La Franc-maçonnerie suédoise au XVIIIe siècle et le cercle de Johan Kuhlman.

Une grande partie du texte qui suit est issu d’une étude sur la franc-maçonnerie réalisée par Andreas Önnerfors et intitulée « Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk. Studier i det svenska frimureriets historia » publiée par l’université de Lund en 2006. A partir de cette publication, j’ai fait le lien avec mes recherches sur ce que j’ai appelé « Le Cercle de Johan » (1) afin de comprendre l’influence que la franc-maçonnerie avait pu avoir sur la constitution de ce cercle d’amis.

Première inscription au registre général de l’Ordre maçonnique suédois.

Au XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie suédoise constitue bien plus qu’une société secrète. Elle représente un réseau d’élite porteur d’un projet moral ambitieux qui rassemble 4 300 membres entre 1731 et 1800, faisant de cette organisation la plus importante du siècle en Suède. L’étude académique « Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk » (Fraternité mystérieuse – réseau puissant), publiée par l’Université de Lund en 2006, offre un éclairage fascinant sur cette période fondatrice. Elle révèle que les « secrets » maçonniques ne concernent pas une doctrine ésotérique cachée, mais plutôt les rituels d’initiation, les mots de passe et les signes de reconnaissance qui structurent la fraternité.

La franc-maçonnerie se présente comme un projet visant à promouvoir des valeurs morales et philanthropiques, à créer une fraternité transcendant les classes sociales, et à établir un réseau cosmopolite où « toutes les nations peuvent partager des connaissances saines ». Le symbole du phénix renaissant des cendres, accompagné de la devise « Que la vertu opprimée se relève », illustre parfaitement cette aspiration à l’élévation morale.

L’engagement social précurseur

Resurgat virtus oppressa – La vertu opprimée doit renaître.
Vignette de titre pour la publication ‘Frimasorare-Nyheter’ en 1770.

Les francs-maçons suédois ne se contentent pas de discours philosophiques. Ils prennent des initiatives sociales remarquables, précurseurs de l’État-providence. En 1753, ils fondent le Frimurare Barnhuset, l’orphelinat maçonnique de Stockholm. Ils créent également des hôpitaux et mettent en place des programmes d’inoculation contre la variole, démontrant ainsi leur engagement concret pour le bien-être de la société. L’histoire de la franc-maçonnerie suédoise commence véritablement en 1752, lorsque Knut Posse fonde la loge Saint Jean Auxiliaire à Stockholm, qui deviendra la loge mère des autres loges suédoises. Le roi Adolf Fredrik est alors nommé protecteur de la franc-maçonnerie en Suède. La période entre 1753 et 1763 voit une expansion spectaculaire avec au moins quatorze loges fondées dans le royaume suédois, accueillant en moyenne cent quatorze nouveaux membres par an. En 1756, Carl Friedrich Eckleff fonde la loge L’Innocente à Stockholm, première loge suédoise à pratiquer les grades supérieurs dits « écossais ». Trois ans plus tard, en 1759, la création de la loge capitulaire L’Innocente marque le début des motifs chevaleresques dans la franc-maçonnerie suédoise. L’année 1760 voit l’établissement de la Grande Loge territoriale suédoise (Stora Landt-Logen) comme organisation faîtière. En 1761, la franc-maçonnerie s’étend à la Poméranie suédoise avec trois loges à Greifswald et Stralsund.

Le lien avec les Templiers

Un discours d’André Michel Ramsay, diffusé en France à partir de 1737, établit une connexion légendaire entre la franc-maçonnerie et les ordres chevaleresques médiévaux, notamment les Templiers et les croisés. Cette idée connaît un succès considérable en Suède, où elle nourrit le développement d’un système de grades élaboré intégrant des motifs chevaleresques. L’initiation constitue le cœur de l’activité maçonnique. C’est à travers ces rituels que les symboles et valeurs fondamentales, ce que les francs-maçons appellent l’Art Royal, sont transmis aux « récipiendaires », terme utilisé dans la franc-maçonnerie suédoise pour désigner les initiés. Contrairement aux craintes populaires, les révélations successives des rituels dès les années 1730 démontrent que ces cérémonies visent la transmission de valeurs morales, non d’une doctrine secrète subversive. Le témoignage de Jakob Wallenius (1761-1818) sur son initiation en 1787 à Greifswald reste exceptionnel. Il déclare : « Även jag hade förutfattade meningar mot denna uråldriga, ärevördiga Frimurare Orden. Men jag slutade upp med dem och som belöning har jag skådat det stora överraskande ljuset. » (Même moi j’avais des préjugés contre cet ancien et vénérable Ordre des Francs-Maçons. Mais j’y ai renoncé et en récompense, j’ai contemplé la grande lumière surprenante.)

Un réseau d’élite diversifié

La franc-maçonnerie rassemble des personnalités issues de tous les horizons : hauts fonctionnaires et membres du Riksråd (Conseil du Royaume), industriels et négociants de la Compagnie des Indes orientales, médecins et professeurs d’université, militaires et officiers, artistes et musiciens, artisans et commerçants. Cette diversité sociale exceptionnelle fait de la franc-maçonnerie un espace unique de brassage et d’échanges dans une société encore largement structurée par les ordres traditionnels.

Johan Kuhlman : Portrait d’un franc-maçon des Lumières.

Johan Kuhlman incarne parfaitement l’esprit des Lumières suédoises. Né en 1738 et décédé en 1806, il consacre sa vie au commerce et aux réseaux intellectuels de Stockholm. Négociant prospère, il s’entoure d’un cercle remarquable qui incarne les idéaux des Lumières. Dans la Generalmatrikel de l’Ordre maçonnique suédois, Johan Kuhlman apparaît sous le numéro provincial 2144 avec la mention « Kuhlman, Johan 2144 Handlande.

Parmi les nombreux membres du cercle de Johan Kuhlman, plusieurs sont également francs-maçons, comme en témoigne la Generalmatrikel de l’Ordre maçonnique suédois. Ces hommes incarnent la convergence entre les idéaux maçonniques et l’action concrète dans différents domaines de la société suédoise.

Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811)
Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811)

Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811) figure parmi les plus éminents. Dans la Generalmatrikel, il apparaît sous le numéro 371 avec la mention « Gjörvell, Carl Christoffer 371 Kgl. Biblotikare [SED]* 1757 ». Bibliothécaire royal, il est initié en 1757 dans la loge Saint Edvard, désignée par l’abréviation [SED]. L’astérisque qui suit cette indication signifie qu’il a été transféré à Saint Jean Auxiliaire lorsque Saint Edvard a fermé en 1781. Au-delà de ses fonctions officielles, Gjörwell est également journaliste et éditeur, et il joue un rôle important dans la diffusion des idées des Lumières. Son appartenance au cercle de Kuhlman témoigne des liens étroits entre le monde du commerce, représenté par Kuhlman, et celui de l’érudition et de la culture officielle.

La famille Sehlberg illustre également les liens entre commerce maritime et franc-maçonnerie. Johan Kuhlman épouse Margaretha Catherine Sehlberg (1759-1841), fille de Nils Jacob Sehlberg (1721-1800), capitaine de navire puis marchand de Gävle qui fonde la compagnie « Sehlberg & Son ». Cette union familiale s’accompagne de liens maçonniques. Carl Jacob Sehlberg figure dans la Generalmatrikel sous le numéro 3678 avec la mention « Sehlberg, Carl Jacob 3678 Grosshandlare i Gefle [STE] 1796 ». Négociant en gros (Grosshandlare) à Gävle, il est initié en 1796 dans la loge Saint Erik à Stockholm, désignée par l’abréviation [STE]. La présence de Carl Jacob Sehlberg dans les registres maçonniques suggère une tradition maçonnique au sein de la famille Sehlberg, renforçant les liens entre les réseaux commerciaux et la fraternité maçonnique.

Lars Silverstolpe (1768-1814)
Lars Silverstolpe (1768-1814).

Un autre personnage éminent, figurant dans le cercle de Johan qui j’ai pu reconstitué est Lars Göransson Silfverstolpe (1768-1814) Lieutenant-Colonel dans le régiment des Svea Livardets. Fils d’un haut fonctionnaire, Lars Göransson Silfverstolpe qui incarnait la haute administration suédoise du milieu du 18e siècle, période où la Suède expérimentait une monarchie constitutionnelle dans laquelle le pouvoir royal s’effaçait au profit d’institutions parlementaires et administratives. Les Silfverstolpe constituaient une famille aristocratique profondément enracinée dans l’administration suédoise. Le registre maçonnique révèle plusieurs membres occupant des postes stratégiques : commissaires à la Banque, greffiers à la Maison de la Noblesse, officiers de cavalerie et lieutenants de la Garde royale.

Le cercle de Kuhlman comprend également des négociants liés à la Compagnie des Indes orientales. La Generalmatrikel mentionne « Lindahl, Olof 3005 Supercargeur, – Directeur vid Ost Indiska Companiet [S3S] 1787 ». Olof Lindahl, portant le numéro provincial 3005, exerce la fonction de supercargeur puis de directeur à la Compagnie des Indes orientales. Il est initié en 1787 dans la loge désignée par [S3S]. Bien que le cercle de Kuhlman mentionne Johan Niclas Lindhal et Peter Lindhal, tous deux négociants, il est possible qu’Olof Lindahl appartienne à cette même famille de commerçants, témoignant ainsi des liens entre le commerce international et la franc-maçonnerie.

Franc-maçonnerie et politique

Contrairement aux théories du complot qui émergent dès le XVIIIe siècle, l’étude démontre que la franc-maçonnerie suédoise ne constitue pas une menace politique organisée. Toutefois, elle joue un rôle important dans la formation des réseaux d’élite. Durant la période de liberté (Frihetstiden, 1718-1772), notamment entre 1755 et 1765, on observe une forte présence de francs-maçons parmi les « Hattarna » (les Chapeaux), le parti dominant. Au moins soixante-dix leaders du parti figurent parmi les membres. Paradoxalement, certains francs-maçons combattent eux-mêmes ce qu’ils considèrent comme des dérives de la fraternité. Nils von Rosenstein, franc-maçon lui-même portant le numéro provincial 2066, combat avec Johan Henric Kellgren le « mysticisme et le fanatisme » dans le journal Stockholms Posten. Cette attitude témoigne de la diversité des opinions au sein même de la franc-maçonnerie suédoise et de sa nature non monolithique.

Conclusion : Un héritage durable

La franc-maçonnerie suédoise du XVIIIe siècle ne peut être réduite à une société secrète aux rituels mystérieux. Elle représente un mouvement social d’envergure qui contribue à la formation d’une élite éclairée, au développement d’institutions philanthropiques, à la diffusion des idées des Lumières, et à la création de réseaux transnationaux. Le cercle de Johan Kuhlman illustre cette réalité. Les liens entre Kuhlman, le négociant ; Gjörwell, le bibliothécaire royal et éditeur ; la famille Sehlberg, ancrée dans le commerce maritime ; et probablement Lindahl, directeur à la Compagnie des Indes, témoignent de la manière dont la franc-maçonnerie crée des ponts entre différents secteurs de la société. Ces hommes partagent des valeurs communes de progrès, d’engagement social et de fraternité qui transcendent leurs fonctions professionnelles respectives. Cette convergence entre commerce, érudition et engagement social incarne l’esprit des Lumières suédoises et témoigne de la vitalité intellectuelle de Stockholm à la fin du XVIIIe siècle. La franc-maçonnerie offre un espace où ces hommes peuvent cultiver ces valeurs communes et œuvrer ensemble pour le bien commun, au-delà des hiérarchies sociales traditionnelles. Comme l’exprime la devise du phénix, symbole de la franc-maçonnerie suédoise : « Que la vertu opprimée se relève ». Ce message d’élévation morale et de renaissance perpétuelle résonne encore aujourd’hui comme témoignage d’une époque où des hommes ont tenté de construire, à travers leurs réseaux et leurs actions, une société plus juste et plus éclairée.

(1) Au fil de mes recherches, j’ai pu rassembler les principaux amis et connaissances de Johan Kuhlman. Ces personnages sont aussi ceux qui ont laissé des messages ou poèmes dans le Livre d’Or de Johan et Margaretha. Je présenterai ces personnes dans un articles à venir.


Sources : Andreas Önnerfors (dir.), Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk. Studier i det svenska frimureriets historia, Lund University, Minerva Series n°12, 2006

Le Saltängsteatern

Le Saltängsteatern , également appelé Comediehuset , était un théâtre de Norrköping , actif entre 1798 et 1850.

Le théâtre et le manège se trouvaient à l’extrémité de l’ancienne place Saltängstorget, aujourd’hui occupée par le parc ferroviaire le long de la rue Slottsgatan. Le théâtre fut inauguré en 1798 et resta associé au manège, appelé « Hüstopera », jusqu’en 1859. Gravure d’après une gravure contemporaine de W. Wiberg.

Le théâtre fut fondé à l’initiative de Johan Kuhlman (1738-1806), Peter Lindahl (1740-1814), Christian Eberstein (1738-1816) et de l’avocat Johannes « John » Swartz l’Ancien (1759-1812) . Il devait remplacer les anciens théâtres Egges Teater et Dahlbergska Teatern , fermés à la suite du scandale provoqué par l’interprétation de La Marseillaise en 1795 lors d’une représentation de la troupe de Johan Peter Lewenhagen et considérés comme obsolètes. Il fut construit sur Slottsgatan, au nord de Saltängstorget , sur un terrain loué à l’ église Hedvig .

Le nouveau théâtre, contrairement aux précédents, n’était pas un bâtiment reconverti, mais le premier théâtre construit à Norrköping. De style Empire, il était doté de murs à double paroi, d’une loge et d’une galerie, et décoré par Pehr Hörberg . Il pouvait accueillir 300 personnes. À l’instar des théâtres précédents, le Saltängsteatern ne disposait pas de personnel permanent, mais, comme tous les théâtres hors de Stockholm, il accueillait des troupes itinérantes. En son temps, il fut l’un des théâtres de province les plus importants de Suède. D’abord géré par une société à responsabilité limitée de particuliers, il passa ensuite, à partir de 1813, à la Hedvigs kyrka (église de Hedvig) .

Le Saltängsteatern a été remplacé en 1850 par le théâtre Eklundska , qui à son tour a été démoli en 1903 et remplacé par le théâtre Stora de Norrköping .

Source : d’après Nordén, Arthur, Norrköpings äldre teatrar. Saltängsteatern 1798-1850.

Les voyages de Johan

Un navire de la Compagnie des Indes Orientales au mouillage devant Dalarö, les voiles déliées pour le séchage, mâts avant et arrière abaissés. Drapeau suédois sous la fourche. Cedergren (1), Per Wilhelm (1823 – 1896)

Pendant longtemps j’ai pensé que dans la famille j’étais probablement celui qui voyageait le plus. Que ce soit avec la famille ou les affaires, en déplacement, pour habiter ou encore en touriste, si je considère les kilomètres parcours c’est probablement le cas et cela devrait le rester encore quelques temps. Mais si on se projette au XVIIIe ou XIXe siècle, on ne peut être qu’impressionné par les voyages réalisés par Johan en Europe.

De la fin des années 1750 jusqu’à 1780 environ, Johan Kuhlman (1738-1806) a beaucoup voyagé, à la recherche de nouveaux produits à importer en Suède ou encore pour se soigner (2). Quand on épluche les principaux journaux de cette époque on retrouve des traces de ses passages dans les différents ports d’Europe. Johan ira jusqu’à Setubal, le port de Lisbonne ou encore Gènes en Italie.

Les voyages de Johan Kuhlman (1738-1806) en Europe de 1760 à 1780
Carte des principaux voyages en Europe de Johan et Henric Kuhlman de 1760 à 1780.

Après avoir passé des contrats avec les producteurs ou revendeurs locaux, Johan mettait à disposition de ses clients des citrons, des eaux minérales de Spa, de Seltz ou encore de Balaruc dans le sud de la France, du chocolat ou encore du beurre de Courlande (3). J’aurai l’occasion d’évoquer ces produits dans un article à venir.

2 juillet 1768 : « Nouvellement arrivé, de l’or de qualité extra ainsi que de l’eau minérale de Pyrmont et de Seltz. Ces produits fins sont à vendre chez Johan Kuhlman à un prix raisonnable».

Un de ses voyages m’a particulièrement intrigué. Le 17 mai 1762, parmi d’autres voyageurs, on le retrouve à l’arrivée non pas à Gothembourg (Göteborg) ou Stockholm mais au port de Dalarö. A Stockholm, ce port faisait office de base pour la Compagnie Suédoise des Indes Orientales. Johan est-il rentré de Bordeaux avec un navire de la SOIC ? Est-ce lors de ce dernier voyage du célèbre navigateur Braad (4) qu’ils se sont rencontrés ?

(1) Dans l’album familial de photographies couvrant la période 1850 à 1920, album que j’ai appelé « l’album de Sigurd », il y a une photo avec pour seule annotation au verso « Cedergren ». Certainement une coïncidence mais je n’en suis pas si certain car elle est entourée d’autres photos de marins, armateurs ou capitaine de navires. Cette photo a-t-elle un lien avec le peintre ?

(2) Johan Kuhlman était atteint de la « maladie de la pierre ». Au XVIIIᵉ siècle, la “maladie de la pierre” désignait ce qu’on appelle aujourd’hui des calculs urinaires (pierres formées dans les voies urinaires, rein et/ou vessie). Dans les textes de l’époque (et les travaux d’historiens qui les synthétisent), elle est très souvent assimilée à la “gravelle” (terme courant pour ces concrétions) : on parle ainsi de “maladie de la pierre” ou “gravelle”.

(3) La Courlande est l’une des quatre régions historiques de la Lettonie s’étendant dans l’ouest du pays le long de la côte Baltique et le golfe de Riga, autour des villes de Liepāja et de Ventspils. Elle correspond à la partie occidentale de l’ancien duché de Courlande.

(4) voir un précédent article. Christopher Henric Braad, né le 28 mai 1728 à Stockholm et décédé le 11 octobre 1781 à Norrköping, était le fils de Paul Kristoffer Braad, industriel à Norrköping, et de Gertrud Planström. Il reçut une éducation privée à Norrköping, puis entra à Uppsala le 28 mars 1743. Il fut nommé au Collège de Commerce le 30 janvier 1745 et au Bureau de la Manufacture le 31 janvier 1747. Commis de bord à la Compagnie des Indes orientales en juillet 1747, il effectua son premier voyage pour cette compagnie en janvier 1748. Il devint premier assistant en 1753, puis chef d’expédition de 1760 à 1762. Il reçut le titre d’assesseur le 3 avril 1764. Marié une première fois le 21 juillet 1763 à Maria Kristina Westerberg (1739 -1768), fille du marchand Karl Magnus Westerberg à Norrköping puis une deuxième fois le 2 mars 1769 à Vilhelmina Hulphers (1749 -1771), fille du marchand et échevin Abraham Hulphers à Västerås et enfin une troisième fois le 4 juin 1772 à Sara Margareta Kuhlman (1754 -1797), la fille du marchand Henrik Kuhlman à Norrköping et la sœur de Johan et Henric.

La patrie de nos pères

Extrait d’une carte d’Ortelius (1) sur la Poméranie, la Lettonie et une partie du sud de la Pologne au-dessus des Carpates, éditée en 1581. collection personnelle de l’auteur.

Parmi les innombrables lettres, encore conservées, écrites par Johan Henric Lidén (1) à son ami Johan Kuhlman (1738-1806), un personnage que j’évoquerai dans un de mes prochains articles, il en est une évoquant l’origine de ces familles. Elle date du 17 octobre 1774 :

Des nouvelles d’Aix-la-Chapelle : Depuis ma dernière arrivée du pays de nos pères, Mme R. Rådinnan Bonde , née Trolle est devenue sage-femme et sera mon infirmière pour l’hiver. Monsieur le Commissaire Löwing de Finlande, un vieil ami honnête, va bientôt rentrer chez lui. D’autre part, le général Sprengtporten est déjà parti pour Amsterdam, mais il est rentré si rapidement chez lui et est parti aussi mal qu’il est arrivé ici …

Lidén voulait bien sûr parler de la Poméranie. Mais qu’est-ce que la Poméranie?

La Poméranie (Pomerania en anglais, Pomorze en polonais) est une région historique située sur la côte sud de la mer Baltique, aujourd’hui partagée entre l’Allemagne (à l’ouest) et la Pologne (à l’est). Son nom dérive du slave ancien “po more”, signifiant “terre au bord de la mer”. Son histoire remonte à plus de 10 000 ans, marquée par des migrations, des conquêtes et des divisions territoriales. La région est habitée depuis la fin de la dernière ère glaciaire. Durant l’Antiquité, elle est peuplée par des tribus germaniques et baltiques, mentionnée comme partie de la “Germania” par les Romains. À partir du VIe siècle, des peuples slaves (comme les Poméraniens) s’y installent, repoussant ou assimilant les populations précédentes.

Vers l’an 1000, la région est conquise par les souverains polonais (Piasts), qui l’intègrent partiellement à leur royaume. Au XIIe siècle, elle est christianisée sous l’influence de l’Empire germanique, du Danemark et de la Pologne. Des duchés locaux émergent, comme celui de la maison de Poméranie (Griffons) et des Samborides, souvent vassaux de puissances voisines. La région se divise en Poméranie occidentale (Vorpommern) et orientale (Pomerelia ou Hinterpommern). À partir du XIIIe siècle, une colonisation allemande (Ostsiedlung) s’intensifie, transformant la démographie. La Pomerelia (3) tombe sous le contrôle des Chevaliers Teutoniques au XIVe siècle, tandis que la Poméranie occidentale reste liée à l’Empire germanique et au Danemark.

Au XVIe siècle, la Réforme protestante s’implante en Poméranie occidentale. La guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage la région, menant au traité de Westphalie : la Poméranie occidentale devient suédoise (Poméranie suédoise), tandis que la Pomerelia reste polonaise. Au XVIIIe siècle, la Prusse (Brandenburg-Prusse) s’empare progressivement des territoires : en 1720, elle gagne la partie sud de la Poméranie suédoise, et en 1815, après les guerres napoléoniennes, l’ensemble forme la province prussienne de Poméranie. La Pomerelia est intégrée à la Prusse occidentale lors des partages de la Pologne (1772-1795).

Au XIXe et début XXe siècles, la Poméranie fait partie de l’Empire allemand, avec une population majoritairement germanophone. Après la Première Guerre mondiale, la Pomerelia revient à la Pologne (voïvodie de Poméranie), formant le “corridor polonais” vers la mer. Durant la Seconde Guerre mondiale, la région est sous contrôle nazi. À la fin de la guerre (1945), les conférences de Yalta et Potsdam redessinent les frontières : la partie est de l’Oder (Hinterpommern et Pomerelia) est attribuée à la Pologne, avec expulsion massive des Allemands (environ 2 millions) et peuplement par des Polonais. La partie ouest (Vorpommern) intègre la RDA (Allemagne de l’Est), puis l’Allemagne réunifiée en 1990, au sein du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard dans de prochains articles sur l’histoire de la Poméranie Suédoise.

(1) Abraham Ortel, mieux connu sous le nom d’Ortelius, est né à Anvers et, après avoir étudié le grec, le latin et les mathématiques, s’y est établi avec sa sœur, en tant que libraire et «peintre de cartes». Voyageant beaucoup, particulièrement aux grandes foires du livre, son entreprise prospéra et il noua des contacts avec des lettrés dans de nombreux pays. Un tournant dans sa carrière est atteint en 1564 avec la publication d’une carte du monde en huit feuilles dont un seul exemplaire est connu : d’autres cartes individuelles suivront, puis, à la suggestion d’un ami, il rassemble une collection de cartes qu’ il fit graver dans une taille uniforme, formant ainsi un ensemble de cartes qui fut publié pour la première fois en 1570 sous le nom de Theatrum Orbis Terrarum (Atlas du monde entier). Bien que Lafreri et d’autres cartographes italiens aient publié des collections de cartes «modernes» sous forme de livre au cours des années précédentes, le Theatrum a été la première collection systématique de cartes de taille uniforme et peut donc être appelé le premier atlas, bien que ce terme n’ait été utilisé vingt ans plus tard par Mercator. Le Theatrum, avec la plupart de ses cartes élégamment gravées par Frans Hogenberg, connaît un succès immédiat et apparaît dans de nombreuses éditions dans différentes langues, y compris des addenda publiés de temps à autre incorporant les dernières connaissances et découvertes contemporaines. La dernière édition de cartes parut en 1612. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, Ortelius nota ses sources d’informations. Dans la première édition, quatre-vingt-sept cartographes étaient remerciés.

(2) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) . Ses ancêtres, originaires de Poméranie, avaient fait fortune. Son père avait adopté le nom de famille de la ferme Lida, située près de Norrköping, qu’il avait développée. Sa mère était la nièce de l’évêque et philosophe Andreas Rydelius . En 1771, il fut atteint de la goutte et démissionna de son poste à Lund en 1776. Il vécut chez son ami Johan Kuhlman à Norrköping et, alité jusqu’à la fin de sa vie, il poursuivit ses recherches.

(3) La “Pomerelia” (aussi appelée Pomérélie en français, ou Pomerelia en anglais/polonais) est une subdivision historique essentielle de la région. La Poméranie globale se divise traditionnellement en :

  • Poméranie occidentale (Vorpommern, aujourd’hui principalement en Allemagne),
  • Poméranie orientale ou Pomerelia (Hinterpommern ou Pomorze Gdańskie, aujourd’hui en Pologne, autour de Gdańsk).

Cette distinction date du Moyen Âge et a joué un rôle clé dans les conquêtes, les partages et les changements de frontières (par exemple, sous les Teutoniques, la Pologne, la Prusse, etc.). Sans elle, l’histoire de la Poméranie serait incomplète, car la Pomerelia représente une partie intégrante avec son propre parcours distinct (intégration à la Pologne au XXe siècle, corridor polonais, etc.)