Le Mariage de Gerhard et Barbara

Un amour en temps de guerre – 2 janvier 1637

Le mariage fut célébré le 2 janvier 1637, en pleine Guerre de Trente Ans, à Alt-Stettin, et le sermon fut immédiatement imprimé par Georg Gowen, un témoignage rare d’un moment d’amour au cœur du chaos. J’ai écrit le texte ci-dessous à partir de ce document historique original conservé à la Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel.

Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l'occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.
Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l’occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.

Par un froid matin d’hiver à Vieux Stettin, alors que la Guerre de Trente Ans ravageait encore l’Europe, deux destinées se croisèrent dans l’église Saint-Jacques. Lui, Gerhard Kuhlman, Lieutenant-Colonel valeureux au service de la Couronne de Suède, portait l’uniforme de guerre sous son manteau de cérémonie. Elle, Barbara von Eckstadt, jeune femme de vertu issue d’une famille noble, s’apprêtait à lier son sort à celui d’un homme dont le métier était le combat. Le pasteur Christophorus Schultetus se tenait devant eux, conscient de la gravité du moment. Comment bénir cette union quand le fracas des armes résonnait encore aux portes de la ville ? Comment promettre un avenir paisible à une épouse dont le mari pourrait partir au combat dès le lendemain ?

L’Anneau d’Or et les Leçons de David

Le pasteur prit dans ses mains l’anneau de mariage et commença son sermon, tissant une métaphore qui allait durer plus d’une heure. Cet anneau, expliqua-t-il aux fidèles rassemblés dans l’église froide, n’était pas qu’un simple bijou. C’était le symbole de quatre vérités éternelles. « Certains murmurent, » commença-t-il en balayant l’assemblée du regard, « qu’un soldat ne devrait pas se marier. Que l’épée et l’amour ne font pas bon ménage. Que la guerre rend les hommes trop durs pour la tendresse conjugale. » Un silence pesant s’installa. Tous savaient que Barbara avait entendu ces mêmes reproches. « Mais regardez David ! » s’exclama le pasteur. « N’était-il pas un guerrier redoutable ? Pourtant, quand il vit Abigaïl, cette femme sage et vertueuse, il ne vit pas en elle un obstacle à sa valeur militaire, mais une compagne pour son âme. »

Le prédicateur raconta alors cette histoire biblique avec passion : comment le riche Nabal avait insulté David et ses hommes affamés, comment le guerrier, furieux, avait juré de tuer tous les hommes de la maisonnée, et comment Abigaïl, par sa sagesse et son courage, était venue à sa rencontre avec des provisions, s’inclinant devant lui et apaisant sa colère par ses paroles pleines de foi. « Voyez-vous, » poursuivit Schultetus, « David n’est pas devenu moins brave après avoir épousé Abigaïl. Au contraire ! Car l’amour d’une femme vertueuse ne rend pas un homme faible – il lui donne une raison de plus de se battre, un foyer vers lequel revenir, une lumière dans les ténèbres de la guerre. »

Quand Dieu Unit les Cœurs

Barbara allait quitter sa famille, ses terres natales, pour suivre un homme dont le destin était incertain. Le pasteur le savait. Alors il évoqua l’histoire de Rebecca, cette jeune femme qui, des siècles auparavant, lorsqu’on lui demanda si elle acceptait de partir vers un pays lointain épouser Isaac qu’elle n’avait jamais vu, répondit simplement : « Ja, ich will mitziehen » – « Oui, je veux partir. »
« Dieu est l’orfèvre qui forge les alliances, » expliqua Schultetus en levant l’anneau vers la lumière des vitraux. « Qu’importe si cet anneau est d’or, d’argent ou de fer ? Qu’importe si l’époux est prince ou soldat, si l’épouse est riche ou modeste ? Lorsque Dieu unit deux âmes dans la crainte du Seigneur et la vertu, aucun homme ne peut les séparer. »
Il rappela que David était un fugitif sans le sou quand il épousa Abigaïl, veuve d’un homme riche. Elle possédait des milliers de moutons et de chèvres, des serviteurs, des terres. Lui n’avait qu’une bande de guerriers loyaux et l’onction promise d’un royaume à venir. « Pourtant elle ne vit pas sa pauvreté – elle vit son cœur selon Dieu. »

La Flamme qui Unit

« L’amour conjugal, » déclara le pasteur avec gravité, « est un feu sacré qui fond deux êtres en un seul. Non pas comme deux personnes qui se tiennent simplement côte à côte, mais comme deux métaux précieux que le forgeron fait fondre ensemble pour créer un alliage plus fort que chacun séparément. »
Il mit en garde contre ceux qui cherchent d’abord la beauté ou la richesse. Certes, Abigaïl était belle et riche – le texte biblique le mentionnait. Mais ce n’était pas cela qui avait conquis David. « Écoutez comment elle parlait : ‘Que le Seigneur protège mon seigneur ! Car tu mènes les combats du Seigneur, et qu’aucun mal ne soit trouvé en toi tous les jours de ta vie !' »
« Voilà, » s’exclama Schultetus, « une femme qui comprenait le destin de son époux ! Une femme de sagesse, d’humilité, de patience et de discrétion. Une femme qui savait transformer la colère en douceur, qui pouvait calmer un lion furieux par la seule force de ses paroles sages. »
Il cita alors le Siracide : « Une femme vertueuse est un don précieux… Une femme qui sait se taire est un don de Dieu… Il n’y a rien de plus cher sur terre qu’une épouse pieuse. »

Le Cercle Sans Fin

Alors que le sermon touchait à sa fin, le pasteur éleva l’anneau devant toute l’assemblée. « Regardez ce cercle. Trouvez-vous un début ? Trouvez-vous une fin ? »
Silence dans l’église.
« Les anciens Égyptiens voyaient dans le cercle le symbole de l’éternité. Ainsi en est-il du mariage. Ce que Dieu a uni, aucun homme ne doit le séparer. Ni la distance, ni la guerre, ni les années, ni les épreuves. »
Il évoqua alors Ruth, cette veuve qui refusa d’abandonner sa belle-mère Naomi et prononça ces mots immortels : « Où tu iras, j’irai. Où tu habiteras, j’habiterai. Ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras, je mourrai, et là je serai enterrée. Que le Seigneur me punisse si autre chose que la mort nous sépare ! »
« Barbara, » dit-il en se tournant vers la jeune mariée, « tu quittes aujourd’hui la maison de ton père pour suivre un guerrier. Les routes seront longues, les séparations douloureuses, les nuits d’inquiétude nombreuses. Mais souviens-toi : Dieu vous a unis. Là où il ira, tu iras. Et quand la guerre l’appellera loin de toi, ton amour sera son bouclier invisible, sa forteresse, sa raison de revenir. »
Puis, se tournant vers Gerhard : « Et toi, vaillant soldat, souviens-toi qu’Hector lui-même, le plus grand guerrier de Troie, disait à son épouse Andromaque : ‘Tu es pour moi père et mère, tu es mon frère, tu es l’époux de ma jeunesse florissante.’ La vraie force d’un homme n’est pas d’être un lion dans sa maison, terrorisant sa famille, mais d’être tendre avec ceux qu’il aime tout en restant terrible à ses ennemis. »

L’Adieu du Pasteur

Christophorus Schultetus conclut son sermon par une prière ardente :
« Que le Dieu qui a uni David et Abigaïl, Isaac et Rebecca, vous garde dans Son amour éternel et indivisible. Qu’Il vous accorde un mariage joyeux, paisible, rempli d’amour et béni de toutes les richesses divines. Que votre union soit si forte que même la mort elle-même peine à en discerner les liens. Et qu’un jour, dans l’éternité, vous soyez réunis avec le Christ et tous les élus dans un amour parfait et sans fin. »
L’anneau passa au doigt de Barbara.
Dehors, la neige commençait à tomber sur Stettin.
Quelque part, les tambours de guerre résonnaient encore.
Mais en cet instant, dans cette église, deux âmes venaient de devenir une, pour le temps et pour l’éternité.
Amen.

Gerhard Kuhlman mourra quelques mois plus tard le 10 juin de cette même année 1637 pendant l’attaque du Château de Saatzig. Le couple avait-il eu le temps de concevoir un enfant ? Gerhard et Barbara ont-ils eu une descendance ?

La suite dans un prochain épisode…

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