L’objet principal de cet article n’est pas de résumer en quelques lignes la Guerre de trente Ans (sujet complexe) mais de préciser le contexte des évènements survenus pendant cette guerre afin de rendre compréhensibles les divers textes ou lettres mentionnant les frères Johan et Gerhard Kuhlman.

I. Les Fondations (1544-1618)
L’armée suédoise naît véritablement en 1544 lorsque Gustave Vasa, après l’échec coûteux des lansquenets allemands contre les paysans révoltés du Småland, crée à la Diète de Västerås la première armée permanente par conscription (utskrivning). Ses successeurs tâtonnent : Erik XIV (1560-1577) s’inspire de Machiavel et organise des cohortes (fånikor) combattant à la pique, mais ses réformes sont abandonnées après l’invasion danoise de 1568. Jean III (1577-1592) préfère les mercenaires allemands ou écossais qui déçoivent en Livonie. Charles IX (1604-1611) comprend enfin la nécessité de moderniser l’armée nationale : il prend comme instructeur le comte Jean de Nassau qui rétablit la discipline et adopte les méthodes linéaires hollandaises. Mais en septembre 1605, la cuisante défaite de Kirchholm (1) devant les Polonais révèle toutes les failles de l’organisation militaire suédoise. Cette dure leçon servira directement à son fils, Gustave-Adolphe, qui monte sur le trône en 1611 et entreprend immédiatement une refonte complète de l’armée, jetant les bases d’une puissance militaire qui fera trembler l’Europe entière.
II. Les réformes de Gustave-Adolphe : forger une armée nationale
Après la paix de Stolbovo (2) en 1617, Gustave-Adolphe refond complètement l’armée. Le plan de 1623 prévoit 9 régiments provinciaux (incluant Finlande et Carélie) totalisant 240 compagnies et 36 000 hommes. L’organisation est claire : 150 hommes par compagnie, 4 compagnies forment un bataillon, 3 bataillons une brigade opérationnelle. Mais le recrutement est un fardeau terrible pour la paysannerie. Les jeunes paysans sont enrôlés entre 15 et 18 ans pour un service obligatoire de 30 ans – un jeune recruté à 16 ans ne sera libéré qu’à 46 ans ! On prend le valet de ferme avant le fermier, on épargne généralement le fils d’une veuve, les vagabonds sont enrôlés d’emblée mais jamais les criminels. Les mineurs du Bergslag (3) sont exemptés. Le recrutement s’effectue sous la responsabilité des pasteurs et du conseil de fabrique qui dressent les listes et présentent les miliciables aux commissaires du roi.
Entre 1613 et 1631, la Dalécarlie (4) se révolte à plusieurs reprises. En 1613-1614, les soldats levés en Dalécarlie désertent en masse et reviennent de Finlande dans leurs foyers. Quand les autorités veulent les châtier, des rixes éclatent. En 1624, dans la province de Kalmar, une mutinerie de soldats appuyés par les paysans du voisinage éclate sous un certain Joh Stind – vite étouffée. En 1629-1631, nouveaux troubles en Dalécarlie. Des réfractaires dalécarliens et smâlandais sont alors déportés comme colons en Ingrie. En Finlande, les excès sont pires. Un détachement de soldats finlandais dépêché dans le Tavasteland pour ramener des recrues en fuite se signale par de tels excès que les paysans, se plaignant au gouverneur-général Charles Oxenstierna, le menacent d’une révolte générale. Les paysans accusent aussi les soldats de mal exploiter leurs terres. Entre 1626 et 1630, la conscription livre néanmoins près de 50 000 soldats : 8 000 en 1626, 13 500 en 1627, 11 000 en 1628, 8 000 en 1629, 9 000 en 1630.
Pour transformer ces paysans récalcitrants en soldats, Gustave-Adolphe impose une discipline draconienne fixée dans les « Paragraphes de guerre » de 1621. Tous blasphèmes et jurons sont sévèrement punis. Le manque de zèle religieux lors des prières communes du matin et du soir entraîne le versement à la quête pour les pauvres. Anecdote remarquable : tous les soldats reçoivent un livre de prières – cas unique en Europe à cette époque. Les punitions sont impitoyables : le vol en marche est passible de la peine de mort. Les infractions légères amènent suppression de la solde au profit des infirmeries, les fers, les verges. Des corps entiers peuvent être punis : exclusion des cantonnements, retrait des étendards, décimation par arquebusade ou par la corde. Les duels entre officiers sont punis de mort. Aucune femme n’est admise dans les camps – contraste frappant avec la débauche des armées du temps.
Pour faire respecter ce code, Gustave-Adolphe crée des tribunaux régimentaires (colonel et assesseurs) et une instance suprême : la Cour de Justice militaire (Krigsrätt) présidée par Jacob Pontusson de La Gardie, Grand-Maréchal du royaume depuis 1620. La Gardie a servi sous Maurice d’Orange-Nassau et introduit les méthodes hollandaises. Le code militaire doit être lu devant chaque régiment une fois par mois.
Mais cette discipline avait un prix : la solde doit être payée régulièrement trois fois par mois (les 11, 21 et dernier jour). En 1632, un simple mousquetaire touche environ 4 rixdales par mois, un lieutenant 30 rixdales, un capitaine 700 rixdales par an. Le roi est entouré d’un Consistoire ecclésiastique dirigé par un grand aumônier inspectant tous les aumôniers régimentaires. Le patriotisme se mêle à la ferveur luthérienne : à la crainte du papisme s’ajoute l’exaltation du « gothicisme ». Cette armée suscite l’admiration de Richelieu autant que de l’envoyé danois Peder Galt.
L’interdiction stricte du pillage sous Gustave-Adolphe fait initialement la réputation de l’armée suédoise et la distingue radicalement des autres forces européennes. Le vol en marche est puni de mort, et cette rigueur impressionne les contemporains habitués à voir les armées piller systématiquement les populations. Mais cette discipline exemplaire va progressivement se dégrader pour plusieurs raisons cruciales : L’irrégularité croissante de la solde tout d’abord. Tant que la solde est payée trois fois par mois comme prévu, les soldats peuvent acheter leurs provisions. Mais dès que les paiements se raréfient, la nécessité de vivre sur le pays devient inévitable. Au fil du temps, cette obéissance passive se relâcha progressivement et la nécessité de vivre sur le pays entraînant des contributions de guerre, des réquisitions, voire des pillages. Ensuite l’armée se transformait également et devenait cosmopolite. Début 1632, l’armée ne comptait plus que 12% de Suédois et Finlandais contre 88% de mercenaires étrangers et l’esprit de discipline originelle eut tendance à se diluer. Les mercenaires allemands, suisses, écossais n’avaient pas été élevés dans la ferveur luthérienne et le « messianisme gothique » qui animaient les troupes nationales. L’allongement des campagnes jouait aussi. Plus la guerre s’éternisait, plus il devenait difficile de maintenir l’approvisionnement régulier depuis la Suède. Les armées devaient survivre sur place. Enfin il y avait eu aussi quelques exemples de « pillage profitable » : Lors de la guerre danoise (1643-1645), Torstensson (5) opère au Holstein et dans le Jutland où « on pilla, on enleva de beaux chevaux » avec lesquels fut créé un corps de cavalerie. Cela pourvut aux besoins des troupes et le pillage devint une nécessité stratégique acceptée, voire encouragée.
L’interdiction du pillage fut un idéal fondateur de l’armée de Gustave-Adolphe qui fit sa réputation entre 1621 et les premières années de la guerre de Trente Ans. Mais cet idéal ne put résister à la transformation de l’armée nationale en force cosmopolite de mercenaires, à l’irrégularité croissante de la solde, et à l’allongement des campagnes qui rendit le pillage non plus un crime mais une nécessité de survie.
III. Le débarquement et la transformation cosmopolite
En Juin 1630, Gustave-Adolphe débarque sur la côte poméranienne avec seulement 13 000 hommes, 2 régiments de cavalerie (Vestergôtland et Småland) et 4 régiments d’infanterie suédoise. C’est une armée principalement nationale et homogène. Le traité de subsides franco-suédois de Bärwald (23 janvier 1631) change tout. la France finance une armée de 30 000 fantassins et 6 000 cavaliers. Commence alors un recrutement massif de mercenaires étrangers : Allemands, Suisses, Écossais de la célèbre « brigade verte », Anglais, Irlandais.

L’état-major se peuple de réfugiés tchèques.
Début 1632, la métamorphose est stupéfiante : sur 120 000 hommes, il n’y a plus que 12% de Suédois et Finlandais, soit environ 15 000 soldats. Les 105 000 autres sont des mercenaires ! C’est devenu « une force cosmopolite ». À la mort du roi, le 16 novembre 1632, l’armée compte 130 000 hommes.
Les soldats n’avaient pas d’uniformes fournis. Ils portaient des casaques doublées de pelisse en hiver et on distinguait les régiments par la couleur des drapeaux : jaune, bleu, vert, rouge, blanc.
Le 16 novembre 1632 à Lützen, à la tête de sa cavalerie, Gustave-Adolphe tombe au combat. Mais il avait formé des chefs de guerre à sa taille : Horn, Banér, Torstensson, Wrangel, Bernard de Saxe-Weimar.

Le 6 septembre 1634, la lourde défaite de Nordlingen (6) porte un coup sévère au prestige des Nordiques. Les pertes sont énormes, les désertions massives. Johan Banér, nommé commandant en chef de toutes les forces suédoises en Allemagne, doit restaurer la discipline par des mesures rigoureuses contre les mutinés, les rançonneurs et les pillards. Renforcé des troupes françaises de Guébriant (7), il s’enfonce dans le Sud de l’Allemagne. Après une offensive d’hiver en Bohème, sa mort à Halberstadt en mai 1641 prive l’armée d’un chef de valeur « aimé des hommes malgré sa rudesse ».


L’année 1637 constitue une période critique. Il ne reste plus que 45 000 hommes sous commandement suédois, dont seulement 30 000 combattants – les 15 000 restants tiennent garnison. Dans les ports de débarquement, on emploie pour raison de sécurité des troupes suédo-finlandaises qui acceptent d’être payées en denrées alimentaires faute d’argent. « L’amalgame des Suédois et des mercenaires allemands devient de plus en plus difficile. »
Il faut noter ici que la plupart des textes retrouvés mentionnant les frères Kuhlman pendant cette période difficile de 1634 à 1637.


De 1643 à 1645, la guerre danoise permet à Torstensson d’opérer une diversion flatteuse pour l’amour-propre national. Au Holstein et dans le Jutland, on pille, on enlève de beaux chevaux avec lesquels est créé un corps de cavalerie. « Cela pourvoit aux besoins des troupes. » Enfin les armées de Torstensson, Wrangel et Königsmark, unies aux françaises, victorieuses en Bavière, marchent sur Vienne et pénètrent dans Prague. Le traité de paix de Westphalie (7) en 1648 consacre en Europe la grandeur du soldat suédois.
IV. Le problème du retour (1650-1653)
Au printemps 1650, l’armée Suédois dû licencier les troupes. Mais comment ramener en Suède des hommes qui avaient goûté à la guerre ? se demande le diplomate français Chanut qui observe : « Il n’est pas possible que la soldatesque et les officiers qui sont passés en Suède souffrent la contrainte et la frugalité, ayant goûté les délices de la guerre d’Allemagne. »
En 1652, la garde royale n’avait pas touché sa solde depuis six mois et beaucoup de soldats demandèrent un congé ou désertèrent. L’allocation en céréales que recevaient les veuves de soldats fut supprimée et les soldats perdus erraient à travers le pays contribuant ainsi à la crise sociale au moment.
Le Riksdag de 1652, tenu sous la reine Christine, décrète des enrôlements supplémentaires pour les trois années suivantes, avec des exigences particulières pour les paysans soumis aux seigneurs mais en 1653 une grave révolte paysanne oblige à faire donner la cavalerie et l’artillerie pour la mater. C’est le soulèvement de Närke (8). Charles X Gustave hérite d’une situation particulièrement difficile. En 1634, l’armée comptait 23 régiments d’infanterie de campagne (1 200 hommes chacun) et 8 régiments de cavalerie (800-1 000 maîtres). Le service militaire sélectif restait très impopulaire. Les doléances affluaient au Riksdag. Le Conseil hésita et songea à remplacer les levées par des taxes plus lourdes pour recruter des mercenaires. Pour la Campagne de Pologne en 1855, Charles X impose à son armée de 40 000 soldats une discipline aussi sévère que celle de Gustave-Adolphe, s’inspirant toujours du messianisme gothique et luthérien. Mais le soldat, privé de provisions et sans solde, dut vivre sur l’habitant. Les régiments allemands, en particulier, se signalèrent en Pologne par le pillage, le viol et l’incendie, la profanation des églises dans les campagnes et les villes. Les victoires butèrent déjà sur la résistance morale d’un peuple. Les traités de Roskilde et Oliva (9) récompensèrent néanmoins tous ces efforts démesurés : la Suède s’était taillée un Empire baltique.

(1) La bataille de Kircholm du 27 septembre 1605 est l’une des grandes batailles de la guerre polono-suédoise de 1600-1611. La bataille s’est déroulé à Kirchholm (désormais Salaspils en Lettonie). Les forces de la république des Deux Nations de Jan Karol Chodkiewicz, bien qu’inférieures en nombre, ont rapidement battu les forces suédoises de Charles IX. Cette victoire fut marquée par la puissance de la cavalerie lourde (hussards) de Pologne-Lituanie.
(2) Le traité de Stolbovo, signé le 27 février 1617, est un traité qui mit fin à la guerre d’Ingrie (1610-1617) entre la Suède et la Russie après l’échec du siège de Pskov par les Suédois.
(3) Le Bergslagen (loi de la montagne en suédois) est une région minière située au nord du lac Mälar, en Suède, qui se distingue par sa culture et son histoire. Les activités minières et métallurgiques remontent au Moyen Âge.
(4) La Dalécarlie (littéralement « les vallées ») est une province historique du centre de la Suède. Ses frontières ont été reprises par le comté de Dalécarlie.
(5) Lennart Torstenson (ou Lennart Torstensson), né le 17 août 1603 à Forstena (Västergötland) et mort le 7 avril 1651 à Stockholm, est un homme de guerre suédois. Il fut aussi conseiller du royaume de Suède et gouverneur de province.
(6) La première bataille de Nördlingen a lieu les 5 et 6 septembre 1634, durant la guerre de Trente Ans. Les Suédois n’avaient pu tirer bénéfice de la victoire protestante à Lützen à cause de la mort de leur roi Gustave Adolphe. Les forces impériales reprirent l’initiative et, en 1634, occupèrent la ville de Ratisbonne menaçant d’avancer plus loin en Saxe. Les protestants réalisèrent qu’ils devaient faire un effort pour reprendre la ville et planifièrent alors une attaque de nuit.
(7) Jean-Baptiste Budes de Guébriant, comte de Guébriant, né à Saint-Carreuc le 2 février 1602 d’une ancienne famille bretonne, mort le 24 novembre 1643 de la blessure qu’il reçut le 17 novembre 1643 d’un coup de fauconneau qui lui emporta le bras droit lors du siège de Rottweil, fut un homme de guerre actif pendant la Guerre de Trente Ans. Le fauconneau ou bombarde allongée est une pièce d’artillerie légère de 6 à 7 pieds (environ 2 m), qui a deux pouces de diamètre (calibre 50,8 mm) et dont le boulet pèse 1 livre à 1,5 livre (de 453 g à 700 g).
(8) Närke est située au coeur de la Suède et a pour principale ville Örebro avec son magnifique château médiéval. La province, qui compte la belle région naturelle de Bergslagen, est entourée au nord par la crête de la montagne Kilsbergen et au sud-ouest par le parc national de Tiveden. Närke était réputée pour ses paysans belliqueux.
(9) Le traité de Roskilde ou paix de Roskilde est un traité conclu le 26 février 1658 à Roskilde par lequel le roi de Danemark-Norvège Frédéric III cède ses provinces du Sud de la péninsule scandinave au roi de Suède Charles X Gustave. Le traité d’Oliva est un traité de paix signé à l’abbaye d’Oliva près de Dantzig (Gdańsk) en Prusse royale le 3 mai 1660. Il termine la première guerre du Nord entre les Vasa de Suède et ceux de Pologne, l’électeur de Brandebourg et l’empereur du Saint-Empire.