La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
En 2012, j’ai posé pour la première fois le pied sur le sol Algérien et il était naturel que je me rende sur la tombe de celui que l’on appelait dans la famille « le Consul », au cimetière de Saint-Eugène à Alger.
Cela faisait déjà des années que je suivais la piste de Josef Kuhlman. J’avais reconstitué son arrivée à Alger au printemps 1841, son ascension depuis simple attaché consulaire jusqu’au rang de Consul Général de Suède en 1873, sa mort à Alger en 1876. Mais une tombe, c’est autre chose. C’est le moment de se recueillir, une émotion à part entière.
Le cimetière de Saint-Eugène, Bologhine aujourd’hui, surplombe la baie d’Alger. C’est l’un des plus anciens cimetières juif et chrétien d’Algérie, planté sur une colline au-dessus de la mer, entre ciel et Méditerranée. On y entre avec une impression étrange de traverser le temps. Les noms sur les pierres racontent à eux seuls cent cinquante ans d’histoire, de commerce, de diplomatie, de familles venues de toute l’Europe s’installer dans cette ville blanche.
À l’entrée du cimetière, j’ai expliqué ma démarche au gardien. Il a consulté le registre sans se faire prier, cherché le nom, trouvé l’emplacement, et m’a guidé gentiment jusqu’au Carré des Consuls.
C’est là que l’émotion m’a saisi.
La tombe était presque intacte. Dans un cimetière où tant de sépultures sont abandonnées, effondrées, envahies par la végétation, celle de Josef était là, debout, lisible. Et un détail m’a touché plus que tout le reste : un petit pot de fleurs. Quelqu’un était passé. Quelqu’un avait pensé à lui, à cet homme mort depuis cent trente-six ans dans une ville qui n’était pas celle de ses ancêtres.
Octobre 2012.
À ses côtés, une sépulture que je n’avais pas anticipée : Henrik Kuhlman, son fils, demi-frère de Sigurd, mon ancêtre direct. Elle aussi était en bon état. Deux générations de Kuhlman côte à côte, à quelques pas de la mer.
Je suis resté longtemps immobile devant ces deux pierres.
Quatorze ans plus tard
Je ne suis pas retourné à Alger. Mais dans le cadre de l’ACSE, qui après avoir œuvré pour le cimetière juif s’attaque désormais à la réhabilitation du Carré des Consuls, j’ai demandé qu’on établisse un état des lieux de la tombe, savoir exactement ce qu’il en était, ce qu’il y avait lieu de faire pour la préserver.
Le rapport est arrivé et le temps avait fait son œuvre. Nul besoin de préciser dans quel état d’esprit j’ai regardé ces photos.
Affaissement du terrain, dalle supérieure déplacée, structure fragilisée. Quatorze ans ont suffi pour que ce qui était presque intact en 2012 devienne une sépulture en péril.
La tombe de Josef Kuhlman, juin 2026.
La décision
J’ai donc décidé d’agir sans attendre et de lancer la rénovation complète de la sépulture de Josef Kuhlman.
Mais le projet va au-delà de la seule tombe de Josef et vise également à la rénovation des sépultures des autres consuls de Suède et de Norvège reposant dans le Carré des Consuls, les consuls Sundelin, Schultze et Nordström ainsi que d’autres sujets suédois inhumés en ce même lieu.
Au-delà des membres de cette famille, je m’adresse donc à mes cousins (au sens large…) Suédois et Norvégiens: à tous ceux qui, depuis la Suède ou ailleurs, souhaitent contribuer à la préservation de cette mémoire commune. Vous pouvez nous rejoindre dans ce projet en contribuant via une cagnotte : Rénovation de la tombe de Josef Kuhlman au Carré des Consuls à Alger.
Je vous en remercie d’avance et je ne manquerai pas de communiquer sur ce site au sujet de l’avancée des travaux.
Etienne Laude
→ Pour en savoir plus sur l’ACSE et ses actions : web-acse.fr
1. Un document exceptionnel : le sermon funèbre luthérien
Le Pauli Militis Christi Epinikion est une Leichpredigt, un sermon funèbre luthérien imprimé à Vieux-Stettin (Alt-Stettin) en 1637 par l’imprimeur Georg Götzken. Il est l’œuvre du Docteur Christophorus Schultetus, pasteur à l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin et confesseur du défunt. Ce genre littéraire et religieux, très codifié dans le luthéranisme allemand des XVIe-XVIIe siècles, associe systématiquement un sermon construit autour d’un texte biblique soigneusement choisi à un Curriculum vitæ biographique détaillé, ce qui en fait une source généalogique de premier ordre.
Le texte central choisi ici est 2 Timothée 4, v. 7-8 – « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » – dont la métaphore militaire résonne parfaitement avec la carrière de soldat du défunt. Le titre latin, « Pauli Militis Christi Epinikion » (Chant de victoire de Paul, soldat du Christ) – emprunte au genre grec de l’épinicion, hymne de triomphe réservé aux vainqueurs des jeux, pour présenter la mort chrétienne au combat comme une victoire absolue. Le document concerne Gerhard Kulemans (parfois orthographié Kuhlman ou Culeman), Lieutenant-Colonel au service de la Couronne de Suède, né le 5 mars 1609 en Livonie, blessé mortellement le 10 mai 1637 devant Saatzig et décédé le 29 mai 1637 à Vieux-Stettin à l’âge de 28 ans.
Première page du Sermon du Pasteur Schultetus lu pour les obsèques de Gerhard à l’église Saint-Jacques de Stettin en 1637.
Deuxième page du Sermon du Pasteur Schultetus lu pour les obsèques de Gerhard à l’église Saint-Jacques de Stettin en 1637.
2. Aspects généalogiques et historiques
Le Curriculum vitæ du sermon fournit un portrait généalogique et biographique remarquablement précis. Gerhard Kulemans est issu d’une famille noble ancienne et bien connue en Livonie. Son père, Johann Kulemann, était seigneur¹ du domaine de Jamowitz ; sa mère, Hedwig née von Focken, était une noble livonienne. Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck, rattachant la famille à la haute bourgeoisie marchande hanséatique. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen², présentée dans le sermon comme appartenant à une famille « chevaleresque et de haute noblesse en Livonie ». Après la mort de son père, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg où il étudie trois ans, avant de servir comme attaché auprès d’un ambassadeur du roi de Danemark, voyageant en Suède, au Danemark et à Moscou. Il rejoint ensuite l’armée royale suédoise en Allemagne, où son frère Johan Friedrich Kulemans³ sert déjà comme Lieutenant dans le Régiment du Général Duwall sous le Colonel Bohm⁴. Gerhard s’illustre lors de la prise de la redoute de Stein en Silésie (300 prisonniers) puis lors de la défense héroïque du Sandt devant Breslau, où il résiste six semaines à un siège complet sans ravitaillement jusqu’à forcer le retrait de l’ennemi, exploit qui lui vaut d’être promu Lieutenant-Colonel par le Général Duwall. Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow. Leur mariage ne durera que 21 semaines. Blessé à la cuisse droite lors d’une opération sous le commandement du Feld-Maréchal Herman Wrangel, Gerhard est transporté à Vieux-Stettin où il reçoit les derniers sacrements en présence de son confesseur le Dr. Schultetus et s’éteint paisiblement le 29 mai 1637 vers 22h, dix-neuf jours après sa blessure. Il est inhumé le 9 juin 1637 en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin.
Le pasteur Schultetus en chaire dans la lumière solennelle de Saint-Jacques de Stettin. Au premier rang, Barbara en deuil et Johan Friedrich en uniforme d’officier. La bière drapée au centre. Image générée par IA dans le style des intérieurs d’église de Saenredam et de Witte.
3. Ce que ce document révèle et ce qu’il confirme
Première page du CV mentionné dans le sermon. A noter, la mention du père Johan Kulemann, erbsess auf Jamowitz ainsi que le nom de famille de sa grand-mère maternelle.
Le Curriculum vitæ du sermon fournit un portrait généalogique et biographique remarquablement précis. Gerhard Kulemans est issu d’une famille noble ancienne et bien connue en Livonie. Son père, Johann Kulemann, était seigneur¹ du domaine de Jamowitz ; sa mère, Hedwig née von Focken, était une noble livonienne. Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck, rattachant la famille à la haute bourgeoisie marchande hanséatique. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen², présentée dans le sermon comme appartenant à une famille « chevaleresque et de haute noblesse en Livonie ».
Deuxième page du CV mentionné dans le sermon où l’on retrouve le passage sur ses études et ses premières années en Hollande et en Russie.
Après la mort de son père, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg où il étudie trois ans. Il se place ensuite au service d’un ambassadeur du roi de Danemark, en grande considération à la Cour royale, avec lequel il effectue plusieurs missions diplomatiques en Suède, au Danemark et à Moscou, s’y acquittant de ses missions avec tant d’éclat que « rois, princes et seigneurs en eurent le plus grand contentement ». Animé ensuite d’un vif désir de voir le monde et d’en apprendre les langues, il voyage en Espagne et en Italie, puis se rend en Hollande avec l’intention de s’embarquer vers les Indes orientales, projet dont il est dissuadé par des personnes de qualité. Il reste alors plus d’un an en Hollande, où il sert auprès de l’armée du Prince et se forme aux exercices militaires.
Troisième page du CV mentionné dans le sermon.
Lorsqu’il apprend que Sa Majesté Royale de Suède est entrée en guerre en Allemagne, il quitte aussitôt la Hollande pour rejoindre l’armée royale suédoise à Francfort-sur-l’Oder, où son frère Johan Friedrich Kulemans³ sert déjà comme capitaine dans le Régiment du Général Duwall le Colonel Bohm⁴. Gerhard s’illustre lors de la prise de la redoute de Stein en Silésie (300 prisonniers) puis lors de la défense héroïque du Sandt devant Breslau, où il résiste six semaines à un siège complet sans ravitaillement jusqu’à forcer le retrait de l’ennemi, exploit qui lui vaut d’être promu Lieutenant-Colonel par le Général Duwall.
Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow. Leur mariage ne durera que 21 semaines. Blessé à la cuisse droite lors d’une opération sous le commandement du Feld-Maréchal Herman Wrangel, Gerhard est transporté à Vieux-Stettin où il reçoit les derniers sacrements en présence de son confesseur le Dr. Schultetus et s’éteint paisiblement le 29 mai 1637 vers 22h, dix-neuf jours après sa blessure. Il est inhumé le 9 juin 1637 en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin.
En revanche, plusieurs éléments du sermon recoupent et confirment ce que les recherches menées sur la famille Kuhlman avaient déjà établi : la présence du frère Johan Friedrich Kulemans dans le Régiment du Général Duwall sous les ordres du Colonel Bohm, le lien avec la famille van Sypesteyn, et le rôle central de Saatzig dans le destin de cette génération, autant d’éléments déjà documentés sur ce site.
Extrait des archives du musée van Sypesteyn aux Pays-Bas, où l’on voit les noms de Cornelia, mariée à Jacob Larsons Bohm et Gertrud, mariée à Hans Fredrik Coelman.
Notes
¹ Erbseß : littéralement seigneur héréditaire, désignant celui qui tient son domaine en pleine propriété transmissible, par opposition au feudataire dont le fief reste révocable.
² Le nom « Hoghenhausen » est la graphie archaïque de « Hohenhausen », famille nobiliaire originaire du village de Hohenhausen en Lippe (Westphalie). La particule « von der », telle qu’elle figure exactement dans le document original, confirme que la famille tire son nom de ce lieu précis, indiquant qu’elle en était seigneur à l’origine.
³ L’identité de Johan Friedrich Kulemans confirme la documentation du musée van Sypesteyn (Pays-Bas), qui mentionne un « Hans Fridrik Coelman » portant le titre d’overste (colonel) au service du Roi de Suède (« Konung van Sveden »), Hans étant le diminutif néerlandais de Johan, et Coelman la transcription hollandaise de Kuhlman / Kuleman.
⁴ Jacob Bhom (ou Bhoom, Bohm, Boom selon les sources) est le « Herrn Obersten Bohms » du sermon funèbre. L’épitaphe de l’église de Saatzig, commandée par sa veuve Cornelia van Sypesteyn, atteste qu’il était Chiliargue (colonel) de Sa Majesté Royale de Suède et qu’il mourut le 10 août 1643 à l’âge de 42 ans, des suites d’un duel. Sa femme Cornelia van Sypesteyn était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, épouse de Johan Friedrich Kulemans, faisant de Bohm et de Johan Friedrich des beaux-frères, ce qui explique le lien militaire étroit entre les deux hommes et l’intégration de Gerhard dans ce régiment.
Note préliminaire : Ce qui suit est une hypothèse historique, construite sur un faisceau d’indices convergents. Aucun document ne prouve à ce jour l’existence d’un lien entre Magnus Jacob Crusenstolpe et Josef Kuhlman. Mais les coïncidences sont trop nombreuses, trop précises, trop cohérentes pour être ignorées.
Josef Kuhlman (1809-1876)
Je m’étais toujours demandé ce qui avait poussé Josef à partir pour l’Algérie. Certes à l’époque, l’attrait de la nouveauté, de l’Orient ou encore de l’aventure, pouvait, surtout pour les Kuhlman, certainement expliquer ce départ. Mais quelqu’un, quelque chose, avait dû influer sur cette décision, ouvrir cette porte précise. On ne débarque pas en 1841 dans une Algérie à peine conquise par hasard, sans réseau, sans introduction.
La réponse, probable, est venue d’un endroit inattendu : un petit livre suédois, consacré à une ville provinciale, que rien ne semblait relier à l’Afrique du Nord.
Le livre de Hertzman, un inventaire qui dit plus qu’il n’y parait
Per Fredrik Hertzman est né le 23 janvier 1810 à Tingstad, près de Norrköping, fils du recteur local. Juriste de formation, notaire puis juge municipal de Norrköping, il est aussi un érudit discret, passionné par l’histoire de sa ville. Dans les dernières décennies de sa vie, il rédige un texte qui paraîtra posthume : Anteckningar om Norrköpings stad, des notes topographiques sur le vieux Norrköping tel qu’il existait au début du XIXe siècle.
Per Fredrik Hertzman (1810-1884)
Le livre détaille de manière trés précise le vieux Norrköping, décrit rue par rue, maison par maison, propriétaire par propriétaire, la ville que l’auteur a connu dans son enfance et sa jeunesse. C’est une promenade dans un Norrköping disparu, avant les grands incendies de 1822 et 1826 qui en ravagèrent une large partie.
Et parmi les centaines de noms qu’il cite, les Kuhlman y occupent une place particulière. Hertzman semble connaître la famille Kuhlman. La maison de Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en gros et chevalier de l’Ordre de Vasa, se dressait à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, l’une des adresses les plus connues de Norrköping. Hertzman en parle avec une précision qui trahit une connaissance personnelle : il décrit l’album d’autographes que Johan Kuhlman avait constitué au fil des années, signé par les personnalités les plus illustres de son époque ; il mentionne que le peintre Pehr Hörberg y avait dessiné une vue du domaine de campagne de la famille, Rödmossen à Kolmården ; il raconte que lorsque la maison brûla en 1822, les deux fils de Johan la reconstruisirent « avec une piété remarquable, presque tout à fait à l’identique » ; il note enfin que le célèbre professeur Johan Henrik Lidén y avait vécu alité pendant dix-sept ans jusqu’à sa mort en 1793, hébergé par Johan Kuhlman qui jouissait d’une considération générale et entretenait des liens étroits avec les grandes figures intellectuelles de son temps.
Ce n’est pas la description d’un inconnu. C’est le portrait d’une famille que Hertzman avait côtoyée, dont il connaissait les détails intimes, et à laquelle il vouait une évidente admiration. Mais c’est une autre mention, en apparence anodine dans le contexte de son livre qui éveilla mes soupçons.
Dans la notice biographique qui introduit le livre, l’éditeur Gustaf Malmberg raconte que Hertzman, après ses études, se rendit à Stockholm vers 1836 et y travailla plusieurs années. Et il précise :
« …pendant lesquelles il fit la connaissance personnelle du célèbre M. J. Crusenstolpe. Il retourna ensuite en Östergötland, où il chercha à éviter commodément la possibilité de se compromettre durant les troubles qui éclatèrent peu après dans la capitale, en lien avec le procès pour haute trahison contre Crusenstolpe. »
Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865)
Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865) est l’une des figures les plus sulfureuses de la Suède du XIXe siècle. Juriste, romancier historique, journaliste politique, il fut arrêté en 1838 pour crime de lèse-majesté après avoir publié des critiques à peine voilées de Charles XIV Jean (Bernadotte). Sa mise en détention déclencha de véritables émeutes à Stockholm en juin 1838, les « journées de juin », l’un des premiers épisodes de révolte libérale de l’histoire suédoise moderne.
Hertzman le connaissait personnellement. Et il avait jugé prudent de quitter Stockholm avant que l’affaire n’éclate. Ce nom ne m’était pas inconnu parce que c’est précisément un Crusenstolpe qui, de l’autre côté de la Méditerranée, avait accueilli Josef Kuhlman en compagnie du Consul Schultze. Était-ce une coïncidence ? Ou le premier indice d’un chaînon manquant ?
Deux frères, deux mondes
Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882) était le frère cadet de Magnus Jacob. Six ans les séparaient, nés tous deux à Jönköping, d’une famille de petite noblesse provinciale. Leurs trajectoires ne pouvaient être plus différentes. Si Magnus Jacob resta en Suède, dans les salons et les rédactions de Stockholm, à écrire, polémiquer et déranger, jusqu’à son arrestation qui le rendit célèbre malgré lui, Fredrik, lui, quitta la Suède dès 1825, après une carrière militaire interrompue par un scandale. Il combattit dans la guerre d’indépendance grecque sous le général Fabvier (un Français), avant d’entrer dans le service consulaire suédois. Secrétaire à Tripoli en 1827, puis en poste à Rio de Janeiro, il s’installa ensuite dans le monde arabe, d’abord à Tanger, où il apprit l’arabe et prépara ce qui deviendrait la première traduction du Coran en suédois (publiée à Stockholm en 1843). Et à partir de 1832, il était présent dans la structure consulaire suédoise en Afrique du Nord, notamment à Alger.
Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882)
L’historique officiel du consulat suédois d’Alger (Konsulsstaten) le confirme : Fredrik Crusenstolpe est bien listé comme secrétaire du consulat à compter de 1832, puis consul par intérim en 1847, après le décès de Johan Fredrik Schultze, le consul titulaire que Josef Kuhlman avait connu dès son arrivée. Il deviendra Consul Général en 1858, avant d’être transféré à Lisbonne en 1860.
C’est lui que Josef Kuhlman trouva sur place en arrivant au printemps 1841.
Deux frères, donc : l’un que Hertzman connaissait personnellement à Stockholm, l’autre qui était en poste à Alger depuis près de dix ans au moment où Josef débarqua. Ce rapprochement est au cœur de l’hypothèse qui suit.
Uppsala, là où tout a peut-être commencé
Pour comprendre comment ces chemins auraient pu se croiser, il faut remonter à Uppsala et aux registres de la Stockholms studentnation. Ces registres consignent les étudiants inscrits année par année à l’Université d’Uppsala, classés par leur association d’origine. Les Kuhlman, originaires de Stockholm, sont inscrits à la Stockholms nation.
Et l’on y trouve mention des trois frères Kuhlman, fils de Johan Peter (1767-1839) et Inga Nasbom (1776-1852):
Pehr Erik Kuhlman (né en 1799) : inscrit en 1816, mort en 1827. Sa notice se limite à deux mots, son nom et sa mort. Aucune carrière, aucun examen. Une vie interrompue avant d’avoir pu commencer.
Claes Jakob Kuhlman (né en 1800) : inscrit lui aussi en 1816, la même année que son frère aîné. Noté « Artillerist » entre guillemets, le compilateur lui-même semblait incertain du titre. Mort à Stockholm en 1823, à vingt-trois ans.
Joseph (Josef) Kuhlman (né en 1809) : inscrit en 1827, l’année même de la mort de Pehr Erik. Il avait dix-huit ans. Sa notice se termine par des points de suspension : « Kammarskrivare i Riksgäldskontoret, . . . . . . » Le compilateur n’avait pas la suite et cette s’était écrite en Algérie.
Quand Josef s’inscrit à Uppsala en 1827, il porte le poids de deux deuils fraternels. Claes Jakob est mort quatre ans plus tôt. Pehr Erik vient de mourir cette année-là. Il est le dernier. Et il commence.
Per Fredrik Hertzman, lui, s’inscrit à Uppsala l’année suivante en 1828 à l’Östgöta nation. Les deux hommes sont à Uppsala en même temps, dans une petite ville universitaire de quelque 1 500 étudiants où les nations se côtoient dans les mêmes rues, les mêmes cafés, les mêmes salles de cours. Josef et Hertzman ont à peine un an d’écart. Ils ont pu se connaître, ou se croiser, et évoluaient dans les mêmes cercles.
Stockholm, le creuset des années 1830
Josef quitte Uppsala vers 1830 pour prendre son poste de kammarskrivare au Riksgäldskontoret, l’Office suédois de la dette publique, au cœur de l’administration financière de Stockholm puis rejoindra le KommerzKollegium. Il y restera jusqu’à son départ pour Alger vers 1840-1841. Josef restera donc près d’une décennie à Stockholm.
C’est à Stockholm que Hertzman rencontre Magnus Jacob Crusenstolpe personnellement, comme le précise son biographe. Et dans ce même Stockholm des années 1830, Josef côtoyait un homme qu’il avait connu à Uppsala : Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd. Inscrit à la Stockholms nation en 1827, dans la même promotion que Josef, Orvar Odd était devenu collaborateur de l’Aftonbladet, le journal libéral autour duquel gravitait tout ce que Stockholm comptait d’esprits progressistes, y compris Crusenstolpe. Ces cercles-là se connaissaient, se fréquentaient, se recommandaient.
Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd.
Nous n’avons aucune preuve directe que Josef et Magnus Jacob Crusenstolpe se soient rencontrés. Mais l’environnement dans lequel Josef évoluait à Stockholm — l’administration financière, les réseaux de l’Östgöta et de la Stockholms nation, les milieux journalistiques et libéraux, était exactement celui dont Crusenstolpe était une figure centrale. La probabilité qu’ils se soient croisés est forte mais la certitude manque à ce jour.
En 1838, l’affaire Crusenstolpe éclate. Hertzman prend la prudente décision de quitter Stockholm. Josef, lui, y reste encore au moins un an. C’est dans cet intervalle, dans cette ville sous tension, que se serait forgée, si l’hypothèse est juste, la décision de partir pour Alger.
La porte vers Alger, l’hypothèse centrale
L’Algérie française de 1841 n’était pas une destination anodine. La conquête avait débuté en 1830, onze ans à peine avant l’arrivée de Josef. La colonie était instable, dangereuse, en pleine construction administrative. Les étrangers qui s’y installaient avec succès n’y venaient pas sans appuis. Au consulat suédois d’Alger, Johan Fredrik Schultze était en poste depuis 1816, d’abord comme secrétaire, puis consul par intérim à partir de 1829. Et à ses côtés, depuis 1832, se trouvait Fredrik Crusenstolpe.
Quand Josef Kuhlman débarque au printemps 1841, ce sont ces deux hommes qui l’accueillent. Crusenstolpe, « toujours bien informé », lui indique sans hésiter les bonnes adresses et les bonnes personnes.
L’hypothèse est donc la suivante : Josef serait arrivé à Alger muni d’une lettre d’introduction pour Fredrik Crusenstolpe, lettre obtenue à Stockholm, via Magnus Jacob, peut-être avec le concours de Hertzman ou d’Orvar Odd. Les deux frères correspondaient régulièrement ; Magnus Jacob servait d’intermédiaire aux affaires de Fredrik en Suède. Remettre à un jeune Suédois partant pour l’Algérie une lettre pour son frère au consulat était un geste naturel et courant dans les réseaux diplomatiques et intellectuels de l’époque.
Cette hypothèse repose sur un faisceau d’indices convergents :
Hertzman connaissait les Kuhlman de Norrköping depuis l’enfance
Hertzman et Josef étaient à Uppsala en même temps (1827–1828)
Hertzman connaissait personnellement Magnus Jacob Crusenstolpe à Stockholm
Josef gravitait dans les mêmes cercles stockholmois via Orvar Odd et l’Aftonbladet
Fredrik Crusenstolpe était au consulat d’Alger depuis 1832
Josef arriva à Alger en 1841 et fut immédiatement guidé par Crusenstolpe
Aucun de ces éléments, pris isolément, ne constitue une preuve. Ensemble, ils dessinent une cohérence difficile à ignorer.
Le cercle se ferme
La suite est connue : Josef Kuhlman ne repartira jamais. Il devient courtier maritime en 1844, l’un des premiers assermentés de la colonie. Il bâtit une maison, une réputation, une famille. En 1873, il est nommé Consul Général de Suède à Alger, succédant dans cette fonction à la lignée Schultze → Crusenstolpe → Rouget de St Hermine et meurt en poste en 1876.
Et Fredrik Crusenstolpe, celui par qui tout avait peut-être commencé, avait quitté Alger en 1860 pour Lisbonne. Les deux hommes avaient partagé le même consulat pendant treize ans. Tout cela est peut-être parti d’un petit livre sur Norrköping. D’une seule phrase. D’un nom.
La preuve définitive de cette hypothèse, si preuve il y a, se trouverait dans les archives du Riksarkivet de Stockholm (fonds Utrikesdepartementet, dossiers consulaires Alger 1840–1841) : une lettre de recommandation, un visa d’entrée au consulat, une mention dans la correspondance entre les deux frères Crusenstolpe. La recherche continue...
Dans les sources suédoises qui constituent le cœur de la saga Kuhlman, une mention revient comme un refrain énigmatique : « Herre till Jamawitz i Pommern » ou Seigneur de Jamawitz en Poméranie en français. C’est le titre qui précède le nom de Johan Kuhlman au sommet du tableau généalogique Tab. 1, ancre géographique d’une famille qui allait, au fil des guerres et des alliances, devenir l’une des lignées nobles de la Suède du XVIIe siècle.
Première page du dossier nobiliaire des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Mais où se trouve Jamawitz ? Cette question, apparemment simple, se révèle être une véritable enquête historique.
Un nom qui résiste aux cartes
Aucune carte moderne ne répertorie de « Jamawitz ». Aucun village polonais ou allemand ne porte aujourd’hui ce nom. À première vue, la piste semble froide. Deux hypothèses émergent pourtant dans la littérature :
La première mène vers Janowiec Wielkopolski, une petite ville de l’ancienne province de Posnanie, dont le nom allemand historique était « Janowitz ». La ressemblance phonétique est réelle. Mais un détail géographique l’invalide aussitôt : Janowiec Wielkopolski n’est pas en Poméranie. Or les sources sont formelles, Jamawitz est « in Pommern ».
La seconde hypothèse s’avère bien plus convaincante et je tiens ici à remercier madame Catharina Behrens des archives de Lübeck qui m’a mis sur ce qui semble la bonne piste.
Jannewitz, Kreis Schlawe : la piste poméranienne
Dans les registres historiques du Kreis Schlawe, arrondissement de l’ancienne Poméranie prussienne, on trouve un village nommé Jannewitz, aujourd’hui connu sous son nom polonais de Janiewice, situé à environ 11 kilomètres au sud-est de Sławno (l’ancienne Schlawe), près de la côte baltique. La proximité phonétique entre « Jannewitz » et « Jamawitz » n’est pas le fruit du hasard : en vieille écriture gothique allemande (Kurrentschrift), les lettres « nn » et « m » se ressemblent étroitement. Une confusion de copiste, ou de lecteur, suffit à transformer l’un en l’autre. Ce type d’erreur était extrêmement courant dans les archives de cette époque.
Jannewitz est un village d’origine wende (slave), organisé autour d’un étang central, dont l’histoire documentée remonte au XVe siècle. Le premier propriétaire connu était Martin von Zitzewitz, entre 1442 et 1460. Au XVIe siècle, le village appartient à Jacob von Zitzwitz et compte alors vingt-cinq paysans, un petit tenancier et un sacristain. C’est un « Rittergut », un domaine seigneurial noble dont le statut correspond parfaitement à celui d’une famille comme les Kuhlman.
Jannewitz sur une carte prussienne de 1890.
Johan Kuhlman, Seigneur de Jannewitz
En Suède, le titre « Herre till [lieu] » désigne le propriétaire d’un domaine seigneurial. C’est l’équivalent exact du « Herr auf/zu » allemand, ou du « Seigneur de » français. Dire que Johan Kuhlman était « Herre till Jamawitz » signifie donc qu’il était le maître incontesté de ce domaine en Poméranie et que Jannewitz était le siège familial des Kuhlman.
Extrait de la première page du dossier Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Quand et comment les Kuhlman ont-ils acquis Jannewitz des von Zitzewitz ? La réponse se trouve probablement dans les Lehnsakten (registres féodaux) de l’ancienne chancellerie ducale de Poméranie, aujourd’hui conservés à l’Archiwum Państwowe w Szczecinie (Archives d’État de Szczecin, en Pologne). C’est l’une des prochaines étapes de cette enquête.
La guerre de Trente Ans et la fin d’un monde
Le destin de Jannewitz bascule avec la guerre de Trente Ans (1618–1648). Comme tant d’autres villages de Poméranie orientale, il est presque entièrement détruit. Entre 1679 et 1690, les fragments du domaine sont vendus progressivement à Adam von Podewils et les Kuhlman ne sont plus là depuis quelques années.
Leur chemin les a conduits loin de Poméranie, par étapes. D’abord vers l’Ingrie, cette région baltique disputée entre la Suède et la Russie, théâtre de nombreuses campagnes militaires au début du XVIIe siècle. Puis un retour vers les villes hanséatiques : Lübeck, dont la famille Focken, belle-famille de Johan Kuhlman, était l’une des grandes familles patriciennes, et Gadebusch, en Mecklembourg. Et enfin, la Suède, royaume alors en pleine expansion vers la Baltique, qui offrait aux familles nobles déplacées par la guerre terres, titres et avenir.
La trajectoire est celle de nombreuses familles nobles poméranniennes de cette époque : la guerre dévaste les domaines ancestraux, et les fils cherchent fortune et reconnaissance sous les drapeaux suédois. Le fils de Johan Kuhlman, lui-même prénommé Johan, Lieutenant-Colonel dans l’armée Suédoise, meurt à Narva en 1649, au service militaire suédois tout comme son frère Peter deux années plus tard. La boucle se referme entre deux rives de la Baltique. De Jannewitz à Stockholm. Du fief poméranien à la noblesse suédoise. C’est, en quelques décennies, le voyage des Kuhlman.
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Cette enquête sur Jamawitz ne fait que commencer. Plusieurs institutions ont été sollicitées, archives municipales, instituts de recherche nobiliaire, portails d’archives en ligne et les premières réponses dessinent peu à peu les contours d’un dossier qui pourrait être riche. Les registres féodaux de l’ancienne chancellerie ducale de Poméranie, conservés aujourd’hui en Pologne¹, représentent sans doute la source la plus prometteuse pour documenter la présence des Kuhlman à Jannewitz avant la guerre de Trente Ans. De même, les archives nobiliaires allemandes spécialisées dans la noblesse de Hinterpommern² confirment l’existence d’entrées relatives à la famille.
Ce que Jamawitz nous dit des Kuhlman
Retrouver Jamawitz, c’est retrouver les racines terrestres d’une famille que les sources suédoises nous montrent déjà en pleine ascension sociale. Avant la Suède, avant l’Ingrie, avant les détours par Lübeck et Gadebusch, il y avait un domaine modeste au bord des marais poméraniens, un Rittergut entouré d’étangs, à quelques lieues de la mer Baltique.
C’est de là que tout a commencé.
La saga continue.
Sources
¹ Archiwum Państwowe w Szczecinie (Archives d’État de Szczecin, Pologne) — principal dépôt des archives ducales de Poméranie, incluant les Lehnsakten (registres féodaux) de Hinterpommern. Consultable partiellement en ligne via szukajwarchiwach.gov.pl.
² Institut für Deutsche Adelsforschung, Kiel — dirige notamment un index de plus de 1 500 dossiers de noblesse poméraniens conservés dans les archives allemandes (1500–1945), et possède une entrée documentée pour « Kühlman (aus Jamawitz in Pommern) ». Voir adelsquellen.de.
9. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 22 janvier 1845
La Calorama effondrée, nuit du 21 au 22 janvier 1845. Image générée par IA.
Il pleuvait depuis des semaines. Pas la pluie brève et violente que les Algérois connaissaient bien – ces orages de printemps qui noyaient la ville en une heure et s’évaporaient avant le soir. Depuis début janvier, c’était une pluie obstinée, grise, qui s’installait à l’aube et durait jusqu’à la nuit, gonflant les sources, détrempant les argiles des hauteurs, transformant les rues en ruisseaux. Les aqueducs de la ville débordaient. Les chemins des collines étaient devenus impraticables. Alger sentait la terre mouillée et le plâtre humide.
Josef évitait de trop sortir. Les rues d’Alger par temps de pluie suffisent à décourager les plus vaillants.
Un matin de janvier
Ce matin-là, quelqu’un frappa à la porte du consulat de la rue de la Licorne d’une manière qui n’était pas celle des visiteurs ordinaires. Kenney Bowen-Schultze entra sans attendre qu’on lui propose un siège. Elle était trempée jusqu’aux épaules, ses cheveux collés sur les tempes, ses gants maculés de boue rouge. Elle avait manifestement marché – ou couru – une partie du chemin depuis El-Biar.
« La Calorama« , dit-elle. Et elle s’effondra, prenant sa tête entre ses mains.
Ce qui s’était passé
Dans la nuit du 21 au 22 janvier, après des semaines de pluies qui avaient saturé les argiles de la falaise, la partie supérieure de la crête de Mustapha-Supérieur avait cédé. L’affaissement avait entraîné un mouvement de toutes les terres vers la route en contrebas. À l’extrémité de la terrasse Saint-Raphaël, construite sur la falaise même, la maison de campagne des Schultze avait été emportée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait, qui avait glissé sur sa base en glaise (1). Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja avaient été coupés dans le même mouvement.
Kenney n’était pas là quand c’est arrivé. Personne n’était là car ils avaient quitté la CaloRama depuis l’automne, les collines étant difficiles d’accès par mauvais temps. C’est un voisin qui avait envoyé un mot à l’aube. Elle était montée à El-Biar au lever du jour.
« Il ne reste rien », dit-elle enfin. « La terrasse, les jardins, la maison. La falaise a tout pris. »
Josef ne dit rien. Il n’y avait rien à dire qui ne fût pas insuffisant. Les Schultze avaient acquis la propriété en 1838 (2) – une ancienne maison ottomane sur le promontoire d’El-Biar, dominant la baie d’un panorama qui s’ouvrait jusqu’aux montagnes de la Kabylie par temps clair. Kenney l’avait baptisée « La Calorama », « la Belle Vue ». Elle en avait dessiné les jardins, peint les terrasses sous tous les éclairages – la lumière du matin sur la baie, le rose du soir sur les collines, les jours de sirocco où tout devenait blanc et immobile. Les toiles qu’elle avait laissées là-bas avaient disparu avec le reste. Josef pensa aux soirées de la terrasse. Au consul Schultze qui lui avait raconté, depuis la balustrade, l’histoire du tribut aux corsaires en ce premier automne où Alger s’était ouverte devant lui comme une promesse. Aux dîners où circulaient officiers, artistes, voyageurs de toutes nations. Aux conversations qui avaient formé son regard sur cette ville.
La maison avait déjà souffert. En 1830, les troupes françaises du général de Bourmont y avaient installé une batterie d’artillerie pour bombarder le fort de l’Empereur (3). Trente mille francs de dégâts. Schultze avait réclamé réparation pendant des années au conseil d’État, au ministre de la Guerre. En vain. On lui avait accordé la concession de la rue de la Licorne à la place, comme si un appartement en ville pouvait compenser une terrasse sur la baie.
La montée à El-Biar
Josef monta jusqu’à El-Biar dans l’après-midi, par la route glissante qui longe le flanc de la montagne. Kenney était restée rue de la Licorne pour annoncer la nouvelle à son mari. L’endroit était méconnaissable. Là où se trouvait la terrasse, il n’y avait plus qu’une cicatrice de glaise brune sur le flanc blanc de la colline, un décrochement brutal, encore humide, que la pluie continuait de lessiver. En bas dans la pente, des pierres, des poutres, quelques fragments de mur. Rien de reconnaissable. Josef resta un moment sans bouger sous la pluie. Il n’était pas homme à beaucoup de sentimentalité. Mais il comprit quelque chose ce soir-là sur la façon dont les choses se terminent : non pas dans des scènes dramatiques, mais dans des glissements imperceptibles, nocturnes, qui ont déjà tout emporté quand le soleil se lève.
Il redescendit vers la ville. La baie était invisible dans la brume.
Notes
(1)« Un effondrement de la falaise sur laquelle elle était construite causa sa destruction totale, entraînée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait et qui glissa sur la base en glaise. » (Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 11, 1929.) Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja, deux des quatre sources alimentant les fontaines d’Alger, furent coupés simultanément. Les travaux de rétablissement furent conduits en urgence ; les fontaines de la ville étaient réapprovisionnées dès le soir du 25 janvier.
(2) Les Schultze avaient préalablement possédé une autre propriété de campagne — l’ancien « consulat de Suède » de Bouzareah, vendu à la Princesse de Mir en août 1835. En janvier 1838, les époux Schultze rachetèrent à M. Descous deux propriétés rurales à El-Biar, dont l’une devint la CaloRama. Le terrain, une fois reconstruit, devint la Villa des Oliviers, puis la Résidence de l’Ambassadeur de France à Alger depuis 1962. (Voir « Le Mystère de la CaloRama », kuhlmansaga.com.)
(3) En juillet 1830, les troupes françaises installèrent sur le terrain du consulat de Suède une batterie d’artillerie destinée à réduire le fort de l’Empereur, position clé commandant l’entrée d’Alger. Les dommages furent estimés à 30 000 francs par une enquête officielle. La réclamation de Schultze, repoussée par le conseil d’État au motif que ces dommages relevaient « des malheurs généraux de la guerre », fut compensée en 1836 par la concession de trente ans des deux maisons domaniales de la rue de la Licorne (n°12) et de la rue des Numides (n°9), moyennant 1 100 francs de loyer annuel.
Sources : Le Moniteur Algérien, 25 janvier 1845 ; Les Feuillets d’El-Djezaïr, volumes 2 (1942) et 11 (1929) ; ANOM, délibérations du conseil de gouvernement, 29 juin 1836 et 16 janvier 1846 ; Le Mystère de la CaloRama, kuhlmansaga.com.