Les années 1865 à 1867 furent terribles en Algérie et particulièrement dans la Mitidja. Les invasions de sauterelles et de criquets qui virent dévaster les maigres récoltes engendrèrent une terribles famine (lire « Marengo d’Afrique » tome II). Et au début de l’année 1867, c’est un tremblement de terre qui vint ébranler Alger, Blida surtout et ravager les villages alentour comme Mouzaïaville, El Affroun et Chatterbach. Le courtier maritime Josef Kuhlman qui avait une propriété à Bourkika témoigne de la situation dans une lettre à sa soeur Ingeborg restée en Algérie. Une lettre écrite en français.

Le Courtier Maritime suédois Joseph Kuhlman, dans une lettre à sa sœur Ingeborg témoigne le 26 juin 1866 :
« Alger, 26 Juni 1866
Ma chère Ingeborg,
J’ai bien reçu ta lettre du 17 courant et je te dois des excuses de mon retard de t’écrire. Mais j’ai remis et remis la correspondance dans l’espoir de pouvoir t’envoyer de l’argent. Pour y arriver j’avais espéré de vendre un chargement qui reste encore invendu à Oran par compte de Mr B. Almquist (1). J’ai été obligé d’en payer le fret et attendant de rentrer un peu dans mes fonds je n’ai pas le sou. Ensuite, j’ai vendu le terrain au quartier d’Isly avec un petit bénéfice mais je n’en pourrai pas toucher le prix avant 6 semaines à 2 mois. Je suis réellement contrarié de ne pas avoir pu savoir te payer surtout dans l’état de gène où tu te trouves mais l’époque s’approche où je pourrai m’acquitter.
C’est fâcheux de voir les propriétés si dépréciées en Suède. Il faudra tacher attendre un moment favorable pour tout vendre. Si tu pouvais obtenir 30000 Ryksdallers, je crois que tu ferais bien de les accepter – laisser 20000 hypothéquées contre 6% et avec les autres 10000 acheter une petite maison à Stockholm ou autre ville. Tu trouves peut-être que je fais bon marché de notre (je veux dire « ton ») asile héréditaire de l’ancienne maison des Kuhlman (2). Vraiment je n’y tiens pas beaucoup. Ah, si tu étais propriétaire de « Sjöberg » alors je ne voudrais pas te le voir vendre à aucun prix.
Ici nous sommes abimés par les sauterelles. Il y a 2 mois qu’il en est venu des nuées qui se sont abattues par toute l’Algérie. Quand on les voyait voltiger dans l’air, elles faisaient l’effet d’un gros tourbillon de neige. Un vrai « snöfak med tyocka fllingen sam förde af vinden sänsker sig i sned rektung sakta moh jonden » (3). Ces sauterelles, quoique nombreuses, n’étaient rien du tout en comparaison des criquets (yngel), leurs enfants, qui maintenant envahissent tout. Là où ils passent et où on ne réussit pas de les détruire, ce qui est presque impossible, ils détruisent tout en mangeant jusqu’à l’écorce des arbres. Il y a des endroits où ils sont épais comme une main. Ces criquets n’ont pas encore des ailes. Nous en sommes littéralement infectés.
Ma femme et les bébés (4) sont à Bourkika où je vais de temps en temps quand les affaires me le permettent. Henrik grandit et cause. La petite vient aussi très bien. Louise va accoucher au mois de Juillet. La famille Kuhlman s’augmente (sic). Sigurd et Louise (5) t’embrassent.
Voici la guerre commencée. Elle sera générale. Ça m’ennuierait assez car je compte sans faute d’aller en Suède en mai l’année prochaine si Dieu me prête vie.
Mes amitiés aux Maklin et à tout le monde.
Ton Frère, Josef
PS : le Consul Rouget de l’Hermine est à Stockholm. Je serai bien aise d’avoir une photographie ou deux représentant l’expédition ».

J’ai longtemps pensé que cette photographie représentait Augusta Maklin (1811-1853) et mère de Sigurd en raison de la similitude de certains traits du visage avec ma grand-mère Suzanne. Mais Augusta est morté à Kisa en 1853 et ce type de portrait commença à se populariser qu’un an après son décès. La place de la photo, présente dans l’album de famille, entourée des sœurs Maklin, Amalia, Sophia Magdalena et Louise (identifiées par mon cousin éloigné Dag) me fait penser qu’il ne peut s’agir que d’Ingeborg, la sœur de Josef. Quant à la représentation photographie d’Augusta, je pense avoir trouvé l’énigme…que j’exposerai dans un prochain article.
(1) (1) Bernhard Ulrik Georg Almquist est né à Uppsala le 1er octobre 1813 et décédé le 27 avril 1881 à Stockholm. En juillet 1832, Bernhard Almquist entre au service de la maison de commerce J. C. Pauli & C: o à Stockholm. Il resta comptable professionnel de cette société puis monta sa propre affaire d’exportation de bois et du fer du Norrland, principalement vers l’Angleterre et la France, mais aussi vers d’autres pays d’Europe occidentale ainsi que vers la Méditerranée et l’Afrique du Nord.
(2) Dans un prochain article je décrirai cette maison des Kuhlman à Norrköping et que Johan (1738-1806) héritera de son père Heinrich (1693-1765)
(3) littéralement « Les flocons de neige portés par le vent descendent lentement vers le sol de façon oblique ».
(4) Marie Pauline Carraux (1839-1924) et ses enfants Henrik (1864-1892) et Ingeborg, née en 1866. Henrik est enterré à côté de son père au Carré des Consuls au Cimetière de Saint-Eugène à Alger.

(5) Sigurd Kuhlman (1835-1899), fils ainé de Josef et son épouse Louise Chapotin, née en 1841 à Belleville près de Paris. Louise était une pionnières de Marengo. Lire « Marengo d’Afrique ».