La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Catégorie : Personnages
Rencontrez les figures marquantes qui ont façonné l’histoire de la famille Kuhlman à travers les siècles. Des officiers intrépides de la Guerre de Trente Ans aux érudits francs-maçons de la Suède Gustavienne, en passant par les diplomates en Afrique du Nord et les artistes inspirés, cette catégorie brosse le portrait d’hommes et de femmes aux destins singuliers. Découvrez leurs récits de vie, leurs ambitions et les traces qu’ils ont laissées dans les archives de l’Europe et du Maghreb
Des marchands de la baltique, gravure du XVIIIe siècle.
Quand Heinrich Kuhlman prête serment comme Borgare de Norrköping le 17 novembre 1726, il n’arrive pas totalement en étranger. Il rejoint une ville où son frère aîné, Joachim Adolph Kuhlman, est déjà une figure établie et connue des autorités, inscrite dans les registres à une douzaine de pages au moins et intégrée dans les réseaux commerciaux de la région. L’index du registre de bourgeoisie est éloquent : Joachim Adolph y apparaît à treize reprises1, là où Heinrich n’occupera d’abord qu’une seule entrée. Ce déséquilibre n’est pas le signe d’une inégalité entre frères mais juste le signe que l’un a précédé l’autre, qu’il a tâté le terrain, construit les relations, obtenu les autorisations. Joachim Adolph a été l’éclaireur.
Les deux frères sont nés à Gadebusch, en Mecklembourg. Joachim Adolph voit le jour le 7 août 1687 ; Heinrich, le 5 novembre 1693. Six ans les séparent. Heinrich est le benjamin de la fratrie. Quand l’aîné obtient son premier passeport suédois, le cadet n’a pas encore vingt ans.
1712 — Premier passeport suédois
Le premier document conservé dans le dossier de Joachim Adolph aux Archives nationales suédoises date du 5 avril 1712. Il est signé par Carl Gustaf Mörner, Feld-Maréchal et Gouverneur Général de Göteborg et Bahus, au nom du roi de Suède. C’est un passeport royal en bonne et due forme, autorisant le porteur à voyager librement jusqu’à Stockholm.
Pass för Hamburgsk Expedition : Jochim Adolf Kullman
« Passeport pour l’Expédition de Hambourg : Jochim Adolf Kuhlman »
À vingt-cinq ans, Joachim Adolph est déjà membre d’une Hamburgsk Expedition, un groupe de marchands organisés autour du commerce entre Hambourg et la Suède. Il se trouve à Göteborg, obtient un sauf-conduit royal, et part pour Stockholm. Nous sommes en 1712, au cœur de la Grande Guerre du Nord. La Suède de Charles XII est en guerre, les routes maritimes sont surveillées, les passeports sont nécessaires pour tout déplacement. Joachim Adolph sait naviguer dans cet environnement complexe.
Le circuit de la baltique : Lübeck, Hambourg, Göteborg
Cinq ans plus tard, en décembre 1717, la ville de Lübeck lui délivre un certificat sanitaire officiel. Le document, émis par les Bourgmestres et le Conseil de la ville impériale libre, atteste que Lübeck est indemne de toute maladie contagieuse, condition indispensable pour entrer dans un port étranger. Le formulaire imprimé en gothique porte, de la main du secrétaire Pelhofz, le nom du voyageur et le motif précis de son voyage :
Jochim Adolff Kühlmann, fürsichtiger Bürger, welcher seiner Handels Geschäft halber von hinnen nach Hamburg und von dannen nach Gottenburg zu öffte zu reißen, und so dan wieder aufhero nach Lübeck zu retourniren Vorhabens…
« Jochim Adolff Kühlmann, citoyen reconnu, qui, pour ses affaires commerciales, a l’intention de voyager d’ici à Hambourg, puis de là à Gothenburg, et d’en revenir à Lübeck… »
Le circuit est désormais rodé : Lübeck→Hamburg→Göteborg→Lübeck
Joachim Adolph effectue ce trajet à plusieurs reprises, l’expression zu öffte zu reißen (voyager fréquemment) l’indique sans ambiguïté. C’est est un marchand professionnel, inscrit dans une logique commerciale régulière et documentée. Le sel, les marchandises diverses, les affréteurs, les ports suédois, tout cela forme un système qu’il connaît et pratique depuis au moins 1712.
1718 : Un réseau bien établi
L’année 1718 est celle d’une intense activité administrative. Installé à Linköping, ville voisine de Norrköping, chef-lieu de la province d’Östergötland, Joachim Adolph multiplie les démarches. En février 1718, une attestation collective est établie à Stockholm par plusieurs marchands en sa faveur. En août 1718, le marchand Johan Kruge atteste que le réseau commercial auquel Joachim Adolph est associé, autour de P. Anton von Cölln de Lübeck, commerce avec les ports suédois depuis au moins 1715, avec Kalmar pour le sel et les marchandises diverses, et vraisemblablement avec Norrköping.
Le 27 juin 1718, Joachim Adolph signe de sa propre main une requête adressée au Landshövding, le gouverneur de la province d’Östergötland.
Ergebenster Diener — Jochim : Adolph : Kuhlman ✝
« Très dévoué serviteur — Jochim Adolph Kuhlman » — formule standard des lettres commerciales allemandes du XVIIIe siècle, suivie de son paraphe personnel.
C’est la signature autographe de Joachim Adolph. Il maîtrise les codes de la correspondance officielle, il sait à qui écrire et comment. Il demande une autorisation royale de commerce et de voyage. La réponse favorable lui parviendra le 22 février 1719.
Ce que les attestations révèlent : en 1718, Joachim Adolph peut mobiliser plusieurs marchands établis à Stockholm pour témoigner en sa faveur. Ce réseau de références, Johan Kruge, P. Anton von Cölln de Lübeck, les signataires de l’attestation collective, est le fruit de six années de présence active sur les routes baltes. Ce n’est pas un inconnu qui frappe à la porte des autorités suédoises : c’est un homme connu, recommandé, attendu.
Recommandation du marchand Joachim Kruge, 2 août 1718
Attestation collective des marchands de Stockholm, 1718.
Joachim Adolph, Borgare de Norrköping
En 1719, Joachim Adolph prête à son tour serment comme Borgare de Norrköping. L’index du registre de bourgeoisie le cite à treize reprises, entre les pages 240 et 964, une présence qui court sur plusieurs décennies et couvre des activités variées : commerce, arbitrages, témoignages. Il est une figure de la communauté marchande de la ville, connu du Magistrat, intégré dans ses cercles. On notera aussi dans ce même index les mentions de Kuhlman Georg (pages 206, 325, 331, 487) et Kuhlman Johan (page 325), d’autres membres de la famille Kuhlman présents à Norrköping, dont les liens précis avec Joachim Adolph et Heinrich restent à établir.
Les Kuhlman venaient de s’enraciner à Norrköping.
17 novembre 1726 — Heinrich prête serment
Le registre de bourgeoisie de Norrköping, à la page 919, consigne la cérémonie du serment (Ed) tenue en novembre 1726, en présence des Rédmännen, les membres du conseil municipal : Mathias Wetterberg, David Schröder, Peter Morterfon, Henric Kliver, Johan Jeachem, Elias Wetterblad. La page 920 liste les nouveaux Borgare de l’année, sous la mention anno 1726 :
Lorens Wittespen, Johan Zettren, Claes Dahlgren, Anders Jerfson, Henric Kuhlman…
Heinrich Kuhlman, en suédois Henric, comme il sera désormais connu, devient à son tour Borgare de Norrköping le 17 novembre 1726. Il a trente-trois ans. Il est le benjamin de la famille, celui que son aîné de six ans a précédé de quatorze années sur ces routes. Les deux frères sont nés dans la même ville de Gadebusch ; ils se retrouvent, à l’automne de 1726, tous les deux à Norrköping.
Prestation de serment de Henrich / Henrich Kuhlman en tant que Borgare de Norrköping, 17 novembre 1726.
Ce que ce dossier dit de la famille
Entre 1712 et 1726, le dossier de Joachim Adolph retrace quatorze années d’une stratégie familiale cohérente. Un frère aîné part le premier, construit patiemment un réseau commercial dans la Baltique, s’installe dans la région, obtient ses papiers, se fait connaître des autorités. Puis il accueille le benjamin. C’est un schéma classique dans les familles marchandes de la sphère hanséatique : l’aîné ouvre la voie, le cadet consolide et fonde. Joachim Adolph a fait le travail préparatoire. Heinrich arrivera et fondera la lignée dont nous suivons la trace.
Sources : Riksarkivet, dossier « Kuhlman Jochim Adolph » (passeport de Göteborg, 5 avril 1712 ; certificat sanitaire de Lübeck, 9 décembre 1717 ; attestation collective de Stockholm, 17 février 1718 ; attestation de Johan Kruge, Stockholm, 2 août 1718 ; requête au Landshövding, Linköping, 27 juin 1718, réponse 22 février 1719) ; registre de bourgeoisie de Norrköping, pages 919–920 et index sous « K ».
1 Pages 240, 265, 212, 322, 462, 535, 622, 628, 631, 640, 805, 834, 964 dans l’index du registre de bourgeoisie de Norrköping.
Ce soir du 26 juin 1844, Josef Kuhlman venait de quitter son bureau du consulat et descendait la rue de la Marine en direction de son logement lorsqu’une lueur anormale attira son regard vers la place du Gouvernement. Il s’arrêta. L’horizon au-dessus de la place rougeoyait. Puis il entendit les cris.
Il courut.
Une catastrophe épouvantable
Le spectacle qui s’offrit à lui dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer. Les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement — ces constructions précaires que chacun à Alger regardait depuis des années avec inquiétude — étaient entièrement embrasées. Le journal L’Algérie en rendrait compte quelques jours plus tard en ces termes :
« Une catastrophe épouvantable vient de frapper la ville d’Alger. Le 26 juin au soir, un violent incendie a éclaté dans les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement. Le feu a dévoré plusieurs maisons vers la rue de la Porte-Neuve, et a pénétré dans la Djanina, où sont établis les magasins du campement. Les désastres sont considérables ; on évalue à un million et demi la valeur d’effets militaires incendiés. On a à déplorer la mort d’un enfant et de plusieurs personnes mortes à l’hôpital à la suite de leurs blessures. »
L’origine du sinistre ? Un petit rôtisseur maure avait mis le feu à l’huile de sa poêle et perdu la tête. Le feu s’était communiqué à sa baraque, puis à toutes les autres. Ces constructions en sapin, bourrées de matières inflammables, avaient été dévorées avec une rapidité incroyable. « Si la moitié de la ville n’a pas brûlé », notait le correspondant du journal, « on ne le doit qu’à l’état parfaitement calme de l’atmosphère. »
La chance, en somme. Rien que la chance.
Le chaos
Sur la place, tout n’était que désordre. Les quelques pompes disponibles étaient en mauvais état ; personne ne commandait. Les soldats accouraient de tous côtés mais sans direction. Les marchands sauvaient ce qu’ils pouvaient, et les voleurs leur faisaient concurrence — une concurrence active, précisa le journal, puisque « plusieurs ont pu être arrêtés malgré le désordre ». Les Maltais de la ville se livraient à un pillage effréné. Un officier croisa un Bédouin qui s’enfuyait avec une charge d’effets et une canne à pomme d’argent ; il lui arracha la canne des mains et s’en servit vigoureusement pour l’obliger à lâcher prise.
Josef, coincé dans la foule des badauds qui encombraient les abords de la place, ne pouvait qu’observer. Il vit des soldats former des chaînes humaines pour extraire des caisses de la Djenina. Il vit un homme sortir d’une fenêtre en feu avec deux enfants sous les bras. Il vit des marchands courir en tous sens, sauvant leurs livres de comptes plutôt que leurs marchandises. La fumée acre lui brûlait les yeux.
Au plus fort des flammes, une silhouette se distinguait : l’abbé Landman (1), que le journal saluerait comme le héros de la nuit. « Il a toujours été au plus fort du feu dans la Janina, qu’il a escaladée cinq fois », rapportait le correspondant, « et n’a eu qu’à se louer du dévouement et de l’obéissance des soldats. »
Dans la confusion générale, une présence s’imposait avec autorité au milieu de la place : celle d’un officier de haute taille qui dirigeait les opérations avec la calme précision d’un homme habitué aux situations extrêmes. Un soldat lui cria son nom — Josef l’entendit sans pouvoir mettre un visage sur ce personnage qu’il ne connaissait pas encore : le colonel Marengo (2), commandant de la Place d’Alger.
Le feu fut finalement maîtrisé avant l’aube, faute de combustible plus que grâce aux secours.
La colère du lendemain
Les jours qui suivirent, la presse ne décoléra pas. Dans sa correspondance du 29 juin, publiée le 12 juillet, le journal L’Algérie mettait les responsabilités en cause avec une franchise inhabituelle :
« L’incendie du 26 a mis au grand jour l’imprévoyance de l’administration. On ne sait qui mérite le plus de blâme : de la direction des domaines qui a eu l’idée de construire les baraques dont l’existence a compromis un instant la ville entière, ou de la direction de l’intérieur chargée de la grande voirie qui a accepté ce plan, l’a fait exécuter et n’a pas veillé à ce que ces constructions fussent entièrement isolées. »
La vérité, connue de tous depuis longtemps, était cinglante : ces baraques en bois au milieu de la plus grande place d’Alger avaient été maintenues pour un « misérable loyer annuel » de 12 000 francs. L’administration avait exproprié les anciens propriétaires à vil prix, gardé les terrains deux ou trois ans sans rien faire, puis les avait loués à des marchands qui y avaient construit des abris en sapin. Le journal conclut avec amertume : « L’avidité du fisc autant que l’imprévoyance de l’administration supérieure sont les premières causes de ce malheur. »
Le 26 juin, les pompes de la ville n’étaient pas en état. Personne n’avait jugé utile d’en vérifier le fonctionnement. Schultze, que Josef alla voir le lendemain matin à la CaloRama, résuma la situation d’un mot : « Voilà ce que cela donne quand une ville est gouvernée par des militaires qui ne s’occupent que de la guerre. »
La souscription et l’avenir
Le 16 juillet, une commission fut formée pour recueillir les souscriptions en faveur des victimes (3). Les pertes les plus considérables étaient celles de l’État. Ironiquement, les propriétaires des baraques ne perdaient « heureusement que fort peu », leur concession administrative était expirée. Mais au-delà du sinistre, une question plus profonde s’imposait désormais. Le correspondant du journal, dans sa lettre du 25 juillet, la posa crûment :
« Le déplorable dénouement qui a détruit la Djenina impose à l’administration de sérieux devoirs. À quels projets va-t-il s’arrêter pour élever des monuments durables à la place des baraques ? »
La place du Gouvernement, libérée de ses constructions disgracieuses, offrait enfin l’espace pour bâtir ce qu’une vraie ville requiert : une mairie, un tribunal de commerce, une halle couverte. La capitale de l’Algérie méritait mieux que des baraquements en sapin. Josef rentra à pied, traversant la place encore fumante. Sous ses pieds, les dalles noircies gardaient la chaleur du brasier. Il pensa à ce que Schultze lui avait dit lors de sa première visite à la CaloRama trois ans plus tôt : « Cette ville est une superposition d’époques. »
Il en ajoutait une couche cette nuit-là, celle de la cendre.
Notes
(1) L’abbé Landman : ecclésiastique présent à Alger en 1844, dont le courage lors de l’incendie de la Djenina fut salué par la presse coloniale. Il escalada cinq fois les murs en feu de la Djenina pour aider à sauver des hommes et du matériel militaire.
(2) Le colonel Marengo, de son vrai nom Gaspard Joseph Marie Cappone (Casale, Piémont, 8 janvier 1787 – Alger, 9 décembre 1862). Vétéran de 22 campagnes napoléoniennes, c’est Napoléon lui-même qui lui donna le surnom de « Marengo » après la bataille de Friedland (1807) : « Un brave soldat comme toi ne peut se nommer Cappone, tu t’appelleras désormais Marengo. » Commandant de la Place d’Alger depuis 1840, Commandeur de la Légion d’honneur, il avait créé le premier jardin public d’Alger avec ses prisonniers militaires. Ce personnage hors du commun, Josef Kuhlman le voit pour la première fois cette nuit du 26 juin dans la confusion de l’incendie. Leurs chemins se croiseront à nouveau dans les années suivantes.
(3) La commission de souscription était présidée par M. le comte Guyot, directeur de l’intérieur. Elle comprenait notamment M. le colonel Marengo, chargé de recueillir les souscriptions militaires, M. Mercier-Lacombe, secrétaire-général de la direction de l’intérieur, M. Litchelin, président de la chambre du commerce, M. Eichemann, sous-intendant militaire, M. Pierrez, substitut du procureur du Roi, M. de Saint-Geniès, inspecteur des domaines, et M. Brantome, notaire et lieutenant-colonel de la milice, secrétaire et trésorier. Le journal nota avec ironie qu’aucun membre de la Marine n’y figurait, « qui cependant a rendu de si grands services dans la nuit du 26. » Des souscriptions parallèles étaient ouvertes à Paris chez M. Desprez, notaire, et M. Dubos, négociant, tous deux rue du Four-St-Germain.
Sources : L’Algérie – Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée. Articles parus les 6, 12, 16 juillet et 2 août 1844.
Ce matin du 2 avril 1844, Josef Kuhlman s’installa à sa table habituelle au café de la rue de la Marine, commanda son café turc et déplia le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée (1). Le titre l’arrêta net : LES COURTIERS D’ALGER. Il posa sa tasse et lut.
« Une question d’intérêt commercial s’agite en ce moment ; question qui n’est pas sans gravité ; il s’agit de savoir sur quelles bases sera réglé l’exercice, en Algérie, de la profession de courtier. »
Son avenir tenait dans ces quelques lignes.
Deux systèmes s’affrontent
Le Courier d’Afrique, 2 avril 1844.
Le journal exposait avec clarté l’alternative à laquelle la colonie était confrontée. D’un côté, le système des corporations et du monopole : un nombre limité d’officiers ministériels nommés par le ministre de la Guerre, cautionnés par une somme d’argent, exerçant leur charge à titre vénale comme le modèle métropolitain français, hérité de l’Ancien Régime et jamais vraiment réformé. De l’autre, la libre concurrence encadrée par des garanties morales et de capacité : que l’accès à la profession soit conditionné non par une somme d’argent, mais par la reconnaissance de la chambre de commerce et du tribunal, garants de la qualité des courtiers.
Le « Courrier d’Afrique » ne cachait pas sa préférence. Son argument central résonnait comme une évidence pour tout homme ayant observé Alger depuis 1841 :
« Dans la colonie le sol est vierge encore. Ici point de droits acquis que l’on craigne de compromettre ; les essais peuvent être tentés. Si la vénalité des charges est une de ces maladies qu’il serait dangereux de guérir, pourquoi l’inoculer à l’Algérie, qui n’en est point encore atteinte ? Pourquoi transporter aveuglément, dans une société naissante, les institutions qui ne conviennent peut-être qu’à une société vieille ? »
Josef relut ce passage deux fois. Il pensait à Schultze qui lui avait dit, dès leur première rencontre : « Comprenez les deux strates : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux qui fonctionnent selon leurs propres codes. » Le journal défendait précisément cette idée : qu’en Algérie, les règles pouvaient être différentes, que l’intelligence et le mérite devaient l’emporter sur l’argent et le privilège.
Pour un Suédois diplômé d’Uppsala, parlant le français, l’allemand et sa langue maternelle, rompu aux usages du commerce nordique et baltique, le système de la libre concurrence était évidemment plus favorable. Le système du monopole, lui, risquait de réserver les places aux Français de métropole avec leurs capitaux. Il plia soigneusement le journal et le glissa dans sa sacoche. Il en parlerait à Cruseustolpe.
La désillusion du 12 mai
Le 12 mai 1844, le Courrier d’Afrique publia un bref article dont le ton dit tout :
« L’arrêté relatif aux courtiers, qui était impatiemment attendu en Algérie, vient d’être signé par le ministre de la guerre. »
Josef lut la suite avec un sentiment croissant de découragement. L’arrêté consacrait précisément le système que le journal avait combattu : nombre de courtiers limité, nomination par le ministre de la Guerre, cautionnement proportionnel à la population des villes. Le monopole avait gagné. Le journal conclut avec une amertume à peine voilée : « Nous voyons avec peine que le Gouvernement persiste à importer dans la naissante société algérienne qui a besoin d’émulation et de vie, le matériel usé de notre vieille société métropolitaine, sans tenir compte des différences des lieux, des situations et des besoins. Le même habit ne convient pas à toutes les tailles. »
Josef posa le journal. Quarante courtiers maximum pour la résidence d’Alger. Nommés par Paris. Pour un étranger comme lui, la porte semblait se fermer avant même d’avoir été entrouverte.
L’article 14 : la clause décisive
Le 12 juin 1844, le Courrier d’Afrique publia l’intégralité du texte de l’arrêté (2). Josef le lut article par article, avec la méticulosité d’un ancien secrétaire du Kommerskollegium habitué aux textes réglementaires.
L’article 4 définissait les courtiers maritimes, la catégorie la plus complexe et la plus valorisée : ils rédigeaient les contrats en police d’assurance maritime, attestaient le taux des primes, détenaient seuls le droit de traduire devant les tribunaux les déclarations, charte-parties (3) et connaissements (4), et servaient de truchement officiel à « tous étrangers, maîtres de navire, marchands, équipages de vaisseaux ». Dans un port cosmopolite comme Alger, c’était une mission quotidienne et absolument indispensable. L’article 14 posa le journal sur la table et Josef sentit quelque chose se dénouer en lui. Il relut lentement :
« Nul ne sera admis aux fonctions de courtier s’il n’est Français… Toutefois, les étrangers peuvent être admis aux fonctions de courtier, après une résidence de trois années révolues et consécutives en Algérie, et s’ils remplissent les conditions d’âge, de moralité et de capacité prescrites par les dispositions ci-dessus. »
Il fit mentalement le calcul. Printemps 1841 : son arrivée sur le Charlemagne. Juin 1844 : trois ans et quelques semaines. Il était éligible, de justesse, mais éligible.
L’article 18 précisait le cautionnement : 5 000 francs pour la résidence d’Alger (5). Une somme considérable. Josef réfléchit. Trois ans d’activité comme attaché commercial au consulat lui avaient permis de constituer une épargne, mais 5 000 francs représentaient une année entière de revenus. Il lui faudrait peut-être trouver un appui, négocier un délai.
Il relut encore une fois les conditions : vingt-cinq ans accomplis ✓, résidence de trois ans ✓, certificat de moralité à fournir par l’autorité administrative ✓, capacité à vérifier par la chambre de commerce d’Alger ✓. Son profil collait article par article. Sa maîtrise du suédois et de l’allemand, deux langues commerciales essentielles dans le commerce baltique et hanséatique, faisait de lui un interprète irremplaçable dans ce port fréquenté par des navires de toute l’Europe du Nord.
Ce soir-là, Josef monta à la Calorama pour informer Schultze.
La suite dans un prochain numéro…
Notes
(1) Le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée était le principal journal colonial d’Alger dans les années 1840. Il couvrait à la fois les affaires militaires, commerciales et politiques de la colonie naissante.
(2) L’arrêté sur les courtiers de commerce, signé le 6 mai 1844 à Paris par le Maréchal duc de Dalmatie (Nicolas Jean-de-Dieu Soult, 1769-1851), Président du Conseil et Ministre de la Guerre. Ce texte de 28 articles organisa durablement la profession de courtier en Algérie française.
(3) Charte-partie : contrat d’affrètement d’un navire, fixant les conditions du transport de marchandises entre un armateur et un chargeur.
(4) Connaissement : titre de propriété des marchandises en transit maritime, document essentiel de tout commerce portuaire.
(5) 5 000 francs en 1844 représentaient environ deux à trois années de salaire d’un employé qualifié. Le cautionnement était restitué au courtier à la fin de son mandat, déduction faite des éventuelles condamnations prononcées contre lui dans l’exercice de ses fonctions.
Parmi les nombreuses personnes ayant laissé une trace dans le Livre d’Or de Rödmossen, il en est une qui mérite une attention particulière, tant par sa position dans la famille que par l’émotion contenue dans les lignes qu’il a tracées. Le 13 septembre 1795, un jeune homme de vingt et un ans signe une note adressée à son oncle Johan Kuhlman. Il s’appelle Christopher Hinric Braad. Son écriture est soignée et son propos empreint d’une grande gratitude. Il écrit depuis la campagne de Rödmossen, peut-être assis à la même table où tant d’autres visiteurs avaient déjà couché leurs pensées.
Ce qui rend ce témoignage particulièrement touchant, c’est que Christopher Hinric Braad n’est pas un simple visiteur de passage. Il est le fils du célèbre navigateur Christopher Henric Braad¹, mort en octobre 1781, alors que l’enfant n’avait que sept ans. Orphelin de père très jeune, il a grandi dans l’ombre bienveillante de son oncle maternel, Johan Kuhlman, qui a joué dans sa vie un rôle bien plus grand que celui d’un simple parent éloigné.
Un enfant dans le sillage de deux hommes remarquables
Christopher Hinric Braad le jeune naît à Norrköping en 1774². Il est le fils de Christopher Henric Braad (1728–1781) et de Sara Margaretha Kuhlman (1754–1797), sœur cadette de Johan Kuhlman. Par sa mère, il appartient donc pleinement à la famille Kuhlman de Norrköping. Par son père, il hérite d’un nom associé aux grands voyages, à la Compagnie suédoise des Indes orientales, et à une œuvre écrite considérable restée en grande partie inédite.
Le navigateur Braad avait épousé Sara Margaretha Kuhlman le 4 juin 1772³. C’était alors un homme de quarante-quatre ans, déjà chargé d’expériences – quatre voyages en Asie, des séjours prolongés à Canton et à Surat, des manuscrits représentant plusieurs centaines de milliers de mots. Sara Margaretha, elle, avait dix-huit ans. Leur mariage dura moins de dix ans. Christopher Henric Braad meurt le 11 octobre 1781 à Norrköping, laissant derrière lui une veuve de vingt-sept ans et un fils de sept ans. Et c’est Johan Kuhlman qui prend le relais et éduque le petit Henric. On devine, à travers la note de 1795, l’ampleur de ce que le neveu doit à son oncle.
La note du 13 septembre 1795
La page du Livre d’Or est datée du 13 septembre 1795. L’écriture est régulière, appliquée, celle d’un homme cultivé. En bas de page, la signature : Christoff. Hinr. Braad. En dessous, une mention ultérieure rappelle ses dates : * 1774 † 1837.
Le texte original en suédois se lit ainsi :
Af en älskad Morbrors exempel har jag alltid lärt huru Den som i yngre dagar med ihoghet samlat kunskaper och gagnat sina medborgare, äger dubbel förnöjelse att vid åldre år i den lugna landsbygden äfven kunna vara nyttig för dem. Måtte Dess lifnad och sällhet länge fortfara, och måtte jag en gång vid lifvets afton få njuta en lika tillfredsställelse !!
Soit, en français :
« De l’exemple d’un oncle bien-aimé, j’ai toujours appris comment celui qui, dans ses jeunes années, avec assiduité a rassemblé des connaissances et servi ses concitoyens, a la double satisfaction, à un âge avancé, d’être encore utile à eux depuis sa paisible campagne. Que sa vie et son bonheur se prolongent longtemps encore, et puissé-je, un jour au soir de ma vie, jouir d’une semblable satisfaction !! »
Rödmossen, le 13 septembre 1795, Christopher Hinric Braad.
Ce texte appelle quelques remarques. La structure même de la phrase est révélatrice : Christopher ne remercie pas directement son oncle, il part de son exemple. C’est une formulation plus distanciée, presque philosophique — celle d’un homme qui a intériorisé une leçon de vie, pas simplement un bienfait reçu. L’assiduité (ihoghet) et l’utilité aux concitoyens (gagnat sina medborgare) sont les deux vertus qu’il retient. Johan Kuhlman, marchand, administrateur, chevalier de l’Ordre de Wasa, incarnait exactement cela. La double satisfaction (dubbel förnöjelse) est une formule belle et précise : à la satisfaction d’avoir servi pendant sa vie active s’ajoute celle de continuer à le faire, en retrait, depuis la campagne. C’est le portrait d’un homme qui n’a pas renoncé à être utile en vieillissant. Et la conclusion – puissé-je un jour jouir d’une semblable satisfaction – dit clairement que Christopher Hinric Braad prend ce modèle pour ambition personnelle.
Une place dans l’arbre familial
Le tableau généalogique ci-dessous permet de situer Christopher Hinric Braad dans la lignée des Kuhlman de Norrköping. On y voit que sa mère Sara Margaretha Kuhlman (1754–1797) est fille de Henrik Kuhlman⁴ et sœur de Johan Kuhlman (1738–1806). Christopher Hinric Braad le jeune se trouve ainsi à la confluence de deux familles remarquables : les Kuhlman, marchands et mécènes de Norrköping, et les Braad, dont le chef de file avait parcouru les océans au service de la Compagnie suédoise des Indes orientales.
Un destin discret, une carrière honorable
Si le père avait choisi les mers lointaines, le fils suivra une tout autre voie. Christopher Hinric Braad le jeune fera carrière dans l’administration suédoise et obtiendra le titre de Secrétaire Royal (Kunglig Sekreterare), une position honorifique et fonctionnelle au sein des institutions de la Couronne⁵. Sa mère Sara Margaretha mourra en 1797, deux ans seulement après la visite à Rödmossen. Lui-même décèdera en 1837, à plus de soixante ans, ayant traversé toute la période gustavienne, la régence, et les premières années du règne de Bernadotte.
Sources : Livre d’Or de Rödmossen, archives municipales de Norrköping ; arbre généalogique familial Kuhlman-Braad ; article du Norrköpings Tidningar du 24 octobre 1889 ; Riksarkivet, notice biographique de Christopher Henric Braad ; (Laude-Kuhlman, 2023).
(1) Voir l’article « Le Superkargo Braad (1728–1781) » publié sur ce site.(2) La date de naissance précise à Norrköping est confirmée par les registres paroissiaux suédois.(3) Publication du mariage conservée aux archives de Norrköping.(4) Henrik Kuhlman, né à Gadebusch en 1693, s’installe à Norrköping en 1726. Il est le fondateur de la branche suédoise de la famille.(5) Le titre de Kunglig Sekreterare désignait dans la Suède du XVIIIe et du début du XIXe siècle un fonctionnaire attaché aux chancelleries royales ou aux grands offices administratifs de la Couronne, responsable de la rédaction et de l’archivage de documents officiels.
Tout commence avec l’album de Sigurd, cet album de famille que mon père Lucien avait pu récupérer et photocopier chez Suzette, fille de Germaine Kuhlman. Quatre photos s’y trouvaient regroupées. Aucune n’était annotée, à l’exception d’un garçon appelé « Spanti ». Les questions étaient nombreuses. Après échange avec Dag, nous avions pu identifier les personnages un à un. La photo D représentait Swante Nyland, fils de la cousine germaine de Sigurd. La photo C montrait sa mère Amalia Sofia Augusta Hellberg (1831-1873) avec sa fille Amalia Augusta Fernanda (1854-1935). La photo B représentait la mère et grand-mère de ces dernières.
Restait la photo A, celle de gauche.
Une ressemblance troublante
Dès le premier regard, cette femme me frappait. On y reconnaissait quelque chose de familier, des traits que je retrouvais chez ma grand-mère Suzanne et chez sa sœur Germaine, des traits indéniablement Kuhlman. Ma conviction s’était forgée naturellement : il s’agissait d’Augusta Wilhelmina Macklin, première femme de Joseph Kuhlman et mère de Sigurd.
Le doute : une chronologie qui ne colle pas
Mais en examinant la photo de plus près, un détail me fit hésiter. Le format, la qualité, le carton support : il s’agissait sans aucun doute d’une carte de visite photographique. Or ce format n’est popularisé en Suède qu’à partir de 1854, grâce au procédé mis au point par Disdéri. Et Augusta, elle, était morte le 28 octobre 1853.
La chronologie rendait l’identification impossible.
Le dos de la photo : Axel Rydin, Norrköping
Ingeborg Beata Kuhlman (1802-1875), sœur de Josef. Collection personnelle de l’auteur.
Verso de la photographie format CDV. Collection personnelle de l’auteur.
C’est alors que je retournai la photo. Au verso, une inscription en élégantes lettres bleues : Axel Rydins Fotografi-Atelier, Norrköping, Enkefru Lindéns gård, Nya Torget.
Axel Rydin (1837-1912) était un photographe-portraitiste suédois, actif à son studio de la Lindénska gården, Nya Torget à Norrköping, entre 1860 et 1871. La photo avait donc été prise au minimum sept ans après la mort d’Augusta. Toute identification avec elle était définitivement exclue.
Mais quelle Kuhlman vivait à Norrköping ?
La ressemblance familiale était pourtant réelle. Si cette femme ne pouvait pas être Augusta, elle portait indéniablement les traits des Kuhlman. La question devenait alors : quelle Kuhlman vivait à Norrköping entre 1860 et 1871, et était suffisamment proche de Josef ou Sigurd pour figurer dans leur album ? La réponse s’imposa : Ingeborg Kuhlman, sœur aînée de Joseph, avec qui celui-ci entretenait une correspondance régulière. Sigurd l’avait conservée dans son album, en souvenir de sa tante et du lien qui unissait son père à sa famille restée en Suède.
La vraie découverte : un daguerréotype oublié
C’est en continuant à feuilleter l’album que je fis la découverte la plus inattendue. Collé au dos d’une autre photo, presque invisible, se trouvait un vieux daguerréotype découpé et dont les traits s’étaient presque entièrement effacés avec le temps. En jouant sur les contrastes, en retravaillant l’image, je parvins à en améliorer la lisibilité. Puis, en utilisant l’intelligence artificielle, j’obtins une évocation du visage dissimulé sous les années : une femme assise, au regard direct, tenant une lettre dans la main, vêtue avec la sobriété élégante de son époque.
Le vieux daguerréotype. Collection personnelle de l’auteur.
Note : l’image présentée ici est une évocation générée par intelligence artificielle à partir du daguerréotype original très dégradé. Elle ne constitue pas une restauration fidèle mais une interprétation visuelle destinée à donner un visage à celle qui n’en avait plus.
Un daguerréotype ne peut dater que d’avant les années 1860, et potentiellement d’avant 1853. La chronologie, cette fois, n’excluait pas Augusta, bien au contraire.
Pourquoi Sigurd aurait-il conservé précieusement, collé au dos d’une autre photo, ce daguerréotype quasi effacé, sinon parce qu’il représentait quelqu’un d’irremplaçable ? Quelqu’un qu’il avait quitté à l’âge de 14 ans pour rejoindre son père en Algérie, et qu’il n’avait jamais revu. Sa mère. Mais pourquoi était-elle cachée ? Nous ne le saurons jamais mais ce daguerréotype est peut-être la seule représentation photographique connue d’Augusta Wilhelmina Macklin.
Note : l’image présentée ici est une évocation générée par intelligence artificielle à partir du daguerréotype original très dégradé. Elle ne constitue pas une restauration fidèle mais une interprétation visuelle destinée à donner un visage à celle qui n’en avait plus.
Sources : album photographique de Sigurd Kuhlman, collection familiale Laude-Kuhlman ; Axel Rydin (fotograf), Wikipedia suédoise ; DigitaltMuseum, Nordiska museet.