et éditeur d’art français. En février 1842, Girault entreprend un voyage en Orient. Ce voyage le mène aux confins de la Méditerranée orientale : Grèce, Asie Mineure, Proche-Orient et Égypte. Lors de ce voyage, il utilise son nouvel outil de travail : le daguerréotype. Même si on peut retrouver des similitudes entre ces daguerréotypes anonymes d’Alger à Girault de Prangey, sa présence à Alger en 1844 n’est pas avérée.

Medevi Brunn

Medevi Brunn, Högbrunnen, de nos jours. Photographie prise en août 2022.

C’est à Medevi Brunn, une petite station thermale située à une centaine de kilomètres à l’ouest de Norrköping, au bord du lac Vättern, que le professeur Johan Henric Lidén (1) et le marchand Johan Kuhlman se croisèrent pour la première fois pendant l’été 1772. De cette rencontre naitra une longue amitiés et Lidén, malade, sera passera les dix-sept dernières années de sa vie dans la maison des Kuhlman à Norrköping.

Johan Kuhlman (1738-1806)
Johan Kuhlman (1738-1806) par le peintre Pehr Horberg.
Portrait de Lidén par le peintre Magnus Hallman
Portrait de Lidén par le peintre Magnus Hallman

Medevi Brunn, dans l’Östergötland, est l’un de ces lieux suédois où l’histoire de la médecine rejoint celle des sociabilités. Créée le 25 juillet 1678 lorsque le médecin et savant Urban Hjärne viendra y examiner la source à la demande de Gustav Soop, qui souhaitait établir en Suède une cure comparable à celles qu’il a vues à l’étranger. L’analyse confirma l’eau comme digne d’un véritable établissement de cure. Dès juillet 1679, une première visite royale est attestée, suivie d’autres passages en 1687 et 1688. À la fin du XVIIe siècle, on ne venait déjà plus seulement y boire une eau minérale mais participer aux rencontres estivales de la haute société Suédoise.

Carte dressée par le cartographe Fridrik Ekmanson (2)
Les logements des curistes, photographie prise en août 2022.

Au XVIIIe siècle, Medevi devient un des grands rendez-vous de l’été. La cure, telle qu’on la conçoit alors, associe l’eau, l’air, la marche et la conversation. On y cherche un soulagement, mais aussi des rencontres au cours de promenades, échanges de nouvelles, lectures, rencontres entre noblesse, bourgeoisie aisée, clergé et milieux lettrés. Cette dimension mondaine et intellectuelle, loin d’être accessoire, faisait partie du “traitement” au sens large : on y réparait le corps et l’esprit, et l’on se rassénérait en s’éloignant, pour quelques semaines, des contraintes de la vie ordinaire. La cure du roi Gustaf IV Adolf en 1798 illustre la renommée de Medevi à l’échelle du royaume, tandis que la station se dote au fil du temps d’un patrimoine bâti qui fixe son identité, notamment avec Högbrunnen (1809), devenu l’un des marqueurs de sa silhouette historique.

Medevi Brunn, 1798. « Vue du parc d’agrément de Medevi, où Sa Majesté le roi Gustave IV Adolphe, lors de sa cure en 1798, offrit un gouté à tous les invités. Gravure à l’aquatinte de Carl Fredrik Akrell en 1803 d’après un dessin de C. J. Fahlcrantz.

C’est précisément lors de ces rencontres d’été que Johan Henric Lidén et Johan Kuhlman se croisent pour la première fois en 1772. Les années qui suivent vont voir les deux amis rechercher ensemble du soulagement, l’un pour sa goute chronique et l’autre pour sa « maladie de la pierre ». C’est bien à Medevi que se noue leur longue relation. Johan Kuhlman n’est pas un simple curiste de passage. Installé à Norrköping, à la tête d’une entreprise prospère héritée de son père, développée à partir des années 1720, il incarne la bourgeoisie entreprenante et respectée et surtout un homme que la réussite n’a jamais détourné des livres. Il lit, collectionne, suit l’actualité littéraire. Lidén trouve en lui une intelligence sœur et bientôt un ami pour la vie.

Aphorisme de Johan Henrik Lidén dans le livre d’Or de Johan Kuhlman.
« Pour quelle raison la guerre obscurcit la sainteté de la terre ?
Dicté durant mon congé de maladie à Norrköping, le 21 juin 1792
d’un invité malade à un vieil ami de seize ans ».
J.H. Liden

Plus tard, au XIXe siècle, Medevi perfectionne ce qui en fait un petit monde à part : la musique y prend une place importante et, à partir des années 1870, l’orchestre et les traditions de promenades collectives contribuent à cette atmosphère si particulière où la cure devient presque une chorégraphie sociale.

Une lettre de Lidén à Johan Kuhlman, écrite depuis Aix‑la‑Chapelle le 27 avril 1775, donne à cette mémoire une tonalité intime. Il y confie que Medevi lui restera “toujours cher, pour les bonnes rencontres” qu’il y a faites, et il évoque avec émotion la naissance de leurs liens profonds.

La pharmacie de Medevi Brunn, photographie prise en août 2022.

Le XXe siècle rappelle enfin que Medevi n’est pas qu’un décor figé dans le temps et pendant la Seconde Guerre mondiale, le site sert de lieu d’accueil pour accueillir des réfugiés. Puis, au début des années 1980, un autre tournant survient avec le retrait des formes anciennes d’organisation des cures ; la question de la conservation et de la transmission d’un patrimoine vivant se pose, qui trouvera un cadre durable avec la création d’une fondation en 1996. Ainsi, de 1678 à nos jours, Medevi Brunn apparaît moins comme une simple source que comme une illustration de vie « Gustavienne ». Un lieu où la santé, les relations sociales et les destins individuels s’entrelacent.

Visitez Medevi Brunn, la plus ancienne source thermale des pays nordiques encore en activité. Ouverte tous les jours pendant la saison thermale, elle vous permet de boire son eau bienfaisante directement à la source, de participer à une visite guidée et de découvrir l’histoire qui imprègne encore les lieux.

(1) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) .

(2) Fridrik Ekmanson, Géomètre et cartographe pour l’Östergötland. Né en 1750 et décédé en 1820. Domicilié à Gåvarp Mjölby puis Ålahorva. On lui doit nombre de cartes dont celles de Medevi Brunn où Johan Kuhlman et Lidén se sont rencontrés et retournés plus d’une fois.

« Ce que la nature subit, en d’autres lieux, de la part de cultivateurs négligents et ignorants, est fructifié à Rödmossen par Johan Kuhlman. Dans la vie adulte, vous récoltez les fruits de votre travail et, par la suite, on se souviendra de votre nom avec un sentiment de gratitude ».
Rödmossen le 17 octobre 1795
Fridrik Ekmanson

Les Kuhlman et le français

Au cours de mes recherches j’ai acquis la conviction petit à petit que les Kuhlman parlaient le français et ce bien avant l’arrivée de Josef en Algérie. Peut-être d’ailleurs que son choix de s’implanter dans un pays nouvellement conquis qui offrait de nouveaux horizons commerciaux et dont il maitrisait la langue fût la principale raison de son arrivée à Alger en 1844.

Cette intuition fut aussi corroborée par par plusieurs sources. Un aphorisme (1) de Johan (1738-1806) identifié dans le livre d’Or de Gustafva Eleonora Gjörwell (2), daté du 2 novembre 1796, épouse de son ami Johan Niclas Lindhal fût un premier exemple.

Aphorisme de Johan Kuhlman, Stambok de Gustafva Eleonora Gjörwell, daté du 2 novembre 1796. Bibliothèque de l’Université de Götheborg.

Son épouse Margaretha Sehlberg (1759-1841) n’était d’ailleurs par en reste et apparait, toujours dans ce livre d’Or, un peu plus loin :

Aphorisme de Margaretha Sehlberg, Stambok de Gustafva Eleonora Gjörwell, daté du 2 novembre 1796. Bibliothèque de l’Université de Götheborg

Parmi les autres sources on peut trouver également une lettre reçue par Claes (1800-1823), fils de Johan Peter (1767-1839), alors qu’il était à Cette (Sète aujourd’hui) dans le sud de la France. L’énigme de ce frère ainé de Josef reste à ce jour inexpliquée… Dans les archives de Suède, on trouve également une lettre de Josef à sa sœur Ingeborg, qui occupait l’ancienne demeure de Johan et Margaretha et datée de 1867. J’aurai l’occasion de présenter cette lettre écrite en pleine période tumultueuse de la colonie d’Algérie alors dévastée par la famine et les tremblements de terre. Bien que la grande partie des écrits retrouvés de Josef soient en langue suédoise, il faut souligner le fait qu’il écrivait à sa sœur en français.

Johan et Margaretha apparaissent comme auteurs français dans une vaste étude sociologique menée par Margareta et Hans Östman et intitulée « Au Champ d’Apollon » (3), publiée en 2006 et qui sera complétée par « Glanures », en 2012. Ces deux livres répertorient pas moins de 834 auteurs suédois ayant écrit en français entre 1550 et 2006. Ce travail monumental combine bibliographie (plus de 1.500 titres), biographies détaillées et analyse sociologique approfondie pour comprendre qui étaient ces Suédois qui choisissaient le français comme langue d’expression littéraire.

Cette étude révèle que 73% de ces auteurs sont nés entre 1655 et 1772, période qui correspond à l’apogée du français comme langue de culture en Europe et en Suède. Cette concentration chronologique témoigne du prestige immense dont jouissait la langue française à l’époque des Lumières et particulièrement sous le règne de Gustave III, grand francophile qui fit de Stockholm une petite Paris du Nord. Après 1772, on observe un déclin progressif, le roi ayant paradoxalement développé une politique linguistique favorable au suédois pour renforcer l’identité nationale.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, l’usage du français en Suède ne se limitait pas à une aristocratie déconnectée du peuple. L’étude révèle une diversité sociale remarquable : parmi les auteurs recensés, on trouve aussi bien des fils de paysans sans terre, de petits fermiers et d’aubergistes que des conseillers du roi et des hauts fonctionnaires. La répartition montre que 50% des auteurs étaient nobles ou issus de la famille royale, tandis que 50% étaient roturiers.

La répartition professionnelle finale des auteurs est tout aussi instructive. Environ 30% terminèrent leur carrière au centre du pouvoir (gouvernement, chancellerie royale, cour), tandis que 25% appartenaient à la catégorie des négociants, industriels et écrivains professionnels. Venait ensuite l’administration locale (13%), l’armée (13%), l’Église (11%) et l’enseignement public (5%).

Les études universitaires constituaient un passage quasi obligé pour ces auteurs francophones : 80% des hommes nés avant 1719 étaient inscrits à l’université, proportion qui décline progressivement pour atteindre 52% après 1810. Et l’Université d’Uppsala dominait largement avec 69% des étudiants. Avant 1772, les fils d’enseignants et d’ecclésiastiques formaient la majorité des étudiants, mais après cette date, ce sont les fils du groupe des négociants et industriels qui devinrent majoritaires, reflétant l’enrichissement de la bourgeoisie marchande.

Les femmes ne représentaient que 13,1% de la population totale des auteurs (59 femmes sur 451 auteurs détaillés), en proportion croissante de 1655 (5%) à 1810 (23%). parmi ces femmes 73% exercent une fonction à la Cour, généralement comme dames de compagnie de princesses ou de reines. Seules 2 enseignantes figurent dans le corpus, tandis que 43 femmes sont classées dans le groupe « Autres » citées comme épouses ou célibataires sans titre professionnel propre. Parmi ces femmes nous retrouvons Margaretha Sehlberg, épouse de Johan.

Le français, langue de sociabilité et de culture

Le français servait principalement de langue de sociabilité mondaine et de culture raffinée. Environ 20% de la population des auteurs ont contribué à des poèmes de félicitations insérés dans des dissertations universitaires, tandis que 50% des femmes privilégiaient les contributions dans des albums d’amis. Ces écrits prenaient la forme de poèmes de circonstance (mariages, naissances, funérailles), de divertissements (poèmes et aphorismes, charades et énigmes), mais aussi de grandes œuvres littéraires signées par des figures comme Christine de Suède.

La comparaison avec les auteurs suédois écrivant en suédois révèle des différences significatives : les enseignants et ecclésiastiques sont beaucoup plus nombreux parmi les auteurs en suédois (34%) qu’en français (25%), probablement en raison d’une méfiance luthérienne envers le français, langue associée au catholicisme. En revanche, les officiers militaires et le groupe « Autres » sont surreprésentés chez les francophones, tout comme les administrateurs locaux.

Les Kuhlman : une famille au cœur de la bourgeoisie éclairée

Johan Kuhlman (1738-1806) incarne parfaitement cette bourgeoisie marchande suédoise du XVIIIe siècle qui adoptait le français comme langue de culture. Négociant et homme d’affaires prospère, il est classé dans le groupe « Autres » (sans fonction publique) et figure dans la liste des « Hommes d’affaires et négociants » recensés par l’étude. Ses écrits en français sont référencés aux pages 100 et 245 de « Au Champ d’Apollon », témoignant de sa participation active à la vie intellectuelle de son temps.

Son épouse, Margareta Catharina Kuhlman, née Sehlberg (1759-1841), fille du capitaine de navire et marchand de Gävle Nils Jacob Sehlberg, apparaît dans l’étude (pages 77, 100, 262) et classée comme « Épouse » dans le groupe « Autres ». Elle se trouvait néanmoins au centre d’un réseau de sociabilité intellectuelle et culturelle remarquable. Sa correspondance et ses relations avec des figures comme Gustava Eleonora Gjörwell (écrivaine, 1769-1840) témoignent du rôle central que jouaient certaines femmes de la bourgeoisie dans la circulation des idées et la création d’une culture francophone en Suède.

Le cercle de Kuhlman dans l’étude : une élite francophone confirmée

Sur la trentaine de personnes identifiées dans le cercle social et intellectuel des Kuhlman, six sont cités dans « Glanures » comme auteurs d’écrits en français, confirmant leur statut d’élite culturelle francophone. La figure la plus prestigieuse est sans conteste le comte Johan Gabriel Oxenstierna (1750-1818), l’un des principaux poètes de l’époque gustavienne, diplomate et membre de l’Académie suédoise. Membre du gouvernement et du parlement, Oxenstierna représente cette haute noblesse culturellement francophone qui gravitait autour du pouvoir royal. Sa présence dans le cercle des Kuhlman témoigne de la capacité de cette famille de négociants à s’insérer dans les plus hautes sphères de la société suédoise.

Parmi les proches collaborateurs de Johan Kuhlman, deux apparaissent dans l’étude : Pehr Arosenius (1769-1848) et Lars Johan Söderberg (1765-1841), tous deux commis négociants chez Kuhlman avant de fonder ensemble la célèbre société Söderberg & Arosenius. Enfin, Knut Henrik Leijonhufvud (1730-1816), chambellan de la princesse Sofia Albertina, et Lars Silfverstolpe (1768-1814), lieutenant-colonel du régiment d’artillerie de Svea, représentent les liens du cercle Kuhlman avec la Cour et l’armée, montrant l’étendue et la diversité de ce réseau social.

Le cercle des Kuhlman illustre ainsi un microcosme de cette élite culturelle suédoise du XVIIIe siècle : cosmopolite, francophone par culture, enracinée dans le commerce et l’industrie, mais connectée aux plus hautes sphères du pouvoir, de l’art et de la science. Le français y fonctionnait comme une langue de distinction sociale et de sociabilité raffinée, permettant à une bourgeoisie enrichie de dialoguer d’égal à égal avec l’aristocratie traditionnelle et de participer pleinement à la République des Lettres européenne.

Lettre autographe en français du Grand Chancelier Sparre (4), datée du 10 mai 1793. Collection personnelle de l’auteur.

Sources : Margareta Östman, Glanures servant de suite à Au Champ d’Apollon. Écrits d’expression française produits en Suède (1550-2006), Stockholm, Université de Stockholm (Romanica Stockholmiensia, 29), 2012.

(1) Un aphorisme est une sentence énoncée en peu de mots — et par extension une phrase — qui résume un principe ou cherche à caractériser un mot, une situation sous un aspect singulier.

(2) Gustava Eleonora Gjörwell (1769-1840), écrivaine et amie intime de Margareta Sehlberg-Kuhlman, fut une figure de l’intelligentsia bourgeoise de Norrköping. Fille de Carl Christoffer Gjörwell (journaliste et éditeur, 1731-1811), elle épousa Johan Niclas Lindahl (négociant, 1740-1814), créant ainsi des liens entre familles de négociants cultivés. Cette alliance entre commerce et lettres était caractéristique de la bourgeoisie éclairée de Suède.

(3) Au Champ d’Apollon, Écrits d’expression française produits en Suède (1550-2006) est constituée de textes «littéraires » d’expression française produits en Suède depuis 1550, présentés par ordre chronologique d’après l’année de naissance des auteurs. Les écrits cités sont précédés d’une brève présentation de l’auteur destinée à donner une idée de sa place dans la société suédoise. Le corpus comprend des œuvres de 471 auteurs différents, dont 64 femmes. 17 des auteurs n’ont pas pu être identifiés. Le chapitre d’introduction donne un survol de l’attitude des Suédois à l’égard de la langue et la culture françaises depuis le moyen âge jusqu’à nos jours. Margareta Östman est docteur ès lettres et enseignante au Département de français, d’italien et de langues classiques de l’Université de Stockholm. Hans Östman, docteur ès lettres, a publié plusieurs ouvrages sur la littérature anglaise et suédoise du XVIIIe siècle.

(4) Fredrik Sparre , né le 2 février 1731 et mort le 30 janvier 1803 au château d’Åkerö, était un comte suédois d’ Åkerö , chevalier séraphin , chancelier et fonctionnaire. Il appartenait à la famille comtale de Sparre n° 111. Après avoir achevé ses études et effectué des voyages à l’étranger, il entra à la Chancellerie, où il fut promu chancelier , puis chancelier de la Couronne en 1773. En 1781, Sparre fut nommé conseiller du royaume et, simultanément, gouverneur du prince héritier (futur roi Gustave IV Adolphe ). En 1788, il fut démis de ses fonctions de gouverneur à sa demande, mais demeura au Conseil jusqu’à sa dissolution en 1789, après quoi il fut nommé membre de la Cour suprême.