La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (3/5)

La guerre de 1788 (Kriget 1788) : la mobilisation civique de Norrköping

Les premières délibérations et l’initiative de Weijerin

La guerre entre la Suède et la Russie, déclenchée en 1788 sous le règne du roi Gustave III7 (Gustav III), provoqua une vague de mobilisation patriotique sans précédent. À Norrköping, c’est Daniel Weijerin, président du conseil des bourgeois (borgarrådets ordförande), qui prit l’initiative en demandant au magistrat : de solliciter l’aide d’un officier de fortification pour les îles, d’envoyer le régiment de cavalerie d’Östergöta pour couvrir la ville et de pourvoir les citadins d’armes de poing et de munitions. Le magistrat était à la fois désireux d’agir et craintif de s’avancer. Une proposition de convoquer la congrégation pour discuter publiquement des défenses fut même rejetée, car on estimait que cela «provoquerait une alarme inutile dans la ville».

La consultation de von Röök et l’incident Iggeström

Néanmoins, un officier de fortification, le colonel C. F. von Röök8, fut convoqué. Il se rendit sur les redoutes en compagnie de l’échevin à la police Iggeström et du marchand Wadström pour examiner les possibilités de défense. Lors de ce déplacement survint un incident révélateur des tensions internes à la magistrature : pendant le voyage, Iggeström lut à voix haute une lettre adressée conjointement au magistrat et aux anciens de la bourgeoisie (borgerskapet). Le magistrat prit fort mal la chose et décida de rappeler à Iggeström «de s’occuper une autre fois de la dignité qui est due à la fonction de magistrat». L’échevin en charge de la justice Ekermann précisa pour sa part que le magistrat ne devait pas être tenu responsable de la gestion et de la correspondance de la ville conjointement avec les anciens. Ekermann, de manière générale, «avait une aversion pour les grandes institutions de défense».

Le gouverneur temporise

Le gouverneur (landshövdingen), dans une lettre du 25 août 1788, loua certes la nécessité de la défense de la ville, mais calma les esprits en rappelant qu’il fallait attendre l’avis du Roi sur l’étendue du danger. L’ennemi, argumentait-il, ne disposait pas de navires d’archipel (skärgårdsfartyg) ; la menace restait donc faible. Il insistait néanmoins sur la nécessité de préparer l’établissement des redoutes et de donner à la bourgeoisie «une certaine pratique de guerre plus grande ». Des gardes devaient être établis sur les hauteurs à l’extérieur de la ville, capables de recevoir des signaux des habitants de l’archipel lorsque l’ennemi arriverait. Sur le dos de cette lettre du gouverneur, une petite strophe avait été écrite au crayon, témoignant de l’humeur royaliste qui régnait dans la ville à l’époque où la ligue d’Anjala (Anjalaförbundet) manifestait son aversion pour le roi :

«Quand les voleurs d’or préparent la chute du Roi, pour rien au monde je n’hésiterai pas à suivre mon Roi dans la mort.»

La collecte de fonds et le plan de défense

L’hésitation du magistrat fut probablement dissipée par la lettre du gouverneur, et le 28 août 1788, la congrégation se réunit pour discuter des moyens de financer la construction des redoutes et l’acquisition des canons. Une collecte publique en numéraire permit de réunir la somme de 2 718 rixdales et 16 shillings. Le plan de défense élaboré par von Röök fut approuvé lors d’une réunion du conseil général le 28 août. Son exécution fut confiée à 6 députés, désignés sous le nom de «Défense-Députation» (Försvarsdeputationen), assistée d’un commissaire aux comptes (revisor) et d’un comptable (bokhållare). Un major Wallander9 fut engagé pour enseigner les exercices militaires aux conscrits : division des hommes en rangs, maniement des armes, etc.

Le recensement des armes et l’enrôlement

Toutes les armes à feu de la ville furent inventoriées. Les hommes servant en dehors de la bourgeoisie habituelle — meuniers, maçons, charpentiers, planteurs de tabac — furent enrôlés quartier par quartier par les conseillers municipaux (rådmän). On parvint à enrôler 1 500 hommes. Dans la cave du marchand Peter Lindahl10, on découvrit 17 centners de poudre à canon (centner krut), aussitôt mis à disposition. En revanche, les 16 canons de la ville étaient hors d’usage, et l’on n’osa pas puiser dans les caisses municipales (stadskassan) pour en acquérir de nouveaux.

Tous ces arrangements furent rapportés au Roi, qui, par lettre du 10 septembre 1788, exprima son «gracieux bon plaisir» (nådigt välbehag) et autorisa les citoyens à prélever sur les réserves de la Couronne 50 centners de poudre à canon supplémentaires.

La suite dans un prochain numéro …

Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Hörberg daté de 1773.

7. Gustave III (Gustav III) — Roi de Suède. Né le 24 janvier 1746 à Stockholm — Mort assassiné le 29 mars 1792 à Stockholm. Fils du roi Adolphe-Frédéric et de la princesse Louise-Ulrique de Prusse (sœur de Frédéric le Grand). Despote éclairé francophile, en correspondance avec Voltaire. Abolit la torture, fonde l’opéra royal (1773) et l’Académie suédoise (Svenska Akademien, 1786). Premier chef d’État à reconnaître l’indépendance des États-Unis (1782). Engage la guerre russo-suédoise de 1788–1790 sans résultat territorial décisif. Assassiné lors d’un bal masqué (maskeradbalen) à l’opéra de Stockholm par le capitaine Jacob Johan Anckarström. Inspirera l’opéra Un ballo in maschera de Verdi (1859).

Colonel Carl Fredrik von Röök (1725-1793)

8. Carl Fredrik von Röök — Colonel, officier du génie suédois. Né le 11 mai 1725 — Mort le 2 avril 1793. Officier de fortification au service de la France de 1744 à 1748. Major en 1762, colonel en 1773. En 1772, dirige les enquêtes pour la construction de la route du canal Göta à travers l’Östergötland. Reçoit la noblesse allemande en 1763, naturalisé suédois en 1773. Musicien amateur passionné (violoniste), élu membre n° 82 de l’Académie royale de musique (Kungliga Musikakademien) le 28 mars 1782. Père de Lars Jacob von Röök. En 1788, organise les défenses de Norrköping et dirige les travaux sur les redoutes de Skänäs et Säterholmen. Son fils Gustaf (1773-1852) laissera une note dans le livre d’Or de Johan le 21 août 1802.

9. Major Wallander — Instructeur militaire. Actif en 1788 à Norrköping. Officier engagé par la Défense-Députation pour enseigner aux conscrits de Norrköping les exercices militaires : division des hommes en rangs, maniement des armes, manœuvres d’infanterie. Célébré aux côtés de von Röök dans les chants patriotiques du corps de garde.

10. Peter Lindahl — Marchand de Norrköping et ami de Johan Kuhlman. Son fils Johan Nicolas Lindahl (1769-1813), inscrira un poème dans le livre d’or de Johan le 29 juin 1792.

A travers les personnages évoqués dans ce chapitre on commence à voir se dessiner … le Cercle de Johan.

L’armateur Selander

Peter Selander, photographie datée de 1873. Collection personnelle de l’auteur.

Voici un autre personnage dont on retrouve la photographie dans l’album de famille des Kuhlman. Peter Selander est une figure de la grande bourgeoisie marchande et financière de Stockholm dans le troisième quart du XIXe siècle. Négociant en gros, armateur, consul et directeur de banque, il appartient à cette génération de notables suédois qui firent de la capitale du royaume l’une des places commerciales les plus dynamiques de la mer Baltique, à l’heure où la Suède entrait dans la modernité industrielle et financière. Sa vie et ses activités s’inscrivent dans un contexte de grande prospérité pour le commerce maritime suédois — une prospérité qui allait être brusquement interrompue par la crise financière européenne de 1873, l’année même de son décès.

La famille Selander tire son nom du village de Sel, situé dans la paroisse de Ytterlännäs, dans la province d’Ångermanland, au nord de la Suède (aujourd’hui dans le comté de Västernorrland). Le patronyme fut adopté à partir de ce toponyme par le fondateur de la lignée bourgeoise, un certain Daniel Selander, conformément à la pratique très répandue en Suède aux XVIIIe et XIXe siècles, qui voulait que les familles en ascension sociale se dotent d’un nom latinisé ou inspiré de leur lieu d’origine. La famille Selander, dite « från Sel » (c’est-à-dire « de Sel »), est répertoriée dans le Svenska Släktkalendern (dictionnaire généalogique suédois), publication de référence qui recense les grandes familles bourgeoises du royaume. Elle y figure notamment dans les éditions de 1917 (page 656) et de 1920-21 (page 430).

La province d’Ångermanland est une région côtière et forestière du nord de la Suède, baignée par la mer Baltique et sillonnée de puissants fleuves côtiers. Elle fut historiquement l’une des grandes régions d’exploitation forestière et de commerce du bois, une ressource qui alimentait les chantiers navals et les marchés européens. Les habitants de cette province étaient naturellement attirés par le commerce maritime, la navigation baltique et les métiers liés à l’armement des navires. Ce contexte géographique et culturel explique la vocation commerciale et maritime qui caractérisera les Selander dans les générations suivantes, une fois installés à Stockholm. Comme beaucoup de familles des provinces nordiques suédoises, les Selander accomplirent leur ascension sociale en migrant vers Stockholm, capitale politique, financière et commerciale du royaume de Suède. Ce mouvement s’inscrit dans la grande dynamique d’urbanisation et de bourgeoisification de la Suède au XIXe siècle, portée par l’essor du commerce maritime balte, l’industrie forestière et la banque.

Verso de la CDV de Peter Selander datée de 1873. Collection personnelle de l’auteur.

Les données compilées dans le Svenska Släktkalendern permettent d’établir le profil suivant : Né vers 1820, en Suède (lieu précis non confirmé à ce stade) et décèdé en 1873, à Stockholm. En 1852, Selander se marie avec avec Amanda Constanz Desideria Meyer, née en 1827 et décédée en 1874, soit un an après son époux. Ils ont plusieurs enfants, dont le fils aîné Ernst Fredrik Selander, qui sera mentionné dans les sources généalogiques de la génération suivante. La mort rapprochée de Peter Selander (1873) et de son épouse Amanda (1874) est un détail biographique saisissant qui laisse supposer une fragilité de santé ou, pour l’un au moins, les effets de la crise financière et des tensions de l’époque.

La photographie a donc été prise l’année de son décès.

Les fonctions et titres de Peter Selander

Peter Selander cumulait à Stockholm plusieurs fonctions et titres qui témoignent d’une position sociale et économique très élevée. Ce cumul est lui-même révélateur d’une figure de notable appartenant à l’élite économique de la capitale suédoise.

Grosshandlare — Le négociant en gros.

Le titre de Grosshandlare (négociant en gros) était, en Suède au XIXe siècle, le titre commercial le plus prestigieux de la bourgeoisie marchande. Il désignait un négociant autorisé à pratiquer le commerce en gros et le commerce international — à la différence du simple détaillant ou de l’artisan commerçant. L’obtention de ce titre exigeait une capitalisation significative, attestée auprès des autorités commerciales, une réputation établie dans les milieux d’affaires et enfin la maîtrise des réglementations du commerce international. En tant que grosshandlare, Peter Selander traitait probablement des volumes importants de marchandises à l’échelle internationale : bois de construction, fer, goudron, céréales, produits coloniaux (café, sucre, épices, coton). Ces marchandises constituaient le cœur des échanges commerciaux entre la Suède et ses partenaires européens et méditerranéens au XIXe siècle.

Skeppsredare — L’armateur

La fonction de Skeppsredare (armateur) désignait le propriétaire ou copropriétaire de navires marchands. En Suède et en Norvège, il était courant à cette époque que les armateurs soient également des négociants : ils finançaient la construction ou l’achat de navires, organisaient leurs cargaisons et leurs rotations entre les ports, et tiraient leur revenu à la fois des frets et des ventes de marchandises. L’armement des navires à Stockholm dans les années 1860-1870 concernait principalement des voiliers en bois (barques, brigantins, trois-mâts) pour le commerce au long cours (routes commerciales vers la mer du Nord, la Manche, l’Atlantique et de plus en plus la Méditerranée), avec des cargaisons de bois, fer et produits manufacturés à l’aller, et de marchandises méditerranéennes ou coloniales au retour.

La Suède et la Norvège, unies sous la même couronne jusqu’en 1905, partageaient de nombreux intérêts maritimes. Un armateur stockholmois pouvait parfaitement co-posséder des navires immatriculés à Oslo (alors Christiania), Bergen ou d’autres ports norvégiens, sans que cela fût inhabituel.

Konsul — Le consul

Le titre de Konsul (consul) est celui qui confère à Peter Selander une dimension internationale particulièrement intéressante. En Suède au XIXe siècle, ce titre pouvait recouvrir deux réalités distinctes :
a) Consul honoraire d’une puissance étrangère à Stockholm De nombreux pays étrangers désignaient des négociants locaux, souvent des grosshandlare bien établis, pour représenter leurs intérêts commerciaux dans les ports étrangers. Ces consuls honoraires facilitaient les échanges entre leurs pays d’accréditation et la Suède, délivraient des documents commerciaux et servaient d’intermédiaires officiels. Peter Selander aurait pu être consul honoraire d’un pays méditerranéen, d’un État allemand, ou de la France.
b) Consul suédois à l’étranger (fonction passée) Il est également possible que Selander ait exercé des fonctions consulaires pour le compte de la Suède dans un port étranger à un moment de sa carrière, avant de rentrer définitivement à Stockholm.
Dans les deux cas, ce titre consulaire confirme que Peter Selander était une personnalité reconnue sur la scène du commerce international, jouissant de la confiance des autorités étrangères ou de la Couronne suédoise.

Bankdirektör — Le directeur de banque

La quatrième dimension de la carrière de Peter Selander est celle de directeur de banque (Bankdirektör). Cette fonction complète le portrait d’un homme aux intérêts économiques très diversifiés, à la fois acteur du commerce réel (marchandises, navires) et du commerce de l’argent (crédit, change, financement). La seconde moitié du XIXe siècle vit en Suède une prolifération de banques privées créées par les grandes familles marchandes pour financer leurs propres activités et celles de leurs réseaux. La Stockholms Enskilda Bank (fondée en 1856 par André Oscar Wallenberg) et d’autres établissements contemporains illustrent ce mouvement de création bancaire porté par la bourgeoisie marchande. En tant que directeur de banque, Peter Selander avait accès à des ressources financières considérables et jouait un rôle central dans le financement des opérations commerciales et maritimes de son réseau.

Norrköping, l’été des cendres (1/2)

Le sac de la ville par les Russes — juillet 1719

L’été 1719 fut sec, chaud, et fatal. La Grande Guerre du Nord entrait dans sa vingtième année sans que l’épuisement des deux camps eût encore produit la paix. Des négociations étaient en cours entre la Suède et la Russie, mais personne ne faisait véritablement confiance à l’adversaire. La Suède avait perdu ses possessions continentales et dilapidé ses forces ; elle conservait pourtant une marine de guerre non négligeable. Le tsar Pierre le Grand, lui, avait trouvé l’arme qui allait forcer la décision.

I. L’arme de Pierre le Grand

Cette arme était la galère. Indifférente aux vents contraires comme aux calmes plats, propulsée par des rangées de rameurs, facilement manœuvrable dans les archipels côtiers, elle pouvait déposer des milliers de soldats sur n’importe quel rivage. Pierre fit construire deux cents de ces bâtiments à partir de la forteresse de Nyenskans (1), transformée en base navale au bord de la Neva. La flotte rassemblée pour l’été 1719 était sans précédent : 132 galères, une centaine de petits bateaux, quelque 26 000 hommes sous le commandement de l’amiral Fiodor Apraksin (2). En juin, la flotte quitta la Finlande conquise et se concentra à Åland (3). Le tsar était à bord, mais il demeura dans l’archipel, qui servait de base à toute l’opération. L’ordre donné à Apraksin tenait en quelques mots : piller et brûler autant que possible. Il s’agissait de contraindre les négociateurs suédois — les pourparlers de paix se tenaient précisément à Åland — à céder, en ravageant méthodiquement leur côte orientale.

Pierre le Grand joua également sur la guerre psychologique. Il fit imprimer et distribuer dans les villages côtiers un manifeste rédigé en suédois, signé de sa propre main : Wi Peter den första med Guds Nåde Czaar — « Nous, Pierre Premier, par la grâce de Dieu, Tsar… » Il y affirmait que les souffrances du peuple n’étaient que la faute du gouvernement suédois, et promettait clémence et protection à qui se soumettrait. Le 10 juillet, Apraksin donna le signal. Dès le lendemain, les premières galères atteignaient l’archipel extérieur à Rådmansö. Leur progression vers le sud fut ponctuée par la lueur des feux d’avertissement et des fermes en flammes. Södertälje brûla le 21 juillet, Trosa le 22, Nyköping le 25. Chaque étape était un message de plus adressé à Stockholm. La prochaine cible était Norrköping.

II. Une ville livrée à elle-même

Après Stockholm, Norrköping était la ville la plus grande et la plus importante de la côte, centre d’une industrie de guerre significative. Ce fut aussi la plus mal défendue. En ces derniers jours de juillet, la ville sommeillait dans la chaleur. Le gouverneur de l’Östergötland, Gustaf Bonde, se trouvait à la station thermale de Medevi (4) et semblait d’une indifférence remarquable. Les troupes régulières avaient été concentrées sur Stockholm. Les fortifications de Johannisborg ne portaient aucun canon utilisable. Les redoutes gardant l’entrée de Bråviken manquaient d’armes et de personnel. Il n’existait ni plan de défense cohérent ni commandement clairement désigné. Dès la nouvelle du raid sur Nyköping, le magistrat avait bien écrit au gouverneur pour demander que des canons de la fonderie de Finspång fussent installés à Skenäs, là où Bråviken est le plus étroite. L’idée était juste. La réalité fut tout autre : quelques paysans armés de faux et de fléaux furent postés sur des redoutes en ruine. La garde bourgeoise patrouillait. Le gouverneur promit qu’« il n’y avait aucun danger ». On attendait des dragons venus de Småland avec le colonel von Düring. L’espoir tenait à peu de chose.

III. Les jours qui précédèrent (21—29 juillet)

Le 21 juillet, les Russes brûlèrent Södertälje. Le 22, Trosa. Le 25, le ciel au-dessus de Bråviken rougit de l’incendie de Nyköping. La peur s’installa dans les rues de Norrköping. Le 26 juillet, un officier arriva à cheval avec une poignée de soldats réguliers : le général Kristoffer Urbanowitz, envoyé pour organiser la résistance. Le 27, le gouverneur tenta de rassembler les paysans des alentours. Des milliers accoururent avec leurs fourches et leurs faux — las de la guerre, affamés, mécontents de tout. On les fit camper hors des murs pour éviter les troubles. Le 28, une fausse alerte mit la ville sens dessus dessous. Von Düring arriva enfin avec ses dragons : deux escadrons, à peine. Le 29, dans la nuit, des lueurs d’incendie apparurent à l’est, au-dessus de l’archipel. Une partie de la flotte russe était déjà dans Bråviken. Selon une information non confirmée, deux pilotes d’Arkösund auraient guidé les galères dans le chenal — trahison locale qui facilita considérablement l’approche. De nombreux habitants de l’archipel se cachèrent alors dans la forêt, tandis que les Russes incendiaient leurs fermes une à une. Méthodiquement, les galères débarquaient des soldats sur chaque rive, qui brûlaient tous les manoirs et châteaux à portée. De Lindö, on apercevait des colonnes de fumée dans toutes les directions. Händelö, Västerbyholm et Lindö elle-même s’embrasèrent.

Le village brûle », peinture de 1862 de Franciszek Kostrzewski.

Dans la ville, le maire Jacob Ekbom prit la tête de la garde citoyenne, rejointe par un bataillon de volontaires venus de Holmen sous la conduite de l’artisan d’armes Anders Sjöman : cinq cents hommes en tout. Urbanowitz commandait huit cents soldats réguliers et les dragons allemands de von Düring. Les milliers de paysans levés à la hâte ne comptaient guère dans les plans militaires. Ce soir-là, les deux hommes débattirent de la conduite à tenir. Urbanowitz, rompu à la guérilla polonaise, préconisait d’incendier la ville avant que les Russes n’en tirassent profit. Ekbom voulait la défendre, muraille après muraille. Il rassembla la garde sur la place allemande et déclara que l’on défendrait la cité de son sang — à condition que soldats et paysans fissent leur devoir. Le soir, les tambours d’alarme battirent : les femmes, les enfants et les vieux devaient quitter la ville.

la suite dans un prochain numéro …

(1) Nyenskans — Forteresse historique située au confluent de la Neva et de l’Okhta ; le site correspond à l’actuelle Saint Pétersbourg.

(2) Le comte Fyodor Matveyevich Apraksin (7 décembre 1661 – 21 novembre 1728), fut l’un des premiers amiraux russes , gouverna l’Estonie et la Carélie de 1712 à 1723, fut nommé amiral général en 1708, présida l’ Amirauté russe de 1717 à 1728 et commanda la flotte de la Baltique à partir de 1723.

(3) Åland — Archipel de la mer Baltique, situé entre la Suède et la Finlande (aujourd’hui région autonome de Finlande).

(4) Medevi Brunn est la station thermale la plus ancienne de Scandinavie , située dans la municipalité de Motala, sur la rive est du lac Vättern , au nord-ouest de l’Östergötland , en Suède . Voir par ailleurs. Là où se rencontreront la première fois Kuhlman et Lidén.

Sources
  • Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
  • Norrkopingprojekt (Projet Turist Norrköping / Lisbeth Dahm) : https://norrkopingprojekt.wordpress.com/historia/krigsar/dagar-i-juli-1719/
  • Magnus Ullman, Rysshärjningarna på Ostkusten sommaren 1719, Stockholm, 2006
  • Lars Ericson Wolke, Sjöslag och rysshärjningar, Norstedt, 2012
  • Sundelius (témoignage contemporain, XVIIIe siècle)
  • Franciszek Kostrzewski, Pożar na wsi (« Le village brûle »), 1862 — Wikimedia Commons, domaine public

La première ligne Oran – New York

Le jeudi 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonçait la création d’un service direct vers New York au départ d’Oran.

« M. Kuhlman (1), le sympathique agent de l’Anchor Line, a obtenu de sa compagnie l’installation d’un service de vapeurs direct entre notre port et New York. Ce service, dont tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi, donnera une grande extension à notre commerce avec les États-Unis. Jusqu’à présent, les marchandises à destination de New York devaient être transbordées soit au Havre, soit à Marseille, le transport était relativement coûteux et le voyage durait environ six semaines. Le nouveau service direct, qui aura lieu toutes les trois semaines environ, effectuera la traversée en 15 jours, le prix du fret sera bien moins élevé, nos exportations d’Alfa, de marbres et de peaux augmenteront en conséquence dans des proportions notables. »

Les passagers ne sont pas oubliés :
« Quant aux passagers, ils pourront effectuer une traversée très courte sur de magnifiques vapeurs récemment construits, éclairés à la lumière électrique, et dotés de toutes les améliorations apportées ces derniers temps au confort et au luxe des navires. ». Les annonces publiées quelques semaines avant la date fatidique nous informent que « le magnifique paquebot anglais de première classe Bohemia » de 3 100 tonnes, construit en 1891, quittera Oran pour New York le mercredi 22 juillet. Pour le fret et le passage, s’adresser à M. Sigurd Kuhlman, courtier maritime à Oran.

Le navire Bohemia de la Anchor Line en 1891. National Museum Liverpool (réf. MCR/5/21).
Le SS Bohemia : un navire tout juste sorti des chantiers

Le paquebot qui inaugure la ligne est le SS Bohemia, construit par les chantiers D. & W. Henderson & Co. à Glasgow pour le compte de l’Anchor Line — compagnie maritime écossaise fondée en 1855 à Glasgow par Thomas Henderson, réputée pour ses navires élégants et son confort à prix abordable. Lancé le 26 mars 1891, soit à peine quatre mois avant son voyage inaugural depuis Oran, le navire affiche une jauge réelle de 3 190 tonneaux bruts, des dimensions de 320 pieds × 43 pieds, et est propulsé par un moteur à triple expansion.

Le port d’Oran en 1891 : premier port commercial d’Algérie

Cette initiative s’inscrit dans un contexte de fort développement du port d’Oran, qui traitait alors près de 700 000 tonnes de marchandises à l’import-export par an, au service d’un département de 870 000 habitants. Jusqu’à cette date, les liaisons transatlantiques depuis l’Algérie étaient dominées par la Compagnie Générale Transatlantique au départ de Marseille. L’ouverture de la ligne directe par l’Anchor Line représentait une rupture significative, permettant pour la première fois aux commerçants oranais d’accéder aux marchés américains sans passer par les ports métropolitains français.

Le port d’Oran en 1895. Photographie anonyme. Collection personnelle de l’auteur.
Le SS Bohemia était-il vraiment capable de traverser l’Atlantique ?

La question mérite d’être posée : un navire de 3 190 tonneaux pouvait-il réellement traverser l’Atlantique en toute sécurité en 1891 ? La réponse est oui, sans aucun doute et les archives le confirment.

Un gabarit standard pour l’époque

En 1891, l’Anchor Line opérait des liaisons Glasgow–New York depuis 35 ans déjà (depuis 1856), avec des navires souvent plus petits. Les tout premiers vapeurs transatlantiques des années 1840 ne dépassaient pas les 1 000 tonneaux. Le Bohemia, avec ses 3 190 GRT, représentait un navire de taille intermédiaire, parfaitement adapté aux lignes cargo-mixte de l’Atlantique.

La clé technologique de cette traversée est le moteur à triple expansion, introduit dans les années 1880. Beaucoup plus économe en charbon que les machines précédentes, il permettait de couvrir les quelque 4 500 milles nautiques séparant Oran de New York sans problème d’autonomie. À une vitesse de croisière de 12 à 13 nœuds, la traversée en 15 jours annoncée dans le Journal Général de l’Algérie était tout à fait réaliste.

Si la faisabilité technique ne faisait pas de doute, les conditions à bord restaient exigeantes : Le confort des passagers était très relatif : par gros temps atlantique, le roulis et le tangage d’un navire de cette taille pouvaient être sévères. Les normes de sécurité de 1891 étaient bien inférieures aux standards modernes : pas de radio, peu de canots de sauvetage en proportion du nombre de passagers. Enfin la capacité en marchandises était limitée par la quantité de charbon embarquée pour assurer l’autonomie

Pour aller plus loin
  • Le Naufrage du Mayumba — Recueil de nouvelles écrit par Etienne Laude, Prix Spécial du Jury du CDHA (Centre de Documentation pour l’Histoire de l’Algérie) en 2023.
  • NARA Microfilm M237 — Listes d’arrivées de passagers à New York, 1820-1891.
  • Clyde Ships database — Registres de la flotte Henderson Brothers / Anchor Line.
  • National Museum Liverpool — Archives maritimes, photographie originale du SS Bohemia (réf. MCR/5/21).

(1) Sigurd Kuhlman (1835-1899) est le fils de Joseph Kuhlman (1809-1876). Né à Stockholm, il était arrivé à Alger en 1849 comme l’atteste son dossier de naturalisation de septembre 1876. Sigurd apprend le métier de courtier maritime auprès de son père et du Consul de Suède Rouget de Saint-Hermine. Il s’installe à Oran en 1867 pour y ouvrir son propre bureau de courtage maritime, et devient en 1876 le premier membre de la famille Kuhlman à être naturalisé français. Il décède le 22 novembre 1899 à Saint-Cloud d’Algérie.

Les derniers mots de Beaumarchais

Alors que je cherchais des indices relatifs à des amis les plus proches de Johan Kuhlman (1738-1806), Johan Niclas Lindhal, marchand de Norrköping lui aussi et gendre de Carl Christopher Gjörwell (1), je fus intrigué par une phrase que je traduis tout d’abord par « exécuteur testamentaire » de Beaumarchais. Mais rien dans la biographie de Lindhal ou de Beaumarchais (2) ne permettait de confirmer cette affirmation. De fil en aiguille, je décidais de parcourir le Minnesbok de Lindhal, disponible sur le site internet « litteraturebanken ». Similaire à celui de Johan mais contenant 460 pages, il a ceci de spécial que Lindhal l’emmenait avec lui lors de ses voyages en Europe.

Et à la page 266 on peut lire ce qui est probablement un des derniers textes de Beaumarchais, alors alité à son domicile à Paris avec une date indiquée : 18 mai 1799, date de la mort du célèbre poète et écrivain.

Extrait de la page 266 du Minnesbok de Johan Niklas Lindhal, marchand et ami de Johan Kuhlman.
Vous arrivez trop tard en France monsieur Lindhal pour avoir autre chose de moi que mes adieux au monde.

Adieu passé, songe rapide
Adieu longue ivresse homicide
Des amours et de leur festin.
Quelque soit l'aveugle qui guide
Ce monde vieillard enfantin;
Adieu grands mots remplis de vide,
Bazard, providence ou destin.
Fatigué dans ma course aride,
De gravir contre l'incertain;
Désabusé comme candide,
Et plus tolérant que Martin;
Cet asile est ma propontide (3):
J'y cultive en paix mon jardin.

Cette date du 18 mai 1799 a certainement été rajoutée par Lindhal lui même par la suite (elle est écrite en Suédois) indiquant la mort de Beaumarchais. J’ai donc regardé les dates qui encadraient ce dernier poème du grand écrivain des lumières. La page d’avant est datée du 3 vendémiaire an 7 de la République et la suivante du 19. C’est à dire entre le 28 septembre 1798 et le 10 octobre 1798. C’est entre ces deux dates que l’on peut dater ce qui est certainement un des derniers poèmes de Beaumarchais. Un poème probablement jusqu’à ce jour jamais publié …

Un mystère chassant l’autre il est curieux de constater que Beaumarchais se sent mourir alors que sa biographie indique une mort par apoplexie (4), c’est à dire plutôt survenue brutalement.

(1) Johan Nicolas Lindahl (1769-1813), marchand de Norrköping et ami de Johan Kuhman. Son épouse Gustafva Eleonora Lindahl, née Gjörwell deviendra la meilleure amie de Margaretha Sehlberg, épouse de Johan. Les deux amies s’écrivirent beaucoup et leur correspondance a fait l’objet d’un livre publié en 1941 et intitulé Ett Ömt Hjärtas Brev de Lundgren écrivain et historien de Norrköping qui publia en 1917 un livre sur l’histoire des Kuhlman « Kuhlmans – Pasteller från den borgeriga empiren » (Stockholm 1917). Lindhal lui même laissera dans le Livre d’Or de Johan ces quelques vers présentés ci-dessous :

Poème de Johan Niklas Lindhal (1769-1813), Livre d’Or de Johan Kuhlman le 29 juin 1792.

(2) Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, plus souvent désigné comme Beaumarchais, né le 24 janvier 1732 à Paris et mort le 29 floréal an VII (18 mai 1799) à Paris 8e, est un écrivain, dramaturge, musicien et homme d’affaires français. Éditeur de Voltaire, il est aussi à l’origine de la première loi en faveur du droit d’auteur et le fondateur de la Société des auteurs. Également agent secret et marchand d’armes pour le compte du roi, il est un homme d’action et de combats ne semblant jamais désarmé face à un ennemi ou à l’adversité. Son existence est tout entière marquée par l’empreinte du théâtre, et, s’il est principalement connu pour son œuvre dramatique, en particulier la trilogie de Figaro, sa vie se mêle étrangement à ses œuvres. Figure majeure du siècle des Lumières, il est considéré comme un des annonciateurs de la Révolution française[2] et de la liberté d’opinion ainsi résumée dans sa plus célèbre pièce, Le Mariage de Figaro :

« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur, il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.

(3) Ancien nom de la mer de Marmara. La mer de Marmara, autrefois appelée la Propontide, est une mer située en Turquie, entre la Thrace orientale et l’Anatolie, et qui communique avec la mer Égée au Sud-Ouest et la mer Noire au Nord-Est. Par les détroits des Dardanelles et du Bosphore, qu’elle inclut dans sa surface, elle constitue une mer transitoire entre la mer Méditerranée et la mer Noire.

(4) Apoplexie est un terme médical historique, qui se définissait comme la suspension brutale, plus ou moins complète, de l’activité cérébrale, le plus souvent causée par une hémorragie cérébrale. Par extension et par analogie, le terme apoplexie a pu désigner toute hémorragie soudaine survenant dans les tissus, ou tout arrêt fonctionnel brusque, d’un organe quelconque. Le terme devient médicalement obsolète au cours du XXe siècle, mais il reste utilisé dans le langage populaire et littéraire. Au début du XXIe siècle, le terme d’accident vasculaire cérébral (AVC) englobe plus ou moins ce qui était historiquement l’apoplexie cérébrale.