L’incendie du Western Ocean

Mers-el-Kébir, 4 mai 1884

Sigurd Kuhlman (1835-1899)

Sigurd Kuhlman, fils de Josef Kuhlman, était né en 1835 à Stockholm. Arrivé en Algérie en 1849, il s’était établi à Oran où il exerçait la profession de courtier maritime. Homme de mer dans l’âme, il était également vice-président de la Société de Sauvetage en mer à Oran, ce qui témoignait de son engagement profond pour la sécurité des navigateurs et la défense des gens de mer en difficulté. C’est dans ce double rôle de professionnel averti et d’homme de terrain que son nom allait s’illustrer lors du dramatique incendie du Western Ocean en mai 1884.

Le dimanche 4 mai 1884, en conformité des instructions de l’ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées, sanctionnées par le préfet, le trois-mâts anglais Western Ocean, de 1 230 tonneaux de jauge, fut remorqué et mouillé près de la terre au Nord-Est de Saint-André de Mers-el-Kébir. Vers neuf heures et demie du matin, les opérations de sauvetage et d’extinction du feu commencèrent. Mais une circonstance fort heureuse vint changer le cours des événements : l’arrivée vers midi, en rade de Mers-el-Kébir, du Transport de l’État « le Finistère » (1), commandé par M. Juge, capitaine de frégate (2). Cet officier, vivement concerné par la position malheureuse du navire sinistré, envoya aussitôt un officier demander en quoi il pourrait être utile, puis dépêcha vers une heure une pompe à incendie accompagnée d’une corvée d’hommes pour concourir à éteindre l’incendie. Il renouvela ces corvées de deux heures en deux heures, faisant preuve d’une énergie et d’une organisation remarquables.

Le port de Mers-el-Kébir vers 1880-1890.

Le chargeur, l’armateur M. Grey, le consul M. Barber et de nombreuses autres personnes présentes à bord admirèrent l’agilité et le dévouement des marins français de l’État. Il y eut cependant un moment de grande angoisse : le deuxième maître calfat M. Quillévéré Pierre, muni d’un appareil, était descendu courageusement dans la cale du navire en feu. Il en fut retiré évanoui, sauvé de justesse par M. Kuhlman et l’équipage. Revenu à lui, il voulait de nouveau redescendre, mais on le lui interdit formellement. Le consul et le capitaine du Western Ocean rendirent visite au commandant Juge à bord du Finistère pour le remercier de son précieux concours. L’équipage et la corvée des marins français de l’État continuèrent sans relâche à combattre le feu. Dans la nuit du 4 au 5 mai et tout au long de la journée du lendemain, les hommes du navire sinistré et les corvées du Finistère poursuivirent leur travail avec une énergie et un dévouement exemplaires. C’est vers quatre heures de l’après-midi du 5 mai que l’on se rendit enfin maître du feu. Le pavillon anglais fut hissé en signe de réjouissance.

Ce résultat remarquable fit le plus grand honneur à M. Juge, capitaine de frégate, commandant le Finistère, et aux corvées de son équipage, ainsi qu’à M. Berwick, capitaine du navire sinistré, et à son équipage, très laborieux et très discipliné tout au long de l’épreuve. Les journaux Le Petit Fanal et L’Akhbar du 8 mai 1884 mentionnèrent tout particulièrement le dévouement des personnes suivantes :

• M. Quillévéré Pierre, deuxième maître calfat du Finistère, pour son courage en pénétrant dans la cale en feu au péril de sa vie ;
• M. Barber, consul, si versé dans les questions nautiques, pour ses conseils avisés et son travail personnel tout au long de l’opération ;
• M. Sigurd Kuhlman, très entendu en question de marine, pour son travail personnel, son sang-froid dans le sauvetage de M. Quillévéré, et pour son précieux concours comme interprète entre les équipages français et anglais ;
• M. Paumon, maître du port de Mers-el-Kébir, sous-officier de marine de l’État en retraite, pour sa bienveillante assistance, sa grande activité et sa courtoisie ;
• M. Bullen, capitaine du navire anglais Princess Alexandra, pour ses conseils et son assistance ;
• M. Grey, armateur, présent à bord avec le chargeur tout au long des opérations.

Le consul, pendant les deux journées qu’avaient duré les opérations, s’était rendu fréquemment à bord, observant avec intérêt l’équipage à la tâche. Il put ainsi constater et attester personnellement la coopération et l’assistance de l’ensemble des personnes ci-dessus mentionnées.

(1) Le Finistère qui intervint à Mers-el-Kébir en mai 1884, commandé par M. Juge, capitaine de frégate, était un transport de l’État vapeur à hélice d’environ 63 mètres, ~1 580 tonnes, ~800 CV, exactement du même type que l’Aube et l’Eure construits la même année aux Chantiers Normand du Havre. C’est ce type de navire — vapeur militaire élégant, gréé en complément.

Le navire de transport de guerre, « l’Aube » identique au « Finistère ». Vers 1884.
Pierre Romain Juge (1834-1914)

(2) Pierre Romain Juge naît le 12 janvier 1834 à Carsac-Aillac, petit village de Dordogne au bord de la Dordogne. Il choisit très jeune la carrière des armes et rejoint la Marine nationale en 1850, à l’âge de 16 ans, au port de Toulon. En janvier 1879, il sert comme second à bord du croiseur Infernet au sein de l’Escadre d’évolutions, sous les ordres du commandant Charles Layrle. En mai 1884, à la tête du transport de l’État Finistère, il intervient avec énergie et humanité lors de l’incendie du trois-mâts anglais Western Ocean en rade de Mers-el-Kébir (Oran, Algérie). Le 31 décembre 1884, il est promu Capitaine de vaisseau, couronnant cette période faste. En janvier 1885, il commande la division des équipages de la flotte du 5ème arrondissement maritime à Toulon, sous l’autorité du vice-amiral Jules Krantz.
À partir de juin 1885, il prend le commandement du croiseur de 2ème classe Sané (450 ch, 7 canons, port de Cherbourg), au sein de la Division navale du Levant, sous les ordres du contre-amiral Raoul de Marquessac — une mission stratégique en Méditerranée orientale. En 1881, il avait été élevé au grade d’Officier de la Légion d’Honneur, puis en juin 1892 à celui de Commandeur. Il se retire dans le cadre de réserve en 1894, après plus de 44 années de service actif. Il s’éteint le 9 janvier 1914 à Bordeaux, à l’âge de 79 ans. Son fils, René-Clément Juge (1877-1958), suivra ses traces et deviendra à son tour vice-amiral, préfet maritime de Toulon en 1936-1937.

Au 12 rue de la Licorne …

Le Consulat de Suède à Alger jusqu’en 1847.

Le consulat de Suède à Alger des origines à 1847. Dessin généré par IA à partir des descriptions sources.

Au cours de mes recherches sur les diverses propriétés qui abritaient le Consulat de Suède, je me suis intéressé à la maison qui faisait office de Consulat à Alger. Les autres propriétés étaient plus des résidences de campagne des Consuls et situées sur les hauteurs d’Alger (voir par ailleurs). Le bâtiment officiel de ce que l’on appelait « le Consulat de Suède » était situé pendant toute la mandature du consul Johan Fredrik Schultze (et peut-être avant) au 12 rue de la Licorne, faisant face à la mer et pratiquement en face du phare. A partir d’une date comprise entre avril 1847 et 1851, la date précise reste encore à déterminer, la maison n’abrita plus la chancellerie du Consulat. On trouve une publication dans le journal l’Akhbar datée de 1851 indiquant sa localisation dans la rue d’Isly.

J’ai pu retrouver l’acte de vente de la maison et publié le 29 juin 1851 dans le journal l’Akhbar qui donne beaucoup de précisions quant à la localisation et la constitution de la maison.

Annonce de la vente du consulat de Suède (et du consulat d’Espagne) par le journal l’Akhbar le 29 juin 1851. Source Gallica-BNF.

Le bâtiment était situé au n° 12 de la Rue de la Licorne, à l’angle de la Rue Macaron, dans le quartier de la Marine (Basse-Ville) d’Alger. Implanté à proximité immédiate du front de mer et du port, il occupait une position stratégique dans la capitale coloniale d’Alger en 1851. La propriété se situait à l’angle de la Rue Macaron sur le front de mer et la rue de la Licorne où se trouvait l’entrée principale. La maison était mitoyenne avec le n°14 qui abritait le consulat d’Espagne. A l’ouest se trouvait la de Dame Veuve Blanc.

La maison était de plan carré (16,7 m × 16,7 m avec une surface au sol de 280 m² environ et organisée autour d’une cour centrale à ciel ouvert, selon le modèle typique de l’architecture domestique mauresque ottomane d’Alger. Le bâtiment comprenait un rez-de-chaussée à usage commercial et administratif, un premier étage à usage résidentiel, un deuxième étage également à usage résidentiel et couronné d’une terrasse plate. La façade extérieure était probablement traitée avec une grande sobriété, caractéristique de l’architecture algéroise : des murs blanchis à la chaux, une absence d’ornements extérieurs apparents, un toit-terrasse plat avec des acrotères carrés en pierre.

Rez-de-Chaussée :

Le rez-de-chaussée s’organisait, toujours d’après la description, autour d’une cour centrale pavée entourée d’un périmètre dallé (sol pavé à motif losangé). Faisant ouverture vers la rue Macaron, se trouvaient trois magasins avec arcs et cintres ouverts sur la rue. Dans le prolongement des magasins, on trouvait une petite buanderie dans l’angle nord-ouest avec une ouverture sur l’intérieur donnant accès à un puits et une citerne. Quant au reste du rez-de-chaussée, sachant que la maison abritait la chancellerie du consulat, il devait bien y avoir des bureaux ! Même si ceux-ci, curieusement, ne sont pas mentionnés dans l’annonce. J’ai donc imaginé deux pièces mitoyennes adossées au mur Sud, avec ouvertures vers la cour centrale. L’entrée de la maison donnait à l’Est sur la Rue de la Licorne. Elle était constituée d’un vestibule avec arc outrepassé ornemental donnant accès à la cour surmontée d’une douera. J’ai enfin imaginé l’escalier principal dans l’angle Sud-Est mais c’est une supposition.

Premier Étage

Le premier étage devait être le principal lieu de vie de cette belle maison mauresque. Il s’articulait autour d’une cour centrale dallée en marbre entourée d’une galerie en arcades sur les quatre côtés avec colonnes en pierre à chapiteaux sculptés et des arcs outrepassés entre les colonnes. On y trouvait quatre appartements. Un avec vue sur la mer et donc donnant sur la Rue Macaron, avec fenêtres à moucharabiehs, un à l’est, l’aile donnant sur la Rue de la Licorne, avec une Douéra en encorbellement au-dessus de la rue. L’appartement Sud, aile sur mur mitoyen, n’avait pas de fenêtres extérieures devait probablement être le plus modeste tout comme celui orienté à l’ouest avec une façade aveugle.
Une douera est une pièce en encorbellement soutenue par des corbeaux sculptés, avec moucharabiehs (claustra en bois sculpté) assurant le filtrage de la lumière et la ventilation.

Deuxième Étage :

Le deuxième étage reproduisait exactement le plan du premier étage, avec les mêmes quatre appartements et une galerie en arcades mais cette fois-ci entourant un vide sur la cour centrale du premier étage. Depuis cet étage on peut imaginer un escalier sur la terrasse plate sur le toit.

La maison offrait une belle vue sur l’amirauté et le phare d’Alger. Henri Klein dans sa revue « les feuillets d’El-Djezaïr » (1) publiée en 1929, présente un tableau dont le nom du peintre n’est pas précisé mais intitulé « le phare, vu du consulat de Suède » :

Peut-être s’agissait-il tout simplement de Kenney Bowen-Schultze, épouse du Consul de Suède Johan Fredrik Schultze, de 1829 à 1847 ?

Lire l’article « Madame Schultze« .

(1) Quelques gravures évocatrices du passé : sites, scènes, portraits et autres sujets. In: Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 11, Sites, scènes, portraits et autres sujets. pp. 1-56.

Les Kuhlman de Finlande

Si la branche Kuhlman dont je descends, a eu le parcours le plus chahuté (Ingrie, Allemagne du Nord, Suède puis Algérie), les descendants de Peter (vers 1600- 1651) émigreront en Finlande dès la fin du XVIIe siècle et y resteront. C’est cette branche que je veux ici évoquer, une branche dont descend un des principaux personnages historiques de Finlande.

D’après l’étude d’Henrik Borgström, Genos 24 (1953), pp. 96-107, complété par mes recherches personnelles et documents d’archives retrouvés.

Une noblesse d’épée aux confins de l’Empire du Nord

Au XVIIe siècle, l’Empire suédois étend son emprise sur la Baltique, l’Ingermanland, la Finlande et la Poméranie. C’est dans ce vaste espace militaire et administratif que s’inscrit l’histoire de la famille Kuhlman — une famille d’officiers, de cavaliers et de propriétaires terriens dont la destinée finlandaise, parfois méconnue, mérite d’être retracée avec précision. L’étude généalogique d’Henrik Borgström, publiée en 1953 dans la revue Genos, constitue à ce jour la source la plus rigoureuse sur le sujet. Elle corrige de nombreuses erreurs des généalogies antérieures (Elgenstierna, 1928 ; Jully Ramsay) et laisse ouverts quelques points encore obscurs — ce qui lui confère toute son honnêteté intellectuelle.

Tout commence au début du XVIIe siècle en Poméranie, dans le domaine de Jamawitz, dont Johan Kuhlman est le seigneur. Il épouse Hedvig Focken, originaire de Livonie, dont le grand-père était patricien à Lübeck — un détail qui a son importance. De cette union naissent trois fils :

• Peter Kuhlman — anobli en 1649, fondateur de la branche finlandaise ;
• Johan Kuhlman — lieutenant-colonel, mort avant 1648, dont les enfants seront anoblis conjointement avec Peter (la branche Suédo-Algérienne puis Française);
• Gerhard Kuhlman — né en 1609, lieutenant-colonel, mort en 1637, sans descendance notable connue.

Peter Kuhlman : le fondateur de la lignée finlandaise

Peter Kuhlman était le fils de Johan de Jamawitz et frère du lieutenant-colonel Johan Kuhlman. Peter, major, est anobli le 20 juillet 1649 — conjointement avec les enfants de son frère Johan, décédé peu avant. Dès 1648, il reçoit le domaine de Raikova (dit aussi Flatenbergs hof) ainsi que le village du même nom, situés dans la partie occidentale du comté de Koporie, en Ingermanland. Il y décède le 20 décembre 1651. Sa veuve, Elisabeth Wolffelt — qui avait été mariée en premières noces à un capitaine Buttler — reçoit en 1664 la confirmation de la succession de son mari en Finlande : cinq fermes dans la paroisse de Tyrvis, ainsi que des propriétés dans les villages de Kurkela, Vännilä, Huhti et Koskis dans la paroisse de Wesilaks. La lettre royale de 1664 précise que le don est effectué en raison des services de « son défunt mari et de ses fils ». Borgström note que la lettre ne dit pas « leurs fils », ce qui pourrait laisser entendre que parmi les 7 fils d’Elisabeth Wolffelt alors en vie (dont 5 survivants), certains étaient peut-être issus du premier mariage avec le capitaine Buttler. Ce doute sur la paternité de certains des fils de Peter n’est pas levé par le document. De Peter et Elisabeth naissent au moins : Magnus Johan, Henrik, Dorothea (épouse du conseiller de Narva Petter Küster) — et possiblement d’autres enfants listés par Ramsay : Berndt, Benedikt, Gerhard, Hans Jacob (ces deux derniers avec un point d’interrogation car ils pourraient être les fils de Johan).

Un cas épineux : Gerhard Henrik, fils de Peter… ou de Johan ?

Parmi les fils attribués à Peter par Jully Ramsay figure un certain Gerhard — que les documents désignent systématiquement comme Gerhard Henrik Kuhlman, voire Gerhard Henrik von Kuulman ou tout simplement Henrik. Son parcours est remarquable :
• En 1661, il est enrôlé comme enseigne dans le régiment du commandant Henrik Fock.
• En 1668, il reçoit un passeport du lieutenant-colonel Henrik Fock à Turku et est expédié vers Lübeck — la ville d’origine de sa famille maternelle, rappelons-le.
• En 1672, on le retrouve établi dans un village de Wesilaks, en Finlande.
• En 1675, il est cornet au service d’armurerie de la noblesse en Ingermanland.

Borgström soulève ici un doute fondamental. Un document d’archive — le Tribunal de la juridiction d’Ikalis (1672) — désigne Gerhard Henrik comme « un parent du Major Magnus Johan Kuhlman ». Or en suédois du XVIIe siècle, le terme « parent » (frände) ne s’emploie pas pour désigner un frère. Si Gerhard Henrik avait été un frère de Magnus Johan — donc un autre fils de Peter — on l’aurait désigné comme « frère » sans ambiguïté. Borgström conclut donc que Gerhard Henrik n’est vraisemblablement pas un fils de Peter, contrairement à l’affirmation de Ramsay, mais probablement un fils du lieutenant-colonel Johan Kuhlman, l’autre branche — ce qui ferait de lui un cousin de Magnus Johan et Henrik, et non leur frère. Dans le tableau généalogique (Tab. 7), Borgström l’inscrit parmi les fils de Johan avec un point d’interrogation explicite : « ? Gerhard Henric ».

C’est ici que le document d’archives que j’ai récemment retrouvé et acquis aux enchères fin 2025, prend toute son importance car il prouve que c’est lui qui retournera d’abord à Lübeck puis Gadebush en Allemagne du Nord où naitront ses trois fils, Joachim Adolph (1690-1741), Johan (1692-1757) et Heinrich (1693-1765). Joachim Adolph sera le premier Kuhlman a venir s’installer à Norrköping en 1723 bientôt suivi par Heinrich (arrière grand-père de Josef parti en Algérie en 1841) trois ans plus tard. Johan quant à lui fera une longue carrière dans l’armée et participera, entre autres conflits, à la bataille de Gadebush en 1712 avant de s’installer à Stockholm. J’aurais bientôt l’occasion d’évoquer ce personnage intéressant.

Dans le document retrouvé, Henric est clairement indiqué comme le jeune fils de Johan (1600-1649).

Extrait de la patente nobiliaire de la famille Kuhlman (n°467). Collection personnelle de l’auteur.
Le voyage de 1668 et la branche de Norrköping

Ce voyage vers Lübeck en 1668 — ville où la famille avait des attaches depuis la génération des grands-parents — marque un tournant décisif. C’est en effet ce Gerhard Henrik (ou Henrik) qui, retournant vers la sphère germano-baltique à partir de Lübeck, est à l’origine de la branche familiale de Norrköping, établie en Suède proprement dite. Le document de Borgström mentionne d’ailleurs explicitement qu’une famille Kuhlman est censée descendre de l’un des deux frères Kuhlman » en Suède — sans que les généalogies antérieures aient pu en établir la filiation précise. La route Turku–Lübeck–Norrköping de Gerhard Henrik constitue le chaînon manquant de cette branche suédoise.

Magnus Johan et Henrik : deux frères, deux destins en Finlande

Magnus Johan Kuhlman (†1675) :

Magnus Johan, fils de Peter, chambellan du comte Gabriel Bengtsson Oxenstjerna, est promu major le 18 mars 1670 au sein du régiment de cavalerie du comté d’Uusimaa et Hämeenlinna. Dès 1661, il reçoit en donation neuf propriétés dans la paroisse de Kulsiala : trois à Mälkiäis (manoir), trois à Ruotsula, trois à Vuolijoki, ainsi que des fermes à Wesilaks et à Tyrvis. Il s’installe à Kurkela (Wesilaks) dans les années 1660, puis possède également le manoir Halmeenmäki (1663–1675). Il est marié à Margaretha Pistolhielm, décédée avant lui. Magnus Johan meurt le 14 juin 1675 — sans femme ni héritier mâle en vie. Ses propriétés retournent aussitôt à la Couronne. Ce fait est capital : il prouve qu’il ne peut pas être le père de Gerhard Fredrik et Didrik, contrairement à ce qu’affirment toutes les généalogies antérieures.

Henrik Kuhlman (†1693/1694) :

Son frère Henrik, dit « de Flattenberg et Mälkiäis », récupère la situation avec habileté. Grâce à une stratégie de négociation bien documentée avec la Couronne suédoise — le roi offrant officiellement les domaines « en considération de ses longs et loyaux services » tout en reconnaissant sa « relation étroite avec le titulaire précédent » — Henrik obtient le 14 juin 1675 la donation des fermes de son frère défunt : trois à Mälkiäis, trois à Vuolijoki, et une ferme à Tyrvis. Il avait lui-même combattu en Pologne sous Karl X Gustaf. Henrik se marie deux fois : avant 1648 avec une première épouse non identifiée, puis en 1682 avec Brita Pistolhielm (veuve d’Anders Stålhana et du lieutenant-colonel Johan Beck). Il décède en 1693. Son corps est d’abord inhumé à Tyrväntö, puis transféré le 2 décembre 1694 à l’église de Tuusula, ville d’origine de son épouse — où ses armoiries sont encore visibles aujourd’hui.

Les doutes de Borgström : une généalogie à réviser

L’un des apports majeurs de l’étude est de remettre en cause de nombreuses certitudes antérieures. Voici l’ensemble des incertitudes identifiées :

① Gerhard Fredrik et Didrik : fils de Magnus Johan ou d’Henrik ? Toutes les généalogies présentaient le major Magnus Johan comme leur père. Or à sa mort il n’avait aucun héritier — ses biens revinrent à la Couronne. Borgström établit qu’ils sont en réalité fils d’Henrik (premier mariage avant 1648 avec une personne inconnue). Il reconnaît cependant que « ces questions nécessitent encore une enquête plus approfondie ».
② L’épouse de Gerhard Fredrik : Stålhane ou Pistolhielm ? Elgenstierna et Ramsay donnaient Elisabeth Stålhane comme épouse de Gerhard Fredrik. Borgström prouve, grâce au rôle général du régiment de Nyland (1712) et à la lettre de Gustava Borgström, que sa veuve était Elisabeth Pistolhielm. C’est Elisabeth Stålhane qui était l’épouse de son frère Didrik.
③ Didrik Fredrik : fils de Gerhard Fredrik ou de Didrik ? Les généalogies le donnaient unanimement comme fils de Gerhard Fredrik. Borgström démontre qu’il est fils de Didrik — via le tribunal d’hiver d’Urdiala (1726), les livres de communion de Tyrväntö, et un argument successoral décisif : à la mort d’Elisabeth Juliana Kuhlman en 1742, sa seule héritière était sa sœur Anna Beata — si Didrik Fredrik avait été leur frère, ses enfants auraient eu un droit d’héritage, ce qui ne fut pas le cas.
④ Didrik, présenté comme célibataire, ne l’était pas. Elgenstierna le croyait célibataire. Le registre des naissances de Sääksmäki atteste qu’il eut un fils, Magnus Johan, né le 16 juin 1697 de « Diderich Kuhlman et Mme Liskin Ståhlhana ».
⑤ Gerhard Henrik : fils de Peter ou de Johan ? Comme développé supra, Ramsay le classait parmi les fils de Peter. Borgström l’attribue plutôt à la branche Johan, en raison du terme « parent » (et non « frère ») employé dans les archives.
⑥ La propriété de Saaris attribuée à Didrik par erreur. Ramsay et Elgenstierna attribuaient Saaris (Tammela) au lieutenant Didrik. C’est inexact : Saaris appartenait à Gerhard Fredrik. Cette erreur provient d’une lettre de son petit-fils Gustaf Adolf Kuhlman (1764–65) à la Maison des Chevaliers de Suède, qui confond les deux branches — excusable car la propriété avait brûlé, les documents étaient perdus, et son père était décédé peu après.
⑦ Didrik Johan, présenté comme célibataire, ne l’était pas non plus. Elgenstierna affirmait qu’il était célibataire. Or il épousa en 1752 Maria Christina Alftan et mourut en 1755, laissant un enfant mort-né.
⑧ Le prénom de Gustava Borgström. Selon les actes, elle est appelée Gustava Jacobina (Hidén), Gustava Juliana (Tammela) ou Gustava Johanna (la lettre elle-même). Borgström tranche : son vrai prénom est Gustava Johanna, les autres variantes résultant de fautes d’orthographe dans les actes paroissiaux.

Les générations finlandaises : de Peter à l’extinction masculine
Lieux de présence des Kuhlman en Finlande : sépultures et blasons

Église de Tammela (Kanta-Häme)
Le site de mémoire le plus riche de la famille. On y trouve :
• Les armoiries funéraires de Gerhard Fredrik Kuhlman (1648–1691) ornées de ses épées, datant du XVIIe siècle — visibles sur le mur droit de l’église.
• La tombe de Saari, dans laquelle reposent : Gerhard Fredrik (inhumé le 17 février 1695), son épouse Elisabeth Pistolhielm (inhumée le 1er août 1742 à l’âge de 92 ans), leurs filles Elisabeth Juliana (†1742, 60 ans) et Anna Beata (†1754, 70 ans), et leur fils Erik Johan (†1735). Cinq membres de la famille dans le même caveau.
• Le manoir de Saaris voisin, racheté en 1687 par Gerhard Fredrik à l’amiral Lorentz Creutz et libéré de redevances par Charles XI en 1691, appartient aujourd’hui à la Fondation Kone, qui l’utilise comme résidence d’artistes.

Eglise de Tammela.
Eglise de Tammela. A droite le blason de Gerhard Fredrik (1648-1691)
Blason de Gerhard Fredrik (1648-1691).
Le manoir de Saaris voisin, racheté en 1687 par Gerhard Fredrik à l’amiral Lorentz Creutz.

Église de Tuusula / Tusby (Uusimaa, Grand Helsinki)
• Les manteaux funéraires en bois du tournant des XVIIe–XVIIIe siècles, appartenant aux familles von Berg, Kuhlman et Stålhane, sont conservés depuis la démolition de l’ancienne église en rondins (1735).
• Les armoiries d’Henrik Kuhlman y sont disposées depuis le 2 décembre 1694, date du transfert de sa dépouille depuis Tyrväntö.
• Le motif des armoiries Stålhane (verrou de roue de fusil) est intégré dans les armoiries municipales actuelles de Tuusula, témoignage vivant de l’influence de ces familles.

Blason d’Henrik Kuhlman (fils de Peter anobli Kuhlman, tab. 2) de Flattenberg et Mälkiäis. Eglise de Tuusula.
Eglise de Tuusula. Au centre, le blason d’Henrik Kuhlman, fils de Peter.
Église de Tuusula / Tusby (Uusimaa, Grand Helsinki).

Manoir de Mälkiäis à Tyrväntö (paroisse de Kulsiala)
Siège familial pendant plusieurs générations (Magnus Johan, Henrik, Didrik, Didrik Fredrik). Vendu en 1729 à Harald Nauclér après un incendie qui détruisit les archives familiales.

Manoir de Mälkiäis à Tyrvanto ayant appartenu à Magnus Johan (1648-1691)

Manoir de Kurkela à Wesilaks (Vesilahti)
Propriété de Magnus Johan (1653–1675) puis de Gerhard Fredrik (1676–1685). Premier établissement finlandais de la famille.

Laurila à Urdiala (village de Kehrois)
Propriété de Didrik puis de Didrik Fredrik, vendue à la mort de ce dernier (1730) à Harald Nauclér par sa veuve Helena Beata von Burghausen.

Le Maréchal de Finlande : l’héritage inattendu

Henrik Borgström était lui-même descendant du capitaine Johan Borgström et d’Anna Beata Kuhlman. La généalogie d’une famille d’officiers de la noblesse finlandaise du XVIIe siècle rejoint ainsi l’une des figures les plus emblématiques de l’histoire européenne du XXe siècle. Anna Beata Kuhlman, fille de Gerhard Fredrik et d’Elisabeth Pistolhielm, épouse en 1711 à Tammela le quartier-maître Johan Borgström. De cette union descend, via les familles Borgström, von Wright et von Willebrand, le Maréchal de Finlande Carl Gustaf Emil Mannerheim (1867–1951) — commandant en chef lors de la Guerre d’Hiver (1939–1940) et de la Guerre de Continuation (1941–1944), puis Président de la République de Finlande de 1944 à 1946. Outre sa langue maternelle, le suédois, il parlait russe, allemand, anglais et polonais et usait toujours du français avec sa femme et ses enfants. Paradoxalement, Mannerheim n’a jamais parlé couramment le finnois (source wikipedia).

Sur les traces des Kuhlman en Finlande : Mini-guide du voyageur

« Un voyage sur les traces des Kuhlman, c’est traverser la Finlande du sud — entre lacs, forêts de bouleaux et vieilles pierres d’église — à la recherche d’une noblesse discrète qui a pourtant contribué à façonner l’identité finlandaise. »

Étape 1 — Helsinki : le point de départ logistique (1 jour)
Commencez par les Archives nationales de Finlande (Kansallisarkisto, Rauhankatu 17), où sont conservées les copies des documents utilisés par Borgström — notamment les livres de communion de Tyrväntö et les archives du régiment de cavalerie d’Uusimaa. À quelques kilomètres au nord, visitez la Maison des Chevaliers finlandais (Riddarhuset, Helsinki), où la lignée Kuhlman fut inscrite en 1822 sous le n°185 et où s’éteignit officiellement la branche masculine en 1893.
Distance depuis Helsinki vers l’étape suivante : 30 km nord

Étape 2 — Tuusula (Tusby) : les armoiries d’Henrik Kuhlman (demi-journée)
À 30 km au nord d’Helsinki, Tuusula est la première étape concrète sur les traces des Kuhlman. Rendez-vous à l’église de Tuusula pour y voir les manteaux funéraires en bois du tournant des XVIIe–XVIIIe siècles. Parmi eux, les armoiries d’Henrik Kuhlman, disposées là depuis le 2 décembre 1694. Observez également le blason Stålhane — le verrou de roue de fusil — intégré dans les armoiries municipales actuelles de Tuusula.
À noter : Tuusula est aussi la ville du peintre Pekka Halonen et du compositeur Jean Sibelius. La région du lac Tuusulanjärvi est l’un des berceaux culturels de la Finlande moderne.
Distance vers l’étape suivante : 120 km nord-ouest via la route 3

Étape 3 — Hämeenlinna : la ville de garnison (demi-journée)
Hämeenlinna est la ville de garnison du régiment de cavalerie d’Uusimaa et Hämeenlinna au sein duquel servirent Gerhard Fredrik, Didrik et Didrik Fredrik Kuhlman. Visitez le château médiéval de Häme (Hämeen linna), l’un des plus beaux de Finlande, qui constituait le centre administratif de la région. C’est ici que furent tenus les rôles du régiment qui ont permis à Borgström de retrouver les traces des différents membres de la famille.
Distance vers l’étape suivante : 45 km sud-ouest

Étape 4 — Tyrväntö / Kulsiala : le manoir de Mälkiäis (demi-journée)
L’ancienne paroisse de Tyrväntö (aujourd’hui intégrée à la commune de Hämeenlinna) fut pendant plus de cinquante ans le cœur de la présence Kuhlman en Finlande. C’est ici que se trouvait le manoir de Mälkiäis, possession successive de Magnus Johan (1661), Henrik (1675), Didrik (1701) et Didrik Fredrik (jusqu’en 1729). Visitez l’ancienne église de Tyrväntö — c’est là que fut d’abord inhumé Henrik Kuhlman en 1693, avant le transfert de sa dépouille à Tuusula. C’est également ici que s’éteignit Elisabeth Stålhane, veuve de Didrik, le 13 novembre 1739.
Distance vers l’étape suivante : 60 km ouest

Étape 5 — Vesilahti (Wesilaks) : les premiers domaines finlandais (demi-journée)
La commune de Vesilahti, au bord du lac Pyhäjärvi, abrite les sites des anciens manoirs de Kurkela et Halmeenmäki, premiers domaines finlandais des Kuhlman. C’est ici que Magnus Johan s’installa dans les années 1660 et que Gerhard Fredrik le suivit entre 1676 et 1685. Le paysage lacustre, préservé, donne une idée fidèle de l’environnement dans lequel vivaient ces cavaliers-propriétaires du XVIIe siècle.
Distance vers l’étape finale : 70 km nord-est

Étape 6 — Tammela : l’apothéose — blasons, tombeaux et manoir (1 journée)
Tammela est sans conteste le site le plus important pour le voyageur sur les traces des Kuhlman. Dans l’église de Tammela repose Gerhard Fredrik Kuhlman (1648–1691), inhumé le 17 février 1695 dans la tombe de Saari avec quatre autres membres de sa famille. Les armoiries funéraires ornées d’épées, datant du XVIIe siècle, sont visibles sur le mur de l’église. Les dates gravées sur le blason correspondent exactement aux dates retracées par Borgström.
Le manoir de Saaris : À quelques kilomètres de l’église, le manoir de Saaris — racheté par Gerhard Fredrik en 1687 à l’amiral Lorentz Creutz — appartient aujourd’hui à la Fondation Kone, qui l’utilise comme résidence d’artistes dans un cadre naturel exceptionnel. Les extérieurs sont visibles depuis le chemin d’accès. C’est ici que se consuma la destinée finlandaise des Kuhlman : le manoir brûla après la mort de Didrik Fredrik en 1730, emportant dans les flammes les lettres-boucliers et archives familiales — condamnant les générations suivantes à l’ignorance de leur propre histoire.
La promenade du souvenir : Depuis Tammela, suivez les routes de campagne en direction de Kangais — l’autre propriété de Gerhard Fredrik — dans un paysage de forêts et de champs cultivés inchangé depuis le XVIIe siècle.

Distance totale : environ 350 km en boucle depuis Helsinki. Durée recommandée : 5 jours. Meilleure saison : Mai–septembre (routes et campagnes accessibles).

Sur les traces des Kuhlman en Finlande. Carte : Etienne LAUDE

Sources principales : Henrik Borgström, Genos 24 (1953) ; Archives royales suédoises (RA) ; Archives de la guerre suédoises (SKrA) ; Archives paroissiales de Tyrväntö et Tammela ; Archives du manoir de Saaris ; Elgenstierna (1928) ; Jully Ramsay, Frälseätter i Finland ; Arajärvi, Vesilahden historia (1950).

L’hôtel Kung Carl

Depuis que j’ai découvert, en feuilletant les archives des journaux Suédois, que Josef Kuhlman logeait à l’hôtel Kung Karl lors de ses voyages à Stockholm, j’en ai fait moi aussi mon point de chute dans la capitale Suédoise. Que ce soit pour les affaires ou pour un voyage d’agrément, je ne manque jamais l’occasion d’y séjourner et profiter de son atmosphère « fin de siècle ».

hotel kung carl à stockholm
l’Hôtel Kung Karl, de nos jours. Photo personnelle de l’auteur.

L’hôtel Kung Carl est l’un des plus anciens hôtels de Stockholm, avec une histoire riche remontant au XIXe siècle. Il a été fondé en 1866 sur la place Brunkebergstorg par le marchand de vin Johan Lundberg, et a été nommé en l’honneur du monarque régnant, le roi Charles XV. En 1925, l’hôtel a déménagé à son adresse actuelle, Birger Jarlsgatan 21, où il est devenu un lieu de prédilection pour l’élite culturelle de l’époque, accueillant des personnalités comme l’acteur Karl Gerhard et l’auteur August Strindberg ou encore l’actrice Greta Garbo.

29 juillet 1867
la place Brunkebergstorg à Stockholm en 1896

Je n’ai pas pu retrouver une photo de cet hôtel à l’époque où Josef y séjournait. Voici une photo historique de la place Brunkebergstorg à Stockholm en 1896, où se trouvait le premier Hôtel Kung Carl mais cette vue donne une idée de l’apparence de la place à l’époque.

18 juin 1873
18 juillet 1873

Le Guide du Voyageur en Suède et en Norvège publié en Suède en 1870 par la librairie Samson & Wallin mentionne l’hôtel parmi ceux de premier ordre :

En 1977, il a été acquis par la famille Östlundh (Kurt et Gertrude), comptant alors 46 chambres. Il s’agit toujours d’un hôtel familial, qui s’est agrandi pour atteindre aujourd’hui 143 chambres, avec des installations modernes comme un bar-restaurant, des salles de conférence et une mini-salle de sport. Le bâtiment actuel, de style Belle Époque, date de la fin du XIXe siècle (autour de 1884), et l’hôtel y a ouvert en 1903 avant sa rénovation en 2012.

Le Cabinet de Curiosités de Linköping

A l’occasion d’un voyage en Suède, pendant l’été 2022, j’eus l’opportunité de faire un crochet vers Linköping (1) et son « cabinet de curiosités (2) » où j’avais repéré quelques effets ayant appartenu aux Kuhlman au XVIIIe siècle. Parmi les donateurs les plus remarquables du Cabinet de curiosités de Linköping figure la famille Kuhlman de Norrköping, ville voisine et jumelle de Linköping, qui a contribué à la collection à deux reprises distinctes, à travers deux générations.

Le Kuriositetskabinettet de Linköping est rattaché à la Bibliothèque diocésaine et régionale (Stifts- och landsbiblioteket), l’une des plus anciennes institutions culturelles de la ville et de la région. Sa collection s’est constituée progressivement au fil des siècles grâce aux dons de notables locaux, de marchands, de voyageurs et d’ecclésiastiques — comme en témoignent les entrées du catalogue, avec des dons échelonnés de 1777 jusqu’au XIXe siècle et au-delà. En 1996, la bibliothèque diocésaine fut entièrement détruite par un incendie criminel. Le cabinet de curiosités fut lui aussi gravement touché, mais fort heureusement de nombreux objets et livres purent être sauvés. Parmi les rescapés figure notamment le célèbre luth de Raphael Mest (1633), œuvre du maître luthier de Füssen, aujourd’hui restauré et conservé au musée du comté de Linköping. Le cabinet est aujourd’hui exposé au rez-de-chaussée de la bibliothèque principale de Linköping (Linköpings huvudbibliotek), où des expositions thématiques régulières sont organisées autour de ses collections.

Inventaire des dons de la famille Kuhlman :

N° 48 — Boîte en écorce de bouleau

XVIIIe siècle | H 2,7 cm — Ø 8,7 cm

Boîte ronde en écorce de bouleau, recouverte de velours noir et décorée de broderies en étain. À l’intérieur du couvercle, une inscription manuscrite : « De l’ouvrage des femmes lapones. Obtenu sur place en août 1777. I. Kuhlman. »

Donateur : Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en manufactures à Norrköping. Date du don : 1777.

N° 52 — Médaillon en fonte représentant Charles XII

Fin XVIIIe – début XIXe siècle | L 13,1 cm — H 17,3 cm

Médaillon en fonte représentant le buste de Charles XII de face. Le personnage et le texte sont dorés. L’atelier de fabrication est inconnu.

Donateur : Nils Gustaf Kuhlman (1780–1849), commerçant à Norrköping. Date du don : 1839.

Note personnelle : ce médaillon a probablement appartenu à Heinrich Kuhlman (1693-1865). Le premier à s’être installé à Norrköping en 1826. D’autre part une médaille identique est mentionnée dans l’inventaire de sa succession sous le nom de Charles XI. Peut-être une erreur de copie.

N° 179 — Chaussures d’homme

Fin XVIIIe siècle | Lo 24 cm — L 7,5 cm — H du talon 2,3 cm

Chaussure à boucle en peau de chèvre, avec semelles retournées à bords rouges. Selon la tradition, ces chaussures sont identiques à celles portées par Gustave III avec l’uniforme du Svea Livgarde lors du coup d’État du 19 août 1772. Une inscription sur l’une des semelles précise : « A appartenu au conseiller de gouvernement von Schewen » (Johan Adolf von Schewen, 1737–1817).

Donateur : N. G. J. Kuhlman (1780–1849), Norrköping. Date du don : 1838.

N° 222 — Astrolabe

Vers 1630 | Ø 31 cm

Instrument composé de deux gravures sur cuivre collées sur les deux faces d’une planche en bois plane, l’une étant munie de graduations métalliques mobiles. Sur une cartouche en saillie prévue pour suspendre l’instrument, les gravures sont signées : « Amstelodami Prostant apud Guiljemum Blaeuw A° 1624 » et « (Delineavit) et excudit (Gui)ljemus Blaeuw A° 1628 ».

Willem Janszon Blaeu, élève de Tycho Brahe à Ven, était l’un des plus grands fabricants de globes, cartes et instruments scientifiques de son temps. L’astrolabe est une projection de la voûte céleste sur une surface plane ; il constitue l’instrument universel pour toutes les mesures astronomiques et nautiques.

Donateur : N. J. G. Kuhlman, commerçant à Norrköping. Date du don : 1839.

Cette pièce est sans nul doute la pièce la plus intéressante et il y a fort à parier qu’elle a appartenu au célèbre navigateur Christopher Henrik Braad (1728-1781), beau-frère de Johan Kuhlman (1738-1806). Voir l’article correspondant.

(1) Linköping (prononcé « Line-cheu-ping ») est une ville d’environ 168 000 habitants, située dans le sud de la Suède, au cœur de la province historique d’Östergötland, à environ 200 kilomètres au sud-ouest de Stockholm (coordonnées : 58° 24′ N, 15° 37′ E). Chef-lieu du comté d’Östergötland depuis le XVIIe siècle, Linköping était dès le XIIe siècle le centre de cette province historique et devint le siège de l’évêché de Linköping. Sa cathédrale, l’une des plus importantes de Suède, témoigne encore aujourd’hui de ce passé ecclésiastique remarquable. Linköping est le berceau de l’aviation suédoise — En 1912, Carl Cederström y fonde la première école de pilotage. L’entreprise SAAB (Svensk Aeroplan AB), fondée en 1937, y est toujours implantée et produit notamment le chasseur Gripen. La ville abrite le Flygvapenmuseum, musée de l’armée de l’air. Linköping forme avec sa voisine Norrköping, distante d’une cinquantaine de kilomètres, la quatrième aire urbaine de Suède — un binôme souvent appelé les « villes jumelles de l’Est suédois ».

(2) Le terme « cabinet de curiosités » ou Wunderkammer en allemand ou encore Kuriositetskabinettet en Suédois, désigne une collection encyclopédique et hétéroclite rassemblant des objets extraordinaires, rares ou étranges.
À l’origine, le cabinet était simplement un meuble à tiroirs dans lequel on rangeait des objets précieux : médailles, gemmes, bijoux. Avec le développement des collections, le mot a désigné d’abord une petite pièce dédiée, puis, aux XVIIe et XVIIIe siècles, à la fois la collection entière et son lieu d’exposition. Le terme est encore employé aujourd’hui dans le domaine de la muséologie pour désigner une salle aux dimensions restreintes dans laquelle sont exposés quelques éléments d’une collection.
Dès le Moyen Âge, les premiers grands collectionneurs font leur apparition — Louis d’Anjou, Jean de Berry — mais ce n’est qu’à la fin du XVe et au début du XVIe siècle que les princes italiens se font construire des studiolo décorés de peintures, comme Frédéric de Montefeltre à Urbino ou Isabelle d’Este à Mantoue. Ces espaces privés évoluent progressivement vers des lieux plus ouverts, mêlant peintures, petites sculptures, estampes et curiosités de toutes natures et provenances.
Avec l’essor des grandes compagnies maritimes et des expéditions, les collectionneurs développent un goût prononcé pour l’inédit et l’étrange, accumulant des objets d’histoire naturelle, des momies égyptiennes, du sang de dragon séché ou des squelettes d’animaux mythiques, côtoyant des œuvres d’art. Ces collections prennent alors souvent le nom de Chambres des Merveilles.
Ces cabinets rassemblaient ainsi pêle-mêle :
• des œuvres d’art (peintures, sculptures, miniatures, estampes) ;
• des curiosités naturelles (animaux empaillés, fossiles, pierres rares) ;
• des objets exotiques rapportés par les explorateurs ;
• des instruments scientifiques et philosophiques ;
• des raretés historiques et des reliques.
Rares sont les cabinets ayant survécu avec tout leur contenu. Mais ceux qui ont survécu sont d’un intérêt sans pareil.