Quatre semaines en mer du Nord : le voyage cauchemardesque de Lidén

Eté 1774. Lidén quitte Norrköping pour rejoindre Amsterdam, puis Aix-la-Chapelle, où il espère que les eaux thermales viendront à bout de sa goutte tenace. Il embarque. Et c’est le début de ce qu’il appellera lui-même « un voyage indescriptiblement triste et difficile ».

Le navire des Indes orientales Finland dans la tempête en mer du Nord. Le navire fut construit en 1761 au chantier naval Stora Stads à Stockholm et effectua sept voyages en Chine pour la Compagnie suédoise des Indes orientales. Tableau de Jacob Hägg (1839–1931). Sjöfartsmuseet Akvariet de Göteborg (réf. SMG1655)

La lettre 81, griffonnée en hâte « en route pour Amsterdam » le 16 juillet, a tout d’un message de naufragé : « Il ne me reste plus qu’à faire savoir que je suis vivant. » Deux semaines se sont déjà écoulées depuis son départ de Norrköping. La lettre suivante, écrite depuis Amsterdam le lendemain, livre les détails du calvaire : une tempête éclate la veille de la Saint-Jean, les enfermant une nuit et un jour entiers dans la tourmente. S’ensuivent quatre semaines en mer du Nord – orages, froid, vents contraires, et surtout, l’eau potable qui s’épuise, obligeant les hommes à n’en boire qu’une fois par jour. Tous les navires les dépassent. Le Finland, ce « misérable navire », avance si lentement que Lidén recommande, non sans ironie, qu’on le détruise à son retour.

Et pourtant, au milieu de ce désastre, une note inattendue : « Dieu m’a gardé de bonne humeur. » Lidén ne se plaint pas, il raconte. Avec cette lucidité tranquille qui le rend si attachant, à travers chaque ligne de cette correspondance précieusement conservée aux archives de Linköping.

Lettre 81 en route pour Amsterdam, 16 juillet 1774.

« Mon cher frère,

Après un voyage indescriptiblement triste et difficile à bien des égards, nous jetons maintenant l’ancre pour Amsterdam. Imaginez ! Deux semaines que j’ai quitté Norrköping. Le prochain billet, je l’écrirai convenablement. Maintenant, il ne me reste plus qu’à faire savoir que je suis vivant, car l’heure est venue, et je n’ai pas donné à mes amis l’occasion de se tourmenter les yeux dans l’ignorance de mes actions.

Cher frère, faites-le savoir à ma bonne mère par courrier immédiat, puisque je n’ai pas le temps d’écrire ; mais dites que le capitaine a juste parlé, et que je n’ai pas eu le temps de faire partir le courrier rapidement, mais que je suis sûr de l’attendre par le prochain courrier. Que Dieu bénisse mon frère avec tout le bien, tous les souhaits.

Un ami heureux.

Lidén

PS : Salutations à tous les amis ! Ah, si j’avais la santé, ça m’amuserait de repartir à l’étranger.

Lettre 82 — Amsterdam, juillet 1774 (lettre parvenue le 29 juillet)

« Mon cher Ami et Frère,

J’avais tracé quelques lignes hier, juste avant d’arriver ici ; Frey les a portées à terre pour les faire copier. Je tiens à présent ma promesse et vous écris à nouveau, fût-ce brièvement. J’espère que ma lettre de Norvège est bien parvenue à mon cher frère et qu’il sait dans quelles conditions j’y suis arrivé. La veille de la Saint-Jean, nous avions à peine repris la mer que la tempête s’est levée et quelle tempête ! Nous avons passé une nuit et un jour de Saint-Jean des plus éprouvants qui soient. Puis ce fut, semaine après semaine, un vent contraire, des orages répétés, un froid tenace et des eaux furieuses. Nous avons ainsi consumé quatre semaines entières dans la mer du Nord, sans savoir comment tout cela finirait. Le pire fut que l’eau, depuis longtemps croupissante et fétide, vint à manquer si bien que les hommes ne pouvaient s’abreuver qu’une seule fois par jour. Si nous n’étions pas sortis de cette mer comme nous l’avons fait, nous aurions été dans une situation bien grave. Mon frère peut juger lui-même, d’après tout ce que je viens de dire, que le voyage n’a pas été des plus réjouissants. Et pourtant, Dieu en soit loué, Il m’a gardé de bonne humeur tout au long de cette épreuve ; si mon bonheur n’a pas grandi, il est demeuré ce qu’il a toujours été.

Je vous prie de transmettre mes salutations à M. Ebberstein, et de lui demander de recommander à la compagnie maritime de faire détruire ce misérable navire à son retour car on ne saurait faire pire. J’ai eu la douleur d’observer, tout au long du voyage, comment chaque navire nous dépassait sans peine ; cette coque n’est bonne qu’à porter le vent, et les navires qui nous avaient accompagnés depuis le détroit sont arrivés ici quinze jours avant nous. Ces derniers jours, l’alerte avait même été donnée en raison de notre longue absence, du mauvais temps persistant et de la mauvaise réputation de la cargaison du Canon. Je n’ai débarqué que dimanche matin, et n’ai encore rencontré personne de la côte.

Suite du mardi, à midi.

Depuis lors, plusieurs vieilles connaissances sont venues me rendre visite à bord, et le voyage vers la suite est maintenant organisé. Krebels Reisen m’a trompé : point de liaison directe pour Maastricht, contrairement à ce qu’il annonçait. Quant au traditionnel Treck Schyten, il m’est impossible de l’emprunter à cause des trop fréquents changements. Il me faudra donc affréter une voiture particulière pour ce trajet, pratique, certes, mais fort coûteuse. Demain, si Dieu le veut, je serai en route. Liedbeck, qui m’a ici témoigné la même sollicitude que mon frère à Norrköping, a eu la bonté de laisser son jeune frère m’accompagner, afin que je ne sois pas seul en chemin.

La lettre de change était chez Hoope, pour l’acceptation. On m’a fait savoir que l’usage n’était pas de noter sur l’acceptation, mais que je pourrais ordonner le versement dès que j’en aurais besoin. Les renards sont peu recherchés ici. D’ici ce soir, je saurai ce que j’en tirerai ; j’en ai déjà cédé une cinquantaine, et j’ai eu bien de la chance de les placer. Pour le reste, on paye ici à raison de 4 florins la livre hollandaise, le commerce suit son cours.

M. Ebberstein a ouvert pour moi un compte chez Nedermeyer, lequel est demeuré deux jours ici avec moi et m’a offert tout ce que je pouvais souhaiter. C’est un homme d’une parfaite civilité, qui m’a beaucoup plu. Le Comptoir est l’un des meilleurs d’Amsterdam ; il n’entretient d’autres relations avec des Suédois qu’avec Ebberstein, et tient à protéger cette réputation avec soin. Nedermeyer lui-même avait Ebberstein en haute estime. M. Rungén est jeune, vif et expéditif ; il m’a accordé tout le temps dont j’avais besoin. Frey, lui, s’est montré discret et de bonne conduite tout au long du voyage. C’est entre ses mains que je remettrai, avec reconnaissance, toutes les choses qui m’ont été confiées.

J’attends maintenant avec impatience une lettre de mon frère. Que Dieu nous accorde de nous retrouver un jour dans la joie ! Saluez tous nos amis Ebberstein, Ekerman, Rudberg, Wiman, Braad; tous ceux qui gardent un souvenir de moi.

À la vie, à la mort,

Votre très dévoué frère,

Lidén

Note : A la fin de la lettre, Lidén évoque l’industriel Ebberstein, le maire Ekerman ainsi que le navigateur Braad (voir par ailleurs) beau-frère de Johan Kuhlman et marié à sa sœur Sara Margaretha.

Le pin rouge et le sapin blanc de la Baltique sur les quais d’Alger

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (1/10)

Alger, les quais. photographie originale datant de 1880 environ. Collection personnelle de l’auteur.

Entre Sundsvall et le port d’Alger, il y avait entre six et huit semaines de mer, selon le vent et la saison. Des voiliers chargés de bois de construction scandinave : poutres, planches, madriers, lattes remontaient régulièrement la Méditerranée pour alimenter les chantiers d’une ville en pleine expansion coloniale. C’est cette route que Josef Kuhlman, courtier maritime assermenté à Alger depuis décembre 1844, organisait depuis son bureau du port avec Bernhard Almquist, armateur et grossiste à Stockholm.

La correspondance conservée aux archives de la Ville de Stockholm couvre les années 1871 à 1876, soit cinquante lettres dont certaines sont rédigées en suédois et d’autres en français. Kuhlman commande, argumente, se plaint, négocie et Almquist fournit. Entre les deux hommes, les cargaisons s’accumulent, et les problèmes aussi.

Depuis quand le bois nordique arrive-t-il en Méditerranée ?

Ce commerce est bien plus ancien que la conquête française d’Algérie. Depuis le XIIIe siècle, les marchands de la Hanse – la grande ligue commerciale des villes baltiques – exportent du bois vers l’Europe du Sud. Dantzig (Gdansk), Riga, Königsberg sont alors les grandes places du bois de construction. À partir du XVIe siècle, la Suède et la Norvège prennent le relais : les scieries de la côte alimentent les chantiers navals hollandais, anglais, puis espagnols et portugais en mâts, bordages et poutres. En 1750, le bois de la baltique est déjà la première marchandise transportée en mer du Nord.

En Méditerranée, ce trafic passe par Gibraltar. Les grandes places de redistribution sont Marseille, Gênes et Livourne, et dès le XVIIe siècle, des négociants génois achètent du pin scandinave pour les chantiers de la marine pontificale et du Grand-Duché de Toscane. L’Espagne importe du bois suédois pour ses galions ; la France le fait depuis Rochefort pour sa marine de guerre. Mais l’Algérie change la donne en 1830. Avec la conquête française commence une gigantesque opération de construction coloniale – casernes, routes, ports, maisons, entrepôts – qui va durer un siècle. Les forêts locales – cèdre de l’Atlas, pin d’Alep – sont insuffisantes, éloignées et difficiles d’accès. Le bois venant de France métropolitaine est trop cher. Le bois nordique, abondant et standardisé, s’impose comme la solution naturelle malgré la distance.

Dès les années 1840, les premières cargaisons arrivent directement à Alger. Josef Kuhlman, né à Stockholm en 1809 et installé à Alger depuis 1841, est de cette vague pionnière. Il obtient son accréditation de courtier maritime en décembre 1844 -précisément au moment où la demande de bois de construction commence à exploser dans la ville en plein chantier.

Deux essences, deux couleurs

Quand les marchands méditerranéens parlent de « bois du Nord », ils désignent en réalité deux essences bien distinctes.

Le pin sylvestre (Pinus sylvestris) : appelé commercialement « bois rouge » ou « sapin rouge du Nord », c’est l’essence dominante des forêts de Suède méridionale et centrale. Les Suédois le nomment furu. Son duramen (bois de cœur) est de couleur rosée à brun rouge, d’où son surnom, et c’est lui qui constitue l’essentiel des cargaisons expédiées depuis Sundsvall.

L’épicéa commun (Picea abies) : appelé commercialement « bois blanc », « sapin blanc » ou spruce en anglais. Les Suédois le nomment gran. Son bois est blanc crème, à grain droit, avec un duramen non différencié de l’aubier. Moins résineux que le pin, il était préféré pour les menuiseries intérieures et les planches de finition. Les Norvégiens en exportaient abondamment, si abondamment qu’au XIXe siècle, dans les ports français, on appelait encore couramment « bois de Norvège » l’ensemble des bois du Nord, quelle qu’en soit la provenance réelle.

Dans la correspondance Kuhlman–Almquist, le vocabulaire commercial est celui du pin sylvestre – le « bois rouge » – qui domine les commandes. Les cargaisons mixtes (planches de pin rouge et lattes d’épicéa) n’étaient cependant pas rares, l’épicéa, plus léger et plus facile à raboter, trouvant ses acheteurs parmi les menuisiers et les charpentiers de finition.

Pourquoi le bois scandinave était-il si apprécié ?

La réponse tient à la géographie et au climat. En Scandinavie, les hivers durent huit à neuf mois et la saison de végétation est courte – parfois moins de cent jours par an. Cette contrainte force les arbres à pousser très lentement : là où un pin méditerranéen ou gascon gagne un à deux centimètres de diamètre par an, son cousin du Grand Nord n’en gagne que quelques millimètres. Dix cernes pour 25 millimètres de section, là où un pin du Midi n’en compte que trois ou quatre.

  • Droiture du fil : les arbres du Nord poussent verticalement, sans contorsions, et les planches sciées présentent un fil parfaitement droit.
  • Densité et résistance : la faible part de bois de printemps (tendre) par rapport au bois d’été (dense, sombre) rend le bois du Nord plus résistant à la flexion.
  • Duramen abondant : le pin sylvestre nordique développe un cœur de bois très riche en résine, résistant à l’humidité, aux insectes et à la pourriture.
  • Peu de nœuds : les branches restent petites dans un environnement froid.
  • Homogénéité : les classes nordiques (prima, secunda, US, SF…) garantissaient une conformité que les bois locaux ne pouvaient pas toujours offrir.
Les bois qu’on vendait à Alger

Le vocabulaire de ces lettres est celui d’un métier précis. Almquist expédie depuis Sundsvall des bjälkar (poutres de charpente), des sparrar (chevrons), des plankor (planches), des battens (liteaux). La dimension compte autant que l’essence, et Kuhlman le sait mieux que quiconque : quand les planches longues de 3×9 pouces manquent sur la place d’Alger, il peut en novembre 1871 conclure une vente remarquable que les circonstances ordinaires n’auraient jamais permise.

« J’ai obtenu que les planches 2×9 pouces et les lattes 2½×7 soient vendues à 98 centimes – soit davantage que ce que j’espérais dans ma lettre du 4, ce qui justifie pleinement les 3½ fr. par unité de mesure. C’est la pénurie totale de planches longues et finement sciées qui a conduit mes acheteurs à accepter 98 centimes. »

Puis, sans transition :

« Si j’en avais encore une ou plusieurs cargaisons du même type, je les vendrais immédiatement. »

Ces deux phrases, lues ensemble, résument l’essence même de ce commerce : scruter en permanence l’état du marché, saisir sans hésiter la tension favorable dès qu’elle se présente, et savoir qu’une telle fenêtre ne dure jamais longtemps.

Des navires comme personnages – et le capitaine Cedergren
Le Capitaine Cedergren. Collection personnelle de l’auteur.

Les navires qui transportent ces cargaisons sont identifiés par leur nom dans la correspondance, comme des personnages récurrents dans un roman. L’Amélie d’abord, dont Kuhlman gère la cargaison en entrepôt depuis des mois en 1871, avec plus de 110 000 francs de frais engagés. La Norma, brigantine de Tønsberg, dont les poutres arrivent trop tard pour la saison. L’Ino, une barque norvégienne qui avait subi une collision majeure au large de Brême en avril 1870 et dont les poutres déclassées, définitivement perdues, portent en suédois la condamnation sans appel de Kuhlman : « Vrakt bjälkarne på Ino äro förtrollande dåliga » : « Les poutres de rebut de l’Ino sont terriblement mauvaises. »

Parmi ces navires revient régulièrement le Frey, conduit par le capitaine Cedergren. Ce nom n’est pas anodin dans la correspondance : Cedergren est ce que les marchands de l’époque appelaient un capitaine de confiance. Kuhlman le connaît depuis suffisamment longtemps pour qu’en décembre 1873, son arrivée à quai directement chez le concurrent Warot & fils sans en aviser Kuhlman soit vécue comme une véritable trahison :

« J’ai été quelque peu surpris d’apprendre que ce navire avait accosté pour Messrs. Warot & fils, sans que j’en aie eu le moindre avis. »

La loi du marché et la logistique des pavillons

Ce qui ressort de ces lettres, c’est la mécanique impitoyable d’un marché colonial en formation. Mais Kuhlman ne se contente pas d’attendre la bonne fenêtre de prix. En mai 1872, il envoie une circulaire à tous ses correspondants commerciaux — un texte rédigé en suédois, exception rare dans ces archives :

« Je prends la liberté d’attirer l’attention de mes correspondants commerciaux sur la nécessité, lors des affrètements pour les cargaisons attendues, d’éviter ces navires étrangers dont le pavillon soumet la cargaison à une taxe douanière majorée – 75 centimes par 100 kg ou environ 51 pieds cubes anglais de bois. »

Un détail révélateur : la nationalité du navire peut suffire à renchérir le prix d’une cargaison de 75 centimes par quintal – un écart considérable dans un marché où l’on négocie âprement 5 centimes de marge. Kuhlman calcule tout, jusque dans le choix du pavillon.

Glossaire et géographie

Sundsvall : Port suédois sur le golfe de Botnie (Norrland), premier port d’exportation du bois de sciage nordique au XIXe siècle.

Pin sylvestre (Pinus sylvestris) — « bois rouge » : Appelé furu en suédois. Sa croissance lente en climat froid produit un bois dense, à cernes fins, à fil droit, riche en duramen résineux de couleur rosée à brun rouge.

Épicéa commun (Picea abies) — « bois blanc » : Appelé gran en suédois, sapin blanc ou spruce dans le commerce international. Si abondamment exporté de Norvège que tout le bois du Nord était encore appelé « bois de Norvège » dans les ports français à la fin du XIXe siècle.

Vrakt : Terme technique suédois du négoce de bois. Du verbe vraka — trier, rejeter, mettre au rebut. Les vrakt bjälkar sont les poutres déclassées, refusées lors de l’inspection.

Standard : Unité de mesure du commerce du bois baltique, égale à 165 pieds cubes (environ 4,67 m³).La Hanse : Ligue commerciale de villes marchandes allemandes et baltiques (XIIIe–XVIIe siècle). Elle établit les premières routes d’exportation du bois baltique vers l’Europe du Sud.

Suite de l’analyse des lettres de Kuhlman à Almquist dans un prochain épisode…

Petite Grand-mère tient salon à Alger

Un lundi après-midi, rue d’Isly

C’est un lundi après-midi, à Alger, quelque part dans la première décennie du XXe siècle. Des voitures s’arrêtent devant le 59, rue d’Isly. On sonne. On entre. Madame Veuve Josef Kuhlman reçoit. Chaque semaine, sans manquer, la veuve du Consul Général de Suède et Norvège tient son salon, cet espace de sociabilité bourgeoise qui rythme la vie mondaine de la capitale algérienne.

Elle a alors plus de soixante-dix ans. Josef, son mari, est mort depuis trente-quatre ans. Mais Marie Pauline Carraux, fille de paysans valaisans venus chercher fortune de l’autre côté de la Méditerranée, est toujours là. Et elle reçoit. « Petite Grand-Mère », s’est ainsi que Suzanne et Germaine, les arrières-petites filles du Consul Général, appelaient celle qui fut sa deuxième épouse.

De Muraz à la Méditerranée : une famille paysanne dans le grand courant migratoire

Muraz est un petit village du district de Monthey, dans le Bas-Valais, cette partie occidentale du canton suisse que le Rhône traverse avant de se jeter dans le lac Léman. En 1851, comme des centaines d’autres familles valaisannes, les Carraux quittent leurs montagnes. Les raisons sont celles de toute cette émigration : un sol morcelé à l’infini, une dette qui s’accumule de génération en génération, des récoltes maigres, et surtout, au loin, la promesse d’une terre neuve. Le Département de l’Intérieur du Canton du Valais avait fait afficher en 1851 un Avis sur l’émigration en Algérie, résumant les conditions posées par le gouvernement français : un certificat de moralité, au moins 1 000 francs disponibles, et la garantie d’un travail sur des terres à défricher. La promesse était alléchante. Elle était aussi, souvent, trompeuse.
L’année 1851 fut la grande année de ce courant migratoire : plus de 1 000 départs de Valaisans pour la seule Algérie, soit près de 1,25 % de la population totale du canton. On partait en convois, en familles, parfois en communautés entières. On vendait ses meubles, parfois sa maison. On s’embarquait à Marseille.

Les « hameaux suisses » de Koléah : premières racines africaines

Les Carraux font partie de ces familles arrivées à partir de mai 1851, placées non dans les villages de colonisation subventionnés mais en zones sous administration civile, comme « colons libres ». C’est dans la région de Koléah, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger, qu’ils s’installent. C’est là, dans ce Sahel algérois, que les familles valaisannes fondèrent plusieurs hameaux – Zoudj el Abess, Saïghr, Messaoud, Chaïba, Berbessa – que l’on appelait longtemps, en Algérie, les « hameaux suisses ». C’est à Berbessa que les Carraux s’installeront. Des maisons simples, construites selon des plans standardisés fournis par l’administration coloniale élévation sobre, de plan rectangulaire et couverture en tuiles. Les premiers mois furent rudes. Il fallut arracher les palmiers nains, défricher des terres ingrates, résister au paludisme qui dévasta certaines colonies. Les enfants et les vieillards moururent en nombre. Mais les Carraux tinrent bon. Dans les années 1860, ceux qui avaient survécu et s’étaient accrochés purent enfin sortir de la gêne, cultiver des céréales, du tabac, de la vigne, quelques arbres fruitiers. La petite Marie Pauline, née en 1839, a grandi dans cette Algérie-là, entre le Sahel de Koléah et la plaine de la Mitidja. C’est une enfant de colons suisses, formée par la dureté du défrichement et la chaleur d’une communauté soudée par l’exil.

La rencontre avec Josef Kuhlman : Bourkika, puis Alger

On ne sait pas précisément quand et comment Marie Pauline Carraux croisa la route de Josef Kuhlman. Peut-être à Bourkika, ce village de la Mitidja où Josef possédait depuis 1860 une grande propriété agricole, la ferme Saint-Joseph, à sept kilomètres de Marengo. C’est dans cette région, à mi-chemin entre Koléah et la plaine, que les deux mondes se rencontrent : celui du courtier maritime suédois, figure établie d’Alger, et celui des colons valaisans ancrés dans leur terre adoptive. Leur union eut un prélude tragique. Avant même le mariage, Marie Pauline donne naissance à Paul Harald Ludovic, le 18 octobre 1861, au quartier de l’Agha. L’enfant meurt onze mois plus tard, le 12 septembre 1862, au 6 rue de la Frégate. Dix jours avant le mariage. La noce a lieu le 22 septembre 1862 à Alger. L’acte de mariage mentionne que Josef déclare sous serment ignorer le lieu de décès de ses parents, Johan Peter Kuhlman, mort en 1839, et Inga Nasbom, en 1852, signe d’une vie qui s’était éloignée de la Suède.

Marie-Pauline et ses enfants, Henrik et Ingeborg. Collection personnelle de l’auteur.
Une épouse de consul dans l’Algérie des épreuves

Trois enfants naissent de ce mariage : Henri Maximilien en décembre 1863 (Henrik), Ingeborg Josépha en janvier 1866, et Bertha Constance en décembre 1871. Ces années sont celles des grandes épreuves algériennes : invasions de criquets, famine, tremblement de terre. Dans une lettre de juin 1866, Josef écrit à sa sœur Ingeborg :

« Ma femme et les bébés sont à Bourkika où je vais de temps en temps quand les affaires me le permettent. Henrik grandit et cause. La petite vient aussi très bien. »

Marie-Pauline Carraux et Josef Kuhlman. Vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Marie Pauline tient le foyer à la ferme, pendant que Josef gère ses affaires de courtier maritime à Alger. Josef devient Consul Général de Suède et Norvège en septembre 1872, puis Consul du Danemark, couronné de décorations royales. Marie Pauline est désormais femme de consul, figure reconnue de la société algéroise. La photographie prise vers 1865 les montre ensemble, elle, assise, en robe sombre à large jupe, élégante et droite ; lui, debout à son côté, moustache fournie, regard assuré. Josef meurt le 4 août 1876. Henri, leur fils, décédera lui aussi prématurément en 1892, à 29 ans, à Alger. Henrik et Ingeborg Josépha reposent ensemble au carré des consuls du cimetière de Saint-Eugène.

La veuve et la « Petite Grand-Mère »
Marie-Pauline Carraux, vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Veuve à 37 ans, Marie Pauline ne quittera plus Alger. Elle reste proche de Sigurd, le fils aîné de Josef, né d’un premier mariage avec Augusta Maklin et de toute la famille. Les enfants et petits-enfants de la génération suivante l’appellent « Petite Grand-Mère » : c’est le surnom que lui donnaient, avec tendresse, la grand-mère Suzanne et ses frères et sœurs. Sa fille Bertha épousera en 1904 Maurice Hyppolite Georges Dunan, un négociant bordelais. Leur fille Paulette se mariera avec Georges Vigna, dont le frère André créera les vins Sidi Brahim. La lignée des colons valaisans débarqués à Koléah cinquante ans plus tôt a rejoint, par les femmes, les grandes dynasties du vin algérien.

En 1910, à plus de soixante-dix ans, Marie Pauline figure toujours dans l’Alger Mondain et reçoit chez elle tous les lundi après-midi. Marie Pauline Carraux s’éteint en décembre 1924 à Alger, à 85 ans. Fille de défricheurs valaisans, épouse de consul suédois, dame des salons algérois, elle aura traversé trois quarts de siècle d’histoire algérienne, depuis les hameaux suisses de Koléah jusqu’aux réceptions du lundi, 59 rue d’Isly.

Sources : kuhlmansaga.com — Eric Maye, « Aperçu de l’émigration valaisanne en Algérie au XIXe siècle » — Archives familiales Kuhlman.

« Mon frère » : une amitié sans frontières

L’amitié qui lia Johan Kuhlman et Johan Henrik Lidén fut toute particulière. Elle traversa la maladie, la distance et les années sans jamais fléchir. Tout commence au tournant de 1773 : les deux hommes ont respectivement 32 et 35 ans, et leur correspondance, d’abord courtoise, « Mon cher Ami », bascule peu à peu vers quelque chose de plus intime, de plus fraternel. Bientôt, Lidén n’écrira plus qu’à « Mon cher Frère ». Car c’est bien d’une fraternité élective qu’il s’agit. Lidén est alors un homme éprouvé : la goutte l’a attaqué à l’automne 1771 et ne le lâchera plus. Kuhlman, négociant prospère de Norrköping, fera beaucoup pour adoucir la vie difficile de son ami. Il lui envoya du chocolat, « le goût était excellent », écrit Lidén, ravi, des poires séchées, de la porcelaine de Chine, du linge, des couteaux à rasoir. Il vint rester huit jours au chevet de son ami pour « pleurer ensemble ». Il organisa ses voyages, garda sa voiture, prépara son gîte. Et Lidén, de son écriture tremblante de malade, lui répondait lettre après lettre, signant toujours de la même formule, douce et absolue : « À la vie, à la mort. » La lettre qui suit est l’une de celles où cette tendresse affleure le plus clairement, dans les petits détails du quotidien partagé malgré la distance.

Lettre 53, Linköping, fin septembre 1773.

« Mon Cher Frère,

Merci beaucoup pour toute votre gentillesse et une telle bienveillance si excellente pour améliorer mon ordinaire. Tout à fait remarquable. Mère vous remercie, comme moi, infiniment pour les jolis citrons. La chaise était bien. Je me languis de mon cheval de bois. La poêle pour le chocolat ( pour cuire dedans ) est ce dont j’ai besoin. Et mon chapeau est de nouveau disponible. Je pourrais bientôt, enfin, en avoir un qui me convienne. Ma fièvre a baissé et je suis tout le temps libre. Je semble aller un peu mieux, mais lentement. Mon cher frère est venu et est resté avec moi huit jours, pour que nous puissions pleurer ensemble.

Le docteur se dépêche et je n’ai pas le temps d’en dire plus cette fois-ci.
A la vie, à la mort , de tout cœur,

Mon Cher Frère PS : Salutations multiples à Bror Rudberg et à l’assesseur Fidèlement Braad. Egalement à Mamsell Örnberg et M. Bergstrom. (Mademoiselle Örnberg était la gouvernante des Kuhlman à Norrköping).

Lettre 58, Linköping le 15  novembre 1773

« Mon cher Ami,

Merci à vous, qui ne vous lassez pas d’écrire à un pauvre infirme épuisé, à celui qui a tout oublié et que l’on oublie en retour. Je crois pourtant — oui, je le crois — que je saurai encore surprendre, et me surprendre moi-même, en retrouvant un jour la santé. Il semble que M. Göhle, après bien des tentatives infructueuses, ait enfin mis le doigt sur quelque chose qui ressemble à la fièvre accablante (1). Du moins, cela y ressemble. Attendons et voyons. Si Dieu le veut ! Cette perspective m’intéresse vivement.

J’ai savouré le chocolat avec un vrai plaisir, il était d’un goût excellent. Mon frère n’aura pas de repos tant qu’il ne sera pas venu partager la tasse avec moi. J’ai également reçu de Mme Alstrin, sur la bonne recommandation de mon frère, dix livres de poires séchées. Mais combien coûtent-elles, et à qui en régler le paiement ? La lettre qui les accompagnait ne le précisait pas.

Le messager partira bientôt avec le lin, que je recevrai volontiers, tandis que le hareng et le sel seront acheminés plus tard par mon propre fermier. Merci pour la promesse de la porcelaine. Dieu veuille que mon frère soit soulagé et favorisé par les nouvelles réglementations anglaises. Mais patience, Dieu éprouve ceux qu’il aime ! Que pouvons-nous faire d’autre ? Mon frère a lui-même passé commande de couteaux à lame de rasoir ; ils arriveront avec le prochain envoi. Ils semblent de bonne qualité. Voyons s’ils durent. Leur forgeron est un Suédois établi à Londres, qui travaille le fer de notre pays.

Je vis et je meurs avec un cœur suédois, mais pas en fer...

Votre dévoué, Lidén

(1) Le contexte indique que le Dr Göhle, après plusieurs tentatives infructueuses, a enfin trouvé un diagnostic — vraisemblablement pour différencier la fièvre qui accompagne la goutte de Lidén d’une autre affection. Il s’agit probablement d’une fièvre intermittente de type paludéen, très répandue dans les régions lacustres de Suède au XVIIIe siècle.

La dernière lettre du Colonel Bohm

Cet article constitue la suite de « Le Colonel Bohm » publié le 7 avril 2026.

La grande majorité des textes et lettres mentionnant les faits d’armes des frères Kuhlman (Peter, Johan et Gerhard) ont été retrouvées dans les archives royales de Suède ou dans les archives militaires. Un petit livret traitant de l’histoire de Saatzig pendant la guerre de trente ans (1) et publié en Allemagne pendant la période trouble des années 1930, nous éclaire sur les circonstances précises de la mort de Jacob Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et mon ancêtre direct. Ce livret comporte, entre autres documents, la dernière lettre du colonel Bohm ainsi qu’un autre courrier écrit par son épouse Cornelia van Sypesteyn qui lui demande son aide après la mort de son mari. Pour mémoire, Cornelia était la sœur de l’épouse de Johan Kuhlman, Gertrud.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard sur ce livret historique dans un prochain article. Son histoire mérite d’être contée.

Alors qu’il agonise sur son lit de mort, le colonel Jacob Larsson Bohm écrit à Johann Oxenstierna af Södermöre (24 juin 1611-5 décembre 1657) comte et homme d’État suédois à l’époque conseiller auprès de son père le grand chancelier Axel Oxenstierna.

Marienfließ, le 10 août 1643

Au Très Noble et Illustre Seigneur Johan Oxenstierna Axelson, Conseiller du Conseil de Sa Majesté Royale et du Royaume de Suède, Chancelier du Conseil et Légat plénipotentiaire en Allemagne, Baron de Kymito, Seigneur d’Upholm, Hörningsholm et Tulgarn, etc.

Bien que je devrais et voudrais présenter mes humbles services à Votre Excellence en lui souhaitant toute prospérité, et bien que je sois suffisamment obligé de me mettre à votre disposition et de vous obéir au quotidien grâce aux grands bienfaits dont vous m’avez comblé, cela ne sera malheureusement plus guère possible si Dieu ne m’aide pas particulièrement. Car je me trouve à présent dans un état misérable : je suis sur le point de me réconcilier avec Dieu par le Saint-Sacrement et de lui remettre mon âme selon Sa divine volonté, sans aucun doute.

En effet, le secrétaire du Général-Major Wrangel, lors de l’inventaire du château de Saatzig et des villages qui en dépendent, s’est presque toujours comporté envers moi de façon très indélicate, m’a attaqué avec des paroles violentes et m’a finalement provoqué en duel. Mais moi, aussi bien en raison de mes fonctions que de ma femme malade et de mes enfants, je me suis toujours retenu et n’ai jamais consenti à ses demandes insensées. Les personnes présentes à ce moment-là, et moi-même — là où Dieu me le commandera —, en témoigneront et en feront la preuve après ma mort, au Jour du Jugement, devant le juste Juge. Il eût également été souhaitable, par la grâce de Dieu Tout-Puissant, que je sois resté dans ces dispositions d’esprit, mais par les ruses et les pièges du malin, les choses ont hélas tourné autrement. Car après que, au nom de Sa Majesté Royale et de ses conseillers, ledit secrétaire eut reçu à la place du Général-Major Wrangel la pleine mise en possession de la donation connue, et qu’il voulût repartir vers Stettin, il se rendit d’abord le 9 août au matin à Marienfließ, sur l’invitation du bailli de ce lieu. Et puisque je voulais faire envoyer plusieurs lettres au Général-Major Stalhanisl et à Wrangel, et surtout à Votre Grâce et Excellence, concernant des affaires déjà survenues, mais que celles-ci n’étaient pas encore prêtes, mon secrétaire étant parti en mission officielle dans d’autres localités et à peine de retour, j’ai dû envoyer mon secrétaire à Marienfließ auprès du secrétaire afin d’y préparer les lettres.

Pendant ce temps, je me promenais à cheval dans les champs au gré du vent, et pour finir je me rendis moi aussi à Marienfließ afin de signer lesdites lettres. Là, le secrétaire me convoqua à nouveau de bon matin, sans aucun motif valable. Et bien que je l’aie accueilli avec bonne grâce, il n’a voulu en aucune façon renoncer à ses intentions criminelles, mais m’a harcelé si longtemps avec des paroles venimeuses qu’il m’a finalement échauffé l’esprit et entraîné dans ce combat sous de mauvais auspices. Pendant un temps, il ne m’a causé aucun dommage, jusqu’à ce que, à mon malheur, mon épée me tombe des mains — main avec laquelle j’avais été blessé lors d’un combat précédent —, et je me suis ainsi retrouvé désarmé. Sur quoi mon adversaire me poursuivit en toute hâte et fureur sur une douzaine de pas, et me porta une blessure mortelle dans le corps, entre la rate et l’estomac, comme le médecin l’affirme.

Comme Votre Excellence et Grâce en recevra sans doute, après mon départ, un rapport plus détaillé, et puisque je ne guérirai vraisemblablement pas de cette blessure, et que pourtant, à cause du sort adverse qui m’a si cruellement frappé depuis quelque temps, ma pauvre femme et mes enfants se trouveront après ma mort plongés dans la grande misère et des dettes considérables, sans pouvoir trouver refuge nulle part ailleurs qu’à Gutschow — domaine qui, grâce à l’aide et au soutien de Votre Excellence et Grâce, a été attribué à mes enfants par droit d’héritage et dont ils ont déjà pris possession.

Ma très humble prière s’adresse à Votre Grâce et Excellence : veuillez vous souvenir de moi en votre grâce comme de votre serviteur toujours dévoué, et après ma mort, défendre et maintenir vigoureusement ma pauvre femme et mes orphelins contre quiconque tenterait de leur reprendre Gutschow, afin qu’ils puissent avoir un moyen de subsistance honnête, et qu’ils puissent reconnaître avec gratitude les grands bienfaits de Votre Excellence et Grâce. Tout comme je n’ai jamais douté de la haute faveur et de la volonté bienveillante de Votre Grâce et Excellence, je ne mettrai pas davantage en doute votre aide future, mais je vivrai dans la ferme espérance que Votre Grâce et Excellence accéderont à ma dernière prière, d’autant plus que la donation accordée au nom de Sa Majesté Royale a été confirmée de la propre main et du sceau de Votre Excellence et Grâce. Sur ce, je me recommande à la protection divine de Votre Excellence et Grâce ainsi qu’à leur bien-aimée épouse, et souhaite vous saluer mille fois en toute humilité.

Ecrit à Marienfließ, le 10 août de l’an 1643.
De Votre Grâce et Excellence le serviteur toujours fidèle, mais désormais hélas agonisant,
J. Bohm.

La lettre fait partie du fond Oxenstierna aux Archives royales de Suède (Riksarkivet).

(1) Fritz Knack : 600 Jahre Jacobshagen. 1336–1936. Festschrift, zugleich ein geschichtlicher Beitrag zur Heimatkunde des Kreises Saatzig in Pommern. Band 7 der Reihe Pommersche Heimatbücher von Fritz Knack. Greifswald 1936.