Le Saltängsteatern

Le Saltängsteatern , également appelé Comediehuset , était un théâtre de Norrköping , actif entre 1798 et 1850.

Le théâtre et le manège se trouvaient à l’extrémité de l’ancienne place Saltängstorget, aujourd’hui occupée par le parc ferroviaire le long de la rue Slottsgatan. Le théâtre fut inauguré en 1798 et resta associé au manège, appelé « Hüstopera », jusqu’en 1859. Gravure d’après une gravure contemporaine de W. Wiberg.

Le théâtre fut fondé à l’initiative de Johan Kuhlman (1738-1806), Peter Lindahl (1740-1814), Christian Eberstein (1738-1816) et de l’avocat Johannes « John » Swartz l’Ancien (1759-1812) . Il devait remplacer les anciens théâtres Egges Teater et Dahlbergska Teatern , fermés à la suite du scandale provoqué par l’interprétation de La Marseillaise en 1795 lors d’une représentation de la troupe de Johan Peter Lewenhagen et considérés comme obsolètes. Il fut construit sur Slottsgatan, au nord de Saltängstorget , sur un terrain loué à l’ église Hedvig .

Le nouveau théâtre, contrairement aux précédents, n’était pas un bâtiment reconverti, mais le premier théâtre construit à Norrköping. De style Empire, il était doté de murs à double paroi, d’une loge et d’une galerie, et décoré par Pehr Hörberg . Il pouvait accueillir 300 personnes. À l’instar des théâtres précédents, le Saltängsteatern ne disposait pas de personnel permanent, mais, comme tous les théâtres hors de Stockholm, il accueillait des troupes itinérantes. En son temps, il fut l’un des théâtres de province les plus importants de Suède. D’abord géré par une société à responsabilité limitée de particuliers, il passa ensuite, à partir de 1813, à la Hedvigs kyrka (église de Hedvig) .

Le Saltängsteatern a été remplacé en 1850 par le théâtre Eklundska , qui à son tour a été démoli en 1903 et remplacé par le théâtre Stora de Norrköping .

Source : d’après Nordén, Arthur, Norrköpings äldre teatrar. Saltängsteatern 1798-1850.

Les voyages de Johan

Un navire de la Compagnie des Indes Orientales au mouillage devant Dalarö, les voiles déliées pour le séchage, mâts avant et arrière abaissés. Drapeau suédois sous la fourche. Cedergren (1), Per Wilhelm (1823 – 1896)

Pendant longtemps j’ai pensé que dans la famille j’étais probablement celui qui voyageait le plus. Que ce soit avec la famille ou les affaires, en déplacement, pour habiter ou encore en touriste, si je considère les kilomètres parcours c’est probablement le cas et cela devrait le rester encore quelques temps. Mais si on se projette au XVIIIe ou XIXe siècle, on ne peut être qu’impressionné par les voyages réalisés par Johan en Europe.

De la fin des années 1750 jusqu’à 1780 environ, Johan Kuhlman (1738-1806) a beaucoup voyagé, à la recherche de nouveaux produits à importer en Suède ou encore pour se soigner (2). Quand on épluche les principaux journaux de cette époque on retrouve des traces de ses passages dans les différents ports d’Europe. Johan ira jusqu’à Setubal, le port de Lisbonne ou encore Gènes en Italie.

Les voyages de Johan Kuhlman (1738-1806) en Europe de 1760 à 1780
Carte des principaux voyages en Europe de Johan et Henric Kuhlman de 1760 à 1780.

Après avoir passé des contrats avec les producteurs ou revendeurs locaux, Johan mettait à disposition de ses clients des citrons, des eaux minérales de Spa, de Seltz ou encore de Balaruc dans le sud de la France, du chocolat ou encore du beurre de Courlande (3). J’aurai l’occasion d’évoquer ces produits dans un article à venir.

2 juillet 1768 : « Nouvellement arrivé, de l’or de qualité extra ainsi que de l’eau minérale de Pyrmont et de Seltz. Ces produits fins sont à vendre chez Johan Kuhlman à un prix raisonnable».

Un de ses voyages m’a particulièrement intrigué. Le 17 mai 1762, parmi d’autres voyageurs, on le retrouve à l’arrivée non pas à Gothembourg (Göteborg) ou Stockholm mais au port de Dalarö. A Stockholm, ce port faisait office de base pour la Compagnie Suédoise des Indes Orientales. Johan est-il rentré de Bordeaux avec un navire de la SOIC ? Est-ce lors de ce dernier voyage du célèbre navigateur Braad (4) qu’ils se sont rencontrés ?

(1) Dans l’album familial de photographies couvrant la période 1850 à 1920, album que j’ai appelé « l’album de Sigurd », il y a une photo avec pour seule annotation au verso « Cedergren ». Certainement une coïncidence mais je n’en suis pas si certain car elle est entourée d’autres photos de marins, armateurs ou capitaine de navires. Cette photo a-t-elle un lien avec le peintre ?

(2) Johan Kuhlman était atteint de la « maladie de la pierre ». Au XVIIIᵉ siècle, la “maladie de la pierre” désignait ce qu’on appelle aujourd’hui des calculs urinaires (pierres formées dans les voies urinaires, rein et/ou vessie). Dans les textes de l’époque (et les travaux d’historiens qui les synthétisent), elle est très souvent assimilée à la “gravelle” (terme courant pour ces concrétions) : on parle ainsi de “maladie de la pierre” ou “gravelle”.

(3) La Courlande est l’une des quatre régions historiques de la Lettonie s’étendant dans l’ouest du pays le long de la côte Baltique et le golfe de Riga, autour des villes de Liepāja et de Ventspils. Elle correspond à la partie occidentale de l’ancien duché de Courlande.

(4) voir un précédent article. Christopher Henric Braad, né le 28 mai 1728 à Stockholm et décédé le 11 octobre 1781 à Norrköping, était le fils de Paul Kristoffer Braad, industriel à Norrköping, et de Gertrud Planström. Il reçut une éducation privée à Norrköping, puis entra à Uppsala le 28 mars 1743. Il fut nommé au Collège de Commerce le 30 janvier 1745 et au Bureau de la Manufacture le 31 janvier 1747. Commis de bord à la Compagnie des Indes orientales en juillet 1747, il effectua son premier voyage pour cette compagnie en janvier 1748. Il devint premier assistant en 1753, puis chef d’expédition de 1760 à 1762. Il reçut le titre d’assesseur le 3 avril 1764. Marié une première fois le 21 juillet 1763 à Maria Kristina Westerberg (1739 -1768), fille du marchand Karl Magnus Westerberg à Norrköping puis une deuxième fois le 2 mars 1769 à Vilhelmina Hulphers (1749 -1771), fille du marchand et échevin Abraham Hulphers à Västerås et enfin une troisième fois le 4 juin 1772 à Sara Margareta Kuhlman (1754 -1797), la fille du marchand Henrik Kuhlman à Norrköping et la sœur de Johan et Henric.

La patrie de nos pères

Extrait d’une carte d’Ortelius (1) sur la Poméranie, la Lettonie et une partie du sud de la Pologne au-dessus des Carpates, éditée en 1581. collection personnelle de l’auteur.

Parmi les innombrables lettres, encore conservées, écrites par Johan Henric Lidén (1) à son ami Johan Kuhlman (1738-1806), un personnage que j’évoquerai dans un de mes prochains articles, il en est une évoquant l’origine de ces familles. Elle date du 17 octobre 1774 :

Des nouvelles d’Aix-la-Chapelle : Depuis ma dernière arrivée du pays de nos pères, Mme R. Rådinnan Bonde , née Trolle est devenue sage-femme et sera mon infirmière pour l’hiver. Monsieur le Commissaire Löwing de Finlande, un vieil ami honnête, va bientôt rentrer chez lui. D’autre part, le général Sprengtporten est déjà parti pour Amsterdam, mais il est rentré si rapidement chez lui et est parti aussi mal qu’il est arrivé ici …

Lidén voulait bien sûr parler de la Poméranie. Mais qu’est-ce que la Poméranie?

La Poméranie (Pomerania en anglais, Pomorze en polonais) est une région historique située sur la côte sud de la mer Baltique, aujourd’hui partagée entre l’Allemagne (à l’ouest) et la Pologne (à l’est). Son nom dérive du slave ancien “po more”, signifiant “terre au bord de la mer”. Son histoire remonte à plus de 10 000 ans, marquée par des migrations, des conquêtes et des divisions territoriales. La région est habitée depuis la fin de la dernière ère glaciaire. Durant l’Antiquité, elle est peuplée par des tribus germaniques et baltiques, mentionnée comme partie de la “Germania” par les Romains. À partir du VIe siècle, des peuples slaves (comme les Poméraniens) s’y installent, repoussant ou assimilant les populations précédentes.

Vers l’an 1000, la région est conquise par les souverains polonais (Piasts), qui l’intègrent partiellement à leur royaume. Au XIIe siècle, elle est christianisée sous l’influence de l’Empire germanique, du Danemark et de la Pologne. Des duchés locaux émergent, comme celui de la maison de Poméranie (Griffons) et des Samborides, souvent vassaux de puissances voisines. La région se divise en Poméranie occidentale (Vorpommern) et orientale (Pomerelia ou Hinterpommern). À partir du XIIIe siècle, une colonisation allemande (Ostsiedlung) s’intensifie, transformant la démographie. La Pomerelia (3) tombe sous le contrôle des Chevaliers Teutoniques au XIVe siècle, tandis que la Poméranie occidentale reste liée à l’Empire germanique et au Danemark.

Au XVIe siècle, la Réforme protestante s’implante en Poméranie occidentale. La guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage la région, menant au traité de Westphalie : la Poméranie occidentale devient suédoise (Poméranie suédoise), tandis que la Pomerelia reste polonaise. Au XVIIIe siècle, la Prusse (Brandenburg-Prusse) s’empare progressivement des territoires : en 1720, elle gagne la partie sud de la Poméranie suédoise, et en 1815, après les guerres napoléoniennes, l’ensemble forme la province prussienne de Poméranie. La Pomerelia est intégrée à la Prusse occidentale lors des partages de la Pologne (1772-1795).

Au XIXe et début XXe siècles, la Poméranie fait partie de l’Empire allemand, avec une population majoritairement germanophone. Après la Première Guerre mondiale, la Pomerelia revient à la Pologne (voïvodie de Poméranie), formant le “corridor polonais” vers la mer. Durant la Seconde Guerre mondiale, la région est sous contrôle nazi. À la fin de la guerre (1945), les conférences de Yalta et Potsdam redessinent les frontières : la partie est de l’Oder (Hinterpommern et Pomerelia) est attribuée à la Pologne, avec expulsion massive des Allemands (environ 2 millions) et peuplement par des Polonais. La partie ouest (Vorpommern) intègre la RDA (Allemagne de l’Est), puis l’Allemagne réunifiée en 1990, au sein du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard dans de prochains articles sur l’histoire de la Poméranie Suédoise.

(1) Abraham Ortel, mieux connu sous le nom d’Ortelius, est né à Anvers et, après avoir étudié le grec, le latin et les mathématiques, s’y est établi avec sa sœur, en tant que libraire et «peintre de cartes». Voyageant beaucoup, particulièrement aux grandes foires du livre, son entreprise prospéra et il noua des contacts avec des lettrés dans de nombreux pays. Un tournant dans sa carrière est atteint en 1564 avec la publication d’une carte du monde en huit feuilles dont un seul exemplaire est connu : d’autres cartes individuelles suivront, puis, à la suggestion d’un ami, il rassemble une collection de cartes qu’ il fit graver dans une taille uniforme, formant ainsi un ensemble de cartes qui fut publié pour la première fois en 1570 sous le nom de Theatrum Orbis Terrarum (Atlas du monde entier). Bien que Lafreri et d’autres cartographes italiens aient publié des collections de cartes «modernes» sous forme de livre au cours des années précédentes, le Theatrum a été la première collection systématique de cartes de taille uniforme et peut donc être appelé le premier atlas, bien que ce terme n’ait été utilisé vingt ans plus tard par Mercator. Le Theatrum, avec la plupart de ses cartes élégamment gravées par Frans Hogenberg, connaît un succès immédiat et apparaît dans de nombreuses éditions dans différentes langues, y compris des addenda publiés de temps à autre incorporant les dernières connaissances et découvertes contemporaines. La dernière édition de cartes parut en 1612. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, Ortelius nota ses sources d’informations. Dans la première édition, quatre-vingt-sept cartographes étaient remerciés.

(2) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) . Ses ancêtres, originaires de Poméranie, avaient fait fortune. Son père avait adopté le nom de famille de la ferme Lida, située près de Norrköping, qu’il avait développée. Sa mère était la nièce de l’évêque et philosophe Andreas Rydelius . En 1771, il fut atteint de la goutte et démissionna de son poste à Lund en 1776. Il vécut chez son ami Johan Kuhlman à Norrköping et, alité jusqu’à la fin de sa vie, il poursuivit ses recherches.

(3) La “Pomerelia” (aussi appelée Pomérélie en français, ou Pomerelia en anglais/polonais) est une subdivision historique essentielle de la région. La Poméranie globale se divise traditionnellement en :

  • Poméranie occidentale (Vorpommern, aujourd’hui principalement en Allemagne),
  • Poméranie orientale ou Pomerelia (Hinterpommern ou Pomorze Gdańskie, aujourd’hui en Pologne, autour de Gdańsk).

Cette distinction date du Moyen Âge et a joué un rôle clé dans les conquêtes, les partages et les changements de frontières (par exemple, sous les Teutoniques, la Pologne, la Prusse, etc.). Sans elle, l’histoire de la Poméranie serait incomplète, car la Pomerelia représente une partie intégrante avec son propre parcours distinct (intégration à la Pologne au XXe siècle, corridor polonais, etc.)

« Kunskap och Idoghet »

Kunskap och Idoghet, la devise de Johan Kuhlman. Extrait du livre d’Or de Rödmossen. Archives de Norrköping.
Johan Kuhlman (1738-1806)
Johan Kuhlman (1738-1806) par le peintre Pehr Horberg.

« Kunskap och Idoghet » telle était la devise de Johan Kuhlman (1738-1806). La vie de cet homme érudit, bienveillant et qui forma nombre de futurs industriels Suédois du XIXe siècle pourrait bien se résumer par cette maxime que l’on peut traduire par « Connaissances et persévérance ».

Prononcé à l’occasion de ses funérailles à Norrköping le 17 février 1806 par le prédicateur de la Cour Royale Johan Anton Lüdeke (1) et ami dévoué de Johan, son éloge funèbre résume ainsi sa vie :

« Sans prétention, vous avez fait votre devoir,
Envers la communauté et vos intelligents commis,
Vous n’avez pas repoussé les malheureux,
Ni rampé pour les fils de fortune.

Vous avez formé plus d’un jeune
Pour qu’il devienne un homme bon et utile,
Et pour d’autres, vous avez ouvert la voie,
que vous n’aviez pas trouvée vous-même ».

Fidèle ami, vous n’avez jamais renié
A l’honneur sanctifié ;
Ne succombant pas au profit inconsidéré,
Comme l’homme noble que vous fûtes.

Vos larmes, chère épouse,
Témoignent de ce qu’il était pour vous ;
Car son cœur revêtait plus
Que tout ce qui était au monde.

Les choix que la vie de famille perturbe
Chez un père sensible et tendre,
Ces fléaux sur sa chaumière
Rend chaque jour plus fragile.

Tout en larmes, il souffre,
comme un chrétien doit souffrir,
Comme le brave qui se bat
Jusqu’à la victoire ou la mort ».

eloge funebre de Johan Kuhlman par le prédicateur royal Johan Anton Lüdecke

(1) Johan Anton Lüdecke était le fils du pasteur en chef (premier prédicateur) de longue date de la paroisse allemande Sainte-Gertrude, Christoph Wilhelm Lüdeke, Lüdeke grandit à Stockholm. Après des études aux universités d’Uppsala et de Göttingen, où il obtint le titre de Magister en 1798, Lüdeke fut ordonné prêtre en 1799 et affecté comme auxiliaire auprès de son père. En 1801, il devint prédicateur extraordinaire de la cour et pasteur de la congrégation allemande de Norrköping. A la mort de son père, il reprend la paroisse Sainte-Gertrude de Stockholm en tant que deuxième pasteur puis accède au poste de pasteur en chef en 1817, poste qu’il conserve jusqu’à sa mort. En 1818, il obtient son doctorat de l’université d’Uppsala.

Le Superkargo Braad (1728-1781)

En 4 juin 1772, alors âgée de 18 ans, Sara Margaretha Kuhlman, sœur de Johan et Henric se marie avec un navigateur de la Compagnie des Indes Orientales, Christopher Henric Braad qui a alors 35 ans.

silhouette de Braad. Musée de Finlande

Christopher Henric (Henrik) Braad (1728–1781) naît à Stockholm en 1728, fils aîné de Poul Braad (d’origine danoise) et de Gertrude (originaire de Torneå, dans l’extrême nord de la Suède). Après un déménagement familial à Norrköping, il reçoit une éducation par tuteurs, dont Eric Walbom (1710–1773), qui devient un ami durable. Entré très jeune à l’université d’Uppsala, il s’y ennuie vite, déjà très cultivé et polyglotte, et passe ensuite par un emploi de bureau à Stockholm où il acquiert une écriture “administrative” soignée. À 19 ans, il rejoint la Compagnie suédoise des Indes orientales comme cadet et gravit les échelons jusqu’à un poste très élevé (premier « supercargo », chef d’expédition), menant des voyages vers Canton et Surat et rédigeant des récits détaillés qui fondent sa réputation. Vers la fin de sa vie, il écrit une courte autobiographie et commence un récit plus développé, mais il meurt en octobre 1781, quelques mois après l’avoir entamé ; après sa mort, sa vaste bibliothèque et ses papiers sont dispersés et conservés dans plusieurs institutions.

Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.
Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.

Contrairement à d’autres grands navigateurs, Braad est peu connu et son œuvre, considérable, reste encore inexploitée. L’historien Jeremy Franks est un des rares chercheurs s’étant penché sur ce personnage. Dans un article de la revue The Linnean publié en janvier 2005 intitulé “Reports to the Swedish East India Company: the Indian and eastern years (1748–62) of Christopher Henrik Braad (1728–81), l’auteur explique qu’il existe un ensemble de manuscrits encore inédits (environ 300 000 mots) liés aux années asiatiques de Braad (1748–1762), documents que des biographes de Linné (1) n’ont pas vraiment exploités faute d’accès ou lecture du suédois. Il situe Braad comme un voyageur et rédacteur exceptionnellement prolifique pour la Compagnie suédoise des Indes orientales, avec des voyages et séjours en Asie plus longs et plus documentés que ceux des disciples linnéens voir de Linné lui même.

Drawing of the Dutch burial ground at Surat, by Braad
Dessin de Braad, cimetière Hollandais à Surat.

Franks va même plus loin en émettant l’hypothèse que si les écrits de voyage de Braad avaient été publiés, ils auraient pu réduire l’importance accordée à d’autres sources associées au cercle de Linné — en particulier les lettres d’Olof Torén, présenté comme un collecteur et observateur officiel au service de la construction du prestige scientifique de Linné. Les écrits de Torén représentent, selon lui, 9 000 mots non illustrés, alors que le journal de Braad ferait environ 140 000 mots (uniquement pour Surat) et inclut des relevés, épitaphes, croquis, cartes, etc. Franks suggère même une intention possible : que le maintien de Braad dans l’ombre ait été de permettre à Linné de “créer” un apôtre (Torén) et de devancer Braad en tant qu’auteur.

Les voyages de Christopher Henric Braad :

1er voyage : de janvier 1748 à juillet 1749, sur le navire le Hoppet. Décrit, à l’aide d’inscriptions soignées dans son journal, des informations précieuses, qui ont été présentées à la compagnie et lui ont valu la faveur de ses supérieurs. Il laisse une représentation depuis Canton du mouvement animé sur le fleuve et de la vie des Chinois sur celui-ci. « Les Chinois se caractérisent par la recherche du profit, « spéculatif, maniable, rapide à saisir une chose ». Dans cette dernière relation, le lot le plus précieux concerne l’Inde, en particulier Surat. Dans un second document il laisse des descriptions historiques et géographiques des différents pays et localités visitées.

Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.
Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.

2e voyage: d’avril 1750 à juin 1752 sur le navire Le Gotha Leijon. Séjourne longtemps à Surate et dans d’autres ports de la côte de Malabar.

3e voyage : 1753 à 1759. 1er assistant. Envoyé à Canton puis aux Indes afin d’obtenir des renseignements sur les conditions commerciales en Inde. Avec un navire anglais, il se rendit en novembre 1754 au Bengale.Prend son quartier général à Surat, qui était encore à l’époque l’un des principaux centres du commerce indien, et de là a fait des voyages à Ceylan, sur la côte de Malabar et dans le sud de l’Arabie, qui, cependant, n’ont pas répondu à ses attentes, car le Mokka ne jouait plus du tout le même rôle qu’avant.

Dans des rapports à l’entreprise, qui ont été en partie transmis par des intermédiaires français, il a fait part de ses observations, sur le commerce des Danois au Bengale et les plans commerciaux prussiens. Afin de ne pas éveiller les soupçons des autorités anglaises, il agi en tant que scientifique itinérant en mission de l’Académie des sciences. Il a été bien accueilli, si dans certains endroits, comme à Calcutta, il cherche à explorer son entreprise, par les Anglais à Surate, il était traité comme un compatriote.

Entreprend le voyage de retour sur un navire anglais en 1758, mais celui-ci a fait naufrage à Limerick, où ses collections ont été en grande partie perdues. Le résultat des enquêtes de Braad en Inde était que la guerre attendue entre l’Angleterre et la France pouvait être considérée comme une situation favorable aux plans suédois. Il établi un comptoir Suédois à Surat, où les coûts seraient nettement inférieurs à ceux du Bengale et où de grands avantages s’offraient pour la vente des marchandises, l’achat de coton pour l’exportation vers la Chine.

4e voyage : avril 1760 à aout 1762, sur le navire le Riksens Stander. Navigue comme « Superkargo » (dirige l’expédition) sur le navire Riksens Stander pour réaliser ses plans pour comptoir suédois à Surat. L’entreprise n’a pas été couronnée de succès. La méfiance des Anglais a causé de nombreuses difficultés et les relations avec les dirigeants indigènes sont devenues tendues. Pendant vingt jours, Braad et une partie de son entourage furent enfermés dans le comptoir suédois par des troupes envoyées par le prince indigène. Cependant, grâce aux « mesures prudentes prises », toutes les sanctions les plus sévères ont été évitées et le voyage a pu se poursuivre vers la Chine.

Dans un prochain article j’évoquerai la première rencontre entre Christopher Braad et Johan Kuhlman et un cadeau offert par le navigateur à son beau-frère et ami.

Sources : tous les travaux de l’historien Jeremy Franks ainsi que la page dédié à Braad aux archives royales de Suède (https://sok.riksarkivet.se/sbl/Presentation.aspx?id=18029)

(1) Carl Linnæus, puis Carl von Linné (on trouve aussi Charles de Linné en version française) après son anoblissement, est un naturaliste suédois né le 23 mai 1707 à Råshult et mort le 10 janvier 1778 à Uppsala qui a posé les bases du système moderne de la nomenclature binominale. Considérant que la connaissance scientifique nécessite de nommer les choses, il a répertorié, nommé et classé, systématiquement, l’essentiel des espèces vivantes connues à son époque, en s’appuyant sur ses observations, ainsi que sur celles de son réseau de correspondants.