Alger, printemps 1844 (2/8)

Première visite au consulat.
Alger, sur le chemin de la vallée des Consuls sur les hauteurs d’El Biar. Collection personnelle de l’auteur.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consista à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Pour tout Suédois s’établissant à l’étranger, le consul représentait non seulement l’autorité officielle de son pays, mais aussi un conseiller précieux et un point de contact avec la communauté scandinave. Josef loua une petite calèche et se rendit sur les hauteurs d’Alger prenant le chemin de la vallée des Consuls où résidaient la plupart des diplomates. Le consul était dans son grand jardin lorsque Josef passa sous la grand portail ouvert de l’entrée si caractéristique des magnifiques villas qu’il croisa sur le chemin.

Entrée de la Calomera, plus tard renommée « La villa des Oliviers ».

Johan Fredrik Schultze(1), consul de Suède et Norvège à Alger depuis 1829, le reçut avec bienveillance dans sa villa mauresque sur les hauteurs d’Alger. Cet homme d’expérience connaissait Alger mieux que quiconque. Arrivé à Alger en 1810, initialement en tant que “maître de poudre” (2) au service du Dey d’Alger, le souverain ottoman de la régence. Quelques années après, en 1816, Schultze avait occupé le poste de secrétaire consulaire avant d’être nommé consul en 1829. Cet homme d’expérience avait vu la ville se transformer radicalement, notamment depuis la conquête française de 1830. Ses trente-quatre années de présence à Alger lui donnaient une connaissance intime de tous les rouages du commerce local et des pièges qui guettaient les nouveaux venus.

Un villa sur le chemin de la vallée des consuls sur les hauteurs d’Alger. Photographie datant de 1860 environ. A l’époque de la photographie, c’était un ancien palais dénommé  » Djenan Bey Rouhou » transformé plus tard en couvent, le couvent des Clarisses. Collection personnelle de l’auteur.

« Monsieur Kuhlman, vous maîtrisez parfaitement le français, j’imagine ? C’est absolument indispensable ici. » Josef acquiesça : « Dans la famille, on parle français depuis au moins cent ans et mon père tenait à ce que nous la maîtrisions parfaitement. ». « Excellent, répondit Schultze. Vous aurez là un avantage considérable. Cela vous permettra de traiter directement avec l’administration française, les négociants et les officiers de l’Amirauté(3). Mais ne négligez pas pour autant l’arabe. Si vous voulez vraiment réussir ici, vous devez aussi l’apprendre pour traiter avec les commerçants locaux, les porteurs, tous ceux qui contrôlent une partie importante du commerce traditionnel. » Le consul lui prodigua des conseils pratiques, fruits de plus de trois décennies d’expérience algéroise et lui conseilla les quartiers à privilégier pour installer son bureau, quelles formalités accomplir auprès de l’administration française et quels contacts cultiver. Il lui parla aussi de la situation militaire, d’Abd el-Kader(4) et de l’instabilité persistante dans l’arrière-pays car, hormis Alger et quelques villes côtières, la situation était encore loin d’être pacifiée totalement.

Cruseltorpe
Daguerréotype représentant Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801-1882). Futur Consul de Suède et Norvège à Alger. Vers 1845.

« J’ai vécu ici toute la période ottomane jusqu’en 1830, puis toute la conquête française, raconta Schultze. Pour un homme d’affaires, il faut comprendre ces deux strates(5) : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux commerciaux traditionnels qui fonctionnent encore selon leurs propres codes. » Schultze lui présenta alors Johan Fredrik Sebastian Cruseustolpe (6), son secrétaire consulaire, en poste depuis 1832. Plus jeune que Schultze, Cruseustolpe n’avait connu qu’Alger sous domination française. C’était lui qui gérait au quotidien les formalités consulaires, qui connaissait tous les capitaines scandinaves qui faisaient escale et maintenait à jour les registres des ressortissants suédois et norvégiens établis en Algérie.

« Monsieur Cruseustolpe vous sera d’une aide précieuse, expliqua le consul Schultze. N’hésitez pas à le consulter pour toute question pratique. Et c’est un des meilleurs arabophones d’Alger ! » Cruseustolpe, homme méticuleux et efficace, expliqua à Josef les procédures d’enregistrement, lui fournit des lettres d’introduction pour certains contacts commerciaux, et lui promit de le prévenir chaque fois qu’un navire suédois ou norvégien serait signalé en approche.

« La sécurité des routes terrestres reste aléatoire, reprit le consul Schultze. Cela signifie que presque tout le commerce se fait par voie maritime. Pour un courtier maritime, c’est une opportunité. Le cabotage(7) entre Alger et les autres ports français — Oran, Bône, Philippeville — représente une activité considérable. Et bien sûr, les liaisons avec Marseille et les ports méditerranéens. » Le consul mentionna enfin l’existence d’autres courtiers récemment établis : Gentilli, un Italien, et Lambert de Maupas, un Français, arrivés à peu près au même moment. Le milieu des courtiers restait restreint, mais le commerce était suffisamment vaste pour tous ceux qui travaillaient sérieusement.

La suite dans un prochain numéro…

(1) Johan Fredrik Schultze né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé 13 février 1847 à Alger, était un diplomate suédois qui a joué un rôle clé en tant que consul de Suède à Alger pendant une période de transformations majeures en Afrique du Nord. Schultze arrive à Alger en 1810, initialement en tant que “maître de poudre” (master of powder) au service du Dey d’Alger, le souverain ottoman de la régence. Ce poste impliquait probablement une expertise technique liée à la fabrication ou à la gestion de la poudre à canon, essentielle pour la défense et le commerce maritime de la régence. Par la suite, il est nommé consul de Suède, un rôle qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1847. J’évoquerai dans un prochain article le Consul Schultze.

(2) source : « Le Cimetière de Saint-Eugène et quelques-unes de ses anciennes tombes » par Thierry Fayolle et publié dans « Les Feuillets d’El-Djezaïr » en 1942. Cette source constitue la seule trace de la date de naissance du Consul Schultze retrouvée jusqu’à présent.

(3) Amirauté : Administration maritime chargée de la gestion des ports, de la marine et de la navigation.

(4) Abd el-Kader : Chef religieux et militaire algérien qui mena la résistance contre la conquête française de l’Algérie de 1832 à 1847.

(5) Strates : Ici, couches ou niveaux d’organisation sociale et administrative qui se superposent.

(6) Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe , né le 25 août 1801 et mort le 23 juillet 1882 à Stockholm , était un fonctionnaire , auteur et orientaliste suédois. Crusenstolpe devint enseigne en 1818 et lieutenant en 1824 au sein du Second Régiment de la Garde . En 1825, il démissionna et rejoignit la Grèce pour la guerre d’indépendance , où il combattit l’Empire ottoman sous les ordres du général Fabvier . Il occupa ensuite des postes aux consulats généraux de Suède à Tripoli, au Brésil et au Maroc, et fut nommé consul général au Maroc en 1842. En 1847, il devint consul par intérim, puis consul général à Alger en 1858. En 1860, il fut nommé chargé d’affaires et consul général à Lisbonne , puis ministre résident dans cette même ville en 1866. Crusenstolpe réalisa la première traduction intégrale du Coran en suédois , publiée en 1843 par les éditions P.A. Norstedt & Söner à Stockholm. Il mourut lors d’un court séjour à Stockholm et repose au cimetière de Norra, près de Stockholm.

(7) Cabotage : Navigation marchande le long des côtes, de port en port, sans s’éloigner des terres.

L’ami Brincourt

Une histoire surprenante et émouvante …

Porträtt av general Augustin Henri Brincourt Akvarell av Fritz von Dardel. Nordiska museet (Portrait du Général Augustin Henri Brincourt, aquarelle de Fritz von Darkel. Musée Nordiska Stockholm.

Depuis que j’ai pu étudier l’album de photographies des Kuhlman, album que j’ai appelé « L’album de Sigurd », j’ai été intrigué par les photos du Roi Karl XV et de la Reine Lovisa qui figurent en plein milieu de cet album. Pour quelles raisons les Kuhlman avaient gardé dans cette collection ces portraits entourés de membres de la famille, d’amis ou de connaissances ? De même, en fin d’album figurent une collection d’une trentaine de personnages habillés en costumes des différentes régions de Suède et de Norvège. Il devait bien y avoir une bonne raison et je décidais de les laisser là où elles étaient.

CDV du Roi Karl XV et la Reine Lovisa, entourées de personnages en costumes des différentes régions de Suède et Norvège. Vers 1860. Album familial des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Alors que j’étais en train de terminer un derniers chapitres du 2e tome de mon livre « Marengo d’Afrique », en étudiant le dossier de magistrat de mon ancêtre Michel Eugène Beauvais, un lettre me fit réagir. Elle évoquait les évènements relatifs au soulèvement de la tribu des Beni Menasser, dans le massif du Chenoua proche de Cherchell, de juin à début août 1871 et mentionnait la destruction de la ferme du Général Brincourt (1). Michel Eugène, alors maire, se chargea de l’envoi des ambulances portant secours aux civils et militaires touchés par cette insurrection. Mon intuition fût que Brincourt et Beauvais pouvaient se connaitre. En tout cas, la notoriété à l’époque du Général devait attirer l’attention des notables de la région.

Mais pourquoi s’intéresser au Général Brincourt ? Ce nom m’était familier et je décidais de contacter Georges Brincourt, le meilleur ami de mon père… Georges me confirma que son arrière-grand père, le Général Auguste Henri Brincourt (1823-1909) avait bien eu une ferme proche de Cherchell, au lieu-dit de l’Oued Bellah…

En lisant les mémoires du Général (2) que Georges m’offrit, une autre anecdote historique m’intrigua. Brincourt avait été envoyé en Suède en 1858 et l’analyse des archives du consulat général de Suède à Alger ainsi que d’autres documents d’époque indiquaient que des Officiers de la Garde du Roi (Svea Ligarde) étaient en poste ou en mission en Algérie. Le plus connu d’entre eux étant Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843-1930) futur colonel et inventeur d’un célèbre jeu de guerre dont la carte de visite et la photographie se trouvent dans l’album familial des Kuhlman (3).

Carl Wilhem Ridderstad
Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843-1930). Collection personnelle de l’auteur.

L’idée m’est venue que Brincourt et le futur Consul Général Josef Kuhlman pouvaient également se connaitre. Toujours dans ses mémoires le Général, invité lors du couronnement du Roi Karl XV en mai 1860, précise que lors de la réception, le Roi offrit à ses invités une photo de lui et de la Reine ainsi qu’une petite collection de personnages habillés en costumes traditionnels des différentes régions de Suède et de Norvège. Une collection de photographies, tout comme celles du Roi et de la Reine, que l’on retrouve également dans l’album familial. Il devenait évident que Kuhlman et Brincourt pouvaient très bien se connaitre et avoir même fait le voyage ensemble… Si on se rappelle le zèle qu’avait Josef pour régulièrement publier des articles sur le développement de la colonie dans les journaux suédois de l’époque ainsi que ses efforts pour tisser des liens entre l’Algérie et son pays d’origine; on peut même penser qu’il ne fut pas totalement étranger à la nomination du futur Général à Stockholm en 1858.

Carte de visite de Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843-1930). Collection personnelle de l’auteur.

Enfin, alors que je commençais à devenir familier avec le personnage du Général Brincourt, je parcouru à nouveau l’album familial et identifia sa photo parmi celles que je n’avais pas encore pu identifier au préalable. Georges me confirma que c’était bien lui. Le Général était bien dans « l’album de Sigurd »…

Auguste Henri Brincourt, alors colonel. Album familial des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Brincourt, Beauvais et Kuhlman se connaissaient donc très certainement. J’ai pu échanger sur ce sujet avec le professeur Georges Brincourt, arrière petit-fils du Général et là où la chose parait encore plus surprenante est que Georges était l’ami le plus cher de … mon père Lucien, lui aussi professeur d’université. Les deux se connaissaient depuis le collège à Boufarik puis l’université à Ben Aknoun, sans savoir que leurs ancêtres (par alliance) avaient pu être sinon proches, du moins des connaissances…

(1) Auguste Henri Brincourt, né le 25 juin 1823 à Lille et mort le 10 août 1909 à Paris, est un général de division français, grand-croix de la Légion d’honneur. Saint-Cyrien, il se distingue notamment au sein des zouaves lors de la conquête de l’Algérie, pendant la guerre de Crimée, la campagne d’Italie en 1859, puis l’expédition du Mexique. Promu général de brigade à 40 ans, il devient l’un des plus jeunes généraux de l’armée française et se fait remarquer au commandement d’une brigade de la Garde impériale pendant la guerre de 1870.

(2) Lettres du Général Brincourt ( 1823-1909 ), publiées par son fils le Commandant Charles Brincourt, librairie Plon, Paris.

(3) Carl Wilhelm Edvard Ridderstad , né le 13 août 1843 à Håtö, paroisse de Frötuna , comté de Stockholm , et décédé le 22 janvier 1930 à Bankesta, paroisse d’Överjärna , même comté, était un officier militaire et écrivain suédois . Il était le fils de Carl Fredrik Ridderstad . Ridderstad devint sous-lieutenant dans les Svea Life Guards en 1864, servit dans le 2e régiment de zouaves en Algérie en 1867-1868 et participa à plusieurs batailles pendant son séjour, fut employé par l’ état-major général espagnol pendant la campagne de 1876 contre les carlistes , devint major en 1891 , lieutenant-colonel dans le régiment d’Älvsborg en 1896 et colonel dans l’armée en 1900. Ridderstad inventa le jeu de guerre de relief en 1884 et fut activement actif en tant qu’écrivain d’histoire militaire et personnelle . Parmi ses ouvrages figurent :

  • De l’organisation de l’armée française (1869),
  • La bataille de Lund (1876),
  • Manuel de campagne pour l’armée (1882, 2e édition 1886),
  • La participation de Gustave II Adolphe à la guerre de Trente Ans (1882),
  • Les cadets des années 1860 (1895),
  • La Garde jaune 1526-1903 (1903).

Ridderstad fut élu membre de la Société pour la publication de manuscrits sur l’histoire de la Scandinavie en 1888, membre correspondant de l’Académie des lettres en 1890 et membre de l’Académie des sciences de la guerre la même année. Il fut fait chevalier de l’Ordre de l’Épée en 1888.

Kuhlmanska gården

Quelle pouvait être cette « asile héréditaire » qu’évoquait Josef Kuhlman à sa soeur Ingeborg dans cette lettre de juin 1866 et dont il ne se souciait guère ? (1)

On savait que la maison de Drottninggatan en centre-ville avait été détruite lors de l’incendie de 1822 à Norrköping, que Carl David, plus jeune fils de Johan avait réussi à sauver quelques affaires dont les deux tableaux de ses parents et peints par Pehr Horberg mais où étaient situées toutes les propriétés et terrains ?

La propriété Kuhlman était située à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan.

Lors d’une visite du musée de la ville, à Norrköping en juillet 2022 en parcourant la petite librairie, je tombe sur un livre présentant les principales propriétés de la ville au XVIIIe siècle et parmi celles-ci, la Kuhlmanska gården ou propriété des Kuhlman.

En 1994, Olov Lönnqvist, Historien et météorologue, publie un document de recherche recensant les propriétés du Norrköping du XVIIIe siècle. L’auteur s’est basé sur les polices d’assurances déclarées à l’époque et qui reprenaient en détails le contenu des propriétés.

Le document s’intitule « Från frihetstidens Norrköping – Fakta bakom modellen Norköping på 1700-talet” ou « Le Norrköping de la liberté – Les faits derrière la maquette de Norrköping au 18e siècle ».

La page relative aux propriétés de Johan Kuhlman (1738-1806).

Le descriptif ne comportait pas que celui de la maison de Drottninggatan (celle qui brûla lors de l’incendie de Norrköping en 1822) mais indiquait également la plantation de tabac ainsi qu’une fabrique de cartes à jouer … L’auteur situe la propriété dans la partie occidentale du quartier de Korpen (le Corbeau). La ferme Kuhlmanska est située à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan. À l’arrière-plan, au-delà de Skolgatan, le cimetière Sant Olai avec le Stadstornet (dans son premier design bas). Ce qui ressemble à un gazebo dans le verger du voisin est « une maison à colombages pour surveiller Somaren ». Des voleurs de pommes ?

Ces premières indications me permirent de récupérer les plans d’origine de la propriété auprès des archives de Norrköping. La propriété Kuhlman comprenait les parcelles 3,4 et 5 soit a et b sur le plan. On constate une petite évolution par rapport au plan présenté avant. Les Kuhlman avaient du s’agrandir quelque peu. A noter que le maire de l’époque, Otto Ekerman habitait dans le même quartier, parcelle d (partie).

Plan du cadastre de Norrköping à cette époque (source archives de la ville).

La propriété Kuhlman comprenait un peu plus de la moitié du quartier Korpen (le Corbeau) indiqué à l’emplacement n°11 sur cette vieille carte de Norrköping, à côté de l’église Sant Olaï.

Plan de Norrköping 1780, archives de Norrköping.

L’archiviste principal de Norrköping, monsieur Rolf Jonsson, me communique alors la police d’assurance complète des Kuhlman ainsi qu’un autre plan montrant les quartiers nord de la ville.

Carte des terres et parcelles appartenant à M. Johan Kuhlman, marchand, et à sa famille et à Güstaf Collanders. Terres et parcelles communes. 1771. Archives de Norrköping.

La lecture de la police d’assurance permet de découvrir qu’en 1781 et 1782, Johan Kuhlman agrandit sa propriété et rachète avec son associé Collanders en bordure limitrophe de la ville un terrain destiné à une autre plantation de tabac.

Emplacements détaillés du plan :

  • N°1 quatre grands quartiers de plantation rectangulaires et uniformes, tous situés horizontalement, consistant au sud-est en une plantation de tabac fertile et les autres en un champ moins fertile sur un sol sablonneux, et contenant environ 13 parcelles de 432 acres carrés en tout. (acre : ancienne mesure agraire = 52 ares). Soit 22,46 hectares.
  • N°2 quatre parcelles plus petites face à la rivière, dont deux orientés au nord et deux plutôt vers le sud, mais les deux sud sont moins exposées et ont toutes été transformées en champs, consistent en limon sableux et contiennent 4 parcelles de 140 acres en tout. Soit 7,3 hectares.
  • N°3 deux quadrangles obliques égaux situés horizontalement à la porte, le nord consistant en un champ de limon sableux, mais le sud en une plantation de tabac fertile, et contenant chacun 6 acres 299 2v d’aulne : 15,5 hectares.
  • N°4 un parc triangulaire et horizontal à côté des limites de la ville et de la porte en limon sableux.
  • N°5 Un idem devant l’entrepôt légèrement au sud, de la même gaine.
  • N°6 un autre à l’ouest du quartier n°2, situé au sud et consistant en une terre nourricière.
  • N°7 Un parc carré et perpendiculaire, à l’extrême nord-ouest, en majorité horizontal, de limon sableux.
  • N°8 Un parc très horizontal, au sud du susdit, de la même enceinte.
  • N°9 Sol sableux le plus horizontal de tous
  • N°10 Mur de margelles penché vers le ruisseau, ensemble
  • N°11 Mur de margelles, plus raide, le long du ruisseau.
  • N°12 Brandt örbacke (?)
  • N°13 Magasin de pour les semences et pour le bois
  • N°14 Rez-de-chaussée du mur de pierre grise devant le même magazine
  • N°15 Parc horizontal prévu avec des murs en gravier contre le ruisseau, pour l’établissement d’une zone piétonne.
  • a : allées de 12 coudées de largeur – b : idem de 7 1/2 coudées c : fossés de 6 1/2 coudées et d. de 6 coudées de largeur, comptés ensemble. e : les entrées pontées du fossé de la ville pour le maintien de la juste distinction entre la même et cette terre, contenant. f : le même propriétaire foncier au même titre pour les entrées mentionnées de la même largeur mais d’un terrain identique et plus petit.
  • N°16 Parcelle entre l’entrepôt et la passerelle de la ville, constituée principalement de baies et de pentes.
  • N°17 Route droite projetée de la cour à l’entrepôt et au quai d’une largeur de 10 coudées.
  • N°18 Une remise sur une porte en pierre grise
  • N°19 : Un mur de pans coupés à double paroi, de construction bois, sur un bon mur de pierre grise contre le ruisseau
  • N°20 Un moulin à farine à quatre paires de pierres, construit en bois, sur un bon lit de pierres grises dans le ruisseau.
Le moulin à farine.
  • N°21 : Le pont et son quai de bois
Le pont et son quai de bois
  • N°22 : Une porte projetée de 10 coudées de largeur dans la même ligne droite que la route projetée vers le quai.
  • N°23 : Au-delà du champ couché et le plus inoccupé, sous le nom de la place
  • N°24 : le même champ clos, de plus sur ladite rue projetée
  • N°25 : Un champ occupé sur la place

Ainsi confirmés et dûment comptabilisés, les éléments suivants pour 60 hectares environ.

J’évoquerai dans un prochain article la fabrique de cartes à jouer de Johan…

(1) lire l’article correspondant intitulé « Lettre à Ingeborg ».

La Franc-maçonnerie suédoise au XVIIIe siècle et le cercle de Johan Kuhlman.

Une grande partie du texte qui suit est issu d’une étude sur la franc-maçonnerie réalisée par Andreas Önnerfors et intitulée « Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk. Studier i det svenska frimureriets historia » publiée par l’université de Lund en 2006. A partir de cette publication, j’ai fait le lien avec mes recherches sur ce que j’ai appelé « Le Cercle de Johan » (1) afin de comprendre l’influence que la franc-maçonnerie avait pu avoir sur la constitution de ce cercle d’amis.

Première inscription au registre général de l’Ordre maçonnique suédois.

Au XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie suédoise constitue bien plus qu’une société secrète. Elle représente un réseau d’élite porteur d’un projet moral ambitieux qui rassemble 4 300 membres entre 1731 et 1800, faisant de cette organisation la plus importante du siècle en Suède. L’étude académique « Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk » (Fraternité mystérieuse – réseau puissant), publiée par l’Université de Lund en 2006, offre un éclairage fascinant sur cette période fondatrice. Elle révèle que les « secrets » maçonniques ne concernent pas une doctrine ésotérique cachée, mais plutôt les rituels d’initiation, les mots de passe et les signes de reconnaissance qui structurent la fraternité.

La franc-maçonnerie se présente comme un projet visant à promouvoir des valeurs morales et philanthropiques, à créer une fraternité transcendant les classes sociales, et à établir un réseau cosmopolite où « toutes les nations peuvent partager des connaissances saines ». Le symbole du phénix renaissant des cendres, accompagné de la devise « Que la vertu opprimée se relève », illustre parfaitement cette aspiration à l’élévation morale.

L’engagement social précurseur

Resurgat virtus oppressa – La vertu opprimée doit renaître.
Vignette de titre pour la publication ‘Frimasorare-Nyheter’ en 1770.

Les francs-maçons suédois ne se contentent pas de discours philosophiques. Ils prennent des initiatives sociales remarquables, précurseurs de l’État-providence. En 1753, ils fondent le Frimurare Barnhuset, l’orphelinat maçonnique de Stockholm. Ils créent également des hôpitaux et mettent en place des programmes d’inoculation contre la variole, démontrant ainsi leur engagement concret pour le bien-être de la société. L’histoire de la franc-maçonnerie suédoise commence véritablement en 1752, lorsque Knut Posse fonde la loge Saint Jean Auxiliaire à Stockholm, qui deviendra la loge mère des autres loges suédoises. Le roi Adolf Fredrik est alors nommé protecteur de la franc-maçonnerie en Suède. La période entre 1753 et 1763 voit une expansion spectaculaire avec au moins quatorze loges fondées dans le royaume suédois, accueillant en moyenne cent quatorze nouveaux membres par an. En 1756, Carl Friedrich Eckleff fonde la loge L’Innocente à Stockholm, première loge suédoise à pratiquer les grades supérieurs dits « écossais ». Trois ans plus tard, en 1759, la création de la loge capitulaire L’Innocente marque le début des motifs chevaleresques dans la franc-maçonnerie suédoise. L’année 1760 voit l’établissement de la Grande Loge territoriale suédoise (Stora Landt-Logen) comme organisation faîtière. En 1761, la franc-maçonnerie s’étend à la Poméranie suédoise avec trois loges à Greifswald et Stralsund.

Le lien avec les Templiers

Un discours d’André Michel Ramsay, diffusé en France à partir de 1737, établit une connexion légendaire entre la franc-maçonnerie et les ordres chevaleresques médiévaux, notamment les Templiers et les croisés. Cette idée connaît un succès considérable en Suède, où elle nourrit le développement d’un système de grades élaboré intégrant des motifs chevaleresques. L’initiation constitue le cœur de l’activité maçonnique. C’est à travers ces rituels que les symboles et valeurs fondamentales, ce que les francs-maçons appellent l’Art Royal, sont transmis aux « récipiendaires », terme utilisé dans la franc-maçonnerie suédoise pour désigner les initiés. Contrairement aux craintes populaires, les révélations successives des rituels dès les années 1730 démontrent que ces cérémonies visent la transmission de valeurs morales, non d’une doctrine secrète subversive. Le témoignage de Jakob Wallenius (1761-1818) sur son initiation en 1787 à Greifswald reste exceptionnel. Il déclare : « Även jag hade förutfattade meningar mot denna uråldriga, ärevördiga Frimurare Orden. Men jag slutade upp med dem och som belöning har jag skådat det stora överraskande ljuset. » (Même moi j’avais des préjugés contre cet ancien et vénérable Ordre des Francs-Maçons. Mais j’y ai renoncé et en récompense, j’ai contemplé la grande lumière surprenante.)

Un réseau d’élite diversifié

La franc-maçonnerie rassemble des personnalités issues de tous les horizons : hauts fonctionnaires et membres du Riksråd (Conseil du Royaume), industriels et négociants de la Compagnie des Indes orientales, médecins et professeurs d’université, militaires et officiers, artistes et musiciens, artisans et commerçants. Cette diversité sociale exceptionnelle fait de la franc-maçonnerie un espace unique de brassage et d’échanges dans une société encore largement structurée par les ordres traditionnels.

Johan Kuhlman : Portrait d’un franc-maçon des Lumières.

Johan Kuhlman incarne parfaitement l’esprit des Lumières suédoises. Né en 1738 et décédé en 1806, il consacre sa vie au commerce et aux réseaux intellectuels de Stockholm. Négociant prospère, il s’entoure d’un cercle remarquable qui incarne les idéaux des Lumières. Dans la Generalmatrikel de l’Ordre maçonnique suédois, Johan Kuhlman apparaît sous le numéro provincial 2144 avec la mention « Kuhlman, Johan 2144 Handlande.

Parmi les nombreux membres du cercle de Johan Kuhlman, plusieurs sont également francs-maçons, comme en témoigne la Generalmatrikel de l’Ordre maçonnique suédois. Ces hommes incarnent la convergence entre les idéaux maçonniques et l’action concrète dans différents domaines de la société suédoise.

Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811)
Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811)

Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811) figure parmi les plus éminents. Dans la Generalmatrikel, il apparaît sous le numéro 371 avec la mention « Gjörvell, Carl Christoffer 371 Kgl. Biblotikare [SED]* 1757 ». Bibliothécaire royal, il est initié en 1757 dans la loge Saint Edvard, désignée par l’abréviation [SED]. L’astérisque qui suit cette indication signifie qu’il a été transféré à Saint Jean Auxiliaire lorsque Saint Edvard a fermé en 1781. Au-delà de ses fonctions officielles, Gjörwell est également journaliste et éditeur, et il joue un rôle important dans la diffusion des idées des Lumières. Son appartenance au cercle de Kuhlman témoigne des liens étroits entre le monde du commerce, représenté par Kuhlman, et celui de l’érudition et de la culture officielle.

La famille Sehlberg illustre également les liens entre commerce maritime et franc-maçonnerie. Johan Kuhlman épouse Margaretha Catherine Sehlberg (1759-1841), fille de Nils Jacob Sehlberg (1721-1800), capitaine de navire puis marchand de Gävle qui fonde la compagnie « Sehlberg & Son ». Cette union familiale s’accompagne de liens maçonniques. Carl Jacob Sehlberg figure dans la Generalmatrikel sous le numéro 3678 avec la mention « Sehlberg, Carl Jacob 3678 Grosshandlare i Gefle [STE] 1796 ». Négociant en gros (Grosshandlare) à Gävle, il est initié en 1796 dans la loge Saint Erik à Stockholm, désignée par l’abréviation [STE]. La présence de Carl Jacob Sehlberg dans les registres maçonniques suggère une tradition maçonnique au sein de la famille Sehlberg, renforçant les liens entre les réseaux commerciaux et la fraternité maçonnique.

Lars Silverstolpe (1768-1814)
Lars Silverstolpe (1768-1814).

Un autre personnage éminent, figurant dans le cercle de Johan qui j’ai pu reconstitué est Lars Göransson Silfverstolpe (1768-1814) Lieutenant-Colonel dans le régiment des Svea Livardets. Fils d’un haut fonctionnaire, Lars Göransson Silfverstolpe qui incarnait la haute administration suédoise du milieu du 18e siècle, période où la Suède expérimentait une monarchie constitutionnelle dans laquelle le pouvoir royal s’effaçait au profit d’institutions parlementaires et administratives. Les Silfverstolpe constituaient une famille aristocratique profondément enracinée dans l’administration suédoise. Le registre maçonnique révèle plusieurs membres occupant des postes stratégiques : commissaires à la Banque, greffiers à la Maison de la Noblesse, officiers de cavalerie et lieutenants de la Garde royale.

Le cercle de Kuhlman comprend également des négociants liés à la Compagnie des Indes orientales. La Generalmatrikel mentionne « Lindahl, Olof 3005 Supercargeur, – Directeur vid Ost Indiska Companiet [S3S] 1787 ». Olof Lindahl, portant le numéro provincial 3005, exerce la fonction de supercargeur puis de directeur à la Compagnie des Indes orientales. Il est initié en 1787 dans la loge désignée par [S3S]. Bien que le cercle de Kuhlman mentionne Johan Niclas Lindhal et Peter Lindhal, tous deux négociants, il est possible qu’Olof Lindahl appartienne à cette même famille de commerçants, témoignant ainsi des liens entre le commerce international et la franc-maçonnerie.

Franc-maçonnerie et politique

Contrairement aux théories du complot qui émergent dès le XVIIIe siècle, l’étude démontre que la franc-maçonnerie suédoise ne constitue pas une menace politique organisée. Toutefois, elle joue un rôle important dans la formation des réseaux d’élite. Durant la période de liberté (Frihetstiden, 1718-1772), notamment entre 1755 et 1765, on observe une forte présence de francs-maçons parmi les « Hattarna » (les Chapeaux), le parti dominant. Au moins soixante-dix leaders du parti figurent parmi les membres. Paradoxalement, certains francs-maçons combattent eux-mêmes ce qu’ils considèrent comme des dérives de la fraternité. Nils von Rosenstein, franc-maçon lui-même portant le numéro provincial 2066, combat avec Johan Henric Kellgren le « mysticisme et le fanatisme » dans le journal Stockholms Posten. Cette attitude témoigne de la diversité des opinions au sein même de la franc-maçonnerie suédoise et de sa nature non monolithique.

Conclusion : Un héritage durable

La franc-maçonnerie suédoise du XVIIIe siècle ne peut être réduite à une société secrète aux rituels mystérieux. Elle représente un mouvement social d’envergure qui contribue à la formation d’une élite éclairée, au développement d’institutions philanthropiques, à la diffusion des idées des Lumières, et à la création de réseaux transnationaux. Le cercle de Johan Kuhlman illustre cette réalité. Les liens entre Kuhlman, le négociant ; Gjörwell, le bibliothécaire royal et éditeur ; la famille Sehlberg, ancrée dans le commerce maritime ; et probablement Lindahl, directeur à la Compagnie des Indes, témoignent de la manière dont la franc-maçonnerie crée des ponts entre différents secteurs de la société. Ces hommes partagent des valeurs communes de progrès, d’engagement social et de fraternité qui transcendent leurs fonctions professionnelles respectives. Cette convergence entre commerce, érudition et engagement social incarne l’esprit des Lumières suédoises et témoigne de la vitalité intellectuelle de Stockholm à la fin du XVIIIe siècle. La franc-maçonnerie offre un espace où ces hommes peuvent cultiver ces valeurs communes et œuvrer ensemble pour le bien commun, au-delà des hiérarchies sociales traditionnelles. Comme l’exprime la devise du phénix, symbole de la franc-maçonnerie suédoise : « Que la vertu opprimée se relève ». Ce message d’élévation morale et de renaissance perpétuelle résonne encore aujourd’hui comme témoignage d’une époque où des hommes ont tenté de construire, à travers leurs réseaux et leurs actions, une société plus juste et plus éclairée.

(1) Au fil de mes recherches, j’ai pu rassembler les principaux amis et connaissances de Johan Kuhlman. Ces personnages sont aussi ceux qui ont laissé des messages ou poèmes dans le Livre d’Or de Johan et Margaretha. Je présenterai ces personnes dans un articles à venir.


Sources : Andreas Önnerfors (dir.), Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk. Studier i det svenska frimureriets historia, Lund University, Minerva Series n°12, 2006