Herman Rustad (1851–1875)

Né dans une forteresse du roi, mort sans ressources dans une colonie

« Ce jour fut inhumé Herman Rustad au cimetière de Saint-Eugène. L’enterrement fut célébré par le Pasteur Monod en présence du Consul Général et de quelques rares connaissances du défunt. » – Journal du Consulat Général de Suède et de Norvège à Alger, 12 juillet 1875

Journal du Consul de Suède et Norvège, le 12 juillet 1875. Note de Josef Kuhlman.
I. Une ligne dans un registre

Le journal du Consulat Général de Suède et de Norvège à Alger, pour l’année 1875. Ce document de routine, entrées et sorties de navires, visas consulaires, certificats d’état civil, petits règlements de succession, consigne également la vie ordinaire de communauté scandinave expatriée en Algérie. La plupart des mentions y sont sèches, techniques, impersonnelles. Celle du 12 juillet 1875 l’est aussi, en apparence. La main appliquée de Josef y a noté l’inhumation d’un jeune ressortissant norvégien, mort la veille au soir dans son appartement du centre d’Alger : Herman Rustad, vingt-trois ans. Deux lignes, entre deux entrées de navires et un visa consulaire. Herman Rustad apparaissant dans le registre du cimetière de Saint-Eugène, j’ai essayé d’en savoir davantage.

Ce nom ne dit rien à personne. Ce n’est pas celui d’un explorateur parti cartographier l’Afrique ou les glaces polaires, ni d’un officier tombé en campagne, ni d’un pasteur missionnaire. C’est celui d’un fils de militaire, né dans une forteresse du Nord, mort seul et sans ressources à 3 500 kilomètres de chez lui. Et pourtant, en croisant l’acte de naissance de Christiania, les recensements de la ville, les registres paroissiaux de la garnison, les notes du consul et l’acte de décès de la mairie d’Alger, une vie entière ressurgit — brève, ordinaire, et d’autant plus touchante pour l’une et l’autre de ces raisons.

II. Christiania, 1851 : naître dans la forteresse du roi

Le 18 août 1851, à Christiania, la ville qui allait devenir Oslo, Herman Rustad venait au monde dans l’enceinte de la Forteresse d’Akershus. Son père, Johan Olsen Rustad, avait fait toute sa carrière dans l’armée. Originaire de Toten, dans l’Oppland, cette grande vallée agricole de l’intérieur du pays, loin de la mer et des grandes villes. Il avait débuté comme tambour de corps avant d’être reconverti en gardien surveillant (Vagtmester) à l’école militaire de la forteresse. Sa mère, Maren Martine Nilsdatter, ce patronyme signifiant simplement « fille de Nils », selon l’ancien système de dénomination nordique encore en usage dans les milieux populaires, disparaît des archives avant le recensement de 1865.

Herman fut baptisé le 10 octobre 1851 à la Garnisonsmenigheten, l’église luthérienne de la garnison militaire. Grandir dans l’enceinte de la forteresse royale d’Akershus, le château médiéval qui, depuis le XIIIe siècle, surveille le port d’Oslo depuis son promontoire de gneiss gris, signifiait vivre dans un monde clos : uniformes, discipline, murs épais, cour pavée, bruit régulier des exercices. C’était aussi vivre à l’écart de la ville civile qui s’étendait au pied des murailles, dans une communauté soudée par le service militaire, les mariages entre familles de sous-officiers, et la conscience aiguë d’appartenir à un autre monde que celui des marchands et des bourgeois. Les enfants de la garnison avaient leurs propres camarades, leurs propres fêtes, leurs propres horizons bornés, de tous côtés, par des remparts.

En 1851, la Norvège, en union avec la Suède depuis 1814, mais autonome dans ses institutions intérieures, était encore une société largement rurale, lentement élevée par les premières vagues de l’industrialisation. Christiania comptait à peine 30 000 habitants. Au recensement de 1865, Herman avait quatorze ans. Son père, alors âgé de 51 ans, était veuf depuis une date inconnue. Lui et son frère cadet Nils Oskar grandissaient sans leur mère, dans l’ombre d’un père vieillissant, dans les logements exigus réservés au personnel de surveillance.

III. Le docteur Egeberg et le certificat de vaccination

Dans le dossier de confirmation d’Herman figure une mention discrète, presque illisible : « Attest Egeberg 1853-06-07 ». Un certificat médical. Une date. Derrière ces quelques mots se cache une institution et une rencontre sans lendemain qui méritent qu’on s’y arrête. En Norvège, depuis la loi sur la vaccination de 1810, l’une des plus précoces d’Europe, toute confirmation religieuse luthérienne supposait la présentation préalable d’un certificat de vaccination antivariolique. L’État avait fait de la santé publique une condition préalable à la vie sociale et religieuse : pas de vaccin, pas de confirmation ; pas de confirmation, pas d’accès plein à la communauté des citoyens. La loi était austère, mais elle avait presque éradiqué la variole dans le pays.

Le 7 juin 1853, le petit Herman, il n’avait pas encore dix mois, fut donc présenté au médecin militaire de la forteresse. Ce médecin était le Dr Christian August Egeberg (1809–1874), attaché à Akershus depuis 1834. Derrière ce nom se cache une figure médicale de premier plan dans la Norvège du XIXe siècle : pionnier de la transfusion sanguine en Scandinavie, il réalisa la première transfusion documentée en Norvège dès 1836 et fut cofondateur de la Société Médicale Norvégienne, auteur de travaux sur l’hygiène militaire. Ce jour-là, en apposant sa signature sur le certificat d’un nourrisson de garnison parmi des dizaines d’autres, Egeberg accomplissait l’un des milliers de gestes administratifs qui jalonnaient son quotidien, avant de quitter son poste à Akershus la même année.

IV. 1867 : la confirmation, et le silence

Le 28 avril 1867, Herman Rustad fut confirmé à l’église de la Garnison de Christiania. Il avait quinze ans. La mention portée dans le registre « Godt », c’est-à-dire « Bien », indiquait un élève sérieux, sans éclat particulier. Présenter le certificat d’Egeberg, réciter son catéchisme luthérien, répondre correctement aux questions du pasteur : c’est ainsi qu’on entrait dans l’âge adulte dans cette communauté protestante et militaire. C’est la dernière trace existante de sa vie en Norvège.

Après cette date, les archives sont muettes. Aucun recensement ultérieur ne le signale à Christiania. Aucun rôle de marin ne porte son nom. Aucun registre d’émigration, les grandes vagues de départ vers l’Amérique sont massivement documentées à partir de 1866, ne mentionne son départ. Entre ses quinze ans dans la forteresse et ses vingt-deux ou vingt-trois ans à Alger, il y a huit années sans trace. Un silence d’archives qui est aussi, peut-être, la marque d’une vie sans éclat ni scandale : celle de quelqu’un qui part discrètement, travaille dans l’ombre, et n’écrit pas de lettres que quiconque aurait conservées.

V. Pourquoi Alger ?

La question mérite d’être posée, même si les archives ne la résolvent pas. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Algérie française exerçait une attraction particulière sur une certaine catégorie de jeunes Européens sans fortune et sans attaches. Depuis la conquête de 1830, la colonie avait été peuplée par vagues successives de migrants venus de France, d’Espagne, d’Italie, de Malte, de Suisse et, plus rarement, des pays nordiques. Alger elle-même, restructurée par le génie militaire français qui avait éventré la Casbah ottomane pour y percer de larges avenues, était devenue une ville bourgeoise et commerciale d’environ 50 000 habitants, avec ses maisons de négoce, ses bureaux d’affaires, ses entrepôts, ses consulats européens.

Alger représentait avant tout un marché du travail en expansion, une économie coloniale avide de petits employés, de comptables, de commis capables de tenir une plume et de faire des additions. Herman Rustad, fils de sous-officier, n’avait vraisemblablement pas fait d’études supérieures. Mais il savait lire, écrire et calculer. Pour un jeune homme sans héritage ni réseau, avec un père vieillissant et une Norvège qui offrait peu de perspectives aux fils de vagtmestres, la colonie pouvait représenter une promesse : celle d’un emploi modeste, d’un salaire régulier, d’un avenir à construire loin des murs gris d’Akershus.

Il est probable qu’il soit arrivé par la mer, passager ou marin sur l’un des nombreux navires scandinaves qui faisaient escale en Méditerranée. Les routes entre les ports du Nord, ceux de France ou d’Espagne, et Alger étaient régulières. Mais ce n’est là que conjecture. Ce qui est certain, c’est qu’il arriva et ne repartit pas.

VI. Alger, rue de Joinville

En 1875, Herman Rustad habitait au n°1 de la rue de Joinville dans la ville basse d’Alger, comme l’atteste son acte de décès dont Josef et son secrétaire sont les témoins. Cette rue, nommée en hommage au prince de Joinville, fils de Louis-Philippe qui avait participé aux opérations militaires algériennes, se trouvait dans le quartier commercial européen, à la jonction du secteur des affaires et du bas de la Casbah. C’était le cœur vivant et bruyant de la cité coloniale : maisons de commerce, bureaux de change, dépôts de négoce, négociants venus de toute l’Europe méditerranéenne. À proximité, le Mont de Piété, la Direction des Forêts, les agences maritimes et les quais animés du port où accostaient chaque semaine les navires marchands.

Acte de décès d’Herman Rustad, le 12 juillet 1875. ANOM.

Le n°1 d’une telle rue était probablement un immeuble mixte : boutiques au rez-de-chaussée, appartements modestes aux étages supérieurs, loués à la semaine ou au mois par des employés, des commis, des travailleurs isolés. Une population de passage et d’installation précaire, dont Herman faisait partie. Il était employé — c’est ce que l’acte de décès indique, sans autre précision. Chez quel employeur ? Dans quelle branche ? Pour quel salaire ? Le document n’en dit rien. Il était célibataire et probablement pas de famille à Alger.

Emplacement de la rue de Joinville sur le Plan d’Alger. Agha-Mutapha / publié par Adolphe Jourdan ; Lith A. Jourdan ; Gravé par E. Corny. Daté de 1879.

Ce que l’on sait de ses derniers mois, c’est qu’il avait été gravement malade et son voisin, un certain M. J. Ferrer y Olivin, au nom catalan ou espagnol, représentatif de cette forte communauté ibérique implantée en Algérie depuis les années 1830, lui avait apporté médicaments et subsistance comme l’atteste une autre note consignée par le consul général en décembre de la même année. Ce dernier avait avancé de sa poche les frais dont Herman, à bout de ressources, ne disposait plus. Ce geste de solidarité ordinaire, dans une ville où la mort des isolés n’étonnait personne, dit quelque chose de la texture humaine de l’Alger coloniale : cosmopolite, âpre, traversée de destins précaires, mais capable aussi, parfois, de ces attentions anonymes dont nul ne garde mémoire.

VII. La nuit du 11 juillet

Le 11 juillet 1875, à 21 heures, Herman Rustad mourait au n°1 rue de Joinville. Il avait 23 ans, 10 mois et 23 jours. Rien dans les documents ne précise la cause du décès. Les maladies qui emportaient alors les jeunes Européens à Alger étaient connues : paludisme, fièvre typhoïde, dysenterie, tuberculose, cette constellation de maux que les rapports consulaires regroupaient volontiers sous le nom de « fièvres d’Afrique ». Alger, malgré ses airs de ville moderne et ses avenues percées au cordeau par le génie militaire, restait une cité dont les égouts étaient insuffisants, l’eau douteuse, et le climat éprouvant pour des organismes nordiques mal acclimatés. On mourait vite et souvent, surtout quand on était mal logé, mal nourri, et que personne ne veillait sur vous.

Son voisin Ferrer y Olivin avait veillé. Mais cela n’avait pas suffi.

Herman ne laissa rien. Pas d’économies pour les frais funéraires et pas de famille joignable à Alger. Pas d’actifs saisissables. Seulement une dette de 43 francs 50 envers son voisin soit l’équivalent de plusieurs semaines de loyer pour un logement modeste qui ne serait jamais remboursée.

VIII. Le lendemain matin

Le 12 juillet, dès 9 heures du matin, deux hommes se présentaient à la mairie d’Alger pour déclarer le décès : le secrétaire du Consulat Charolles et le Consul Général Josef Kuhlman, représentants officiels des sujets suédois et norvégiens en Algérie. Kuhlman exerçait cette fonction depuis plusieurs années déjà ; ce genre de démarche – accompagner administrativement les morts sans famille, établir les papiers, tenter de joindre les proches – faisait partie du quotidien de sa charge, cette part silencieuse du métier de consul que les manuels de droit international ne mentionnent guère.

Les parents d’Herman – restés en Norvège, si tant est qu’ils fussent encore en vie – étaient mentionnés dans l’acte sous la mention lapidaire « sans renseignement » : Kuhlman et Charolles ne connaissaient pas leurs noms. Peut-être Herman ne les leur avait-il jamais donnés. Peut-être avait-il simplement cessé d’entretenir le lien, comme on le fait parfois quand on est parti trop loin et trop longtemps. L’acte n°97 fut dressé par l’adjoint au maire, sans autre commentaire.

Le même jour, Herman Rustad fut inhumé au cimetière de Saint-Eugène, sur les hauteurs d’Alger, au pied de Notre-Dame d’Afrique. Le journal consulaire nota sobrement :

« L’enterrement fut célébré par le Pasteur Monod en présence du Consul Général et de quelques rares connaissances du défunt. »

Le Pasteur Charles Monod, fils d’Horace Monod et neveu de Guillaume Monod, ancien président du Consistoire protestant d’Alger officiait. Il avait lui-même 25 ans, à peine plus qu’Herman.

Cinq mois plus tard, le 13 décembre 1875, Josef Kuhlman rédigea un certificat attestant qu’Herman Rustad était mort sans ressources et que la dette de 43 francs 50 envers Ferrer y Olivin ne pourrait jamais être honorée. C’est le dernier document qui mentionne son nom.

Note consignée par le secrétaire du Consulat, Charles Charolles le 13 décembre 1875.

Herman Rustad repose au cimetière de Saint-Eugène dans le quartier nord d’Alger, dominant la mer. Fondé en 1836, six ans à peine après la conquête française, ce cimetière de 14,5 hectares a été creusé pour recevoir les morts de la colonie naissante : soldats tombés en campagne, colons emportés par les épidémies, religieux, fonctionnaires, commerçants. Il compte aujourd’hui plus de 250 000 inhumations. Ses allées portent des pierres tombales en français, en arabe, en espagnol, en hébreu ou encore en italien.

Note méthodologique : cet article repose sur le croisement de sources primaires consultables dans les archives numérisées du Digitalarkivet norvégien (actes de naissance, recensements, registres paroissiaux), du Riksarkivet de Stockholm (journaux consulaires) et des archives de l’état civil algérien. Toutes les citations sont issues de documents originaux. Les éléments biographiques non vérifiables — notamment pour la période 1867–1875 — sont explicitement signalés comme conjecturaux.

Sources : Digitalarkivet (Norvège) · Acte de naissance Oslo 1851 · Acte de décès Alger 1875 · Journal consulaire suédo-norvégien d’Alger (Riksarkivet Stockholm) · Recensements de Christiania 1865 · Registres paroissiaux de la Garnisonsmenigheten

L’histoire cachée derrière « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936

Un des documents qui m’ont permis de remonter la trace du colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et donc de compléter l’histoire familiale pendant la guerre de trente ans est un petit livret relatif à l’histoire de la ville de Jacobshagen, aujourd’hui Dobrzany, en Pologne, une petite ville de Poméranie orientale, fondée en 1336 par Jakob von Guntensberg, dont elle tire son nom. Nichée au bord du lac de Saatzig, à 28 kilomètres à l’est de Stargard, elle vécut pendant trois siècles dans l’ombre du puissant château de Saatzig, forteresse des ducs de Poméranie.

En apparence, il s’agit d’une publication anodine : un modeste livret de quelques centaines de pages, imprimé à compte d’auteur en 1936 à Greifswald, en Poméranie. Sur la couverture, le blason de la ville, une gravure du château de Saatzig tel qu’il existait en 1618.Une publication commémorative, contribution à l’histoire locale du district de Saatzig en Poméranie. Son auteur, Fritz Knack, est un instituteur retraité de Jacobshagen, érudit local discret, qui consacre ses vieux jours à compiler l’histoire de sa région. Ce livret est le septième d’une série qu’il publie lui-même, à ses frais, avec la passion tranquille des historiens amateurs de province. Il rassemble des extraits de livres d’église, des actes notariés, des chroniques, des lettres du XVIIe siècle et représente un travail d’archiviste méticuleuse et sincère. Et pourtant, derrière ce tableau idyllique de l’érudition locale se cache une histoire bien plus trouble, révélatrice des dérives profondes de l’Allemagne nazie de 1936.

Jacobshagen : six cents ans d’histoire poméranienne

C’est la Guerre de Trente Ans (1618–1648) qui constitue le cœur narratif du livret de Fritz Knack. Les pages qu’il consacre à cette période sont intéressantes : extraites de registres paroissiaux, de lettres personnelles et de chroniques militaires, elles décrivent avec précision les ravages infligés à la région par les armées impériale, suédoise et brandebourgeoise. Des villages entiers perdent 80 % de leur population. Des pasteurs et leurs familles entières meurent de la peste. Les récoltes sont brûlées, le bétail volé, les habitants fuient dans les forêts.

Parmi les personnages qui traversent ces pages dramatiques, l’un retient particulièrement l’attention : Jacob Larsson Bohm, né en 1601, colonel suédois nommé Burghauptmann (gouverneur du château) de Saatzig par le chancelier Johan Oxenstierna en mars 1643. Quelques mois plus tard, le 10 août de la même année, il meurt des suites d’un duel provoqué par le secrétaire du général Wrangel dans le jardin du domaine de Marienfließ. (lire l’article correspondant sur ce site). Il dicte sa dernière lettre, agonisant, à son supérieur le chancelier Oxenstierna, le suppliant de protéger sa femme et ses enfants. Sa veuve, Cornelia von Spypesteen, lui fera écho un mois plus tard, dans une lettre d’une dignité déchirante, depuis Saatzig. Ces trois documents, l’acte de nomination, la lettre d’agonie et la lettre de la veuve, sont les pièces les plus précieuses du livret. Et c’est là que l’histoire prend un tour inattendu.

Walter Bohm : le donateur en uniforme SS

Ces trois lettres n’ont pas été retrouvées par Fritz Knack dans des archives. Il les reçoit en don d’un certain Walter Bohm, qui se présente comme un descendant de Jacob Larsson Bohm. Il contribue également aux frais d’impression du livret, envoie des clichés photographiques des portraits de ses ancêtres, et commande des exemplaires pour les écoliers de Saatzig. Un geste généreux, en apparence. Mais qui est vraiment Walter Bohm ?

Walter Ludwig Karl Bertold Bohm est né le 6 février 1892 à Stralsund. Juriste de formation, diplômé en droit et en agriculture, il adhère au parti nazi (NSDAP) dès le 1er décembre 1928 — soit cinq ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir — avec le numéro de membre 105.173, signe d’un engagement précoce et convaincu. En 1933, il rejoint la SA puis la SS (numéro 74.397).

Walter Bohm (1892-1977). Descendant du colonel Jacob Larsson Bohm (1601-1643).

Sa carrière sous le IIIe Reich est vertigineuse. En 1934, il devient chef de département au Stabsamt du Reichsbauernführer Walther Darré, au sein du Rasse- und Siedlungshauptamt der SS — le RuSHA, Bureau central SS pour la Race et le Peuplement, chargé de contrôler la pureté raciale des membres de la SS et de planifier la colonisation nazie des territoires de l’Est européen.

À ce poste, Walter Bohm n’est pas un simple bureaucrate. Il est l’auteur de propositions législatives pour la « préservation de la pureté du sang aryen », allant jusqu’à réclamer l’impunité pour les mères qui tueraient un enfant né d’un « sang métissé ». En 1943, il publiera „Biologischer Hochverrat » — « Haute trahison biologique » — un ouvrage qui parle de lui-même. En 1935, il est promu SS-Obersturmführer. La même année, il est nommé professeur de droit agraire et d’histoire agraire à la Bauernhochschule de Goslar — l’École supérieure paysanne, institution SS directement liée à la doctrine Blut und Boden (« Sang et Sol ») de Darré, qui théorisait l’enracinement de la race aryenne dans la terre allemande. C’est en 1936, précisément au moment où paraît le livret de Fritz Knack, que Walter Bohm est au sommet de son influence idéologique.

L’Ariernachweis : quand l’Allemagne entière fouilla ses archives familiales

Pour comprendre pourquoi Walter Bohm s’intéressait de si près à ses ancêtres poméraniens du XVIIe siècle, il faut replacer sa quête dans le contexte de la frénésie généalogique qui s’était emparée de l’Allemagne nazie. Dès 1933, le régime exige de tout fonctionnaire la preuve de ses origines « aryennes » jusqu’à la génération des grands-parents — l’Ariernachweis, la « preuve aryenne ». Avec les Lois de Nuremberg de 1935, cette obligation s’étend à l’ensemble de la population allemande. Pour les membres de la SS, les exigences sont encore plus draconiennes : ils doivent prouver une ascendance « pure » remontant à 1750, soit près de deux siècles d’ancêtres sans « sang étranger ».

Cette obsession déclenche en Allemagne une explosion sans précédent de la recherche généalogique. Des millions d’Allemands se ruent dans les archives paroissiales, commandent des actes de naissance, font authentifier des Ahnentafeln (tableaux généalogiques) et des Ahnenpässe (passeports généalogiques). Une véritable industrie du passé se développe, entièrement au service de la démonstration raciale.

Dans ce contexte, retrouver des documents prouvant qu’on descend d’un officier militaire luthérien d’Europe du Nord au XVIIe siècle — un Suédois d’origine, marié à une Hollandaise de grande famille — constitue un argument généalogique de poids. Aucune « souillure » là-dedans aux yeux du régime : que du « sang nordique », enraciné depuis des générations dans les terres germaniques de Poméranie.

Walter Bohm quittera la SS en 1938, à sa propre demande — pour des raisons qui restent obscures. Après la guerre, il refait une carrière respectable : conseiller sénatorial à Hambourg, puis juge au Tribunal administratif jusqu’en 1957. Une trajectoire banalement exemplaire de la « dénazification » allemande de l’après-guerre, qui permit à tant de responsables du régime de retrouver des postes honorables dans la nouvelle République fédérale. Parmi ses enfants de son second mariage, deux deviendront des visages familiers du cinéma allemand : Hark Bohm (1939–2025), réalisateur, et Marquard Bohm (1941–2006), acteur.

Alors que penser de tout cela ? On ne refait pas l’histoire. Mais ces recherches effectuées par le SS Walter Bohm m’ont permis d’avancer significativement dans mes recherches familiales avec la découverte des sœurs van Sypesteyn.

Dans un prochain article, j’évoquerai le tableau commandé par Cornelia van Sypesteyn pour commémorer la mort de son mari et qui fut détruit pendant la deuxième guerre mondiale. Ce tableau est à l’origine des dessins représentatifs de Cornelia et Jacob Bohm …

Sources : documents fournis par le professeur Majewski de l’Université de Stargard que je remercie chaleureusement.

Johan Kuhlman (c.1692–1757) – Une vie de soldat dans le crépuscule de l’empire baltique

I. Un fils de Wismar dans un monde en guerre

Johan Kuhlman naquit vers 1692 à Wismar, cité portuaire de la Baltique sous domination suédoise depuis le traité de Westphalie. Troisième fils d’Henrik Kuhlman, bourgmestre de Gadebusch, ancien officier de cavalerie au service du Royaume de Suède et de Dorothea Rawen. Il grandit dans une famille façonnée par deux cultures : l’identité germanique de sa ville natale et la loyauté suédoise qui avait fait la fortune et la noblesse des siens. Son frère aîné Joachim Adolf était né à Gadebusch en 1690, son cadet Heinrich également en 1693. Mais Johan, lui, était né à Wismar, comme si le destin avait voulu, dès l’origine, le marquer du sceau de cette ville qu’il allait défendre deux fois les armes à la main.

Il grandit à l’heure où la Grande Guerre du Nord, déclenchée en 1700 par une coalition menée par Pierre le Grand de Russie, ravageait lentement l’empire baltique suédois. Narva, Poltava, la fuite de Charles XII en Turquie : chaque année apportait son lot de désastres. Dans ce contexte, pour un jeune noble de bonne famille élevé dans l’idéal du service au roi, une seule voie s’imposait naturellement : les armes. Johan la choisit, et ne la quitta plus.

II. 1710 – L’apprentissage des armes en Flandre

C’est loin de la Baltique, dans les plaines boueuses des Pays-Bas espagnols, que Johan connut le feu pour la première fois. En 1710, à dix-huit ans, il s’engagea comme volontaire (Volontär) au sein du régiment suédois de Cronström (Cronströms svenska reg.), un corps auxiliaire servant sous les bannières de la Grande Alliance du duc de Marlborough dans le cadre de la Guerre de Succession d’Espagne.

L’année précédente, la bataille de Malplaquet (11 septembre 1709) avait traumatisé l’Europe entière : près de 33 000 morts et blessés pour une victoire alliée chèrement acquise sur les Français. Le champ de bataille de Flandre qu’abordait Johan n’était plus celui des grandes charges de cavalerie, c’était une guerre de sièges méthodiques, de tranchées, de mines et de contre-mines. Les campagnes de 1710 virent la chute successive de Douai, Béthune, Saint-Venant et Aire-sur-la-Lys, toutes arrachées pied à pied aux défenseurs français. Pour le jeune Johan, ce fut une école sans égale : il apprit la patience du siège, la résistance à l’épuisement, la discipline du feu. Quand il rentra, quelques mois plus tard, il était passé de l’adolescence à la soldatesque. Mais la vraie guerre, la sienne, celle du Nord, l’attendait.

III. 1712 – Le retour au Nord et la nomination sous Stenbock

Deux ans s’écoulèrent. Johan rentra dans l’orbite suédoise, au moment précis où la situation militaire de la Couronne en Allemagne du Nord se retournait spectaculairement. En octobre 1712, le maréchal Magnus Stenbock (1) débarquait à Rügen avec 16 000 hommes – le dernier grand effort offensif de Charles XII sur le continent – dans le but de dégager Stralsund, assiégée par les coalitions danoises, saxonnes et russes.

Magnus Gustafsson Stenbock (1664–1717)

Le 13 novembre 1712, par ordre du comte Stenbock lui-même, Johan Kuhlman fut nommé cornette (Cornete) au régiment des dragons de Strömlet (Strömlets dragoner). Il n’était cornette que depuis cinq semaines quand survint la bataille qui allait rester dans les annales comme la dernière grande victoire suédoise de la guerre.

Le cornette était le grade le plus bas de la hiérarchie des officiers de cavalerie dans les armées européennes du XVIIe et XVIIIe siècle. Son équivalent dans l’infanterie était l’enseigne (fänrik).

IV. 20 décembre 1712 – Gadebusch : la victoire dans la ville du père

Le 20 décembre 1712, l’armée de Stenbock – environ 14 000 hommes – fit face à quelque 16 000 Danois et 3 500 Saxons près de Gadebusch. La ville, celle où le père de Johan avait été bourgmestre, où ses frères Joachim Adolf et Heinrich étaient nés, allait donner son nom à la dernière victoire de la Suède sur le continent.

Gravure montrant Gadebusch en 1640.

L’artillerie suédoise, supérieure en nombre et en précision, pilonna les rangs ennemis avec une régularité implacable. L’infanterie, quant à elle avança jusqu’à portée de pistolet avant d’ouvrir le feu – une discipline de fer qui décima les bataillons danois avant même que ceux-ci ne pussent riposter efficacement. Sur l’aile, la cavalerie suédoise effectua le mouvement tournant décisif, débordant les Saxons et semant la panique dans tout le dispositif ennemi. Au crépuscule, l’armée dano-saxonne était en fuite, abandonnant toute son artillerie. Les pertes ennemies s’élevèrent à plus de 5 800 hommes tués, blessés ou prisonniers contre moins de 1 600 du côté suédois.

Johan avait combattu dans la ville administrée par son père. Il faisait partie des vainqueurs mais cette victoire éclatante n’était qu’un sursis et il le savait sans doute déjà.

Les troupes Suédoises à la bataille de Gadebusch. Tableau de par Magnus Rommel.
V. Janvier 1713 – La retraite : Hollingstedt, Mecklembourg, et la muraille de Wismar

La coalition ne se laissa pas démonter. Forte de 36 000 hommes – Russes, Danois et Saxons réunis – elle se referma sur l’armée de Stenbock comme un étau. Privée de ravitaillement, acculée géographiquement, celle-ci entreprit une retraite vers le Holstein-Gottorp neutre, défendant chaque position avec l’acharnement des armées qui savent qu’il n’y a plus de renfort possible.

Johan participa à ces combats d’arrière-garde. À Hollingstedt, son régiment couvrit le repli de l’armée suédoise sur le pont de la Treene contre les troupes russes, retardant suffisamment l’adversaire pour permettre à la colonne principale de passer. Dans les semaines suivantes, à travers le Mecklembourg, d’autres engagements (les archives familiales mentionnent les lieux de « Label » et de « Rodentia ») émaillèrent une retraite qui ressemblait de plus en plus à une agonie militaire organisée.

Puis vint Wismar. La ville natale de Johan, toujours tenue par une garnison suédoise, se retrouvait dans la zone des opérations. Le document du Riddarhuset mentionne explicitement sa participation à la défense de Wismar (« Borgvaden af Wismar ») – la ville qu’il avait quittée enfant, qu’il protégeait maintenant en soldat. La garnison résista. Mais l’étau se resserrait.

VI. 16 mai 1713 – La capitulation de Tönningen : première captivité
Carte de Tönningen, 1682.

Ce qui devait arriver arriva. Cerné dans la forteresse de Tönningen avec les restes de l’armée de Stenbock – environ 10 500 hommes, dont des milliers de malades, Johan fut fait prisonnier le 16 mai 1713 lors de la capitulation générale. C’était la fin de la campagne continentale. Stenbock lui-même, le vainqueur de Gadebusch, mourrait captif au Danemark en 1717. Ses hommes furent mieux traités, mais la captivité n’en était pas moins une épreuve, particulièrement pour un jeune officier de vingt et un ans dont la carrière venait à peine de commencer. Il fut libéré et rentra en Suède en mars 1714. Dix mois de captivité. La Grande Guerre du Nord continuait sans lui. Devant lui, une carrière à reconstruire dans un royaume en train de perdre son empire.

VII. 1714–1715 – Rebâtir une carrière dans les ruines d’un empire

Le retour de captivité n’éteignit pas l’élan de Johan. Au contraire. A peine rentré, dès le 10 mars 1714, une promotion l’attendait. Il fut nommé second ryttmästare (capitaine de cavalerie) dans le régiment de cavalerie de Vestgöta, un grade qu’il ne put toutefois pas prendre effectivement en charge, selon les registres. Ce fut finalement en qualité de capitaine en second au régiment de Kronoberg qu’il s’établit, à compter du 11 avril 1714, avec confirmation officielle du poste en juin 1715. Charles XII, réfugié en Turquie jusqu’en 1714, était rentré en Poméranie. La diplomatie s’agitait. Les armées se reconstituaient. Et dans les garnisons d’un empire qui rétrécissait à vue d’œil, des officiers comme Johan continuaient de servir, parce que c’était leur honneur et leur métier.

VIII. 8 avril 1716 – Le dernier siège de Wismar : deuxième captivité

L’été 1715 avait vu tomber Stralsund. Il ne restait plus à la Suède, en Allemagne du Nord, que Wismar, l’ultime forteresse Suédoise sur le continent. Une coalition dano-hanovrienne l’assiégeait depuis juin 1715. La garnison tint dix mois. Dix mois de famine, de scorbut, de poudre rationnée et d’espoirs de renfort qui ne vinrent jamais.

Le 8 avril 1716, Wismar capitula.

Pour Johan, c’était la deuxième fois qu’il rendait les armes dans cette même ville. La première fois, il avait vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-quatre. Et pour la deuxième fois, il était prisonnier de guerre, dans sa propre ville de naissance. Il ne rentra en Suède que deux ans plus tard, en juillet 1718. Wismar, elle, ne reviendrait jamais sous pavillon suédois : elle sera cédée au Mecklembourg en 1803, définitivement.

IX. 1718 – La dernière campagne : la mort d’un roi sous les murs de Fredriksten

Libéré en juillet 1718, Johan n’avait pas encore dit son dernier mot. Cette même année, Charles XII lançait une invasion de la Norvège avec 36 000 hommes – ultime ambition d’un roi que vingt ans de guerre n’avaient pas découragé. Johan, qui avait traversé l’intégralité de la Grande Guerre du Nord depuis ses premières armes en Flandre en 1710, rejoignit cette dernière campagne. C’est le document du Riddarhuset qui en témoigne explicitement : « bevistade 1718 fälttåget i Norrige » – il assista à la campagne de Norvège de 1718.

Médaille de Charles XII retrouvée dans les effets de Johan Kuhlman (1738-1806) et neveu de Johan (1692-1757). Cabinet des curiosités de Linköping.

L’armée suédoise assiégeait la forteresse de Fredriksten (2) quand, le soir du 11 décembre 1718, Charles XII inspectait les tranchées. Un projectile le frappa à la tempe gauche. Il mourut sur le coup. En quelques heures, le siège était levé. La guerre se poursuivit encore quelques années, mais sans âme, sans dessein, jusqu’au traité de Nystad en 1721 qui consacrait la défaite définitive de la Suède et la fin de son empire baltique.

Johan avait 26 ans. Il avait servi dans cinq pays différents. Il avait été prisonnier deux fois. Il avait vu mourir son roi puis rentra à Stockholm.

X. 1719–1742 – Une longue patience dans la paix

Les années d’après-guerre furent pour Johan celles d’une attente administrative aussi longue qu’inconfortable. En 1723, il fut reçu une allocation de lieutenant lui permettant de subsister sans service actif avant d’être réduit au statut d’expektant (expectant), officier en demi-solde attendant un poste disponible. La Suède d’après-guerre avait plus d’officiers que de postes, plus de vétérans que d’armées à leur offrir. La patience finit par être récompensée. En 1735, vingt-deux ans après la capitulation de Tönningen, Johan obtint enfin une allocation de lieutenant au régiment de garnison de Stralsund (Schwerinska Regementet) dans cette Poméranie suédoise qu’il connaissait si bien. Sept ans plus tard, le 3 avril 1742, il y était promu capitaine (kaptens indelning). Il avait cinquante ans. La paix, décidément, n’avait pas la rapidité de la guerre pour les questions d’avancement.

Entre-temps, il avait fondé une famille. Il avait épousé Anna Margareta Schmiterlöw, dont il eut trois enfants : Margareta Elisabeth, Gertrud et Johan Anthon. Le soldat avait aussi, comme son père avant lui, construit une vie.

XI. 7 novembre 1748 – Chevalier de l’Ordre de l’Épée

Le 23 février 1748, le roi Frédéric Ier de Suède créa simultanément trois ordres de chevalerie destinés à honorer les serviteurs de la Couronne : l’Ordre des Séraphins, l’Ordre de l’Étoile polaire, et l’Ordre de l’Épée (Svärdsorden) – ce dernier spécifiquement conçu pour récompenser les officiers ayant servi avec mérite la monarchie suédoise. Le 7 novembre 1748, Johan Kuhlman fut fait Chevalier de l’Ordre de l’Épée (Riddare av Svärdsorden — R.S.O.). Les deux sources dont nous disposons – le document officiel du Riddarhuset et le répertoire de Lewenhaupt – concordent sur ce point avec une précision absolue : même abréviation, même date, même année. L’ordre n’ayant été créé que neuf mois plus tôt, Johan figure parmi les tout premiers récipiendaires de son histoire.

Il avait cinquante-six ans. Derrière lui, quarante années de service : la Flandre, Gadebusch, Hollingstedt, le Mecklembourg, deux fois Wismar, Tönningen, la Norvège. Deux captivités. Des dizaines d’années de demi-solde et d’attente. C’était, enfin, la reconnaissance.

Épilogue : Stockholm, 5 avril 1757

Johan Kuhlman mourut à Stockholm le 5 avril 1757, à l’âge d’environ soixante-cinq ans. Il avait servi la Couronne suédoise depuis ses dix-huit ans jusqu’à sa vieillesse. Ses deux frères avaient choisi Norrköping et le commerce – Joachim Adolf en 1723, Heinrich en 1726, fondant la lignée qui traverserait les siècles jusqu’en Algérie. Lui avait choisi Stockholm et les armes. Il ne reste de lui, dans les archives, que quelques lignes d’une écriture soigneuse dans un registre du Riddarhuset, lignes retrouvées en décembre 2025 dans une vente aux enchères à Bruxelles, dans les mains d’un brocanteur qui ne savait pas ce qu’il tenait. Ces lignes suffisent à restituer, dans leur sobriété administrative, le portrait d’un homme qui fut du bon côté de l’histoire suédoise quand celle-ci s’écrivait encore à la pointe de l’épée.

« Blef 1748 d. 7 novembre R.S.O. † 1757 d. 5 april. »

Quatre mots pour une vie. C’est souvent ainsi que l’histoire traite ses soldats.

(1) Magnus Stenbock, né à Stockholm le 22 mai 1665, mort à Copenhague le 23 février 1717, est un Feld-maréchal suédois. Fils de Gustaf Otto Stenbock, lui-même Feld-maréchal, et de Christina Catharine de La Gardie, il étudie à l’université d’Uppsala, puis à Paris, et entre dans la carrière militaire, passant quelques années au service des Provinces-Unies. Il fait partie du contingent suédois envoyé se battre aux côtés des Néerlandais pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg et est également employé en tant qu’agent diplomatique. En 1690, il se marie avec Eva Magdalena Oxenstierna.

(2) Le siège de Fredriksten ( au sud d’Oslo) est une attaque des troupes suédoises du roi Charles XII contre les armées coalisées à la forteresse norvégienne de Fredriksten, dans la ville de Fredrikshald (aujourd’hui Halden). Alors qu’il inspecte ses troupes, Charles XII est tué par un projectile. Les Suédois ont rompu le siège et les Norvégiens ont conservé la forteresse[1]. Avec le traité de Nystad trois ans plus tard, la mort de Charles XII marque la fin de l’ère de l’Empire de Suède et le début de l’ère de la Liberté.

Oran, un port en mutation

Paul Lefrancq, archiviste du département d’Oran, le notait avec justesse en 1934 : « Oran a connu la singulière fortune d’être devenu une grande ville et d’être un grand port, sans rien devoir, ou presque rien à la légende ou à l’histoire. »

Panorama d’Oran. Vue prise de Santa-Cruz. Photographie datant de 1888 à 1895. Collection personnelle de l’auteur.

Sigurd Kuhlman s’est installé à partir de 1867 à Oran et est devenu au fil du temps un des personnages liés à la vie maritime de la cité portuaire les plus importants. Il a pu voir ou accompagner les principales évolutions du port.

Après les tentatives portugaises du XVe siècle, ce sont les Espagnols qui, installés à partir de 1509, bâtissent les premières infrastructures portuaires d’Oran – quais, jetée et magasins voûtés creusés dans le roc. Mais trois siècles d’occupation mal entretenue, une parenthèse turque (1708–1732) et le tremblement de terre de 1790 laissent le port en ruines. Quand les Français arrivent en 1830, ils héritent d’une ville fantôme et d’un port à construire de toutes pièces.

La reconstruction française (1830–1860)

Arrivé à Oran en 1831, le lieutenant général baron Pierre Boyer commande des plans, fait rapatrier les archives espagnoles depuis Madrid et lance les premières cartographies de la baie. Les travaux effectifs débutent en 1834 sous l’ingénieur Pézerat, suivi de Poirel, Aucour et Bernard. En 1848, un premier bassin de 4 hectares est approuvé. Le trafic progresse – 36 000 tonnes en 1855, 54 000 en 1860 – mais reste modeste. Le port existe enfin. Il attend encore sa vraie naissance.

Photographie originale prise vers Port d’Oran, vers 1863–1867, avant l’agrandissement. Vue depuis les hauteurs : bassin de 4 hectares, voiliers au mouillage, quais nus. Collection personnelle de l’auteur.

La photographie ci-dessus nous montre un port minuscule et c’est celui que découvre Sigurd Kuhlman à son arrivée en 1867.

Le vrai coup d’accélérateur arrive avec le décret du 28 juillet 1860, qui prévoit un agrandissement d’envergure : 9 millions de francs, un port de 24 à 26 hectares (le futur bassin Aucour), une darse, un avant-port, deux jetées encadrant une passe de 80 mètres. C’est le tournant. En 1860, Oran est un vaste chantier. En 1868, la grande jetée du large atteint déjà 500 mètres de longueur. Les quais se construisent, les bassins se creusent, les grues et les dragues s’installent. Le port se modernise.

Oran, vers 1870 — Le port en train de naître

Prise depuis les hauteurs dominant le port, l’image ci-dessous, au format carte de visite, montre le port d’Oran en pleine construction.

Le port d’Oran vers 1870. Collection personnelle de l’auteur.

Au premier plan, les travaux avancent. Une darse intérieure prend forme, ses murs courbes en enrochement brut à peine sortis de l’eau. Des rails de chantier – ces voies Decauville étroites que les ingénieurs des Ponts et Chaussées utilisaient pour acheminer les matériaux lourds – traversent le terre-plein encore sablonneux. Dans le bassin principal, au fond, plus de vingt mâts se dressent, serrés les uns contre les autres : des voiliers pour la plupart, quelques felouques méditerranéennes mêlées à des trois-mâts de haute mer. Les vapeurs sont encore absents. On est à l’exact moment de bascule entre deux âges du commerce maritime.

Cette photographie date très vraisemblablement des années 1868–1875, en pleine réalisation du programme d’agrandissement décidé par le décret impérial de 1860. On y voit des voiliers entassés dans un bassin trop petit, des blocs qui s’empilent. Dans vingt ans, ce port sera le premier d’Algérie.

L’apogée commerciale et la ligne transatlantique

Dans les années 1870–1880, Oran s’impose progressivement comme la principale porte de sortie des richesses de l’Oranie. L’alfa, cette plante textile qui pousse en abondance sur les hauts plateaux, fait l’objet d’une bataille commerciale sans merci entre la France et l’Angleterre. En 1871, la marine britannique transporte depuis Oran 44 millions de kilogrammes d’alfa contre à peine 1,2 million pour la marine française. La chambre de commerce pousse des cris d’alarme. Le port traite aussi les céréales, les bestiaux, les minerais, les peaux, les laines. En 1899, son trafic annuel dépasse les 700 000 tonnes.

Port d’Oran, vers 1870–1878 — pendant les travaux d’agrandissement. Au premier plan : d’imposants ballots d’alfa empilés sur les quais, attendant l’embarquement. À quai, deux gros steamships à coque noire. C’est l’époque exacte où Sigurd Kuhlman dirige son bureau de courtage maritime : l’alfa qui s’exporte massivement vers l’Angleterre transite par ces mêmes quais. Collection personnelle de l’auteur.

Les travaux s’achèvent en 1892 après trois tempêtes dévastatrices (1869, 1876, 1886) qui ruinent partiellement la jetée du large et obligent l’État à solliciter, par la loi du 19 juillet 1880, le concours financier de la Chambre de Commerce à hauteur de 2,5 millions de francs. À l’issue de ce premier programme, le port dispose de 1 175 mètres de jetées, 1 890 mètres de quais accostables, et 13 hectares de quais et terre-pleins. Le trafic a été multiplié par quinze entre 1864 et 1892.

Photographie prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai, en regardant vers la ville – angle inversé par rapport aux vues en plongée depuis Santa Cruz. Vers 1875-1885. Collection personnelle de l’auteur.

Prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai et non depuis les hauteurs, cette photographie offre un angle rare : celui du sol, celui des hommes qui travaillent. Au premier plan, le chantier est encore vivant – terre sablonneuse non pavée, blocs de pierre épars, planches de bois, une cahute de fortune, des mulets et leurs conducteurs. Le port se construit sous nos yeux. Au centre, plusieurs voiliers et au moins un vapeur sont à quai, mâts et mâts de charge se découpant sur le ciel. À droite, la ville a déjà pris forme : arcades au rez-de-chaussée, immeubles de commerce à étages, architecture coloniale caractéristique des années 1870–1880. En arrière-plan, Oran monte sur son coteau – un clocher émerge des toits, les premières constructions des hauteurs se devinent dans la lumière. La datation la plus probable se situe entre 1875 et 1885 : la ville est structurée, ambitieuse, mais le port n’est pas encore achevé. Les travaux du bassin Aucour battent leur plein. C’est précisément l’époque où Sigurd Kuhlman est en pleine activité sur ces mêmes quais – courtier, négociant, homme du port. Cette image, c’est peut-être son quotidien.

C’est dans ce contexte d’expansion commerciale que Sigurd Kuhlman accomplit son geste le plus audacieux. Le 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonce l’ouverture d’une ligne directe Oran–New York, la première de l’histoire du port. Sigurd, agent de l’Anchor Line – compagnie écossaise fondée à Glasgow en 1855 – , a obtenu de sa compagnie ce service inédit. Le paquebot inaugural, le SS Bohemia, tout juste sorti des chantiers de Glasgow, effectue la traversée en quinze jours. Jusqu’alors, les marchands oranais devaient transborder leurs marchandises à Marseille ou au Havre, avec six semaines de délai. « Tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi », écrit le journal. Sigurd Kuhlman, Suédois naturalisé français depuis 1876, aura ainsi relié Oran au « nouveau-monde ».

Lire l’article correspondant …

Sources :

SourceNatureRéférence
Paul Lefrancq, Un port à OranArticle historiqueL’Afrique du Nord illustrée, 15 décembre 1934.
Ed. Dechaud, Les grands travaux du port d’OranArticleL’Afrique du Nord illustrée, 4 juin 1910
Le Messager de ParisPresse nationale18 juillet 1868 (travaux) ; 12 juillet 1880 (emprunt chambre de commerce)
Journal Général de l’AlgériePresse coloniale16 juillet 1891 (ligne Oran–New York)
Archives royales de Suède (Riksarkivet)Archives publiquesCorrespondance Sigurd Kuhlman / Bernhardt Almquist, 1871–1876
Photos d’archivesCollection privéeOran, port, vers 1863–1895 — collection Etienne Laude

L’incendie de Stargard

7 octobre 1635. Le colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman met le feu à la ville de Stargard…
Gravure représentant la ville de Stargard en 1618.

Quelques mois après les exploits de Gerhard sur le plateau de Breslau (1), c’était au mois d’octobre 1635, et alors que l’armée Suédoise était toujours stationnée à Stargard depuis bientôt cinq ans, les ennemis des Suédois s’enhardirent et décidèrent de refaire une apparition dans le duché de Poméranie et d’attaquer la garnison. En ce mois d’octobre et alors qu’il commençait à faire froid dans la région, le grand général impérial Rudolf von Marazin (2) décida de faire le siège de la ville. L’armée ennemie prit position tout autour de la ville empêchant les Suédois de sortir et de se ravitailler. Ils n’avaient plus aucune chance de vaincre l’ennemi. Le Maréchal Johan Banér (3) était parti en campagne avec une partie de l’armée et on ne pouvait plus envoyer de messagers pour l’avertir et lui demander de porter secours aux Suédois assiégés dans la ville.

Le colonel Bohm commandait la garnison restée sur place et il constata que malgré sa demande, les habitants refusaient de continuer à se battre. Ils en avaient assez de cette guerre interminable pour eux car elle avait commencé dix-sept ans auparavant. Dix-sept ans de guerre sans pouvoir vivre normalement, sans pouvoir faire pousser son blé. Tout le monde vivait au jour le jour depuis tant d’années ! Bohm insista mais il n’y avait rien à faire. Même Johan, qui était d’un naturel plus bienveillant que son chef et comprenait les malheurs de la population, n’arriva même pas à convaincre les habitants d’au moins se tenir près des canons ou de protéger les munitions.

Il fallait trouver un moyen d’effrayer les assaillants et le colonel Bohm eut l’idée de faire mettre le feu à des granges en bois qui se trouvaient entre les portes Swietojanska et Pyrzycka afin de dégager l’entrée et rendre difficile l’accès de l’armée impériale aux bâtiments importants pour la défense. C’était un pari très risqué car au moindre coup de vent on risquait de mettre le feu à toute la ville. Et c’est pourtant ce qui arriva. Johan n’avait pas été là pour dissuader le colonel Bohm d’entreprendre une telle folie, il était à l’autre bout de la ville et avait vu venir l’orage qui se profilait en provenance de Stettin, en direction du nord.

Plan des fortifications de Stargard des années 1632-1696 ?
Collection de Riksarkivet (archives Royales) Stockholm.

On raconte que seules seize maisons et six échoppes ont survécu à l’incendie. Toutes les autres maisons et églises ont brûlé ! Tout. L’Église de la Sainte Vierge, le monastère des Augustins et le nouveau lycée, tout a brûlé. Et ce n’était point la foudre, ni un accident de four qui avait provoqué la perte presque totale de la ville mais un acte irresponsable commis par le beau-frère de Johan, Jacob Larsson Bohm. Les Impériaux n’avaient pas pu prendre la ville … car il n’y en avait plus.

Vitrail de l’Eglise Sainte-Marie, reconstruite entre 1905 et 1910.

D’après les travaux du Professeur Majewski, Directeur du département d’archéologie de l’Institut d’histoire de l’Université de Szczecin et directeur du Musée archéologique et historique de Stargard. Membre du Conseil pour la protection du patrimoine archéologique et de l’Association scientifique des archéologues polonais.

(1) Lire l’article « La prise de Breslau par Gerhard Kuhlman, mai 1634 » sur ce même site.

(2) Johan Banér, ou encore Jean Gustavson Baner, vulgairement appelé Banier, né le 23 juin 1596 à Djursholm et mort le 10 mai 1641 à Halberstadt, est un commandant en chef suédois à l’époque de la guerre de Trente Ans.

(3) Le baron Rudolph von Marzin , également connu sous le nom de Rudolph von Marazin ou Morzin , (* vers 1600 ; † 1646 à Prague ) était un maréchal saxon .