Gerhard Kulemans – Itinéraire d’un soldat protestant (1609-1637)

Comment l’itinéraire d’un frère oublié a permis d’en apprendre plus sur les origines de la famille Kuhlman

Avant-propos

Gerhard Kulemans n’apparaît pas dans la lettre d’anoblissement accordée par la Reine Christine de Suède en juillet 1649 à la famille Kuhlman et pour cause : il était mort douze ans plus tôt, à 28 ans, sans descendance. Ce frère oublié ne figure dans la plupart des généalogies publiées en ligne de la famille. La redécouverte de son sermon funèbre (Leichpredigt), imprimé à Vieux-Stettin en 1637 par le Docteur Christophorus Schultetus, constitue pourtant une avancée majeure : ce document révèle les origines livoniennes de la famille Kuhlman, les noms de ses grands-parents, et reconstitue un itinéraire européen remarquable qui éclaire d’un jour nouveau les premières décennies de cette lignée.

Ci-dessus un extrait du sermon funèbre de Gerhard Kuhlman, document qui comprend plus de soixante pages dont huit de curriculum vitae…

1609 – Naissance en Livonie

Gerhard Kulemans naît le 5 mars 1609 en Livonie, une région baltique sous domination suédoise depuis le début du XVIIe siècle. Sa famille est une vieille noblesse locale : son père Johann Kulemann est seigneur du domaine de Jamowitz (vraisemblablement Jannewitz, Kreis Schlawe en Poméranie), sa mère Hedwig née von Focken une noble livonienne. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen, famille chevaleresque de haute noblesse en Livonie, originaire de Hohenhausen en Lippe (Westphalie). Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck attestant d’un ancrage dans la grande bourgeoisie marchande hanséatique.

1622-1625 – Le Gymnasium de Hamburg (3 ans)

Après la mort de son père, sa mère l’envoie à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg, l’une des institutions les plus prestigieuses de l’espace protestant nord-allemand. Il y étudie trois ans (environ 13 à 16 ans). Hamburg est un carrefour naturel pour les familles baltiques et hanséatiques, et le Gymnasium forme l’élite luthérienne et l’on y enseigne les langues, la rhétorique, l’arithmétique et autres arts libéraux. Le sermon funèbre est précis : Gerhard fut confié à « un homme éminent, sous la direction duquel il posa de bonnes bases de piété, acquit une connaissance suffisante de l’arithmétique pratique à l’italienne (Welßische Arithmeticam practicam) et de l’écriture ». Cette précision n’est pas anodine : il ne s’agit pas de l’arithmétique théorique du quadrivium classique, mais de l’arithmétique marchande développée dans les cités commerciales italiennes, calculs de proportions, changes, règle de trois, comptabilité en parties doubles. Une formation parfaitement adaptée au fils d’un Patricius de Lübeck issu d’une famille de tradition hanséatique, et qui s’avérera directement utile dans les missions diplomatiques et la logistique militaire. À l’issue de ses trois années, le sermon précise qu’il fut « recommendiret » c’est à dire recommandé par le Gymnasium lui-même à l’ambassadeur danois, ouvrant ainsi la voie à sa première carrière diplomatique.

1625-1628 – Page auprès d’un ambassadeur danois : Suède, Danemark, Moscou

À sa sortie du Gymnasium, Gerhard, qui a alors environ 16 ans, se place comme page auprès d’un ambassadeur du roi de Danemark, décrit dans le sermon comme étant « en grande considération à la Cour royale ». Il l’accompagne dans plusieurs légations en Suède, au Danemark et à Moscou, s’y acquittant de ses missions « avec tant d’éclat que rois, princes et seigneurs en eurent le plus grand contentement ».

Pourquoi le Danemark ? Hamburg se trouve dans la sphère d’influence danoise. Christian IV de Danemark (1577-1648) vient d’entrer dans la Guerre de Trente Ans (phase danoise, 1625-1629), cherchant à peser face aux Habsbourg.

Pourquoi Moscou ? Les missions diplomatiques danoises vers la Russie s’inscrivent dans une logique triple : commerce baltique, droits de douane du Sund (le Danemark taxait tous les navires passant entre la Mer du Nord et la Baltique, et cherchait à négocier des conditions favorables avec la Russie) et alliances stratégiques — le Danemark cherchant à s’assurer la neutralité, voire le soutien, du Tsar Michel I Romanov (1613-1645) dans son conflit contre les armées impériales catholiques.

Le nom de cet ambassadeur n’est pas précisé dans le sermon, mais la recherche de ce personnage est en cours…

1628-1630 – Espagne et Italie

Animé d’un « vif désir de voir le monde et d’en apprendre les langues », Gerhard voyage ensuite en Espagne et en Italie pendant environ deux ans. Cette étape relève du Grand Tour aristocratique : formation humaine, langues, réseaux, découverte des cultures méditerranéennes.

1630-1631 – En Hollande dans l’armée du Prince Frederik Hendrik

Gerhard se rend en Hollande avec l’intention de s’embarquer pour les Indes orientales, c’est-à-dire de rejoindre la VOC, la Compagnie hollandaise des Indes orientales, puissance commerciale la plus dynamique du monde en 1630. Des « personnes de qualité » l’en dissuadent. Il reste plus d’un an en Hollande et sert dans l’armée du Prince Frederik Hendrik d’Orange (1584-1647), Stathouder des Provinces-Unies. Cette armée ne combat pas dans la Guerre de Trente Ans à proprement parler, mais dans la Guerre de Quatre-Vingts Ans contre l’Espagne, la guerre d’indépendance des Provinces-Unies (1568-1648). L’ennemi est le même (les Habsbourg), mais le front est différent. La grande victoire de cette période est la prise de ‘s-Hertogenbosch (14 septembre 1629).

Qui sont ces « personnes de qualité » ? L’hypothèse la plus plausible pointe vers la famille van Sypesteyn de Hillegom, pour des raisons de réseaux et de chronologie :

La sœur aînée de Gertrud et Cornelia van Sypesteyn, Beatrix (1589-1663), est l’épouse de Jacob van der Does (1575-1630), conseiller et secrétaire particulier du Prince Frederik Hendrik, plaçant les van Sypesteyn au cœur de l’armée du Prince. Par ailleurs, l’oncle maternel de Gertrud et Cornelia, Cornelis van Nijenrode (†1633), est précisément à ce moment le chef du comptoir VOC à Hirado, Japon, l’un des postes les plus importants de la Compagnie en Asie. En connaissant de l’intérieur les réalités et les risques des Indes orientales, la famille van Sypesteyn était idéalement placée pour dissuader Gerhard de cette aventure et l’orienter vers l’armée du Prince.

Une question demeure : est-ce Johan Friedrich, frère aîné de Gerhard, qui épousera plus tard Gertrud van Sypesteyn, qui a introduit son frère auprès de cette famille lors de son propre passage en Hollande ? Ou est-ce au contraire Gerhard qui a ouvert la voie, permettant à Johan Friedrich de rencontrer Gertrud ultérieurement ? Les documents ne permettent pas, à ce stade, de trancher. La date du mariage de Johan Friedrich et Gertrud van Sypesteyn n’est pas connue et sa recherche dans les archives néerlandaises (Nationaal Archief, Den Haag) pourrait apporter une réponse décisive.

Fin 1631 – Frankfurt-sur-l’Oder : rejoint son frère dans l’armée suédoise

Lorsque la nouvelle de la victoire suédoise de Breitenfeld (17 septembre 1631) se répand dans toute l’Europe protestante, Gerhard quitte la Hollande pour rejoindre l’armée royale suédoise à Frankfurt-sur-l’Oder, ville capturée par les Suédois le 13 avril 1631. Son frère Johan Friedrich Kulemans y sert déjà comme Lieutenant dans le Régiment Duwaltischen sous le Colonel Jacob Bohm¹. Gerhard arrive vraisemblablement à l’automne 1631, à 22 ans, dans l’élan de Breitenfeld, moment où des centaines de nobles protestants d’Europe rejoignent la cause suédoise.

1631-1636 – Campagnes de Silésie

Gerhard s’illustre rapidement :

  • Prise de la redoute de Stein en Silésie : 400 prisonniers
  • Défense héroïque du Sandt devant Breslau : six semaines de siège complet sans ravitaillement, forçant le retrait de l’ennemi. Ce succès militaire lui vaudra une Promotion au grade de Lieutenant-Colonel par le Général Duwall.

Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow en Poméranie, une famille noble poméranienne attestée par le dictionnaire nobiliaire Kneschke.

1637 – La fin

Le 10 mai 1637, Gerhardt est blessé à la cuisse droite devant Saatzig, lors d’une opération sous le Feld-Maréchal Herman Wrangel. il décède le 29 mai 1637 à Alt-Stettin dix-neuf jours après sa blessure, à 22h, à l’âge de 28 ans. Il est inhumé en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin le 9 juin.

Le Docteur Christophorus Schultetus prononce le sermon funèbre, le même pasteur qui avait célébré son mariage cinq mois plus tôt, le 2 janvier 1637. Gerhard avait exprimé le vœu, lors de ce mariage, que son union soit « un lien si indissoluble que même la mort ne puisse le rompre ». La mort ne lui laissa que 21 semaines de mariage.

La vie de Gerhard Kuhlman en résumé :

DateÉvénementSource
5 mars 1609Naissance en Livonie, de Johann Kulemann, seigneur de Jamowitz, et Hedwig née von FockenSermon funèbre
Avant 1622Mort du pèreSermon funèbre
~1622La mère l’envoie au Gymnasium de Hamburg (~13 ans)Sermon funèbre
1622-1625Académisches Gymnasium de Hamburg (3 ans) : arithmétique marchande italienne, écriture, piétéSermon funèbre
1625Recommandé par le Gymnasium auprès d’un éminent ambassadeur du roi de DanemarkSermon funèbre
1625-1628Page et secrétaire diplomatique de l’ambassadeur danois (vraisemblablement Jakob Ulfeldt, Rigskansler 1609-1630), légations en Suède, Danemark et MoscouSermon funèbre
1628-1630Voyages en Espagne et en ItalieSermon funèbre
1630-1631Hollande : souhaite rejoindre la VOC, en est dissuadé, sert ~1 an dans l’armée du Prince Frederik Hendrik d’OrangeSermon funèbre
1631Rejoint l’armée suédoise à Frankfurt-sur-l’Oder – son frère Johan Friedrich lui remet le drapeau et le nomme Enseigne (aspirant)Sermon funèbre
1631-1632Sert comme Enseigne ~1 an, « non sans gloire particulière »Sermon funèbre
~1632Promu Lieutenant par le Général DuwallSermon funèbre
9 août 1632Steinau-sur-l’Oder : avec 60 mousquetaires, assaut de la Steinische Schanze, 396 prisonniersChemnitz Vol. 1 + sermon funèbre
~1632Promu Capitaine après l’exploit de SteinauSermon funèbre
1634Commande le Sand devant Breslau, six semaines de siège, sans ravitaillementSermon funèbre
~1634Promu Lieutenant-Colonel par le Général Douwall (avant la mort de Douwall, 28 avril/9 mai 1634)Sermon funèbre
24 juin 1636Épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow en PoméranieSermon funèbre
10 mai 1637Blessé à la cuisse droite devant Saatzig, sous WrangelChemnitz + sermon funèbre
29 mai 1637Décède à Alt-Stettin, à 22h, 19 jours après sa blessure, à 28 ansSermon funèbre
9 juin 1637Inhumé en l’église Saint-Jacques de Alt-StettinSermon funèbre

Ce sermon et le CV qui l’accompagne vont faire l’objet de plusieurs articles dans lesquels je reviendrai sur certains passages afin d’en extraire les informations clés.

Note

¹ Jacob Bhom (Bohm), overste (colonel) d’un régiment d’infanterie au service du Roi de Suède, est attesté par la documentation du musée van Sypesteyn et par son épitaphe à l’église de Saatzig. Il mourut le 10 août 1643 à l’âge de 42 ans, des suites d’un duel. Son épouse Cornelia van Sypesteyn était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, future épouse de Johan Friedrich Kulemans, faisant de Bohm et Johan Friedrich des beaux-frères, ce qui explique le lien militaire étroit entre les deux hommes et l’intégration de Gerhard dans ce régiment.

Sources : Sermon funèbre (Leichpredigt) par Christophorus Schultetus, Alt-Stettin, 1637 ; Sermon de mariage (Trawpredigt) par le même, Alt-Stettin, 1637 (HAB Wolfenbüttel, cote xb-7781) ; Documentation du musée van Sypesteyn (Pays-Bas) ; kuhlmansaga.com.

Jannewitz : Portrait d’un domaine pomeranien

Par Etienne Laude — Juillet 2026

Cet article fait suite à « À la recherche de Jamawitz« .

Reconstitution artistique de Jannewitz (Jamawitz) à la fin du XVIe siècle
Reconstitution artistique de Jannewitz (Jamawitz) à la fin du XVIe siècle, au temps où Johan Kuhlman et Hedvig von Focken en étaient les seigneurs. Au premier plan, le village s’organise autour de son étang central, avec ses fermes paysannes aux toits de chaume disposées le long des chemins rayonnants. À l’est, le manoir seigneurial, une maison rectangulaire en brique, sobre et fonctionnelle, entourée d’une palissade. À l’arrière-plan, le grand lac irrégulier du Lantower See (Jezioro Łętowskie) étend ses rives sinueuses bordées de roseaux et de forêts de pins et de bouleaux, tandis qu’à l’horizon sud-ouest se devine l’étendue sombre du Wusterwitzer Moor (aujourd’hui Janiewickie Bagno).
Reconstitution artistique d’après les sources historiques. Image générée par IA

Dans le premier article de cette série, nous avons retracé le chemin qui mène du mystérieux « Jamawitz » des sources suédoises au village de Jannewitz, aujourd’hui Janiewice, dans l’actuel Powiat Sławieński en Pologne. Nous savons désormais que Johan Kuhlman père en était le seigneur – le Herre – avant que la guerre de Trente Ans ne bouleverse tout. Mais à quoi ressemblait ce domaine ? Quelle était sa place dans le paysage poméranien ? C’est ce que ce second article propose d’explorer.

Carte générale du Duché de Poméranie (1794)
Un village au bout des marais

Jannewitz est situé à environ 12 kilomètres au sud de Schlawe (aujourd’hui Sławno), dans une zone de transition entre les terres agricoles de Hinterpommern et un monde plus sauvage : au sud-ouest du village s’étend le Wusterwitzer Moor, aujourd’hui réserve naturelle sous le nom de Janiewickie Bagno, une vaste étendue de tourbières et de zones humides qui a toujours constitué la frontière naturelle du domaine. Au nord, le lac Lantower See (Jezioro Łętowskie) complète cet environnement lacustre et marécageux caractéristique de la Poméranie profonde.

C’est dans ce cadre que s’est développé, depuis le Moyen Âge, le village de Jannewitz, un village à plan en étoile (wielodrożnicowy), organisé autour d’une place centrale, avec des chemins rayonnant dans plusieurs directions. La partie orientale du bourg était réservée aux bâtiments seigneuriaux : le manoir, les dépendances agricoles, et un parc planté en deux étapes au cours du XIXe siècle.

Des origines wendes et un nom qui parle

Le nom Janewic est d’origine slave (wende), et signifie littéralement « fils de Johannes », Jan étant la forme slave et bas-allemande du prénom Johannes. Le village porte donc le nom d’un fondateur ou d’un seigneur primitif dont l’identité exacte s’est perdue, mais dont le prénom, Jan, Johann, résonne comme un écho à travers les siècles jusqu’au Johan Kuhlman qui en sera le seigneur au XVIe siècle.

Les von Zitzewitz : premiers seigneurs documentés

Le premier propriétaire connu de Jannewitz est Martin von Zitzewitz, dont la possession est documentée entre 1442 et 1460. Les von Zitzewitz sont l’une des grandes familles de la noblesse terrienne poméranienne, dont les ramifications s’étendent sur l’ensemble du Kreis Schlawe et du Kreis Stolp. Jannewitz est pour eux un fief parmi d’autres. Au milieu du XVIe siècle, le domaine appartient à Jacob von Zitzwitz. Un document de l’époque en dresse le tableau précis :

25 exploitations paysannes, chacune d’environ 1 à 1,5 manse (soit 15 à 25 hectares), un petit tenancier, et un sacristain.

C’est un domaine modeste mais bien structuré, typique du Rittergut (domaine seigneurial noble) pomeranien de cette époque.

Les Kuhlman, seigneurs de Jannewitz

À une période encore difficile à préciser, probablement dans la seconde moitié du XVIe siècle, le domaine de Jannewitz passe des mains des von Zitzewitz à celles des Kuhlman. Johan Kuhlman y est attesté comme « Herre till Jamawitz » dans les sources généalogiques suédoises. C’est lui qui constitue le premier maillon documenté de la lignée à avoir possédé ce domaine. À cette époque, Jannewitz est un Rittergut, un domaine noble avec droit de justice et de chasse, ce qui place les Kuhlman dans la catégorie de la petite noblesse terrienne poméranienne (Landadel), ancrée dans ses terres, loin des grandes cours princières.

Vers la fin du XVIe siècle, Johan Kuhlman épouse Hedvig von Focken, dont la famille paternelle est d’origine patricienne lubeckoise, un mariage qui trahit des ambitions sociales et des réseaux qui dépassent largement le cadre provincial du Kreis Schlawe.

La guerre de Trente Ans : la fin d’une époque

En 1618, la guerre éclate. La Poméranie, carrefour stratégique entre l’Empire et les puissances nordiques, devient rapidement un théâtre de guerre. Les armées impériales, suédoises, danoises, et les bandes de mercenaires sillonnent la région pendant trois décennies. Jannewitz souffre gravement. Le village est pillé et en partie détruit. Les paysans fuient ou meurent. Les terres retournent à la friche.

Les Kuhlman, eux, sont déjà ailleurs, partis vers l’Ingrie, Lübeck, Gadebusch, et finalement la Suède. Jannewitz est abandonné. Son histoire se poursuivra sans eux.

Après les Kuhlman : les Podewils et les Hohenzollern

À la fin du XVIIe siècle, le domaine de Jannewitz est reconstitué après les destructions de la guerre. Adam von Podewils en devient le nouveau maître. Il y fonde en 1667 le hameau de Chomiec (Klarenwerder), nommé en l’honneur de sa femme Klara.

Au début du XIXe siècle, le fief passe à la famille von Blumenthal. Puis, en 1874, un propriétaire inattendu fait son apparition : le prince Hohenzollern-Sigmaringen, qui acquiert Jannewitz et les villages voisins, Lantow, Suckow et Gwiazdowo. Le domaine entre alors dans une phase d’expansion : en 1892, il couvre 2 073 hectares, avec élevage de moutons et de bovins, un moulin à eau, une briqueterie.

Gravure du manoir de Gross-Jannewitz (Sammlung Duncker, ~1860)
Le manoir, le parc, et la fin

Le manoir (dwór) en briques, construit dans la première moitié du XIXe siècle, est entouré d’un parc en deux parties : une section occidentale plus ancienne (milieu du XIXe siècle) et une section orientale plus récente (fin XIXe – début XXe siècle), les deux séparées par un chemin. En décembre 1931, le domaine, déficitaire, est vendu à la Société berlinoise de colonisation. Les ouvriers agricoles reçoivent chacun 7,5 hectares. Un commerçant, Paul Tresmer, reprend le manoir.

Le 5 mars 1945, l’Armée Rouge entre dans le village. La population allemande est expulsée. Le manoir abrite successivement une école agricole, une école primaire, puis une coopérative agricole. Il est aujourd’hui propriété privée.

Ce qui reste

De Jannewitz, il reste aujourd’hui un village polonais de 469 habitants, une allée de tilleuls dite Allée Bismarck, des plantations de marronniers le long des routes, une chapelle érigée après 1945 au croisement des chemins et, au sud-ouest, la tourbière silencieuse du Janiewickie Bagno, ancienne frontière naturelle du domaine des Kuhlman.

le Jezioro Łętowskie (l’ancien Lantower See), de nos jours.

La saga continue.

Notes :

¹ Jan Sroka, Słownik historyczny wsi powiatu sławieńskiego, Sławno, 2014. Disponible sur bibliotekacyfrowa.eu.

² Gravure de Gross-Jannewitz issue de la Sammlung Duncker (Alexander Duncker, Die ländlichen Wohnsitze, Schlösser und Residenzen der ritterschaftlichen Grundbesitzer in der preußischen Monarchie, Berlin, 1857–1883).

³ Meyers Konversations-Lexikon, entrée Jannewitz : meyersgaz.org.

L’école du patriarche

Norrköping, vers 1730 à 1765.

Le marchand Heinrich Kuhlman (1693-1765) avec ses fils Henrik (1731-1771) et Johan (1738-1806) dans son magasin de commerce en gros à Norrköping, vers 1850. Image générée par IA.

À Gadebusch, petite ville du Mecklembourg, le Burgermeister Heinrich Kuhlman (1639–1720) dirigea pendant au moins deux décennies avec autorité et constance. Avant de s’établir dans cette fonction, il avait connu une autre vie : une carrière militaire, puis un passage par Lübeck, la grande ville hanséatique, qui lui donna le goût du commerce et des réseaux marchands. Son propre père, Johan Kuhlman, avait été lieutenant-colonel, mort à Narva en 1649, lors de la guerre de trente ans qui ravagea alors tout le nord de l’Europe. Du soldat au magistrat-marchand : la famille sut se réinventer à chaque génération. C’est à Gadebusch que naquirent les deux fils du Burgermeister, Joachim Adolf en 1687, et Heinrich en 1693. Deux frères qui traversèrent à leur tour la Baltique pour refaire leur vie en Suède.

Joachim Adolf partit le premier. Il arriva à Norrköping en 1719 et y prêta serment de Borgare. Sept ans plus tard, en 1726, son cadet Heinrich le rejoignit et fit de même. Les voilà tous deux installés dans cette ville en reconstruction et qui allait devenir l’une des premières places industrielles et commerciales de Suède. Norrköping devint leur nouveau Gadebusch, le point fixe de la famille Kuhlman.

En 1730, Heinrich épousa Christina Brauner, née en 1714. Ils eurent cinq fils mais trois moururent en bas âge. Seuls Henrik, né en 1731, et Johan, né en 1738, survécurent. Christina mourut le 24 mai 1739, à vingt-cinq ans, probablement des suites de son dernier accouchement. Elle fut enterrée à l’église allemande de Norrköping, St. Hedvig. Johan avait un an. Henrik en avait huit. Heinrich se retrouva seul avec deux jeunes enfants et en 1740, il se remaria avec Charlotte Lindhult, qui mourut à son tour en septembre 1744, sans descendance. En 1748, il épousa pour la troisième fois Kristina Sofia Mårtensson (1723–1760), avec qui il eut plusieurs enfants. Ce troisième mariage fera l’objet d’un autre article.

C’est dans une maison marquée par le deuil que grandirent Henrik et Johan. Leur père ne s’appesantit pas. Il travailla, et forma ses deux fils au commerce.

Heinrich apparut peu dans les journaux. Il tint sa boutique, importa de la laine et du lin depuis le Mecklembourg et les vendit à Norrköping. En novembre 1758, une annonce dans le Norrköpings Weckotidningar le cita parmi quelques marchands locaux proposant des marchandises germaniques. Trente-deux ans après son arrivée en Suède, il importait toujours les mêmes produits, sur les mêmes routes. C’était la marque des négociants formés à l’école hanséatique : la continuité des réseaux primait sur tout.

Norrköpings Weckotidningar, 4 novembre 1758 « Marchandises étrangères récemment arrivées : verre de fenêtre, laine, lin et pois du Mecklembourg chez Petter Neef. Laine chez Gartz, Kuhlman, Murschwig et Hans Lundgreen. »
Posttidningar, 12 avril 1756. « …à Norrköping chez le marchand Hinrich Kuhlman, le jeune… »

Pendant ce temps, ses deux fils prirent leur essor, chacun à sa manière, chacun vers son horizon. En 1756, le Posttidningar de Stockholm publia une annonce : les souscripteurs au livre de l’historien Henric Jacob Sivers sur la ville de Västervik pouvaient retirer leur exemplaire à Norrköping chez le marchand Hinrich Kuhlman, le jeune. Henrik avait vingt-cinq ans et il était déjà assez connu pour figurer dans un réseau national de distribution culturelle, aux côtés d’un professeur d’Uppsala et d’un recteur de Linköping. Les Sivers n’étaient pas des inconnus pour les Kuhlman car on retrouve Anna, sœur de Henric Jacob, comme marraine de Johan Henrich, fils de Joachim Adolf en 1722…


Henrik voyagea ensuite vers le nord de l’Europe, les routes que son père lui avait tracées. En mai 1759, il partit pour Lübeck avec un certain Gedderholm. En septembre, il rentra depuis Hamburg. En 1760, il arriva à Stockholm depuis Göteborg, le port tourné vers l’Angleterre et la mer du Nord. Lübeck, Hamburg, Göteborg, le grand arc hanséatique, familier depuis Gadebusch. Henrik en fut le gardien fidèle, le prolongement naturel de ce qu’Heinrich avait semé.

Norrköpings Weko-Tidningar, 19 mai 1759 « Hinrich Kuhlman Junior et Gedderholm, à Lübeck. »

Son frère Johan chercha d’autres horizons. Là où Henrik consolidait les routes du Nord, Johan se tourna vers le Sud et l’Ouest, à la recherche de produits plus rares et plus lointains. À vingt ans, en 1758, il lança avec un associé la manufacture de cartes à jouer Embrings & Kuhlmans, dont les productions étaient distribuées jusqu’à Nyköping.

Norrköpings Weckotidningar, 9 décembre 1758 « Cartes à jouer de qualité fine et grossière, de la fabrication d’Embrings & Kuhlmans, disponibles chez le marchand Conrad Hinr. Brasch à Nyköping. »

En février 1759, on le retrouva à Dalarö, arrivant de Stralsund avec du seigle et du malt, un dernier regard vers la Poméranie des origines. Puis il s’émancipa vraiment. En décembre 1761, les registres d’Helsingör signalèrent Johan quittant Stockholm pour Cork, en Irlande. Quatre mois plus tard, il repassait par Helsingör venant de Bordeaux. En juillet 1762, il repartit vers Reval, l’ancien comptoir hanséatique de la Baltique orientale. En avril 1764, on le retrouva à Helsingör avec son frère Henrik, tous deux revenant de Setúbal au Portugal, le grand port Portugais, plaque tournante du commerce du sel.

Inrikes Tidningar, 26 avril 1764 « H. Kuhlman Junior […] et J. Kuhlman, de St. Ubes [Setúbal]. »

Cork, Bordeaux: Johan alla chercher des nouveaux débouchés là où Henrik n’allait pas. La seule annonce les présentant ensemble fut ce retour de Saint-Yves (Sétubal au Portugal). Les deux frères se complétaient, couvrant ensemble presque toute la géographie du commerce européen du XVIIIe siècle.

En décembre 1764, Henrik épousa Catharina Beata Cederberg à Norrköping. Le mariage fut annoncé d’abord dans le journal local, puis cinq jours plus tard dans la presse nationale, signe que la famille avait désormais une réputation qui dépassait la ville.

Inrikes Tidningar, 20 décembre 1764 « Le marchand de Norrköping Henric Kuhlman junior et la demoiselle Catharina Beata Cederberg, mariés à Norrköping. »

Un mois après la noce, Henrik proposa du fromage hollandais dans sa boutique. De cette union naquit en 1767 Johan Peter Kuhlman, de qui descendit toute la lignée jusqu’en Algérie, un siècle plus tard. Heinrich, lui, ne bougea pas. Il tint Norrköping pendant que ses fils couraient l’Europe. Il mourut le 21 septembre 1765. Le Norrköpings Weckotidningar le nota sobrement : Handelsman Hinrich Kuhlman, 72 år gammal, död af stickfluß – le marchand Hinrich Kuhlman, 72 ans, mort d’apoplexie. Il fut enterré à St. Hedvig, l’église allemande, là où Christina Brauner avait été mise en terre vingt-six ans plus tôt.

Norrköpings Weckotidningar, 21 septembre 1765 « Le marchand Hinrich Kuhlman, 72 ans, décédé d’apoplexie. »

Il avait perdu deux femmes, enterré trois fils en bas âge, et formé les deux autres à un métier qu’il leur avait transmis route par route, réseau par réseau. La devise que la famille porterait après lui « connaissance et persévérance » était déjà toute entière dans sa vie silencieuse. L’école du patriarche avait fait son œuvre.

Sources : Norrköpings Weckotidningar, Posttidningar, Inrikes Tidningar, Stockholms Weckoblad, 1756–1765. Registres paroissiaux de St. Hedvig, Norrköping. Acte de décès de Christina Brauner, 1739. Hjalmar Lundgren, « Kuhlmans, Pasteller från den Borgerliga Empiren », Stockholm, 1917.

Une nuit au Grand-Vatel

10. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 22 juin 1846

La nouvelle avait couru dans les cafés de la rue de la Marine quelques jours avant l’événement. Ole Bull était à Alger. Le violoniste norvégien, que les gazettes comparaient à Paganini, que Robert Schumann avait placé parmi les plus grands de tous, que les foules de Londres, de Paris, de La Havane et de New York avaient portée en triomphe, avait jugé l’Afrique digne d’ajouter un fleuron à sa couronne d’artiste. Il donnait un concert vendredi soir à la Bonbonnière, rue de l’État-Major.

Josef Kuhlman, qui lisait l’Akhbar chaque matin au Café de la Bourse, leva les yeux de son journal. Ole Bull était né à Bergen, en Norvège, en 1809 (1). Un an après lui. À deux cents lieues de Stockholm. Suffisamment proche pour être, en ce coin d’Afrique, presque un compatriote.

Le banquet
Ole Bornemann Bull (1809-1880). Collection personnelle de l’auteur.

Ce n’est pas au concert que Josef rencontra Ole Bull, mais au banquet qui précéda. Il y fut invité par Crusenstolpe qui représentait ce soir-là le consulat de Suède et Norvège en qualité de vice-consul (2).

Le Grand-Vatel se trouvait dans un faubourg verdoyant hors les murs de la ville, là où l’espace permettait ces jardins d’agrément que la ville dense ne pouvait offrir. Lorsque Josef y arriva ce soir du 21 juin, le jardin était illuminé par plus de mille bougies entourées de papier de couleur. Les unes jetées çà et là sur des tertres de gazon, les autres suspendues à des branches d’arbres et balancées légèrement par une douce brise. Sous un immense figuier dont les rameaux épais formaient un salon naturel, une table magnifiquement servie attendait les convives. Des guirlandes de roses dessinant une couronne supportaient des globes de lumière.

« Presqu’autant de nations que de convives », notera l’Akhbar deux jours plus tard. Josef avait pu le constater de ses yeux.

La table

Au siège du président : le colonel Marengo (3). Josef l’avait vu pour la première fois dans la nuit du 26 juin 1844, dirigeant les opérations au milieu de la confusion de l’incendie de la Djenina. Il l’avait revu au Jardin public qu’il avait créé avec ses condamnés militaires. Ce soir, Marengo présidait un banquet en costume civil, avec la même autorité naturelle qu’il mettait à tout. À sa droite : le consul de Prusse. À sa gauche : Crusenstolpe, impeccable dans sa redingote noire. En face de Marengo : Ole Bull lui-même, grand, les cheveux clairs, les yeux bleus d’un homme du Nord, placé entre MM. Amat et Ferdinand Van-Hendell.

Josef chercha machinalement le visage de Schultze parmi les convives. Il n’y était pas. Le consul était souffrant, confiné chez lui depuis plusieurs semaines. Crusenstolpe n’avait rien dit, mais Josef avait vu dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de l’inquiétude. Puis il aperçut Kenney, son épouse (4). Elle était assise plus loin sur la table, droite et attentive dans sa robe sombre, représentant son mari qui n’avait pu venir. Josef la connaissait depuis 1841, depuis ses premières visites à la CaloRama qu’elle-même avait baptisée de ce nom poétique, « la Belle Vue », en hommage au panorama sur la baie. Elle qui avait tenu salon à la CaloRama et rue de la Licorne, animant depuis quinze ans la vie culturelle de la colonie diplomatique. La voir ici sans Schultze était, pour qui la connaissait, un signe qui ne trompait pas.

Les toasts

Aux premiers flots de champagne, la conversation s’anima. Marengo se leva le premier, son verre à la main, et proposa un toast au célèbre violoniste « qui, le premier, avait jugé l’Afrique digne d’ajouter un fleuron à sa couronne d’artiste. » Les acclamations furent unanimes. Ole Bull répondit avec chaleur, il remercia le colonel, rappela l’origine glorieuse de son nom, et prononça quelques mots pleins de bienveillance pour la colonie et pour l’armée. Puis ce fut M. Descous qui se leva. Son toast à la Suède et à la Norvège était une ode à Gustave Vasa et Charles XII pour la gloire, à Linné et Berzelius pour les sciences, à Bellman et Tegnér pour les lettres et Byström l’émule de Canova pour les arts. « Peut-être notre fête manque-t-elle de ces choses qui font la splendeur des pays que vous avez parcourus », disait-il, « mais du sein de notre simplicité festivale s’élève une pensée sérieuse. Parcourez des yeux les rangs de ce banquet : voyez ! presqu’autant de nations que de convives ! »

Crusenstolpe, à la gauche de Marengo, leva son verre sans un mot. Josef fit de même. De l’autre côté de la table, il vit Kenney porter son verre à ses lèvres, pour son mari, absent.

Minuit – la n’bitsa

À la fin du repas, quelque chose d’inattendu se produisit. Des musiciens arabes, des mauresques, et le fameux comique Ben-Danda vinrent offrir à Ole Bull le spectacle d’une n’bitsa (5), cette forme de spectacle populaire algérois mêlant chant, danse, musique et improvisation comique que l’on voyait dans les cafés maures et les fêtes de mariage. Ole Bull regarda, immobile, sans mot dire. Puis il applaudit longuement. Il avait, disait-on, ce don particulier des grands musiciens : celui d’entendre la musique là où les autres n’entendaient que du bruit. À minuit, les convives quittèrent ensemble le Grand-Vatel, emportant, comme l’écrirait l’Akhbar, « les plus délicieuses émotions d’une soirée de famille, qui n’a pas cessé un instant d’être animée par une gaîté franche et de spirituelles saillies. »

Le lendemain – la Bonbonnière

Le vendredi 22 juin, Ole Bull donna son concert à la Bonbonnière (6), la salle de la rue de l’État-Major que les Algérois aimaient pour ses places intimes et son atmosphère de salon bourgeois. Josef y était. Ole Bull joua son Concerto en la, le Carnaval de Venise, La Prière d’une mère, la Polacca Guerriera. M. Amat chanta entre les pièces.

Josef Kuhlman n’était pas musicien lui-même. Mais il connaissait la nostalgie du Nord, cette chose particulière qui vous saisit quand vous avez passé cinq ans au soleil de l’Afrique et que vous entendez quelqu’un jouer comme s’il parlait de là-bas. Après le concert, il resta assis quelques minutes dans la salle qui se vidait, les yeux sur le rideau tiré. Il pensa à Schultze, souffrant chez lui. À Kenney qui avait tenu sa place avec cette discrétion digne qui la caractérisait. À Crusenstolpe qui avait porté seul le poids officiel de la soirée. Et à Bergen, dont il n’avait jamais vu les fjords mais dont il connaissait désormais le son.

Notes

(1) Ole Bornemann Bull (Bergen, 5 février 1809 — Lysøen, 17 août 1880) : violoniste virtuose et compositeur norvégien, l’une des figures les plus emblématiques du romantisme national scandinave. Après des tournées triomphales en Europe, aux États-Unis et dans les Caraïbes, il fit escale à Alger en juin 1846. En 1850, il fonda le premier Théâtre national norvégien de Bergen et, en 1858, convainquit les parents du jeune Edvard Grieg de l’envoyer au Conservatoire de Leipzig.

(2) Le registre officiel des consulats suédois (Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914) confirme que Johan Fredrik Schultze fut consul de 1829 jusqu’à sa mort en 1847, et que Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe assura la fonction à partir de 1847. En juin 1846, Schultze était officiellement en poste mais sa santé déclinante l’empêchait d’exercer ses fonctions publiques.

(3) Le colonel Gaspard Joseph Marie Cappone, dit Marengo (Casale, 1787 — Alger, 1862). Commandant des corps hors ligne à Alger depuis 1840. Créateur du Jardin public d’Alger, il était l’une des figures les plus actives de la vie civique et culturelle algéroise. Josef l’avait aperçu pour la première fois lors de l’incendie de la Djenina du 26 juin 1844. (Voir la note biographique sur le colonel Marengo.)

(4) Kenney Bowen-Schultze (vers 1810 — Alger, 1er avril 1861) : épouse du consul Schultze, fille du Dr Bowen, médecin attaché au consulat britannique d’Alger. Peintre orientaliste reconnue de son vivant, ses vues d’Alger à la plume, à l’encre brune et au lavis constituent aujourd’hui des témoignages visuels irremplaçables de l’architecture algéroise des années 1830-1840. C’est elle qui avait baptisé la villa consulaire du nom poétique de « CaloRama » — du grec, « la Belle Vue » — en hommage au panorama exceptionnel qu’offrait la propriété sur la baie d’Alger. Elle animait un salon réputé, d’abord à la CaloRama puis au consulat de la rue de la Licorne, où se retrouvait l’élite cosmopolite algéroise. Elle décéda le 1er avril 1861 et repose au cimetière de Saint-Eugène, sous l’épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le Ier avril 1861 âgée de 51 ans. » (Voir l’article « Madame Schultze » sur kuhlmansaga.com.)

(5) La n’bitsa (ou nbitsa) est une forme de spectacle musical et dramatique populaire d’Algérie du Nord, mêlant chant, danse, musique instrumentale et improvisation comique. Ben-Danda, décrit comme « le fameux comique » dans les colonnes de l’Akhbar, était une figure reconnue de ce genre dans l’Alger de l’époque. (Voir l’article connexe « Les lieux du banquet d’Ole Bull — Alger 1846 ».)

(6) Le Théâtre de la ville, rue de l’État-Major, surnommé « la Bonbonnière » par les Algérois. Loges : 4 fr., balcons : 3 fr., galeries : 2 fr., parterre : 1 fr. En 1846, le dossier d’un nouveau grand théâtre était en cours de discussion — il ne serait construit, place Bresson, qu’en 1853.

Source : L’Akhbar, Alger, 23 juin 1846 ; Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914 ; kuhlmansaga.com.

La tombe de Josef – Saint-Eugène, Alger

En 2012, j’ai posé pour la première fois le pied sur le sol Algérien et il était naturel que je me rende sur la tombe de celui que l’on appelait dans la famille « le Consul », au cimetière de Saint-Eugène à Alger.

Cela faisait déjà des années que je suivais la piste de Josef Kuhlman. J’avais reconstitué son arrivée à Alger au printemps 1841, son ascension depuis simple attaché consulaire jusqu’au rang de Consul Général de Suède en 1873, sa mort à Alger en 1876. Mais une tombe, c’est autre chose. C’est le moment de se recueillir, une émotion à part entière.

Cimetière de Saint-Eugène, Alger

Le cimetière de Saint-Eugène, Bologhine aujourd’hui, surplombe la baie d’Alger. C’est l’un des plus anciens cimetières juif et chrétien d’Algérie, planté sur une colline au-dessus de la mer, entre ciel et Méditerranée. On y entre avec une impression étrange de traverser le temps. Les noms sur les pierres racontent à eux seuls cent cinquante ans d’histoire, de commerce, de diplomatie, de familles venues de toute l’Europe s’installer dans cette ville blanche.

À l’entrée du cimetière, j’ai expliqué ma démarche au gardien. Il a consulté le registre sans se faire prier, cherché le nom, trouvé l’emplacement, et m’a guidé gentiment jusqu’au Carré des Consuls.

C’est là que l’émotion m’a saisi.

La tombe était presque intacte. Dans un cimetière où tant de sépultures sont abandonnées, effondrées, envahies par la végétation, celle de Josef était là, debout, lisible. Et un détail m’a touché plus que tout le reste : un petit pot de fleurs. Quelqu’un était passé. Quelqu’un avait pensé à lui, à cet homme mort depuis cent trente-six ans dans une ville qui n’était pas celle de ses ancêtres.

Carré des consuls, Saint-Eugène Alger
Octobre 2012.

À ses côtés, une sépulture que je n’avais pas anticipée : Henrik Kuhlman, son fils, demi-frère de Sigurd, mon ancêtre direct. Elle aussi était en bon état. Deux générations de Kuhlman côte à côte, à quelques pas de la mer.

Je suis resté longtemps immobile devant ces deux pierres.


Quatorze ans plus tard

Je ne suis pas retourné à Alger. Mais dans le cadre de l’ACSE, qui après avoir œuvré pour le cimetière juif s’attaque désormais à la réhabilitation du Carré des Consuls, j’ai demandé qu’on établisse un état des lieux de la tombe, savoir exactement ce qu’il en était, ce qu’il y avait lieu de faire pour la préserver.

Le rapport est arrivé et le temps avait fait son œuvre. Nul besoin de préciser dans quel état d’esprit j’ai regardé ces photos.

Affaissement du terrain, dalle supérieure déplacée, structure fragilisée. Quatorze ans ont suffi pour que ce qui était presque intact en 2012 devienne une sépulture en péril.

La tombe de Josef Kuhlman, juin 2026.
La décision

J’ai donc décidé d’agir sans attendre et de lancer la rénovation complète de la sépulture de Josef Kuhlman.

Mais le projet va au-delà de la seule tombe de Josef et vise également à la rénovation des sépultures des autres consuls de Suède et de Norvège reposant dans le Carré des Consuls, les consuls Sundelin, Schultze et Nordström ainsi que d’autres sujets suédois inhumés en ce même lieu.

Au-delà des membres de cette famille, je m’adresse donc à mes cousins (au sens large…) Suédois et Norvégiens: à tous ceux qui, depuis la Suède ou ailleurs, souhaitent contribuer à la préservation de cette mémoire commune. Vous pouvez nous rejoindre dans ce projet en contribuant via une cagnotte : Rénovation de la tombe de Josef Kuhlman au Carré des Consuls à Alger.

Je vous en remercie d’avance et je ne manquerai pas de communiquer sur ce site au sujet de l’avancée des travaux.

Etienne Laude

→ Pour en savoir plus sur l’ACSE et ses actions : web-acse.fr