La patrie de nos pères

Extrait d’une carte d’Ortelius (1) sur la Poméranie, la Lettonie et une partie du sud de la Pologne au-dessus des Carpates, éditée en 1581. collection personnelle de l’auteur.

Parmi les innombrables lettres, encore conservées, écrites par Johan Henric Lidén (1) à son ami Johan Kuhlman (1738-1806), un personnage que j’évoquerai dans un de mes prochains articles, il en est une évoquant l’origine de ces familles. Elle date du 17 octobre 1774 :

Des nouvelles d’Aix-la-Chapelle : Depuis ma dernière arrivée du pays de nos pères, Mme R. Rådinnan Bonde , née Trolle est devenue sage-femme et sera mon infirmière pour l’hiver. Monsieur le Commissaire Löwing de Finlande, un vieil ami honnête, va bientôt rentrer chez lui. D’autre part, le général Sprengtporten est déjà parti pour Amsterdam, mais il est rentré si rapidement chez lui et est parti aussi mal qu’il est arrivé ici …

Lidén voulait bien sûr parler de la Poméranie. Mais qu’est-ce que la Poméranie?

La Poméranie (Pomerania en anglais, Pomorze en polonais) est une région historique située sur la côte sud de la mer Baltique, aujourd’hui partagée entre l’Allemagne (à l’ouest) et la Pologne (à l’est). Son nom dérive du slave ancien “po more”, signifiant “terre au bord de la mer”. Son histoire remonte à plus de 10 000 ans, marquée par des migrations, des conquêtes et des divisions territoriales. La région est habitée depuis la fin de la dernière ère glaciaire. Durant l’Antiquité, elle est peuplée par des tribus germaniques et baltiques, mentionnée comme partie de la “Germania” par les Romains. À partir du VIe siècle, des peuples slaves (comme les Poméraniens) s’y installent, repoussant ou assimilant les populations précédentes.

Vers l’an 1000, la région est conquise par les souverains polonais (Piasts), qui l’intègrent partiellement à leur royaume. Au XIIe siècle, elle est christianisée sous l’influence de l’Empire germanique, du Danemark et de la Pologne. Des duchés locaux émergent, comme celui de la maison de Poméranie (Griffons) et des Samborides, souvent vassaux de puissances voisines. La région se divise en Poméranie occidentale (Vorpommern) et orientale (Pomerelia ou Hinterpommern). À partir du XIIIe siècle, une colonisation allemande (Ostsiedlung) s’intensifie, transformant la démographie. La Pomerelia (3) tombe sous le contrôle des Chevaliers Teutoniques au XIVe siècle, tandis que la Poméranie occidentale reste liée à l’Empire germanique et au Danemark.

Au XVIe siècle, la Réforme protestante s’implante en Poméranie occidentale. La guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage la région, menant au traité de Westphalie : la Poméranie occidentale devient suédoise (Poméranie suédoise), tandis que la Pomerelia reste polonaise. Au XVIIIe siècle, la Prusse (Brandenburg-Prusse) s’empare progressivement des territoires : en 1720, elle gagne la partie sud de la Poméranie suédoise, et en 1815, après les guerres napoléoniennes, l’ensemble forme la province prussienne de Poméranie. La Pomerelia est intégrée à la Prusse occidentale lors des partages de la Pologne (1772-1795).

Au XIXe et début XXe siècles, la Poméranie fait partie de l’Empire allemand, avec une population majoritairement germanophone. Après la Première Guerre mondiale, la Pomerelia revient à la Pologne (voïvodie de Poméranie), formant le “corridor polonais” vers la mer. Durant la Seconde Guerre mondiale, la région est sous contrôle nazi. À la fin de la guerre (1945), les conférences de Yalta et Potsdam redessinent les frontières : la partie est de l’Oder (Hinterpommern et Pomerelia) est attribuée à la Pologne, avec expulsion massive des Allemands (environ 2 millions) et peuplement par des Polonais. La partie ouest (Vorpommern) intègre la RDA (Allemagne de l’Est), puis l’Allemagne réunifiée en 1990, au sein du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard dans de prochains articles sur l’histoire de la Poméranie Suédoise.

(1) Abraham Ortel, mieux connu sous le nom d’Ortelius, est né à Anvers et, après avoir étudié le grec, le latin et les mathématiques, s’y est établi avec sa sœur, en tant que libraire et «peintre de cartes». Voyageant beaucoup, particulièrement aux grandes foires du livre, son entreprise prospéra et il noua des contacts avec des lettrés dans de nombreux pays. Un tournant dans sa carrière est atteint en 1564 avec la publication d’une carte du monde en huit feuilles dont un seul exemplaire est connu : d’autres cartes individuelles suivront, puis, à la suggestion d’un ami, il rassemble une collection de cartes qu’ il fit graver dans une taille uniforme, formant ainsi un ensemble de cartes qui fut publié pour la première fois en 1570 sous le nom de Theatrum Orbis Terrarum (Atlas du monde entier). Bien que Lafreri et d’autres cartographes italiens aient publié des collections de cartes «modernes» sous forme de livre au cours des années précédentes, le Theatrum a été la première collection systématique de cartes de taille uniforme et peut donc être appelé le premier atlas, bien que ce terme n’ait été utilisé vingt ans plus tard par Mercator. Le Theatrum, avec la plupart de ses cartes élégamment gravées par Frans Hogenberg, connaît un succès immédiat et apparaît dans de nombreuses éditions dans différentes langues, y compris des addenda publiés de temps à autre incorporant les dernières connaissances et découvertes contemporaines. La dernière édition de cartes parut en 1612. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, Ortelius nota ses sources d’informations. Dans la première édition, quatre-vingt-sept cartographes étaient remerciés.

(2) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) . Ses ancêtres, originaires de Poméranie, avaient fait fortune. Son père avait adopté le nom de famille de la ferme Lida, située près de Norrköping, qu’il avait développée. Sa mère était la nièce de l’évêque et philosophe Andreas Rydelius . En 1771, il fut atteint de la goutte et démissionna de son poste à Lund en 1776. Il vécut chez son ami Johan Kuhlman à Norrköping et, alité jusqu’à la fin de sa vie, il poursuivit ses recherches.

(3) La “Pomerelia” (aussi appelée Pomérélie en français, ou Pomerelia en anglais/polonais) est une subdivision historique essentielle de la région. La Poméranie globale se divise traditionnellement en :

  • Poméranie occidentale (Vorpommern, aujourd’hui principalement en Allemagne),
  • Poméranie orientale ou Pomerelia (Hinterpommern ou Pomorze Gdańskie, aujourd’hui en Pologne, autour de Gdańsk).

Cette distinction date du Moyen Âge et a joué un rôle clé dans les conquêtes, les partages et les changements de frontières (par exemple, sous les Teutoniques, la Pologne, la Prusse, etc.). Sans elle, l’histoire de la Poméranie serait incomplète, car la Pomerelia représente une partie intégrante avec son propre parcours distinct (intégration à la Pologne au XXe siècle, corridor polonais, etc.)

« Kunskap och Idoghet »

Kunskap och Idoghet, la devise de Johan Kuhlman. Extrait du livre d’Or de Rödmossen. Archives de Norrköping.
Johan Kuhlman (1738-1806)
Johan Kuhlman (1738-1806) par le peintre Pehr Horberg.

« Kunskap och Idoghet » telle était la devise de Johan Kuhlman (1738-1806). La vie de cet homme érudit, bienveillant et qui forma nombre de futurs industriels Suédois du XIXe siècle pourrait bien se résumer par cette maxime que l’on peut traduire par « Connaissances et persévérance ».

Prononcé à l’occasion de ses funérailles à Norrköping le 17 février 1806 par le prédicateur de la Cour Royale Johan Anton Lüdeke (1) et ami dévoué de Johan, son éloge funèbre résume ainsi sa vie :

« Sans prétention, vous avez fait votre devoir,
Envers la communauté et vos intelligents commis,
Vous n’avez pas repoussé les malheureux,
Ni rampé pour les fils de fortune.

Vous avez formé plus d’un jeune
Pour qu’il devienne un homme bon et utile,
Et pour d’autres, vous avez ouvert la voie,
que vous n’aviez pas trouvée vous-même ».

Fidèle ami, vous n’avez jamais renié
A l’honneur sanctifié ;
Ne succombant pas au profit inconsidéré,
Comme l’homme noble que vous fûtes.

Vos larmes, chère épouse,
Témoignent de ce qu’il était pour vous ;
Car son cœur revêtait plus
Que tout ce qui était au monde.

Les choix que la vie de famille perturbe
Chez un père sensible et tendre,
Ces fléaux sur sa chaumière
Rend chaque jour plus fragile.

Tout en larmes, il souffre,
comme un chrétien doit souffrir,
Comme le brave qui se bat
Jusqu’à la victoire ou la mort ».

eloge funebre de Johan Kuhlman par le prédicateur royal Johan Anton Lüdecke

(1) Johan Anton Lüdecke était le fils du pasteur en chef (premier prédicateur) de longue date de la paroisse allemande Sainte-Gertrude, Christoph Wilhelm Lüdeke, Lüdeke grandit à Stockholm. Après des études aux universités d’Uppsala et de Göttingen, où il obtint le titre de Magister en 1798, Lüdeke fut ordonné prêtre en 1799 et affecté comme auxiliaire auprès de son père. En 1801, il devint prédicateur extraordinaire de la cour et pasteur de la congrégation allemande de Norrköping. A la mort de son père, il reprend la paroisse Sainte-Gertrude de Stockholm en tant que deuxième pasteur puis accède au poste de pasteur en chef en 1817, poste qu’il conserve jusqu’à sa mort. En 1818, il obtient son doctorat de l’université d’Uppsala.

Les tableaux perdus

Johan Kuhlman (1738-1806). Tableau "perdu" à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.
Johan Kuhlman (1738-1806). Tableau « perdu » à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.

Au départ il y avait ces deux grandes photographies de tableaux, représentant Johan Kuhlman (1738-1806) et son épouse Margareta Sehlberg (1754-1841). Elles avaient été prises en 1950 par mon grand-oncle Pierre Caillet, mari de Germaine, la sœur ainée de ma grand-mère Suzanne Kuhlman. Les originaux étaient gardés par Simone la plus jeune des filles de Georges Kuhlman, fils de Sigurd et petit-fils de Josef, le Consul Général. Ces photographies, agrandies étaient annotées au dos précisant les personnages ainsi que leurs dates de naissance et de décès. Ces mentions, même si elles comportaient quelques erreurs découvertes par la suite, ont été d’une grande aide pour la suite de l’enquête. Ce point de départ m’a permis de retrouver un grand nombre de documents aux archives Royales de Suède et dans les archives de Norrköping, la ville des Kuhlman.

Margaretha Selhberg (1759-1841). Tableau "perdu" à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.
Margaretha Selhberg (1759-1841). Tableau « perdu » à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.

La perte de ces tableaux, même si on en parlait peu dans la famille, a été inestimable, surtout lorsque je découvris bien plus tard l’auteur de ces peintures. Mais … pour mon enquête il est bien possible que cette perte ait été d’une aide précieuse voire déterminante. En effet, il est assez courant dans ces tableaux familiaux, rarement annotés, d’en perdre au fil du temps la provenance et la nature. La chance finalement est que Pierre Caillet les ait pris en photo lors du partage des tableaux familiaux, photographies qu’il a lui même annotées en rajoutant tout ce qui était connu au début des années 1950… Un mal pour un bien.

Annotations au dos des photographies des tableaux de Johan Kuhlman et Margareta Kuhlman, née Sehlberg. Collection personnelle de l'auteur.
Annotations au dos des photographies des tableaux de Johan Kuhlman et Margareta Kuhlman, née Sehlberg. Collection personnelle de l’auteur.