Gerhard et Johan Friedrich Kuhlman à Hambourg : l’Akademisches Gymnasium

« L’Akademisches Gymnasium de Hambourg vers 1620. Représentation artistique dans le style des maîtres flamands du XVIIe siècle. Image générée par IA. »
Un détour hambourgeois sur la route de la guerre

Le sermon funèbre de Gerhard Kulemans, imprimé à Vieux-Stettin en 1637, ne se contente pas de raconter une mort héroïque. Il éclaire, au détour de quelques lignes du Curriculum vitæ, une étape décisive de la formation du jeune homme : après la mort de son père Johann Kulemann, seigneur du domaine de Jamowitz (Jannewitz) en Poméranie, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hambourg, où il étudie pendant trois ans. Ce détail, apparemment secondaire, mérite qu’on s’y arrête.

Hambourg, 1622 : une ville en pleine ascension

Lorsque Gerhard arrive à Hambourg, probablement vers 1622-1625, il débarque dans l’une des villes les plus dynamiques d’Europe du Nord. Depuis le début du siècle, Hambourg est en train de supplanter Lübeck comme centre névralgique du commerce baltique et nord-européen. La vieille reine de la Hanse s’efface ; Hambourg prend le relais. La ville compte alors environ 40 000 habitants, une métropole marchande, bruyante, cosmopolite, bâtie entre l’Alster et l’Elbe, protégée par d’imposantes fortifications. Le Gymnasium, quant à lui, était situé dans l’ancien presbytère de l’Eglise Saint-Jean (sant Jacob), à l’emplacement actuel de la place de l’ Hôtel de Ville (Rathausmarkt).

Plan de Hambourg au début du XVIIIe siècle. Extrait de « Handbuch der historischen stätten Deutsclands« , erste band.
Une forteresse imprenable

Entre 1616 et 1625, précisément les années où Gerhard y étudie, la ville fait renforcer ses défenses par le capitaine d’artillerie hollandais Johann van Valckenburgh. La nouvelle enceinte, avec ses 22 bastions et 11 ravelins, remplace les 10 anciennes portes par seulement 4 : le Millerntor, le Dammtor, le Steintor et le Deichtor. Hambourg devient ainsi l’une des forteresses les plus puissantes d’Europe, et ce n’est pas un hasard : la guerre de Trente Ans fait rage depuis 1618, et les armées impériales, suédoises et danoises se disputent l’Allemagne du Nord. Hambourg, ville libre impériale, entend rester neutre et se défend en conséquence.

Le jeune Gerhard a donc étudié dans une ville en chantier militaire, où les coups de canon résonnaient au loin et où la guerre était une réalité quotidienne avant même qu’il ne la rejoigne lui-même.

La Bourse, le port, l’argent

Au cœur de la ville, la Bourse, fondée en 1558, la plus ancienne d’Allemagne et de toute l’Europe du Nord, bat son plein. En 1619, quelques années seulement avant l’arrivée de Gerhard, est fondée la Hamburger Bank, calquée sur le modèle d’Amsterdam, qui va faire de Hambourg une place financière internationale. C’est la naissance du Hambourg moderne.

Le port, sur l’Elbe, est un spectacle permanent. Les navires hamburgeois transportent fourrures, cire et céréales de la Baltique vers la Flandre et l’Angleterre, et ramènent draps, épices et articles de luxe. Des marchands de toute l’Europe — flamands, hollandais, anglais, portugais se croisent dans les rues et les comptoirs.

Une ville refuge

La guerre de Trente Ans fait de Hambourg un refuge. Des milliers de protestants chassés des territoires ravagés par le conflit s’y installent. Des marchands flamands et wallons, déjà présents depuis les guerres de religion des années 1560-1590, y ont apporté de nouveaux métiers, la confiserie, le raffinage de sucre, et leurs réseaux commerciaux anversois. La ville est tolérante, par pragmatisme marchand autant que par conviction.

C’est dans cette atmosphère de prospérité mêlée d’inquiétude, de chantiers de fortification et d’effervescence commerciale, que Gerhard Kuhlman passe trois ans de sa jeunesse.

L’Akademisches Gymnasium : une institution d’élite

L’Akademisches Gymnasium de Hambourg avait été fondé en 1613, soit moins de vingt ans avant l’arrivée de Gerhard. L’encyclopédie historique de Hambourg le décrit comme une Gelehrtenschule, une école savante qui, « sous le rectorat de Joachim Jungius (1628–57), pouvait rivaliser avec plus d’une université allemande ». Un établissement dont la réputation attirait les fils des meilleures familles de l’espace germano-baltique, à en juger par la présence de Gerhard lui-même.

Si Gerhard, né en 1609, y étudie trois ans avant d’entrer au service d’un ambassadeur danois, son passage au Gymnasium se situe probablement entre 1622 et 1628 environ, dans les toutes premières années de l’institution, avant même que Joachim Jungius n’en prenne le rectorat et n’en fasse un établissement de réputation européenne. Gerhard appartient ainsi à ces premières générations qui ont fréquenté l’établissement dans sa jeunesse fondatrice.

Le choix de Hambourg n’est pas anodin pour un Kuhlman. La famille était, du côté paternel, profondément enracinée dans le monde hanséatique : le grand-père de Gerhard était Patricius de Lübeck, la ville-sœur de Hambourg dans la Hanse. Ces deux cités partageaient la même culture marchande, les mêmes réseaux familiaux et commerciaux, le même horizon de l’Europe du Nord. Envoyer un fils Kuhlman au Gymnasium de Hambourg était, dans cette logique, un geste naturel.

Bibliothèque municipale, école de grammaire et Johanneum dans l’ancien monastère Saint-Jean avant 1840, lithographie des frères Suhr.
Et Johan Friedrich ?

Le sermon funèbre mentionne le frère de Gerhard, Johan Friedrich Kulemans, déjà présent dans l’armée royale suédoise lorsque Gerhard la rejoint. Capitaine dans le régiment du Général Duwall, sous les ordres du Colonel Bohm, son futur beau-frère par alliance avec les van Sypesteyn, Johan Friedrich est clairement l’aîné qui a frayé le chemin militaire.

La question se pose naturellement : Johan Friedrich a-t-il, lui aussi, fréquenté l’Akademisches Gymnasium de Hambourg ?

Aucun document ne le confirme à ce jour. Mais le faisceau d’indices est convaincant. Les deux frères partagent la même origine familiale, la même mère qui veille à leur éducation après la mort de leur père, le même réseau hanséatique. Il serait étonnant que la même femme, qui choisit pour Gerhard l’institution la plus réputée de l’espace germano-baltique, eût réservé à son fils aîné une formation moins soignée. Et si Johan Friedrich était l’aîné, c’est peut-être lui qui avait ouvert la voie à Hambourg, que Gerhard n’avait fait que suivre.

Hamburg, plaque tournante d’un monde en guerre

Ce que ce détail révèle, plus largement, c’est la mobilité remarquable de ces familles nobles baltiques au début du XVIIe siècle. De Jamowitz en Poméranie à Hambourg, puis de Hambourg aux cours de Scandinavie, d’Espagne et d’Italie pour Gerhard, de Hambourg aux champs de bataille de Silésie pour Johan Friedrich, les Kuhlman de cette génération ne sont pas des sédentaires. Ils appartiennent à ce monde de la noblesse marchande et militaire qui circulait d’une ville à l’autre, d’un service à l’autre, en suivant des routes tracées par les réseaux familiaux et les opportunités de la guerre de Trente Ans.

Hambourg était l’une des plaques tournantes de ces routes. Et l’Akademisches Gymnasium en était, pour les fils des meilleures familles, le premier jalon…

Hambourg vers 1641, vue panoramique par Matthäus Merian. On distingue le port sur l’Elbe, les fortifications et les clochers des grandes églises.

Bienvenue à Braad !

Lettre n°5 – Correspondances Lidén-Kuhlman (15 février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 15 février 1773.

Mon cher ami,

Bienvenue à la maison après Örebro ! J’espère que le voyage s’est bien passé. C’est tout de même agréable de pouvoir bouger et d’éviter, comme moi, de rester assis à l’intérieur, lié pieds et poings.

Concernant les dispositions pour les céréales, mon frère t’écrira sans doute lui-même par le prochain courrier. Il arrivera mercredi. Envoie ma reconnaissance de dette en remboursement partiel. Elle devra être remboursée en espèces immédiatement sur présentation. S’il manque de la quantité ou s’il reste quelque chose dû par les paysans, cela sera consigné ; et sera alors légalement réclamé.

La moitié de la taxe de Långnäs¹ est réservée immédiatement à la Couronne, l’autre moitié est allouée en traitement au nämndeman (juré) du district.

Félicitations pour ton nouveau beau-frère ! Et pour le fait d’être enfin débarrassé de cette tutelle² si pénible, fastidieuse et responsable.

Si M. Ælf de Qwillinge devait remettre quelque argent à M. Kuhlman pour mon compte, sois assez bon pour le recevoir. Cela devrait s’élever à 14 dalers 4 öre en monnaie de cuivre³, si cela arrive. Lundi prochain est le dernier jour pour Grewahn. S’il a pu trouver l’argent et veut le payer, j’envoie ci-joint une procuration pour M. Kuhlman afin qu’il le reçoive. Sinon, je récupère la procuration ; et la propriété partira aux enchères.

Ne te lasse pas de mes nombreuses requêtes. Sois aussi bienveillant envers la veuve de mon défunt oncle Petter Lidén⁴ ; voici ci-joint une instruction pour une petite aide dont elle a besoin. M. Arhenius sait où elle habite. Le fermier peut lui apporter le grain.

N’oublie pas mes salutations cordiales à la bonne Madame ; dis-lui que je languis vivement d’aller à Norrköping, tant pour la compagnie si agréable que pour les soins tendres de Frère Rudberg, mais Dieu sait quand cela deviendra possible.

En attendant, je demeure avec mon habituel attachement,

Le plus humble et fidèle ami de mon cher ami, Lidén.

[Reçu le 17 février]

Notes explicatives

¹ Långnäs — Domaine situé sur l’île d’Åland, en mer Baltique, entre la Suède et la Finlande. En 1773, Åland faisait partie du royaume de Suède. La graphie Longnæs utilisée par Lidén reflète l’orthographe archaïsante du XVIIIe siècle où le å moderne était souvent rendu par o + æ.

² Tutelle (förmynderskapet) — Lidén félicite Kuhlman pour son « nouveau beau-frère » en février 1773, alors que le mariage de sa sœur Sara Margaretha avec Christofer Henric Braad a eu lieu le 12 juin 1772. Ces félicitations tardives ne portent pas sur le mariage en lui-même, mais sur la clôture officielle des comptes de tutelle. En tant que frère aîné, Kuhlman était le tuteur légal de ses jeunes sœurs. Ce rôle impliquait une responsabilité financière et juridique pesante (gestion de la dot, des comptes, des biens). Lidén se réjouit que Kuhlman soit enfin débarrassé de cette charge administrative lourde, le transfert légal de responsabilité vers le mari (Braad) étant désormais finalisé.

³ Monnaie de cuivre (kpmt / kopparmynt) — L’abréviation kpmt signifie kopparmynt, la monnaie courante suédoise de l’époque, par opposition au daler silvermynt (monnaie d’argent). Le système monétaire du XVIIIe siècle était complexe, avec ces deux étalons coexistant avec des valeurs très différentes.

⁴ Petter Lidén — Oncle de l’auteur, décédé. Lidén, fidèle à son rôle d’homme de réseau et protecteur, organise ici une aide matérielle pour sa veuve, faisant appel à son réseau local pour le transport du grain, ce qui montre que malgré son immobilité forcée, il continue de gérer ses affaires de famille et de bienfaisance.

Note sur l’état de santé de Lidén — Cette lettre souligne de manière dramatique l’aggravation de son état : « liés pieds et poings » (bunden till hænder och fötter), « pieds et genoux dans un état pitoyable » (Fötter och knæ æro så usla). La goutte l’a totalement immobilisé. Il gère ses affaires commerciales — cruciales pour sa survie financière — entièrement par correspondance, avec une angoisse palpable quant à l’échéance de Grevan et la menace de vente aux enchères de ses propriétés.

Le départ du Général Yusuf

Alger, 8 avril 1865

Le Général Yusuf. Collection personnelle de l’auteur.

Le 8 avril 1865, Alger retint son souffle. Ce n’était pas n’importe quel départ. C’était, aux yeux de tous ceux qui avaient vécu l’histoire de la colonie depuis ses premières heures, la fin d’une époque : le dernier soldat de Sidi-Ferruch quittait définitivement la terre qu’il avait, pendant trente-cinq ans, conquise, pacifiée et aimée. Depuis la plage de débarquement de 1830 jusqu’à la soumission du Djebel-Amour en 1864, aucun officier n’avait traversé autant de campagnes, de djebels, de batailles de Staouëli, Taguin, Isly, Laghouat à la Kabylie du Djurjura, que le général Yusuf.

Mais ce qui le distinguait de tous les autres généraux qui s’étaient succédé à Alger, c’était moins sa longévité que sa nature profonde. Né Giuseppe Vantini à l’île d’Elbe vers 1808, enlevé enfant par des corsaires, esclave puis favori du Bey de Tunis, converti à l’islam, commandant de la cavalerie tunisienne avant de rejoindre les Français lors du débarquement de 1830, Yusuf n’était pas sorti des grandes écoles militaires et était encore moins un fonctionnaire de la conquête. Il avait créé les spahis, sillonné inlassablement la Mitidja, le Sahel, les routes de Boufarik et de Marengo, s’arrêtant pour inspecter un bataillon au travail, pour boire un café chez Beauvais le boulanger à Marengo, pour saluer d’un grand geste du bras l’hôte d’une ferme au fond d’un vallon. Il connaissait les colons, les aghas et les chefs de tribu de toute la province, qu’ils saluait par leur prénom, de la plaine jusqu’aux djebels, reconnaissant en cela leur honneur et leur mémoire, sans oublier ses soldats qu’il protégeait de sa bienveillance. Quand Napoléon III avait proclamé en 1863 que « l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe », Yusuf avait été l’un des rares officiers généraux à soutenir ouvertement cette vision, lui qui avait depuis longtemps, par ses actes, défendu une idée rare et fragile : la fusion des trois races qui se partageaient le territoire. « Nous ne pourrons y parvenir, disait-il, qu’en opérant, par des associations d’intérêts et par des mariages, la fusion entre elles. J’y pousse de tout mon pouvoir. » Là où les autres représentaient la France coloniale, Yusuf portait quelque chose de plus rare : une certaine idée de l’Algérie.

La veille, le général avait adressé à ses troupes un ordre du jour empreint d’une dignité sobre, qui ne laissait aucun doute sur la nature de ce départ. Ses derniers mots résonnaient comme un testament militaire : « Adieu ! Soyez toujours disciplinés, dignes et vaillants et conservez intacts et inaltérables ces sentiments qui sont la religion de l’armée et qui, pour nous tous, constituent le plus sacré des devoirs : fidélité et dévouement au drapeau et à l’Empereur ! » ¹

Ce matin-là, le quai de la Pêcherie était noir de monde. Officiers de tous corps et services, fonctionnaires, prêtres, colons, chefs arabes en burnous, nomades descendus des plateaux, indigènes des villes. Tous étaient venus. Tous. La foule débordait sur les ruelles adjacentes, grimpait sur les terrasses blanches qui surplombaient le port. On n’avait pas vu cela depuis longtemps à Alger ¹.

Parmi cette masse silencieuse et grave se trouvait Josef Kuhlman. Le Suédois, établi à Alger depuis 1841, courtier maritime assermenté puis chancelier du consulat de Danemark, était accompagné de son fils Sigurd, un homme de trente ans, qui avait grandi lui aussi dans cette Algérie-là. Josef connaissait Yusuf et pas seulement de réputation. En mars 1863, deux ans avant ce départ, ils s’étaient retrouvés dans la même salle lors des séances de la Commission d’enquête sénatoriale sur le commerce et la navigation de l’Algérie. Kuhlman y défendait la suppression du droit de tonnage pour abaisser les frets et attirer les navires étrangers ; Yusuf, commandant de la place d’Alger, y soutenait la même politique libérale de l’Empereur ². Deux hommes venus d’ailleurs, un Suédois de Stockholm, un Elbois élevé à Tunis, assis autour de la même table, portant le même diagnostic sur ce que l’Algérie devait devenir. Et au-delà d’Alger, Josef savait que Yusuf avait ses habitudes dans la région de Bourkika et de Marengo, ce Sahel où la famille de Marie Pauline Carraux, sa future épouse, avait planté ses racines ³. Le général passait, s’arrêtait, regardait. Ce monde-là, Josef le connaissait aussi.

Ce matin-là, il regardait s’éloigner vers la mer la silhouette d’un général que toute une terre pleurait. Sigurd, bien des années plus tard, se souviendrait de l’odeur du port, du soleil déjà haut, et de son père qui se tenait à ses côtés sans dire un mot.

Car ce n’était pas une simple mutation militaire qui s’accomplissait. Le capitaine et futur général Derrecagaix l’avait compris avant les autres, lui qui avait servi à ses côtés : c’était le dernier soldat de Sidi-Ferruch qui repassait la mer. C’était la vieille Algérie et son passé qui repassaient la mer. Trente-cinq ans de service africain s’effaçaient dans le sillage d’un navire ¹.

Le Tell de Blidah l’écrivit avec une netteté sans appel : « Après trente-cinq années, une existence d’homme de services africains, parcourue dans cette voie sacrée… le général quittait l’Algérie, sa patrie d’adoption, et voguait vers la France, qui ne le connaît que par ce que lui en a dit la Renommée. » ¹

Pour chaque indigène venu lui serrer la main ou lui baiser les doigts, Yusuf avait un mot, savait leur prénom et évoqua un souvenir commun. Pas un journal algérien ne manqua de rendre hommage à son affabilité, à sa bienveillance, à cet esprit de conciliation qui avait fait de lui non seulement un chef de guerre redouté, mais un homme respecté des deux rives ¹.

Le duc de Magenta, Mac-Mahon, celui-là même qui avait précipité cette éviction, assistait à la scène. Il dut comprendre, trop tard, ce qu’il avait fait. Les larmes sur les visages bronzés des vieilles troupes n’étaient pas des adieux : elles étaient un reproche muet, unanime, adressé au chef militaire dont l’aveuglement ou la passion avait sacrifié un homme que l’Algérie tout entière aimait ¹.

Sources

¹  Général Derrecagaix, Le général Yusuf, chapitre « Disgrâce et mort du général Yusuf », pp. 241-244.

²  Enquête sur le commerce et la navigation de l’Algérie, mars-avril 1863, procès-verbaux des séances, groupe « Courtiers maritimes ». Voir aussi kuhlmansaga.com, « La Commission d’enquête de 1863 sur l’Algérie ».

³  Etienne Laude, Marengo d’Afrique, tomes I et II ; kuhlmansaga.com, article sur la deuxième épouse de Josef Kuhlman.

  Ernest Feydeau, Alger : étude, 1873, cité dans Marengo d’Afrique, tome II (discours de Yusuf sur la fusion des races).

Le domaine de Långnæs

Lettre n°4 – Correspondances Lidén-Kuhlman (6 février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 6 février 1773.

Mon cher ami,

Ci-joint suit l’extrait demandé du registre foncier¹ concernant Långnæs² ; j’y ai joint un calcul d’après les prix de cette année. Ce me serait une grande joie si M. Kuhlman pouvait obtenir ce beau domaine à un prix convenable, car sa situation géographique lui conviendrait à merveille. À propos, si un accord se conclut, le billet de C.R. Ferner³ que je détiens ne pourrait-il pas être utilisé en règlement partiel ? Je le mentionne seulement au cas où cela pourrait convenir. Sinon, je devrai attendre que les temps s’améliorent.

L’ile d’Åland sur laquelle se situe Långnæs, entre la Suède et la Finlande. Carte de 1799.

Avec les céréales, j’ai failli devenir à moitié menteur⁴. Je me souviens bien de ma promesse. Je n’ai pas le temps de raconter toutes les circonstances qui m’ont amené à conclure avec le maître de forge Graver⁵. J’ai obtenu, ce qui restera entre nous, pour certaines raisons, 72 dalers pour le seigle et 60 pour l’orge, avec paiement immédiat à la livraison. Mais pour pouvoir tenir ma promesse, même envers M. Kuhlman, j’ai en réserve 37 tunnor⁶ 49 kannor de dîme royale⁷ dans la paroisse d’Öskrukeby⁸, que je puis offrir à M. Kuhlman à un prix légèrement inférieur, soit 60 dalers la tunna tout compris, avec paiement à la livraison des céréales. C’est le grain de la solde de mon frère⁹. Faites-moi savoir par le prochain courrier si M. Kuhlman trouve son compte à traiter sur cette base.

La dîme royale est, comme d’habitude, composée d’1/3 de seigle et 2/3 d’orge. Les céréales peuvent être livrées à Norrköping le jour souhaité, à condition qu’elles soient transportées avant le 25 de ce mois. La plupart des accords sur la dîme royale sont conclus ici à 60 dalers tout compris. Faites-moi connaître la réponse de M. Kuhlman par le prochain courrier, ou par un messager si l’un part avant. Si M. Kuhlman accepte l’accord, fixez vous-même le jour où les paysans pourront acheminer les céréales à Norrköping, N.B. avant le 25 de ce mois. Si la vente se fait, mon billet à ordre pourra servir de remboursement partiel, car j’ai à présent l’argent prêt pour le racheter. Sinon, j’enverrai quand même de l’argent dès qu’il le faudra, car il est incertain quand je pourrai voyager moi-même.

Pieds et genoux sont dans un état pitoyable. Que Dieu donne la patience. Je n’ai plus le temps de davantage de mots.

Vit et meurt Le plus humble et fidèle ami de mon cher ami, Lidén.

Quel est le prix d’une rame de papier d’impression hollandais¹⁰ ? Pourrait-on en obtenir une demi-feuille à titre d’échantillon ? Il me faudra vraisemblablement pour l’impression d’un ouvrage 9 à 10 rames.

[Reçu le 8 février]

Notes explicatives

¹ Registre foncier (Jordeboken) — Le Jordebok était le registre officiel suédois recensant l’ensemble des propriétés foncières, leurs superficies, leurs revenus estimés et les obligations fiscales qui y étaient attachées. Lidén en a extrait les données relatives au domaine de Långnäs à la demande de Kuhlman, qui envisageait visiblement d’en faire l’acquisition.

² Långnäs (orthographié Longnæs dans la lettre) — Domaine situé sur l’île d’Åland, dans l’archipel du même nom, en mer Baltique entre la Suède et la Finlande. En 1773, Åland faisait partie intégrante du royaume de Suède et ne sera cédée à l’Empire russe qu’en 1809, lors du traité de Fredrikshamn. La graphie Longnæs reflète l’orthographe archaïsante du XVIIIe siècle : le å moderne était alors souvent rendu par la séquence o + æ dans la pratique scribale suédoise. Le nom moderne est Långnäs. Lidén en vante la situation géographique (belægenhet) : la position stratégique d’Åland sur les routes maritimes de la Baltique conférait aux domaines de l’archipel une valeur commerciale et stratégique particulière. L’extrait du registre foncier (Jordeboken) envoyé par Lidén à Kuhlman suggère que ce dernier envisageait l’acquisition de ce domaine.

³ Billet de C.R. Ferner (CR. Ferners sedel) — Une lettre de change ou reconnaissance de dette émise par un certain C.R. Ferner, vraisemblablement un négociant ou financier, que Lidén détenait comme créancier. Dans le commerce du XVIIIe siècle, ces billets circulaient comme instruments de paiement et pouvaient être endossés d’une main à l’autre pour régler des dettes, évitant ainsi le transport de monnaie sonnante.

⁴ « À moitié menteur » (en half liugare) — Aveu savoureux : dans la lettre précédente, Lidén s’indignait des prix scandaleux des céréales et semblait promettre de ne pas en profiter. Or il avoue ici, confidentiellement, avoir vendu à ces mêmes prix élevés. « À moitié menteur » car il a tenu sa promesse envers Kuhlman en lui réservant du grain à prix inférieur, mais pas envers ses principes affichés.

⁵ Maître de forge Graver (BruksPatron Graver) — Un brukspatron était le propriétaire ou directeur d’un bruk, c’est-à-dire d’une exploitation industrielle, généralement une forge ou une fonderie de fer. Ces établissements, nombreux en Suède centrale et méridionale, achetaient d’importantes quantités de céréales pour nourrir leurs ouvriers et leurs chevaux. Ils constituaient des clients commerciaux de premier plan pour les propriétaires fonciers.

⁶ Tunna / kannor — Unités de mesure suédoises pour les grains. La tunna (tonneau) valait environ 146 litres ; la kanna en était une subdivision (environ 2,6 litres). 37 tunnor 49 kannor représentaient donc une quantité substantielle, correspondant aux revenus en nature d’une propriété ou d’un droit de perception.

⁷ Dîme royale (Kronotionde) — La dîme (tionde) était un impôt en nature prélevé sur les récoltes, payable en grain. Elle se divisait en trois parts : l’une pour l’Église, l’une pour le roi (Kronotionde), et une pour le clergé local. La part royale était ensuite redistribuée comme salaire (lön) à certains fonctionnaires — ce qui explique la note suivante. Son rachat ou sa commercialisation par des intermédiaires était une pratique courante.

⁸ Paroisse d’Öskrukeby — Paroisse rurale de la province d’Östergötland, au sud-ouest de Linköping, dans laquelle Lidén détenait des droits sur la dîme royale, soit directement, soit par l’intermédiaire de sa fonction ou de celle de son frère.

⁹ Le grain de la solde de mon frère (min Brors Lönings spanmål) — La lön (solde, traitement) de certains fonctionnaires suédois du XVIIIe siècle était versée partiellement en nature, sous forme de grain prélevé sur la dîme royale. Le frère de Lidén, fonctionnaire d’État, recevait ainsi une partie de sa rémunération en céréales, que Lidén cherchait à écouler au meilleur prix via le réseau marchand de Kuhlman.

¹⁰ Papier d’impression hollandais (Hollændskt tryckpaper) — Le papier fabriqué aux Pays-Bas, réputé pour sa qualité, sa blancheur et sa régularité, était le matériau de référence pour l’impression de livres savants au XVIIIe siècle. Lidén, bibliographe et érudit, préparait visiblement la publication d’un ouvrage nécessitant 9 à 10 rames (ris), soit environ 4 500 à 5 000 feuilles — ce qui correspond à un volume de taille respectable. Cette demande d’échantillon révèle une facette peu visible dans les lettres précédentes : derrière le malade confiné dans sa chambre se cache un intellectuel actif, en train de préparer une publication savante.

Note générale — Cette lettre, plus affairiste que les précédentes, révèle la complexité du réseau économique dans lequel Lidén et Kuhlman évoluaient : transactions foncières, commerce de céréales, instruments de crédit circulants, dîmes royales monnayées. Elle témoigne que l’amitié entre les deux hommes se doublait d’une relation d’affaires étroite, où chacun servait de mandataire, d’intermédiaire et de conseiller à l’autre. La touche finale sur le papier d’impression rappelle que Lidén demeurait avant tout un homme de lettres et de savoir, même cloué chez lui par la goutte.

Mains froides, cœur vaillant

Lettre n°3 – Correspondances Lidén-Kuhlman (1er février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

La page 131 du livre reproduit une photographie de la « Stenhusboden », aujourd’hui au n° 56 de la Storgatan à Linköping, une cour médiévale (medeltidsgård) qui fut la demeure de la famille Lidén de 1736 à 1791. C’est depuis cette maison que Lidén rédigeait l’ensemble de sa correspondance avec les Kuhlman. L’image donne un visage concret au cadre d’écriture de toutes ces lettres : une bâtisse robuste, ancrée dans le cœur de Linköping, dont les murs de pierre devaient effectivement retenir le froid en ce février 1773.

Linköping, le 1er février 1773.

Mon cher ami,

Ne sois pas mécontent de moi dans notre échange de lettres. Ne prends pas en mauvaise part si je n’écris pas aussi souvent que mon propre cœur le souhaiterait. Souviens-toi que je ne maîtrise pas toujours ma main. Le style indique assez dans quel état elle se trouve à présent.

Mille mercis pour ta dernière lettre. M. Jern a reçu la sienne aussitôt. La semaine dernière, j’ai été misérable les jours où la neige est tombée et j’ai dû rester couché la plupart du temps. À présent, je suis de nouveau alerte d’esprit, bien que je ne puisse sortir de ma chambre. Le bas du corps ne veut pas être assez mobile.

Ah, si la patience pouvait toujours suffire ! J’étais un pauvre bougre qui partait de Norrköping¹. Dieu sait, maintenant que je serais en état d’y aller, combien je le voudrais. Je ne supporte pas le moindre froid. Je gèle à l’intérieur même de la pièce comme un mendiant. Mains froides et cœur vaillant² — voilà ce qui me compose au quotidien.

Que Dieu me permette d’apprendre que M. Kuhlman et Madame³ vont bien ! C’est tout de même un réconfort que d’apprendre que ses amis sont en bonne santé.

Dès que cela sera possible, j’irai volontiers à Norrköping, car ici je m’ennuie à mourir.

Veuillez bien remettre à l’assesseur Braad la liste ci-jointe. Je ne comprends pas qu’il n’ait pas récupéré les livres que je lui ai prêtés en dernier. Mon fermier de Lida⁴ dit les avoir déposés chez M. Kuhlman, comme le confirme le billet ci-joint du commissaire Juring⁵. Cher ami, renseigne-toi là-dessus. Je ne voudrais pour onze mille vierges⁶ qu’ils soient perdus.

La propriété de Lida appartenant à Lidén. Photographie prise en août 2022. Collection personnelle de l’auteur.

Son Excellence⁷ m’a également rendu visite lors de son passage. Il a beaucoup loué l’assesseur Braad et encore davantage sa femme. Pour cette nouvelle, je devrais recevoir une accolade de la petite Madame³. Mais qui voudrait embrasser un goutteux ?

M. Kuhlman peut-il voir comme je suis joyeux aujourd’hui ?

J’ai eu la belle idée d’apprendre les prix des céréales à Örebro et Norrköping ! Mais j’aimerais mieux ne pas les connaître, tant ils ont été honteusement élevés. À présent, le grain monte chaque jour. Que Dieu ait pitié du pauvre cette année ! À 72 dalers⁸, personne ici ne refuse pour le seigle. Mais crois-moi, la pénurie sera bientôt là.

Salue humblement ma bonne hôtesse⁹. Puisse-t-elle être en pleine santé comme une amande dans sa coque ! Se promène-t-elle allègrement en traîneau ?

Porte-toi bien et aime toujours

Un ami souffrant, L.

Le 22 de ce mois est le jour de Grevan¹⁰. Je parie qu’il me fera faux bond. S’il paie, je demanderai à M. Kuhlman de recevoir l’argent, au cas où je ne viendrais pas moi-même d’ici là. Ce mois-ci, mon billet à ordre chez M. le Patron¹¹ devrait être encaissé, je l’espère.

[Reçu le 2 février]

Notes explicatives

¹ « J’étais un pauvre bougre qui partait de Norrköping » — Le terme stålle est vraisemblablement une variante archaïque de stackare (pauvre bougre, pauvre hère), mot déjà employé dans la lettre précédente. La phrase est teintée d’une ironie amère et nostalgique : au temps où il pouvait encore voyager, il quittait Norrköping ; maintenant qu’il voudrait s’y rendre, son corps l’en empêche. Le regret est d’autant plus vif qu’il manque la compagnie des Kuhlman.

² « Mains froides et cœur vaillant » (Kalla hænder och friskt hierta) — Formule frappante qui résume avec humour l’état de Lidén : paralysé physiquement par le froid et la goutte, mais moralement intact. Elle jouait peut-être aussi sur le proverbe nordique associant les mains froides à un cœur chaud ou amoureux.

³ Madame / la petite Madame (Frun / lilla Frun) — Il s’agit toujours de Brita Katarina Classon, jeune épouse de Johan Kuhlman, épousée en 1772 et qui mourra cette même année 1773. La demande d’accolade — « je devrais recevoir une accolade de la petite Madame » — est teintée d’un humour affectueux qui rend la figure de cette jeune femme d’autant plus présente et poignante.

⁴ Mon fermier de Lida (Min Bonde i Lida) — Lidén possédait une terre ou une propriété dans le village de Lida, aux environs de Linköping, dont un fermier (bonde) gérait l’exploitation. Ce fermier lui servait d’intermédiaire pour faire passer des colis et du courrier vers Norrköping.

⁵ Le commissaire Juring (Comm. Juringii) — « Comm. » est l’abréviation de Kommissarie (commissaire, fonctionnaire civil de rang intermédiaire). Le nom « Juringii » est donné sous forme de génitif latin, usage courant dans les écrits savants suédois du XVIIIe siècle. Il s’agit d’un témoin ayant attesté par écrit que les livres ont bien été remis chez Kuhlman.

⁶ « Pour onze mille vierges » (för ellofwa tusende Jungfrur) — Expression idiomatique suédoise du XVIIIe siècle signifiant « pour rien au monde », construite par référence à sainte Ursule et ses onze mille vierges martyres, figure légendaire très populaire dans la dévotion médiévale et encore vivace dans les expressions courantes à l’époque.

⁷ Son Excellence (Hs Excell.) — Abréviation de Hans Excellens (Son Excellence), titre réservé aux très hauts fonctionnaires du royaume suédois : conseillers d’État, gouverneurs généraux, ou membres de la haute noblesse. Ce personnage de passage à Linköping connaissait et appréciait l’assesseur Braad et son épouse Sara Margaretha, ce qui témoigne de la réputation de ces derniers dans les cercles dirigeants. Son identité précise n’est pas établie.

⁸ 72 dalers (72. d.) — Le daler (ou daler kopparmynt, daler de cuivre) était l’unité monétaire courante en Suède au XVIIIe siècle. Un prix de 72 dalers pour le seigle était considéré comme scandaleusement élevé, signe d’une mauvaise récolte. Lidén exprime ici une inquiétude sociale réelle : la hausse des prix des céréales frappait directement les plus pauvres, et une pénurie (brist) était redoutée.

⁹ Ma bonne hôtesse (min goda Fru wærdinna) — Wærdinna (värdinna) désigne la maîtresse de maison, l’hôtesse. Lidén emploie ce terme affectueux pour désigner Brita Katarina, soulignant l’hospitalité reçue chez les Kuhlman lors de ses visites à Norrköping. Souhaiter qu’elle soit « en pleine santé comme une amande dans sa coque » (frisk som en nötkærna) — expression imagée désignant une robustesse parfaite — prend une résonance particulièrement douloureuse, sachant qu’elle mourra cette année-là.

¹⁰ Le jour de Grevan (Grevahns dag) — Le 22 du mois est la date d’échéance à laquelle Grevan doit honorer un paiement pour le compte de Lidén, déjà mentionné dans la lettre précédente. « Je parie qu’il me fera faux bond » (Giss på han bedrager mig) trahit une méfiance certaine à l’égard de cet intermédiaire commercial.

¹¹ Billet à ordre chez M. le Patron (skuldsedel hos Hr Patron) — Un skuldsedel est une reconnaissance de dette ou un billet à ordre. « M. le Patron » (Hr Patron) désigne un protecteur ou supérieur hiérarchique dont Lidén attendait le règlement d’une créance. Le terme patron était utilisé en Suède au XVIIIe siècle pour désigner un bienfaiteur, un employeur ou un supérieur à qui l’on devait déférence.

Note linguistique — Lidén signe ici simplement « L. », se qualifiant d' »ami souffrant » (siuklig wæn). Ce changement par rapport à la signature complète de la lettre précédente souligne à la fois l’intimité croissante de la relation et la lassitude physique du scripteur.