La fabrique de cartes à jouer d’Henrik.

En août 2022, visitant le musée de la technologie de Norrköping, j’eu la chance de pouvoir me procurer à la librairie du musée une étude relative aux plans des principales propriétés de la ville à cette époque (1). Le plan détaillé de la propriété Kuhlman indiquait la présence d’une petite fabrique de cartes à jouer. En recherchant des informations sur les différentes fabriques de cartes en Suède au XVIIIe siècle, je compris qu’un jeune ingénieur passionné de technique avait sillonné le pays dans sa jeunesse afin de répertorier et dessiner des forges, des fabriques en tout genre dont celle de Kuhlman… Ce jeune ingénieur s’appelait Carl Bernhard Wadström (2).

Journal de Wadström , 7 février 1770. Fig.1

Dans un livre récent sur Wadström, l’auteur Philip K. Nelson, intitulé « Carl Bernhard Wadström, l’homme derrière le mythe », même si l’objet de l’ouvrage traite surtout des voyages de Wadström et de son engagement pour la cause abolitionniste, livre un passage intéressant sur la période Suédoise du sujet : « il a réussi à rendre un service inestimable à la postérité en dessinant des établissements tels que la mine de Dannemora et la fabrique de cartes à jouer de Kuhlman. Certains de ces dessins industriels sont les seules illustrations que nous ayons d’un monde disparu ». L’auteur précise par ailleurs que ces dessins font partie du journal personnel de Wadström, heureusement préservé. Il ne me restait plus qu’à me procurer une copie de ce journal.

1770, Journal de Carl Bernhard Wadström, le 7 février.

Journal de Wadström, 7 février 1770.

Rapport d’hier

Aujourd’hui, je me suis rendu en ville, où je suis immédiatement monté chez le marchand Kuhlman et j’ai vu sa fabrique de cartes et obtenu ce qui suit :
Le papier, qui peut être de 3 sortes. Le plus fin, comme celui-ci, est acheté à l’étranger et est préparé comme ceci :
Ce qui doit être imprimé, c’est-à-dire la feuille extérieure et la feuille intérieure des cartes, est d’abord refroidit. La feuille extérieure est imprimée d’une forme d’empreinte en carrés bleus ou rouges, tandis que sur la feuille intérieure est imprimée des carrés de tête bleus sur les cartes. Cela doit être fait alors que la feuille encadre les personnages, puis le moule est posé sur la table, le papier ci-dessus sur le dessus des lettres avec une gomme raisonnablement dure, (puis le moule est pressé sur la pièce avec un pinceau qui a été trempé dans le fer), il faut frotté encore et encore. Cela doit se faire le plus rapidement possible. Clipsés ensemble de cette manière.

Pour faire des cartes fines, collez ensemble trois feuilles du papier le plus fin avec de la colle, qui est faite de farine de blé mélangée à de la laine, comme une couverture de laine. Ensuite, elles sont placées sous un tissu comme indiqué sur la figure, d’un côté à l’autre, un petit morceau de papier est récupéré et avec lui, ils sont accrochés à des ficelles qui sont attachées au tissu, pour sécher.

Lorsqu’elles ont séché sur le tapis, elles sont enlevées et mises en tas, puis placées sous un carton ou un tissu fin mais ferme, qui est enduit de glue et recouvert de peinture. Avec un tel carton, on procède ensuite jusqu’à ce que toute la feuille soit terminée, s’il en est ainsi pour chaque couleur, sur tous les cartons. Polissage : les cartes seront placées sous un cadre en forme d’anneau, et dont le résultat est que la figure de l’autre côté de la face soit également polie.

Fig 1. Sur la planche a, légèrement inclinée et bien lisse, on place un arbre court b. et, au moyen du guide c., on le déplace d’avant en arrière, sous le ruban. La pierre est posée, l’ensemble de la pièce est placé de manière tout à fait uniforme, et il ne faut pas appuyer plus fort sur l’une des cisailles, car de grandes entailles sont alors faites dans la feuille. Le fer, qui est bien tendu, donne à sa tige élastique une forte pression au milieu. La pièce est fixée à la main.

Journal de Wadström, 7 février 1770 page 2.

Fig. 2. à prendre séparément et à jeter, car le socle doit être tendre, scié ou lissé et est de chêne et de silex à sa largeur et à sa taille, autant qu’on peut le voir en dehors du bois, semble-t-il.

Fig. 3. Entre ces deux profils, est placée une meule de silex ordinaire, dans sa partie inférieure.

Avant de placer la feuille sous le silex à empocher, on étale un morceau de savon sur un morceau de bois avec lequel on frotte ensuite la feuille, sur laquelle le silex passera ensuite plus légèrement. Après avoir été polie, la pièce est terminée. Puis coupez la feuille d’abord sur 2 côtés avec le bord de la cisaille, à l’aide de la cisaille a.

Fig 4. Celle-ci est posée de face sur un banc et peut être réglée à l’aide des vis c,c et d,d, soit plus loin, soit plus près du côté, des planches e et f. Comme il s’agit maintenant de cartes à bords, le bord droit se pose contre la planche de façon tout à fait parallèle au bord axial, coupant le jeu de cartes entier en coins aussi larges que les cartes sont longues. Ensuite, les cartes sont coupées avec des ciseaux plus petits (6) de la même manière que pour les premiers, en feuilles courtes, dont elles sont coupées et placées ensemble sous la presse, chaque jeu un par an.

Après enquête, il m’a été indiqué que les ouvriers de la fabrique avaient besoin de 16 de ces couteaux, 2 ou 3 ramettes de papier, coutant à la compagnie 24 dallers. Ces 16 douzaines peuvent donner un total de 21 en cas de moindre perte. Sur les 16 douzaines de plaques, certaines ont été utilisées sans limite pour réaliser des cartes ou des gravures. J’ai demandé comment il se faisait que la carte de Stockholm avait la réputation d’être meilleure que celle de Norrköping ; non pas que ce soit mon avis, car c’est plutôt l’inverse. Les cartes lettones sont en anglais, mais ne sont pas supérieures en genre à toutes les cartes suédoises qui sont utilisées là-bas. Les textes juridiques l’attestent. Ils sont aussi couramment utilisés par les étrangers pour étudier les arbres. Cela est dû au recours à des moules en cuivre, qui font notre réputation autant que notre notoriété. Ici, on fabrique trois sortes de cartes, les plus fines sont en papier de coton comme celui-ci, de sorte qu’elles sont brillantes, les cartes de qualité intermédiaire sont en papier de laine comme celui-ci, mais la plus petite qualité est grossière et se détache par simple friction. Dans cette qualité la feuille interne est grossière est rendait les cartes très noires, mais elles sont aussi chères. On ne fabrique à Norrköping, contrairement à Stockholm, que des cartes de première qualité, ce qui est très bien. Pour que les cartes puissent rapidement sécher, ils utilisent un poêle qui fait monter la chaleur dans le toit, loin d’eux, de sorte que les cartes peuvent sécher en une nuit.

Son apparence est comme une figure ci-jointe, et est composée de 6 pièces démontables. Les cartes sont maintenant vendues par l’usine, les meilleures coûtant 12 shillings la douzaine et les moins bonnes 6 shillings. Le commerçant Kuhlman qui est maintenant le propriétaire de l’usine la dirige efficacité et de bonnes ventes.

Note personnelle : en février 1770, Henrik Jr frère ainé de Johan vivait toujours (il est mort un an plus tard). On peut raisonnablement penser que c’est lui qu’à rencontré Carl Bernhard Wagström. Johan n’avait que 22 ans et Henrik Jr, 30. Henrik (1731-1771) était le père de Johan Peter (1767-1839) et grand-père de Josef (1809-1876).

Plus tard, au XIXe siècle, Norrköping devint un centre majeur pour les cartes lithographiées avec la fondation de Lithografiska AB en 1858, qui produisit les premières cartes colorées par lithographie en Suède et domina le marché national.

(1) Le document s’intitule « Från frihetstidens Norrköping – Fakta bakom modellen Norköping på 1700-talet” ou ” Du Norrköping de la liberté – Les faits derrière la maquette de Norrköping au 18e siècle ».

Portraits de Carl Bernhard Wadström et du prince africain Peter Panah, 1789 par Carl Frederik von Breda.

(2) Carl Bernhard Wadström (1746-1799) était un ingénieur, inventeur et abolitionniste suédois, né à Stockholm mais qui grandit près de Norrköping, ville qu’il considérait comme sa ville natale. Fils d’un juriste et homme d’affaires, il montra tôt un intérêt pour la technique, les mathématiques et l’industrie, étudiant notamment la fabrication de cartes à jouer et d’armes à Norrköping, où il documenta les finesses techniques dans son journal. Il travailla dans des mines, des écluses et des forges, et accomplit en 1774 une mission d’espionnage risquée en Allemagne pour recruter des forgerons qualifiés pour la Suède, ce qui le mena à l’emprisonnement et à une évasion. Parmi les figures influentes qu’il rencontra dans le Norrköping culturel et savant de l’époque figuraient le professeur Johan Henric Lidén (1741-1793), un érudit suédois, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire, connu comme historien de la littérature suédoise et professeur d’histoire de l’apprentissage. Lidén, qui fut un ami proche de Wadström, vécut à Norrköping avec son ami Johan Kuhlman, un marchand respecté dont la firme commerciale servait de pépinière pour de jeunes commerçants et industriels. Vers la fin de sa vie, Lidén continua ses travaux savants et fit don de sa collection de livres à des institutions comme la bibliothèque de l’Université d’Uppsala. Wadström manqua les funérailles de Lidén en 1793, étant alors à l’étranger pour sa cause abolitionniste.

Après une carrière réussie en tant que directeur et membre du Commerce-Collegium, il se maria et s’installa à Norrköping. Influencé par Emanuel Swedenborg et indigné par l’esclavage, il fonda en 1779 la « Société de Norrköping » pour discuter d’une colonisation en Afrique sans esclavage. En 1787, il partit au Sénégal avec Anders Sparrman et Carl Axel Arrhenius, où ils furent témoins des horreurs du commerce des esclaves et les documentèrent. En tant qu’abolitionniste engagé, Wadström se rendit ensuite à Londres, où il témoigna au Parlement contre l’esclavage en 1788, contribuant à la sensibilisation publique. Il aida à la fondation de la colonie de Sierra Leone, y compris la ville de Freetown en 1792, basée sur des principes de liberté, de développement et d’égalité, avec des contributions suédoises notables comme la planification urbaine et l’envoi de colons. Il écrivit « An Essay on Colonization » (1794-1795), un ouvrage majeur sur la colonisation humanitaire et l’anti-esclavagisme, considéré comme l’une des publications suédoises les plus influentes internationalement après celles de Linné. Après la destruction de Freetown par les forces françaises en 1794 lors de la guerre, il s’installa à Paris, où il réclama des réparations sans succès. Là, il reçut l’hommage de Napoléon, qui emprunta son livre et exprima son admiration pour son engagement humanitaire, bien que cela n’ait pas mené à des actions concrètes. Wadström mourut en 1799 à Versailles. Son héritage inclut la lutte pour les droits humains, des donations à la bibliothèque de Norrköping et une rue portant son nom. Il fut un pionnier, 170 ans avant les organismes d’aide de l’ONU…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *