La tombe de Johan (1600-1649) … la suite

les forteresses de Narva et Ivangorod de chaque côté du fleuve Narva

Dans mon premier article j’évoquais ma recherche sur la localisation exacte de la tombe de Johan Kuhlman, Lieutenant-Colonel dans l’armée Suédoise.

Si on combine les informations reprises dans les différents registres nobiliaires suédois édités au fil des siècles (XVIIe au XIXe siècles), les informations connues concernant Johan donnent ceci :

Johan Kuhlman, noble Kuhlman (fils de Johan Kuhlman, Tab. 1), de Bornhagenhof en Ingermanland. Était en 1639 lieutenant-colonel. Admis en 1649-07-22, après sa mort avec son frère Peter (les fils 1650 présentés sous le n° 467). Enterré en 1648 à Narva, où le colonel Frans Johnstone a donné 100 riksdalers pour sa tombe dans l’église du château. Marié à Gertrud von Sipstein (1), qui vivait veuve en 1662.

Pour mémoire, certains extraits indiquaient le lieu de sa sépulture sans mentionner son épouse (voir par ailleurs) et d’autres son épouse sans mention de sa tombe. Ces registres, d’autre part, ne laissaient pas présager des informations ou documents que j’ai pu par la suite consulter aux archives de Suède comme les « Rullors » militaires ou lettres échangées avec la Reine Christine ou encore le Grand Chancelier Oxenstierna.

Lors de notre une visite en août 2024 du château de Narva, notre jeune guide Klim Klimenko nous indiqua qu’à part un petit lieu de recueillement situé au centre du château il n’y avait jamais eu d’église dans l’enceinte de la forteresse et qu’aucune trace d’un quelconque enterrement d’officier n’avait pu être trouvé dans les archives. Ce n’est que quelques jours après notre départ que Klim, intrigué lui aussi, eut une intuition. A cette époque, en 1649, il y avait certes deux forteresses aujourd’hui connues sous leur nom de Narva et Ivangorod (côté Russe) mais qu’elles faisaient partie intégrante de la ville de Narva alors sous domination Suédoise. De plus, si aucune église n’avait existé dans l’enceinte du château de Narva, il y en avait bien eu dans l’enceinte de celui d’Ivangorod. Dont une, initialement de rite orthodoxe, avait été transformée en temple protestant pendant l’occupation Suédoise …

Johan et sa famille ayant élu domicile du côté est du fleuve Narva (Ragoditza et Sirgonitza) en Ingrie à une quarantaine de kilomètres de Narva, l’hypothèse que sa tombe ait été en fait dans l’Eglise protestante d’Ivangorod devenait très plausible voire probable.

Les Eglises Nikolskaja (Saint-Nicolas), à gauche et Uspenskaja (de l’Assomption) dans l’enceinte de la forteresse d’Ivangorod en Russie.

L’Eglise orthodoxe qui fut un temps convertie en temple protestant s’appelle Saint-Nicolas (2). Le site internet stnicholas.org répertoriant toutes les églises portant ce nom indique : « Située juste à l’est de la rivière Narva, à la frontière avec l’Estonie, l’église fait partie du complexe de la forteresse d’Ivangorod. Construite en calcaire en 1498, elle fut la première église orthodoxe de la région de Narva. Utilisée un temps pour le culte protestant au XVIIe siècle, elle fut reconvertie au rite orthodoxe au milieu du XVIIIe siècle. Sa dernière restauration remonte aux années 1970 ».

Suivant les plans anciens, cette église se trouve bien au centre de l’enceinte du château. Reste à espérer la fin prochaine du conflit en cours pour pouvoir avoir la chance de la visiter …

Plan de la forteresse d’Ivangorod. L’Eglise Saint-Nicolas se trouve indiquée par le n°15 et celle de l’Assomption par le n°14.

Pour compléter cette évocation, il faut savoir qu’après la révolution Russe de 1917 et jusqu’à 1939, la forteresse d’Ivangorod fut à nouveau réunie à la ville de Narva comme l’indique le plan ci-dessous datant de 1929.

Si l’intuition de Klim m’a permis une avancée significative dans la résolution de cette énigme, il n’en reste pas moins deux interrogations à élucider : la tombe de Johan est-elle toujours présente dans l’Eglise Saint-Nicolas ? Etait-il concevable de transporter le corps d’un officier, certes de haut-rang, sur plus de 1500 kilomètres par voie de terre à cette époque (3) ? Johan avait-il eu les mêmes faveur que le grand Roi Gustave Adolphe ou encore le Généralissime Baner ? Ou est-ce simplement une stèle évocatrice qu’avait fait poser le Colonel Johnstone en 1649?

Cette part du mystère reste entière. C’est ce que j’évoquerai dans un prochain article…

(1) L’orthographe exacte était en fait Gertrud van Sypesteyn. Voir par ailleurs.

(2) Nicolas de Myre ou Nicolas de Bari, communément connu sous le nom de saint Nicolas, est un Grec d’Anatolie né à Patare en Lycie (actuellement Turquie) vers 270 et mort à Myre en 343[Note 1]. Évêque de Myre en Lycie, il a probablement participé au premier concile de Nicée au cours duquel il combattit l’arianisme. Son culte est attesté depuis le VIe siècle en Orient et s’est répandu en Occident depuis l’Italie à partir du XIe siècle. Canonisé, il a été proclamé protecteur de nombreuses nations et de nombreux corps de métiers ; c’est un personnage populaire de l’hagiographie chrétienne et il est l’un des saints les plus vénérés de l’Église orthodoxe, réputé, entre autres, pour ses nombreux miracles (source wikipedia).

(3) La lettre de la Reine Christine datée du 20 juillet 1649 relative à l’anoblissement de Johan précise bien qu’il est mort au combat en Poméranie peu de temps avant. Ce qui me fait dater sa mort de 1649 plutôt que 1648.

La ferme « Saint-Joseph »

On savait que Joseph Kuhlman (voir la biographie correspondante), père de Sigurd, habitait principalement Alger, en raison de ses fonctions de Courtier Maritime et traducteur assermenté puis de Consul Général. Une lettre cependant, qu’écrira Joseph à sa soeur Ingeborg, restée à Norrköping en Suède, lettre écrite en français de surcroit, semblait indiquer que les Kuhlman possèdaient une propriété à Bourkika. Dans cette lettre, Joseph informe Ingeborg qu’il doit faire venir à Alger son ami de Maupas qui se trouve en ce moment à Bourkika dans sa propriété. Sachant que Sigurd et Louise Chapotin se sont mariés à Marengo et qu’à sa mort en 1890, Victoire Chapotin, mère de Louise, est indiquée vivant à Bourkika dans la propriété de son gendre, on pouvait aisément imaginer que les Kuhlman avaient bien à Bourkika une propriété.

C’est un acte de vente d’une grande propriété de 139 hectares en 1895 à un certain Aupêche, qui deviendra des années plus maire de Bourkika, qui nous en apprend un peu plus. L’acte de vente mentionne Joseph Kuhlman comme premier propriétaire puis Sigurd et datant de la fin des années 1850. Et il existe une photo sous forme de carte postale de cette ferme, renommée pompeusement « le Chateau Aupêche » à Bourkika.

la ferme Saint-Joseph propriété des Kuhlman à Bourkika
Cette maison au centre du village existe toujours et a même servi de lieu de tournage d’un film algérien sorti en 1987 d’Amar Laskri intitulé « les portes du silence ».

Sur cette carte militaire du canton de Marengo datant de 1899, on distingue bien l’emplacement de la ferme Kuhlman au sud de Bourkika, sur la route de Ameur el Aïn. Cette propriété, en plus des 139 hectares de vignes et autres plantations, comportait au centre du village quatre lots de concessions et sur un de ces lots, la ferme Saint-Joseph.

Extrait de la carte d’Etat Major publiée en 1889.

La tombe de Johan (1600-1648)

Il existe quelques traces de la tombe du Chevalier Johan Kuhlman. Suivant les époques, ces registres nobiliaires sont plus ou moins complets. Dans l’extrait ci-dessous, il est donné quelques précisions quant au lieu de la sépulture sans mention de son épouse. Sur d’autres, c’est l’inverse.

Extrait du registre : Frälsesläkter i Finland
intil stora ofreden af
Jully Ramsay

« Originaire de Bornhagenhoff en Ingermanland (Ingrie). Lieutenant Colonel. Fait chevalier le 23 juillet 1648, après sa mort, avec son frère Peter. Enterré en 1648 à Narva, où le colonel Frans Johnstone a offert 100 riksdalers pour sa sépulture dans l’église du château. Marié à Gertrud von Sipstein qui en 1662 vivait encore, veuve. En vertu de la décision de Norrköping, il s’est vu attribuer la juridiction de Ragoditsa ou Raditska (Bornhagenhof) et le village de Sergovitsa en Ingrie le 23.10.1641 ».

La ville de Narva fut presque entièrement détruite pendant la deuxième guerre mondiale. Seul est resté le château, dominant le fleuve Narva qui sépare l’Estonie de la Russie et faisant face à l’autre château d’Ivangorod, tout aussi imposant. En juillet 2023, nous nous rendirent à Narva et avons eu l’occasion de visiter le château de Narva avec un jeune guide, Klim Klimenko qui nous était réservé. Il n’y avait plus d’Eglise du Château donc plus de tombe certainement. Mais cette histoire était intrigante néanmoins car les archives n’avaient aucun document attestant de la présence d’une église à l’intérieur du château. Il y avait bien eu une église dans le village, détruite elle aussi, mais rien à l’intérieur du château à part une petite chapelle mais qui n’était pas utilisée du temps des Suédois et la disposition des bâtiments à l’époque ne permettait guère d’avoir un emplacement dédié aux sépultures des officiers, aussi importants furent-ils.

Plan de la ville de Narva, situé à l’extrémité orientale de l’Estonie, à la frontière russe, très finement exécuté. Avec une clé dans le coin inférieur gauche « A. Alte Stadt Narva. B. Neue Stadt. C. Schloss Ivanogavod. D. Brücke zwisschen Narva und Ivanogorod. ».En haut la rivière Narva.
chateau de Narva aout 2024

Quelques semaines plus tard et alors que je correspondais toujours avec notre jeune guide, il lui vient une idée que j’expose ici :

« A cette époque, sous la domination suédoise, la ville d’Ivangorod, de l’autre côté du fleuve, n’existait pas. À la place, il y avait bien la forteresse militaire d’Ivangorod, mais qui faisait partie de la forteresse de Narva et n’était pas considérée comme une structure défensive distincte. Mais comment aurait-il pu être enterré là-bas alors que la seule église de la forteresse d’Ivangorod était orthodoxe ?

J’ai alors vérifié les sources et découvert que pendant la domination suédoise, l’église orthodoxe construite au XVe siècle avait été rebaptisée et utilisée comme église luthérienne. De plus, dans les sources estoniennes, elle est mentionnée comme l’église du château de la forteresse de Narva. Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle s’appuie sur d’autres éléments. Notamment, le domaine de votre ancêtre se trouvait de l’autre côté du fleuve, et il aurait peut-être été plus approprié de l’enterrer dans l’église militaire plus proche de chez lui. De plus, en termes d’espace, la forteresse d’Ivangorod était plus grande que celle de Narva et toujours quelque peu vide, ce qui rendait plus probable qu’elle dispose de place pour l’enterrement des officiers suédois ».

Notre visite à Narva n’avait pas comme seul objectif de retrouver la trace de Johan et sa tombe car je savais que la ville avait été détruite. Mais, il est donc probable ou possible que cette tombe existe encore car préservée dans la forteresse d’Ivangorod. Il ne reste plus qu’à attendre la fin de la guerre et espérer un laisser passer pour s’y rendre …

la Forteresse d'Ivangorod, août 2024.
la Forteresse d’Ivangorod, août 2024.

Les tableaux perdus

Johan Kuhlman (1738-1806). Tableau "perdu" à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.
Johan Kuhlman (1738-1806). Tableau « perdu » à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.

Au départ il y avait ces deux grandes photographies de tableaux, représentant Johan Kuhlman (1738-1806) et son épouse Margareta Sehlberg (1754-1841). Elles avaient été prises en 1950 par mon grand-oncle Pierre Caillet, mari de Germaine, la sœur ainée de ma grand-mère Suzanne Kuhlman. Les originaux étaient gardés par Simone la plus jeune des filles de Georges Kuhlman, fils de Sigurd et petit-fils de Josef, le Consul Général. Ces photographies, agrandies étaient annotées au dos précisant les personnages ainsi que leurs dates de naissance et de décès. Ces mentions, même si elles comportaient quelques erreurs découvertes par la suite, ont été d’une grande aide pour la suite de l’enquête. Ce point de départ m’a permis de retrouver un grand nombre de documents aux archives Royales de Suède et dans les archives de Norrköping, la ville des Kuhlman.

Margaretha Selhberg (1759-1841). Tableau "perdu" à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.
Margaretha Selhberg (1759-1841). Tableau « perdu » à Marseille lors du rapatriement de Simone Kuhlman en 1960.

La perte de ces tableaux, même si on en parlait peu dans la famille, a été inestimable, surtout lorsque je découvris bien plus tard l’auteur de ces peintures. Mais … pour mon enquête il est bien possible que cette perte ait été d’une aide précieuse voire déterminante. En effet, il est assez courant dans ces tableaux familiaux, rarement annotés, d’en perdre au fil du temps la provenance et la nature. La chance finalement est que Pierre Caillet les ait pris en photo lors du partage des tableaux familiaux, photographies qu’il a lui même annotées en rajoutant tout ce qui était connu au début des années 1950… Un mal pour un bien.

Annotations au dos des photographies des tableaux de Johan Kuhlman et Margareta Kuhlman, née Sehlberg. Collection personnelle de l'auteur.
Annotations au dos des photographies des tableaux de Johan Kuhlman et Margareta Kuhlman, née Sehlberg. Collection personnelle de l’auteur.