La Dernière Bataille

Prague, 1648 – lieu probable de la blessure mortelle de Johan Kuhlman
Gravure représentant le siège de Prague par les suédois, été 1648.
Un cercle qui se referme

Il y a quelque chose de remarquable dans la géographie de la Guerre de Trente Ans : elle commença à Prague, par la Défenestration du 23 mai 1618, et c’est à Prague qu’elle s’acheva, trente ans plus tard, dans les fumées d’une ville à moitié saccagée. La roue de l’Histoire avait accompli un tour complet, revenant au point de départ avec une précision cruelle. C’est dans cet épilogue extraordinaire, la dernière bataille d’une guerre qui avait ravagé l’Europe pendant trois décennies, que Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la Suède, aurait très vraisemblablement connu son destin.

La guerre pendant la paix

Au printemps 1648, les négociations de paix à Osnabrück et Münster entrent dans leur phase finale. Depuis quatre ans, diplomates et plénipotentiaires s’épuisent à construire un nouvel ordre européen. Mais les armées, elles, continuent de se battre. La paix n’est pas encore signée et les généraux savent qu’une victoire sur le terrain pèse plus lourd dans les dernières tractations qu’une plaidoirie à la table des négociations.

C’est dans cet esprit calculateur que le général suédois Hans Christoff von Königsmarck (1) , aventurier brillant et impitoyable, né en Allemagne mais au service de Stockholm, conçoit son dernier coup d’éclat.

Portrait de von Königsmarck par Matthäus Merian.
La nuit du 25 au 26 juillet 1648

Königsmarck connaît Prague. Il sait que ses défenses sont inégales, que certains tronçons de remparts sont en travaux. Un ancien officier impérial, Ernst Odowalski, manchot, ruiné par la guerre, reconverti au service suédois, lui a livré les plans de la ville et l’emplacement précis d’une faille dans les murailles, derrière le couvent des Capucins. Dans la nuit du 25 au 26 juillet 1648, Königsmarck frappe. Avec seulement 800 mousquetaires – c’est tout ce que Wrangel a bien voulu lui accorder – il marche en silence sur Prague. Odowalski guide l’avant-garde. Entre deux et trois heures du matin, ils escaladent le rempart, jettent la sentinelle dans le fossé, enfoncent la porte de Strahow, abaissent le pont-levis. Königsmarck et sa cavalerie s’engouffrent.

Pufendorf, qui écrit quelques années plus tard à partir de documents d’archives, note laconiquement : « Le tout se passa avec une telle facilité que du côté suédois il n’y eut pas plus d’un seul tué, et à peine un ou deux blessés. » En quelques heures, la Kleinseite (la rive gauche de la Vltava), le château de Prague et les quartiers de Hradčany sont aux mains des Suédois. Trois décennies après la Défenestration, les soldats protestants du Nord campaient là où tout avait commencé.

Le pillage

Ce qui suivit l’assaut fut moins glorieux. Prague fut pillée pendant trois jours. Le trésor impérial fut forcé. La collection d’art fabuleuse assemblée par l’Empereur Rodolphe II – l’une des plus riches d’Europe, comprenant le Codex Gigas, le Codex Argenteus, des sculptures d’Adrien de Vries, des centaines de tableaux – fut embarquée sur des barges descendant l’Elbe vers la Suède. Un inventaire suédois de 1652 recense encore 472 peintures provenant de Prague. Beaucoup de ces œuvres ornent aujourd’hui le palais de Drottningholm ou sont dispersées dans les grandes collections européennes. Les soldats, eux, vendaient des bagues précieuses pour quelques reichsthalers. Pufendorf rapporte qu’un mousquetaire céda une bague ayant coûté 6 000 Rthlr. pour 5 Rthlr. Le butin total fut estimé entre 7 et 12 millions de reichsthalers. Pour certains historiens, le pillage était le véritable objectif de l’opération – la victoire militaire n’étant que le prétexte.

Quatre mois de siège

Mais les Suédois ne purent aller plus loin. La Vieille Ville et la Nouvelle Ville, sur la rive droite de la Vltava, résistèrent. Le pont Charles fut le théâtre d’affrontements acharnés : deux jours après la prise de la Kleinseite, une tentative suédoise de forcer le passage fut repoussée par les hommes du gouverneur Rudolf von Colloredo, épaulés par la milice bourgeoise et les étudiants de Prague, organisés en légion de volontaires sous la direction du jésuite Jiří Plachý. Ces étudiants armés – défendant le pont Charles contre les Suédois – sont entrés dans la mémoire de Prague. Leur résistance est commémorée aujourd’hui encore par une inscription latine sur la tour du pont : « Passant, repose-toi ici… alors qu’ici ont dû être repoussés les Goths et leur fureur vandale. »

Fin septembre 1648, le prince Carl Gustav (futur Charles X de Suède) arriva en personne sous Prague avec ses renforts. Les forces suédoises lancèrent alors plusieurs assauts simultanés – depuis le pont Charles à l’ouest, depuis la plaine de Letná au nord, depuis les plaines orientales vers la Nouvelle Ville. Tous furent repoussés. Les forces suédoises totalisaient désormais environ 7 500 hommes auxquels s’ajoutèrent 6 000 renforts. En face, pas plus de 2 000 soldats impériaux réguliers, complétés par des miliciens et 750 étudiants. Mais Prague était une ville défendable, et Colloredo un vétéran exceptionnel.

Les pertes s’accumulèrent. Sur toute la durée des opérations : 500 morts et 700 blessés du côté suédois, 219 morts et 475 blessés du côté impérial. Les combats des mois d’août, septembre et octobre furent les plus meurtriers, bien loin de la facilité de la nuit du 25 juillet.

La paix signée, les combats continuent

Le 24 octobre 1648, la paix de Westphalie fut signée à Osnabrück. Mais les nouvelles mirent plusieurs jours à parvenir à Prague. Les combats continuèrent jusqu’au 1er novembre 1648 -soit une semaine entière après la fin officielle de la guerre. Ces derniers jours de combat ont quelque chose de particulièrement tragique : des hommes mouraient pour une victoire déjà rendue inutile par la diplomatie, pour une ville que les Suédois allaient devoir rendre de toute façon. La paix était signée et le sang coulait encore sur les rives de la Vltava.

Pufendorf, dans son récit, note avec une ironie discrète que « la nouvelle de la prise de Prague arriva à Osnabrück précisément au moment où l’on venait de conclure les négociations. Si elle était arrivée plus tôt, il était à craindre qu’elle eût pu faire obstacle à la paix. »

La présence suédoise jusqu’en septembre 1649

Ce que les compilateurs généraux ne disent pas toujours clairement : après la signature de la paix, les Suédois ne quittèrent pas Prague. La principale armée fut évacuée de Bohême à la fin de l’année 1648 et Pufendorf le confirme. Une garnison suédoise maintint sa position dans la Kleinseite et le château de Prague jusqu’au 30 septembre 1649. Pendant ces dix mois supplémentaires – de novembre 1648 à septembre 1649 – des soldats suédois tenaient la rive gauche de la Vltava dans une ville officiellement en paix, dans un état de tension permanente avec les Impériaux de l’autre côté du pont. Les négociations sur l’indemnisation des soldats, les questions de satisfaction et d’évacuation progressaient lentement à Nuremberg. Les frictions, les incidents, les violences étaient inévitables.

Johan Kuhlman à Prague : une hypothèse solidement étayée

C’est dans ce contexte – la dernière grande bataille de la guerre, suivie de dix mois d’occupation tendue – que la mort de Johan Kuhlman trouverait tout son sens.

La lettre d’anoblissement de la reine Christina, datée du 20 juillet 1649, dit qu’il fut tué « il y a peu de temps, contre l’ennemi, en Allemagne ». Si la garnison suédoise se maintint à Prague jusqu’au 30 septembre 1649, Johan Kuhlman aurait pu être blessé mortellement en opération à Prague quelques semaines ou quelques mois avant la lettre royale. Le scénario le plus probable est le suivant : blessé gravement à Prague ou dans ses environs, rapatrié vivant vers la Baltique, mort à Narva au début de l’année 1649 – serait cohérent avec l’ensemble des sources :

  • Il expliquerait le « récemment » utilisé par la Reine dans la lettre d’anoblissement de juillet 1649 sans forcer le sens des mots
  • Il serait cohérent avec la formule « contre l’ennemi en Allemagne » – Prague est en territoire de langue allemande, et la garnison faisait face à des forces hostiles
  • Il expliquerait le retour à Narva car Pufendorf confirme que Narva était l’un des principaux ports d’embarquement suédois pour les troupes envoyées en Allemagne (7 000 hommes embarqués à l’été 1648). Les mêmes navires assuraient le trajet retour. Johan, grièvement blessé, aurait été rapatrié vivant sur ces convois de retour et c’est à Narva, chez les siens, qu’il serait mort de ses blessures au début de l’année 1649
  • Il rendrait compte de l’organisation soignée des funérailles par Francis Johnstone – le temps d’organiser, de rapatrier, de sécuriser un emplacement prestigieux dans l’église du château de Narva ( ou plutôt d’Ivangorod…).

Précision importante : aucune source ne place Johan Kuhlman à Prague de manière certaine. Cette reconstruction demeure une hypothèse – solidement étayée, mais une hypothèse.

L’épilogue — sur le pont de pierre

Sur le pont de Pierre (renommé pont de Charles à partir de 1870), les Suédois et les Impériaux se firent face pendant des mois. Pufendorf décrit ces négociations surréalistes : une maison de planches dressée à la hâte au milieu du pont, une table au centre, les délégués de chaque côté – Carl Gustav lui-même venu de Kuttenberg pour traiter en personne avec Piccolomini. La guerre avait commencé à Prague par des hommes jetés par des fenêtres. Elle se terminait à Prague par des hommes s’invitant mutuellement à dîner de chaque côté d’un fleuve.

Le pont Charles à Prague, de nos jours.

Johan Kuhlman serait mort quelque part dans cet épilogue. Pas dans une grande bataille rangée, mais dans la violence ordinaire et tenace d’une occupation militaire, dans les derniers soubresauts d’une guerre qui refusait de mourir tout à fait. C’est du moins ce que les sources, lues avec soin, permettent d’envisager.

(1) Le comte Hans Christoff von Königsmarck, de Tjust (12 décembre 1605 – 8 mars 1663) était un Général d’origine allemande qui commandait la légendaire colonne volante suédoise , une force qui a joué un rôle clé dans la stratégie militaire suédoise pendant la guerre de Trente Ans .

Sources
  • Samuel von Pufendorf, Schwedisch- und Deutsche Kriegs-Geschichte in XXVI Büchern, Francfort-sur-le-Main et Leipzig, 1688, Livre XX, §§ 47–50, 57–58, 209–210, 232 — source primaire, lecture directe du texte
  • Wikipedia (anglais), Battle of Prague (1648), consulté mai 2026, d’après Hodja, Zdenek, Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster, 2002
  • Wikipedia (français), Bataille de Prague (1648), consulté mai 2026
  • Peter Watson, Wisdom and Strength: The Biography of a Renaissance Masterpiece, Hutchinson, 1990 (sur le pillage des collections de Rodolphe II)
  • Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina, 20 juillet 1649, transcription K. Borgkvist Ljung — source primaire directe sur la mort de Johan Kuhlman

La Calorama

3. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – juin 1841
Villa du Consul Schultze, la Calorama. Gravure de la revue l’Illustration, novembre 1901.

Quelques jours après cette première rencontre, Schultze invita Josef à prendre le café sur la terrasse du consulat, qui donnait sur la baie. Le consul versa lentement le café turc dans deux petites tasses de porcelaine fine. Le soleil de juin illuminait la baie magnifique où mouillaient désormais des dizaines de navires de toutes nations, scène impensable vingt ans plus tôt.

« Mon cher Kuhlman, vous arrivez dans une ville bien différente de celle que j’ai connue à mon arrivée. Je voudrais vous raconter une histoire de ce temps-là. Non pas pour vous impressionner, mais parce qu’elle contient une leçon que tout homme représentant la Suède à l’étranger devrait connaître. » Le jeune Kuhlman, intrigué par le ton sérieux du consul, posa sa tasse et écouta attentivement. « Allons sur la terrasse, mon ami. La vue y magnifique. » fit le consul d’un air sérieux.

« Vous avez une magnifique demeure monsieur le consul » dit Josef en cherchant à apaiser la tension qu’il sentait poindre chez Schultze. « En effet, mon ami, certes mais je suis sûr que vous en aurez une bientôt. Mon épousé l’a surnommée « La Calorama ». (1)

« Vous vouliez me dire quelque chose, monsieur le Consul, n’est-ce pas ? » questionna Josef qui sentait que Schultze voulait lui confier quelque secret.

« C’était en octobre 1823. J’avais déjà quarante-neuf ans. J’étais secrétaire consulaire depuis sept ans, mais je n’avais jamais affronté de véritable crise. Notre consul en titre, David Gustaf Ankarloo, était rentré en congé en Suède pour se soigner. Il m’avait laissé administrer le consulat avec pour instruction de gérer les affaires courantes et de ne rien décider d’important sans lui écrire. Une situation assez ordinaire, en somme. » Schultze se leva et marcha vers la balustrade, contemplant la ville qui s’élevait en amphithéâtre. « À cette époque, Alger était encore la Régence(2) barbaresque, gouvernée par un Bashaw(3) élu par les Janissaires(4) turcs. Nous, les puissances nordiques, devions payer tribut pour que nos navires ne soient pas capturés par les corsaires(5). Une situation humiliante, mais c’était ainsi. »

« Le 21 octobre 1823, la nouvelle parvint à Alger qu’une tribu kabyle(6) des montagnes de Boujaiah s’était révoltée contre l’administration ottomane. Plusieurs soldats turcs avaient été tués et un Mufti(7) capturé comme otage. Ces Kabyles fournissaient à Alger de nombreux serviteurs domestiques. Le consulat suédois en employait trois – des hommes fidèles et discrets. » Schultze revint s’asseoir, son visage s’assombrissant au souvenir. « Le 22 octobre au matin, notre drogman(8) reçut un message officiel du Vikel Argee(9) – le ministre de la Marine et des Affaires étrangères de la Régence. L’ordre était sans appel : tous les consulats devaient immédiatement livrer leurs serviteurs kabyles pour qu’ils soient traités comme prisonniers de guerre, rebelles ou otages. J’étais ce matin-là en visite chez le consul britannique à la campagne. Quand je rentrai à midi, mon drogman m’attendait. Il m’informa que les consulats de Sardaigne et du Danemark avaient déjà cédé. »
Schultze marqua une pause.

« Je me trouvais face à un dilemme terrible. J’étais seul, sans instructions du consul titulaire, sans expérience d’une telle crise. Le drogman me dit que si je refusais, le Bashaw pourrait faire envahir le consulat et que trois autres consulats avaient déjà livré leurs serviteurs. Mais je n’étais qu’un secrétaire ! ».
« J’ai cédé, Kuhlman. Je livrai nos trois serviteurs kabyles (10) et je n’ai aucune excuse à offrir. »
Le jeune Kuhlman resta silencieux, ne sachant que dire.
« D’autres firent un autre choix, continua Schultze d’une voix plus ferme. Le consul britannique refusa de livrer ses serviteurs, invoquant les lois des nations et les usages sacrés de l’hospitalité. Le consul américain Shaller tint bon également lorsque des gardes furent postés à sa porte le 25 octobre. Le consul hollandais offrit à ses serviteurs kabyles le choix de rester sous protection de son drapeau ou de s’échapper – ils choisirent de fuir. Ces hommes avaient, comme moi, leurs propres pressions et leurs propres peurs. Mais ils tinrent bon. »
Le visage de Schultze se durcit légèrement. « Et le Consul de France ? Deval c’est bien cela ? Que fit-il au nom de la France? » interrogea Kuhlman.
« Le consul de France, lui, était en titre et en pleine autorité. Il congédia ses serviteurs kabyles le 24 octobre en les payant et en leur conseillant de « prendre soin d’eux-mêmes ». Une façon de les livrer sans en avoir l’air. Bien qu’éduqué au Levant, parlant couramment le turc, ce n’était pas un homme à qui on pouvait se fier. Un jugement sévère, mais peut-être mérité. »
« Alors le Bashaw, furieux de la résistance de certains consulats, ordonna le 25 octobre au soir qu’une force armée se rende au jardin britannique. Le consul britannique plaça les sceaux nationaux sur ses portes et déploya son drapeau. Les soldats turcs brisèrent néanmoins les sceaux, entrèrent de force, et fouillèrent même les appartements de sa femme et de ses filles. Une violation sans précédent des usages diplomatiques, même dans les pays mahométans. »

Le silence tomba sur la terrasse.

« Le 27 octobre, le consul britannique consulta Shaller sur l’opportunité de rédiger une protestation collective. Celui-ci aurait répondu qu’il était prêt à agir avec le Britannique, « mais qu’il déclinait d’agir de concert avec des hommes qui s’étaient dérobés à leur devoir ». » Schultze soupira.
« Il parlait de moi, entre autres. Plus tard, le 26 novembre, quand tous les consuls se réunirent pour rédiger une protestation, j’y allai et le 2 décembre, quand tous la signèrent au consulat américain, je signai aussi. L’honneur du consulat suédois exigeait cette démarche, même tardive… ». (11)

« Qu’advint-il des trois serviteurs ? » demanda doucement Kuhlman. « Je n’ai jamais su avec certitude. On m’a dit qu’au moins un mourut aux travaux forcés, un autre parvint à s’échapper. Le troisième survécut peut-être jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé en 1824. »
« Le consul Ankarloo ne revint jamais à Alger. Il démissionna en 1824 depuis la Suède. Un nouveau consul, Lagerheim, arriva en 1825. Je restai comme secrétaire. J’envisageai de démissionner, mais Lagerheim me dit quelque chose que je n’ai jamais oublié : « Schultze, restez. Apprenez. Devenez l’homme que vous auriez dû être en octobre 1823. » »
« En 1829, Lagerheim rentra en Suède et le gouvernement me nomma consul. Un an plus tard, les Français conquirent Alger et la Régence disparut.
Schultze se tourna vers Kuhlman.
« Voilà pourquoi je vous raconte cette histoire, mon jeune ami. Vous serez courtier maritime, pas consul, mais vous représenterez quand même la Suède dans vos transactions. Il viendra peut-être un moment où vous ferez face à un choix difficile, où vous aurez peur, où vous voudrez céder. en l’absence de moi-même ou de Stockholm ». À ce moment-là, Kuhlman, souvenez-vous qu’en 1823, certains hommes tinrent bon et d’autres cédèrent. Chacun avait ses raisons, ses peurs, ses circonstances. Mais l’honneur d’une nation ne dépend pas de votre titre ou de votre rang. Il dépend de vos choix au moment de la crise. » Le soleil déclinait maintenant sur la baie. Au loin, un vapeur français entrait dans le port.
« Depuis douze ans que je suis consul, conclut Schultze d’une voix calme, j’essaie de servir la Suède avec honneur. On ne peut pas changer le passé, Kuhlman. Mais on peut apprendre de ses erreurs et de celles des autres. C’est tout ce que je voulais vous transmettre. »
Josef Kuhlman acquiesça gravement, comprenant qu’il venait de recevoir bien plus qu’une leçon d’histoire – le témoignage direct d’un homme qui avait traversé l’une des crises diplomatiques les plus graves de la Régence d’Alger.
Josef était sur le point de quitter le consulat rassuré et mieux informé : il savait qu’il pourrait compter sur l’expérience exceptionnelle de Schultze et sur l’aide pratique de Cruseustolpe en cas de difficulté.

(1) Cette « maison de campagne » remonte à l’époque turque. La propriété fut acquise en 1835 par la Princesse de Mir, puis au Consul Schultze et à son épouse en 1838 qui l’embellirent et la conservèrent sept ans. Cette époque garde le souvenir du nom par lequel Schultze désigna la villa « La Calorama » , c’est à dire « La Belle vue » . Occupée par les troupes françaises en juillet 1830, elle fut partiellement détruite en 1845 suite à un effondrement de falaise. La villa, en 1845, s’effondra entrainée dans le vide par la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait et que les pluies firent glisser sur la base de glaise. Après avoir connu divers propriétaires, La Calorama échut en 1881 à Victor Olivier. Lors de la seconde guerre mondiale, elle hébergea une succession d’hôtes prestigieux : le Général Weygand, à l’automne 1940, pour un court séjour, puis le Général Juin, qui s’y installa plus longuement. C’est là que le 8 novembre 1942, il apprit d’un envoyé spécial du Président Roosevelt l’imminence du débarquement allié en Afrique du nord. En août 1943, le Général de Gaule établit sa résidence aux Oliviers, où son épouse et ses filles vinrent le rejoindre, et y demeura jusqu’au 18 août 1944, date à laquelle il regagna la France. Après l’indépendance, le Président de la République souhaita que la Résidence de l’Ambassadeur de France fût établie à la Villa des Oliviers. Ce que l’Algérie accepta en la concédant par bail. Un lieu prestigieux, doté d’une belle terrasse donnant sur la baie et où se déroulent traditionnellement les manifestations du 14 juillet données à l’occasion de la fête nationale

(2) Régence : État autonome dirigé par un régent au nom d’un souverain. La Régence d’Alger était théoriquement vassale de l’Empire Ottoman mais pratiquement indépendante.
(3) Bashaw (ou Pacha) : Titre ottoman du gouverneur d’Alger. Les Européens utilisaient aussi le terme « Dey ».
(4) Janissaires : Corps d’élite de l’infanterie ottomane, formé à l’origine d’enfants chrétiens convertis à l’islam. À Alger, ils formaient la milice turque qui élisait le Dey.
(5) Corsaires : Marins autorisés par leur gouvernement à attaquer et capturer les navires ennemis ou des nations ne payant pas tribut. Différents des pirates qui agissaient sans autorisation.
(6) Kabyle : Membre d’un peuple berbère habitant principalement les montagnes d’Algérie. Les Kabyles avaient conservé une grande autonomie face au pouvoir ottoman.
(7) Mufti : Juriste musulman habilité à donner des avis juridiques (fatwas) basés sur la loi islamique.
(8) Drogman : Interprète officiel attaché aux ambassades et consulats dans l’Empire Ottoman et les pays du Levant. Indispensable pour toute communication officielle.
(9) Vikel Argee : Titre ottoman du ministre de la Marine et des Affaires étrangères de la Régence d’Alger. L’un des principaux ministres du Bashaw.

(10) Un consul américain du nom de Shaller, qui publia plus tard ses mémoires, écrivit que les Kabyles avaient été obtenus aux consulats de Suède, Danemark et Sardaigne « par fraude, force ou persuasion ». C’était assez juste, même si Shaller avait tendance dans son livre à présenter sa propre conduite sous le meilleur jour possible. Source : « Sketches of Algiers », par William Shaller, Consul Général des Etats-Unis d’Amérique, Boston 1826.

(11) Dans son livre publié en 1826, Shaller écrivit cependant avec une certaine générosité : « Il est nécessaire de mentionner, pour l’honneur du Danemark et de la Suède, que le Consulat du premier était vacant ici sous la garde d’un Gardien seulement, et que celui de la Suède était administré par un Secrétaire en l’absence du Consul en congé. »

Auguste Aucour, l’homme qui bâtit le port d’Oran

Parmi les personnages figurant dans l’album des Kuhlman, figure un grand nom d’Oran : Auguste Aucour, ingénieur et bâtisseur du port d’Oran.

Il y a des visages que l’histoire officielle a presque oublié. Celui dont je vais vous raconter l’histoire passa trente-six ans de sa vie à construire, pierre après pierre, bloc après bloc, le port d’Oran. Marie Antoine Eugène Auguste Aucour était ingénieur, bâtisseur et un enfant de Villefranche.

Un enfant du BeaujolaiS
Auguste Aucour (1814-1894). Collection personnelle de l’auteur.

Auguste Aucour naquit le 28 avril 1814 à Villefranche-sur-Saône. Son père était avoué au Tribunal Civil. Sa mère, Marie Cerisier, était la fille d’Antoine-Marie Cerisier – historien, publiciste et député du Tiers-État de la province des Dombes aux États généraux de 1789.

Au collège de Villefranche, il partagea ses bancs avec un certain Claude Bernard, le futur précurseur de la médecine expérimentale. Deux gamins du Beaujolais, côte à côte, dont l’un allait percer les mystères du corps humain et l’autre ceux des fonds marins et des jetées à construire d’Oran. Auguste poursuivit ses études à Lyon, entra à Polytechnique en 1833, puis à l’École des Ponts et Chaussées en 1835, sous la direction de Prony – Gaspard de Prony, le grand ingénieur, lui-même d’une famille beaujolaise.

Oran, 1837 : une ville à inventer

En 1837, à l’âge de vingt-trois ans, Auguste Aucour fut envoyé dans la province d’Oran comme ingénieur des Ponts et Chaussées. La France occupait la ville depuis sept ans à peine. Ce qui ressemblait à un port ne tenait que par la volonté de quelques hommes décidés à le construire contre les tempêtes du nord-ouest et le désintérêt des administrations parisiennes. Aucour fut l’un de ces hommes. Il ne quitta Oran qu’en 1873, après trente-six années données à cette ville.

Le décret de 1860 : son œuvre

Tout ce qu’Aucour avait fait à Oran convergeait vers un moment : le décret impérial du 28 juillet 1860. Ce jour-là, Napoléon III approuva le projet qu’Aucour avait conçu, défendu, chiffré : un bassin de 24 hectares, deux grandes jetées encadrant une passe de 80 mètres, une darse intérieure, un avant-port. Pour un budget de 9 millions de francs.

Il fallut trois décennies pour agrandir le port. Les tempêtes de 1869, 1876 et 1886 ravagèrent partiellement la grande jetée du large. Mais le bassin Aucour vit le jour et son nom resta gravé dans la géographie portuaire d’Oran.

Le port d’Oran, avant les travaux d’agrandissement, 1865. Le bassin « Aucour » en construction. Collection personnelle de l’auteur.
1867 : un courtier suédois débarqua sur les quais d’Aucour

C’est l’été 1867. Les travaux du port battaient leur plein. Et au milieu de tout ça, un jeune Suédois de trente-deux ans, fils du grand courtier Josef Kuhlman d’Alger, débarqua à Oran pour y ouvrir son propre bureau de courtage maritime.

Sigurd Kuhlman (1836-1899). Collection personnelle de l’auteur.

Sigurd Kuhlman arriva dans une ville-chantier. Le port que son père avait connu – un bassin modeste de quatre hectares où voiliers et felouques se serraient à l’étroit – se transformait sous les coups de bélier des dragues et des équipes d’enrochement. L’architecte de cette transformation ? Aucour.

Ils partagèrent l’Oran de la fin du Second Empire et des premières années de la République, de 1867 à 1873 – les six années où Sigurd posait les fondations de sa maison de courtage pendant qu’Aucour dirigeait les fondations du port.

La présence de la photographie, en format carte de visite de l’ingénieur Aucour dans l’album familial des Kuhlman, laisse à penser que les deux hommes se sont côtoyés et , fort probablement, très régulièrement.

Photographie originale montrant le bassin Aucour terminé, vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.
Villefranche, 1873–1894 : le retour du bâtisseur

En 1873, Auguste Aucour rentra à Villefranche. Il s’installa 49, rue de Thizy, devint Conseiller municipal, membre de la Commission de l’Hospice. Il mena la vie paisible d’un homme accompli qui n’avait plus rien à prouver. Il mourut en décembre 1894, sans descendance directe, laissant derrière lui des donations remarquables : 15 000 francs à l’Hospice, 20 000 francs aux Bureaux de bienfaisance, des legs à l’Hôtel-Dieu et à la Mutuelle des Instituteurs. « Le souvenir d’un savant et d’un homme de bien », dirent ses contemporains.

La fontaine, le médaillon et les lions disparus

À Oran, on ne l’oublia pas. Une fontaine monumentale fut érigée en son honneur sur la place de la République, ornée d’un médaillon à son profil. Ses statues de lions ailés disparurent un jour — volées, selon la tradition oranaise, pour orner la villa d’un notable peu scrupuleux — et furent remplacées par des hippocampes. La fontaine, elle, demeure place de la République, dans un état qui varie au gré des réhabilitations.

Le bassin Aucour a résisté à tout. Dans la configuration actuelle du port d’Oran, il reste l’un des bassins centraux, de 25 hectares et d’une profondeur allant jusqu’à 12 mètres.

Sources : Archives municipales de Villefranche (1D14, p. 301) ; Paul Lefrancq, « Un port à Oran », L’Afrique du Nord illustrée, 1934 ; kuhlmansaga.com.

Augusta Wilhelmina Maklin (1811-1853)

La première épouse du Consul et mère de Sigurd.

Une ascendance aristocratique franco-nordique

Augusta Wilhelmina Maklin naît le 31 janvier 1811 à Stockholm. Elle est la quatrième et dernière fille de Gustaf Maklin et de Louise Marie Johanna Vegult (1782–1855), elle-même fille du Marquis Louis Frédéric de Vigeuil et de Charlotte Rebecka Hummelbaeck. Par sa grand-mère maternelle, Augusta est la petite-fille du Maître d’Écurie du Roi Louis XVI, une ascendance aristocratique française qui contraste singulièrement avec la vie discrète et solitaire qu’elle mènera. Augusta grandit dans une fratrie de quatre sœurs : Charlotta Kristina (1804–1887), Lovisa Amalia (1806–1893) et Sofia Magdalena (1808–1896).

Un mariage de circonstance

Le 9 janvier 1835, Augusta épouse Joseph Kuhlman (1809–1876) à Stockholm. Joseph y occupe alors la fonction de Secrétaire de la Chambre Royale de Commerce. Le contexte de cette union est révélateur : six jours seulement avant le mariage, le père de Joseph, Johan Peter Kuhlman, ouvre une école pour jeunes filles à Stockholm, école qui sera placée sous la direction de Louise Johanna de Vegult, la propre mère d’Augusta. Le fait que leur fils Sigurd naisse sept mois après le mariage laisse penser que cette union fut contractée pour « réparer un égarement », la création de l’école par Johan Peter faisant figure de compensation.

Joseph et Augusta ne vivront d’ailleurs probablement très peu de temps ensemble. Leur mariage ne sera marqué que par ce seul enfant.

Sigurd, leur fils unique

Sigurd Kuhlman naît en 1835 à Stockholm. Fils unique d’Augusta et Joseph, il partira rejoindre son père à Alger dès 1849, comme l’atteste son dossier de naturalisation de 1876, qui précise qu’il était en Algérie depuis cette date. Il deviendra pendant trente ans courtier maritime à Oran, loin de sa mère qui mourra seule, sans lui à ses côtés.

Une vie d’itinérances

La vie d’Augusta après son mariage est celle d’une femme seule, en mouvement constant. En 1838, elle quitte Stockholm pour la Finlande, rejoignant sa mère et sa sœur Charlotta Kristina. Un document de la paroisse Hedvig Eleonora de Stockholm, daté du 15 novembre 1838, confirme ce départ. Elle travaille alors de 1838 à 1839 à l’usine Fiskars, à Fiskari, dans la municipalité de Raseborg, sur la côte sud-ouest de la Finlande, une manufacture fondée en 1649, réputée pour ses outils et ses forges.

« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Maklin, qui se déplace maintenant vers la Finlande, est née à Stockholm le 31 janvier 1811 et est pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière [des sacrements], d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman.
Stockholm, le 6 novembre 1838. Pehr Lindström, Pasteur à Hedvig Eleonora. »
« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Macklin, qui est arrivée de Stockholm en 1838 et qui se déplace maintenant vers Helsingfors (Helsinki), est, selon l’attestation apportée avec elle, née à Stockholm le 31 janvier 1811, pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière des sacrements et d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman.
Porjo, le 17 avril 1839. Pour le Pasteur, Stadius, Pasteur adjoint »

En avril 1839, un certificat de déplacement de la paroisse de Porjo (Porvoo) atteste qu’elle s’apprête à partir pour Helsinki. Ce document souligne également ses bonnes connaissances de la foi chrétienne et rappelle sa qualité d’épouse du secrétaire consulaire Joseph Kuhlman. Elle s’installe ensuite à Porvoo (en suédois Borgå), ville historique de la côte sud de la Finlande, où elle vit de 1840 jusqu’au 6 août 1844, avant de retourner en Suède, dans la région de Stockholm, sur l’île de Munsö, au lieu-dit Lilla Norrby, sur le lac Mälaren. Sa sœur restera à l’adresse finlandaise jusqu’au 17 septembre 1847.

Les archives de la paroisse de Stockholm (Klara kyrkoarkiv) la mentionnent dans la capitale en 1843, 1845 et 1846, avec son fils Sigurd.

La séparation définitive (1849)

En novembre 1849, Augusta s’installe seule dans la paroisse de Västra Eneby, près de Kisa. Les registres paroissiaux ne mentionnent pas Sigurd à ses côtés. Croisé avec son dossier de naturalisation de 1876 attestant qu’il était en Algérie depuis 1849, cela permet de déduire que c’est à cette époque que le jeune homme, alors âgé de 14 ans, part rejoindre son père Joseph à Alger pour y apprendre le métier. La famille est désormais dispersée : Joseph en Algérie, Sigurd parti le rejoindre, Augusta seule en Suède.

Kisa, de nos jours.
Une femme d’initiative

Le 29 novembre 1851, Augusta publie une annonce dans le journal Westerwiks Weckoblad, journal de Västervik, comté de Kalmar :

« La soussignée a l’intention d’établir une pension pour jeunes femmes ; quiconque intéressé est prié de me contacter pour de plus amples informations. Augusta Kuhlman, née Mac-Lean. »

Ce projet témoigne d’une femme d’initiative, déterminée à construire son autonomie, seule, loin d’un mari absent installé à l’étranger.

La mort, seule à Kisa

Augusta Wilhelmina Maklin décède le 28 octobre 1853 à Kisa, emportée par la tuberculose (lungsot). Elle avait 42 ans. Les obsèques ont lieu le 6 novembre 1853.

« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Nac Lean le  31 janvier 1811, est décédée à kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère de 78 ans ».

Le registre civil des décès de Kisa est éloquent : Augusta ne vivait pas avec son mari, qui résidait à l’étranger. Elle n’avait pas d’enfant auprès d’elle, Sigurd étant en Algérie depuis 1849. Sa mère, quant à elle, vivait chez sa fille Sofia Magdalena à Leksand, dans le comté de Dalarna, à 200 km au nord-ouest de Stockholm. L’avis de décès publié dans le Post- och Inrikes Tidningar est sobre :

« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Mac Lean le 31 janvier 1811, est décédée à Kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère. »

Significativement, son mari n’est pas mentionné parmi les personnes en deuil. Augusta meurt véritablement seule, sans Joseph, sans Sigurd, sans sa mère. Elle est pleurée de loin, par un fils parti en Algérie et une mère qui lui survivra deux ans, mourant à son tour le 21 décembre 1855 à Leksand, chez sa fille Sofia Magdalena.

Une vie en pointillés

Augusta Wilhelmina Maklin laisse l’image d’une femme issue d’une lignée aristocratique franco-nordique, petite-fille d’un officier de la cour de Louis XVI, qui traversa sa vie dans une solitude discrète : un mariage sans partage, un fils parti loin, des déménagements répétés de Stockholm à la Finlande, de Munsö à Västervik, jusqu’à sa mort dans la campagne suédoise de Kisa. Par son fils Sigurd, elle est l’ancêtre directe de la branche Kuhlman qui s’enracinera durablement en Algérie.

Dans un prochain article, j’expliquerai comment, avec force de déduction, j’ai pu retrouver et identifier ce qui est peut-être la seule représentation photographique d’Augusta…

Sources : Archives paroissiales de Stockholm, Porvoo, Västra Eneby et Kisa ; registres d’état civil suédois et finlandais ; dossier de naturalisation de Sigurd Kuhlman (1876) ; Post- och Inrikes Tidningar (1853) ; Westerwiks Weckoblad (1851).

Le consulat de Suède et Norvège

2. Alger, Les années fondatrices (1841-1849), printemps 1841
Alger, sur le chemin de la vallée des Consuls sur les hauteurs d’El Biar. Collection personnelle de l’auteur.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consista à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Il loua une petite calèche et se fit conduire sur les hauteurs d’Alger, en direction de la vallée des Consuls, où la plupart des représentants diplomatiques avaient établi leur résidence. Le chemin longeait de magnifiques villas aux jardins ombragés, dont les grands portails ouverts laissaient deviner, derrière les frondaisons, des façades d’une élégance inattendue sous ce ciel africain. Le consul se trouvait dans son jardin lorsque Josef franchit le seuil de la propriété. Dans cette ville encore inconnue, le consul représentait à la fois un appui officiel, un guide et, peut-être, une porte d’entrée vers la communauté scandinave d’Alger.

Entrée de la Calomera, plus tard renommée « La villa des Oliviers ».

Johan Fredrik Schultze (1), consul de Suède et Norvège à Alger depuis 1829, le reçut avec bienveillance dans sa villa mauresque sur les hauteurs d’Alger. Il connaissait Alger mieux que quiconque : arrivé dans la ville dès 1810, initialement en tant que « maître de poudre » (2) au service du Dey, le souverain ottoman de la régence, il avait ensuite occupé le poste de secrétaire consulaire à partir de 1816 avant d’être nommé consul en 1829. Il avait vu la ville se transformer radicalement, notamment depuis la conquête française de 1830. Ses trente et une années de présence à Alger lui donnaient une connaissance intime de tous les rouages du commerce local et des pièges qui guettaient les nouveaux venus.

Un villa sur le chemin de la vallée des consuls sur les hauteurs d’Alger. Photographie datant de 1860 environ. A l’époque de la photographie, c’était un ancien palais dénommé  » Djenan Bey Rouhou » transformé plus tard en couvent, le couvent des Clarisses. Collection personnelle de l’auteur.

Monsieur Kuhlman, vous maîtrisez parfaitement le français, j’imagine ? C’est absolument indispensable ici. » Josef acquiesça : « Dans la famille, on parle français depuis au moins cent ans et mon père tenait à ce que nous le maîtrisions parfaitement. » « Excellent, répondit Schultze. Vous aurez là un avantage considérable. Cela vous permettra de traiter directement avec l’administration française, les négociants et les officiers de l’Amirauté (3). Mais ne négligez pas pour autant l’arabe. Si vous voulez vraiment réussir ici, vous devez aussi l’apprendre pour traiter avec les commerçants locaux, les porteurs, tous ceux qui contrôlent une partie importante du commerce traditionnel. » Le consul lui prodigua des conseils pratiques, fruits de plus de trois décennies d’expérience algéroise : les quartiers à privilégier pour le jour où il s’établirait à son compte, les formalités à accomplir auprès de l’administration française, les contacts à cultiver. Il lui parla aussi de la situation militaire, d’Abd el-Kader (4) et de l’instabilité persistante dans l’arrière-pays car, hormis Alger et quelques villes côtières, la situation était encore loin d’être totalement pacifiée.

Cruseltorpe
Daguerréotype représentant Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801-1882). Futur Consul de Suède et Norvège à Alger. Vers 1845.

« J’ai vécu ici toute la période ottomane jusqu’en 1830, puis toute la conquête française, raconta Schultze. Pour un homme d’affaires, il faut comprendre ces deux strates (5) : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux commerciaux traditionnels qui fonctionnent encore selon leurs propres codes. » Schultze lui présenta alors Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (6), son secrétaire consulaire, en poste depuis 1832. Plus jeune que Schultze, Crusenstolpe n’avait connu qu’Alger sous domination française. C’était lui qui gérait au quotidien les formalités consulaires et connaissait tous les capitaines scandinaves faisant escale à Alger. Il tenait également à jour les registres des ressortissants suédois et norvégiens établis en Algérie.

« Monsieur Crusenstolpe vous sera d’une aide précieuse, expliqua le consul Schultze. N’hésitez pas à le consulter pour toute question pratique. Et c’est l’un des meilleurs arabophones d’Alger ! » Crusenstolpe, homme méticuleux et efficace, expliqua à Josef les procédures d’enregistrement, lui fournit des lettres d’introduction pour certains contacts commerciaux, et lui promit de le prévenir chaque fois qu’un navire suédois ou norvégien serait signalé en approche.

« La sécurité des routes terrestres reste aléatoire, reprit le consul Schultze. Cela signifie que presque tout le commerce se fait par voie maritime. Pour un courtier maritime, c’est une opportunité. Le cabotage(7) entre Alger et les autres ports français — Oran, Bône, Philippeville — représente une activité considérable. Et bien sûr, les liaisons avec Marseille et les ports méditerranéens. » Le consul mentionna enfin l’existence d’autres courtiers récemment établis : Gentilli, un Italien, et Lambert de Maupas, un Français, arrivés à peu près au même moment. Le milieu des courtiers restait restreint, mais le commerce était suffisamment vaste pour tous ceux qui travaillaient sérieusement.

Le consul Schultze, Josef Kuhlman et le secrétaire du consulat Crusenstolpe.

La suite dans un prochain numéro…

(1) Johan Fredrik Schultze né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé 13 février 1847 à Alger, était un diplomate suédois qui a joué un rôle clé en tant que consul de Suède à Alger pendant une période de transformations majeures en Afrique du Nord. Schultze arrive à Alger en 1810, initialement en tant que “maître de poudre” (master of powder) au service du Dey d’Alger, le souverain ottoman de la régence. Ce poste impliquait probablement une expertise technique liée à la fabrication ou à la gestion de la poudre à canon, essentielle pour la défense et le commerce maritime de la régence. Par la suite, il est nommé consul de Suède, un rôle qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1847. J’évoquerai dans un prochain article le Consul Schultze.

(2) source : « Le Cimetière de Saint-Eugène et quelques-unes de ses anciennes tombes » par Thierry Fayolle et publié dans « Les Feuillets d’El-Djezaïr » en 1942. Cette source constitue la seule trace de la date de naissance du Consul Schultze retrouvée jusqu’à présent.

(3) Amirauté : Administration maritime chargée de la gestion des ports, de la marine et de la navigation.

(4) Abd el-Kader : Chef religieux et militaire algérien qui mena la résistance contre la conquête française de l’Algérie de 1832 à 1847.

(5) Strates : Ici, couches ou niveaux d’organisation sociale et administrative qui se superposent.

(6) Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe , né le 25 août 1801 et mort le 23 juillet 1882 à Stockholm , était un fonctionnaire , auteur et orientaliste suédois. Crusenstolpe devint enseigne en 1818 et lieutenant en 1824 au sein du Second Régiment de la Garde . En 1825, il démissionna et rejoignit la Grèce pour la guerre d’indépendance , où il combattit l’Empire ottoman sous les ordres du général Fabvier . Il occupa ensuite des postes aux consulats généraux de Suède à Tripoli, au Brésil et au Maroc, et fut nommé consul général au Maroc en 1842. En 1847, il devint consul par intérim, puis consul général à Alger en 1858. En 1860, il fut nommé chargé d’affaires et consul général à Lisbonne , puis ministre résident dans cette même ville en 1866. Crusenstolpe réalisa la première traduction intégrale du Coran en suédois , publiée en 1843 par les éditions P.A. Norstedt & Söner à Stockholm. Il mourut lors d’un court séjour à Stockholm et repose au cimetière de Norra, près de Stockholm.

(7) Cabotage : Navigation marchande le long des côtes, de port en port, sans s’éloigner des terres.

Note complémentaire : Certains textes et non des moindres tels que la biographie du Consul Crusenstolpe écrite par Arvid Ugla et inscrite dans le registre du Riksarkivet, les archives Suédoises semblent en contradiction avec l’historique des Consulats Suédois des origines à 1914 (Kommerskollegium och Riksens Ständers Manufakturkontor samt Konsulsstaten de Almquist et publié à Stockholm en 1914). Dans cet historique des consulats suédois, Crusentolpe n’apparait pas en tant que secrétaire du consul à Tanger mais bien à Alger. Ce document étant un document officiel et non un texte écrit plus tard, j’ai fait le choix de cette hypothèse. Il est fort probable que l’affectation officielle de Crusenstolpe ait été Alger mais qu’il soit régulièrement intervenu en soutien du consulat de Tanger et particulièrement pendant les négociations du Traité de Larache début 1845 (voir par ailleurs).

Consuls de Suède et Norvège à Alger de 1729 à 1914.
Secrétaires consulaires à Alger de 1729 à 1914.
Consuls et secrétaires consulaires au Maroc de 1762 à 1892.