La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
L’amitié qui lia Johan Kuhlman et Johan Henrik Lidén fut toute particulière. Elle traversa la maladie, la distance et les années sans jamais fléchir. Tout commence au tournant de 1773 : les deux hommes ont respectivement 32 et 35 ans, et leur correspondance, d’abord courtoise, « Mon cher Ami », bascule peu à peu vers quelque chose de plus intime, de plus fraternel. Bientôt, Lidén n’écrira plus qu’à « Mon cher Frère ». Car c’est bien d’une fraternité élective qu’il s’agit. Lidén est alors un homme éprouvé : la goutte l’a attaqué à l’automne 1771 et ne le lâchera plus. Kuhlman, négociant prospère de Norrköping, fera beaucoup pour adoucir la vie difficile de son ami. Il lui envoya du chocolat, « le goût était excellent », écrit Lidén, ravi, des poires séchées, de la porcelaine de Chine, du linge, des couteaux à rasoir. Il vint rester huit jours au chevet de son ami pour « pleurer ensemble ». Il organisa ses voyages, garda sa voiture, prépara son gîte. Et Lidén, de son écriture tremblante de malade, lui répondait lettre après lettre, signant toujours de la même formule, douce et absolue : « À la vie, à la mort. » La lettre qui suit est l’une de celles où cette tendresse affleure le plus clairement, dans les petits détails du quotidien partagé malgré la distance.
Lettre 53, Linköping, fin septembre 1773.
« Mon Cher Frère,
Merci beaucoup pour toute votre gentillesse et une telle bienveillance si excellente pour améliorer mon ordinaire. Tout à fait remarquable. Mère vous remercie, comme moi, infiniment pour les jolis citrons. La chaise était bien. Je me languis de mon cheval de bois. La poêle pour le chocolat ( pour cuire dedans ) est ce dont j’ai besoin. Et mon chapeau est de nouveau disponible. Je pourrais bientôt, enfin, en avoir un qui me convienne. Ma fièvre a baissé et je suis tout le temps libre. Je semble aller un peu mieux, mais lentement. Mon cher frère est venu et est resté avec moi huit jours, pour que nous puissions pleurer ensemble.
Le docteur se dépêche et je n’ai pas le temps d’en dire plus cette fois-ci. A la vie, à la mort , de tout cœur,
Mon Cher Frère PS : Salutations multiples à Bror Rudberg et à l’assesseur Fidèlement Braad. Egalement à Mamsell Örnberg et M. Bergstrom. (Mademoiselle Örnberg était la gouvernante des Kuhlman à Norrköping).
Lettre 58, Linköping le 15 novembre 1773
« Mon cher Ami,
Merci à vous, qui ne vous lassez pas d’écrire à un pauvre infirme épuisé, à celui qui a tout oublié et que l’on oublie en retour. Je crois pourtant — oui, je le crois — que je saurai encore surprendre, et me surprendre moi-même, en retrouvant un jour la santé. Il semble que M. Göhle, après bien des tentatives infructueuses, ait enfin mis le doigt sur quelque chose qui ressemble à la fièvre accablante (1). Du moins, cela y ressemble. Attendons et voyons. Si Dieu le veut ! Cette perspective m’intéresse vivement.
J’ai savouré le chocolat avec un vrai plaisir, il était d’un goût excellent. Mon frère n’aura pas de repos tant qu’il ne sera pas venu partager la tasse avec moi. J’ai également reçu de Mme Alstrin, sur la bonne recommandation de mon frère, dix livres de poires séchées. Mais combien coûtent-elles, et à qui en régler le paiement ? La lettre qui les accompagnait ne le précisait pas.
Le messager partira bientôt avec le lin, que je recevrai volontiers, tandis que le hareng et le sel seront acheminés plus tard par mon propre fermier. Merci pour la promesse de la porcelaine. Dieu veuille que mon frère soit soulagé et favorisé par les nouvelles réglementations anglaises. Mais patience, Dieu éprouve ceux qu’il aime ! Que pouvons-nous faire d’autre ? Mon frère a lui-même passé commande de couteaux à lame de rasoir ; ils arriveront avec le prochain envoi. Ils semblent de bonne qualité. Voyons s’ils durent. Leur forgeron est un Suédois établi à Londres, qui travaille le fer de notre pays.
Je vis et je meurs avec un cœur suédois, mais pas en fer...
Votre dévoué, Lidén
(1) Le contexte indique que le Dr Göhle, après plusieurs tentatives infructueuses, a enfin trouvé un diagnostic — vraisemblablement pour différencier la fièvre qui accompagne la goutte de Lidén d’une autre affection. Il s’agit probablement d’une fièvre intermittente de type paludéen, très répandue dans les régions lacustres de Suède au XVIIIe siècle.
Cet article constitue la suite de « Le Colonel Bohm » publié le 7 avril 2026.
La grande majorité des textes et lettres mentionnant les faits d’armes des frères Kuhlman (Peter, Johan et Gerhard) ont été retrouvées dans les archives royales de Suède ou dans les archives militaires. Un petit livret traitant de l’histoire de Saatzig pendant la guerre de trente ans (1) et publié en Allemagne pendant la période trouble des années 1930, nous éclaire sur les circonstances précises de la mort de Jacob Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et mon ancêtre direct. Ce livret comporte, entre autres documents, la dernière lettre du colonel Bohm ainsi qu’un autre courrier écrit par son épouse Cornelia van Sypesteyn qui lui demande son aide après la mort de son mari. Pour mémoire, Cornelia était la sœur de l’épouse de Johan Kuhlman, Gertrud.
J’aurai l’occasion de revenir plus tard sur ce livret historique dans un prochain article. Son histoire mérite d’être contée.
Alors qu’il agonise sur son lit de mort, le colonel Jacob Larsson Bohm écrit à Johann Oxenstierna af Södermöre (24 juin 1611-5 décembre 1657) comte et homme d’État suédois à l’époque conseiller auprès de son père le grand chancelier Axel Oxenstierna.
Marienfließ, le 10 août 1643
Au Très Noble et Illustre Seigneur Johan Oxenstierna Axelson, Conseiller du Conseil de Sa Majesté Royale et du Royaume de Suède, Chancelier du Conseil et Légat plénipotentiaire en Allemagne, Baron de Kymito, Seigneur d’Upholm, Hörningsholm et Tulgarn, etc.
Bien que je devrais et voudrais présenter mes humbles services à Votre Excellence en lui souhaitant toute prospérité, et bien que je sois suffisamment obligé de me mettre à votre disposition et de vous obéir au quotidien grâce aux grands bienfaits dont vous m’avez comblé, cela ne sera malheureusement plus guère possible si Dieu ne m’aide pas particulièrement. Car je me trouve à présent dans un état misérable : je suis sur le point de me réconcilier avec Dieu par le Saint-Sacrement et de lui remettre mon âme selon Sa divine volonté, sans aucun doute.
En effet, le secrétaire du Général-Major Wrangel, lors de l’inventaire du château de Saatzig et des villages qui en dépendent, s’est presque toujours comporté envers moi de façon très indélicate, m’a attaqué avec des paroles violentes et m’a finalement provoqué en duel. Mais moi, aussi bien en raison de mes fonctions que de ma femme malade et de mes enfants, je me suis toujours retenu et n’ai jamais consenti à ses demandes insensées. Les personnes présentes à ce moment-là, et moi-même — là où Dieu me le commandera —, en témoigneront et en feront la preuve après ma mort, au Jour du Jugement, devant le juste Juge. Il eût également été souhaitable, par la grâce de Dieu Tout-Puissant, que je sois resté dans ces dispositions d’esprit, mais par les ruses et les pièges du malin, les choses ont hélas tourné autrement. Car après que, au nom de Sa Majesté Royale et de ses conseillers, ledit secrétaire eut reçu à la place du Général-Major Wrangel la pleine mise en possession de la donation connue, et qu’il voulût repartir vers Stettin, il se rendit d’abord le 9 août au matin à Marienfließ, sur l’invitation du bailli de ce lieu. Et puisque je voulais faire envoyer plusieurs lettres au Général-Major Stalhanisl et à Wrangel, et surtout à Votre Grâce et Excellence, concernant des affaires déjà survenues, mais que celles-ci n’étaient pas encore prêtes, mon secrétaire étant parti en mission officielle dans d’autres localités et à peine de retour, j’ai dû envoyer mon secrétaire à Marienfließ auprès du secrétaire afin d’y préparer les lettres.
Pendant ce temps, je me promenais à cheval dans les champs au gré du vent, et pour finir je me rendis moi aussi à Marienfließ afin de signer lesdites lettres. Là, le secrétaire me convoqua à nouveau de bon matin, sans aucun motif valable. Et bien que je l’aie accueilli avec bonne grâce, il n’a voulu en aucune façon renoncer à ses intentions criminelles, mais m’a harcelé si longtemps avec des paroles venimeuses qu’il m’a finalement échauffé l’esprit et entraîné dans ce combat sous de mauvais auspices. Pendant un temps, il ne m’a causé aucun dommage, jusqu’à ce que, à mon malheur, mon épée me tombe des mains — main avec laquelle j’avais été blessé lors d’un combat précédent —, et je me suis ainsi retrouvé désarmé. Sur quoi mon adversaire me poursuivit en toute hâte et fureur sur une douzaine de pas, et me porta une blessure mortelle dans le corps, entre la rate et l’estomac, comme le médecin l’affirme.
Comme Votre Excellence et Grâce en recevra sans doute, après mon départ, un rapport plus détaillé, et puisque je ne guérirai vraisemblablement pas de cette blessure, et que pourtant, à cause du sort adverse qui m’a si cruellement frappé depuis quelque temps, ma pauvre femme et mes enfants se trouveront après ma mort plongés dans la grande misère et des dettes considérables, sans pouvoir trouver refuge nulle part ailleurs qu’à Gutschow — domaine qui, grâce à l’aide et au soutien de Votre Excellence et Grâce, a été attribué à mes enfants par droit d’héritage et dont ils ont déjà pris possession.
Ma très humble prière s’adresse à Votre Grâce et Excellence : veuillez vous souvenir de moi en votre grâce comme de votre serviteur toujours dévoué, et après ma mort, défendre et maintenir vigoureusement ma pauvre femme et mes orphelins contre quiconque tenterait de leur reprendre Gutschow, afin qu’ils puissent avoir un moyen de subsistance honnête, et qu’ils puissent reconnaître avec gratitude les grands bienfaits de Votre Excellence et Grâce. Tout comme je n’ai jamais douté de la haute faveur et de la volonté bienveillante de Votre Grâce et Excellence, je ne mettrai pas davantage en doute votre aide future, mais je vivrai dans la ferme espérance que Votre Grâce et Excellence accéderont à ma dernière prière, d’autant plus que la donation accordée au nom de Sa Majesté Royale a été confirmée de la propre main et du sceau de Votre Excellence et Grâce. Sur ce, je me recommande à la protection divine de Votre Excellence et Grâce ainsi qu’à leur bien-aimée épouse, et souhaite vous saluer mille fois en toute humilité.
Ecrit à Marienfließ, le 10 août de l’an 1643. De Votre Grâce et Excellence le serviteur toujours fidèle, mais désormais hélas agonisant, J. Bohm.
La lettre fait partie du fond Oxenstierna aux Archives royales de Suède (Riksarkivet).
(1) Fritz Knack : 600 Jahre Jacobshagen. 1336–1936. Festschrift, zugleich ein geschichtlicher Beitrag zur Heimatkunde des Kreises Saatzig in Pommern. Band 7 der Reihe Pommersche Heimatbücher von Fritz Knack. Greifswald 1936.
De l’importance d’une source première. L’affaire du nom d’un officier de Charles XII.
Introduction : Johan, le troisième fils
Pour comprendre qui était Johan Kuhlman, il faut d’abord situer sa place dans une fratrie qui allait, en l’espace d’une génération, se disperser aux quatre vents de l’Europe du Nord.
Leur père, Henrik Kuhlman (~1639–1720), était un homme de rang : ancien officier de cavalerie au service de la Couronne suédoise pendant près de vingt ans, il avait servi dans le Livgardet, la garde du corps du roi, combattu en Pologne et au Danemark avant de poser les armes vers 1675 et de s’installer à Gadebusch, bourgade du Mecklembourg alors sous influence suédoise, distante d’une vingtaine de kilomètres de Wismar. Il y épousa Dorothea Rawen le 31 octobre 1682 et gravit rapidement les échelons de la vie civile : conseiller municipal (Rådman), puis bourgmestre (Bürgermeister) — titre que les registres paroissiaux de la ville lui attribuent explicitement, ainsi qu’à son épouse, désignée comme Bürgermeisterin. Un homme d’honneur, dans une ville d’honneur. Il mourut à Gadebusch le 6 juin 1720.
De son union avec Dorothea Rawen naquirent trois fils, dont les destinées allaient diverger de façon notable :
Joachim Adolf (né le 7 août 1690 à Gadebusch) fut le premier des trois frères à traverser la Baltique. En 1723 — trois ans après la mort de leur père —, il s’établit à Norrköping, ville industrieuse de la côte est suédoise, où il devint bourgeois. Il fut en quelque sorte l’éclaireur de la branche suédoise.
Heinrich (né le 4 novembre 1693 à Gadebusch) suivit son frère à Norrköping en 1726. C’est de lui que descend la longue lignée qui traversera les siècles : son petit-fils Johan Peter (1767–1839), son arrière-petit-fils Josef Kuhlman (1809–1876), qui partira pour l’Algérie en 1841 et deviendra l’un des courtiers maritimes les plus influents d’Oran, puis consul général, le fil conducteur de toute la saga Kuhlman.
Johan, le troisième, naquit vers 1692 à Wismar et non pas à Gadebusch comme ses deux frères. Ce détail biographique, en apparence anodin, dit quelque chose de la vie d’une famille en mouvement, dont le père était peut-être en déplacement ou en poste à Wismar lors de cette naissance. Johan choisit une voie radicalement différente de celle de ses frères : il prit les armes, servit la Couronne suédoise pendant plus de quarante ans, participa aux dernières guerres de l’empire baltique, et mourut à Stockholm le 5 avril 1757, chevalier de l’Ordre de l’Épée, sans jamais avoir rejoint Norrköping. C’est de lui qu’il est question ici et de la manière dont son histoire a failli nous parvenir déformée.
Prologue : l’humilité nécessaire des sources secondaires
Il est une règle cardinale en histoire que tout chercheur apprend tôt ou tard à ses dépens : la qualité d’une source ne se mesure pas à son ancienneté, mais à sa proximité avec les faits qu’elle décrit. Un document enregistré par l’institution chargée d’en attester la véracité, signé ou certifié par des autorités compétentes, vaut infiniment plus que la compilation la plus savante rédigée des décennies après les faits. C’est cette leçon, aussi ancienne que l’histoire elle-même, qu’illustre de manière saisissante le cas Johan Kuhlman.
Une source secondaire de grande valeur : Lewenhaupt
En 1920, le chercheur suédois Adam Lewenhaupt publie Karl XII:s officerare -Biografiska anteckningar, répertoire biographique de quelque 20 000 officiers ayant servi sous Charles XII. L’ouvrage consulte les registres militaires du Riksarkivet (Riksregistraturet, Rullor, meritlistor), les archives des régiments, les listes de prisonniers (fånglistor), et pour les archives étrangères, les fonds danois. Lewenhaupt lui-même reconnaît dans son introduction la nature de sa démarche :
Extrait de Adam Lewenhaupt publie Karl XII:s officerare -Biografiska anteckningar. page 366
« Föreliggande anteckningar om Karl XII:s officerare göra ej anspråk på fullständighet. » : « Les présentes notes sur les officiers de Charles XII ne prétendent pas à l’exhaustivité. »
Il précise également sa méthode sur les noms : pour l’orthographe des noms nobles suédois, il a suivi les ättartavlor d’Anrep et de Schlegel-Klingspor — des généalogies de référence mais non des sources primaires. Et il ajoute cette précision méthodologique décisive : « En stjärna efter tillnamnet angiver egenhändig stavning » : « Une étoile après le nom de famille indique l’orthographe de la main même [de l’intéressé]. »
À la page 366 de cet ouvrage, on trouve la biographie d’un officier né vers 1692 à Wismar, volontaire en Brabant en 1710, capturé à Tönningen en 1713 puis à Wismar en 1716, décoré de l’Ordre de l’Épée le 7 novembre 1748, et décédé le 5 avril 1757 à Stockholm. Il est désigné sous le nom de « von Kuhlman, Nicolaus »* , le prénom « Nicolaus », la particule « von », et une étoile après le patronyme.
Décembre 2025 : une source primaire refait surface à Bruxelles
En décembre 2025, lors d’une vente aux enchères bruxelloise, un brocanteur met en vente un ensemble de documents dont il ignore vraisemblablement la portée historique. Il s’agit d’une copie certifiée en 1896 du dossier n°467 du Riddarhuset de Stockholm – le Palais de la Noblesse suédois, institution fondée en 1625, gardienne depuis lors des archives généalogiques de toute la noblesse du royaume.
Extrait du registre du Palais de la Noblesse concernant Johan Kuhlman (1692-1757). Collection personnelle de l’auteur.
Le dossier est considérable : plus de deux kilogrammes de documents, comprenant un blason original dessiné et cacheté, quatre grandes tables généalogiques, et une copie certifiée de la lettre d’anoblissement royale signée par la reine Christine de Suède le 20 juillet 1649 accordée conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan, lieutenant-colonel décédé peu avant. Ce document porte le sceau et la signature du secrétaire du Riddarhuset. Il ne souffre aucune contestation.
Et dans ce document officiel, le même personnage, identifiable par une concordance parfaite de toutes les données factuelles — est enregistré sous le nom de Johan Kuhlman. Pas de « Nicolaus ». Pas de « von ». Johan Kuhlman, fils d’Henrik Kuhlman et de Dorothea Rawen, né à Wismar, officier de cavalerie, chevalier de l’Ordre de l’Épée.
Confrontation des deux sources : campagnes militaires
Brabant — 1710
✅ « fälttåget i Brabant »
✅ « volontär vid Cronströms svenska reg. i Brabant 1710 »
✅ Parfaite
Lewenhaupt identifie le régiment (Cronström), absent du Riddarhuset
Gadebusch — 20 déc. 1712
✅ « slaget vid Gadebusch »
❌ Non mentionné
❌ Absente chez Lewenhaupt
Son régiment y participait ; Lewenhaupt se concentre sur les grades
Hollingstedt — jan. 1713
✅ « skabbnikgains vid Hollingstedt »
❌ Non mentionné
❌ Absente chez Lewenhaupt
Mentionné uniquement dans la source primaire
« Label » — Mecklembourg 1713
✅ Mentionné
❌ Non mentionné
❌ Absente chez Lewenhaupt
Engagement mineur, non répertorié par Lewenhaupt
« Rodentia » — Mecklembourg 1713
✅ Mentionné
❌ Non mentionné
❌ Absente chez Lewenhaupt
Engagement mineur, non répertorié par Lewenhaupt
Siège / défense de Wismar 1711–1713
✅ « Borgvaden af Wismar »
❌ Non mentionné
❌ Absente chez Lewenhaupt
Seule la capitulation de 1716 figure chez Lewenhaupt
Capitulation de Tönningen — 16 mai 1713
✅ « blef 17.. fången » (date incomplète)
✅ « fången 16/5 vid Tönningen »
✅ Concordante
Lewenhaupt apporte la date exacte manquante dans le manuscrit
Capitulation de Wismar — 8 avril 1716
✅ « fången vid Wismars öfvergång »
✅ « fången 1716 8/4 vid Wismar »
✅ Concordante
Lewenhaupt précise la date exacte : 8 avril
Campagne de Norvège — 1718
✅ « fälttåget i Norrige »
❌ Non mentionné
❌ Absente chez Lewenhaupt
Mentionné uniquement dans la source primaire
Confrontation des deux sources : l’Ordre de l’Épée
Élément
Riddarhuset (Source primaire)
Lewenhaupt (Source secondaire)
Concordance
Remarques
Distinction
✅ « R.S.O. »
✅ « RSO »
✅ Parfaite
Riddare av Svärdsorden — même abréviation
Date d’investiture
✅ « d. 7 novembre 1748 »
✅ « 1748 7/11 »
✅ Parfaite
Concordance totale
Nature de la cérémonie
❌ Non précisée
❌ Non précisée
—
Aucun des deux ne qualifie l’événement
Rang parmi les récipiendaires
❌ Non précisé
❌ Non précisé
—
Impossible à établir à partir de ces seules sources
Date de création de l’ordre
❌ Non mentionnée
❌ Non mentionnée
—
Création le 23 février 1748 (sources externes)
Sur l’Ordre de l’Épée, les deux sources s’accordent parfaitement sur l’essentiel à savoir la date du 7 novembre 1748 mais toutes deux restent muettes sur la question du rang de Johan parmi les premiers récipiendaires. L’ordre ayant été créé le 23 février 1748, son investiture intervient huit mois et demi après la fondation, ce qui fait de lui l’un des tout premiers chevaliers.
Ce que révèle la confrontation sur le nom
C’est sur la question du nom que la confrontation des sources est la plus instructive.
Élément
Riddarhuset (Source primaire)
Lewenhaupt (Source secondaire)
Prénom
Johan
Nicolaus
Particule
(absente)
von
Étoile / annotation
—
* (egenhändig stavning)
Autorité de la source
Institution souveraine, document certifié
Compilation bibliographique
L’étoile que Lewenhaupt place après « von Kuhlman » est en réalité un aveu de méthode : elle signale qu’il a trouvé un document signé de la main du personnage lui-même, où l’intéressé écrivait « von Kuhlman » – vraisemblablement dans un contexte militaire où les nobles ajoutaient volontiers la particule. Mais cette pratique informelle de signature ne saurait prévaloir sur l’enregistrement officiel du Riddarhuset, qui consigne le nom sous sa forme juridiquement reconnue.
Lewenhaupt, compilant des milliers de fiches à partir de registres militaires qui utilisaient parfois des seconds prénoms de baptême pour identifier les officiers, a visiblement enregistré « Nicolaus » – second prénom de baptême probable – comme prénom principal, et retenu la graphie personnelle « von Kuhlman » pour le patronyme. Deux erreurs de bonne foi, commises dans un ouvrage qui ne prétendait pas, rappelons-le, à l’exhaustivité.
Épilogue : le document et la vérité
Johan Kuhlman s’appelait Johan Kuhlman. Pas Nicolaus. Pas « von Kuhlman ». Né à Wismar vers 1692, troisième fils d’un bourgmestre de Gadebusch, frère de Joachim Adolf qui partira à Norrköping en 1723 et d’Heinrich qui le suivra en 1726 pour fonder la lignée qui traversera les siècles jusqu’en Algérie, Johan choisit les armes là où ses frères choisirent le commerce. Il servit pendant plus de quarante ans, participa aux dernières guerres de l’empire baltique suédois, fut fait prisonnier deux fois, et mourut chevalier dans la capitale du royaume qu’il avait servi toute sa vie.
Ce sont les archives du Riddarhuset qui nous le disent dans un document certifié, portant le sceau de l’institution, qui dormait depuis un siècle et retrouvé dans les mains d’un brocanteur bruxellois avant d’être retrouvé en décembre 2025.
Dans un prochain article nous retracerons le parcours militaire de Johan Kuhlman (1692-1757) et frère de Joachim Adolf et Heinrich Kuhlman. L’oncle de Johan (1738-1806)…
Paul Lefrancq, archiviste du département d’Oran, le notait avec justesse en 1934 : « Oran a connu la singulière fortune d’être devenu une grande ville et d’être un grand port, sans rien devoir, ou presque rien à la légende ou à l’histoire. »
Panorama d’Oran. Vue prise de Santa-Cruz. Photographie datant de 1888 à 1895. Collection personnelle de l’auteur.
Sigurd Kuhlman s’est installé à partir de 1867 à Oran et est devenu au fil du temps un des personnages liés à la vie maritime de la cité portuaire les plus importants. Il a pu voir ou accompagner les principales évolutions du port.
Après les tentatives portugaises du XVe siècle, ce sont les Espagnols qui, installés à partir de 1509, bâtissent les premières infrastructures portuaires d’Oran – quais, jetée et magasins voûtés creusés dans le roc. Mais trois siècles d’occupation mal entretenue, une parenthèse turque (1708–1732) et le tremblement de terre de 1790 laissent le port en ruines. Quand les Français arrivent en 1830, ils héritent d’une ville fantôme et d’un port à construire de toutes pièces.
La reconstruction française (1830–1860)
Arrivé à Oran en 1831, le lieutenant général baron Pierre Boyer commande des plans, fait rapatrier les archives espagnoles depuis Madrid et lance les premières cartographies de la baie. Les travaux effectifs débutent en 1834 sous l’ingénieur Pézerat, suivi de Poirel, Aucour et Bernard. En 1848, un premier bassin de 4 hectares est approuvé. Le trafic progresse – 36 000 tonnes en 1855, 54 000 en 1860 – mais reste modeste. Le port existe enfin. Il attend encore sa vraie naissance.
Photographie originale prise vers Port d’Oran, vers 1863–1867, avant l’agrandissement. Vue depuis les hauteurs : bassin de 4 hectares, voiliers au mouillage, quais nus. Collection personnelle de l’auteur.
La photographie ci-dessus nous montre un port minuscule et c’est celui que découvre Sigurd Kuhlman à son arrivée en 1867.
Le vrai coup d’accélérateur arrive avec le décret du 28 juillet 1860, qui prévoit un agrandissement d’envergure : 9 millions de francs, un port de 24 à 26 hectares (le futur bassin Aucour), une darse, un avant-port, deux jetées encadrant une passe de 80 mètres. C’est le tournant. En 1860, Oran est un vaste chantier. En 1868, la grande jetée du large atteint déjà 500 mètres de longueur. Les quais se construisent, les bassins se creusent, les grues et les dragues s’installent. Le port se modernise.
Oran, vers 1870 — Le port en train de naître
Prise depuis les hauteurs dominant le port, l’image ci-dessous, au format carte de visite, montre le port d’Oran en pleine construction.
Le port d’Oran vers 1870. Collection personnelle de l’auteur.
Au premier plan, les travaux avancent. Une darse intérieure prend forme, ses murs courbes en enrochement brut à peine sortis de l’eau. Des rails de chantier – ces voies Decauville étroites que les ingénieurs des Ponts et Chaussées utilisaient pour acheminer les matériaux lourds – traversent le terre-plein encore sablonneux. Dans le bassin principal, au fond, plus de vingt mâts se dressent, serrés les uns contre les autres : des voiliers pour la plupart, quelques felouques méditerranéennes mêlées à des trois-mâts de haute mer. Les vapeurs sont encore absents. On est à l’exact moment de bascule entre deux âges du commerce maritime.
Cette photographie date très vraisemblablement des années 1868–1875, en pleine réalisation du programme d’agrandissement décidé par le décret impérial de 1860. On y voit des voiliers entassés dans un bassin trop petit, des blocs qui s’empilent. Dans vingt ans, ce port sera le premier d’Algérie.
L’apogée commerciale et la ligne transatlantique
Dans les années 1870–1880, Oran s’impose progressivement comme la principale porte de sortie des richesses de l’Oranie. L’alfa, cette plante textile qui pousse en abondance sur les hauts plateaux, fait l’objet d’une bataille commerciale sans merci entre la France et l’Angleterre. En 1871, la marine britannique transporte depuis Oran 44 millions de kilogrammes d’alfa contre à peine 1,2 million pour la marine française. La chambre de commerce pousse des cris d’alarme. Le port traite aussi les céréales, les bestiaux, les minerais, les peaux, les laines. En 1899, son trafic annuel dépasse les 700 000 tonnes.
Port d’Oran, vers 1870–1878 — pendant les travaux d’agrandissement. Au premier plan : d’imposants ballots d’alfa empilés sur les quais, attendant l’embarquement. À quai, deux gros steamships à coque noire. C’est l’époque exacte où Sigurd Kuhlman dirige son bureau de courtage maritime : l’alfa qui s’exporte massivement vers l’Angleterre transite par ces mêmes quais. Collection personnelle de l’auteur.
Les travaux s’achèvent en 1892 après trois tempêtes dévastatrices (1869, 1876, 1886) qui ruinent partiellement la jetée du large et obligent l’État à solliciter, par la loi du 19 juillet 1880, le concours financier de la Chambre de Commerce à hauteur de 2,5 millions de francs. À l’issue de ce premier programme, le port dispose de 1 175 mètres de jetées, 1 890 mètres de quais accostables, et 13 hectares de quais et terre-pleins. Le trafic a été multiplié par quinze entre 1864 et 1892.
Photographie prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai, en regardant vers la ville – angle inversé par rapport aux vues en plongée depuis Santa Cruz. Vers 1875-1885. Collection personnelle de l’auteur.
Prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai et non depuis les hauteurs, cette photographie offre un angle rare : celui du sol, celui des hommes qui travaillent. Au premier plan, le chantier est encore vivant – terre sablonneuse non pavée, blocs de pierre épars, planches de bois, une cahute de fortune, des mulets et leurs conducteurs. Le port se construit sous nos yeux. Au centre, plusieurs voiliers et au moins un vapeur sont à quai, mâts et mâts de charge se découpant sur le ciel. À droite, la ville a déjà pris forme : arcades au rez-de-chaussée, immeubles de commerce à étages, architecture coloniale caractéristique des années 1870–1880. En arrière-plan, Oran monte sur son coteau – un clocher émerge des toits, les premières constructions des hauteurs se devinent dans la lumière. La datation la plus probable se situe entre 1875 et 1885 : la ville est structurée, ambitieuse, mais le port n’est pas encore achevé. Les travaux du bassin Aucour battent leur plein. C’est précisément l’époque où Sigurd Kuhlman est en pleine activité sur ces mêmes quais – courtier, négociant, homme du port. Cette image, c’est peut-être son quotidien.
C’est dans ce contexte d’expansion commerciale que Sigurd Kuhlman accomplit son geste le plus audacieux. Le 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonce l’ouverture d’une ligne directe Oran–New York, la première de l’histoire du port. Sigurd, agent de l’Anchor Line – compagnie écossaise fondée à Glasgow en 1855 – , a obtenu de sa compagnie ce service inédit. Le paquebot inaugural, le SS Bohemia, tout juste sorti des chantiers de Glasgow, effectue la traversée en quinze jours. Jusqu’alors, les marchands oranais devaient transborder leurs marchandises à Marseille ou au Havre, avec six semaines de délai. « Tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi », écrit le journal. Sigurd Kuhlman, Suédois naturalisé français depuis 1876, aura ainsi relié Oran au « nouveau-monde ».
Lire l’article correspondant …
Sources :
Source
Nature
Référence
Paul Lefrancq, Un port à Oran
Article historique
L’Afrique du Nord illustrée, 15 décembre 1934.
Ed. Dechaud, Les grands travaux du port d’Oran
Article
L’Afrique du Nord illustrée, 4 juin 1910
Le Messager de Paris
Presse nationale
18 juillet 1868 (travaux) ; 12 juillet 1880 (emprunt chambre de commerce)
Marengo, le café Maure. Collection personnelle de l’auteur.
Si vous suivez la saga des Kuhlman, vous avez compris que l’Algérie de Josef et Sigurd n’était pas seulement Alger ou Oran. Elle avait un cœur, un territoire, des familles amies dont les destins se sont croisés au milieu du XIXe siècle. Ce point de ralliement fut les villages de Marengo et Bourkika où Josef avait acheté une grande ferme à la fin des années 1860. Et c’est précisément l’histoire de ces villages et de ceux qui l’ont bâti, que raconte avec passion et rigueur le site marengodafrique.fr, que je vous recommande vivement.
Décembre 1848 : la naissance d’un village au prix du sang
Tout commence en décembre 1848, quand 950 colons débarquent dans le port de Cherchell et sont escortés par l’armée vers le site du futur village de Marengo, à une vingtaine de kilomètres de là. Beaucoup viennent de la région parisienne ; on les a envoyés ici pour désengorger une capitale en crise sociale après les journées de juin. On leur a promis des maisons, des champs défrichés. Ils trouveront des baraques à construire eux-mêmes, de la boue, et le choléra. À la fin de l’année 1849, il ne reste que 150 survivants. C’est cette tragédie fondatrice et la ténacité de ceux qui ont tenu que marengodafrique.fr s’emploie à raconter.
Michel-Eugène Beauvais : le personnage central
Le personnage central du site est Michel-Eugène Beauvais (1826–1904), maire de Marengo de 1870 à 1886, beau-frère d’Ovar Lafitte et de Sigurd Kuhlman et arrière-arrière-grand-père de l’auteur. Arrivé en Algérie en 1849 par ses propres moyens depuis Toulon, il sera de toutes les batailles : les épidémies, les invasions de criquets, la révolte de 1871, la construction des écoles, de l’hôpital, du barrage. Le Tell de Blida, à sa mort en 1904, saluait « un vieil algérien qui jouissait de l’estime et de la considération de chacun ».
Les Chapotin : la famille qui reliait tout le monde
Les lecteurs de la saga des Kuhlman connaissent Louise Chapotin, l’épouse de Sigurd. Ce qu’ils ignorent peut-être, c’est que les Chapotin étaient l’une des familles les plus ramifiées de la région. Originaires du village de Zurich (près de Cherchell), elles étaient trois sœurs dont les alliances matrimoniales ont littéralement tissé le réseau humain de la colonisation locale : l’une épouse Michel-Eugène Beauvais futur maire de Marengo, l’autre Ovar Lafitte le futur maire de Cherchell et la troisième Sigurd Kuhlman, fils de Josef. Trois familles, une seule génération, un pan entier de l’histoire de la Mitidja occidentale.
Bourkika, Zurich, Tipaza, Cherchell…
Le site ne se limite pas à Marengo. Il couvre l’ensemble du réseau de villages fondés ou gravitant autour de la municipalité : Bourkika (où les Kuhlman possédaient la Ferme Saint-Joseph), Zurich (premier village habité par les Chapotin, fondé en 1848 par le convoi n°12 auquel participait le célèbre peintre Vivant Beaucé), Tipaza, Montebello, Nador et Ameur-el-Aïn.
En 1865, Napoléon III visite personnellement Marengo. C’est dans ce contexte que Josef Kuhlman, ami du Général Brincourt, lui-même figure centrale de marengodafrique.fr, participait aux grandes évolutions de la colonie. Les deux hommes avaient d’ailleurs été conviés ensemble au couronnement du Roi Charles XV de Suède en mai 1860. Ces connexions entre la saga Kuhlman et la petite histoire de l’Algérie coloniale, l’histoire vraie, se retrouvent documentées et contextualisées sur marengodafrique.fr.
Des archives, des photographies originales, des livres
Toutes les informations du site sont tirées de documents originaux : collections personnelles de l’auteur, archives familiales, journaux d’époque numérisés sur Gallica. Le site est la vitrine en ligne du livre « Marengo d’Afrique » dont les deux premiers tomes sont déjà parus. Une newsletter, L’Écho du Chenoua, permet de suivre les nouvelles publications tous les dimanches matin.
Pour tous ceux qui lisent la saga Kuhlman et cherchent à comprendre le sol sur lequel Josef, Sigurd et leurs proches ont vécu, travaillé et construit leurs existences algériennes, marengodafrique.fr est le complément indispensable.