Plus on remonte dans le temps et plus les recherches sont difficiles. C’est une lapalissade mais je tenais à le dire quand même tant l’étude des origines de la famille Kuhlman s’avéra compliquée. Nombre de découvertes eurent pour origine une intuition et les échanges que j’ai pu avoir avec les personnes mentionnées dans les « remerciements » m’ont grandement aidé.
Une des difficultés réside dans le fait que l’écriture à cette époque utilisait très peu voire pas du tout de ponctuation… Sans parler de la similitude entre le Suédois et l’Allemand ancien ne facilitait pas toujours les traductions. L’aide de la paléographe Karin Borgvist-Ljund fût extrêmement utile pour comprendre le sens de ces textes. L’orthographe du nom aussi évolua quelque peu au fil du temps. Il semble que le nom Kuhlman fut originellement orthographié Kuhleman, mais parfois également Culeman voire Kuleman.

C’est le recoupement avec certains ouvrages d’époque comme celui écrit par l’historiographe Bogislaw Philipp von Chemnitz (1605-1678) et publié en quatre volumes en 1653 intitulé « Königlich Schwedischer in Teutschland geführter Krieg », qui m’a permis non seulement de comprendre que ces personnes étaient bien les Kuhlman que je recherchais mais également de distinguer les exploits réalisés par Johan et Gerhardt. Peter, en effet ne grimpa pas plus haut dans la hiérarchie que Major, un poste à l’époque dédié à l’intendance. Peter n’apparait pas dans le récit des combats notables (1).
Les archives de Suède contiennent un nombre surprenant de documents mentionnant Johan Kuhlman ou de lettres échangées avec le Grand Chancelier de Suède Axel Gustafsson Oxentierna (1583-1654), son fils Johan Axelsson Oxenstierna af Södermöre (1611-1657) qui représenta la Suède au grand congrès de paix d’Osnabrück et devint Gouverneur de la Poméranie Suédoise de 1650 à 1652 ou encore les lettres échangées avec la Reine – on doit dire Roi (2) de Suède, Christine de Suède (1626-1689). Dans une des lettres écrites par Johan, celui-ci la remercie pour l’octroi des propriétés en Ingrie tout en lui indiquant ne pouvant s’y rendre car il venait de reprendre du service dans la guerre de trente ans. Dans cette lettre, il lui demande également de venir en aide à la veuve de son frère Gerhardt qui venait d’être tué lors de la prise du Château de Saatzig (mai 1637). La Reine réitéra son offre au moins deux fois, en 1641 et 1646.

La transcription de cette lettre m’a permis de comprendre qu’il y avait un troisième frère qui lui aussi aura laissé des traces marquantes dans le conflit avec les états du Saint-Empire Romain Germanique. Et élucider par la même l’énigme du blason des Kuhlman. Trois boules car ils étaient trois frères, Peter, Johan et Gerhardt…
Un collectif de chercheurs sur la Guerre de Trente Ans dirigé par le Professeur Bernd Warlich de Volkach, dans ses notices bibliographiques rapporte l’homélie funèbre de Gerhardt Kuhlman par le pasteur Schultetus (3) . Le texte nous indique que Gerhardt Kuhlman (1609-1637), plus jeune fils de « Johan de Jamawitz (4) » fût inhumé dans la crypte de la cathédrale de Stettin, aujourd’hui Szczecin en Pologne. Cette homélie funèbre de Gerhardt contient de précieux indices comme l’origine de sa famille, son frère Johan ou encore la famille de son épouse. Et dans ce document, malgré la mention du frère, les deux noms de familles sont orthographiés de manière légèrement différentes. Il cite aussi certains faits relatifs au deux frères de façon assez précise pour commencer à éclaircir leur histoire en recoupant avec les autres textes identifiés.

J’ai pu également retrouver la lettre d’anoblissement écrite par la Reine Christine elle-même. Celle-ci contient des détails précis concernant Johan comme par exemple qu’il fut, dans les tous débuts de l’engagement de l’Armée Suédoise dans le conflit de 1630 à 1632, lieutenant dans la Garde du Roi (les célèbres Svea Livgardet), un régiment qui ramena le corps du Roi Gustave II Adolphe (1594-1632), dit « le Grand » ou « le Lion du Nord ».
L’étude des « Rullors » Suédois fût également passionnante. Ces archives militaires permettent de suivre les affectations des différents officiers pendant leur carrière et comprendre dans quelles batailles ils furent engagés.
On sait peu de choses concernant Johan de Jamawitz, père de Johan, Peter et Gerhardt Kuhlman. Si ce n’est qu’il était Herre de Jamawitz (Seigneur) en Poméranie, probablement né vers 1560 et marié à Hedvig von Focken, née en Livonie et dont le père était un Patricien de Lübeck. Certaines sources généalogiques mentionnent sa mort en Poméranie en 1639 mais je n’ai pu retrouver de document précis. Restait à identifier la localisation de Jamawitz, parfois orthographié Janowitz. L’hypothèse la plus probable est la petite ville de Janowiec Wielkopolski, une localité distante à environ 90 kilomètres au nord-est de Poznan.
Pour finir d’évoquer ce qui fût une véritable enquête il me faut évoquer un autre document qui me mit sur une piste cruciale. Il s’agit du livre de Mauvillon (5) intitulé « Histoire de Gustave-Adolphe » publié à Amsterdam en 1764. Si ce livre n’évoque pas les Kuhlman, il décrit et explique l’organisation de l’Armée Suédoise sous le règne de Gustave-Adolphe. On y apprend par exemple que les régiments étaient souvent constitués par des Colonels et Lieutenants Colonels qui levaient des volontaires payés sur leurs propres deniers. Charge à eux par la suite de se faire rembourser par le gouvernement et / ou par les pillages des villages conquis ou détruits… Cela m’a donné l’idée de chercher qui pouvait être le supérieur hiérarchique direct de Johan car Mauvillon explique que ces officiers étaient souvent amis voire même des parents proches. Les Rullors indiquant le Colonel Bohm comme chef direct de Johan à une certaine époque, des recherches précises m’amenèrent à comprendre qu’ils étaient beaux-frères… Comme Jacob Larssons Bohm n’émigra jamais en Suède, le nom de son épouse était resté orthographié van Sypesteyn alors que celui de l’épouse de Johan l’était sous la forme Suédoise de von Sipstein. Le nom de famille de Gertrud, épouse de Johan ayant été transformé ne permettait plus aucun recoupement. Il ne me restait plus qu’à contacter le musée van Sypesteyn aux Pays-Bas pour vérifier l’hypothèse que se révéla correcte. Dans l’arbre généalogique des familles van Sypesteyn et van Nijenrode, présent dans la grand salle de bal de cette illustre famille hollandaise, étaient bien mentionnées les deux sœurs Cornelia et Gertrud mariées respectivement à Jacob Bohm et Johan Kuhlman… Pour ceux que cela intéresse, je décris cette enquête et relate l’histoire de cette famille hollandaise qui débute dans les années 1100 dans le livre » Gertrud van Sypesteyn » disponible depuis ce site.

(1) Bien qu’elle soit également connue comme la reine Christine (en suédois : Drottning Kristina), son titre réel est « Roi de Suède » et non « Reine », conformément au souhait de son père de lui permettre ainsi de monter sur le trône.
(2) Il semble que les descendants de Peter, émigrés en Russie cherchèrent à s’accaparer les succès de Johan et Gerhardt, le grand oublié car décédé en 1637 et donc non mentionné dans la lettre d’anoblissement. Jusqu’au milieu du XIXe siècle en effet, les descendants des deux branches se disputaient la primauté de la descendance, les uns ne reconnaissant pas les autres. Une lettre de Peter au Grand Chancelier semble confirmer sa frustration de ne pas avoir été nommé à un haut rang militaire. La réponse du Général Gordon, une note certainement demandée par le Grand Chancelier, explique les raisons de son absence de promotion. Peter, parti en permission pour se marier en Livonie, ne revint que bien plus tard et fût un temps écarté du front. Gordon daignera à le reprendre dans son régiment mais dans un rôle dévolu à l’intendance pendant que ses deux frères volaient d’exploits en exploits…
(3) Christoph Schultetus (Schultz, Schultze, Scultetus) (1602-1649) – théologien, pasteur de l’église Sant-Jakob à Szczecin. Christoph Schultetus est né le 10 décembre 1602 à Stargard dans la famille du médecin local Heinrich Schultetus et Anna Voss. En 1625, il occupe le poste de pasteur de l’église St. Jakub à Szczecin qu’il occupe jusqu’à sa mort.
(5) Éléazar Mauvillon est un historien français né à Tarascon le 15 juillet 1712, mort à Brunswick en mai 1779.