Un vrai bonheur du cœur

Lettre n°7 – Correspondances Lidén-Kuhlman (21 juin 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, 23 février 1773.

Mon cher ami,

Des invités m’ont empêché d’écrire par le courrier d’hier et de te remercier pour ta dernière lettre et ta bonne invitation. J’utilise maintenant l’occasion avec M. — je ne me souviens plus du nom du barbier¹ de Norrköping, qui promet de remettre ceci ce soir. Pro Primo, voici mon DÉBIT, avec mille remerciements pour le CRÉDIT².

À savoir : 1 billet de banque de 800 1 id. de 500 petits billets 16 (Total 1316) M. Ælf³ a remis 144 M. Graver envoie par le prochain courrier 240 Total : 1700 dalers monnaie de cuivre.

Fais-moi savoir en quelques mots qu’ils sont bien arrivés. Je n’ai aucune paix tant que je suis endetté. Je dormirai beaucoup mieux la nuit, une fois débarrassé de cet argent. Cela fait plusieurs semaines qu’il est prêt, dans l’idée que je devais le payer à Frère Ælf³. Maintenant, je suis un homme libéré de ses dettes. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Bravo que Mme Westerberg paie pour Griwahn. Elle recevra le transfert légal de mon hypothèque et de mon titre de propriété.

J’envoie aujourd’hui un exprès chercher les documents que mon commissionnaire a en sa possession. J’espère les obtenir avant de partir pour Norrköping. À présent, j’ai enfin pris courage. Si Dieu le veut et si le temps est praticable, je compte m’emmitoufler et partir lundi. Nous verrons comment cela se passera ; car je suis dans un état physique misérable. Mais comme il est miséricordieux, le bon Dieu, qui accorde malgré tout une âme joyeuse dans un corps si tourmenté ! Je ne peux pas marcher, à cause de la douleur dans mes genoux et mes pieds, et dois être guidé par le garçon quand je dois boiter dans la pièce. Cela m’inquiète en vérité de devenir un fardeau pour mes bons et généreux amis à Norrköping. Avoir une telle épave que moi dans sa maison ne peut pas être réjouissant. Juge par là de mon affection réciproque et de ma gratitude.

J’avais l’intention d’écrire au Frère Rudberg aujourd’hui, mais je n’en ai pas le temps. Salue-le cordialement de ma part. Prie-le maintenant de réfléchir à tout ce que l’art médical possède de plus puissant pour que je redevienne un homme alerte, comme avant.

Quand je viendrai, nous parlerons plus longuement de l’héritage anglais⁴. J’ai écrit ce que je devais écrire. M. Kuhlman ne serait guère plus heureux que moi si cela réussissait.

Ma respectueuse considération à la bonne Madame⁵. Dis-lui de faire preuve de patience avec moi quand je viendrai, et de ne pas se lasser trop vite de son invité.

Dans la tombe seulement cessera l’amitié sincère et l’affection avec lesquelles je vis et meurs,

Un fidèle ami, Lidén.

N’écris-je pas de façon magnifique⁶ ?

[Reçu le 23 février]

Notes explicatives

¹ Le barbier (Badaren) — Le terme Badaren désigne littéralement « celui qui donne les bains », mais au XVIIIe siècle, ce métier englobait aussi celui de barbier-chirurgien, chargé des petites interventions. Ils étaient les intermédiaires courants pour les petits messages.

² Le « Crédit » (Crediten) et le « Débit » (Debet) — Lidén et Kuhlman entretenaient une relation financière étroite. Kuhlman agissait comme le « banquier personnel » de Lidén. Lidén remercie Kuhlman pour sa facilité de caisse, et il dresse ici son « Débit » pour solder ses comptes, ce qui lui apporte une grande tranquillité d’esprit, car il détestait être endetté.

Portrait de Samuel Älf (1727-1799).

³ Samuel Älf (1727-1799) — Figure éminente de Linköping. Prêtre et intellectuel, professeur agrégé de latin (1753), il devient docteur en théologie (1772) puis doyen de la cathédrale de Linköping (1781). Son implication dans les transactions financières de Lidén souligne le rôle d’intermédiaire qu’il jouait au sein du réseau d’élites locales.

⁴ L’héritage anglais (Engelska arfwet) — Une mention mystérieuse. Il s’agit probablement d’une procédure concernant des biens ou des fonds détenus en Angleterre. Le fait que Lidén dise « J’ai écrit ce que je devais écrire » montre qu’il a agi en tant que juriste ou conseiller pour Kuhlman.

⁵ La bonne Madame (den goda Frun) — Il s’agit de Brita Katarina Classon, épouse de Kuhlman. Lidén, conscient de son état pitoyable, demande à son ami de préparer sa femme à sa venue. Il craint d’être un « fardeau » pour la jeune mariée.

⁶ « N’écris-je pas de façon magnifique ? » (Skrifwer jag icke ståteligen?) — Une pointe d’humour sarcastique. Sa main est si déformée par la goutte qu’il arrive à peine à former les lettres. Il plaisante sur le fait que son écriture est « magnifique » (ståteligen), alors qu’elle est probablement quasi illisible.

Un vrai bonheur du cœur

Lettre n°6 – Correspondances Lidén-Kuhlman (18 février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 18 février 1773.

Mon cher ami,

Quelques lignes en réponse à ta chère lettre, pour profiter du courrier qui repart. Voici la lettre de Mathesius¹. Lis-la toi-même et renvoie-la-moi ensuite. Si je peux servir à autre chose dans ce domaine, donne tes ordres. C’est un vrai bonheur du cœur que de pouvoir servir celui qu’on aime.

Le format du papier était trop petit. J’en verrai d’autres échantillons quand je viendrai.

Garde les 144 dalers en déduction de ma dette, cela évitera de les envoyer. Je t’en prie, reçois aussi les 240 dalers en monnaie de cuivre que le maître de forge Graver envoie à M. Kuhlman, et porte-les également à mon débit. N’oublie pas de l’annoter sur l’obligation elle-même. Les paysans de la solde de mon frère² ont fait leur affaire de façon magnifique ! Cela lui fera une nouvelle surprenante à entendre, et cela nécessitera une nouvelle publication pour un jour de la semaine prochaine.

Merci, merci du fond du cœur, pour ces si bonnes invitations. Finalement, je viendrai. Mais si Frère Rudberg me voyait maintenant, misérablement boiter, il ne s’étonnerait pas du report. Aujourd’hui, je vais un peu mieux et je languis moi-même de pouvoir bientôt écrire quel jour je pourrai me mettre en route.

Ne pourrai-je pas voir mes amis ici à l’improviste ?

Avec la plus tendre affection, vit et meurt

Le plus humble et fidèle ami de mon cher ami, Lidén.

Salue cordialement Frère Rudberg. Je m’attends à une semonce quand j’arriverai.

[Reçu le 19 février]

Notes explicatives

¹ Mathesius — Il s’agit probablement d’un contemporain érudit, peut-être le pasteur et homme politique suédois Pehr Niclas Mathesius (1711-1772), une figure influente de l’époque, ou un membre de sa famille. Le fait que Lidén demande à Kuhlman de lire la lettre et de la renvoyer confirme leur rôle d’intermédiaires intellectuels et de « plate-forme » d’échange pour les réseaux savants.

² Les paysans de la solde (Löningsbönder) — Terme désignant les paysans qui, sur leurs terres, devaient payer la dîme ou l’impôt correspondant au traitement d’un fonctionnaire royal (ici, le frère de Lidén). Lidén souligne que ces paysans ont réglé leur dû « de façon magnifique » (ståteligen), c’est-à-dire qu’ils ont payé sans retard ni difficulté, ce qui est une excellente nouvelle financière pour lui et son frère.

³ Semonce (bannor) — Le terme bannor désigne des réprimandes ou une réprimande sévère. Lidén sait pertinemment qu’il a repoussé sa visite à maintes reprises (pour cause de goutte et de froid) et il s’attend à ce que Rudberg — qui l’attend avec impatience — lui « tire les oreilles » dès son arrivée. C’est une marque de familiarité et de chaleur humaine : on ne craint les semonces que de ceux qui nous sont très chers.

⁴ « À l’improviste » (på ett ryck) — L’expression på ett ryck signifie littéralement « en un coup » ou « d’un seul trait ». Lidén exprime ici son désir, sans doute un peu utopique vu son état de santé, de voir ses amis surgir chez lui soudainement à Linköping.

Note sur le projet d’impression — Lidén mentionne à nouveau le « format du papier » et attend de nouveaux échantillons. Cela confirme qu’il est en train de préparer une publication savante importante. Le fait qu’il commande de telles quantités (9 à 10 rames dans la lettre précédente) montre qu’il s’agit d’un travail de longue haleine, sans doute une œuvre bibliographique, activité pour laquelle Lidén était reconnu.

Note linguistique — La lettre est datée du 18 février et reçue le 19 février. Encore une fois, la vélocité de la poste suédoise entre Linköping et Norrköping (45 km) est frappante : le courrier passe en 24 heures, mais Lidén, lui, est cloué sur place par la maladie. Cette lettre est l’une des plus chaleureuses de la série, avec ses formules sur le « bonheur du cœur » et la « tendre affection ».

Gerhard et Johan Friedrich Kuhlman à Hambourg : l’Akademisches Gymnasium

« L’Akademisches Gymnasium de Hambourg vers 1620. Représentation artistique dans le style des maîtres flamands du XVIIe siècle. Image générée par IA. »
Un détour hambourgeois sur la route de la guerre

Le sermon funèbre de Gerhard Kulemans, imprimé à Vieux-Stettin en 1637, ne se contente pas de raconter une mort héroïque. Il éclaire, au détour de quelques lignes du Curriculum vitæ, une étape décisive de la formation du jeune homme : après la mort de son père Johann Kulemann, seigneur du domaine de Jamowitz (Jannewitz) en Poméranie, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hambourg, où il étudie pendant trois ans. Ce détail, apparemment secondaire, mérite qu’on s’y arrête.

Hambourg, 1622 : une ville en pleine ascension

Lorsque Gerhard arrive à Hambourg, probablement vers 1622-1625, il débarque dans l’une des villes les plus dynamiques d’Europe du Nord. Depuis le début du siècle, Hambourg est en train de supplanter Lübeck comme centre névralgique du commerce baltique et nord-européen. La vieille reine de la Hanse s’efface ; Hambourg prend le relais. La ville compte alors environ 40 000 habitants, une métropole marchande, bruyante, cosmopolite, bâtie entre l’Alster et l’Elbe, protégée par d’imposantes fortifications. Le Gymnasium, quant à lui, était situé dans l’ancien presbytère de l’Eglise Saint-Jean (sant Jacob), à l’emplacement actuel de la place de l’ Hôtel de Ville (Rathausmarkt).

Plan de Hambourg au début du XVIIIe siècle. Extrait de « Handbuch der historischen stätten Deutsclands« , erste band.
Une forteresse imprenable

Entre 1616 et 1625, précisément les années où Gerhard y étudie, la ville fait renforcer ses défenses par le capitaine d’artillerie hollandais Johann van Valckenburgh. La nouvelle enceinte, avec ses 22 bastions et 11 ravelins, remplace les 10 anciennes portes par seulement 4 : le Millerntor, le Dammtor, le Steintor et le Deichtor. Hambourg devient ainsi l’une des forteresses les plus puissantes d’Europe, et ce n’est pas un hasard : la guerre de Trente Ans fait rage depuis 1618, et les armées impériales, suédoises et danoises se disputent l’Allemagne du Nord. Hambourg, ville libre impériale, entend rester neutre et se défend en conséquence.

Le jeune Gerhard a donc étudié dans une ville en chantier militaire, où les coups de canon résonnaient au loin et où la guerre était une réalité quotidienne avant même qu’il ne la rejoigne lui-même.

La Bourse, le port, l’argent

Au cœur de la ville, la Bourse, fondée en 1558, la plus ancienne d’Allemagne et de toute l’Europe du Nord, bat son plein. En 1619, quelques années seulement avant l’arrivée de Gerhard, est fondée la Hamburger Bank, calquée sur le modèle d’Amsterdam, qui va faire de Hambourg une place financière internationale. C’est la naissance du Hambourg moderne.

Le port, sur l’Elbe, est un spectacle permanent. Les navires hamburgeois transportent fourrures, cire et céréales de la Baltique vers la Flandre et l’Angleterre, et ramènent draps, épices et articles de luxe. Des marchands de toute l’Europe — flamands, hollandais, anglais, portugais se croisent dans les rues et les comptoirs.

Une ville refuge

La guerre de Trente Ans fait de Hambourg un refuge. Des milliers de protestants chassés des territoires ravagés par le conflit s’y installent. Des marchands flamands et wallons, déjà présents depuis les guerres de religion des années 1560-1590, y ont apporté de nouveaux métiers, la confiserie, le raffinage de sucre, et leurs réseaux commerciaux anversois. La ville est tolérante, par pragmatisme marchand autant que par conviction.

C’est dans cette atmosphère de prospérité mêlée d’inquiétude, de chantiers de fortification et d’effervescence commerciale, que Gerhard Kuhlman passe trois ans de sa jeunesse.

L’Akademisches Gymnasium : une institution d’élite

L’Akademisches Gymnasium de Hambourg avait été fondé en 1613, soit moins de vingt ans avant l’arrivée de Gerhard. L’encyclopédie historique de Hambourg le décrit comme une Gelehrtenschule, une école savante qui, « sous le rectorat de Joachim Jungius (1628–57), pouvait rivaliser avec plus d’une université allemande ». Un établissement dont la réputation attirait les fils des meilleures familles de l’espace germano-baltique, à en juger par la présence de Gerhard lui-même.

Si Gerhard, né en 1609, y étudie trois ans avant d’entrer au service d’un ambassadeur danois, son passage au Gymnasium se situe probablement entre 1622 et 1628 environ, dans les toutes premières années de l’institution, avant même que Joachim Jungius n’en prenne le rectorat et n’en fasse un établissement de réputation européenne. Gerhard appartient ainsi à ces premières générations qui ont fréquenté l’établissement dans sa jeunesse fondatrice.

Le choix de Hambourg n’est pas anodin pour un Kuhlman. La famille était, du côté paternel, profondément enracinée dans le monde hanséatique : le grand-père de Gerhard était Patricius de Lübeck, la ville-sœur de Hambourg dans la Hanse. Ces deux cités partageaient la même culture marchande, les mêmes réseaux familiaux et commerciaux, le même horizon de l’Europe du Nord. Envoyer un fils Kuhlman au Gymnasium de Hambourg était, dans cette logique, un geste naturel.

Bibliothèque municipale, école de grammaire et Johanneum dans l’ancien monastère Saint-Jean avant 1840, lithographie des frères Suhr.
Et Johan Friedrich ?

Le sermon funèbre mentionne le frère de Gerhard, Johan Friedrich Kulemans, déjà présent dans l’armée royale suédoise lorsque Gerhard la rejoint. Capitaine dans le régiment du Général Duwall, sous les ordres du Colonel Bohm, son futur beau-frère par alliance avec les van Sypesteyn, Johan Friedrich est clairement l’aîné qui a frayé le chemin militaire.

La question se pose naturellement : Johan Friedrich a-t-il, lui aussi, fréquenté l’Akademisches Gymnasium de Hambourg ?

Aucun document ne le confirme à ce jour. Mais le faisceau d’indices est convaincant. Les deux frères partagent la même origine familiale, la même mère qui veille à leur éducation après la mort de leur père, le même réseau hanséatique. Il serait étonnant que la même femme, qui choisit pour Gerhard l’institution la plus réputée de l’espace germano-baltique, eût réservé à son fils aîné une formation moins soignée. Et si Johan Friedrich était l’aîné, c’est peut-être lui qui avait ouvert la voie à Hambourg, que Gerhard n’avait fait que suivre.

Hamburg, plaque tournante d’un monde en guerre

Ce que ce détail révèle, plus largement, c’est la mobilité remarquable de ces familles nobles baltiques au début du XVIIe siècle. De Jamowitz en Poméranie à Hambourg, puis de Hambourg aux cours de Scandinavie, d’Espagne et d’Italie pour Gerhard, de Hambourg aux champs de bataille de Silésie pour Johan Friedrich, les Kuhlman de cette génération ne sont pas des sédentaires. Ils appartiennent à ce monde de la noblesse marchande et militaire qui circulait d’une ville à l’autre, d’un service à l’autre, en suivant des routes tracées par les réseaux familiaux et les opportunités de la guerre de Trente Ans.

Hambourg était l’une des plaques tournantes de ces routes. Et l’Akademisches Gymnasium en était, pour les fils des meilleures familles, le premier jalon…

Hambourg vers 1641, vue panoramique par Matthäus Merian. On distingue le port sur l’Elbe, les fortifications et les clochers des grandes églises.

Bienvenue à Braad !

Lettre n°5 – Correspondances Lidén-Kuhlman (15 février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 15 février 1773.

Mon cher ami,

Bienvenue à la maison après Örebro ! J’espère que le voyage s’est bien passé. C’est tout de même agréable de pouvoir bouger et d’éviter, comme moi, de rester assis à l’intérieur, lié pieds et poings.

Concernant les dispositions pour les céréales, mon frère t’écrira sans doute lui-même par le prochain courrier. Il arrivera mercredi. Envoie ma reconnaissance de dette en remboursement partiel. Elle devra être remboursée en espèces immédiatement sur présentation. S’il manque de la quantité ou s’il reste quelque chose dû par les paysans, cela sera consigné ; et sera alors légalement réclamé.

La moitié de la taxe de Långnäs¹ est réservée immédiatement à la Couronne, l’autre moitié est allouée en traitement au nämndeman (juré) du district.

Félicitations pour ton nouveau beau-frère ! Et pour le fait d’être enfin débarrassé de cette tutelle² si pénible, fastidieuse et responsable.

Si M. Ælf de Qwillinge devait remettre quelque argent à M. Kuhlman pour mon compte, sois assez bon pour le recevoir. Cela devrait s’élever à 14 dalers 4 öre en monnaie de cuivre³, si cela arrive. Lundi prochain est le dernier jour pour Grewahn. S’il a pu trouver l’argent et veut le payer, j’envoie ci-joint une procuration pour M. Kuhlman afin qu’il le reçoive. Sinon, je récupère la procuration ; et la propriété partira aux enchères.

Ne te lasse pas de mes nombreuses requêtes. Sois aussi bienveillant envers la veuve de mon défunt oncle Petter Lidén⁴ ; voici ci-joint une instruction pour une petite aide dont elle a besoin. M. Arhenius sait où elle habite. Le fermier peut lui apporter le grain.

N’oublie pas mes salutations cordiales à la bonne Madame ; dis-lui que je languis vivement d’aller à Norrköping, tant pour la compagnie si agréable que pour les soins tendres de Frère Rudberg, mais Dieu sait quand cela deviendra possible.

En attendant, je demeure avec mon habituel attachement,

Le plus humble et fidèle ami de mon cher ami, Lidén.

[Reçu le 17 février]

Notes explicatives

¹ Långnäs — Domaine situé sur l’île d’Åland, en mer Baltique, entre la Suède et la Finlande. En 1773, Åland faisait partie du royaume de Suède. La graphie Longnæs utilisée par Lidén reflète l’orthographe archaïsante du XVIIIe siècle où le å moderne était souvent rendu par o + æ.

² Tutelle (förmynderskapet) — Lidén félicite Kuhlman pour son « nouveau beau-frère » en février 1773, alors que le mariage de sa sœur Sara Margaretha avec Christofer Henric Braad a eu lieu le 12 juin 1772. Ces félicitations tardives ne portent pas sur le mariage en lui-même, mais sur la clôture officielle des comptes de tutelle. En tant que frère aîné, Kuhlman était le tuteur légal de ses jeunes sœurs. Ce rôle impliquait une responsabilité financière et juridique pesante (gestion de la dot, des comptes, des biens). Lidén se réjouit que Kuhlman soit enfin débarrassé de cette charge administrative lourde, le transfert légal de responsabilité vers le mari (Braad) étant désormais finalisé.

³ Monnaie de cuivre (kpmt / kopparmynt) — L’abréviation kpmt signifie kopparmynt, la monnaie courante suédoise de l’époque, par opposition au daler silvermynt (monnaie d’argent). Le système monétaire du XVIIIe siècle était complexe, avec ces deux étalons coexistant avec des valeurs très différentes.

⁴ Petter Lidén — Oncle de l’auteur, décédé. Lidén, fidèle à son rôle d’homme de réseau et protecteur, organise ici une aide matérielle pour sa veuve, faisant appel à son réseau local pour le transport du grain, ce qui montre que malgré son immobilité forcée, il continue de gérer ses affaires de famille et de bienfaisance.

Note sur l’état de santé de Lidén — Cette lettre souligne de manière dramatique l’aggravation de son état : « liés pieds et poings » (bunden till hænder och fötter), « pieds et genoux dans un état pitoyable » (Fötter och knæ æro så usla). La goutte l’a totalement immobilisé. Il gère ses affaires commerciales — cruciales pour sa survie financière — entièrement par correspondance, avec une angoisse palpable quant à l’échéance de Grevan et la menace de vente aux enchères de ses propriétés.

Le domaine de Långnæs

Lettre n°4 – Correspondances Lidén-Kuhlman (6 février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 6 février 1773.

Mon cher ami,

Ci-joint suit l’extrait demandé du registre foncier¹ concernant Långnæs² ; j’y ai joint un calcul d’après les prix de cette année. Ce me serait une grande joie si M. Kuhlman pouvait obtenir ce beau domaine à un prix convenable, car sa situation géographique lui conviendrait à merveille. À propos, si un accord se conclut, le billet de C.R. Ferner³ que je détiens ne pourrait-il pas être utilisé en règlement partiel ? Je le mentionne seulement au cas où cela pourrait convenir. Sinon, je devrai attendre que les temps s’améliorent.

L’ile d’Åland sur laquelle se situe Långnæs, entre la Suède et la Finlande. Carte de 1799.

Avec les céréales, j’ai failli devenir à moitié menteur⁴. Je me souviens bien de ma promesse. Je n’ai pas le temps de raconter toutes les circonstances qui m’ont amené à conclure avec le maître de forge Graver⁵. J’ai obtenu, ce qui restera entre nous, pour certaines raisons, 72 dalers pour le seigle et 60 pour l’orge, avec paiement immédiat à la livraison. Mais pour pouvoir tenir ma promesse, même envers M. Kuhlman, j’ai en réserve 37 tunnor⁶ 49 kannor de dîme royale⁷ dans la paroisse d’Öskrukeby⁸, que je puis offrir à M. Kuhlman à un prix légèrement inférieur, soit 60 dalers la tunna tout compris, avec paiement à la livraison des céréales. C’est le grain de la solde de mon frère⁹. Faites-moi savoir par le prochain courrier si M. Kuhlman trouve son compte à traiter sur cette base.

La dîme royale est, comme d’habitude, composée d’1/3 de seigle et 2/3 d’orge. Les céréales peuvent être livrées à Norrköping le jour souhaité, à condition qu’elles soient transportées avant le 25 de ce mois. La plupart des accords sur la dîme royale sont conclus ici à 60 dalers tout compris. Faites-moi connaître la réponse de M. Kuhlman par le prochain courrier, ou par un messager si l’un part avant. Si M. Kuhlman accepte l’accord, fixez vous-même le jour où les paysans pourront acheminer les céréales à Norrköping, N.B. avant le 25 de ce mois. Si la vente se fait, mon billet à ordre pourra servir de remboursement partiel, car j’ai à présent l’argent prêt pour le racheter. Sinon, j’enverrai quand même de l’argent dès qu’il le faudra, car il est incertain quand je pourrai voyager moi-même.

Pieds et genoux sont dans un état pitoyable. Que Dieu donne la patience. Je n’ai plus le temps de davantage de mots.

Vit et meurt Le plus humble et fidèle ami de mon cher ami, Lidén.

Quel est le prix d’une rame de papier d’impression hollandais¹⁰ ? Pourrait-on en obtenir une demi-feuille à titre d’échantillon ? Il me faudra vraisemblablement pour l’impression d’un ouvrage 9 à 10 rames.

[Reçu le 8 février]

Notes explicatives

¹ Registre foncier (Jordeboken) — Le Jordebok était le registre officiel suédois recensant l’ensemble des propriétés foncières, leurs superficies, leurs revenus estimés et les obligations fiscales qui y étaient attachées. Lidén en a extrait les données relatives au domaine de Långnäs à la demande de Kuhlman, qui envisageait visiblement d’en faire l’acquisition.

² Långnäs (orthographié Longnæs dans la lettre) — Domaine situé sur l’île d’Åland, dans l’archipel du même nom, en mer Baltique entre la Suède et la Finlande. En 1773, Åland faisait partie intégrante du royaume de Suède et ne sera cédée à l’Empire russe qu’en 1809, lors du traité de Fredrikshamn. La graphie Longnæs reflète l’orthographe archaïsante du XVIIIe siècle : le å moderne était alors souvent rendu par la séquence o + æ dans la pratique scribale suédoise. Le nom moderne est Långnäs. Lidén en vante la situation géographique (belægenhet) : la position stratégique d’Åland sur les routes maritimes de la Baltique conférait aux domaines de l’archipel une valeur commerciale et stratégique particulière. L’extrait du registre foncier (Jordeboken) envoyé par Lidén à Kuhlman suggère que ce dernier envisageait l’acquisition de ce domaine.

³ Billet de C.R. Ferner (CR. Ferners sedel) — Une lettre de change ou reconnaissance de dette émise par un certain C.R. Ferner, vraisemblablement un négociant ou financier, que Lidén détenait comme créancier. Dans le commerce du XVIIIe siècle, ces billets circulaient comme instruments de paiement et pouvaient être endossés d’une main à l’autre pour régler des dettes, évitant ainsi le transport de monnaie sonnante.

⁴ « À moitié menteur » (en half liugare) — Aveu savoureux : dans la lettre précédente, Lidén s’indignait des prix scandaleux des céréales et semblait promettre de ne pas en profiter. Or il avoue ici, confidentiellement, avoir vendu à ces mêmes prix élevés. « À moitié menteur » car il a tenu sa promesse envers Kuhlman en lui réservant du grain à prix inférieur, mais pas envers ses principes affichés.

⁵ Maître de forge Graver (BruksPatron Graver) — Un brukspatron était le propriétaire ou directeur d’un bruk, c’est-à-dire d’une exploitation industrielle, généralement une forge ou une fonderie de fer. Ces établissements, nombreux en Suède centrale et méridionale, achetaient d’importantes quantités de céréales pour nourrir leurs ouvriers et leurs chevaux. Ils constituaient des clients commerciaux de premier plan pour les propriétaires fonciers.

⁶ Tunna / kannor — Unités de mesure suédoises pour les grains. La tunna (tonneau) valait environ 146 litres ; la kanna en était une subdivision (environ 2,6 litres). 37 tunnor 49 kannor représentaient donc une quantité substantielle, correspondant aux revenus en nature d’une propriété ou d’un droit de perception.

⁷ Dîme royale (Kronotionde) — La dîme (tionde) était un impôt en nature prélevé sur les récoltes, payable en grain. Elle se divisait en trois parts : l’une pour l’Église, l’une pour le roi (Kronotionde), et une pour le clergé local. La part royale était ensuite redistribuée comme salaire (lön) à certains fonctionnaires — ce qui explique la note suivante. Son rachat ou sa commercialisation par des intermédiaires était une pratique courante.

⁸ Paroisse d’Öskrukeby — Paroisse rurale de la province d’Östergötland, au sud-ouest de Linköping, dans laquelle Lidén détenait des droits sur la dîme royale, soit directement, soit par l’intermédiaire de sa fonction ou de celle de son frère.

⁹ Le grain de la solde de mon frère (min Brors Lönings spanmål) — La lön (solde, traitement) de certains fonctionnaires suédois du XVIIIe siècle était versée partiellement en nature, sous forme de grain prélevé sur la dîme royale. Le frère de Lidén, fonctionnaire d’État, recevait ainsi une partie de sa rémunération en céréales, que Lidén cherchait à écouler au meilleur prix via le réseau marchand de Kuhlman.

¹⁰ Papier d’impression hollandais (Hollændskt tryckpaper) — Le papier fabriqué aux Pays-Bas, réputé pour sa qualité, sa blancheur et sa régularité, était le matériau de référence pour l’impression de livres savants au XVIIIe siècle. Lidén, bibliographe et érudit, préparait visiblement la publication d’un ouvrage nécessitant 9 à 10 rames (ris), soit environ 4 500 à 5 000 feuilles — ce qui correspond à un volume de taille respectable. Cette demande d’échantillon révèle une facette peu visible dans les lettres précédentes : derrière le malade confiné dans sa chambre se cache un intellectuel actif, en train de préparer une publication savante.

Note générale — Cette lettre, plus affairiste que les précédentes, révèle la complexité du réseau économique dans lequel Lidén et Kuhlman évoluaient : transactions foncières, commerce de céréales, instruments de crédit circulants, dîmes royales monnayées. Elle témoigne que l’amitié entre les deux hommes se doublait d’une relation d’affaires étroite, où chacun servait de mandataire, d’intermédiaire et de conseiller à l’autre. La touche finale sur le papier d’impression rappelle que Lidén demeurait avant tout un homme de lettres et de savoir, même cloué chez lui par la goutte.