La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (1/5)

L’Histoire militaire, civique et patriotique d’une ville suédoise à travers le parcours de Johan Kuhlman, officier artilleur bourgeois.

Johan Kuhlman (1738-1806)

L’histoire militaire et civique de Norrköping entre le XVIIe et le début du XIXe siècle offre un tableau saisissant de la résistance d’une ville commerçante face aux exigences de la défense nationale (riksförsvar). Le personnage de Johan Kuhlman — commerçant, chef de section puis adjudant de la Compagnie d’Artillerie Citoyenne depuis 1767 — incarne parfaitement la figure du bourgeois-citoyen suédois du XVIIIe siècle. Sa carrière militaire locale, ses liens familiaux avec la magistrature (par Jonas Lithun, son beau-frère), et sa longévité en font un témoin et acteur de premier plan de cette histoire. Ce qui frappe à la lecture croisée de Hertzman, Gullberg et des archives de Kuhlman, c’est la vitalité de l’initiative bourgeoise : les habitants de Norrköping surent s’organiser, financer, équiper et commander leurs propres forces de défense. La fin décevante de l’épisode — redoutes abandonnées, canons transférés à la Couronne, enthousiasmes retombés — ne diminue en rien la portée historique de cet élan civique. Elle rappelle simplement que la mobilisation, aussi sincère soit-elle, reste liée à la perception immédiate du danger.

Article rédigé à partir de :
• (A) Fr. Hertzman, Norrköpings historia och beskrifning, Première partie, Norrköping, Fredrik Törnequist, 1866.
• (B) Erik Gullberg, Norrköpings Historia — Norrköpings kommunalstyrelse 1719–1862, Stockholm, 1968.
• (C) Dossier documentaire sur Johan Kuhlman, officier de la Compagnie d’Artillerie de Norrköping, 1767–1769 (diapositives, archives municipales de Norrköping).

Johan Kuhlman, marchand et officier de la Compagnie d’Artillerie de Norrköping
Un homme ancré dans son siècle

Johan Kuhlman (1738–1806) est un grand commerçant (köpman) établi à Norrköping, l’une des villes les plus prospères de la Suède du XVIIIe siècle. Son parcours incarne la figure du bourgeois-citoyen suédois des Lumières : homme d’affaires actif, mais également citoyen engagé dans les institutions civiques et militaires de sa ville. Norrköping, alors en plein essor industriel grâce à ses manufactures textiles et à son port sur le Bråviken, était une ville où la bourgeoisie (borgerskapet) jouait un rôle central. Les marchands et fabricants qui la composaient ne se contentaient pas de gérer leurs affaires : ils siégeaient dans les conseils municipaux, finançaient les infrastructures publiques, et assuraient, à travers les milices bourgeoises (borgerliga militärkårer), la défense de leur cité. Johan Kuhlman fut l’un de ces hommes.

La Compagnie d’Artillerie Citoyenne (Borgerliga Artillerikompaniet)

La Compagnie d’Artillerie Citoyenne de Norrköping était l’une des formations militaires bourgeoises assurant la défense de la ville. Organisée selon le règlement du 16 octobre 1746, elle relevait de l’autorité conjointe du maire (borgmästaren) et du conseil municipal (rådhuset). Ses officiers étaient recrutés parmi les marchands et artisans les plus estimés de la ville, et avaient pour mission première de servir les canons défensifs des redoutes (skansar) de Skänäs et de Säterholmen, deux ouvrages contrôlant l’accès maritime à Norrköping par la baie de Bråviken.

Dessin de 1720 montrant les deux redoutes protégeant Norrköping à la suite de la destruction du château. Archives militaires de Suède.
Emplacement des redoutes de Norrköping indiquées sur une carte moderne.

C’est le 1er août 1767 que Johan Kuhlman reçut sa première nomination officielle. Le maire et le conseil municipal de Norrköping lui conférèrent le titre de chef de section (sektionschef) dans la Compagnie d’Artillerie Citoyenne. Le poste était devenu vacant suite à la promotion du commerçant Abraham Schröder au grade de lieutenant dans la même compagnie. L’acte de nomination, cosigné par Sven Björkman et Pehr Serlachius, au nom du maire et du conseil municipal, soulignait :

«Le conseil du maire tient à souligner la belle conduite et le comportement exemplaire du commerçant Johan Kuhlman en toutes occasions.»

La procuration précisait que la nomination s’effectuait conformément au règlement du 16 octobre 1746, et que toutes les personnes étaient tenues de lui témoigner «l’honneur et l’obéissance dus au même ordre».

Délibération du conseil municipal proposant Johan Kuhlman comme chef de section.
Johan Kuhlman nommé chef de section d’artillerie le 1er août 1767 à Norrköping. Archives de la ville.
Dessin des redoutes de Skenäs et Säterholmen après la rénovation de 1741-42. Archives Militaires de Suède.

Le 6 mai 1769, Johan Kuhlman fut promu Adjudant (adjutant) de la Compagnie d’Artillerie. Cette promotion fut contresignée par Jonas Lithun, secrétaire de mairie (stadssekretare) — celui-là même qui deviendrait le beau-frère de Johan environ quatre ans plus tard, vers 1773, illustrant les liens étroits entre familles bourgeoises et carrières civiques à Norrköping.

Le 7 mai 1769, Johan est promu adjudant de la compagnie d’artillerie de la ville.
Contexte mémoriel : le sac de Norrköping (1719)

Pour comprendre l’engagement de Johan Kuhlman dans la défense de sa ville, il faut garder à l’esprit le traumatisme fondateur de juillet 1719, quand les forces navales russes pénétrèrent dans la baie de Bråviken, détruit la plupart des fermes et crofts de Kvarsebo, puis incendié Norrköping. Ce désastre, gravé dans la mémoire collective, expliquait l’ardeur avec laquelle les générations suivantes se mobilisaient dès que la menace redevenait tangible. Les chants du corps de garde bourgeois de 1788 y faisaient d’ailleurs explicitement référence :

«Souviens-toi ! Notre Ville fut jadis réduite en cendres par une Politique cruelle.»

La suite dans un prochain numéro …

Sources :
(A) Fr. Hertzman, Norrköpings historia och beskrifning : historisk-statistisk beskrifning öfver Norrköpings stad från äldre till nyare tider, Première partie, Norrköping, Fredrik Törnequist, 1866.
(B) Erik Gullberg, Norrköpings Historia — 8. Norrköpings kommunalstyrelse 1719–1862, Commission historique de la ville de Norrköping (Norrköpings stads historiekommission), dir. Björn Helmefrid et Salomon Kraft, Stockholm, 1968.
(C) Dossier documentaire sur Johan Kuhlman établit par l’auteur Etienne Laude— Actes de nomination et de promotion à la Compagnie d’Artillerie de Norrköping, 1767–1769 ; contexte historique des redoutes de Skänäs et Säterholmen ; archives municipales de Norrköping.
Référence annexe : Journal de la Société Sälskapet pour l’année 1788, n° 28 (cité in Source C, diapositive 15).

L’incendie du Western Ocean

Mers-el-Kébir, 4 mai 1884

Sigurd Kuhlman (1835-1899)

Sigurd Kuhlman, fils de Josef Kuhlman, était né en 1835 à Stockholm. Arrivé en Algérie en 1849, il s’était établi à Oran où il exerçait la profession de courtier maritime. Homme de mer dans l’âme, il était également vice-président de la Société de Sauvetage en mer à Oran, ce qui témoignait de son engagement profond pour la sécurité des navigateurs et la défense des gens de mer en difficulté. C’est dans ce double rôle de professionnel averti et d’homme de terrain que son nom allait s’illustrer lors du dramatique incendie du Western Ocean en mai 1884.

Le dimanche 4 mai 1884, en conformité des instructions de l’ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées, sanctionnées par le préfet, le trois-mâts anglais Western Ocean, de 1 230 tonneaux de jauge, fut remorqué et mouillé près de la terre au Nord-Est de Saint-André de Mers-el-Kébir. Vers neuf heures et demie du matin, les opérations de sauvetage et d’extinction du feu commencèrent. Mais une circonstance fort heureuse vint changer le cours des événements : l’arrivée vers midi, en rade de Mers-el-Kébir, du Transport de l’État « le Finistère » (1), commandé par M. Juge, capitaine de frégate (2). Cet officier, vivement concerné par la position malheureuse du navire sinistré, envoya aussitôt un officier demander en quoi il pourrait être utile, puis dépêcha vers une heure une pompe à incendie accompagnée d’une corvée d’hommes pour concourir à éteindre l’incendie. Il renouvela ces corvées de deux heures en deux heures, faisant preuve d’une énergie et d’une organisation remarquables.

Le port de Mers-el-Kébir vers 1880-1890.

Le chargeur, l’armateur M. Grey, le consul M. Barber et de nombreuses autres personnes présentes à bord admirèrent l’agilité et le dévouement des marins français de l’État. Il y eut cependant un moment de grande angoisse : le deuxième maître calfat M. Quillévéré Pierre, muni d’un appareil, était descendu courageusement dans la cale du navire en feu. Il en fut retiré évanoui, sauvé de justesse par M. Kuhlman et l’équipage. Revenu à lui, il voulait de nouveau redescendre, mais on le lui interdit formellement. Le consul et le capitaine du Western Ocean rendirent visite au commandant Juge à bord du Finistère pour le remercier de son précieux concours. L’équipage et la corvée des marins français de l’État continuèrent sans relâche à combattre le feu. Dans la nuit du 4 au 5 mai et tout au long de la journée du lendemain, les hommes du navire sinistré et les corvées du Finistère poursuivirent leur travail avec une énergie et un dévouement exemplaires. C’est vers quatre heures de l’après-midi du 5 mai que l’on se rendit enfin maître du feu. Le pavillon anglais fut hissé en signe de réjouissance.

Ce résultat remarquable fit le plus grand honneur à M. Juge, capitaine de frégate, commandant le Finistère, et aux corvées de son équipage, ainsi qu’à M. Berwick, capitaine du navire sinistré, et à son équipage, très laborieux et très discipliné tout au long de l’épreuve. Les journaux Le Petit Fanal et L’Akhbar du 8 mai 1884 mentionnèrent tout particulièrement le dévouement des personnes suivantes :

• M. Quillévéré Pierre, deuxième maître calfat du Finistère, pour son courage en pénétrant dans la cale en feu au péril de sa vie ;
• M. Barber, consul, si versé dans les questions nautiques, pour ses conseils avisés et son travail personnel tout au long de l’opération ;
• M. Sigurd Kuhlman, très entendu en question de marine, pour son travail personnel, son sang-froid dans le sauvetage de M. Quillévéré, et pour son précieux concours comme interprète entre les équipages français et anglais ;
• M. Paumon, maître du port de Mers-el-Kébir, sous-officier de marine de l’État en retraite, pour sa bienveillante assistance, sa grande activité et sa courtoisie ;
• M. Bullen, capitaine du navire anglais Princess Alexandra, pour ses conseils et son assistance ;
• M. Grey, armateur, présent à bord avec le chargeur tout au long des opérations.

Le consul, pendant les deux journées qu’avaient duré les opérations, s’était rendu fréquemment à bord, observant avec intérêt l’équipage à la tâche. Il put ainsi constater et attester personnellement la coopération et l’assistance de l’ensemble des personnes ci-dessus mentionnées.

(1) Le Finistère qui intervint à Mers-el-Kébir en mai 1884, commandé par M. Juge, capitaine de frégate, était un transport de l’État vapeur à hélice d’environ 63 mètres, ~1 580 tonnes, ~800 CV, exactement du même type que l’Aube et l’Eure construits la même année aux Chantiers Normand du Havre. C’est ce type de navire — vapeur militaire élégant, gréé en complément.

Le navire de transport de guerre, « l’Aube » identique au « Finistère ». Vers 1884.
Pierre Romain Juge (1834-1914)

(2) Pierre Romain Juge naît le 12 janvier 1834 à Carsac-Aillac, petit village de Dordogne au bord de la Dordogne. Il choisit très jeune la carrière des armes et rejoint la Marine nationale en 1850, à l’âge de 16 ans, au port de Toulon. En janvier 1879, il sert comme second à bord du croiseur Infernet au sein de l’Escadre d’évolutions, sous les ordres du commandant Charles Layrle. En mai 1884, à la tête du transport de l’État Finistère, il intervient avec énergie et humanité lors de l’incendie du trois-mâts anglais Western Ocean en rade de Mers-el-Kébir (Oran, Algérie). Le 31 décembre 1884, il est promu Capitaine de vaisseau, couronnant cette période faste. En janvier 1885, il commande la division des équipages de la flotte du 5ème arrondissement maritime à Toulon, sous l’autorité du vice-amiral Jules Krantz.
À partir de juin 1885, il prend le commandement du croiseur de 2ème classe Sané (450 ch, 7 canons, port de Cherbourg), au sein de la Division navale du Levant, sous les ordres du contre-amiral Raoul de Marquessac — une mission stratégique en Méditerranée orientale. En 1881, il avait été élevé au grade d’Officier de la Légion d’Honneur, puis en juin 1892 à celui de Commandeur. Il se retire dans le cadre de réserve en 1894, après plus de 44 années de service actif. Il s’éteint le 9 janvier 1914 à Bordeaux, à l’âge de 79 ans. Son fils, René-Clément Juge (1877-1958), suivra ses traces et deviendra à son tour vice-amiral, préfet maritime de Toulon en 1936-1937.

La visite du Jutland

En 1869, le Consul Général de Suède et Norvège Rouget de Saint-Hermine (1), également Consul du Danemark monte à bord de la frégate Danoise Jutland qui vient d’entrer dans le port d’Alger.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine, Consul Général de Suède et Norvège, Consul du Danemark en Algérie de 1860 à 1872.
Au dos de la carte, dédicace à Sigurd Kuhlman (1835-1899), fils de Josef. Collection personnelle de l’auteur.

Nul doute que l’arrivée dans le port d’Alger d’un tel navire emblématique ne manqua pas de faire son effet. C’était un bateau hors du commun. L’une des innovations majeures du navire était son hélice escamotable : pouvant être relevée dans un puits intégré à la coque, elle permettait de réduire la traînée lorsque le navire naviguait à la voile, optimisant ainsi les performances. La figure de proue, sculptée par Julius Magnus Petersen, représente une allégorie du Jutland sous la forme d’une houlette de berger et d’un filet de pêche.

Le Jutland, peinture d’Anton Melbye

Entre 1869 et 1870, la Jylland effectua une grande croisière d’instruction en Méditerranée. La réalité de ce voyage est attestée par les archives danoises, notamment par le rapport du médecin-chef H.F. Bronniche, intitulé « Rapport du médecin de la frégate Jylland lors de la croisière en Méditerranée, 1869–70 » (réf. n° 215 des archives danoises). La mission de cette croisière méditerranéenne revêtait un double caractère. Formation navale des cadets tout d’abord, la Jylland servait de plateforme d’entraînement intensif pour les jeunes officiers de marine danois. En mer, les conditions de navigation en Méditerranée — vents variables, ports étrangers, contraintes diplomatiques — constituaient un exercice d’apprentissage irremplaçable pour la future élite navale danoise. Et représentation diplomatique et de rayonnement national. Les escales dans les ports méditerranéens, dont Alger, avaient également une dimension de présence diplomatique et de démonstration de puissance navale. Il était courant pour les marines européennes de l’époque d’envoyer leurs plus beaux navires faire escale dans des ports stratégiques, à des fins de relations internationales et de prestige national.

La ville d’Alger, en 1869, est une métropole méditerranéenne en pleine transformation. Sous administration française depuis 1830, elle est dotée d’un port actif, rénové et agrandi par les ingénieurs militaires français, capable d’accueillir les plus grands navires de guerre. La baie d’Alger, bordée par les hauteurs de la Casbah et les collines environnantes, est à cette époque l’un des ports les plus fréquentés de la Méditerranée occidentale. L’escale de la Jylland à Alger s’inscrit dans le cadre de ces visites de courtoisie et d’instruction. Elle permettait aux cadets danois d’observer et naviguer dans les eaux nord-africaines et la Méditerranée centrale, de pratiquer les manœuvres d’entrée et de sortie dans un port étranger et d’entretenir les relations diplomatiques entre le Danemark et la France en présence sur ce territoire.

    Naissance d’un navire exceptionnel

    La frégate Jylland — dont le nom signifie Jutland, la grande péninsule continentale du Danemark — est sans conteste l’un des navires de guerre en bois les mieux conservés au monde. Son histoire est à la fois celle d’une prouesse technique, d’un baptême du feu mémorable, et d’une longue vie au service de la Marine royale danoise (Kongelige Danske Marine), qui la mena jusqu’aux portes de la Méditerranée et aux côtes d’Alger. La quille est posée le 11 juin 1857 au chantier naval d’Holmen à Copenhague, base historique de la marine danoise. Le navire est conçu par le maître constructeur O.F. Suenson, et sa machinerie à vapeur est dessinée par l’ingénieur naval anglo-danois William Wain (1819–1882), cofondateur du célèbre chantier Baumgarten & Burmeister (future Burmeister & Wain). Lancée le 20 novembre 1860, la Jylland est armée et mise en service le 15 mai 1862. Elle est la troisième d’une classe de quatre frégates, les sisters-ships étant les Niels Juel, Sjælland et Peder Skram. Contrairement à ses deux aînées construites à voile pure, elle est la première frégate de la marine danoise à intégrer dès l’origine un moteur à vapeur combiné aux voiles : un hybride révolutionnaire pour l’époque.

    Caractéristiques techniques :
    CaractéristiqueDétail
    TypeFrégate à vapeur et à voile (screw steam frigate)
    ClasseNiels Juel
    Quille posée11 juin 1857
    Lancement20 novembre 1860
    Armement15 mai 1862
    ChantierHolmen, Copenhague
    ConcepteurO.F. Suenson
    Déplacement2 456 tonnes
    Longueur hors tout102 m (71 m hors mâture)
    Maître-bau13,5 m
    Tirant d’eau6 m
    CoqueBois de chêne, doublée de cuivre
    PropulsionMachine à vapeur à 2 cylindres Baumgarten & Burmeister, 1 300 ch, hélice escamotable
    Vitesse11–12 nœuds (vapeur) / 12 nœuds (voile)
    Autonomie vapeur1 500 milles marins
    Armement (1864)44 canons (32 pièces de 30 livres, 8 rayés de 18 livres, 4 rayés de 12 livres)
    Équipage405 à 437 hommes
    La Bataille de Heligoland (9 mai 1864) — Le baptême du feu

    Il est impossible de ne pas rappeler l’événement qui forgea à jamais la légende de la Jylland : la bataille de Heligoland, dans le cadre de la Guerre des Duchés (Anden Slesvigske Krig) qui opposa le Danemark à la coalition austro-prussienne. Le 9 mai 1864, un escadron danois de trois navires — la Jylland, la Niels Juel et la corvette Heimdall — engagea le combat contre une escadre austro-prussienne de cinq bâtiments, dont deux frégates autrichiennes et trois canonnières prussiennes. L’escadre danoise tentait de maintenir le blocus des ports prussiens de la mer du Nord. Le combat dura deux heures. La frégate autrichienne Schwarzenberg, le navire amiral adverse, prit feu et dut se réfugier dans les eaux neutres de l’île d’Héligoland, entraînant la retraite de toute l’escadre alliée. La Jylland reçut des dommages sévères — 18 coups au but confirmés — mais l’escadre danoise tint le blocus. La victoire navale fut célébrée au Danemark, même si la guerre fut perdue sur terre, contraignant le pays à céder les trois duchés de Schleswig, Holstein et Lauenburg à la Prusse et à l’Autriche.

    Après la paix de 1864, et avec l’obsolescence croissante des frégates en bois face aux coques en acier blindées, la Jylland est reconvertie en navire-école (skoleskib) pour la formation des cadets de la Marine royale danoise. C’est dans ce rôle qu’elle entreprit ses grandes croisières lointaines, à travers l’Atlantique, la Méditerranée, les Caraïbes et l’Amérique du Sud.

    En 1874, la Jylland est transformée en yacht royal (kongeskib). Elle transporte le roi Christian IX de Danemark aux Îles Féroé, en Islande (dont le Danemark célébrait alors le millénaire de la colonisation nordique), et jusqu’à Saint-Pétersbourg en Russie, pour des visites royales officielles. Durant cette période, le navire multiplie les voyages aux Antilles danoises (Saint-Thomas, Saint-Croix, Saint-Jean), visitant jusqu’à 5 fois l’île de Saint-Thomas, où la famille Riise avait fondé sa célèbre pharmacie. Il effectue aussi des escales à Cadix (Espagne), au Venezuela, et en mer du Nord. Le prince Karl de Danemark (futur roi Haakon VII de Norvège) figure parmi ses commandants notables lors de ces missions.

    En 1887, la Jylland est désarmée. Elle est transformée en caserne flottante en 1892 et définitivement rayée des registres de la Marine en 1908. Durant la Première Guerre mondiale, elle sert brièvement de station radio maritime. Vendue pour démolition à Hambourg en 1908, elle est rachetée in extremis par des patriotes danois. En 1994, après dix ans de restauration, la Jylland est ouverte au public dans son musée à ciel ouvert d’Ebeltoft. Aujourd’hui, la Jylland est officiellement reconnue comme le plus grand navire de guerre en bois conservé au monde, et la dernière frégate à hélice (screw frigate) survivante dans l’état. Elle est inscrite parmi les grandes références du patrimoine maritime mondial.

    Site web : www.fregatten-jylland.dk

    (1) Fredrik Rouget de Saint-Hermine, Consul Général de Suède et Norvège en Algérie du 20 octobre 1860 au 18 octobre 1872. Prédécesseur de Josef Kuhlman à Alger, il devient par la suite Consul Général de Suède et Norvège à Helsinki en Finlande. Officier de la Légion d’Honneur, Chevalier de l’Ordre de l’Etoile Polaire de Suède. Marié à Anna Charlotta Löfling avec qui il eut une fille, Anastasia Charlotta Teresia née le 4 février 1831 à Stockholm et décédée le 29 avril 1916 dans cette même ville.

    Au 12 rue de la Licorne …

    Le Consulat de Suède à Alger jusqu’en 1847.

    Le consulat de Suède à Alger des origines à 1847. Dessin généré par IA à partir des descriptions sources.

    Au cours de mes recherches sur les diverses propriétés qui abritaient le Consulat de Suède, je me suis intéressé à la maison qui faisait office de Consulat à Alger. Les autres propriétés étaient plus des résidences de campagne des Consuls et situées sur les hauteurs d’Alger (voir par ailleurs). Le bâtiment officiel de ce que l’on appelait « le Consulat de Suède » était situé pendant toute la mandature du consul Johan Fredrik Schultze (et peut-être avant) au 12 rue de la Licorne, faisant face à la mer et pratiquement en face du phare. A partir d’une date comprise entre avril 1847 et 1851, la date précise reste encore à déterminer, la maison n’abrita plus la chancellerie du Consulat. On trouve une publication dans le journal l’Akhbar datée de 1851 indiquant sa localisation dans la rue d’Isly.

    J’ai pu retrouver l’acte de vente de la maison et publié le 29 juin 1851 dans le journal l’Akhbar qui donne beaucoup de précisions quant à la localisation et la constitution de la maison.

    Annonce de la vente du consulat de Suède (et du consulat d’Espagne) par le journal l’Akhbar le 29 juin 1851. Source Gallica-BNF.

    Le bâtiment était situé au n° 12 de la Rue de la Licorne, à l’angle de la Rue Macaron, dans le quartier de la Marine (Basse-Ville) d’Alger. Implanté à proximité immédiate du front de mer et du port, il occupait une position stratégique dans la capitale coloniale d’Alger en 1851. La propriété se situait à l’angle de la Rue Macaron sur le front de mer et la rue de la Licorne où se trouvait l’entrée principale. La maison était mitoyenne avec le n°14 qui abritait le consulat d’Espagne. A l’ouest se trouvait la de Dame Veuve Blanc.

    La maison était de plan carré (16,7 m × 16,7 m avec une surface au sol de 280 m² environ et organisée autour d’une cour centrale à ciel ouvert, selon le modèle typique de l’architecture domestique mauresque ottomane d’Alger. Le bâtiment comprenait un rez-de-chaussée à usage commercial et administratif, un premier étage à usage résidentiel, un deuxième étage également à usage résidentiel et couronné d’une terrasse plate. La façade extérieure était probablement traitée avec une grande sobriété, caractéristique de l’architecture algéroise : des murs blanchis à la chaux, une absence d’ornements extérieurs apparents, un toit-terrasse plat avec des acrotères carrés en pierre.

    Rez-de-Chaussée :

    Le rez-de-chaussée s’organisait, toujours d’après la description, autour d’une cour centrale pavée entourée d’un périmètre dallé (sol pavé à motif losangé). Faisant ouverture vers la rue Macaron, se trouvaient trois magasins avec arcs et cintres ouverts sur la rue. Dans le prolongement des magasins, on trouvait une petite buanderie dans l’angle nord-ouest avec une ouverture sur l’intérieur donnant accès à un puits et une citerne. Quant au reste du rez-de-chaussée, sachant que la maison abritait la chancellerie du consulat, il devait bien y avoir des bureaux ! Même si ceux-ci, curieusement, ne sont pas mentionnés dans l’annonce. J’ai donc imaginé deux pièces mitoyennes adossées au mur Sud, avec ouvertures vers la cour centrale. L’entrée de la maison donnait à l’Est sur la Rue de la Licorne. Elle était constituée d’un vestibule avec arc outrepassé ornemental donnant accès à la cour surmontée d’une douera. J’ai enfin imaginé l’escalier principal dans l’angle Sud-Est mais c’est une supposition.

    Premier Étage

    Le premier étage devait être le principal lieu de vie de cette belle maison mauresque. Il s’articulait autour d’une cour centrale dallée en marbre entourée d’une galerie en arcades sur les quatre côtés avec colonnes en pierre à chapiteaux sculptés et des arcs outrepassés entre les colonnes. On y trouvait quatre appartements. Un avec vue sur la mer et donc donnant sur la Rue Macaron, avec fenêtres à moucharabiehs, un à l’est, l’aile donnant sur la Rue de la Licorne, avec une Douéra en encorbellement au-dessus de la rue. L’appartement Sud, aile sur mur mitoyen, n’avait pas de fenêtres extérieures devait probablement être le plus modeste tout comme celui orienté à l’ouest avec une façade aveugle.
    Une douera est une pièce en encorbellement soutenue par des corbeaux sculptés, avec moucharabiehs (claustra en bois sculpté) assurant le filtrage de la lumière et la ventilation.

    Deuxième Étage :

    Le deuxième étage reproduisait exactement le plan du premier étage, avec les mêmes quatre appartements et une galerie en arcades mais cette fois-ci entourant un vide sur la cour centrale du premier étage. Depuis cet étage on peut imaginer un escalier sur la terrasse plate sur le toit.

    La maison offrait une belle vue sur l’amirauté et le phare d’Alger. Henri Klein dans sa revue « les feuillets d’El-Djezaïr » (1) publiée en 1929, présente un tableau dont le nom du peintre n’est pas précisé mais intitulé « le phare, vu du consulat de Suède » :

    Peut-être s’agissait-il tout simplement de Kenney Bowen-Schultze, épouse du Consul de Suède Johan Fredrik Schultze, de 1829 à 1847 ?

    Lire l’article « Madame Schultze« .

    (1) Quelques gravures évocatrices du passé : sites, scènes, portraits et autres sujets. In: Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 11, Sites, scènes, portraits et autres sujets. pp. 1-56.

    Les Kuhlman de Finlande

    Si la branche Kuhlman dont je descends, a eu le parcours le plus chahuté (Ingrie, Allemagne du Nord, Suède puis Algérie), les descendants de Peter (vers 1600- 1651) émigreront en Finlande dès la fin du XVIIe siècle et y resteront. C’est cette branche que je veux ici évoquer, une branche dont descend un des principaux personnages historiques de Finlande.

    D’après l’étude d’Henrik Borgström, Genos 24 (1953), pp. 96-107, complété par mes recherches personnelles et documents d’archives retrouvés.

    Une noblesse d’épée aux confins de l’Empire du Nord

    Au XVIIe siècle, l’Empire suédois étend son emprise sur la Baltique, l’Ingermanland, la Finlande et la Poméranie. C’est dans ce vaste espace militaire et administratif que s’inscrit l’histoire de la famille Kuhlman — une famille d’officiers, de cavaliers et de propriétaires terriens dont la destinée finlandaise, parfois méconnue, mérite d’être retracée avec précision. L’étude généalogique d’Henrik Borgström, publiée en 1953 dans la revue Genos, constitue à ce jour la source la plus rigoureuse sur le sujet. Elle corrige de nombreuses erreurs des généalogies antérieures (Elgenstierna, 1928 ; Jully Ramsay) et laisse ouverts quelques points encore obscurs — ce qui lui confère toute son honnêteté intellectuelle.

    Tout commence au début du XVIIe siècle en Poméranie, dans le domaine de Jamawitz, dont Johan Kuhlman est le seigneur. Il épouse Hedvig Focken, originaire de Livonie, dont le grand-père était patricien à Lübeck — un détail qui a son importance. De cette union naissent trois fils :

    • Peter Kuhlman — anobli en 1649, fondateur de la branche finlandaise ;
    • Johan Kuhlman — lieutenant-colonel, mort avant 1648, dont les enfants seront anoblis conjointement avec Peter (la branche Suédo-Algérienne puis Française);
    • Gerhard Kuhlman — né en 1609, lieutenant-colonel, mort en 1637, sans descendance notable connue.

    Peter Kuhlman : le fondateur de la lignée finlandaise

    Peter Kuhlman était le fils de Johan de Jamawitz et frère du lieutenant-colonel Johan Kuhlman. Peter, major, est anobli le 20 juillet 1649 — conjointement avec les enfants de son frère Johan, décédé peu avant. Dès 1648, il reçoit le domaine de Raikova (dit aussi Flatenbergs hof) ainsi que le village du même nom, situés dans la partie occidentale du comté de Koporie, en Ingermanland. Il y décède le 20 décembre 1651. Sa veuve, Elisabeth Wolffelt — qui avait été mariée en premières noces à un capitaine Buttler — reçoit en 1664 la confirmation de la succession de son mari en Finlande : cinq fermes dans la paroisse de Tyrvis, ainsi que des propriétés dans les villages de Kurkela, Vännilä, Huhti et Koskis dans la paroisse de Wesilaks. La lettre royale de 1664 précise que le don est effectué en raison des services de « son défunt mari et de ses fils ». Borgström note que la lettre ne dit pas « leurs fils », ce qui pourrait laisser entendre que parmi les 7 fils d’Elisabeth Wolffelt alors en vie (dont 5 survivants), certains étaient peut-être issus du premier mariage avec le capitaine Buttler. Ce doute sur la paternité de certains des fils de Peter n’est pas levé par le document. De Peter et Elisabeth naissent au moins : Magnus Johan, Henrik, Dorothea (épouse du conseiller de Narva Petter Küster) — et possiblement d’autres enfants listés par Ramsay : Berndt, Benedikt, Gerhard, Hans Jacob (ces deux derniers avec un point d’interrogation car ils pourraient être les fils de Johan).

    Un cas épineux : Gerhard Henrik, fils de Peter… ou de Johan ?

    Parmi les fils attribués à Peter par Jully Ramsay figure un certain Gerhard — que les documents désignent systématiquement comme Gerhard Henrik Kuhlman, voire Gerhard Henrik von Kuulman ou tout simplement Henrik. Son parcours est remarquable :
    • En 1661, il est enrôlé comme enseigne dans le régiment du commandant Henrik Fock.
    • En 1668, il reçoit un passeport du lieutenant-colonel Henrik Fock à Turku et est expédié vers Lübeck — la ville d’origine de sa famille maternelle, rappelons-le.
    • En 1672, on le retrouve établi dans un village de Wesilaks, en Finlande.
    • En 1675, il est cornet au service d’armurerie de la noblesse en Ingermanland.

    Borgström soulève ici un doute fondamental. Un document d’archive — le Tribunal de la juridiction d’Ikalis (1672) — désigne Gerhard Henrik comme « un parent du Major Magnus Johan Kuhlman ». Or en suédois du XVIIe siècle, le terme « parent » (frände) ne s’emploie pas pour désigner un frère. Si Gerhard Henrik avait été un frère de Magnus Johan — donc un autre fils de Peter — on l’aurait désigné comme « frère » sans ambiguïté. Borgström conclut donc que Gerhard Henrik n’est vraisemblablement pas un fils de Peter, contrairement à l’affirmation de Ramsay, mais probablement un fils du lieutenant-colonel Johan Kuhlman, l’autre branche — ce qui ferait de lui un cousin de Magnus Johan et Henrik, et non leur frère. Dans le tableau généalogique (Tab. 7), Borgström l’inscrit parmi les fils de Johan avec un point d’interrogation explicite : « ? Gerhard Henric ».

    C’est ici que le document d’archives que j’ai récemment retrouvé et acquis aux enchères fin 2025, prend toute son importance car il prouve que c’est lui qui retournera d’abord à Lübeck puis Gadebush en Allemagne du Nord où naitront ses trois fils, Joachim Adolph (1690-1741), Johan (1692-1757) et Heinrich (1693-1765). Joachim Adolph sera le premier Kuhlman a venir s’installer à Norrköping en 1723 bientôt suivi par Heinrich (arrière grand-père de Josef parti en Algérie en 1841) trois ans plus tard. Johan quant à lui fera une longue carrière dans l’armée et participera, entre autres conflits, à la bataille de Gadebush en 1712 avant de s’installer à Stockholm. J’aurais bientôt l’occasion d’évoquer ce personnage intéressant.

    Dans le document retrouvé, Henric est clairement indiqué comme le jeune fils de Johan (1600-1649).

    Extrait de la patente nobiliaire de la famille Kuhlman (n°467). Collection personnelle de l’auteur.
    Le voyage de 1668 et la branche de Norrköping

    Ce voyage vers Lübeck en 1668 — ville où la famille avait des attaches depuis la génération des grands-parents — marque un tournant décisif. C’est en effet ce Gerhard Henrik (ou Henrik) qui, retournant vers la sphère germano-baltique à partir de Lübeck, est à l’origine de la branche familiale de Norrköping, établie en Suède proprement dite. Le document de Borgström mentionne d’ailleurs explicitement qu’une famille Kuhlman est censée descendre de l’un des deux frères Kuhlman » en Suède — sans que les généalogies antérieures aient pu en établir la filiation précise. La route Turku–Lübeck–Norrköping de Gerhard Henrik constitue le chaînon manquant de cette branche suédoise.

    Magnus Johan et Henrik : deux frères, deux destins en Finlande

    Magnus Johan Kuhlman (†1675) :

    Magnus Johan, fils de Peter, chambellan du comte Gabriel Bengtsson Oxenstjerna, est promu major le 18 mars 1670 au sein du régiment de cavalerie du comté d’Uusimaa et Hämeenlinna. Dès 1661, il reçoit en donation neuf propriétés dans la paroisse de Kulsiala : trois à Mälkiäis (manoir), trois à Ruotsula, trois à Vuolijoki, ainsi que des fermes à Wesilaks et à Tyrvis. Il s’installe à Kurkela (Wesilaks) dans les années 1660, puis possède également le manoir Halmeenmäki (1663–1675). Il est marié à Margaretha Pistolhielm, décédée avant lui. Magnus Johan meurt le 14 juin 1675 — sans femme ni héritier mâle en vie. Ses propriétés retournent aussitôt à la Couronne. Ce fait est capital : il prouve qu’il ne peut pas être le père de Gerhard Fredrik et Didrik, contrairement à ce qu’affirment toutes les généalogies antérieures.

    Henrik Kuhlman (†1693/1694) :

    Son frère Henrik, dit « de Flattenberg et Mälkiäis », récupère la situation avec habileté. Grâce à une stratégie de négociation bien documentée avec la Couronne suédoise — le roi offrant officiellement les domaines « en considération de ses longs et loyaux services » tout en reconnaissant sa « relation étroite avec le titulaire précédent » — Henrik obtient le 14 juin 1675 la donation des fermes de son frère défunt : trois à Mälkiäis, trois à Vuolijoki, et une ferme à Tyrvis. Il avait lui-même combattu en Pologne sous Karl X Gustaf. Henrik se marie deux fois : avant 1648 avec une première épouse non identifiée, puis en 1682 avec Brita Pistolhielm (veuve d’Anders Stålhana et du lieutenant-colonel Johan Beck). Il décède en 1693. Son corps est d’abord inhumé à Tyrväntö, puis transféré le 2 décembre 1694 à l’église de Tuusula, ville d’origine de son épouse — où ses armoiries sont encore visibles aujourd’hui.

    Les doutes de Borgström : une généalogie à réviser

    L’un des apports majeurs de l’étude est de remettre en cause de nombreuses certitudes antérieures. Voici l’ensemble des incertitudes identifiées :

    ① Gerhard Fredrik et Didrik : fils de Magnus Johan ou d’Henrik ? Toutes les généalogies présentaient le major Magnus Johan comme leur père. Or à sa mort il n’avait aucun héritier — ses biens revinrent à la Couronne. Borgström établit qu’ils sont en réalité fils d’Henrik (premier mariage avant 1648 avec une personne inconnue). Il reconnaît cependant que « ces questions nécessitent encore une enquête plus approfondie ».
    ② L’épouse de Gerhard Fredrik : Stålhane ou Pistolhielm ? Elgenstierna et Ramsay donnaient Elisabeth Stålhane comme épouse de Gerhard Fredrik. Borgström prouve, grâce au rôle général du régiment de Nyland (1712) et à la lettre de Gustava Borgström, que sa veuve était Elisabeth Pistolhielm. C’est Elisabeth Stålhane qui était l’épouse de son frère Didrik.
    ③ Didrik Fredrik : fils de Gerhard Fredrik ou de Didrik ? Les généalogies le donnaient unanimement comme fils de Gerhard Fredrik. Borgström démontre qu’il est fils de Didrik — via le tribunal d’hiver d’Urdiala (1726), les livres de communion de Tyrväntö, et un argument successoral décisif : à la mort d’Elisabeth Juliana Kuhlman en 1742, sa seule héritière était sa sœur Anna Beata — si Didrik Fredrik avait été leur frère, ses enfants auraient eu un droit d’héritage, ce qui ne fut pas le cas.
    ④ Didrik, présenté comme célibataire, ne l’était pas. Elgenstierna le croyait célibataire. Le registre des naissances de Sääksmäki atteste qu’il eut un fils, Magnus Johan, né le 16 juin 1697 de « Diderich Kuhlman et Mme Liskin Ståhlhana ».
    ⑤ Gerhard Henrik : fils de Peter ou de Johan ? Comme développé supra, Ramsay le classait parmi les fils de Peter. Borgström l’attribue plutôt à la branche Johan, en raison du terme « parent » (et non « frère ») employé dans les archives.
    ⑥ La propriété de Saaris attribuée à Didrik par erreur. Ramsay et Elgenstierna attribuaient Saaris (Tammela) au lieutenant Didrik. C’est inexact : Saaris appartenait à Gerhard Fredrik. Cette erreur provient d’une lettre de son petit-fils Gustaf Adolf Kuhlman (1764–65) à la Maison des Chevaliers de Suède, qui confond les deux branches — excusable car la propriété avait brûlé, les documents étaient perdus, et son père était décédé peu après.
    ⑦ Didrik Johan, présenté comme célibataire, ne l’était pas non plus. Elgenstierna affirmait qu’il était célibataire. Or il épousa en 1752 Maria Christina Alftan et mourut en 1755, laissant un enfant mort-né.
    ⑧ Le prénom de Gustava Borgström. Selon les actes, elle est appelée Gustava Jacobina (Hidén), Gustava Juliana (Tammela) ou Gustava Johanna (la lettre elle-même). Borgström tranche : son vrai prénom est Gustava Johanna, les autres variantes résultant de fautes d’orthographe dans les actes paroissiaux.

    Les générations finlandaises : de Peter à l’extinction masculine
    Lieux de présence des Kuhlman en Finlande : sépultures et blasons

    Église de Tammela (Kanta-Häme)
    Le site de mémoire le plus riche de la famille. On y trouve :
    • Les armoiries funéraires de Gerhard Fredrik Kuhlman (1648–1691) ornées de ses épées, datant du XVIIe siècle — visibles sur le mur droit de l’église.
    • La tombe de Saari, dans laquelle reposent : Gerhard Fredrik (inhumé le 17 février 1695), son épouse Elisabeth Pistolhielm (inhumée le 1er août 1742 à l’âge de 92 ans), leurs filles Elisabeth Juliana (†1742, 60 ans) et Anna Beata (†1754, 70 ans), et leur fils Erik Johan (†1735). Cinq membres de la famille dans le même caveau.
    • Le manoir de Saaris voisin, racheté en 1687 par Gerhard Fredrik à l’amiral Lorentz Creutz et libéré de redevances par Charles XI en 1691, appartient aujourd’hui à la Fondation Kone, qui l’utilise comme résidence d’artistes.

    Eglise de Tammela.
    Eglise de Tammela. A droite le blason de Gerhard Fredrik (1648-1691)
    Blason de Gerhard Fredrik (1648-1691).
    Le manoir de Saaris voisin, racheté en 1687 par Gerhard Fredrik à l’amiral Lorentz Creutz.

    Église de Tuusula / Tusby (Uusimaa, Grand Helsinki)
    • Les manteaux funéraires en bois du tournant des XVIIe–XVIIIe siècles, appartenant aux familles von Berg, Kuhlman et Stålhane, sont conservés depuis la démolition de l’ancienne église en rondins (1735).
    • Les armoiries d’Henrik Kuhlman y sont disposées depuis le 2 décembre 1694, date du transfert de sa dépouille depuis Tyrväntö.
    • Le motif des armoiries Stålhane (verrou de roue de fusil) est intégré dans les armoiries municipales actuelles de Tuusula, témoignage vivant de l’influence de ces familles.

    Blason d’Henrik Kuhlman (fils de Peter anobli Kuhlman, tab. 2) de Flattenberg et Mälkiäis. Eglise de Tuusula.
    Eglise de Tuusula. Au centre, le blason d’Henrik Kuhlman, fils de Peter.
    Église de Tuusula / Tusby (Uusimaa, Grand Helsinki).

    Manoir de Mälkiäis à Tyrväntö (paroisse de Kulsiala)
    Siège familial pendant plusieurs générations (Magnus Johan, Henrik, Didrik, Didrik Fredrik). Vendu en 1729 à Harald Nauclér après un incendie qui détruisit les archives familiales.

    Manoir de Mälkiäis à Tyrvanto ayant appartenu à Magnus Johan (1648-1691)

    Manoir de Kurkela à Wesilaks (Vesilahti)
    Propriété de Magnus Johan (1653–1675) puis de Gerhard Fredrik (1676–1685). Premier établissement finlandais de la famille.

    Laurila à Urdiala (village de Kehrois)
    Propriété de Didrik puis de Didrik Fredrik, vendue à la mort de ce dernier (1730) à Harald Nauclér par sa veuve Helena Beata von Burghausen.

    Le Maréchal de Finlande : l’héritage inattendu

    Henrik Borgström était lui-même descendant du capitaine Johan Borgström et d’Anna Beata Kuhlman. La généalogie d’une famille d’officiers de la noblesse finlandaise du XVIIe siècle rejoint ainsi l’une des figures les plus emblématiques de l’histoire européenne du XXe siècle. Anna Beata Kuhlman, fille de Gerhard Fredrik et d’Elisabeth Pistolhielm, épouse en 1711 à Tammela le quartier-maître Johan Borgström. De cette union descend, via les familles Borgström, von Wright et von Willebrand, le Maréchal de Finlande Carl Gustaf Emil Mannerheim (1867–1951) — commandant en chef lors de la Guerre d’Hiver (1939–1940) et de la Guerre de Continuation (1941–1944), puis Président de la République de Finlande de 1944 à 1946. Outre sa langue maternelle, le suédois, il parlait russe, allemand, anglais et polonais et usait toujours du français avec sa femme et ses enfants. Paradoxalement, Mannerheim n’a jamais parlé couramment le finnois (source wikipedia).

    Sur les traces des Kuhlman en Finlande : Mini-guide du voyageur

    « Un voyage sur les traces des Kuhlman, c’est traverser la Finlande du sud — entre lacs, forêts de bouleaux et vieilles pierres d’église — à la recherche d’une noblesse discrète qui a pourtant contribué à façonner l’identité finlandaise. »

    Étape 1 — Helsinki : le point de départ logistique (1 jour)
    Commencez par les Archives nationales de Finlande (Kansallisarkisto, Rauhankatu 17), où sont conservées les copies des documents utilisés par Borgström — notamment les livres de communion de Tyrväntö et les archives du régiment de cavalerie d’Uusimaa. À quelques kilomètres au nord, visitez la Maison des Chevaliers finlandais (Riddarhuset, Helsinki), où la lignée Kuhlman fut inscrite en 1822 sous le n°185 et où s’éteignit officiellement la branche masculine en 1893.
    Distance depuis Helsinki vers l’étape suivante : 30 km nord

    Étape 2 — Tuusula (Tusby) : les armoiries d’Henrik Kuhlman (demi-journée)
    À 30 km au nord d’Helsinki, Tuusula est la première étape concrète sur les traces des Kuhlman. Rendez-vous à l’église de Tuusula pour y voir les manteaux funéraires en bois du tournant des XVIIe–XVIIIe siècles. Parmi eux, les armoiries d’Henrik Kuhlman, disposées là depuis le 2 décembre 1694. Observez également le blason Stålhane — le verrou de roue de fusil — intégré dans les armoiries municipales actuelles de Tuusula.
    À noter : Tuusula est aussi la ville du peintre Pekka Halonen et du compositeur Jean Sibelius. La région du lac Tuusulanjärvi est l’un des berceaux culturels de la Finlande moderne.
    Distance vers l’étape suivante : 120 km nord-ouest via la route 3

    Étape 3 — Hämeenlinna : la ville de garnison (demi-journée)
    Hämeenlinna est la ville de garnison du régiment de cavalerie d’Uusimaa et Hämeenlinna au sein duquel servirent Gerhard Fredrik, Didrik et Didrik Fredrik Kuhlman. Visitez le château médiéval de Häme (Hämeen linna), l’un des plus beaux de Finlande, qui constituait le centre administratif de la région. C’est ici que furent tenus les rôles du régiment qui ont permis à Borgström de retrouver les traces des différents membres de la famille.
    Distance vers l’étape suivante : 45 km sud-ouest

    Étape 4 — Tyrväntö / Kulsiala : le manoir de Mälkiäis (demi-journée)
    L’ancienne paroisse de Tyrväntö (aujourd’hui intégrée à la commune de Hämeenlinna) fut pendant plus de cinquante ans le cœur de la présence Kuhlman en Finlande. C’est ici que se trouvait le manoir de Mälkiäis, possession successive de Magnus Johan (1661), Henrik (1675), Didrik (1701) et Didrik Fredrik (jusqu’en 1729). Visitez l’ancienne église de Tyrväntö — c’est là que fut d’abord inhumé Henrik Kuhlman en 1693, avant le transfert de sa dépouille à Tuusula. C’est également ici que s’éteignit Elisabeth Stålhane, veuve de Didrik, le 13 novembre 1739.
    Distance vers l’étape suivante : 60 km ouest

    Étape 5 — Vesilahti (Wesilaks) : les premiers domaines finlandais (demi-journée)
    La commune de Vesilahti, au bord du lac Pyhäjärvi, abrite les sites des anciens manoirs de Kurkela et Halmeenmäki, premiers domaines finlandais des Kuhlman. C’est ici que Magnus Johan s’installa dans les années 1660 et que Gerhard Fredrik le suivit entre 1676 et 1685. Le paysage lacustre, préservé, donne une idée fidèle de l’environnement dans lequel vivaient ces cavaliers-propriétaires du XVIIe siècle.
    Distance vers l’étape finale : 70 km nord-est

    Étape 6 — Tammela : l’apothéose — blasons, tombeaux et manoir (1 journée)
    Tammela est sans conteste le site le plus important pour le voyageur sur les traces des Kuhlman. Dans l’église de Tammela repose Gerhard Fredrik Kuhlman (1648–1691), inhumé le 17 février 1695 dans la tombe de Saari avec quatre autres membres de sa famille. Les armoiries funéraires ornées d’épées, datant du XVIIe siècle, sont visibles sur le mur de l’église. Les dates gravées sur le blason correspondent exactement aux dates retracées par Borgström.
    Le manoir de Saaris : À quelques kilomètres de l’église, le manoir de Saaris — racheté par Gerhard Fredrik en 1687 à l’amiral Lorentz Creutz — appartient aujourd’hui à la Fondation Kone, qui l’utilise comme résidence d’artistes dans un cadre naturel exceptionnel. Les extérieurs sont visibles depuis le chemin d’accès. C’est ici que se consuma la destinée finlandaise des Kuhlman : le manoir brûla après la mort de Didrik Fredrik en 1730, emportant dans les flammes les lettres-boucliers et archives familiales — condamnant les générations suivantes à l’ignorance de leur propre histoire.
    La promenade du souvenir : Depuis Tammela, suivez les routes de campagne en direction de Kangais — l’autre propriété de Gerhard Fredrik — dans un paysage de forêts et de champs cultivés inchangé depuis le XVIIe siècle.

    Distance totale : environ 350 km en boucle depuis Helsinki. Durée recommandée : 5 jours. Meilleure saison : Mai–septembre (routes et campagnes accessibles).

    Sur les traces des Kuhlman en Finlande. Carte : Etienne LAUDE

    Sources principales : Henrik Borgström, Genos 24 (1953) ; Archives royales suédoises (RA) ; Archives de la guerre suédoises (SKrA) ; Archives paroissiales de Tyrväntö et Tammela ; Archives du manoir de Saaris ; Elgenstierna (1928) ; Jully Ramsay, Frälseätter i Finland ; Arajärvi, Vesilahden historia (1950).