Alger, les années fondatrices (1841-1849)

5. L’attaché commercial (1841-1843)

Dans les semaines qui suivirent sa visite à la Calorama, Josef Kuhlman prit officiellement ses fonctions d’attaché commercial au consulat de Suède et Norvège. Cruseustolpe lui aménagea un bureau dans la partie administrative du consulat, lui fournit un registre neuf et lui expliqua la procédure avec la sobriété efficace qui le caractérisait : « Vous enregistrez chaque navire nordique à son arrivée, vous vérifiez ses papiers, vous assistez le capitaine dans ses démarches auprès de l’Intendance maritime et des douanes françaises. Tout ce que vous apprenez ici vous servira quand vous solliciterez votre brevet. »

Evocation du Consulat de Suède et Norvège, au 12 rue de la Licorne.

Pour un diplômé de l’Université d’Uppsala, ancien secrétaire au Kommerskollegium de Stockholm, l’institution suédoise qui supervise précisément le commerce extérieur et les consulats, ce rôle aurait pu sembler modeste. Josef le prit au contraire avec la gravité d’un homme qui sait que les fondations d’une carrière se posent dans les détails. Il apprit à distinguer, au premier regard, un connaissement régulier d’un connaissement falsifié. Il apprit les tarifs de pilotage du port d’Alger, les droits de quai, les frais de santé imposés par la quarantaine. Il apprit surtout les hommes : le préposé aux douanes qui arrivait toujours en retard le lundi, le pilote-lamaneur qui connaissait chaque écueil de la rade mieux que personne, le négociant maltais qui achetait les cargaisons avariées à prix dérisoire pour les revendre en pièces détachées.

Alger, l’amirauté. Collection personnelle de l’auteur.
Les vapeurs de la ligne de Marseille

Ses journées commençaient invariablement à l’aube. Il descendait à pied la rue de la Marine, carnet en main, pour recenser les navires mouillant dans la rade. Trois fois par mois – les 5, 15 et 25, l’un des vapeurs de la Compagnie BAZIN entrait dans le port : le Pharamond, le Tage, ou parfois le Charlemagne lui-même, sur lequel Josef avait fait la traversée quelques mois plus tôt. La traversée durait en moyenne quarante-huit heures ; un bon vent pouvait la réduire à quarante-cinq. Ces paquebots à roues à aubes, dont les cheminées crachaient une fumée noire visible depuis les hauteurs de la Calorama, constituaient la colonne vertébrale du commerce entre Alger et la France. Le maréchal Bugeaud lui-même avait adressé aux frères BAZIN une lettre des plus flatteuses, affirmant « à quel point il était satisfait de leurs services » – preuve que dans cette colonie militaire, le commerce maritime était aussi une affaire stratégique.

Aux côtés des vapeurs de BAZIN mouillaient des bâtiments de toutes provenances : des goélettes sardes chargées d’huile d’olive, des brigantines espagnoles en transit, des felouques kabyles qui descendaient du côté de Dellys vendre du liège et de la cire, des voiliers maltais aux coques peintes en ocre. Josef apprit à lire la rade comme d’autres lisent un livre : chaque pavillon avait son histoire, chaque cargaison ses mystères.

Le port d’Alger en 1844 (Daguerréotype anonyme).

Pour les navires nordiques, il était désormais le premier interlocuteur à quai. Un capitaine norvégien de Bergen qui débarquait à Alger pour la première fois trouvait en Josef un compatriote parlant sa langue, connaissant ses codes, capable d’aller négocier en français avec l’administration militaire française qui régentait tout. Cette double compétence – la confiance des capitaines scandinaves et la maîtrise des rouages administratifs français – était précisément ce que Schultze avait voulu lui transmettre dès leur première rencontre.

Alger sous Bugeaud

La ville elle-même était en perpétuelle transformation. Les grandes artères percées dans les années précédentes commençaient à prendre leur physionomie définitive : des immeubles à arcades bordaient la rue de la Marine et la rue Bab-Azoun, leurs façades blanchies contrastant avec les ruelles de la vieille médina qui subsistait derrière, labyrinthe de maisons sans fenêtres extérieures où l’on s’enfonçait comme dans un autre siècle. La ville était une superposition d’époques : romaine, arabe, turque, française – chacune avait laissé sa couche, et Bugeaud en ajoutait une nouvelle à un rythme qui donnait le vertige.

La rue de la marine à Alger, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Car Alger en 1841 et 1842 n’était pas seulement une ville de commerce : c’était avant tout une ville en guerre. Le Gouverneur Général Thomas-Robert Bugeaud avait imposé à la colonie une doctrine militaire d’une brutalité méthodique. Les colonnes mobiles – unités légères, rapides, capables de se déplacer sur cent kilomètres en quelques jours – sillonnaient l’intérieur des terres, brûlant les récoltes, saisissant les troupeaux, détruisant les greniers pour priver Abd el-Kader et ses partisans de toute ressource. « La charrue et l’épée », disait Bugeaud. À Alger, au port, on voyait surtout les convois qui revenaient.

Josef observait ces départs et ces retours depuis les quais sans chercher à en juger. Il comprit cependant assez vite que la guerre et le commerce étaient, dans cette colonie naissante, les deux faces d’une même réalité : le port d’Alger prospérait précisément parce que les routes terrestres n’étaient pas sûres. Chaque village de la Mitidja qui brûlait dans l’intérieur des terres se traduisait, quelques semaines plus tard, par un nouveau navire mouillant dans la rade, chargé de matériel militaire, de vivres ou de futurs colons qui regardaient la ville blanche avec des yeux mélangés d’espoir et d’inquiétude.

L’ombre de Yusuf
Le général Yusuf vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Dans les cafés du port où il accompagnait parfois Cruseustolpe, un nom revenait sans cesse dans les conversations des officiers et des négociants : Yusuf. Ce général de brigade aux origines fabuleuses, né à l’île d’Elbe et élevé à Tunis dans le sérail du bey Hussein, converti à l’islam, créateur des spahis, parlant l’arabe mieux que certains cheikhs – faisait déjà figure de légende vivante dans la colonie. On racontait qu’il conduisait ses chevauchées avec une précision d’horloger, qu’aucun cheval d’Algérie ne pouvait le fatiguer, qu’il campait comme un bédouin et dînait comme un prince. Alexandre Dumas, de passage à Alger, avait dit de lui : « À lui seul, c’est le conte entier des Mille et Une Nuits. » Josef retint le nom, sans savoir encore qu’il le rencontrerait un jour en chair et en os.

16 mai 1843 : La prise de la Smala

C’est en mai 1843 qu’Alger vécut ses journées les plus électrisantes depuis la prise de 1830. La nouvelle parvint au port dès le 19 mai au matin, portée par un courrier express depuis l’intérieur : le duc d’Aumale, fils cadet du roi Louis-Philippe, à la tête d’une colonne légère conduite par Yusuf et ses spahis, avait enfin surpris et capturé la Smala d’Abd el-Kader à Taguin, dans les Hauts Plateaux, après une poursuite de plusieurs jours. La Smala, cette cité nomade de plusieurs dizaines de milliers d’âmes qui constituait la capitale itinérante de l’émir, avec sa famille, son trésor, ses archives, ses ateliers et ses tribunaux, avait été entièrement capturée en une matinée. Mais Abd el-Kader lui-même avait échappé de justesse. On disait que Yusuf, au galop, s’était approché à quelques longueurs de cheval de l’émir avant que sa monture, épuisée, ne s’effondre sous lui. Le chef de la résistance alla se réfugier vers le Maroc.

Josef vit Alger exploser de joie. Les cloches de la cathédrale sonnèrent, les canons du fort tirèrent des salves. Des soldats en permission chantaient dans les rues, des officiers se congratulaient sur les terrasses, les négociants débouchaient du champagne dans les cafés du port. Cruseustolpe, homme de peu de mots, se contenta de poser sur le bureau de Josef une simple note : « La guerre change de visage. Le commerce s’en souviendra. » Le consul Schultze, croisé le soir même rue de la Marine, haussa légèrement les épaules avec le scepticisme serein de ceux qui ont vu trop d’histoires se répéter : « La guerre n’est pas finie, mon cher Kuhlman. Un émir sans Smala reste un émir. »

Il avait raison. Abd el-Kader continuerait de combattre encore quatre ans. Mais le mythe de son invincibilité était brisé.

Septembre 1843 : La grande fête de Bugeaud

Bugeaud avait la victoire fastueuse. En septembre 1843, tandis que les chaleurs de l’été commençaient à se dissiper, le Gouverneur Général organisa à Alger une fête militaire d’une ampleur sans précédent pour célébrer la prise de la Smala. La ville entière fut conviée. Josef se trouva au premier rang du spectacle. Sur la place Royale, des tribunes avaient été dressées. La revue des troupes dura plusieurs heures : les bataillons de zouaves défilèrent au pas cadencé sous leurs shakos écarlates, suivis des tirailleurs indigènes en burnous blanc, puis des spahis à cheval dont les capes rouge sang claquaient dans le vent du large. Au centre du dispositif, les étendards et le matériel capturés à la Smala furent exhibés devant la foule — bannières brodées, coffres du trésor de l’émir, tentes ornées de calligraphies coraniques. Un trophée de guerre destiné à démontrer que la résistance d’Abd el-Kader appartenait désormais au passé.

Le soir, un banquet réunit les officiers supérieurs, les consuls, les principaux négociants de la ville. Le consul Schultze y assista, en habit diplomatique. Josef, en sa qualité d’attaché consulaire, se trouva placé quelques tables derrière lui, aux côtés de Gentilli l’Italien et de Lambert de Maupas le Français — ses futurs concurrents dans le métier de courtier. Les trois hommes échangèrent des politesses prudemment calculées, chacun mesurant l’autre sans en avoir l’air, dans cet art subtil des milieux d’affaires où l’amitié et la rivalité occupent souvent la même chaise. Bugeaud prononça un discours bref et tonitruant, à son image. Il parla de la France, de la civilisation, de l’avenir de la colonie. Il ne mentionna pas les méthodes employées. Personne dans la salle ne s’en étonna.


La suite dans un prochain numéro …

Alger, les années fondatrices (1841-1849)

4. Le cours d’arabe

(automne 1841)

Les conseils de Schultze résonnaient encore dans la tête de Josef. « Ne négligez pas l’arabe. » Il avait mis quelques semaines à franchir le pas, occupé à prendre ses marques au consulat, à apprendre les noms des capitaines, les rythmes du port, les habitudes de la ville. Mais l’avertissement du vieux consul était trop clair pour être ignoré. En septembre 1841, Josef se mit en quête d’un professeur.

Crusenstolpe, toujours bien informé, lui indiqua sans hésiter le chemin : une ancienne mosquée reconvertie en salle de cours, non loin du centre, où officiait depuis cinq ans déjà un certain Louis-Jacques Bresnier (1). Le premier professeur d’arabe officiellement nommé à Alger. Josef arriva un matin de semaine à l’heure dite. La salle était fraîche, à peine meublée, traversée d’un filet de lumière passant à travers le moucharabieh d’une fenêtre haute. Une dizaine d’hommes étaient déjà assis, des officiers pour la plupart, quelques fonctionnaires et un ou deux négociants. Bresnier entra sans cérémonie. Il était jeune, vingt-sept ans à peine, et se déplaçait avec l’assurance tranquille de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il vient faire.

Louis Jacques Brenier (1814-1869). Collection personnelle de l’auteur.

Il commença sans préambule : « Messieurs, vous avez tous en tête l’arabe que vous entendez dans la rue. Oubliez-le pour l’instant. Ce que vous allez apprendre ici est autre chose. »

Josef nota mentalement la formule. Il comprendrait plus tard ce qu’elle signifiait vraiment. Bresnier était l’élève de Silvestre de Sacy (2), le grand maître de l’arabisme parisien, et il en avait hérité la rigueur absolue. À ses yeux, la vraie langue arabe était l’arabe classique – celui du Coran, des textes médiévaux, des grandes grammaires composées à Fès ou au Caire. L’arabe parlé dans les souks d’Alger, ce mélange de dialectes berbères, ottomans et méditerranéens qu’il appelait parfois « le barbaresque », n’était à ses yeux qu’un patois transitoire, condamné à terme. Il organisait son cours en deux sections : d’un côté la langue parlée, de l’autre la langue écrite. Mais il ne laissait aucun doute sur laquelle des deux méritait qu’on s’y consacre vraiment.

« La maîtrise de l’arabe littéral, répétait-il, est la condition préalable à tout apprentissage sérieux. La seule routine sans principes ne présente qu’un chaos obscur, et confine à jamais celui qui s’y livre exclusivement dans une impasse. »

La rue Kléber dans la Casbah, vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Josef appréciait la précision de cet homme. Il était lui-même trop méticuleux pour se satisfaire d’un arabe de façade, bon juste à marchander ou à donner des ordres. Il voulait comprendre. Bresnier dispensait ses cours cinq fois par semaine (3). Josef en suivit autant qu’il put, entre ses obligations au consulat et ses premières tournées sur le port. Il apprit l’alphabet, les racines, la structure trilitérale de la langue -cette logique profonde, si différente des langues germaniques ou romanes qu’il connaissait et avait l’impression de déchiffrer un monde plutôt qu’une langue.

Il observait aussi ses condisciples. Les officiers venaient en masse au début, puis disparaissaient au fil des mutations. Bresnier s’en plaignait régulièrement. Les fonctionnaires étaient plus assidus mais souvent pressés, cherchant des formules utiles plutôt qu’une vraie compréhension. Josef, lui, continuait. Un soir, en quittant la salle, il croisa Crusenstolpe qui passait par là.

« Alors, ce Bresnier ? »

Josef réfléchit un instant. « Un homme remarquable. Mais je crois que Schultze avait raison d’une façon qu’il ne soupçonnait pas lui-même. »

« Comment cela ? »

« Bresnier m’apprend l’arabe des livres. C’est indispensable. Mais l’arabe de la rue, des quais, des marchands … il faudra que je l’apprenne ailleurs. »

Crusenstolpe sourit. « Bienvenue à Alger, Monsieur Kuhlman. »

Notes :

(1) Louis-Jacques Bresnier (1814-1869), nommé premier professeur d’arabe à Alger en 1836 sur recommandation de Silvestre de Sacy. Il inaugura son cours public en janvier 1837 dans une ancienne mosquée reconvertie.

(2) Antoine Isaac Silvestre de Sacy (1758-1838), grand orientaliste français, figure tutélaire de l’arabisme européen.

(3) Bresnier dispensait effectivement ses cours cinq fois par semaine. Ses auditeurs étaient principalement des officiers, des magistrats, des fonctionnaires et des négociants.

La Dernière Bataille

Prague, 1648 – lieu probable de la blessure mortelle de Johan Kuhlman
Gravure représentant le siège de Prague par les suédois, été 1648.
Un cercle qui se referme

Il y a quelque chose de remarquable dans la géographie de la Guerre de Trente Ans : elle commença à Prague, par la Défenestration du 23 mai 1618, et c’est à Prague qu’elle s’acheva, trente ans plus tard, dans les fumées d’une ville à moitié saccagée. La roue de l’Histoire avait accompli un tour complet, revenant au point de départ avec une précision cruelle. C’est dans cet épilogue extraordinaire, la dernière bataille d’une guerre qui avait ravagé l’Europe pendant trois décennies, que Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la Suède, aurait très vraisemblablement connu son destin.

La guerre pendant la paix

Au printemps 1648, les négociations de paix à Osnabrück et Münster entrent dans leur phase finale. Depuis quatre ans, diplomates et plénipotentiaires s’épuisent à construire un nouvel ordre européen. Mais les armées, elles, continuent de se battre. La paix n’est pas encore signée et les généraux savent qu’une victoire sur le terrain pèse plus lourd dans les dernières tractations qu’une plaidoirie à la table des négociations.

C’est dans cet esprit calculateur que le général suédois Hans Christoff von Königsmarck (1) , aventurier brillant et impitoyable, né en Allemagne mais au service de Stockholm, conçoit son dernier coup d’éclat.

Portrait de von Königsmarck par Matthäus Merian.
La nuit du 25 au 26 juillet 1648

Königsmarck connaît Prague. Il sait que ses défenses sont inégales, que certains tronçons de remparts sont en travaux. Un ancien officier impérial, Ernst Odowalski, manchot, ruiné par la guerre, reconverti au service suédois, lui a livré les plans de la ville et l’emplacement précis d’une faille dans les murailles, derrière le couvent des Capucins. Dans la nuit du 25 au 26 juillet 1648, Königsmarck frappe. Avec seulement 800 mousquetaires – c’est tout ce que Wrangel a bien voulu lui accorder – il marche en silence sur Prague. Odowalski guide l’avant-garde. Entre deux et trois heures du matin, ils escaladent le rempart, jettent la sentinelle dans le fossé, enfoncent la porte de Strahow, abaissent le pont-levis. Königsmarck et sa cavalerie s’engouffrent.

Pufendorf, qui écrit quelques années plus tard à partir de documents d’archives, note laconiquement : « Le tout se passa avec une telle facilité que du côté suédois il n’y eut pas plus d’un seul tué, et à peine un ou deux blessés. » En quelques heures, la Kleinseite (la rive gauche de la Vltava), le château de Prague et les quartiers de Hradčany sont aux mains des Suédois. Trois décennies après la Défenestration, les soldats protestants du Nord campaient là où tout avait commencé.

Le pillage

Ce qui suivit l’assaut fut moins glorieux. Prague fut pillée pendant trois jours. Le trésor impérial fut forcé. La collection d’art fabuleuse assemblée par l’Empereur Rodolphe II – l’une des plus riches d’Europe, comprenant le Codex Gigas, le Codex Argenteus, des sculptures d’Adrien de Vries, des centaines de tableaux – fut embarquée sur des barges descendant l’Elbe vers la Suède. Un inventaire suédois de 1652 recense encore 472 peintures provenant de Prague. Beaucoup de ces œuvres ornent aujourd’hui le palais de Drottningholm ou sont dispersées dans les grandes collections européennes. Les soldats, eux, vendaient des bagues précieuses pour quelques reichsthalers. Pufendorf rapporte qu’un mousquetaire céda une bague ayant coûté 6 000 Rthlr. pour 5 Rthlr. Le butin total fut estimé entre 7 et 12 millions de reichsthalers. Pour certains historiens, le pillage était le véritable objectif de l’opération – la victoire militaire n’étant que le prétexte.

Quatre mois de siège

Mais les Suédois ne purent aller plus loin. La Vieille Ville et la Nouvelle Ville, sur la rive droite de la Vltava, résistèrent. Le pont Charles fut le théâtre d’affrontements acharnés : deux jours après la prise de la Kleinseite, une tentative suédoise de forcer le passage fut repoussée par les hommes du gouverneur Rudolf von Colloredo, épaulés par la milice bourgeoise et les étudiants de Prague, organisés en légion de volontaires sous la direction du jésuite Jiří Plachý. Ces étudiants armés – défendant le pont Charles contre les Suédois – sont entrés dans la mémoire de Prague. Leur résistance est commémorée aujourd’hui encore par une inscription latine sur la tour du pont : « Passant, repose-toi ici… alors qu’ici ont dû être repoussés les Goths et leur fureur vandale. »

Fin septembre 1648, le prince Carl Gustav (futur Charles X de Suède) arriva en personne sous Prague avec ses renforts. Les forces suédoises lancèrent alors plusieurs assauts simultanés – depuis le pont Charles à l’ouest, depuis la plaine de Letná au nord, depuis les plaines orientales vers la Nouvelle Ville. Tous furent repoussés. Les forces suédoises totalisaient désormais environ 7 500 hommes auxquels s’ajoutèrent 6 000 renforts. En face, pas plus de 2 000 soldats impériaux réguliers, complétés par des miliciens et 750 étudiants. Mais Prague était une ville défendable, et Colloredo un vétéran exceptionnel.

Les pertes s’accumulèrent. Sur toute la durée des opérations : 500 morts et 700 blessés du côté suédois, 219 morts et 475 blessés du côté impérial. Les combats des mois d’août, septembre et octobre furent les plus meurtriers, bien loin de la facilité de la nuit du 25 juillet.

La paix signée, les combats continuent

Le 24 octobre 1648, la paix de Westphalie fut signée à Osnabrück. Mais les nouvelles mirent plusieurs jours à parvenir à Prague. Les combats continuèrent jusqu’au 1er novembre 1648 -soit une semaine entière après la fin officielle de la guerre. Ces derniers jours de combat ont quelque chose de particulièrement tragique : des hommes mouraient pour une victoire déjà rendue inutile par la diplomatie, pour une ville que les Suédois allaient devoir rendre de toute façon. La paix était signée et le sang coulait encore sur les rives de la Vltava.

Pufendorf, dans son récit, note avec une ironie discrète que « la nouvelle de la prise de Prague arriva à Osnabrück précisément au moment où l’on venait de conclure les négociations. Si elle était arrivée plus tôt, il était à craindre qu’elle eût pu faire obstacle à la paix. »

La présence suédoise jusqu’en septembre 1649

Ce que les compilateurs généraux ne disent pas toujours clairement : après la signature de la paix, les Suédois ne quittèrent pas Prague. La principale armée fut évacuée de Bohême à la fin de l’année 1648 et Pufendorf le confirme. Une garnison suédoise maintint sa position dans la Kleinseite et le château de Prague jusqu’au 30 septembre 1649. Pendant ces dix mois supplémentaires – de novembre 1648 à septembre 1649 – des soldats suédois tenaient la rive gauche de la Vltava dans une ville officiellement en paix, dans un état de tension permanente avec les Impériaux de l’autre côté du pont. Les négociations sur l’indemnisation des soldats, les questions de satisfaction et d’évacuation progressaient lentement à Nuremberg. Les frictions, les incidents, les violences étaient inévitables.

Johan Kuhlman à Prague : une hypothèse solidement étayée

C’est dans ce contexte – la dernière grande bataille de la guerre, suivie de dix mois d’occupation tendue – que la mort de Johan Kuhlman trouverait tout son sens.

La lettre d’anoblissement de la reine Christina, datée du 20 juillet 1649, dit qu’il fut tué « il y a peu de temps, contre l’ennemi, en Allemagne ». Si la garnison suédoise se maintint à Prague jusqu’au 30 septembre 1649, Johan Kuhlman aurait pu être blessé mortellement en opération à Prague quelques semaines ou quelques mois avant la lettre royale. Le scénario le plus probable est le suivant : blessé gravement à Prague ou dans ses environs, rapatrié vivant vers la Baltique, mort à Narva au début de l’année 1649 – serait cohérent avec l’ensemble des sources :

  • Il expliquerait le « récemment » utilisé par la Reine dans la lettre d’anoblissement de juillet 1649 sans forcer le sens des mots
  • Il serait cohérent avec la formule « contre l’ennemi en Allemagne » – Prague est en territoire de langue allemande, et la garnison faisait face à des forces hostiles
  • Il expliquerait le retour à Narva car Pufendorf confirme que Narva était l’un des principaux ports d’embarquement suédois pour les troupes envoyées en Allemagne (7 000 hommes embarqués à l’été 1648). Les mêmes navires assuraient le trajet retour. Johan, grièvement blessé, aurait été rapatrié vivant sur ces convois de retour et c’est à Narva, chez les siens, qu’il serait mort de ses blessures au début de l’année 1649
  • Il rendrait compte de l’organisation soignée des funérailles par Francis Johnstone – le temps d’organiser, de rapatrier, de sécuriser un emplacement prestigieux dans l’église du château de Narva ( ou plutôt d’Ivangorod…).

Précision importante : aucune source ne place Johan Kuhlman à Prague de manière certaine. Cette reconstruction demeure une hypothèse – solidement étayée, mais une hypothèse.

L’épilogue — sur le pont de pierre

Sur le pont de Pierre (renommé pont de Charles à partir de 1870), les Suédois et les Impériaux se firent face pendant des mois. Pufendorf décrit ces négociations surréalistes : une maison de planches dressée à la hâte au milieu du pont, une table au centre, les délégués de chaque côté – Carl Gustav lui-même venu de Kuttenberg pour traiter en personne avec Piccolomini. La guerre avait commencé à Prague par des hommes jetés par des fenêtres. Elle se terminait à Prague par des hommes s’invitant mutuellement à dîner de chaque côté d’un fleuve.

Le pont Charles à Prague, de nos jours.

Johan Kuhlman serait mort quelque part dans cet épilogue. Pas dans une grande bataille rangée, mais dans la violence ordinaire et tenace d’une occupation militaire, dans les derniers soubresauts d’une guerre qui refusait de mourir tout à fait. C’est du moins ce que les sources, lues avec soin, permettent d’envisager.

(1) Le comte Hans Christoff von Königsmarck, de Tjust (12 décembre 1605 – 8 mars 1663) était un Général d’origine allemande qui commandait la légendaire colonne volante suédoise , une force qui a joué un rôle clé dans la stratégie militaire suédoise pendant la guerre de Trente Ans .

Sources
  • Samuel von Pufendorf, Schwedisch- und Deutsche Kriegs-Geschichte in XXVI Büchern, Francfort-sur-le-Main et Leipzig, 1688, Livre XX, §§ 47–50, 57–58, 209–210, 232 — source primaire, lecture directe du texte
  • Wikipedia (anglais), Battle of Prague (1648), consulté mai 2026, d’après Hodja, Zdenek, Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster, 2002
  • Wikipedia (français), Bataille de Prague (1648), consulté mai 2026
  • Peter Watson, Wisdom and Strength: The Biography of a Renaissance Masterpiece, Hutchinson, 1990 (sur le pillage des collections de Rodolphe II)
  • Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina, 20 juillet 1649, transcription K. Borgkvist Ljung — source primaire directe sur la mort de Johan Kuhlman

Alger, les années fondatrices (1841-1849)

3. La CaloRama, juin 1841
Villa du Consul Schultze, la Calorama. Gravure de la revue l’Illustration, novembre 1901.

Quelques jours après cette première rencontre, Schultze invita Josef à prendre le café sur la terrasse du consulat, qui donnait sur la baie. Le consul versa lentement le café turc dans deux petites tasses de porcelaine fine. Le soleil de juin illuminait la baie magnifique où mouillaient désormais des dizaines de navires de toutes nations, scène impensable vingt ans plus tôt.

« Mon cher Kuhlman, vous arrivez dans une ville bien différente de celle que j’ai connue à mon arrivée. Je voudrais vous raconter une histoire de ce temps-là. Non pas pour vous impressionner, mais parce qu’elle contient une leçon que tout homme représentant la Suède à l’étranger devrait connaître. » Le jeune Kuhlman, intrigué par le ton sérieux du consul, posa sa tasse et écouta attentivement. « Allons sur la terrasse, mon ami. La vue y magnifique. » fit le consul d’un air sérieux.

« Vous avez une magnifique demeure monsieur le consul » dit Josef en cherchant à apaiser la tension qu’il sentait poindre chez Schultze. « En effet, mon ami, certes mais je suis sûr que vous en aurez une bientôt. Mon épousé l’a surnommée « La Calorama ». (1)

« Vous vouliez me dire quelque chose, monsieur le Consul, n’est-ce pas ? » questionna Josef qui sentait que Schultze voulait lui confier quelque secret.

« C’était en octobre 1823. J’avais déjà quarante-neuf ans. J’étais secrétaire consulaire depuis sept ans, mais je n’avais jamais affronté de véritable crise. Notre consul en titre, David Gustaf Ankarloo, était rentré en congé en Suède pour se soigner. Il m’avait laissé administrer le consulat avec pour instruction de gérer les affaires courantes et de ne rien décider d’important sans lui écrire. Une situation assez ordinaire, en somme. » Schultze se leva et marcha vers la balustrade, contemplant la ville qui s’élevait en amphithéâtre. « À cette époque, Alger était encore la Régence(2) barbaresque, gouvernée par un Bashaw(3) élu par les Janissaires(4) turcs. Nous, les puissances nordiques, devions payer tribut pour que nos navires ne soient pas capturés par les corsaires(5). Une situation humiliante, mais c’était ainsi. »

« Le 21 octobre 1823, la nouvelle parvint à Alger qu’une tribu kabyle(6) des montagnes de Boujaiah s’était révoltée contre l’administration ottomane. Plusieurs soldats turcs avaient été tués et un Mufti(7) capturé comme otage. Ces Kabyles fournissaient à Alger de nombreux serviteurs domestiques. Le consulat suédois en employait trois – des hommes fidèles et discrets. » Schultze revint s’asseoir, son visage s’assombrissant au souvenir. « Le 22 octobre au matin, notre drogman(8) reçut un message officiel du Vikel Argee(9) – le ministre de la Marine et des Affaires étrangères de la Régence. L’ordre était sans appel : tous les consulats devaient immédiatement livrer leurs serviteurs kabyles pour qu’ils soient traités comme prisonniers de guerre, rebelles ou otages. J’étais ce matin-là en visite chez le consul britannique à la campagne. Quand je rentrai à midi, mon drogman m’attendait. Il m’informa que les consulats de Sardaigne et du Danemark avaient déjà cédé. »
Schultze marqua une pause.

« Je me trouvais face à un dilemme terrible. J’étais seul, sans instructions du consul titulaire, sans expérience d’une telle crise. Le drogman me dit que si je refusais, le Bashaw pourrait faire envahir le consulat et que trois autres consulats avaient déjà livré leurs serviteurs. Mais je n’étais qu’un secrétaire ! ».
« J’ai cédé, Kuhlman. Je livrai nos trois serviteurs kabyles (10) et je n’ai aucune excuse à offrir. »
Le jeune Kuhlman resta silencieux, ne sachant que dire.
« D’autres firent un autre choix, continua Schultze d’une voix plus ferme. Le consul britannique refusa de livrer ses serviteurs, invoquant les lois des nations et les usages sacrés de l’hospitalité. Le consul américain Shaller tint bon également lorsque des gardes furent postés à sa porte le 25 octobre. Le consul hollandais offrit à ses serviteurs kabyles le choix de rester sous protection de son drapeau ou de s’échapper – ils choisirent de fuir. Ces hommes avaient, comme moi, leurs propres pressions et leurs propres peurs. Mais ils tinrent bon. »
Le visage de Schultze se durcit légèrement. « Et le Consul de France ? Deval c’est bien cela ? Que fit-il au nom de la France? » interrogea Kuhlman.
« Le consul de France, lui, était en titre et en pleine autorité. Il congédia ses serviteurs kabyles le 24 octobre en les payant et en leur conseillant de « prendre soin d’eux-mêmes ». Une façon de les livrer sans en avoir l’air. Bien qu’éduqué au Levant, parlant couramment le turc, ce n’était pas un homme à qui on pouvait se fier. Un jugement sévère, mais peut-être mérité. »
« Alors le Bashaw, furieux de la résistance de certains consulats, ordonna le 25 octobre au soir qu’une force armée se rende au jardin britannique. Le consul britannique plaça les sceaux nationaux sur ses portes et déploya son drapeau. Les soldats turcs brisèrent néanmoins les sceaux, entrèrent de force, et fouillèrent même les appartements de sa femme et de ses filles. Une violation sans précédent des usages diplomatiques, même dans les pays mahométans. »

Le silence tomba sur la terrasse.

« Le 27 octobre, le consul britannique consulta Shaller sur l’opportunité de rédiger une protestation collective. Celui-ci aurait répondu qu’il était prêt à agir avec le Britannique, « mais qu’il déclinait d’agir de concert avec des hommes qui s’étaient dérobés à leur devoir ». » Schultze soupira.
« Il parlait de moi, entre autres. Plus tard, le 26 novembre, quand tous les consuls se réunirent pour rédiger une protestation, j’y allai et le 2 décembre, quand tous la signèrent au consulat américain, je signai aussi. L’honneur du consulat suédois exigeait cette démarche, même tardive… ». (11)

« Qu’advint-il des trois serviteurs ? » demanda doucement Kuhlman. « Je n’ai jamais su avec certitude. On m’a dit qu’au moins un mourut aux travaux forcés, un autre parvint à s’échapper. Le troisième survécut peut-être jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé en 1824. »
« Le consul Ankarloo ne revint jamais à Alger. Il démissionna en 1824 depuis la Suède. Un nouveau consul, Lagerheim, arriva en 1825. Je restai comme secrétaire. J’envisageai de démissionner, mais Lagerheim me dit quelque chose que je n’ai jamais oublié : « Schultze, restez. Apprenez. Devenez l’homme que vous auriez dû être en octobre 1823. » »
« En 1829, Lagerheim rentra en Suède et le gouvernement me nomma consul. Un an plus tard, les Français conquirent Alger et la Régence disparut.
Schultze se tourna vers Kuhlman.
« Voilà pourquoi je vous raconte cette histoire, mon jeune ami. Vous serez courtier maritime, pas consul, mais vous représenterez quand même la Suède dans vos transactions. Il viendra peut-être un moment où vous ferez face à un choix difficile, où vous aurez peur, où vous voudrez céder. en l’absence de moi-même ou de Stockholm ». À ce moment-là, Kuhlman, souvenez-vous qu’en 1823, certains hommes tinrent bon et d’autres cédèrent. Chacun avait ses raisons, ses peurs, ses circonstances. Mais l’honneur d’une nation ne dépend pas de votre titre ou de votre rang. Il dépend de vos choix au moment de la crise. » Le soleil déclinait maintenant sur la baie. Au loin, un vapeur français entrait dans le port.
« Depuis douze ans que je suis consul, conclut Schultze d’une voix calme, j’essaie de servir la Suède avec honneur. On ne peut pas changer le passé, Kuhlman. Mais on peut apprendre de ses erreurs et de celles des autres. C’est tout ce que je voulais vous transmettre. »
Josef Kuhlman acquiesça gravement, comprenant qu’il venait de recevoir bien plus qu’une leçon d’histoire – le témoignage direct d’un homme qui avait traversé l’une des crises diplomatiques les plus graves de la Régence d’Alger.
Josef était sur le point de quitter le consulat rassuré et mieux informé : il savait qu’il pourrait compter sur l’expérience exceptionnelle de Schultze et sur l’aide pratique de Cruseustolpe en cas de difficulté.

(1) Cette « maison de campagne » remonte à l’époque turque. La propriété fut acquise en 1835 par la Princesse de Mir, puis au Consul Schultze et à son épouse en 1838 qui l’embellirent et la conservèrent sept ans. Cette époque garde le souvenir du nom par lequel Schultze désigna la villa « La Calorama » , c’est à dire « La Belle vue » . Occupée par les troupes françaises en juillet 1830, elle fut partiellement détruite en 1845 suite à un effondrement de falaise. La villa, en 1845, s’effondra entrainée dans le vide par la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait et que les pluies firent glisser sur la base de glaise. Après avoir connu divers propriétaires, La Calorama échut en 1881 à Victor Olivier. Lors de la seconde guerre mondiale, elle hébergea une succession d’hôtes prestigieux : le Général Weygand, à l’automne 1940, pour un court séjour, puis le Général Juin, qui s’y installa plus longuement. C’est là que le 8 novembre 1942, il apprit d’un envoyé spécial du Président Roosevelt l’imminence du débarquement allié en Afrique du nord. En août 1943, le Général de Gaule établit sa résidence aux Oliviers, où son épouse et ses filles vinrent le rejoindre, et y demeura jusqu’au 18 août 1944, date à laquelle il regagna la France. Après l’indépendance, le Président de la République souhaita que la Résidence de l’Ambassadeur de France fût établie à la Villa des Oliviers. Ce que l’Algérie accepta en la concédant par bail. Un lieu prestigieux, doté d’une belle terrasse donnant sur la baie et où se déroulent traditionnellement les manifestations du 14 juillet données à l’occasion de la fête nationale

(2) Régence : État autonome dirigé par un régent au nom d’un souverain. La Régence d’Alger était théoriquement vassale de l’Empire Ottoman mais pratiquement indépendante.
(3) Bashaw (ou Pacha) : Titre ottoman du gouverneur d’Alger. Les Européens utilisaient aussi le terme « Dey ».
(4) Janissaires : Corps d’élite de l’infanterie ottomane, formé à l’origine d’enfants chrétiens convertis à l’islam. À Alger, ils formaient la milice turque qui élisait le Dey.
(5) Corsaires : Marins autorisés par leur gouvernement à attaquer et capturer les navires ennemis ou des nations ne payant pas tribut. Différents des pirates qui agissaient sans autorisation.
(6) Kabyle : Membre d’un peuple berbère habitant principalement les montagnes d’Algérie. Les Kabyles avaient conservé une grande autonomie face au pouvoir ottoman.
(7) Mufti : Juriste musulman habilité à donner des avis juridiques (fatwas) basés sur la loi islamique.
(8) Drogman : Interprète officiel attaché aux ambassades et consulats dans l’Empire Ottoman et les pays du Levant. Indispensable pour toute communication officielle.
(9) Vikel Argee : Titre ottoman du ministre de la Marine et des Affaires étrangères de la Régence d’Alger. L’un des principaux ministres du Bashaw.

(10) Un consul américain du nom de Shaller, qui publia plus tard ses mémoires, écrivit que les Kabyles avaient été obtenus aux consulats de Suède, Danemark et Sardaigne « par fraude, force ou persuasion ». C’était assez juste, même si Shaller avait tendance dans son livre à présenter sa propre conduite sous le meilleur jour possible. Source : « Sketches of Algiers », par William Shaller, Consul Général des Etats-Unis d’Amérique, Boston 1826.

(11) Dans son livre publié en 1826, Shaller écrivit cependant avec une certaine générosité : « Il est nécessaire de mentionner, pour l’honneur du Danemark et de la Suède, que le Consulat du premier était vacant ici sous la garde d’un Gardien seulement, et que celui de la Suède était administré par un Secrétaire en l’absence du Consul en congé. »

Auguste Aucour, l’homme qui bâtit le port d’Oran

Parmi les personnages figurant dans l’album des Kuhlman, figure un grand nom d’Oran : Auguste Aucour, ingénieur et bâtisseur du port d’Oran.

Il y a des visages que l’histoire officielle a presque oublié. Celui dont je vais vous raconter l’histoire passa trente-six ans de sa vie à construire, pierre après pierre, bloc après bloc, le port d’Oran. Marie Antoine Eugène Auguste Aucour était ingénieur, bâtisseur et un enfant de Villefranche.

Un enfant du BeaujolaiS
Auguste Aucour (1814-1894). Collection personnelle de l’auteur.

Auguste Aucour naquit le 28 avril 1814 à Villefranche-sur-Saône. Son père était avoué au Tribunal Civil. Sa mère, Marie Cerisier, était la fille d’Antoine-Marie Cerisier – historien, publiciste et député du Tiers-État de la province des Dombes aux États généraux de 1789.

Au collège de Villefranche, il partagea ses bancs avec un certain Claude Bernard, le futur précurseur de la médecine expérimentale. Deux gamins du Beaujolais, côte à côte, dont l’un allait percer les mystères du corps humain et l’autre ceux des fonds marins et des jetées à construire d’Oran. Auguste poursuivit ses études à Lyon, entra à Polytechnique en 1833, puis à l’École des Ponts et Chaussées en 1835, sous la direction de Prony – Gaspard de Prony, le grand ingénieur, lui-même d’une famille beaujolaise.

Oran, 1837 : une ville à inventer

En 1837, à l’âge de vingt-trois ans, Auguste Aucour fut envoyé dans la province d’Oran comme ingénieur des Ponts et Chaussées. La France occupait la ville depuis sept ans à peine. Ce qui ressemblait à un port ne tenait que par la volonté de quelques hommes décidés à le construire contre les tempêtes du nord-ouest et le désintérêt des administrations parisiennes. Aucour fut l’un de ces hommes. Il ne quitta Oran qu’en 1873, après trente-six années données à cette ville.

Le décret de 1860 : son œuvre

Tout ce qu’Aucour avait fait à Oran convergeait vers un moment : le décret impérial du 28 juillet 1860. Ce jour-là, Napoléon III approuva le projet qu’Aucour avait conçu, défendu, chiffré : un bassin de 24 hectares, deux grandes jetées encadrant une passe de 80 mètres, une darse intérieure, un avant-port. Pour un budget de 9 millions de francs.

Il fallut trois décennies pour agrandir le port. Les tempêtes de 1869, 1876 et 1886 ravagèrent partiellement la grande jetée du large. Mais le bassin Aucour vit le jour et son nom resta gravé dans la géographie portuaire d’Oran.

Le port d’Oran, avant les travaux d’agrandissement, 1865. Le bassin « Aucour » en construction. Collection personnelle de l’auteur.
1867 : un courtier suédois débarqua sur les quais d’Aucour

C’est l’été 1867. Les travaux du port battaient leur plein. Et au milieu de tout ça, un jeune Suédois de trente-deux ans, fils du grand courtier Josef Kuhlman d’Alger, débarqua à Oran pour y ouvrir son propre bureau de courtage maritime.

Sigurd Kuhlman (1836-1899). Collection personnelle de l’auteur.

Sigurd Kuhlman arriva dans une ville-chantier. Le port que son père avait connu – un bassin modeste de quatre hectares où voiliers et felouques se serraient à l’étroit – se transformait sous les coups de bélier des dragues et des équipes d’enrochement. L’architecte de cette transformation ? Aucour.

Ils partagèrent l’Oran de la fin du Second Empire et des premières années de la République, de 1867 à 1873 – les six années où Sigurd posait les fondations de sa maison de courtage pendant qu’Aucour dirigeait les fondations du port.

La présence de la photographie, en format carte de visite de l’ingénieur Aucour dans l’album familial des Kuhlman, laisse à penser que les deux hommes se sont côtoyés et , fort probablement, très régulièrement.

Photographie originale montrant le bassin Aucour terminé, vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.
Villefranche, 1873–1894 : le retour du bâtisseur

En 1873, Auguste Aucour rentra à Villefranche. Il s’installa 49, rue de Thizy, devint Conseiller municipal, membre de la Commission de l’Hospice. Il mena la vie paisible d’un homme accompli qui n’avait plus rien à prouver. Il mourut en décembre 1894, sans descendance directe, laissant derrière lui des donations remarquables : 15 000 francs à l’Hospice, 20 000 francs aux Bureaux de bienfaisance, des legs à l’Hôtel-Dieu et à la Mutuelle des Instituteurs. « Le souvenir d’un savant et d’un homme de bien », dirent ses contemporains.

La fontaine, le médaillon et les lions disparus

À Oran, on ne l’oublia pas. Une fontaine monumentale fut érigée en son honneur sur la place de la République, ornée d’un médaillon à son profil. Ses statues de lions ailés disparurent un jour — volées, selon la tradition oranaise, pour orner la villa d’un notable peu scrupuleux — et furent remplacées par des hippocampes. La fontaine, elle, demeure place de la République, dans un état qui varie au gré des réhabilitations.

Le bassin Aucour a résisté à tout. Dans la configuration actuelle du port d’Oran, il reste l’un des bassins centraux, de 25 hectares et d’une profondeur allant jusqu’à 12 mètres.

Sources : Archives municipales de Villefranche (1D14, p. 301) ; Paul Lefrancq, « Un port à Oran », L’Afrique du Nord illustrée, 1934 ; kuhlmansaga.com.