La véritable histoire de la prise de la Smala

5.1 Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 20 avril 1843

Note préliminaire : Ce qui suit s’appuie sur un document inédit, une lettre autographe du capitaine Alfred Durrieu, datée du 20 avril 1843, adressée au colonel Comman, commandant supérieur à Miliana, et retrouvée dans une collection particulière. Elle jette une lumière nouvelle sur les vingt-six jours qui précédèrent la prise de la Smala et sur le rôle de ceux qui la rendirent possible.

la prise de la Smala d'Abd el Kader par Horace Vernet 1843
La prise de la Smala par Horace Vernet.
Un document oublié depuis 183 ans

Il existe des documents oubliés qui peuvent changer la lecture d’un événement. Pas en le contredisant mais en l’éclairant d’un jour nouveau. La lettre que vous allez lire est de ceux-là.

Elle est datée du 20 avril 1843. Elle est signéedu capitaine Durrieu et adressée au colonel Comman, commandant supérieur à Miliana, ville de garnison française à cent kilomètres au sud-ouest d’Alger. Ecrite le soir, dans un lieu appelé Saneg, dans les Hauts Plateaux de l’Ouest algérien. Et elle précède de vingt-six jours exactement la prise de la Smala d’Abd el-Kader, le 16 mai 1843, l’événement dont tout Alger parla pendant des semaines, et dont Josef Kuhlman suivit les échos depuis les quais du port.

En avril 1843, Durrieu est encore capitaine. Un grade qu’il porte depuis 1840 et qu’il portera encore deux ans. Officier de terrain, homme de confiance du duc d’Aumale, il écrit cette lettre à la hâte, éclairé par une unique bougie soufflée par le vent du désert. C’est l’un des rares témoignages directs de ce qui se jouait dans les semaines précédant la capture de la capitale itinérante d’Abd el-Kader. Au moment où il écrit ce courrier, il se trouve à 117 km du lieu où sera capturé la Smala d’Abd-el-Kader. Une cavalerie légère en campagne couvre 25 à 35 km par jour : la distance est donc franchissable en 4 à 5 jours de marche forcée. Les 26 jours d’intervalle ne sont donc pas du tout du temps perdu, ce sont précisément les semaines de consolidation, de distribution du butin des Tahman chez les Douairs, de rassemblement des caïds, de collecte du renseignement qui va localiser la Smala.

Le Prince et ses hommes
Le Duc d’Aumale, 1870 à Londres. Collection personnelle de l’auteur.

Dans la correspondance militaire de l’époque algérienne, ce mot désignait sans ambiguïté Henri d’Orléans, duc d’Aumale, fils cadet de Louis-Philippe. Il avait vingt et un ans au printemps 1843, commandait une colonne légère de cavalerie dans l’Ouest algérien, et s’était déjà fait une réputation d’audace froide que les vétérans de Bugeaud, peu enclins à l’admiration facile, reconnaissaient volontiers. À ses côtés opérait Yusuf, ce général de brigade aux origines fabuleuses dont Josef, dans les cafés du port, entendait déjà prononcer le nom comme on prononce celui d’un personnage de légende. Alexandre Dumas, de passage à Alger, avait dit de lui : « À lui seul, c’est le conte entier des Mille et Une Nuits. » Yusuf et Aumale formaient un tandem redoutable : l’un apportait la légitimité dynastique et l’autorité de commandement, l’autre la connaissance du terrain, de la langue, de la mentalité des tribus.

Durrieu, lui, était l’homme de liaison, l’officier qui transmettait les ordres du Prince, rédigeait les dépêches, coordonnait la logistique avec les postes de garnison. C’est en cette qualité qu’il écrit au colonel Comman ce soir du 20 avril.

La lettre du 20 avril 1843

Mon colonel,

Le Prince me charge de vous informer qu’il a fait aujourd’hui sur la tribu des Tahman une ghazia très heureuse qui à mon estime peut se monter à 600 chameaux et 10 000 moutons plus un butin immense – demain nous nous dirigeons avec notre prise sur l’Oued Sidi Ameur (chez les Douairs) – là sera faite la répartition de nos immenses richesses. Veuillez faire immédiatement diriger sur ce point pour le compte de l’intendant

La marque des bœufs — W.

La petite marque des moutons — w.

de plus faire confectionner immédiatement des nouvelles petites marques à moutons W. qui seront dirigées par vos soins après confection sur l’Oued Sidi Ameur.

Le Prince a également besoin (toujours au même point) de Amonda (caïd ouameri) ben Chobah (caïd vayara). Si Mansour (caïd Douars) bel Abbas bou Chenafa — le caïd des Hassins ben Aly — Seïd gardien des troupeaux du beylite (comme du nakheur) — Veuillez avoir la bonté de faire diriger tous ces agents arabes sur l’Oued Sidi Ameur (Douairs).

Je suis et nous sommes trop fatigués. Je vous prie d’excuser mon laconisme, du reste le vent violent qu’il fait éteint ma bougie et me force au repos, notre ghazia vous sera écrite je pense dans ses détails par le Prince. Je ne veux pas lui enlever ce plaisir.

Mille amitiés respectueuses et Recevez mes respects affectueux que je vous prie d’agréer.

Durrieu

Lettre autographe du Capitaine Durrieu, datée du 23 avril 1843. Collection personnelle de l’auteur.
Ce que la lettre révèle

La ghazia sur les Tahman est un coup de filet considérable : 600 chameaux, 10 000 moutons, un butin immense. Durrieu parle de « nos immenses richesses » . La formule est celle d’un soldat soulagé, presque étonné de sa propre chance, qui mesure en même temps ce que cette prise représente comme coup porté aux réseaux de ravitaillement d’Abd el-Kader. Bugeaud avait fait de cette méthode une doctrine : priver l’adversaire de ses ressources jusqu’à l’asphyxie. Ce soir du 20 avril, la doctrine fonctionnait. Mais ce qui rend ce document précieux, c’est ce qu’il révèle en creux sur les mécanismes qui allaient produire la prise de la Smala vingt-six jours plus tard. Et où l’on découvre qu’avant d’être capturée, la Smala d’Abd-el-Kader fut privée quelques semaines auparavant de ses ressources de ravitaillement.

Le mode opératoire est identique. Une colonne légère, rapide, conduite sans attendre les renforts. Une frappe surprise sur un objectif localisé grâce au renseignement. Une exploitation immédiate du succès avant que l’adversaire ne se ressaisisse. Ce que Durrieu décrit le 20 avril, c’est l’entraînement quotidien qui rendit l’exploit du 16 mai possible et presque logique.

Les Douairs sont au cœur du dispositif. La colonne se dirige après la ghazia vers l’Oued Sidi Ameur, chez les Douairs, ces tribus alliées des Français qui constituaient la principale source de renseignement humain dans l’Ouest algérien. C’est précisément via ce réseau de tribus auxiliaires que la localisation exacte de la Smala sera révélée à Aumale quelques semaines plus tard. La liste des caïds convoqués par Durrieu au même point de rassemblement : Amonda, Ben Chobah, Si Mansour, Bel Abbas, Ben Aly, Seïd et représente exactement ce réseau humain, activé et entretenu dans les semaines décisives.

L’usage du terme « ghazia » mérite une attention particulière. Durrieu n’écrit pas « razzia » – le mot français courant – mais le terme arabe lui-même, avec sa graphie orientale. Ce n’est pas un détail anodin : il trahit l’acculturation profonde de ces officiers de l’armée d’Afrique, qui avaient appris à penser la guerre dans les catégories de leurs adversaires. C’est dans cet espace mental partagé que Yusuf excella toute sa carrière et c’est probablement ce qui rapprocha durablement les deux hommes.

Le ton de la fin de lettre est aussi révélateur que son contenu. Durrieu s’excuse de sa brièveté : « excusez mon laconisme » , sa bougie, l’unique qui lui restait, soufflée par le vent. Mais il y a dans cette note finale quelque chose d’autre : une affection à peine dissimulée, presque tendre. « Notre ghazia vous sera écrite dans ses détails par le Prince, je ne veux pas lui enlever ce plaisir. » Durrieu lui laisse la plume.

Ce qu’Alger en sut

Josef était à Alger, à son bureau du consulat de la rue de la Licorne, ou peut-être sur les quais, à recenser les arrivées du soir. Il ne connaissait pas encore Durrieu. Il ne savait pas que quelque part dans les Hauts Plateaux, à trois jours de chevauchée vers le sud-ouest, un capitaine épuisé rédigeait à sa dernière bougie une dépêche qui préfigurait le coup d’éclat dont toute la ville allait parler.

La nouvelle de la Smala parvint à Alger le 19 mai au matin. Elle avait voyagé par courrier express depuis Taguin depuis trois jours. Et le port, d’un seul coup, changea de visage. Les conversations sur les quais, dans les cafés de la Marine, dans les bureaux des négociants, ne portèrent plus que sur une seule chose : le duc d’Aumale, 21 ans, 600 cavaliers, des dizaines de milliers d’âmes capturées. Le trésor d’Abd el-Kader. Ses archives. Sa famille.

Crusenstolpe, ce soir-là, avait obtenu quelques détails supplémentaires d’un officier de passage. Il posa son verre sur le comptoir du café Valentin et dit simplement, dans le suédois qu’il réservait aux moments importants : « C’est terminé. Pas Abd el-Kader, lui, n’était pas présent. Mais c’est terminé pour la guerre telle qu’elle était. »

Ce que l’histoire retint, et ce qu’elle oublia

L’histoire officielle retint le duc d’Aumale, le geste héroïque, la charge de cavalerie, le tableau monumental de Horace Vernet, 21 mètres de toile commandée par Louis-Philippe pour le musée de Versailles, où la bataille devient épopée dynastique. Elle retint Yusuf, figure de légende, les Mille et Une Nuits en personne.

Le Général Durrieu, vers 1870. Collection personnelle de l’auteur.

Elle sembla un temps négliger Durrieu, capitaine épuisé, bougie soufflée, convoquant des caïds dans le désert pendant que le Prince s’apprêtait à signer sa gloire. Mais Durrieu était de ceux que l’Algérie ne lâcha pas. Progressivement, avec la méthodique patience des hommes qui savent où ils vont, il gravit les échelons : chef d’escadron aux spahis dès 1845, l’arme même que Yusuf avait créée et façonnée, puis lieutenant-colonel en 1849, colonel en 1851, et enfin général de brigade en 1854, onze ans après la lettre écrite à la bougie.

Ce rapprochement avec les spahis ne fut pas une coïncidence administrative. Il est probable que c’est précisément dans les semaines de cette campagne du printemps 1843, dans les chevauchées communes, les nuits de bivouac et les ghazias partagées, que Durrieu et Yusuf nouèrent ce qui deviendrait une amitié durable. Durrieu apprit de Yusuf ce que nul manuel de cavalerie n’enseignait : la lecture du terrain, la psychologie des tribus, la guerre à l’arabe. Et Yusuf reconnut en Durrieu l’étoffe d’un homme de l’Algérie, pas seulement un officier de passage.

La suite leur donna raison à tous deux. Général de division en 1859, Durrieu devint ensuite pendant neuf ans sous-gouverneur de l’Algérie, l’homme qui faisait tourner la machine pendant que les gouverneurs se succédaient. Et enfin, en juillet 1870, dans les heures chaotiques qui suivirent la déclaration de guerre à la Prusse, gouverneur général de l’Algérie, le titre le plus élevé de la colonie. L’homme qui écrivait à sa dernière bougie dans le vent du désert était devenu, vingt-sept ans plus tard, le maître de ce même territoire.

Yusuf, lui, ne vit pas cette consécration. Il était mort en mars 1866 à Cannes, grand-croix de la Légion d’honneur, dans un litn ce qui, pour un homme de sa trempe, avait quelque chose d’un peu ironique. Durrieu avait alors 54 ans et était sous-gouverneur depuis cinq ans. Il est raisonnable de penser qu’il était au nombre de ceux qui le pleurèrent sincèrement.

Quant aux Douairs, aux caïds, aux informateurs anonymes sans lesquels aucune colonne légère n’aurait jamais su où chercher la Smal, eux, l’histoire ne les retint pas. C’est le destin ordinaire de ceux qui rendent les victoires possibles.

La suite dans le prochain article : Josef obtient son brevet de Courtier Maritime (décembre 1844).

Jannewitz : Portrait d’un domaine pomeranien

Par Etienne Laude — Juillet 2026

Cet article fait suite à « À la recherche de Jamawitz« .

Reconstitution artistique de Jannewitz (Jamawitz) à la fin du XVIe siècle
Reconstitution artistique de Jannewitz (Jamawitz) à la fin du XVIe siècle, au temps où Johan Kuhlman et Hedvig von Focken en étaient les seigneurs. Au premier plan, le village s’organise autour de son étang central, avec ses fermes paysannes aux toits de chaume disposées le long des chemins rayonnants. À l’est, le manoir seigneurial, une maison rectangulaire en brique, sobre et fonctionnelle, entourée d’une palissade. À l’arrière-plan, le grand lac irrégulier du Lantower See (Jezioro Łętowskie) étend ses rives sinueuses bordées de roseaux et de forêts de pins et de bouleaux, tandis qu’à l’horizon sud-ouest se devine l’étendue sombre du Wusterwitzer Moor (aujourd’hui Janiewickie Bagno).
Reconstitution artistique d’après les sources historiques. Image générée par IA

Dans le premier article de cette série, nous avons retracé le chemin qui mène du mystérieux « Jamawitz » des sources suédoises au village de Jannewitz, aujourd’hui Janiewice, dans l’actuel Powiat Sławieński en Pologne. Nous savons désormais que Johan Kuhlman père en était le seigneur – le Herre – avant que la guerre de Trente Ans ne bouleverse tout. Mais à quoi ressemblait ce domaine ? Quelle était sa place dans le paysage poméranien ? C’est ce que ce second article propose d’explorer.

Carte générale du Duché de Poméranie (1794)
Un village au bout des marais

Jannewitz est situé à environ 12 kilomètres au sud de Schlawe (aujourd’hui Sławno), dans une zone de transition entre les terres agricoles de Hinterpommern et un monde plus sauvage : au sud-ouest du village s’étend le Wusterwitzer Moor, aujourd’hui réserve naturelle sous le nom de Janiewickie Bagno, une vaste étendue de tourbières et de zones humides qui a toujours constitué la frontière naturelle du domaine. Au nord, le lac Lantower See (Jezioro Łętowskie) complète cet environnement lacustre et marécageux caractéristique de la Poméranie profonde.

C’est dans ce cadre que s’est développé, depuis le Moyen Âge, le village de Jannewitz, un village à plan en étoile (wielodrożnicowy), organisé autour d’une place centrale, avec des chemins rayonnant dans plusieurs directions. La partie orientale du bourg était réservée aux bâtiments seigneuriaux : le manoir, les dépendances agricoles, et un parc planté en deux étapes au cours du XIXe siècle.

Des origines wendes et un nom qui parle

Le nom Janewic est d’origine slave (wende), et signifie littéralement « fils de Johannes », Jan étant la forme slave et bas-allemande du prénom Johannes. Le village porte donc le nom d’un fondateur ou d’un seigneur primitif dont l’identité exacte s’est perdue, mais dont le prénom, Jan, Johann, résonne comme un écho à travers les siècles jusqu’au Johan Kuhlman qui en sera le seigneur au XVIe siècle.

Les von Zitzewitz : premiers seigneurs documentés

Le premier propriétaire connu de Jannewitz est Martin von Zitzewitz, dont la possession est documentée entre 1442 et 1460. Les von Zitzewitz sont l’une des grandes familles de la noblesse terrienne poméranienne, dont les ramifications s’étendent sur l’ensemble du Kreis Schlawe et du Kreis Stolp. Jannewitz est pour eux un fief parmi d’autres. Au milieu du XVIe siècle, le domaine appartient à Jacob von Zitzwitz. Un document de l’époque en dresse le tableau précis :

25 exploitations paysannes, chacune d’environ 1 à 1,5 manse (soit 15 à 25 hectares), un petit tenancier, et un sacristain.

C’est un domaine modeste mais bien structuré, typique du Rittergut (domaine seigneurial noble) pomeranien de cette époque.

Les Kuhlman, seigneurs de Jannewitz

À une période encore difficile à préciser, probablement dans la seconde moitié du XVIe siècle, le domaine de Jannewitz passe des mains des von Zitzewitz à celles des Kuhlman. Johan Kuhlman y est attesté comme « Herre till Jamawitz » dans les sources généalogiques suédoises. C’est lui qui constitue le premier maillon documenté de la lignée à avoir possédé ce domaine. À cette époque, Jannewitz est un Rittergut, un domaine noble avec droit de justice et de chasse, ce qui place les Kuhlman dans la catégorie de la petite noblesse terrienne poméranienne (Landadel), ancrée dans ses terres, loin des grandes cours princières.

Vers la fin du XVIe siècle, Johan Kuhlman épouse Hedvig von Focken, dont la famille paternelle est d’origine patricienne lubeckoise, un mariage qui trahit des ambitions sociales et des réseaux qui dépassent largement le cadre provincial du Kreis Schlawe.

La guerre de Trente Ans : la fin d’une époque

En 1618, la guerre éclate. La Poméranie, carrefour stratégique entre l’Empire et les puissances nordiques, devient rapidement un théâtre de guerre. Les armées impériales, suédoises, danoises, et les bandes de mercenaires sillonnent la région pendant trois décennies. Jannewitz souffre gravement. Le village est pillé et en partie détruit. Les paysans fuient ou meurent. Les terres retournent à la friche.

Les Kuhlman, eux, sont déjà ailleurs, partis vers l’Ingrie, Lübeck, Gadebusch, et finalement la Suède. Jannewitz est abandonné. Son histoire se poursuivra sans eux.

Après les Kuhlman : les Podewils et les Hohenzollern

À la fin du XVIIe siècle, le domaine de Jannewitz est reconstitué après les destructions de la guerre. Adam von Podewils en devient le nouveau maître. Il y fonde en 1667 le hameau de Chomiec (Klarenwerder), nommé en l’honneur de sa femme Klara.

Au début du XIXe siècle, le fief passe à la famille von Blumenthal. Puis, en 1874, un propriétaire inattendu fait son apparition : le prince Hohenzollern-Sigmaringen, qui acquiert Jannewitz et les villages voisins, Lantow, Suckow et Gwiazdowo. Le domaine entre alors dans une phase d’expansion : en 1892, il couvre 2 073 hectares, avec élevage de moutons et de bovins, un moulin à eau, une briqueterie.

Gravure du manoir de Gross-Jannewitz (Sammlung Duncker, ~1860)
Le manoir, le parc, et la fin

Le manoir (dwór) en briques, construit dans la première moitié du XIXe siècle, est entouré d’un parc en deux parties : une section occidentale plus ancienne (milieu du XIXe siècle) et une section orientale plus récente (fin XIXe – début XXe siècle), les deux séparées par un chemin. En décembre 1931, le domaine, déficitaire, est vendu à la Société berlinoise de colonisation. Les ouvriers agricoles reçoivent chacun 7,5 hectares. Un commerçant, Paul Tresmer, reprend le manoir.

Le 5 mars 1945, l’Armée Rouge entre dans le village. La population allemande est expulsée. Le manoir abrite successivement une école agricole, une école primaire, puis une coopérative agricole. Il est aujourd’hui propriété privée.

Ce qui reste

De Jannewitz, il reste aujourd’hui un village polonais de 469 habitants, une allée de tilleuls dite Allée Bismarck, des plantations de marronniers le long des routes, une chapelle érigée après 1945 au croisement des chemins et, au sud-ouest, la tourbière silencieuse du Janiewickie Bagno, ancienne frontière naturelle du domaine des Kuhlman.

le Jezioro Łętowskie (l’ancien Lantower See), de nos jours.

La saga continue.

Notes :

¹ Jan Sroka, Słownik historyczny wsi powiatu sławieńskiego, Sławno, 2014. Disponible sur bibliotekacyfrowa.eu.

² Gravure de Gross-Jannewitz issue de la Sammlung Duncker (Alexander Duncker, Die ländlichen Wohnsitze, Schlösser und Residenzen der ritterschaftlichen Grundbesitzer in der preußischen Monarchie, Berlin, 1857–1883).

³ Meyers Konversations-Lexikon, entrée Jannewitz : meyersgaz.org.

Correspondance Lidén-Kuhlman : Le récit d’une amitié (1773-1787)

Bienvenue dans ce voyage à travers une époque. Entre 1773 et 1787, Johan Henrik Lidén a entretenu avec son ami intime, Johan Kuhlman, une correspondance riche de 120 lettres. Comme nous l’avons évoqué dans la présentation de l’ouvrage Förtroendes brev från Johan Henrik Lidén (1768-1787), ces écrits constituent le cœur battant de ce projet éditorial. Les lettres originales sont conservées aux Archives de la bibliothèque de Linköping.

Portrait de Lidén (1741-1793) par le peintre Magnus Hallman.

Plus qu’une simple collection de documents historiques, ces lettres sont le témoignage vivant d’une amitié rare qui a défié le temps. En publiant cette série, nous souhaitons vous offrir une immersion complète dans l’intimité de ces deux hommes. Chaque article sera l’occasion de transcrire, traduire et analyser une pièce de ce puzzle épistolaire, nous permettant de découvrir le quotidien, les joies, les peines et les réflexions intellectuelles de la Suède du XVIIIe siècle.

Qui était Johan Henrik Lidén (1741-1793) ?

Pour mieux comprendre la profondeur de ces échanges, il est essentiel de se pencher sur la figure centrale de cette correspondance : Johan Henrik Lidén.

Johan Kuhlman (1738-1806) par le peintre Pehr Horberg.

Historien, professeur et bibliophile érudit, Lidén est une figure marquante de la vie intellectuelle suédoise de son temps. Après avoir étudié à l’Université de Lund, il a consacré une grande partie de sa vie à l’étude de l’histoire littéraire et à la constitution d’une bibliothèque privée considérable. Voyageur infatigable, il a parcouru l’Europe, rencontrant des intellectuels et collectant des ouvrages précieux, ce qui lui a conféré une culture et un réseau exceptionnels.

Cependant, derrière le savant public se cachait un homme sensible, souvent tourmenté par une santé fragile, notamment sa goutte chronique, et par les aléas de la vie. C’est précisément dans ses lettres à Johan Kuhlman, son confident le plus fidèle, que Lidén tombe le masque. Il y dévoile une vulnérabilité touchante et une humanité profonde qui contrastent avec son image d’érudit rigoureux. Ces lettres ne sont pas seulement le journal d’un homme de savoir, mais le miroir d’une âme en quête de chaleur humaine et de soutien dans un siècle en pleine mutation.

Accéder à l’intégralité de la correspondance

Nous publions progressivement la transcription et la traduction annotée de l’ensemble des 120 lettres de Lidén à Kuhlman.

Consulter toutes les lettres publiées

Ce projet s’inscrit dans la continuité de nos recherches sur le fonds Lidén. Pour en savoir plus sur l’origine de cette collection, vous pouvez consulter notre présentation détaillée : Förtroendes brev från Johan Henrik Lidén (1768-1787).

L’école du patriarche

Norrköping, vers 1730 à 1765.

Le marchand Heinrich Kuhlman (1693-1765) avec ses fils Henrik (1731-1771) et Johan (1738-1806) dans son magasin de commerce en gros à Norrköping, vers 1850. Image générée par IA.

À Gadebusch, petite ville du Mecklembourg, le Burgermeister Heinrich Kuhlman (1639–1720) dirigea pendant au moins deux décennies avec autorité et constance. Avant de s’établir dans cette fonction, il avait connu une autre vie : une carrière militaire, puis un passage par Lübeck, la grande ville hanséatique, qui lui donna le goût du commerce et des réseaux marchands. Son propre père, Johan Kuhlman, avait été lieutenant-colonel, mort à Narva en 1649, lors de la guerre de trente ans qui ravagea alors tout le nord de l’Europe. Du soldat au magistrat-marchand : la famille sut se réinventer à chaque génération. C’est à Gadebusch que naquirent les deux fils du Burgermeister, Joachim Adolf en 1687, et Heinrich en 1693. Deux frères qui traversèrent à leur tour la Baltique pour refaire leur vie en Suède.

Joachim Adolf partit le premier. Il arriva à Norrköping en 1719 et y prêta serment de Borgare. Sept ans plus tard, en 1726, son cadet Heinrich le rejoignit et fit de même. Les voilà tous deux installés dans cette ville en reconstruction et qui allait devenir l’une des premières places industrielles et commerciales de Suède. Norrköping devint leur nouveau Gadebusch, le point fixe de la famille Kuhlman.

En 1730, Heinrich épousa Christina Brauner, née en 1714. Ils eurent cinq fils mais trois moururent en bas âge. Seuls Henrik, né en 1731, et Johan, né en 1738, survécurent. Christina mourut le 24 mai 1739, à vingt-cinq ans, probablement des suites de son dernier accouchement. Elle fut enterrée à l’église allemande de Norrköping, St. Hedvig. Johan avait un an. Henrik en avait huit. Heinrich se retrouva seul avec deux jeunes enfants et en 1740, il se remaria avec Charlotte Lindhult, qui mourut à son tour en septembre 1744, sans descendance. En 1748, il épousa pour la troisième fois Kristina Sofia Mårtensson (1723–1760), avec qui il eut plusieurs enfants. Ce troisième mariage fera l’objet d’un autre article.

C’est dans une maison marquée par le deuil que grandirent Henrik et Johan. Leur père ne s’appesantit pas. Il travailla, et forma ses deux fils au commerce.

Heinrich apparut peu dans les journaux. Il tint sa boutique, importa de la laine et du lin depuis le Mecklembourg et les vendit à Norrköping. En novembre 1758, une annonce dans le Norrköpings Weckotidningar le cita parmi quelques marchands locaux proposant des marchandises germaniques. Trente-deux ans après son arrivée en Suède, il importait toujours les mêmes produits, sur les mêmes routes. C’était la marque des négociants formés à l’école hanséatique : la continuité des réseaux primait sur tout.

Norrköpings Weckotidningar, 4 novembre 1758 « Marchandises étrangères récemment arrivées : verre de fenêtre, laine, lin et pois du Mecklembourg chez Petter Neef. Laine chez Gartz, Kuhlman, Murschwig et Hans Lundgreen. »
Posttidningar, 12 avril 1756. « …à Norrköping chez le marchand Hinrich Kuhlman, le jeune… »

Pendant ce temps, ses deux fils prirent leur essor, chacun à sa manière, chacun vers son horizon. En 1756, le Posttidningar de Stockholm publia une annonce : les souscripteurs au livre de l’historien Henric Jacob Sivers sur la ville de Västervik pouvaient retirer leur exemplaire à Norrköping chez le marchand Hinrich Kuhlman, le jeune. Henrik avait vingt-cinq ans et il était déjà assez connu pour figurer dans un réseau national de distribution culturelle, aux côtés d’un professeur d’Uppsala et d’un recteur de Linköping. Les Sivers n’étaient pas des inconnus pour les Kuhlman car on retrouve Anna, sœur de Henric Jacob, comme marraine de Johan Henrich, fils de Joachim Adolf en 1722…


Henrik voyagea ensuite vers le nord de l’Europe, les routes que son père lui avait tracées. En mai 1759, il partit pour Lübeck avec un certain Gedderholm. En septembre, il rentra depuis Hamburg. En 1760, il arriva à Stockholm depuis Göteborg, le port tourné vers l’Angleterre et la mer du Nord. Lübeck, Hamburg, Göteborg, le grand arc hanséatique, familier depuis Gadebusch. Henrik en fut le gardien fidèle, le prolongement naturel de ce qu’Heinrich avait semé.

Norrköpings Weko-Tidningar, 19 mai 1759 « Hinrich Kuhlman Junior et Gedderholm, à Lübeck. »

Son frère Johan chercha d’autres horizons. Là où Henrik consolidait les routes du Nord, Johan se tourna vers le Sud et l’Ouest, à la recherche de produits plus rares et plus lointains. À vingt ans, en 1758, il lança avec un associé la manufacture de cartes à jouer Embrings & Kuhlmans, dont les productions étaient distribuées jusqu’à Nyköping.

Norrköpings Weckotidningar, 9 décembre 1758 « Cartes à jouer de qualité fine et grossière, de la fabrication d’Embrings & Kuhlmans, disponibles chez le marchand Conrad Hinr. Brasch à Nyköping. »

En février 1759, on le retrouva à Dalarö, arrivant de Stralsund avec du seigle et du malt, un dernier regard vers la Poméranie des origines. Puis il s’émancipa vraiment. En décembre 1761, les registres d’Helsingör signalèrent Johan quittant Stockholm pour Cork, en Irlande. Quatre mois plus tard, il repassait par Helsingör venant de Bordeaux. En juillet 1762, il repartit vers Reval, l’ancien comptoir hanséatique de la Baltique orientale. En avril 1764, on le retrouva à Helsingör avec son frère Henrik, tous deux revenant de Setúbal au Portugal, le grand port Portugais, plaque tournante du commerce du sel.

Inrikes Tidningar, 26 avril 1764 « H. Kuhlman Junior […] et J. Kuhlman, de St. Ubes [Setúbal]. »

Cork, Bordeaux: Johan alla chercher des nouveaux débouchés là où Henrik n’allait pas. La seule annonce les présentant ensemble fut ce retour de Saint-Yves (Sétubal au Portugal). Les deux frères se complétaient, couvrant ensemble presque toute la géographie du commerce européen du XVIIIe siècle.

En décembre 1764, Henrik épousa Catharina Beata Cederberg à Norrköping. Le mariage fut annoncé d’abord dans le journal local, puis cinq jours plus tard dans la presse nationale, signe que la famille avait désormais une réputation qui dépassait la ville.

Inrikes Tidningar, 20 décembre 1764 « Le marchand de Norrköping Henric Kuhlman junior et la demoiselle Catharina Beata Cederberg, mariés à Norrköping. »

Un mois après la noce, Henrik proposa du fromage hollandais dans sa boutique. De cette union naquit en 1767 Johan Peter Kuhlman, de qui descendit toute la lignée jusqu’en Algérie, un siècle plus tard. Heinrich, lui, ne bougea pas. Il tint Norrköping pendant que ses fils couraient l’Europe. Il mourut le 21 septembre 1765. Le Norrköpings Weckotidningar le nota sobrement : Handelsman Hinrich Kuhlman, 72 år gammal, död af stickfluß – le marchand Hinrich Kuhlman, 72 ans, mort d’apoplexie. Il fut enterré à St. Hedvig, l’église allemande, là où Christina Brauner avait été mise en terre vingt-six ans plus tôt.

Norrköpings Weckotidningar, 21 septembre 1765 « Le marchand Hinrich Kuhlman, 72 ans, décédé d’apoplexie. »

Il avait perdu deux femmes, enterré trois fils en bas âge, et formé les deux autres à un métier qu’il leur avait transmis route par route, réseau par réseau. La devise que la famille porterait après lui « connaissance et persévérance » était déjà toute entière dans sa vie silencieuse. L’école du patriarche avait fait son œuvre.

Sources : Norrköpings Weckotidningar, Posttidningar, Inrikes Tidningar, Stockholms Weckoblad, 1756–1765. Registres paroissiaux de St. Hedvig, Norrköping. Acte de décès de Christina Brauner, 1739. Hjalmar Lundgren, « Kuhlmans, Pasteller från den Borgerliga Empiren », Stockholm, 1917.

Une nuit au Grand-Vatel

10. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 22 juin 1846

La nouvelle avait couru dans les cafés de la rue de la Marine quelques jours avant l’événement. Ole Bull était à Alger. Le violoniste norvégien, que les gazettes comparaient à Paganini, que Robert Schumann avait placé parmi les plus grands de tous, que les foules de Londres, de Paris, de La Havane et de New York avaient portée en triomphe, avait jugé l’Afrique digne d’ajouter un fleuron à sa couronne d’artiste. Il donnait un concert vendredi soir à la Bonbonnière, rue de l’État-Major.

Josef Kuhlman, qui lisait l’Akhbar chaque matin au Café de la Bourse, leva les yeux de son journal. Ole Bull était né à Bergen, en Norvège, en 1809 (1). Un an après lui. À deux cents lieues de Stockholm. Suffisamment proche pour être, en ce coin d’Afrique, presque un compatriote.

Le banquet
Ole Bornemann Bull (1809-1880). Collection personnelle de l’auteur.

Ce n’est pas au concert que Josef rencontra Ole Bull, mais au banquet qui précéda. Il y fut invité par Crusenstolpe qui représentait ce soir-là le consulat de Suède et Norvège en qualité de vice-consul (2).

Le Grand-Vatel se trouvait dans un faubourg verdoyant hors les murs de la ville, là où l’espace permettait ces jardins d’agrément que la ville dense ne pouvait offrir. Lorsque Josef y arriva ce soir du 21 juin, le jardin était illuminé par plus de mille bougies entourées de papier de couleur. Les unes jetées çà et là sur des tertres de gazon, les autres suspendues à des branches d’arbres et balancées légèrement par une douce brise. Sous un immense figuier dont les rameaux épais formaient un salon naturel, une table magnifiquement servie attendait les convives. Des guirlandes de roses dessinant une couronne supportaient des globes de lumière.

« Presqu’autant de nations que de convives », notera l’Akhbar deux jours plus tard. Josef avait pu le constater de ses yeux.

La table

Au siège du président : le colonel Marengo (3). Josef l’avait vu pour la première fois dans la nuit du 26 juin 1844, dirigeant les opérations au milieu de la confusion de l’incendie de la Djenina. Il l’avait revu au Jardin public qu’il avait créé avec ses condamnés militaires. Ce soir, Marengo présidait un banquet en costume civil, avec la même autorité naturelle qu’il mettait à tout. À sa droite : le consul de Prusse. À sa gauche : Crusenstolpe, impeccable dans sa redingote noire. En face de Marengo : Ole Bull lui-même, grand, les cheveux clairs, les yeux bleus d’un homme du Nord, placé entre MM. Amat et Ferdinand Van-Hendell.

Josef chercha machinalement le visage de Schultze parmi les convives. Il n’y était pas. Le consul était souffrant, confiné chez lui depuis plusieurs semaines. Crusenstolpe n’avait rien dit, mais Josef avait vu dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de l’inquiétude. Puis il aperçut Kenney, son épouse (4). Elle était assise plus loin sur la table, droite et attentive dans sa robe sombre, représentant son mari qui n’avait pu venir. Josef la connaissait depuis 1841, depuis ses premières visites à la CaloRama qu’elle-même avait baptisée de ce nom poétique, « la Belle Vue », en hommage au panorama sur la baie. Elle qui avait tenu salon à la CaloRama et rue de la Licorne, animant depuis quinze ans la vie culturelle de la colonie diplomatique. La voir ici sans Schultze était, pour qui la connaissait, un signe qui ne trompait pas.

Les toasts

Aux premiers flots de champagne, la conversation s’anima. Marengo se leva le premier, son verre à la main, et proposa un toast au célèbre violoniste « qui, le premier, avait jugé l’Afrique digne d’ajouter un fleuron à sa couronne d’artiste. » Les acclamations furent unanimes. Ole Bull répondit avec chaleur, il remercia le colonel, rappela l’origine glorieuse de son nom, et prononça quelques mots pleins de bienveillance pour la colonie et pour l’armée. Puis ce fut M. Descous qui se leva. Son toast à la Suède et à la Norvège était une ode à Gustave Vasa et Charles XII pour la gloire, à Linné et Berzelius pour les sciences, à Bellman et Tegnér pour les lettres et Byström l’émule de Canova pour les arts. « Peut-être notre fête manque-t-elle de ces choses qui font la splendeur des pays que vous avez parcourus », disait-il, « mais du sein de notre simplicité festivale s’élève une pensée sérieuse. Parcourez des yeux les rangs de ce banquet : voyez ! presqu’autant de nations que de convives ! »

Crusenstolpe, à la gauche de Marengo, leva son verre sans un mot. Josef fit de même. De l’autre côté de la table, il vit Kenney porter son verre à ses lèvres, pour son mari, absent.

Minuit – la n’bitsa

À la fin du repas, quelque chose d’inattendu se produisit. Des musiciens arabes, des mauresques, et le fameux comique Ben-Danda vinrent offrir à Ole Bull le spectacle d’une n’bitsa (5), cette forme de spectacle populaire algérois mêlant chant, danse, musique et improvisation comique que l’on voyait dans les cafés maures et les fêtes de mariage. Ole Bull regarda, immobile, sans mot dire. Puis il applaudit longuement. Il avait, disait-on, ce don particulier des grands musiciens : celui d’entendre la musique là où les autres n’entendaient que du bruit. À minuit, les convives quittèrent ensemble le Grand-Vatel, emportant, comme l’écrirait l’Akhbar, « les plus délicieuses émotions d’une soirée de famille, qui n’a pas cessé un instant d’être animée par une gaîté franche et de spirituelles saillies. »

Le lendemain – la Bonbonnière

Le vendredi 22 juin, Ole Bull donna son concert à la Bonbonnière (6), la salle de la rue de l’État-Major que les Algérois aimaient pour ses places intimes et son atmosphère de salon bourgeois. Josef y était. Ole Bull joua son Concerto en la, le Carnaval de Venise, La Prière d’une mère, la Polacca Guerriera. M. Amat chanta entre les pièces.

Josef Kuhlman n’était pas musicien lui-même. Mais il connaissait la nostalgie du Nord, cette chose particulière qui vous saisit quand vous avez passé cinq ans au soleil de l’Afrique et que vous entendez quelqu’un jouer comme s’il parlait de là-bas. Après le concert, il resta assis quelques minutes dans la salle qui se vidait, les yeux sur le rideau tiré. Il pensa à Schultze, souffrant chez lui. À Kenney qui avait tenu sa place avec cette discrétion digne qui la caractérisait. À Crusenstolpe qui avait porté seul le poids officiel de la soirée. Et à Bergen, dont il n’avait jamais vu les fjords mais dont il connaissait désormais le son.

Notes

(1) Ole Bornemann Bull (Bergen, 5 février 1809 — Lysøen, 17 août 1880) : violoniste virtuose et compositeur norvégien, l’une des figures les plus emblématiques du romantisme national scandinave. Après des tournées triomphales en Europe, aux États-Unis et dans les Caraïbes, il fit escale à Alger en juin 1846. En 1850, il fonda le premier Théâtre national norvégien de Bergen et, en 1858, convainquit les parents du jeune Edvard Grieg de l’envoyer au Conservatoire de Leipzig.

(2) Le registre officiel des consulats suédois (Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914) confirme que Johan Fredrik Schultze fut consul de 1829 jusqu’à sa mort en 1847, et que Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe assura la fonction à partir de 1847. En juin 1846, Schultze était officiellement en poste mais sa santé déclinante l’empêchait d’exercer ses fonctions publiques.

(3) Le colonel Gaspard Joseph Marie Cappone, dit Marengo (Casale, 1787 — Alger, 1862). Commandant des corps hors ligne à Alger depuis 1840. Créateur du Jardin public d’Alger, il était l’une des figures les plus actives de la vie civique et culturelle algéroise. Josef l’avait aperçu pour la première fois lors de l’incendie de la Djenina du 26 juin 1844. (Voir la note biographique sur le colonel Marengo.)

(4) Kenney Bowen-Schultze (vers 1810 — Alger, 1er avril 1861) : épouse du consul Schultze, fille du Dr Bowen, médecin attaché au consulat britannique d’Alger. Peintre orientaliste reconnue de son vivant, ses vues d’Alger à la plume, à l’encre brune et au lavis constituent aujourd’hui des témoignages visuels irremplaçables de l’architecture algéroise des années 1830-1840. C’est elle qui avait baptisé la villa consulaire du nom poétique de « CaloRama » — du grec, « la Belle Vue » — en hommage au panorama exceptionnel qu’offrait la propriété sur la baie d’Alger. Elle animait un salon réputé, d’abord à la CaloRama puis au consulat de la rue de la Licorne, où se retrouvait l’élite cosmopolite algéroise. Elle décéda le 1er avril 1861 et repose au cimetière de Saint-Eugène, sous l’épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le Ier avril 1861 âgée de 51 ans. » (Voir l’article « Madame Schultze » sur kuhlmansaga.com.)

(5) La n’bitsa (ou nbitsa) est une forme de spectacle musical et dramatique populaire d’Algérie du Nord, mêlant chant, danse, musique instrumentale et improvisation comique. Ben-Danda, décrit comme « le fameux comique » dans les colonnes de l’Akhbar, était une figure reconnue de ce genre dans l’Alger de l’époque. (Voir l’article connexe « Les lieux du banquet d’Ole Bull — Alger 1846 ».)

(6) Le Théâtre de la ville, rue de l’État-Major, surnommé « la Bonbonnière » par les Algérois. Loges : 4 fr., balcons : 3 fr., galeries : 2 fr., parterre : 1 fr. En 1846, le dossier d’un nouveau grand théâtre était en cours de discussion — il ne serait construit, place Bresson, qu’en 1853.

Source : L’Akhbar, Alger, 23 juin 1846 ; Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914 ; kuhlmansaga.com.