Après s’être installés en Ingrie (voir par ailleurs) à partir de 1641 et y avoir vécu jusque vers 1675 environ, le deuxième fils de Johan (1600-1649), Henric (ou Heinrich) retournera dans le nord de l’Allemagne dant la province de Wismar où ses fils, Johan, Heindrich et Joachim Adolf naitront dans les années 1690. Les Kuhlman ne restèrent pas très longtemps dans « la patrie de leurs pères » et viendront s’installer en Suède, à Norrköping à partir de 1718 jusque 1723. Mais pour comprendre ces migrations successives, il est important de comprendre le contexte politique de l’époque. C’est l’objet de ce premier chapitre consacré à l’installation des Kuhlman à Norrköping.

La guerre entre la Russie et la Suède (1700–1721)
Entre 1700 et 1721, l’affrontement entre la Suède et la Russie constitue l’axe central de la Grande guerre du Nord (1700–1721), vaste conflit au cours duquel une coalition conduite par Pierre Ier cherche à renverser la suprématie suédoise en mer Baltique. L’enjeu dépasse la rivalité bilatérale : il s’agit, pour la Suède, de préserver un ensemble de possessions et de positions stratégiques autour du golfe de Finlande et de la Baltique, et, pour la Russie, d’obtenir un accès stable à la mer, de sécuriser ses frontières nord-ouest et d’imposer son rang dans l’équilibre européen. La guerre se déroule donc à la fois comme une suite d’opérations militaires et comme un processus de transformation de la puissance russe, où l’armée et la marine sont progressivement rendues capables de soutenir un conflit prolongé.
Le début de cette guerre tourne à l’avantage suédois. En novembre 1700, Charles XII inflige à Narva (1) une défaite majeure à l’armée russe. Ce succès, souvent lu comme la confirmation de la supériorité tactique suédoise, n’empêche pas Pierre Ier d’en tirer une leçon politique et organisationnelle : la Russie évite de s’effondrer, reconstitue ses forces et investit dans des instruments de guerre adaptés au théâtre baltique. Le choix stratégique de Charles XII est déterminant : plutôt que de poursuivre immédiatement la Russie, il consacre l’essentiel de son effort aux campagnes en Pologne-Lituanie et en Saxe (1701–1706), ce qui lui procure des gains politiques mais donne aussi au tsar le temps nécessaire pour consolider sa position à l’est de la Baltique. C’est dans cette dynamique que s’inscrit la fondation de Saint-Pétersbourg en 1703, acte hautement symbolique et pratique d’ancrage russe sur le littoral baltique.

Le renversement se produit lorsque la Suède tente de porter la guerre au cœur de la Russie. La campagne se solde par la catastrophe de Poltava (2) en 1709, bataille décisive qui détruit l’armée suédoise principale et contraint Charles XII à l’exil. À partir de ce moment, la guerre change de nature. La coalition anti-suédoise se recompose, les forces suédoises doivent tenir plusieurs fronts, et la Russie passe d’une posture de survie à une posture de domination progressive.

Les années qui suivent voient l’érosion systématique de la position suédoise dans l’espace baltique : les dernières places suédoises au sud et à l’est de la mer Baltique finissent par être évacuées ou conquises, tandis que la Russie consolide un appareil militaire et naval désormais apte à soutenir des opérations combinées. Dans cette logique, l’occupation de la Finlande à partir de 1714 illustre la capacité russe à déplacer le centre de gravité du conflit vers les territoires de la monarchie suédoise.

La mort de Charles XII lors du siège de Fredriksten (3), sur le front norvégien, fragilise la continuité stratégique suédoise et pèse sur les équilibres internes du royaume. C’est dans ce contexte que la Russie intensifie des opérations de déstabilisation directe du territoire suédois, connues sous le nom de rysshärjningarna (1719–1721). Ces raids avec débarquements, destructions d’infrastructures et incendies visent à accroître brutalement le coût de la guerre pour la Suède et à peser sur les négociations. À l’été 1719, ils frappent l’archipel de Stockholm et la côte orientale, et s’étendent vers le sud jusqu’à Norrköping. Le cas de Norrköping est particulièrement marquant : le 30 juillet 1719, la ville est attaquée et un incendie la détruit en très grande partie, épisode durablement ancré dans l’histoire locale.
Les conséquences sur les possessions suédoises en Poméranie
Même si le cœur du conflit est la baltique, la guerre a aussi des conséquences directes sur les possessions suédoises dans le Saint-Empire, en particulier la Poméranie suédoise. Les premières années du conflit n’y provoquent pas de bouleversements majeurs, mais à partir de 1714–1715, les adversaires de la Suède exploitent son affaiblissement : la place forte de Stralsund (port et pivot de la Poméranie suédoise) est assiégée et finit par capituler en décembre 1715, après la défense menée en personne par Charles XII à la fin du siège. La Poméranie est alors occupée et disputée, notamment entre le Danemark-Norvège et la Prusse. Le règlement politique est surtout scellé en 1720 : par le traité de Stockholm (paix suédo-prussienne), la Suède cède à la Prusse une partie significative de la Poméranie suédoise (dont Stettin et des territoires au sud de la Peene et à l’est du Peenestrom, ainsi que des îles). En revanche, par le traité de Frederiksborg (paix suédo-danoise), les zones de Poméranie occupées par le Danemark sont rendues à la Suède. Le bilan est donc une restauration partielle, mais accompagnée d’une amputation durable au profit de la Prusse, et d’un déplacement de centre administratif (Stettin cessant d’être la capitale au profit de Stralsund). La paix consacre finalement le basculement de puissance. Le traité de Nystad (10 septembre 1721) met un terme à la guerre entre la Suède et la Russie et clôt la Grande guerre du Nord. La Suède y reconnaît des transferts territoriaux majeurs au profit de la Russie (notamment en Estonie, Livonie et Ingrie) et un règlement concernant le sud-est de la Finlande. Au-delà des clauses, Nystad formalise un nouvel ordre baltique : la Suède cesse d’être la grande puissance régionale et la Russie s’impose comme puissance dominante sur la Baltique, avec un débouché maritime et une capacité militaire et navale devenue structurelle. En ce sens, la guerre de 1700–1721 n’est pas seulement une succession de campagnes ; elle marque une transition majeure de l’équilibre des puissances en Europe du Nord.
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(1) La bataille de Narva est une bataille survenue au début de la grande guerre du Nord, le 30 novembre 1700 à Narva, dans le Nord-Est de l’Estonie. L’armée suédoise, commandée par le roi Charles XII, qui n’a pas encore dix-huit ans, y remporte une victoire totale sur l’armée impériale russe de Pierre le Grand.
(2) La bataille de Poltava (ou Pultawa) oppose le 27 juin 1709, dans le cadre de la grande guerre du Nord, l’armée de Pierre Ier de Russie et celle de Charles XII de Suède, soutenue par quelques cosaques de l’hetman Ivan Mazepa qui ne participeront pas à la bataille.
(3) Le siège de Fredriksten est une attaque des troupes suédoises du roi Charles XII contre les armées coalisées à la forteresse norvégienne de Fredriksten, dans la ville de Fredrikshald (aujourd’hui Halden). Alors qu’il inspecte ses troupes, Charles XII est tué par un projectile. Les Suédois ont rompu le siège et les Norvégiens ont conservé la forteresse[1]. Avec le traité de Nystad trois ans plus tard, la mort de Charles XII marque la fin de l’ère de l’Empire de Suède.

Sources : parmi les multiples sources évoquant Charles XII et la Grande Guerre du Nord, la plus remarquable est « L’Histoire de Charles XII Roi de Suède » par Voltaire. Un livre à recommander pour ceux qui s’intéressent à cette partie de l’Histoire.