Le Consul

Le consul général Josef Kuhlman
Josef Kuhlman (1809-1876)

Dans la famille on l’appelait « Le Consul ». Joseph Kuhlman, né à Stockholm le 2 janvier 1809, après des études à l’Université de Uppsala, était entré au Kommerskollegium[1] grâce aux recommandations de son père Johan Peter. Il y travaille comme secrétaire jusqu’en 1838 environ et on le retrouve en décembre 1844 comme courtier maritime et traducteur assermenté (Suédois, Allemand et Anglais) dans le gouvernement Bugeaud. Certains articles dans la presse suédoise le mentionnent en poste à Tunis dans les années qui précédèrent son arrivée à Alger mais, même si cette hypothèse est plausible, il n’a pas été possible d’en retrouver la preuve formelle dans les archives consulaires suédoises.

Les journaux français et surtout suédois de l’époque le montrent très actif dans la capitale de la nouvelle colonie. Joseph avait pris l’habitude deux à trois fois par an de publier un bulletin de commerce dans les journaux suédois qui nous permettent aujourd’hui de comprendre un peu mieux le développement de la colonie. Il y est surtout question des cours du bois ou autres marchandises, qui manquaient cruellement en Algérie à cette époque, ainsi que des conseils avisés aux candidats investisseurs étrangers. Chaque article publié comporte également un chapitre relatif au développement de la colonie, comme l’inauguration du Boulevard de l’Impératrice et la construction des nouveaux entrepôts du port, les invasions de sauterelles qui détruisent les récoltes ou encore l’inauguration du premier tronçon de chemin de fer entre Alger et Blida. A partir de 1850, Joseph devient Chancelier du consulat du Danemark et c’est à cette époque qu’il fera la connaissance du célèbre Colonel Marengo[2] lors de la construction de l’orphelinat du consulat du Danemark construit, on le sait, par les prisonniers d’Alger qui étaient sous la responsabilité du colonel.

L’activité d’importation principale de Joseph Kuhlman était l’importation de bois de Scandinavie qui servait principalement aux nouvelles constructions dont les maisons pour colons. Il proposait même des maisons en « kit » comme cela peut se faire de nos jours… Joseph intervient aussi lors des naufrages sur la côte algérienne en étant en charge de la revente des épaves ou des chargements sauvés des eaux. En 1849, son fils Sigurd, âgé de quatorze ans, vient le rejoindre à Alger où il apprendra le métier avant d’ouvrir, lui aussi, un bureau de courtier maritime mais à Oran cette fois en 1867.

Lorsqu’en mars 1863 le gouvernement ordonne une enquête sur le commerce et la navigation de l’Algérie[3], Joseph fait partie des experts interrogés. Il a déjà près de vingt d’expérience dans le pays. A cette occasion, il suggéra un certain nombre de solutions avant-gardistes pour l’époque dont la création d’un port franc à Alger afin que la capitale de l’Algérie puisse enfin concurrencer certains ports d’Espagne ou encore Malte pour la réparation des navires de commerce. « Le sacrifice du Trésor serait compensé par le mouvement commercial » indiqua-t-il en rajoutant plus loin que ces haltes, ainsi favorisées, « amèneraient aussi des touristes qui laisseraient de l’argent dans la place et il y en aura d’autant plus qu’il y aura plus de courriers ». Sur ces points, Joseph ne reçut que faiblement l’appui de ses collègues courtiers mais le directeur du port, Maisonseul[4], avait acquiescé et trouva l’idée novatrice tout comme Augustin de Vialar, à l’époque Président de la Chambre Consultative d’agriculture d’Alger.

Ses remarques et recommandations paraissent, encore aujourd’hui, avant-gardistes : il promeut le développement des échanges avec les pays étrangers, propose la suppression du droit de tonnage afin d’encourager la fréquentation des vapeurs de la méditerranée car ceci faciliterait l’exportation de produits algériens et l’augmentation de la demande (il insiste surtout sur les produits maraichers), tout cela devant contribuer au progrès et au développement de l’Algérie. Joseph ne manque pas de souligner par ailleurs, que cette ouverture du port d’Alger vers l’extérieur permettrait de mieux faire connaitre la nouvelle colonie et « apporterait les capitaux des voyageurs étrangers qui viendraient facilement passer en Algérie une partie de l’année ».

Joseph ne manque pas de relater une partie de ses interventions en commission dans le journal de Stockholm, le Nya Dagligt Allehanda qui publiera sa longue lettre le 16 mai de la même année :

« Le gouvernement est par ailleurs occupé par les intérêts de la colonie. J’en veux pour preuve la commission récemment constituée sous la présidence du sénateur Monsieur Forcade de la Roquette pour étudier la question de savoir s’il ne faudrait pas supprimer la taxe de tonnage excessive de 4 francs qui frappe les navires étrangers. J’ai eu personnellement l’occasion de développer devant ladite commission les arguments que j’estime favorables à la suppression de la taxe au tonnage. Si le vœu de la Commission est exaucé à Paris, la question devra être considérée comme réglée, puisque 13 voix contre 2 se sont prononcées en faveur de l’affranchissement de tout tonnage. Il est toutefois possible que seule une réduction ou une exonération partielle soit accordée ». Malheureusement on sait depuis que cette mesure de progrès ne sera jamais mise en application…

Joseph Kuhlman et sa deuxième épouse Marie Pauline Carraux, Alger 1865
le Consul Général de Suède et Norvège Joseph Kuhlman et sa 2e épouse marie Pauline Carreaux, Alger vers 1865.

En janvier 1864, son fils Sigurd s’était marié avec Louise Chapotin, la plus jeune fille d’une famille de pionniers du convoi 12 pour Marengo et Zurich. Les Kuhlman, bien qu’habitant Alger, venaient régulièrement dans cette région où Joseph avait acheté une grande propriété à Bourkika, à 7 kilomètres de Marengo. Leur mariage fut l’occasion d’une grande fête à la ferme Saint-Joseph, comme on appelait cette grande bâtisse située au centre du village et de nombreuses personnalités avaient été conviées pour l’occasion. On put y voir, outre les Malglaive, le Directeur du port d’Alger, de Maisonseul, les Lambert de Maupas ainsi que le Général Yusuf que Joseph avait eu l’occasion de côtoyer de près lors des travaux de la commission sénatoriale de mars 1863 et bien sûr le Consul de Suède de l’époque, Fredrik Rouget de Saint-Hermine[5] qui figure également en bonne place dans l’album familial.

De son arrivée à Alger en 1843 à sa mort en août 1876 ce sont plus de cinquante articles qui seront publiés dans la presse par Joseph et nous laissent aujourd’hui une source d’information précieuse et témoignent des difficultés rencontrées tout en donnant une image vivante de l’Algérie de cette époque.

Les Kuhlman avaient gardé des liens avec leur famille restée en Suède et nous avons des traces de leurs échanges avec les cousins. A Stockholm, Joseph revenait tous les trois ou quatre ans pour y donner des conférences sur l’Afrique à l’hôtel Kung Karl qui venait d’ouvrir à l’époque, en 1867, et aujourd’hui encore lorsque je me rends pour affaires dans la capitale Suédoise, c’est là que je loge … La famille retourna également, en 1867 et 1872, lorsque Joseph fût décoré Chevalier de l’Ordre de Wasa Suédois puis de l’Ordre de Saint-Olaf Norvégien.

Pour terminer cette évocation rapide de l’histoire des Kuhlman en Algérie, on peut aussi rajouter leur lien avec la culture de la vigne et l’évocation de quelques noms qui ont participé au développement de cette culture en Algérie. Les grands négociants que furent les Sorensen et Vigna en effet, ont un lien, eux aussi, avec Joseph Kuhlman. De son second mariage avec Marie Pauline Carreaux, fille d’un émigré du Valais en Suisse et devenue son épouse en 1861, il eut trois enfants dont Henrik décédé en 1892 et enterré près de lui au Carré des Consuls à Alger. Une de ses filles, Bertha Constance, née en 1871 et décédée en 1949, se mariera avec Hyppolite Dunan, négociant en vins d’origine bordelaise. Leur fille Paulette (1907-1989) se mariera avec Georges Vigna (1904-1986) et frère d’André Paul (1898-1978) qui créa la société du même nom (les vins Sidi Brahim entre autres). André Vigna avait commencé son apprentissage des métiers de la vigne auprès de Soren Peter Sørensen (qui se faisait appeler Pierre), comptable d’Hyppolite Dunan dont il racheta la société au début des années 1910 et qui développera la société P.Sorensen et Cie productrice, entre autres, du célèbre Clos Adelia.

Les Kuhlman s’essayèrent, eux aussi, à la culture de la vigne à la fin du XIXe siècle. Après avoir été le premier Oranais à réussir le concours d’entrée à l’Ecole pratique d’Agriculture de Rouiba, ancêtre de l’Ecole d’Agriculture Algérienne, en 1889, Georges Kuhlman, petit-fils de Joseph et père de Suzanne, ma grand-mère maternelle, gèrera tout d’abord les 140 hectares de la propriété de la ferme Saint-Joseph à Bourkika avant de créer sa propre affaire à Saint-Cloud cette fois. Mais malheureusement le phylloxéra anéantira tous ces efforts au début du XXe siècle.

[1] Le Kommerskollegium est l’Agence nationale suédoise pour le commerce extérieur. Cet organe consultatif du gouvernement suédois traite des questions liées au commerce extérieur et à la politique commerciale internationale. Il analyse et propose des recommandations sur les politiques commerciales, la réglementation douanière, les accords commerciaux et la circulation des biens, services et capitaux.

[2] De son vrai nom Gaspard Joseph Cappone, le colonel Marengo, né à Casale en Italie le 8 janvier 1787 et décédé à Alger le 9 décembre 1862. Colonel en retraite de l’Armée française, commandeur de la Légion d’honneur, chevalier de Saint-Louis, maire de Douéra.

[3] Enquête sur le Commerce et la Navigation de l’Algérie publié à Alger par la Typographie Bastide.

[4] Le Baron François Xavier Ezechiel Pandrigue de Maisonseul, né le 10 septembre 1809 à Dôle dans le Jura et décédé le 25 décembre 1874 à Alger. Le 1er janvier 1860, il devient Directeur des mouvements du port, auprès du Contre-amiral Joseph Dubouzet, Commandant la Marine en Algérie. Son fils, Charles Gustave, deviendra Juge de Paix de Marengo de juillet 1872 à mai 1874.

[5] Fredrik Rouget de Saint-Hermine, Consul de Suède à Alger du 20 octobre 1860 au 18 octobre 1872. Prédécesseur de Joseph Kuhlman comme Consul, devient ensuite Consul-Général de Suède et Norvège à Helsinki. Officier de la Légion d’honneur française, Grand Officier de la Légion d’honneur turque. Chevalier de l’Ordre de l’Etoile Polaire (Suède).

Le Superkargo Braad (1728-1781)

En 4 juin 1772, alors âgée de 18 ans, Sara Margaretha Kuhlman, sœur de Johan et Henric se marie avec un navigateur de la Compagnie des Indes Orientales, Christopher Henric Braad qui a alors 35 ans.

silhouette de Braad. Musée de Finlande

Christopher Henric (Henrik) Braad (1728–1781) naît à Stockholm en 1728, fils aîné de Poul Braad (d’origine danoise) et de Gertrude (originaire de Torneå, dans l’extrême nord de la Suède). Après un déménagement familial à Norrköping, il reçoit une éducation par tuteurs, dont Eric Walbom (1710–1773), qui devient un ami durable. Entré très jeune à l’université d’Uppsala, il s’y ennuie vite, déjà très cultivé et polyglotte, et passe ensuite par un emploi de bureau à Stockholm où il acquiert une écriture “administrative” soignée. À 19 ans, il rejoint la Compagnie suédoise des Indes orientales comme cadet et gravit les échelons jusqu’à un poste très élevé (premier « supercargo », chef d’expédition), menant des voyages vers Canton et Surat et rédigeant des récits détaillés qui fondent sa réputation. Vers la fin de sa vie, il écrit une courte autobiographie et commence un récit plus développé, mais il meurt en octobre 1781, quelques mois après l’avoir entamé ; après sa mort, sa vaste bibliothèque et ses papiers sont dispersés et conservés dans plusieurs institutions.

Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.
Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.

Contrairement à d’autres grands navigateurs, Braad est peu connu et son œuvre, considérable, reste encore inexploitée. L’historien Jeremy Franks est un des rares chercheurs s’étant penché sur ce personnage. Dans un article de la revue The Linnean publié en janvier 2005 intitulé “Reports to the Swedish East India Company: the Indian and eastern years (1748–62) of Christopher Henrik Braad (1728–81), l’auteur explique qu’il existe un ensemble de manuscrits encore inédits (environ 300 000 mots) liés aux années asiatiques de Braad (1748–1762), documents que des biographes de Linné (1) n’ont pas vraiment exploités faute d’accès ou lecture du suédois. Il situe Braad comme un voyageur et rédacteur exceptionnellement prolifique pour la Compagnie suédoise des Indes orientales, avec des voyages et séjours en Asie plus longs et plus documentés que ceux des disciples linnéens voir de Linné lui même.

Drawing of the Dutch burial ground at Surat, by Braad
Dessin de Braad, cimetière Hollandais à Surat.

Franks va même plus loin en émettant l’hypothèse que si les écrits de voyage de Braad avaient été publiés, ils auraient pu réduire l’importance accordée à d’autres sources associées au cercle de Linné — en particulier les lettres d’Olof Torén, présenté comme un collecteur et observateur officiel au service de la construction du prestige scientifique de Linné. Les écrits de Torén représentent, selon lui, 9 000 mots non illustrés, alors que le journal de Braad ferait environ 140 000 mots (uniquement pour Surat) et inclut des relevés, épitaphes, croquis, cartes, etc. Franks suggère même une intention possible : que le maintien de Braad dans l’ombre ait été de permettre à Linné de “créer” un apôtre (Torén) et de devancer Braad en tant qu’auteur.

Les voyages de Christopher Henric Braad :

1er voyage : de janvier 1748 à juillet 1749, sur le navire le Hoppet. Décrit, à l’aide d’inscriptions soignées dans son journal, des informations précieuses, qui ont été présentées à la compagnie et lui ont valu la faveur de ses supérieurs. Il laisse une représentation depuis Canton du mouvement animé sur le fleuve et de la vie des Chinois sur celui-ci. « Les Chinois se caractérisent par la recherche du profit, « spéculatif, maniable, rapide à saisir une chose ». Dans cette dernière relation, le lot le plus précieux concerne l’Inde, en particulier Surat. Dans un second document il laisse des descriptions historiques et géographiques des différents pays et localités visitées.

Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.
Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.

2e voyage: d’avril 1750 à juin 1752 sur le navire Le Gotha Leijon. Séjourne longtemps à Surate et dans d’autres ports de la côte de Malabar.

3e voyage : 1753 à 1759. 1er assistant. Envoyé à Canton puis aux Indes afin d’obtenir des renseignements sur les conditions commerciales en Inde. Avec un navire anglais, il se rendit en novembre 1754 au Bengale.Prend son quartier général à Surat, qui était encore à l’époque l’un des principaux centres du commerce indien, et de là a fait des voyages à Ceylan, sur la côte de Malabar et dans le sud de l’Arabie, qui, cependant, n’ont pas répondu à ses attentes, car le Mokka ne jouait plus du tout le même rôle qu’avant.

Dans des rapports à l’entreprise, qui ont été en partie transmis par des intermédiaires français, il a fait part de ses observations, sur le commerce des Danois au Bengale et les plans commerciaux prussiens. Afin de ne pas éveiller les soupçons des autorités anglaises, il agi en tant que scientifique itinérant en mission de l’Académie des sciences. Il a été bien accueilli, si dans certains endroits, comme à Calcutta, il cherche à explorer son entreprise, par les Anglais à Surate, il était traité comme un compatriote.

Entreprend le voyage de retour sur un navire anglais en 1758, mais celui-ci a fait naufrage à Limerick, où ses collections ont été en grande partie perdues. Le résultat des enquêtes de Braad en Inde était que la guerre attendue entre l’Angleterre et la France pouvait être considérée comme une situation favorable aux plans suédois. Il établi un comptoir Suédois à Surat, où les coûts seraient nettement inférieurs à ceux du Bengale et où de grands avantages s’offraient pour la vente des marchandises, l’achat de coton pour l’exportation vers la Chine.

4e voyage : avril 1760 à aout 1762, sur le navire le Riksens Stander. Navigue comme « Superkargo » (dirige l’expédition) sur le navire Riksens Stander pour réaliser ses plans pour comptoir suédois à Surat. L’entreprise n’a pas été couronnée de succès. La méfiance des Anglais a causé de nombreuses difficultés et les relations avec les dirigeants indigènes sont devenues tendues. Pendant vingt jours, Braad et une partie de son entourage furent enfermés dans le comptoir suédois par des troupes envoyées par le prince indigène. Cependant, grâce aux « mesures prudentes prises », toutes les sanctions les plus sévères ont été évitées et le voyage a pu se poursuivre vers la Chine.

Dans un prochain article j’évoquerai la première rencontre entre Christopher Braad et Johan Kuhlman et un cadeau offert par le navigateur à son beau-frère et ami.

Sources : tous les travaux de l’historien Jeremy Franks ainsi que la page dédié à Braad aux archives royales de Suède (https://sok.riksarkivet.se/sbl/Presentation.aspx?id=18029)

(1) Carl Linnæus, puis Carl von Linné (on trouve aussi Charles de Linné en version française) après son anoblissement, est un naturaliste suédois né le 23 mai 1707 à Råshult et mort le 10 janvier 1778 à Uppsala qui a posé les bases du système moderne de la nomenclature binominale. Considérant que la connaissance scientifique nécessite de nommer les choses, il a répertorié, nommé et classé, systématiquement, l’essentiel des espèces vivantes connues à son époque, en s’appuyant sur ses observations, ainsi que sur celles de son réseau de correspondants.

La Commission d’enquête de 1863 sur l’Algérie

Suite à la lettre publique de Napoléon III adressée au Maréchal Pélissier le 6 février 1863, alors Gouverneur Général de l’Algérie, le Sénat décide d’envoyer une commission d’enquête à Alger en mars et avril de cette même année. Cette lettre, publiée dans Le Moniteur Universel, marquait un tournant majeur dans la politique coloniale française envers l’Algérie et en France comme en Algérie les débats faisaient rage. Josef Kuhlman, installé à Alger comme courtier maritime depuis bientôt vingt faisait partie des personnes consultées et y tint des propos novateurs pour l’époque.

vue panoramique d'alger en 1865
Vue panoramique du port d’Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Dans sa lettre, l’empereur affirmait que « l’Algérie n’était pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe », et insistait sur la nécessité de protéger les droits des populations indigènes (Arabes et Berbères) au même titre que ceux des colons européens. Il appelait à limiter l’expansion coloniale agricole, à reconnaître la propriété collective des tribus sur leurs terres traditionnelles, et à favoriser un équilibre économique entre les communautés pour éviter les spoliations et promouvoir une cohabitation pacifique. Cette déclaration a provoqué un vaste réexamen des affaires algériennes, incluant des aspects économiques comme le commerce et la navigation, car la réforme foncière (qui affectait directement l’agriculture, principale source d’exportations comme les céréales) avait des implications sur les échanges commerciaux. Les motifs de la réforme ont été présentés au Sénat le 9 mars 1863, menant à des débats intenses en mars et avril, et culminant avec le vote du sénatus-consulte du 22 avril 1863 sur la propriété foncière. L’enquête sur le commerce (documentée dans un rapport publié la même année) visait à évaluer l’état des échanges et de la navigation pour soutenir cette nouvelle orientation politique, en réponse aux critiques sur la gestion coloniale antérieure et aux défis économiques (comme les faillites de maisons de commerce ou les déséquilibres commerciaux).

Le rapport Enquête sur le commerce et la navigation de l’Algérie (mars–avril 1863) rassemble les matériaux d’une enquête officielle menée à Alger pour apprécier, très concrètement, comment les règles commerciales et maritimes influencent le développement économique de la colonie. On y trouve à la fois un rappel structuré des textes applicables depuis 1830 (ordonnances, lois et décrets), des tableaux statistiques sur le mouvement du commerce et de la navigation, un questionnaire, et surtout les procès-verbaux des séances d’audition. L’enquête est conduite par un Conseil supérieur d’enquête présidé par M. de Forcade La Roquette (sénateur), avec notamment le directeur des douanes Duserech, le Conseiller d’Etat Mercier-Lacombe, l’Inspecteur Général des finances de Maisonneuve, le capitaine de frégate et directeur du port d’Alger de Maisonneul, le maire d’Alger Sarlande, baron de Vialar Président de la Chambre consultative d’agriculture et bien sûr le général Yusuf qui était un des rares à soutenir la politique de l’Empereur. Le Conseil entend des acteurs économiques “par professions” (courtiers maritimes, négociants, industriels, agriculture), et les débats reviennent constamment sur un même arbitrage : protéger le pavillon français et certaines positions acquises, ou libéraliser davantage pour abaisser les frets, attirer des navires, et fluidifier les échanges.

enquete sur le commerce et la navigation de l'algerie 1863

Dans ce cadre, Joseph Kuhlman intervient comme l’un des courtiers maritimes auditionnés (groupe “Courtiers maritimes”, aux côtés notamment de Saunier, Chappuis, Gentili, Neilson). Sa ligne est nette et répétée : il faut supprimer le droit de tonnage, qu’il considère comme un mécanisme qui renchérit artificiellement le transport et finit par pénaliser d’abord l’économie locale. Il soutient en substance que cette charge se répercute sur le coût d’affrètement et donc sur les prix payés en Algérie : pour lui, ce ne sont pas seulement les armateurs qui “subissent” la mesure, mais l’ensemble du marché, car le fret se renégocie à la hausse et l’Algérie en supporte le surcoût. Il insiste en particulier sur des marchandises lourdes et structurantes — il évoque notamment le charbon et le bois — pour lesquelles la moindre hausse de fret se voit immédiatement dans les prix et les conditions d’approvisionnement, et il fait de ce point un argument central en faveur de la suppression de la taxe : « si l’on supprime le droit de tonnage, le fret diminuera » et « ce sont les Algériens qui supportent l’augmentation ».

Joseph Kuhlman (1806-1876) courtier maritime puis consul général de Suède et Norvège en Algérie
Joseph Kuhlman, Courtier maritime à Alger en 1863

Josef Kuhlman rattache ensuite cette réforme à une stratégie d’attractivité portuaire. Selon lui, lever ce frein fiscal ne serait pas un simple ajustement comptable : ce serait un signal d’ouverture susceptible d’augmenter sensiblement le nombre d’escales, en particulier de navires étrangers. Il cite directement les pavillons espagnol et italien, en lien avec la question des traités et des équilibres de concurrence, et il affirme que la suppression du droit de tonnage « amènerait plus de navires », donc plus de concurrence et des conditions de transport plus favorables. Il ajoute un argument d’entraînement plus large : davantage de navires, c’est aussi davantage de liaisons régulières et de circulation humaine ; il évoque l’idée que « plus de courriers » signifierait aussi « plus de voyageurs / touristes », donc des dépenses locales supplémentaires, et au total une dynamique économique plus forte pour Alger et pour la colonie.

La tombe de Johan (1600-1648)

Il existe quelques traces de la tombe du Chevalier Johan Kuhlman. Suivant les époques, ces registres nobiliaires sont plus ou moins complets. Dans l’extrait ci-dessous, il est donné quelques précisions quant au lieu de la sépulture sans mention de son épouse. Sur d’autres, c’est l’inverse.

Extrait du registre : Frälsesläkter i Finland
intil stora ofreden af
Jully Ramsay

« Originaire de Bornhagenhoff en Ingermanland (Ingrie). Lieutenant Colonel. Fait chevalier le 23 juillet 1648, après sa mort, avec son frère Peter. Enterré en 1648 à Narva, où le colonel Frans Johnstone a offert 100 riksdalers pour sa sépulture dans l’église du château. Marié à Gertrud von Sipstein qui en 1662 vivait encore, veuve. En vertu de la décision de Norrköping, il s’est vu attribuer la juridiction de Ragoditsa ou Raditska (Bornhagenhof) et le village de Sergovitsa en Ingrie le 23.10.1641 ».

La ville de Narva fut presque entièrement détruite pendant la deuxième guerre mondiale. Seul est resté le château, dominant le fleuve Narva qui sépare l’Estonie de la Russie et faisant face à l’autre château d’Ivangorod, tout aussi imposant. En juillet 2023, nous nous rendirent à Narva et avons eu l’occasion de visiter le château de Narva avec un jeune guide, Klim Klimenko qui nous était réservé. Il n’y avait plus d’Eglise du Château donc plus de tombe certainement. Mais cette histoire était intrigante néanmoins car les archives n’avaient aucun document attestant de la présence d’une église à l’intérieur du château. Il y avait bien eu une église dans le village, détruite elle aussi, mais rien à l’intérieur du château à part une petite chapelle mais qui n’était pas utilisée du temps des Suédois et la disposition des bâtiments à l’époque ne permettait guère d’avoir un emplacement dédié aux sépultures des officiers, aussi importants furent-ils.

Plan de la ville de Narva, situé à l’extrémité orientale de l’Estonie, à la frontière russe, très finement exécuté. Avec une clé dans le coin inférieur gauche « A. Alte Stadt Narva. B. Neue Stadt. C. Schloss Ivanogavod. D. Brücke zwisschen Narva und Ivanogorod. ».En haut la rivière Narva.
chateau de Narva aout 2024

Quelques semaines plus tard et alors que je correspondais toujours avec notre jeune guide, il lui vient une idée que j’expose ici :

« A cette époque, sous la domination suédoise, la ville d’Ivangorod, de l’autre côté du fleuve, n’existait pas. À la place, il y avait bien la forteresse militaire d’Ivangorod, mais qui faisait partie de la forteresse de Narva et n’était pas considérée comme une structure défensive distincte. Mais comment aurait-il pu être enterré là-bas alors que la seule église de la forteresse d’Ivangorod était orthodoxe ?

J’ai alors vérifié les sources et découvert que pendant la domination suédoise, l’église orthodoxe construite au XVe siècle avait été rebaptisée et utilisée comme église luthérienne. De plus, dans les sources estoniennes, elle est mentionnée comme l’église du château de la forteresse de Narva. Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle s’appuie sur d’autres éléments. Notamment, le domaine de votre ancêtre se trouvait de l’autre côté du fleuve, et il aurait peut-être été plus approprié de l’enterrer dans l’église militaire plus proche de chez lui. De plus, en termes d’espace, la forteresse d’Ivangorod était plus grande que celle de Narva et toujours quelque peu vide, ce qui rendait plus probable qu’elle dispose de place pour l’enterrement des officiers suédois ».

Notre visite à Narva n’avait pas comme seul objectif de retrouver la trace de Johan et sa tombe car je savais que la ville avait été détruite. Mais, il est donc probable ou possible que cette tombe existe encore car préservée dans la forteresse d’Ivangorod. Il ne reste plus qu’à attendre la fin de la guerre et espérer un laisser passer pour s’y rendre …

la Forteresse d'Ivangorod, août 2024.
la Forteresse d’Ivangorod, août 2024.

Les tableaux perdus

Johan Kuhlman (1738-1806). Tableau "perdu" à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.
Johan Kuhlman (1738-1806). Tableau « perdu » à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.

Au départ il y avait ces deux grandes photographies de tableaux, représentant Johan Kuhlman (1738-1806) et son épouse Margareta Sehlberg (1754-1841). Elles avaient été prises en 1950 par mon grand-oncle Pierre Caillet, mari de Germaine, la sœur ainée de ma grand-mère Suzanne Kuhlman. Les originaux étaient gardés par Simone la plus jeune des filles de Georges Kuhlman, fils de Sigurd et petit-fils de Josef, le Consul Général. Ces photographies, agrandies étaient annotées au dos précisant les personnages ainsi que leurs dates de naissance et de décès. Ces mentions, même si elles comportaient quelques erreurs découvertes par la suite, ont été d’une grande aide pour la suite de l’enquête. Ce point de départ m’a permis de retrouver un grand nombre de documents aux archives Royales de Suède et dans les archives de Norrköping, la ville des Kuhlman.

Margaretha Selhberg (1759-1841). Tableau "perdu" à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.
Margaretha Selhberg (1759-1841). Tableau « perdu » à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.

La perte de ces tableaux, même si on en parlait peu dans la famille, a été inestimable, surtout lorsque je découvris bien plus tard l’auteur de ces peintures. Mais … pour mon enquête il est bien possible que cette perte ait été d’une aide précieuse voire déterminante. En effet, il est assez courant dans ces tableaux familiaux, rarement annotés, d’en perdre au fil du temps la provenance et la nature. La chance finalement est que Pierre Caillet les ait pris en photo lors du partage des tableaux familiaux, photographies qu’il a lui même annotées en rajoutant tout ce qui était connu au début des années 1950… Un mal pour un bien.

Annotations au dos des photographies des tableaux de Johan Kuhlman et Margareta Kuhlman, née Sehlberg. Collection personnelle de l'auteur.
Annotations au dos des photographies des tableaux de Johan Kuhlman et Margareta Kuhlman, née Sehlberg. Collection personnelle de l’auteur.