La Marseillaise interdite

Le scandale qui ferma les théâtres de Norrköping (1795).

« Le Egges teater de Norrköping : la troupe joue la Marseillaise pendant un entracte, vers 1795 ». Image générée d’après les documents sources.

C’est à l’occasion d’une récente visite à Strasbourg — ville où tout a commencé une nuit d’avril 1792 — que m’est venue l’idée de cet article. En marchant de la place Broglie à la rue de la Mésange, j’ai songé à ce chant de guerre né ici, à quelques kilomètres du front autrichien, et qui allait quelques années plus tard décider du destin des théâtres de Norrköping, la ville de Johan Kuhlman. Voici cette histoire, de Strasbourg au Saltängsteatern.

Un chant né à Strasbourg en une nuit par un Franc-Comtois

Celui qui allait écrire la Marseillaise n’était ni Alsacien ni Marseillais. Claude Joseph Rouget de Lisle est né à Lons-le-Saunier, dans le Jura, le 10 mai 1760. Fils d’avocat, formé à l’École du génie de Mézières, c’est un ingénieur des fortifications, capitaine du génie, envoyé en garnison à Strasbourg en mai 1791.

Car c’est là que se joue la guerre qui vient : Strasbourg commande le passage du Rhin face aux possessions des Habsbourg, et le 20 avril 1792, la France déclare la guerre à l’Autriche. La place forte devient le point de départ de l’armée du Rhin, commandée par le maréchal Luckner. Le soir du 25 avril, le maire de Strasbourg, le baron de Dietrich — savant, industriel, franc-maçon, figure des Lumières alsaciennes — reçoit à dîner les officiers de l’armée : Luckner, les futurs Kléber et Desaix. On y déplore l’absence d’un chant pour « rallier nos soldats et défendre la patrie en danger ». Le jeune capitaine rentre à pied chez lui, rue de la Mésange, et compose en une nuit le Chant de guerre pour l’armée du Rhin. Le dimanche 29 avril, il retentit pour la première fois en public sur la place d’Armes.

La nuit du 25 avril 1792 : le capitaine Rouget de Lisle rentre à pied chez lui, rue de la Mésange, où il composera le Chant de guerre pour l’armée du Rhin avant l’aube. Illustration générée d’après les sources citées.

Emporté par les volontaires marseillais montant vers Paris, il devient « la Marseillaise » — un nom que son auteur, qui n’a jamais mis les pieds à Marseille, ne choisit pas : c’est Paris qui le lui donne, le 30 juillet 1792, à l’arrivée des fédérés. Il est déclaré chant national le 14 juillet 1795 — et s’échappe des frontières.

Une mélodie séditieuse en Suède gustavienne

En Suède, rien ne va plus : le roi Gustave III vient d’être assassiné à un bal masqué de l’opéra de Stockholm (mars 1792), et la régence qui gouverne le pays voit dans la chanson révolutionnaire française une menace directe. La mélodie y circule pourtant — signe de la fascination qu’exerce déjà l’air de Rouget de Lisle. La chanter, la jouer, devient un acte politique.

Le scandale du Egges teater (1795)

Le Egges teater, première salle de Norrköping, est à cette époque une « grange-théâtre » en bois proche du pont de Saltäng, où se produisent les troupes itinérantes — dont la célèbre Seuerlingska Comoedie-Truppen, fidèle de la ville depuis 1762. À sa tête se trouve alors l’acteur et directeur Johan Peter Lewenhagen.

« Le Egges teater de Norrköping : la troupe joue la Marseillaise pendant un entracte, vers 1795 ». Image générée d’après les documents sources.

C’est là que tout bascule : pendant les entractes, Lewenhagen fait jouer La Marseillaise pour le public — et va jusqu’à composer sur la même mélodie une chanson royaliste. Provocation trop visible : les autorités le menacent du retrait de sa licence. Lui et l’auteur de la pièce, un pauvre prêtre, sont expulsés de la ville, et les deux théâtres de Norrköping, le Egges teater et le Dahlbergska teatern, sont fermés pour plusieurs années.

« Voici notre Bonaparte ! »

La Suède offrit d’autres mésaventures de ce genre à la Marseillaise. Lors de l’émeute du pain à Linköping en 1799, la foule chanta l’hymne français dans la cave de la ville, en présence du dramaturge et ancien acteur Didrik Gabriel Björn — acclamé par la foule comme « notre Bonaparte ! ». Il passa plusieurs mois en prison pour sédition. Ironie de l’histoire : ses pièces remplirent ensuite l’affiche du théâtre de Norrköping, presque chaque semaine, de 1800 à 1810.

Linköping, 1799 : dans la cave de la ville, la foule chante la Marseillaise et acclame Didrik Gabriel Björn « notre Bonaparte ! ». Illustration générée d’après les sources citées.
Trois ans sans théâtre et un Kuhlman relève la scène

Norrköping, ville théâtrale s’il en fut, reste privée de scène de 1795 à 1798. C’est alors qu’un groupe de notables — Johan Kuhlman (1738-1806), Peter Lindahl, Christian Eberstein et l’avocat Johannes « John » Swartz l’Ancien — prend l’initiative de bâtir une salle neuve sur Slottsgatan, au nord de Saltängstorget, sur un terrain loué à l’église Hedvig : le Saltängsteatern, actif de 1798 à 1850.

Ainsi, sans le savoir, un chant de guerre composé une nuit à Strasbourg venait de décider de l’histoire théâtrale de Norrköping et d’offrir à Johan Kuhlman l’occasion d’inscrire son nom dans la vie culturelle de la ville.

➔ Pour la suite de l’histoire : Le Saltängsteatern

Didrik Gabriel Björn, lui, réapparaîtra prochainement dans ces pages : j’y consacrerai un article dédié à l’acteur dramaturge, qui laissa lui aussi un texte dans le « Livre d’Or de Rödmossen ».

Sources

  • Arthur Nordén, Norrköpings äldre teatrar. Saltängsteatern 1798-1850
  • Birger Schöldström, Seuerling och hans « comædietroupp », Stockholm, 1889 (runeberg.org/sbseuerl)
  • Élysée, « La Marseillaise de Rouget de Lisle » ; Assemblée nationale, « La Marseillaise, hymne national »
  • Wikipédia (sv) : « Egges teater », « Johan Peter Lewenhagen », « Didrik Gabriel Björn » ; Wikipédia (en) : « Margareta Seuerling »

L’affaire de Schwedt-sur-l’Oder, 24 septembre 1636

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuleman
« Schweet ». Gravure sur cuivre, 1652. Par Caspar Merian
Introduction

En septembre 1636, la Guerre de Trente Ans (1618-1648) entre dans une phase critique pour la Suède. Depuis la mort de Gustav II Adolf à la bataille de Lützen (novembre 1632), le chancelier Axel Oxenstierna gouverne la politique suédoise en Allemagne en qualité de Légat plénipotentiaire. La Paix de Prague (1635) ayant rallié la plupart des princes protestants allemands à l’Empereur, la Suède se retrouve de plus en plus isolée, mais maintient fermement son emprise sur la Poméranie et le corridor de l’Oder. C’est dans ce contexte que le Feld-maréchal Herman Wrangel, commandant en chef des forces suédoises en Poméranie, cherche à reprendre le contrôle de l’Oder en détruisant les ponts tenus par les forces impériales à Schwedt. Lors de cette opération, le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuleman, alors au service de la Couronne de Suède sous les ordres du Colonel Böhm, est à nouveau mentionné par l’historiographe Chemnitz.

D’après le récit de Borislav Philipp von Chemnitz.
Illustration générée par IA d’après la description de Borislav von Chemnitz.

« En Poméranie, entre-temps, une fortune assez considérable s’était également présentée aux troupes royales suédoises, avec la libération de l’Oder. Le Feld-maréchal Herman Wrangel 1, alors qu’il était en marche vers Stettin, apprit en chemin que le Légat 2, qui n’avait pas prévu son arrivée, avait déjà fait tenter par le Général-Major Dromond 3 une attaque par eau contre le pont ennemi près de Schweet 4, tentative qui avait cependant échoué sans résultat, en raison de la forte résistance que l’ennemi avait opposée depuis ses positions avantageuses. Ce qui le fit presque hésiter sur l’opportunité de reprendre l’entreprise, l’ennemi s’étant rendu par là d’autant plus alerte et vigoureux, voire plus courageux, et un moment favorable, qui compte pour l’essentiel dans ce genre d’entreprises, ayant déjà été manqué. Cependant, comme il était déjà parvenu jusqu’à Löhenitz, il continua sa marche jusqu’à Stettin afin de s’y entretenir avec le Légat.

La cavalerie et les dragons ennemis cantonnés sur la rive sud de l’Oder, croyant que le Feld-maréchal passerait par Stettin pour rejoindre la Poméranie arrière, avaient, à peine remarqué son approche, traversé aussitôt vers la rive de Poméranie arrière. Parmi eux, une compagnie du Régiment de Borgstorff 5 était arrivée à Pyritz 6 pour y percevoir les contributions : laquelle fut attaquée par une troupe royale suédoise qu’y avait envoyée le Légat, dix-huit d’entre eux furent tués, et le Lieutenant-Colonel Milatz 7, avec deux autres officiers et vingt-sept hommes de troupe, ainsi que de beaux chevaux et d’autres bonnes prises, furent amenés à Stettin le 20/30 septembre. Ce mouvement de la cavalerie ennemie depuis Schweet incita d’autant plus les Suédois royaux à tenter une nouvelle fois une attaque simultanée par eau et par terre contre le pont à cet endroit, sans douter d’un heureux dénouement.

En conséquence, le Colonel Böhm et le Lieutenant-Colonel Culeman furent envoyés avec quatre cents mousquetaires dans quatre chalands ou barges plates 8, accompagnés de deux demi-canons 9 et d’autres pièces d’artillerie, en remontant l’Oder ; le Feld-maréchal Wrangel, quant à lui, après s’être renforcé à Stettin de mille mousquetaires et de l’artillerie, continua par terre sa marche vers Schweet, avec la ferme résolution de faire aboutir de vive force son projet sur le pont, d’autant plus facilement qu’en l’absence de la cavalerie ennemie, qui en avait été jusqu’ici comme un rempart, il pouvait plus aisément percer. Mais lorsqu’il arriva, le vingt-quatrième [24 septembre], devant Schweet, il ne trouva, contre toute attente, que des nids vides : les oiseaux s’étaient déjà envolés, seulement quatre heures auparavant le Colonel Rostock 10 avait abandonné toutes les fortifications, au nombre de neuf sur la rive et sur les îlots 11, construites en outre à l’épreuve du canon, levé le pont de bateaux, brûlé l’autre, et s’était enfui en hâte avec ses troupes, quinze cents fantassins, par-delà l’Oder vers les autres troupes, et plus loin encore, jusqu’au-delà de la Warthe 12. »

Une prame. Dessin d’une barge à fond plat par Nicolas Witsen (1671).
Notes

1 Feld-maréchal (Feldmarschall) : grade suprême dans l’armée suédoise. À ne pas confondre avec le « Maréchal de camp » français, grade inférieur.

2 Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), Chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire de la Couronne suédoise en Allemagne depuis 1633, résidant à Stettin.

3 Général-Major Dromond : David Drummond (1593-1638), noble écossais, fils de David Drummond de Belliclon et de Margaret Graham d’Arbenie. Entré au service suédois en 1617 comme lieutenant de la Garde royale, il fut promu colonel du Régiment de Kalmar et anobli le 23 septembre 1627 par Gustav II Adolf, aux côtés des officiers écossais Patrick Ruthven et Alexander Leslie. Promu Général-Major en 1634, il servit en Poméranie sous les ordres d’Oxenstierna. En 1637-1638, il prit et commanda Gartz, sur l’Oder, mais fut blessé et capturé par les forces impériales en février 1638, mourant peu après de ses blessures à Spandau. Son corps fut rapatrié en Suède en 1643 et inhumé à la Riddarholmskyrkan de Stockholm. Son portrait de 1623 est conservé au château de Skokloster, demeure du Feld-maréchal Herman Wrangel.

4 Schweet / Schwedt : Schwedt an der Oder, aujourd’hui dans le Brandebourg (Allemagne), point de passage stratégique sur l’Oder.

5 Régiment de Borgstorff : Régiment de Jacob Burgsdorff [Borgstorff], colonel qui servait dans l’armée suédoise en 1634, actif notamment à Pyritz. Après la Paix de Prague (1635), qui contraignit de nombreux princes protestants allemands à rallier l’Empereur, son régiment passa côté impérial/brandebourgeois, c’est pourquoi il apparaît comme unité ennemie en 1636.

6 Pyritz : Pyrzyce, ville de Poméranie occidentale, aujourd’hui en Pologne.

7 Lieutenant-Colonel Milatz : Capturé à Pyritz par les Suédois le 20/30 septembre 1636. Libéré ou rançonné, il réapparaît en 1638 comme Lieutenant-Colonel au service du Brandebourg, où il se signala par des atrocités : selon l’historien Droysen, il enfermait les bourgeois dans une maison de peste pour extorquer de l’argent, ou faisait battre à mort des femmes enceintes, y compris une noble, à Prenzlau.

8 Chalands ou barges plates (Schalen oder Pramen) : embarcations fluviales à fond plat adaptées à la navigation sur l’Oder.

9 Demi-canons (halbe Cartaunen) : pièces d’artillerie de calibre moyen, tirant des boulets de 12 à 15 livres.

10 Colonel Georg von Rostock (mort en septembre 1637) : Né à Hennersdorf en Silésie, fils de forgeron, carrière ascensionnelle remarquable. Capitaine impérial en 1629, il participa au siège de Mantoue en 1630, commanda un régiment en Silésie en 1631-1632, fut capturé par la Saxe fin 1632 puis libéré par échange en 1633. Cité pour crimes de guerre en 1633. Il commanda les fortifications de Schwedt en 1636 et s’enfuit devant l’avancée de Wrangel, abandonnant neuf ouvrages fortifiés. Il mourut en septembre 1637, exactement un an après les événements décrits ici.

11 Îlots (Holmen) : terme scandinave et allemand désignant les petites îles dans le lit d’un fleuve.

12 Warthe : la Warta, rivière de Pologne occidentale, affluent de l’Oder.

Un vrai bonheur du cœur

Lettre n°7 – Correspondances Lidén-Kuhlman (21 juin 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, 23 février 1773.

Mon cher ami,

Des invités m’ont empêché d’écrire par le courrier d’hier et de te remercier pour ta dernière lettre et ta bonne invitation. J’utilise maintenant l’occasion avec M. — je ne me souviens plus du nom du barbier¹ de Norrköping, qui promet de remettre ceci ce soir. Pro Primo, voici mon DÉBIT, avec mille remerciements pour le CRÉDIT².

À savoir : 1 billet de banque de 800 1 id. de 500 petits billets 16 (Total 1316) M. Ælf³ a remis 144 M. Graver envoie par le prochain courrier 240 Total : 1700 dalers monnaie de cuivre.

Fais-moi savoir en quelques mots qu’ils sont bien arrivés. Je n’ai aucune paix tant que je suis endetté. Je dormirai beaucoup mieux la nuit, une fois débarrassé de cet argent. Cela fait plusieurs semaines qu’il est prêt, dans l’idée que je devais le payer à Frère Ælf³. Maintenant, je suis un homme libéré de ses dettes. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Bravo que Mme Westerberg paie pour Griwahn. Elle recevra le transfert légal de mon hypothèque et de mon titre de propriété.

J’envoie aujourd’hui un exprès chercher les documents que mon commissionnaire a en sa possession. J’espère les obtenir avant de partir pour Norrköping. À présent, j’ai enfin pris courage. Si Dieu le veut et si le temps est praticable, je compte m’emmitoufler et partir lundi. Nous verrons comment cela se passera ; car je suis dans un état physique misérable. Mais comme il est miséricordieux, le bon Dieu, qui accorde malgré tout une âme joyeuse dans un corps si tourmenté ! Je ne peux pas marcher, à cause de la douleur dans mes genoux et mes pieds, et dois être guidé par le garçon quand je dois boiter dans la pièce. Cela m’inquiète en vérité de devenir un fardeau pour mes bons et généreux amis à Norrköping. Avoir une telle épave que moi dans sa maison ne peut pas être réjouissant. Juge par là de mon affection réciproque et de ma gratitude.

J’avais l’intention d’écrire au Frère Rudberg aujourd’hui, mais je n’en ai pas le temps. Salue-le cordialement de ma part. Prie-le maintenant de réfléchir à tout ce que l’art médical possède de plus puissant pour que je redevienne un homme alerte, comme avant.

Quand je viendrai, nous parlerons plus longuement de l’héritage anglais⁴. J’ai écrit ce que je devais écrire. M. Kuhlman ne serait guère plus heureux que moi si cela réussissait.

Ma respectueuse considération à la bonne Madame⁵. Dis-lui de faire preuve de patience avec moi quand je viendrai, et de ne pas se lasser trop vite de son invité.

Dans la tombe seulement cessera l’amitié sincère et l’affection avec lesquelles je vis et meurs,

Un fidèle ami, Lidén.

N’écris-je pas de façon magnifique⁶ ?

[Reçu le 23 février]

Notes explicatives

¹ Le barbier (Badaren) — Le terme Badaren désigne littéralement « celui qui donne les bains », mais au XVIIIe siècle, ce métier englobait aussi celui de barbier-chirurgien, chargé des petites interventions. Ils étaient les intermédiaires courants pour les petits messages.

² Le « Crédit » (Crediten) et le « Débit » (Debet) — Lidén et Kuhlman entretenaient une relation financière étroite. Kuhlman agissait comme le « banquier personnel » de Lidén. Lidén remercie Kuhlman pour sa facilité de caisse, et il dresse ici son « Débit » pour solder ses comptes, ce qui lui apporte une grande tranquillité d’esprit, car il détestait être endetté.

Portrait de Samuel Älf (1727-1799).

³ Samuel Älf (1727-1799) — Figure éminente de Linköping. Prêtre et intellectuel, professeur agrégé de latin (1753), il devient docteur en théologie (1772) puis doyen de la cathédrale de Linköping (1781). Son implication dans les transactions financières de Lidén souligne le rôle d’intermédiaire qu’il jouait au sein du réseau d’élites locales.

⁴ L’héritage anglais (Engelska arfwet) — Une mention mystérieuse. Il s’agit probablement d’une procédure concernant des biens ou des fonds détenus en Angleterre. Le fait que Lidén dise « J’ai écrit ce que je devais écrire » montre qu’il a agi en tant que juriste ou conseiller pour Kuhlman.

⁵ La bonne Madame (den goda Frun) — Il s’agit de Brita Katarina Classon, épouse de Kuhlman. Lidén, conscient de son état pitoyable, demande à son ami de préparer sa femme à sa venue. Il craint d’être un « fardeau » pour la jeune mariée.

⁶ « N’écris-je pas de façon magnifique ? » (Skrifwer jag icke ståteligen?) — Une pointe d’humour sarcastique. Sa main est si déformée par la goutte qu’il arrive à peine à former les lettres. Il plaisante sur le fait que son écriture est « magnifique » (ståteligen), alors qu’elle est probablement quasi illisible.

La main heureuse ?

Un livre, un nom, une intuition

J’ai souvent pensé avoir la main heureuse. Pas dans le sens d’une chance aveugle mais plutôt cette sensation que certains objets vous choisissent autant que vous les choisissez. Ce jour-là, un livre m’avait intéressé et je l’avais acheté. La Ferme d’El-Rarbi, Armand de Solignac, publié en 1859. Le récit d’un colon assorti d’une étude sur les mœurs algériennes au XIXe siècle.

Ce livre me réserva une belle surprise.

Sur la page de garde, une inscription manuscrite : Henry Sorensen. Et glissé entre les feuillets, un reçu. Drouot, 21 juillet 1998. Mr Sorensen, à Paris. Quelqu’un avait acheté ce livre vingt-sept ans plus tôt. Un homme qui, ce même jour, avait aussi acquis des ouvrages de Leroy Beaulieu, Tchihatcheff, Vignon, d’autres livres sur l’Algérie coloniale.

Ce nom ne m’était pas inconnu. Les Sørensen, les Kuhlman, les Vigna via les Dunan — cette connexion, je l’avais en tête depuis des années de recherches. Quand j’ai vu ce nom écrit je fus persuadé qu’il s’agissait certainement d’un descendant des mêmes Sørensen. Mais une intuition ne suffit pas.

C’est un hommage publié par La Gazette Drouot en juin 2025 et précisant concernant Henry : « Petit-fils d’un marchand de vin danois. » C’était la confirmation que j’attendais. Henry Sørensen était bien le petit-fils de Sören Peter Sørensen, ce Danois de Skive installé à Alger, fondateur de Sørensen and Co, l’un des plus grands négociants viticoles d’Algérie.

Etiquette d’origine d’une bouteille de « Clos Adelia » de la société Peter Sorensen & Co. Collection personnelle de l’auteur.

Henry Sørensen était né à Alger le 17 novembre 1928. Il est mort à Clamart il n’y a pas si longtemps, le 10 mai 2025, à 96 ans. Entre ces deux dates, une vie d’historien de l’art, de journaliste et de collectionneur.

Son grand-père était un marchand de vin danois installé à Alger. Sa grand-mère, une jeune femme née à Alger d’un père suisse et d’une mère suédoise. Et c’est là que l’histoire commence à devenir étrange.

Sa grand-mère, pour pouvoir se marier à Alger, avait eu besoin d’un tuteur. Elle était orpheline, mineure, sans famille en Algérie. Le tribunal lui en avait désigné un d’office. Un certain Josef Kuhlman…

Page de garde de « La ferme d’El Rarbi » par Armand de Solignac, livre ayant appartenu à Henry Sørensen (1928-2025). Collection personnelle de l’auteur.

On découvrira dans un prochain article les liens qui se tisseront entre les familles Kuhlman, Carraux, Sørensen et Vigna.

Sources : Hommage par Yannick Bapt, La Gazette Drouot, 12 juin 2025. Actes d’état civil Alger 1869–1903. Recherches Etienne Laude / Olivier Pivot, 2021–2025.

Un vrai bonheur du cœur

Lettre n°6 – Correspondances Lidén-Kuhlman (18 février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 18 février 1773.

Mon cher ami,

Quelques lignes en réponse à ta chère lettre, pour profiter du courrier qui repart. Voici la lettre de Mathesius¹. Lis-la toi-même et renvoie-la-moi ensuite. Si je peux servir à autre chose dans ce domaine, donne tes ordres. C’est un vrai bonheur du cœur que de pouvoir servir celui qu’on aime.

Le format du papier était trop petit. J’en verrai d’autres échantillons quand je viendrai.

Garde les 144 dalers en déduction de ma dette, cela évitera de les envoyer. Je t’en prie, reçois aussi les 240 dalers en monnaie de cuivre que le maître de forge Graver envoie à M. Kuhlman, et porte-les également à mon débit. N’oublie pas de l’annoter sur l’obligation elle-même. Les paysans de la solde de mon frère² ont fait leur affaire de façon magnifique ! Cela lui fera une nouvelle surprenante à entendre, et cela nécessitera une nouvelle publication pour un jour de la semaine prochaine.

Merci, merci du fond du cœur, pour ces si bonnes invitations. Finalement, je viendrai. Mais si Frère Rudberg me voyait maintenant, misérablement boiter, il ne s’étonnerait pas du report. Aujourd’hui, je vais un peu mieux et je languis moi-même de pouvoir bientôt écrire quel jour je pourrai me mettre en route.

Ne pourrai-je pas voir mes amis ici à l’improviste ?

Avec la plus tendre affection, vit et meurt

Le plus humble et fidèle ami de mon cher ami, Lidén.

Salue cordialement Frère Rudberg. Je m’attends à une semonce quand j’arriverai.

[Reçu le 19 février]

Notes explicatives

¹ Mathesius — Il s’agit probablement d’un contemporain érudit, peut-être le pasteur et homme politique suédois Pehr Niclas Mathesius (1711-1772), une figure influente de l’époque, ou un membre de sa famille. Le fait que Lidén demande à Kuhlman de lire la lettre et de la renvoyer confirme leur rôle d’intermédiaires intellectuels et de « plate-forme » d’échange pour les réseaux savants.

² Les paysans de la solde (Löningsbönder) — Terme désignant les paysans qui, sur leurs terres, devaient payer la dîme ou l’impôt correspondant au traitement d’un fonctionnaire royal (ici, le frère de Lidén). Lidén souligne que ces paysans ont réglé leur dû « de façon magnifique » (ståteligen), c’est-à-dire qu’ils ont payé sans retard ni difficulté, ce qui est une excellente nouvelle financière pour lui et son frère.

³ Semonce (bannor) — Le terme bannor désigne des réprimandes ou une réprimande sévère. Lidén sait pertinemment qu’il a repoussé sa visite à maintes reprises (pour cause de goutte et de froid) et il s’attend à ce que Rudberg — qui l’attend avec impatience — lui « tire les oreilles » dès son arrivée. C’est une marque de familiarité et de chaleur humaine : on ne craint les semonces que de ceux qui nous sont très chers.

⁴ « À l’improviste » (på ett ryck) — L’expression på ett ryck signifie littéralement « en un coup » ou « d’un seul trait ». Lidén exprime ici son désir, sans doute un peu utopique vu son état de santé, de voir ses amis surgir chez lui soudainement à Linköping.

Note sur le projet d’impression — Lidén mentionne à nouveau le « format du papier » et attend de nouveaux échantillons. Cela confirme qu’il est en train de préparer une publication savante importante. Le fait qu’il commande de telles quantités (9 à 10 rames dans la lettre précédente) montre qu’il s’agit d’un travail de longue haleine, sans doute une œuvre bibliographique, activité pour laquelle Lidén était reconnu.

Note linguistique — La lettre est datée du 18 février et reçue le 19 février. Encore une fois, la vélocité de la poste suédoise entre Linköping et Norrköping (45 km) est frappante : le courrier passe en 24 heures, mais Lidén, lui, est cloué sur place par la maladie. Cette lettre est l’une des plus chaleureuses de la série, avec ses formules sur le « bonheur du cœur » et la « tendre affection ».