Lieutenant-Colonel pendant la Guerre de Trente Ans
Cet article aurait pu s’intituler : De l’intérêt de l’étude des sources primaires contre le consensus secondaire ou encore : Note de méthode historique et généalogique.
Introduction : deux traditions de travail, deux types de résultats

La recherche historique et généalogique repose sur deux activités distinctes, souvent confondues : la compilation et l’analyse critique. La première consiste à rassembler et transcrire fidèlement ce que les sources disent. La seconde consiste à confronter ces sources entre elles, à en interroger le vocabulaire, à en mesurer les compatibilités et les contradictions. Ces deux activités sont également légitimes et nécessaires mais elles ne produisent pas toujours les mêmes résultats, et ne posent pas les mêmes questions.
Le cas de la date de mort de Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la couronne suédoise pendant la Guerre de Trente Ans, en est une illustration concrète. Plusieurs études généalogiques de référence donnent 1648 comme année de son enterrement à Narva. Ce faisant, elles ont fidèlement transcrit ce que leurs sources locales indiquaient, c’était leur objet. Mais les informations ne sont pas toujours complètes. Le nom de son épouse y est parfois omis tout comme le nom du colonel Johnstone qui fit inhumer Johan dans l’église du château de Narva (voir par ailleurs). Et en croisant ces compilations avec la SEULE source primaire contemporaine de la mort de Johan Kuhlman, l’acte royal d’anoblissement de la reine Christina de Suède daté du 20 juillet 1649 — une question s’ouvre que les compilateurs n’avaient pas à se poser : ces deux informations sont-elles compatibles ?
I. Les sources secondaires : deux études généalogiques rigoureuses
Source secondaire 1 : Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor
L’ouvrage de référence de la noblesse suédoise introduite est le monumental Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser (Les tables généalogiques de la noblesse suédoise introduite, avec additions et corrections) publié par Gustaf Elgenstierna. Le volume IV (Igelström–Lillietopp) consacre la notice Tab. 14 à Johan Kuhlman :
« Johan Kuhlman, adlad Kuhlman (son av Johan Kuhlman, Tab. 1), till Bornhagenhof i Ingermanland ; var 1639 överstelöjtnant ; adlad 1649 22/7efter sin död jämte sin broder Peter (sönerna 1650 introd. under nr 467) ; begr. 1648 i Narva, då överstern Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler [Rf]. — G. m. Gertrud von Sipstein, som levde änka 1662. »
Elgenstierna cite ses sources en bas de notice :
- Rf — Riddarhusarkivet (Archives de la Maison de la Noblesse suédoise)
- KrAB — Krigsarkivets bibliotek (Bibliothèque des Archives militaires)
- Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv — Archives de la paroisse allemande de Viborg
- Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84, 85 — Annuaire de la Société généalogique de Finlande
Source secondaire 2 : étude généalogique finlandaise de Borgström (Kuhlman Tab. IV)
Une seconde compilation généalogique, celle publiée en 1953 par Borgström, qui s’inspire des travaux réalisés précédemment tout en remettant en cause certaines hypothèses donne pour le même Johan Kuhlman :
« Johan Kuhlman (tab. I), till Bornhagenhoff i Ingermanland. Öfverstelöjtnant. Adlad 1649 22/7, efter sin död, jämte brodern Peter. Begrafven 1648 i Narva, då öfversten Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler. — Gift med ……, som 1649 lefde enka. »
Ce que les deux études ont en commun
La convergence entre les deux compilations est frappante et significative : Même date d’anoblissement, le 22 juillet 1649; même date d’enterrement : 1648 à Narva et même mention de la donation de Frans Johnstone.
Cette convergence s’explique probablement par une source intermédiaire commune, l’annuaire de la Société généalogique de Finlande, cité par Elgenstierna. Les deux études ont fidèlement transcrit les mêmes données depuis cette source partagée. C’est précisément leur travail de compilateurs et ils l’ont bien fait. J’aurais pu illustrer d’autres exemples de compilation antérieures présentant les mêmes défauts ou imprécisions historiques.
Ce que ni l’un ni l’autre n’avaient à faire, et n’ont pas fait, c’est croiser ces données avec la formule temporelle précise de la lettre royale d’anoblissement. Nous allons le faire maintenant.
II. analyse linguistique de La source primaire, le Sköldebref du 20 juillet 1649
Nature et statut du document :
Le Sköldebref ou lettre d’anoblissement est l’acte par lequel la reine Christina de Suède accorde à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère défunt Johan l’accès à la noblesse suédoise avec attribution d’un blason. Ce document présente toutes les caractéristiques d’une source primaire de premier ordre : il est rédigé à la chancellerie royale suédoise et signé par la Reine en date du 20 juillet 1649, c’est un acte juridique authentique, non une compilation ni un résumé, il est contemporain des événements qu’il relate et transcrit par une paléographe professionnelle agréée (Karin Borgkvist Ljung) et que je remercie ici encore une fois.
En termes de hiérarchie des sources, cet acte royal prime sur toute compilation généalogique ultérieure y compris sur un ouvrage aussi autorisé que celui d’Elgenstierna.


Le passage déterminant :
La reine justifie la grâce accordée en ces termes en vieux suédois de l’époque :
« hans framlidne Broder, för den ofwerstleut; John Kuhlman, huilken förlijten tijdh sidhvtij Tÿsklandh emot fienden är slaghworden »
L’expression suédoise du XVIIe siècle « förlijten tijdh sidh » signifie littéralement « il y a peu de temps » : quelques semaines ou quelques mois, jamais plus d’un an. C’est une formule de chancellerie précise, employée de manière cohérente dans les actes royaux suédois de l’époque pour désigner des événements récents. Elle se distingue rigoureusement d’autres formulations telles que :
- « för någre åhr sedan » : il y a quelques années
- « i förgångne åhr » : l’année passée
- « nyligen » : récemment, dans les jours ou semaines immédiats
Traduction : « son défunt frère, feu le lieutenant-colonel John Kuhlman, qui il y a peu de temps a été frappé / abattu contre l’ennemi en Allemagne »
Le sens exact de « slaghworden » :
Avant d’examiner les scénarios, une précision linguistique s’impose. La lettre de Christina dit que Johan fut « slaghworden », un terme suédois du XVIIe siècle qui signifie frappé, abattu, et désigne le fait de recevoir un coup mortel. Il ne signifie pas nécessairement « mort sur le coup »… Un homme « slaghworden » pouvait avoir reçu une blessure mortelle en Allemagne et être décédé de cette blessure plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard, après son évacuation. C’est cette nuance qui ouvre la voie au scénario le plus probable que j’évoquerai dans un prochain article.
Si Johan Kuhlman était mort en 1648, il serait décédé au minimum sept mois avant la rédaction de la lettre, et au maximum dix-neuf mois plus tôt. Un acte de chancellerie royale n’emploierait pas « il y a peu de temps » pour désigner un événement de 1648 lorsqu’il est rédigé en juillet 1649.
La conclusion s’impose : la formule « förlijten tijdh sidh » dans un acte daté du 20 juillet 1649 désigne vraisemblablement un décès survenu au début de l’année 1649, vraisemblablement entre janvier et mai 1649.
IV. La confrontation : ce que la lecture croisée révèle
| Source / källa | Nature / Natur | Date d’anoblissement / Datum för adling | Date d’enterrement / Begravningsdatum |
| Sköldebref de Christina | Source primaire / Primärkälla | 20 juillet 1649 | « il y a peu de temps » avant juillet 1649 / « för en kort tid sedan » före juli 1649 |
| Elgenstierna (Tab. 14) | Source secondaire / Sekundärkälla | 22 juillet 1649 | « begr. 1648 » |
| Étude généalogique finlandaise (Tab. IV) | Source secondaire / Sekundärkälla | 22 juillet 1649 | « Begrafven 1648 » |
Les deux compilations ont recopié la date d’anoblissement avec un léger glissement de deux jours (20 → 22 juillet) – probablement introduit dès la source intermédiaire commune. Ce glissement est sans conséquence sur le fond. Pour la date d’enterrement, les deux compilateurs ont transcrit « 1648 », ce qu’aucune source locale (registre paroissial, archive militaire de Narva ou de Viborg) n’a été retrouvée à ce jour.
Il est notable qu’Elgenstierna cite parmi ses sources le Riddarhusarkivet (Rf), les Archives de la Maison de la Noblesse suédoise, où est conservé précisément le Sköldebref. Il a utilisé cette source pour établir la date d’anoblissement. Mais il n’a pas relu la lettre pour en interroger la formule temporelle « förlijten tijdh sidh » tout simplement parce que ce n’était pas son propos. Il cherchait une date, il l’a trouvée et compilée de manière imprécise (22 juillet 1649 au lieu du 20) et n’a pas cherché à dater la mort elle-même par ce biais. Cet article n’est pas une critique d’Elgenstierna, c’est l’illustration de la différence fondamentale entre compiler et analyser.
V. Le contexte historique confirme l’analyse
L’argument linguistique est renforcé par le contexte militaire. La paix de Westphalie fut signée le 24 octobre 1648, mais les troupes suédoises restèrent en Allemagne jusqu’en 1650, dans le cadre des négociations du congrès de Nuremberg. Le 28 juillet 1649, huit jours seulement après le Sköldebref, le général suédois Charles Gustave rencontrait encore le général Piccolomini à Nuremberg pour organiser le retrait des garnisons.
Un officier suédois pouvait donc parfaitement être frappé « contre l’ennemi en Allemagne » au début de 1649. La mention « emot fienden » (contre l’ennemi) confirme une mort au combat, un fait précisément notifié à la famille et à la chancellerie, ce qui rend la formule « il y a peu de temps » d’autant plus significative.
VI. Conclusion : deux objets différents, deux résultats différents
La date d’enterrement de Johan Kuhlman, 1648 selon les deux compilations généalogiques disponibles a été fidèlement transcrite par des compilateurs sérieux, depuis des sources locales que nous n’avons pas retrouvées. Ils n’ont pas « eu tort » : ils ont fait ce que des compilateurs font.
C’est la lecture croisée avec la source primaire, la lettre royale du 20 juillet 1649 et sa formule « il y a peu de temps » qui permet d’aller plus loin et de suggérer que Johan Kuhlman est vraisemblablement décédé au début de l’année 1649, et non en 1648.
Cette conclusion reste une hypothèse solidement étayée, non une certitude. La vérification définitive passerait par les archives primaires non encore consultées : le fonds « Ingermanlands räkenskaper » du Riksarkiv suédois, et les registres paroissiaux de la « slottskyrkan » de Narva, si ils ont survécu.
En attendant, c’est la parole de la Reine Christina « il y a peu de temps », formulée dans un acte juridique authentique, contemporain des événements, que la méthode historique nous invite à privilégier.
La suite dans un prochain article …
Source primaire de référence : Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina de Suède, 20 juillet 1649, pour Peter Kuhlman et les enfants de feu Johan Kuhlman (transcription : Karin Borgkvist Ljung, paléographe agréée).
Sources secondaires consultées :
- Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser, vol. IV (Igelström–Lillietopp), Tab. 14 (sources citées : Riddarhusarkivet [Rf], Krigsarkivets bibliotek [KrAB], Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv, Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84-85)
- Étude généalogique finlandaise, Tab. IV, entrée Johan Kuhlman de Bornhagenhoff (sources citées : Ingermanlands räkenskaper, Anrep, Vapensköld i Tammela kyrka, comm. H. Donner)
Sources contextuelles : Lars Ericson, « The Swedish Army and Navy During the Thirty Years War », Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster ; Congrès de Nuremberg 1649–1650, Nuernberg.de.
















