Augusta Wilhelmina Maklin (1811-1853)

La première épouse du Consul et mère de Sigurd.

Une ascendance aristocratique franco-nordique

Augusta Wilhelmina Maklin naît le 31 janvier 1811 à Stockholm. Elle est la quatrième et dernière fille de Gustaf Maklin et de Louise Marie Johanna Vegult (1782–1855), elle-même fille du Marquis Louis Frédéric de Vigeuil et de Charlotte Rebecka Hummelbaeck. Par sa grand-mère maternelle, Augusta est la petite-fille du Maître d’Écurie du Roi Louis XVI, une ascendance aristocratique française qui contraste singulièrement avec la vie discrète et solitaire qu’elle mènera. Augusta grandit dans une fratrie de quatre sœurs : Charlotta Kristina (1804–1887), Lovisa Amalia (1806–1893) et Sofia Magdalena (1808–1896).

Un mariage de circonstance

Le 9 janvier 1835, Augusta épouse Joseph Kuhlman (1809–1876) à Stockholm. Joseph y occupe alors la fonction de Secrétaire de la Chambre Royale de Commerce. Le contexte de cette union est révélateur : six jours seulement avant le mariage, le père de Joseph, Johan Peter Kuhlman, ouvre une école pour jeunes filles à Stockholm, école qui sera placée sous la direction de Louise Johanna de Vegult, la propre mère d’Augusta. Le fait que leur fils Sigurd naisse sept mois après le mariage laisse penser que cette union fut contractée pour « réparer un égarement », la création de l’école par Johan Peter faisant figure de compensation.

Joseph et Augusta ne vivront d’ailleurs probablement très peu de temps ensemble. Leur mariage ne sera marqué que par ce seul enfant.

Sigurd, leur fils unique

Sigurd Kuhlman naît en 1835 à Stockholm. Fils unique d’Augusta et Joseph, il partira rejoindre son père à Alger dès 1849, comme l’atteste son dossier de naturalisation de 1876, qui précise qu’il était en Algérie depuis cette date. Il deviendra pendant trente ans courtier maritime à Oran, loin de sa mère qui mourra seule, sans lui à ses côtés.

Une vie d’itinérances

La vie d’Augusta après son mariage est celle d’une femme seule, en mouvement constant. En 1838, elle quitte Stockholm pour la Finlande, rejoignant sa mère et sa sœur Charlotta Kristina. Un document de la paroisse Hedvig Eleonora de Stockholm, daté du 15 novembre 1838, confirme ce départ. Elle travaille alors de 1838 à 1839 à l’usine Fiskars, à Fiskari, dans la municipalité de Raseborg, sur la côte sud-ouest de la Finlande, une manufacture fondée en 1649, réputée pour ses outils et ses forges.

« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Maklin, qui se déplace maintenant vers la Finlande, est née à Stockholm le 31 janvier 1811 et est pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière [des sacrements], d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman.
Stockholm, le 6 novembre 1838. Pehr Lindström, Pasteur à Hedvig Eleonora. »
« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Macklin, qui est arrivée de Stockholm en 1838 et qui se déplace maintenant vers Helsingfors (Helsinki), est, selon l’attestation apportée avec elle, née à Stockholm le 31 janvier 1811, pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière des sacrements et d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman.
Porjo, le 17 avril 1839. Pour le Pasteur, Stadius, Pasteur adjoint »

En avril 1839, un certificat de déplacement de la paroisse de Porjo (Porvoo) atteste qu’elle s’apprête à partir pour Helsinki. Ce document souligne également ses bonnes connaissances de la foi chrétienne et rappelle sa qualité d’épouse du secrétaire consulaire Joseph Kuhlman. Elle s’installe ensuite à Porvoo (en suédois Borgå), ville historique de la côte sud de la Finlande, où elle vit de 1840 jusqu’au 6 août 1844, avant de retourner en Suède, dans la région de Stockholm, sur l’île de Munsö, au lieu-dit Lilla Norrby, sur le lac Mälaren. Sa sœur restera à l’adresse finlandaise jusqu’au 17 septembre 1847.

Les archives de la paroisse de Stockholm (Klara kyrkoarkiv) la mentionnent dans la capitale en 1843, 1845 et 1846, avec son fils Sigurd.

La séparation définitive (1849)

En novembre 1849, Augusta s’installe seule dans la paroisse de Västra Eneby, près de Kisa. Les registres paroissiaux ne mentionnent pas Sigurd à ses côtés. Croisé avec son dossier de naturalisation de 1876 attestant qu’il était en Algérie depuis 1849, cela permet de déduire que c’est à cette époque que le jeune homme, alors âgé de 14 ans, part rejoindre son père Joseph à Alger pour y apprendre le métier. La famille est désormais dispersée : Joseph en Algérie, Sigurd parti le rejoindre, Augusta seule en Suède.

Kisa, de nos jours.
Une femme d’initiative

Le 29 novembre 1851, Augusta publie une annonce dans le journal Westerwiks Weckoblad, journal de Västervik, comté de Kalmar :

« La soussignée a l’intention d’établir une pension pour jeunes femmes ; quiconque intéressé est prié de me contacter pour de plus amples informations. Augusta Kuhlman, née Mac-Lean. »

Ce projet témoigne d’une femme d’initiative, déterminée à construire son autonomie, seule, loin d’un mari absent installé à l’étranger.

La mort, seule à Kisa

Augusta Wilhelmina Maklin décède le 28 octobre 1853 à Kisa, emportée par la tuberculose (lungsot). Elle avait 42 ans. Les obsèques ont lieu le 6 novembre 1853.

« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Nac Lean le  31 janvier 1811, est décédée à kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère de 78 ans ».

Le registre civil des décès de Kisa est éloquent : Augusta ne vivait pas avec son mari, qui résidait à l’étranger. Elle n’avait pas d’enfant auprès d’elle, Sigurd étant en Algérie depuis 1849. Sa mère, quant à elle, vivait chez sa fille Sofia Magdalena à Leksand, dans le comté de Dalarna, à 200 km au nord-ouest de Stockholm. L’avis de décès publié dans le Post- och Inrikes Tidningar est sobre :

« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Mac Lean le 31 janvier 1811, est décédée à Kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère. »

Significativement, son mari n’est pas mentionné parmi les personnes en deuil. Augusta meurt véritablement seule, sans Joseph, sans Sigurd, sans sa mère. Elle est pleurée de loin, par un fils parti en Algérie et une mère qui lui survivra deux ans, mourant à son tour le 21 décembre 1855 à Leksand, chez sa fille Sofia Magdalena.

Une vie en pointillés

Augusta Wilhelmina Maklin laisse l’image d’une femme issue d’une lignée aristocratique franco-nordique, petite-fille d’un officier de la cour de Louis XVI, qui traversa sa vie dans une solitude discrète : un mariage sans partage, un fils parti loin, des déménagements répétés de Stockholm à la Finlande, de Munsö à Västervik, jusqu’à sa mort dans la campagne suédoise de Kisa. Par son fils Sigurd, elle est l’ancêtre directe de la branche Kuhlman qui s’enracinera durablement en Algérie.

Dans un prochain article, j’expliquerai comment, avec force de déduction, j’ai pu retrouver et identifier ce qui est peut-être la seule représentation photographique d’Augusta…

Sources : Archives paroissiales de Stockholm, Porvoo, Västra Eneby et Kisa ; registres d’état civil suédois et finlandais ; dossier de naturalisation de Sigurd Kuhlman (1876) ; Post- och Inrikes Tidningar (1853) ; Westerwiks Weckoblad (1851).

Alger, Les années fondatrices (1841-1849)

2. Le consulat de Suède et Norvège, printemps 1841
Alger, sur le chemin de la vallée des Consuls sur les hauteurs d’El Biar. Collection personnelle de l’auteur.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consista à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Il loua une petite calèche et se fit conduire sur les hauteurs d’Alger, en direction de la vallée des Consuls, où la plupart des représentants diplomatiques avaient établi leur résidence. Le chemin longeait de magnifiques villas aux jardins ombragés, dont les grands portails ouverts laissaient deviner, derrière les frondaisons, des façades d’une élégance inattendue sous ce ciel africain. Le consul se trouvait dans son jardin lorsque Josef franchit le seuil de la propriété. Dans cette ville encore inconnue, le consul représentait à la fois un appui officiel, un guide et, peut-être, une porte d’entrée vers la communauté scandinave d’Alger.

Entrée de la Calomera, plus tard renommée « La villa des Oliviers ».

Johan Fredrik Schultze (1), consul de Suède et Norvège à Alger depuis 1829, le reçut avec bienveillance dans sa villa mauresque sur les hauteurs d’Alger. Il connaissait Alger mieux que quiconque : arrivé dans la ville dès 1810, initialement en tant que « maître de poudre » (2) au service du Dey, le souverain ottoman de la régence, il avait ensuite occupé le poste de secrétaire consulaire à partir de 1816 avant d’être nommé consul en 1829. Il avait vu la ville se transformer radicalement, notamment depuis la conquête française de 1830. Ses trente et une années de présence à Alger lui donnaient une connaissance intime de tous les rouages du commerce local et des pièges qui guettaient les nouveaux venus.

Un villa sur le chemin de la vallée des consuls sur les hauteurs d’Alger. Photographie datant de 1860 environ. A l’époque de la photographie, c’était un ancien palais dénommé  » Djenan Bey Rouhou » transformé plus tard en couvent, le couvent des Clarisses. Collection personnelle de l’auteur.

Monsieur Kuhlman, vous maîtrisez parfaitement le français, j’imagine ? C’est absolument indispensable ici. » Josef acquiesça : « Dans la famille, on parle français depuis au moins cent ans et mon père tenait à ce que nous le maîtrisions parfaitement. » « Excellent, répondit Schultze. Vous aurez là un avantage considérable. Cela vous permettra de traiter directement avec l’administration française, les négociants et les officiers de l’Amirauté (3). Mais ne négligez pas pour autant l’arabe. Si vous voulez vraiment réussir ici, vous devez aussi l’apprendre pour traiter avec les commerçants locaux, les porteurs, tous ceux qui contrôlent une partie importante du commerce traditionnel. » Le consul lui prodigua des conseils pratiques, fruits de plus de trois décennies d’expérience algéroise : les quartiers à privilégier pour le jour où il s’établirait à son compte, les formalités à accomplir auprès de l’administration française, les contacts à cultiver. Il lui parla aussi de la situation militaire, d’Abd el-Kader (4) et de l’instabilité persistante dans l’arrière-pays car, hormis Alger et quelques villes côtières, la situation était encore loin d’être totalement pacifiée.

Cruseltorpe
Daguerréotype représentant Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801-1882). Futur Consul de Suède et Norvège à Alger. Vers 1845.

« J’ai vécu ici toute la période ottomane jusqu’en 1830, puis toute la conquête française, raconta Schultze. Pour un homme d’affaires, il faut comprendre ces deux strates (5) : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux commerciaux traditionnels qui fonctionnent encore selon leurs propres codes. » Schultze lui présenta alors Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (6), son secrétaire consulaire, en poste depuis 1832. Plus jeune que Schultze, Crusenstolpe n’avait connu qu’Alger sous domination française. C’était lui qui gérait au quotidien les formalités consulaires et connaissait tous les capitaines scandinaves faisant escale à Alger. Il tenait également à jour les registres des ressortissants suédois et norvégiens établis en Algérie.

« Monsieur Crusenstolpe vous sera d’une aide précieuse, expliqua le consul Schultze. N’hésitez pas à le consulter pour toute question pratique. Et c’est l’un des meilleurs arabophones d’Alger ! » Crusenstolpe, homme méticuleux et efficace, expliqua à Josef les procédures d’enregistrement, lui fournit des lettres d’introduction pour certains contacts commerciaux, et lui promit de le prévenir chaque fois qu’un navire suédois ou norvégien serait signalé en approche.

« La sécurité des routes terrestres reste aléatoire, reprit le consul Schultze. Cela signifie que presque tout le commerce se fait par voie maritime. Pour un courtier maritime, c’est une opportunité. Le cabotage(7) entre Alger et les autres ports français — Oran, Bône, Philippeville — représente une activité considérable. Et bien sûr, les liaisons avec Marseille et les ports méditerranéens. » Le consul mentionna enfin l’existence d’autres courtiers récemment établis : Gentilli, un Italien, et Lambert de Maupas, un Français, arrivés à peu près au même moment. Le milieu des courtiers restait restreint, mais le commerce était suffisamment vaste pour tous ceux qui travaillaient sérieusement.

Le consul Schultze, Josef Kuhlman et le secrétaire du consulat Crusenstolpe.

La suite dans un prochain numéro…

(1) Johan Fredrik Schultze né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé 13 février 1847 à Alger, était un diplomate suédois qui a joué un rôle clé en tant que consul de Suède à Alger pendant une période de transformations majeures en Afrique du Nord. Schultze arrive à Alger en 1810, initialement en tant que “maître de poudre” (master of powder) au service du Dey d’Alger, le souverain ottoman de la régence. Ce poste impliquait probablement une expertise technique liée à la fabrication ou à la gestion de la poudre à canon, essentielle pour la défense et le commerce maritime de la régence. Par la suite, il est nommé consul de Suède, un rôle qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1847. J’évoquerai dans un prochain article le Consul Schultze.

(2) source : « Le Cimetière de Saint-Eugène et quelques-unes de ses anciennes tombes » par Thierry Fayolle et publié dans « Les Feuillets d’El-Djezaïr » en 1942. Cette source constitue la seule trace de la date de naissance du Consul Schultze retrouvée jusqu’à présent.

(3) Amirauté : Administration maritime chargée de la gestion des ports, de la marine et de la navigation.

(4) Abd el-Kader : Chef religieux et militaire algérien qui mena la résistance contre la conquête française de l’Algérie de 1832 à 1847.

(5) Strates : Ici, couches ou niveaux d’organisation sociale et administrative qui se superposent.

(6) Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe , né le 25 août 1801 et mort le 23 juillet 1882 à Stockholm , était un fonctionnaire , auteur et orientaliste suédois. Crusenstolpe devint enseigne en 1818 et lieutenant en 1824 au sein du Second Régiment de la Garde . En 1825, il démissionna et rejoignit la Grèce pour la guerre d’indépendance , où il combattit l’Empire ottoman sous les ordres du général Fabvier . Il occupa ensuite des postes aux consulats généraux de Suède à Tripoli, au Brésil et au Maroc, et fut nommé consul général au Maroc en 1842. En 1847, il devint consul par intérim, puis consul général à Alger en 1858. En 1860, il fut nommé chargé d’affaires et consul général à Lisbonne , puis ministre résident dans cette même ville en 1866. Crusenstolpe réalisa la première traduction intégrale du Coran en suédois , publiée en 1843 par les éditions P.A. Norstedt & Söner à Stockholm. Il mourut lors d’un court séjour à Stockholm et repose au cimetière de Norra, près de Stockholm.

(7) Cabotage : Navigation marchande le long des côtes, de port en port, sans s’éloigner des terres.

Note complémentaire : Certains textes et non des moindres tels que la biographie du Consul Crusenstolpe écrite par Arvid Ugla et inscrite dans le registre du Riksarkivet, les archives Suédoises semblent en contradiction avec l’historique des Consulats Suédois des origines à 1914 (Kommerskollegium och Riksens Ständers Manufakturkontor samt Konsulsstaten de Almquist et publié à Stockholm en 1914). Dans cet historique des consulats suédois, Crusentolpe n’apparait pas en tant que secrétaire du consul à Tanger mais bien à Alger. Ce document étant un document officiel et non un texte écrit plus tard, j’ai fait le choix de cette hypothèse. Il est fort probable que l’affectation officielle de Crusenstolpe ait été Alger mais qu’il soit régulièrement intervenu en soutien du consulat de Tanger et particulièrement pendant les négociations du Traité de Larache début 1845 (voir par ailleurs).

Consuls de Suède et Norvège à Alger de 1729 à 1914.
Secrétaires consulaires à Alger de 1729 à 1914.
Consuls et secrétaires consulaires au Maroc de 1762 à 1892.

La date de la mort de Johan Kuhlman remise en question…

Lieutenant-Colonel pendant la Guerre de Trente Ans

Cet article aurait pu s’intituler : De l’intérêt de l’étude des sources primaires contre le consensus secondaire ou encore : Note de méthode historique et généalogique.

Introduction : deux traditions de travail, deux types de résultats

La recherche historique et généalogique repose sur deux activités distinctes, souvent confondues : la compilation et l’analyse critique. La première consiste à rassembler et transcrire fidèlement ce que les sources disent. La seconde consiste à confronter ces sources entre elles, à en interroger le vocabulaire, à en mesurer les compatibilités et les contradictions. Ces deux activités sont également légitimes et nécessaires mais elles ne produisent pas toujours les mêmes résultats, et ne posent pas les mêmes questions.

Le cas de la date de mort de Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la couronne suédoise pendant la Guerre de Trente Ans, en est une illustration concrète. Plusieurs études généalogiques de référence donnent 1648 comme année de son enterrement à Narva. Ce faisant, elles ont fidèlement transcrit ce que leurs sources locales indiquaient, c’était leur objet. Mais les informations ne sont pas toujours complètes. Le nom de son épouse y est parfois omis tout comme le nom du colonel Johnstone qui fit inhumer Johan dans l’église du château de Narva (voir par ailleurs). Et en croisant ces compilations avec la SEULE source primaire contemporaine de la mort de Johan Kuhlman, l’acte royal d’anoblissement de la reine Christina de Suède daté du 20 juillet 1649 — une question s’ouvre que les compilateurs n’avaient pas à se poser : ces deux informations sont-elles compatibles ?

I. Les sources secondaires : deux études généalogiques rigoureuses

Source secondaire 1 : Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor

L’ouvrage de référence de la noblesse suédoise introduite est le monumental Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser (Les tables généalogiques de la noblesse suédoise introduite, avec additions et corrections) publié par Gustaf Elgenstierna. Le volume IV (Igelström–Lillietopp) consacre la notice Tab. 14 à Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman, adlad Kuhlman (son av Johan Kuhlman, Tab. 1), till Bornhagenhof i Ingermanland ; var 1639 överstelöjtnant ; adlad 1649 22/7efter sin död jämte sin broder Peter (sönerna 1650 introd. under nr 467) ; begr. 1648 i Narva, då överstern Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler [Rf]. — G. m. Gertrud von Sipstein, som levde änka 1662. »

Elgenstierna cite ses sources en bas de notice :

  1. Rf — Riddarhusarkivet (Archives de la Maison de la Noblesse suédoise)
  2. KrAB — Krigsarkivets bibliotek (Bibliothèque des Archives militaires)
  3. Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv — Archives de la paroisse allemande de Viborg
  4. Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84, 85 — Annuaire de la Société généalogique de Finlande

Source secondaire 2 : étude généalogique finlandaise de Borgström (Kuhlman Tab. IV)

Une seconde compilation généalogique, celle publiée en 1953 par Borgström, qui s’inspire des travaux réalisés précédemment tout en remettant en cause certaines hypothèses donne pour le même Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman (tab. I), till Bornhagenhoff i Ingermanland. Öfverstelöjtnant. Adlad 1649 22/7, efter sin död, jämte brodern Peter. Begrafven 1648 i Narva, då öfversten Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler. — Gift med ……, som 1649 lefde enka. »

Ce que les deux études ont en commun

La convergence entre les deux compilations est frappante et significative : Même date d’anoblissement, le 22 juillet 1649; même date d’enterrement : 1648 à Narva et même mention de la donation de Frans Johnstone.

Cette convergence s’explique probablement par une source intermédiaire commune, l’annuaire de la Société généalogique de Finlande, cité par Elgenstierna. Les deux études ont fidèlement transcrit les mêmes données depuis cette source partagée. C’est précisément leur travail de compilateurs et ils l’ont bien fait. J’aurais pu illustrer d’autres exemples de compilation antérieures présentant les mêmes défauts ou imprécisions historiques.

Ce que ni l’un ni l’autre n’avaient à faire, et n’ont pas fait, c’est croiser ces données avec la formule temporelle précise de la lettre royale d’anoblissement. Nous allons le faire maintenant.

II. analyse linguistique de La source primaire, le Sköldebref du 20 juillet 1649

Nature et statut du document :

Le Sköldebref ou lettre d’anoblissement est l’acte par lequel la reine Christina de Suède accorde à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère défunt Johan l’accès à la noblesse suédoise avec attribution d’un blason. Ce document présente toutes les caractéristiques d’une source primaire de premier ordre : il est rédigé à la chancellerie royale suédoise et signé par la Reine en date du 20 juillet 1649, c’est un acte juridique authentique, non une compilation ni un résumé, il est contemporain des événements qu’il relate et transcrit par une paléographe professionnelle agréée (Karin Borgkvist Ljung) et que je remercie ici encore une fois.

En termes de hiérarchie des sources, cet acte royal prime sur toute compilation généalogique ultérieure y compris sur un ouvrage aussi autorisé que celui d’Elgenstierna.

Lettre d’anoblissement des Kuhlman signée de la Reine Christine le 20 juillet 1649 (extraits). Archives Royales de Suède.

Le passage déterminant :

La reine justifie la grâce accordée en ces termes en vieux suédois de l’époque :

« hans framlidne Broder, för den ofwerstleut; John Kuhlman, huilken förlijten tijdh sidhvtij Tÿsklandh emot fienden är slaghworden »

L’expression suédoise du XVIIe siècle « förlijten tijdh sidh » signifie littéralement « il y a peu de temps » : quelques semaines ou quelques mois, jamais plus d’un an. C’est une formule de chancellerie précise, employée de manière cohérente dans les actes royaux suédois de l’époque pour désigner des événements récents. Elle se distingue rigoureusement d’autres formulations telles que :

  • « för någre åhr sedan » : il y a quelques années
  • « i förgångne åhr » : l’année passée
  • « nyligen » : récemment, dans les jours ou semaines immédiats

Traduction : « son défunt frère, feu le lieutenant-colonel John Kuhlman, qui il y a peu de temps a été frappé / abattu contre l’ennemi en Allemagne »

Le sens exact de « slaghworden » :

Avant d’examiner les scénarios, une précision linguistique s’impose. La lettre de Christina dit que Johan fut « slaghworden », un terme suédois du XVIIe siècle qui signifie frappé, abattu, et désigne le fait de recevoir un coup mortel. Il ne signifie pas nécessairement « mort sur le coup »… Un homme « slaghworden » pouvait avoir reçu une blessure mortelle en Allemagne et être décédé de cette blessure plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard, après son évacuation. C’est cette nuance qui ouvre la voie au scénario le plus probable que j’évoquerai dans un prochain article.

Si Johan Kuhlman était mort en 1648, il serait décédé au minimum sept mois avant la rédaction de la lettre, et au maximum dix-neuf mois plus tôt. Un acte de chancellerie royale n’emploierait pas « il y a peu de temps » pour désigner un événement de 1648 lorsqu’il est rédigé en juillet 1649.

La conclusion s’impose : la formule « förlijten tijdh sidh » dans un acte daté du 20 juillet 1649 désigne vraisemblablement un décès survenu au début de l’année 1649, vraisemblablement entre janvier et mai 1649.

IV. La confrontation : ce que la lecture croisée révèle
Source / källaNature / NaturDate d’anoblissement / Datum för adling Date d’enterrement / Begravningsdatum
Sköldebref de ChristinaSource primaire / Primärkälla20 juillet 1649« il y a peu de temps » avant juillet 1649 / « för en kort tid sedan » före juli 1649
Elgenstierna (Tab. 14)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« begr. 1648 »
Étude généalogique finlandaise (Tab. IV)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« Begrafven 1648 »

Les deux compilations ont recopié la date d’anoblissement avec un léger glissement de deux jours (20 → 22 juillet) – probablement introduit dès la source intermédiaire commune. Ce glissement est sans conséquence sur le fond. Pour la date d’enterrement, les deux compilateurs ont transcrit « 1648 », ce qu’aucune source locale (registre paroissial, archive militaire de Narva ou de Viborg) n’a été retrouvée à ce jour.

Il est notable qu’Elgenstierna cite parmi ses sources le Riddarhusarkivet (Rf), les Archives de la Maison de la Noblesse suédoise, où est conservé précisément le Sköldebref. Il a utilisé cette source pour établir la date d’anoblissement. Mais il n’a pas relu la lettre pour en interroger la formule temporelle « förlijten tijdh sidh » tout simplement parce que ce n’était pas son propos. Il cherchait une date, il l’a trouvée et compilée de manière imprécise (22 juillet 1649 au lieu du 20) et n’a pas cherché à dater la mort elle-même par ce biais. Cet article n’est pas une critique d’Elgenstierna, c’est l’illustration de la différence fondamentale entre compiler et analyser.

V. Le contexte historique confirme l’analyse

L’argument linguistique est renforcé par le contexte militaire. La paix de Westphalie fut signée le 24 octobre 1648, mais les troupes suédoises restèrent en Allemagne jusqu’en 1650, dans le cadre des négociations du congrès de Nuremberg. Le 28 juillet 1649, huit jours seulement après le Sköldebref, le général suédois Charles Gustave rencontrait encore le général Piccolomini à Nuremberg pour organiser le retrait des garnisons.

Un officier suédois pouvait donc parfaitement être frappé « contre l’ennemi en Allemagne » au début de 1649. La mention « emot fienden » (contre l’ennemi) confirme une mort au combat, un fait précisément notifié à la famille et à la chancellerie, ce qui rend la formule « il y a peu de temps » d’autant plus significative.

VI. Conclusion : deux objets différents, deux résultats différents

La date d’enterrement de Johan Kuhlman, 1648 selon les deux compilations généalogiques disponibles a été fidèlement transcrite par des compilateurs sérieux, depuis des sources locales que nous n’avons pas retrouvées. Ils n’ont pas « eu tort » : ils ont fait ce que des compilateurs font.

C’est la lecture croisée avec la source primaire, la lettre royale du 20 juillet 1649 et sa formule « il y a peu de temps » qui permet d’aller plus loin et de suggérer que Johan Kuhlman est vraisemblablement décédé au début de l’année 1649, et non en 1648.

Cette conclusion reste une hypothèse solidement étayée, non une certitude. La vérification définitive passerait par les archives primaires non encore consultées : le fonds « Ingermanlands räkenskaper » du Riksarkiv suédois, et les registres paroissiaux de la « slottskyrkan » de Narva, si ils ont survécu.

En attendant, c’est la parole de la Reine Christina « il y a peu de temps », formulée dans un acte juridique authentique, contemporain des événements, que la méthode historique nous invite à privilégier.

La suite dans un prochain article …

Source primaire de référence : Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina de Suède, 20 juillet 1649, pour Peter Kuhlman et les enfants de feu Johan Kuhlman (transcription : Karin Borgkvist Ljung, paléographe agréée).

Sources secondaires consultées :

  • Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser, vol. IV (Igelström–Lillietopp), Tab. 14 (sources citées : Riddarhusarkivet [Rf], Krigsarkivets bibliotek [KrAB], Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv, Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84-85)
  • Étude généalogique finlandaise, Tab. IV, entrée Johan Kuhlman de Bornhagenhoff (sources citées : Ingermanlands räkenskaper, Anrep, Vapensköld i Tammela kyrka, comm. H. Donner)

Sources contextuelles : Lars Ericson, « The Swedish Army and Navy During the Thirty Years War », Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster ; Congrès de Nuremberg 1649–1650, Nuernberg.de.

L’affaire Barbaroux & de Marqué

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (5/10)

À partir de l’automne 1875, les lettres de Kuhlman changent de ton. Il ne s’agit plus seulement de vendre du bois ou de couvrir des traites, il s’agit de récupérer une dette qui grossit depuis des mois, dans une ville de l’est algérien où une société refuse de payer, et que la Grande Dépression de 1873 a plongé dans une insolvabilité dont elle ne peut plus sortir.

Les débiteurs de Philippeville

La maison Barbaroux & de Marqué est établie à Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger. Elle doit à Almquist (Stockholm) et à Astrup & Co. (Christiania, Norvège) une somme qui avoisine les 200 000 à 226 000 francs, une dette massive, représentant approximativement un million d’euros actuels. Kuhlman revient sur l’affaire dans sa lettre du 6 janvier 1876, avec un bilan amer des créances en souffrance et des promesses non tenues. Son ton a changé de manière irréversible. La lettre de janvier 1876 se clôt sur une résolution que la maladie et les mois d’attente ont durcie en principe de conduite :

« Je ne traiterai qu’avec des maisons de premier ordre dont le risque n’est pas à craindre. »

C’est la leçon tirée non seulement de Barbaroux & de Marqué, mais aussi du chargement catastrophique de Nordmaling, une autre créance en souffrance, datée du 17 avril 1875, dont la mémoire colore tout ce qu’il écrit désormais.

Maître Calendini et ses conseils

Il choisit un avocat installé à Philippeville même : Maître Charles Noël Robert Calendini, 33 ans, avocat-défenseur et suppléant juge de paix. Un homme de terrain, d’origine corse – son père était greffier à Mostaganem – qui connaît les usages du tribunal de commerce local de l’intérieur, dans ce petit port où tout le monde se connaît (1).

La lettre de Calendini du 6 mai 1876 révèle deux informations décisives que Kuhlman transmet aussitôt à Almquist : d’abord, Barbaroux & de Marqué sont en négociation pour vendre une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ; ensuite, ils attendent un paiement de 205 000 francs du gouvernement — dont le montant couvrirait à lui seul la quasi-totalité de la dette nordique. Calendini pose la question stratégique avec une clarté professionnelle qui impressionne :

« Si la Faillite est déclarée, M. de Marqué perdra toute influence et je ne sais quel sort sera réservé à ces deux Affaires qui peuvent réussir si M. de Marqué reste debout. »

En termes modernes : la valeur de continuation est supérieure à la valeur de liquidation. Kuhlman avait lui-même pressenti cette logique depuis mars, la lettre de Calendini lui apporte la confirmation indépendante qu’il attendait.

Le Dar el-Bey de Constantine

Face à la pression judiciaire qui monte depuis Alger, Barbaroux & de Marqué tentent une ultime manœuvre. Ils écrivent directement à Almquist à Stockholm, court-circuitant délibérément Kuhlman, pour lui proposer un plan de remboursement dont la pièce centrale est la délégation des loyers d’un bâtiment appartenant à de Marqué à Constantine :

« Ce bâtiment situé dans Constantine est connu sous le nom de Dar el-Bey et rapporte une somme supérieure au chiffre annuellement délégué : 16 000 francs par an. »

À 16 000 francs par an pour une dette de 200 000 à 226 000 francs, le remboursement intégral prendrait douze à quatorze ans. À Constantine, les dour el-bey étaient les grandes demeures des anciens gouverneurs ottomans. Après le siège de 1837, ces propriétés avaient été confisquées ou revendues à des notables coloniaux bien introduits, et que de Marqué en possède une dit quelque chose sur l’ancienneté de son implantation dans la bourgeoisie constantinoise. La proposition sera transmise à Almquist mais restera sans dénouement visible dans les archives disponibles.

le Dar el-Bey mentionné dans les lettres de Kuhlman n’est pas nécessairement le célèbre Palais Ahmed Bey (le plus grand, devenu hôpital puis caserne française après 1837). Il s’agit vraisemblablement d’une des nombreuses demeures beylicales de Constantine; les dour el-bey désignaient toute résidence liée à l’autorité ottomane dans la ville.

L’affaire Barbaroux & de Marqué : contexte et protagonistes

Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger, est alors une ville jeune et prospère, fondée en 1838 sur les ruines romaines de Rusicade, mais durement frappée par la Grande Dépression de 1873. La crise y est particulièrement virulente : l’historien André Nouschi, dans son étude « La crise commerciale et financière de 1875 en Algérie et dans le Constantinois », documente les faillites en cascade qui ravagent le commerce philippevillois, dont celle d’un seul banquier local atteignant 600 000 francs. C’est dans ce contexte d’insolvabilité généralisée que la maison Barbaroux & de Marqué se retrouve dans l’incapacité d’honorer une dette de 200 000 à 226 000 francs due aux maisons Almquist de Stockholm et Astrup & Co. de Christiania.

Les deux familles sont parmi les plus anciennes de Philippeville. Les Barbaroux comptent parmi les tout premiers pionniers européens de la ville, présents dès 1839. Les de Marqué sont une véritable dynastie fondatrice : le premier d’entre eux, Léon de Marqué, capitaine de corvette et officier de la Légion d’honneur, siégeait au conseil municipal dès 1858 et avait présenté un projet de port pour la ville en 1857 ; à sa mort en 1860, la ville lui rendit hommage en baptisant de son nom sa plus belle place — la Place Marqué, vaste esplanade en terrasse sur la Méditerranée, bordée de palmiers et d’une balustrade en marbre. Le de Marqué de 1875 est l’héritier de ce nom illustre — et, à ce titre, propriétaire à Constantine d’un Dar el-Bey, grande demeure de l’ancienne aristocratie ottomane rapportant 16 000 francs de loyers annuels, vestige d’une position sociale élevée que la crise menaçait de faire s’effondrer.

Calendini connaissait les usages du tribunal local de l’intérieur. C’est lui qui, dans sa lettre du 6 mai 1876, posa la question stratégique centrale : valait-il mieux forcer la faillite et liquider, ou laisser de Marqué « rester debout » pour récupérer le paiement attendu du gouvernement (205 000 francs) et le produit de la vente d’une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ? Calendini mourut prématurément en 1887, à l’âge de 44 ans, sans avoir vu le dénouement de l’affaire. Il était alors, brièvement, maire de Philippeville.

Glossaire et géographie

Philippeville (Skikda) : Port de l’est algérien fondé en 1838, débouché maritime naturel de l’arrière-pays constantinois.

Constantine : Capitale de l’est algérien, perchée sur un rocher ceinturé par les gorges du Rhummel, à 640 mètres d’altitude. Prise par les Français le 13 octobre 1837.

Dar el-Bey : Littéralement « maison du bey » en arabe dialectal algérien. Ces grandes résidences palatiales des gouverneurs ottomans furent après la conquête française confisquées ou rachetées par des colons et des négociants.

Djijelli (Jijel) : Port à 100 km à l’ouest de Philippeville. La région est riche en gisements de fer et de plomb, convoités par des investisseurs britanniques dans les années 1870.

Alger, les années fondatrices (1841-1849)

1-Premiers regards sur alger, printemps 1841
Josef Kuhlman (1809-1876)
Josef Kuhlman (1809-1876)

À compter de ce jour et pendant plusieurs semaines, j’évoquerai l’arrivée de Josef à Alger en 1841. Certes, rien ne dit que les événements se déroulèrent rigoureusement de cette manière mais, ayant découvert petit à petit ce personnage empreint de curiosité, féru de culture et ouvert aux nouvelles expériences, il est bien possible que ce récit imaginé ne soit pas très éloigné des faits réels. Sa nomination en tant que Courtier Maritime étant datée de décembre 1844, et sachant que pour être recevable, tout candidat étranger devait avoir séjourné au préalable au moins trois ans dans le pays, Josef est donc arrivé dans la colonie dans le courant de l’année 1841. Ainsi commence cette nouvelle en huit parties.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs dressé d’après les documents les plus récents et accompagné d’une nomenclature de tous les noms de rues en français avec les étymologies ou les noms arabes en regard / par Mr A. Berbrugger, conservateur de la Bibliothèque et du Musée d’Alger, … ; gravé par J. Priet
Berbrugger, Adrien (1801-1869). BNF – Gallica
Un suédois débarque dans une ville en pleine transformation.

Josef Kuhlman pose pour la première fois le pied sur le sol algérois en ce printemps de 1841. La rue de la Marine, par laquelle il fait son entrée dans la ville, grouille d’activité. Ici des porteurs chargés de ballots, là des marins en permission discutant sur le port, des négociants parlant affaires ou encore des charrettes transportant des marchandises vers les entrepôts du port sont ses premières visions de la ville blanche. Pour ce jeune Suédois, ancien secrétaire au Kommerskollegium de Stockholm, qui avait rejoint le consulat de Suède et Norvège à Alger avec l’ambition d’y établir un jour son activité de courtier maritime, ce spectacle lui apparaît à la fois familier et étrangement exotique. En débarquant du Charlemagne (1), il pense à son fils Sigurd, âgé de six ans et resté auprès de sa mère à Stockholm. Josef espère pouvoir le faire venir dans quelques années, quand sa situation sera plus stable. Mais pour l’instant, il doit se faire une place au consulat, apprendre la ville, ses codes et ses réseaux. Son brevet de courtier maritime, il ne pourra l’obtenir qu’après trois ans de résidence, trois ans pour prendre ses repères.

Ce daguerréotype est considéré comme le plus ancien cliché pris à Alger, en 1844. Représentant les remparts de la ville d’Alger, il a été acheté par le ministère de la Culture et de la Communication auprès de Sotheby’s en 2013.

Onze années se sont écoulées depuis la prise d’Alger. Les anciens combattants de Sidi-Ferruch, ces vétérans qui débarquèrent le 14 juin 1830 — date anniversaire de la brillante victoire de Marengo — ne reconnaîtraient plus la cité qu’ils ont conquise. Débordés par la masse des nouveaux venus, disséminés à travers la ville et ses environs, ils ont cessé depuis longtemps de fêter chaque année leur glorieux fait d’armes au boulet du fort Neuf. Ce qui intéresse Josef, c’est l’avenir commercial que cette ville lui promet et qui représente en ce printemps 1841 un carrefour stratégique entre l’Europe et l’Afrique, un port en pleine expansion où convergent marchandises, capitaux et ambitions à peine dissimulées.

Daguerréotype d’un photographe anonyme (2) datant également de 1844. Alger, le port.

En déambulant dans les rues lors de ses premiers jours, Josef mesure l’ampleur de la transformation urbaine qui se dessine. Avant l’occupation française, Alger présentait un visage radicalement différent. Les rues étaient étroites et d’une largeur inégale, offrant dans leurs nombreux détours des lignes inimaginables, faites d’un enchaînement interminable de maisons sans fenêtres extérieures. Dans les premières années qui suivirent la conquête de 1830, la transformation qui s’accomplit à grande vitesse changea la configuration de la ville. Il fallait tracer de grandes artères de circulation comme la rue de la Marine ou la rue commerciale de Bab-Azoun menant à Bab-el-Oued. Pendant tout le temps de ces chantiers, les nouvelles rues traversaient des quartiers entiers en démolition, bordées de maisons détruites et en attente de reconstruction. Le Gouverneur Général avait imposé ses exigences : tracer des rues larges pour permettre le passage des voitures chargées de marchandises. L’époque des ânes et des mulets était révolue.

La rue de la marine à Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Mais à présent, en 1841, cette phase destructrice semble toucher à sa fin et d’élégantes maisons à arcades commencent à border ces artères principales. Josef remarque particulièrement la qualité architecturale de certains nouveaux bâtiments. En passant devant l’hôpital civil, il s’arrête pour contempler cette architecture d’un genre nouveau pour lui. Pas de doute, on se trouve bien en Orient.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs (extrait). 1846. BNF – Gallica.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consiste à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Pour tout Suédois s’établissant à l’étranger, en effet, le consul représente non seulement l’autorité officielle de son pays, mais aussi un précieux conseiller et un point de contact avec la communauté d’origine.

La suite dans un prochain numéro …

(1) voir l’article intitulé « Voyager de Stockholm à Alger en 1844 ».

(2) Certains attribuent ce daguerréotype à Joseph-Philibert Girault de Prangey. Né Joseph-Philibert Girault à Langres le 20 octobre 1804 et mort à Courcelles-Val-d’Esnoms le 7 décembre 1892, est un archéologue, photographe, dessinateur et éditeur d’art français. En février 1842, Girault entreprend un voyage en Orient. Ce voyage le mène aux confins de la Méditerranée orientale : Grèce, Asie Mineure, Proche-Orient et Égypte. Lors de ce voyage, il utilise son nouvel outil de travail : le daguerréotype. Même si on peut retrouver des similitudes entre ces daguerréotypes anonymes d’Alger à Girault de Prangey, sa présence à Alger en 1841 n’est pas avérée.