Une conquête aux ambitions contrariées

Dans les premiers temps de mes recherches sur l’histoire de la famille Kuhlman installée en Ingrie (voir par ailleurs), je pensais que la raison principale du retour des descendants de Johan vers Weimar et Gadebush ou celle de Peter en Finlande liée à la conquète de cette province par la Russie au début du XVIIIe siècle.
La thèse de doctorat de Kasper Kepsu (1), historien finlandais né en 1978, apporte un autre élément de compréhension des raisons qui ont pu amené les Kuhlman à quitter l’Ingrie. Sa thèse intitulée « Den besvärliga provinsen » (La Province Difficile), dissèque avec une précision chirurgicale les mécanismes qui firent de l’Ingermanland une épine constante dans le flanc de l’Empire suédois.
Lorsque la Suède arracha cette province à la Russie par le traité de Stolbova en 1617, Stockholm pensait avoir sécurisé une position stratégique majeure sur la Baltique orientale. Cette région, située entre le lac Ladoga et le golfe de Finlande, devait servir de rempart contre les ambitions russes de reconquête et ouvrir la route du commerce lucratif vers la Moscovie. Pourtant, durant près d’un siècle de domination suédoise, l’Ingermanland allait se révéler être une charge plutôt qu’un atout.
Le titre de la thèse résume à lui seul le calvaire administratif que connut la Couronne suédoise dans ses tentatives répétées de contrôler et d’intégrer ce territoire rebelle. Kepsu démontre brillamment que l’Empire suédois, souvent présenté dans l’historiographie comme un exemple d’État puissant et efficace, ressemblait davantage à un « État impuissant » dans ses périphéries orientales.
Le choc de la « Grande Réduction » (2)
Au cœur du désastre d’Ingrie se trouve la politique de Réduction lancée par Charles XI (2) dans les années 1680. Cette vaste entreprise de reprise des terres données ou vendues à la noblesse devait restaurer les finances royales épuisées par des décennies de guerres incessantes. En Ingrie, l’opération prit des proportions radicales : environ 80% des terres, qui appartenaient à la noblesse, furent brutalement confisquées pour revenir dans le giron de la Couronne. Les grandes familles aristocratiques qui avaient bâti leur fortune sur ces terres lointaines virent leur monde s’effondrer. Les De la Gardie, autrefois seigneurs d’immenses domaines, perdirent jusqu’à 80% de leurs revenus en provenance d’ingrie. Magnus Gabriel De la Gardie, qui avait régné en prince sur ses possessions, mourut pratiquement ruiné. Les Horn, les Stenbock, les Posse, tous ces noms illustres de la noblesse suédoise durent vendre leurs biens mobiliers, licencier leurs domestiques et parfois même abandonner la province.
Parmi ces nobles dépossédés figuraient également des familles d’officiers récemment anoblis pour leurs services militaires. La famille Kuhlman, dont les frères Johan et Peter avaient reçu leurs lettres de noblesse en 1649 en reconnaissance de leur bravoure, faisait partie de cette catégorie d’officiers qui avaient servi la Couronne avec loyauté et se retrouvaient maintenant victimes de sa politique fiscale impitoyable. Ces hommes incarnaient une génération entière de militaires suédois qui avaient cru aux promesses de l’Empire. Pour les paysans de la province, majoritairement orthodoxes et russophones, le changement de maître (après la Réduction) ne signifia guère d’amélioration. La Couronne, loin d’alléger leur fardeau comme ils l’espéraient, chercha immédiatement à maximiser les revenus de ces terres nouvellement acquises. La solution retenue fut aussi simple que désastreuse : l’affermage fiscal.
L’enfer de l’affermage
Plutôt que de gérer directement la collecte des impôts, Stockholm vendit ce droit à des entrepreneurs privés, les « fermiers fiscaux », qui payaient une somme fixe à l’État et gardaient pour eux tout ce qu’ils parvenaient à extorquer au-delà. Le système créait une incitation perverse à la rapacité et les abus atteignirent des sommets rarement égalés ailleurs dans l’Empire. Les archives regorgent de témoignages glaçants. Carl Gustaf Falkenberg, l’un des fermiers fiscaux les plus notoires, fut accusé d’avoir systématiquement torturé des paysans pour obtenir des paiements. Gustaf Braunius, un autre, confisquait le bétail et les outils agricoles, condamnant des familles entières à la famine. Les méthodes rappelaient davantage celles de brigands que d’agents de l’État. Le pasteur Matthias Moisander, témoin horrifié de ces exactions, s’exclama dans une supplique désespérée :
« Ah ! Toi, dorée, noble, précieuse Loi de Suède, qui pendant des centaines d’années as été maintenue avec force et fondée sur les Saintes Écritures, comme tu as perdu ta vigueur et ta force en Ingermanland et en Carélie ! »
La barrière linguistique aggravait encore la situation. Les paysans parlaient russe, finnois d’Ingrie ou estonien. Les administrateurs suédois ne comprenaient rien à leurs doléances. Quant au fossé religieux, il était abyssal. La population, fidèle à l’orthodoxie russe, voyait ses églises converties de force au luthéranisme, ses prêtres expulsés, ses pratiques interdites. Pour ces paysans, la domination suédoise n’était pas simplement une oppression fiscale, c’était une persécution religieuse.

La révolte gronde
L’explosion était inévitable. Dès les années 1680, les premières protestations apparurent. Des pétitions collectives affluèrent vers Stockholm. Des paysans refusèrent de payer certaines taxes qu’ils jugeaient illégales. Certains prirent le chemin de l’exil vers la Russie. En 1690, la situation s’envenima dangereusement. Des rassemblements de plusieurs centaines de paysans se formèrent. Des percepteurs furent attaqués, leurs biens saisis. Le refus armé de laisser confisquer le bétail se multiplia. Puis vint la Grande Famine de 1696-1697, catastrophe naturelle qui transforma la crise sociale en apocalypse. Deux années consécutives de récoltes catastrophiques décimèrent entre 15 et 25% de la population et les chroniques mentionnent des cas de cannibalisme dans les campagnes les plus reculées. Dans ce contexte de désespoir absolu, les tensions entre paysans et fermiers fiscaux atteignirent leur paroxysme. La réponse de Stockholm fut prévisible : répression militaire brutale, exécution des meneurs, renforcement des garnisons. Quelques concessions cosmétiques furent accordées – réduction temporaire de certaines taxes, remplacement de quelques administrateurs particulièrement corrompus – mais le système d’affermage continua. Les autorités suédoises avaient compris qu’elles devaient éviter que les troubles ne dégénèrent en révolte généralisée, mais elles refusaient de s’attaquer aux causes structurelles du mécontentement.
Une noblesse humiliée
La noblesse d’Ingermanland formait un assemblage hétéroclite qui reflétait la nature composite de l’Empire suédois. On y trouvait des familles venues directement de Suède, comme les généraux récompensés par des terres pour leurs victoires militaires. Des officiers anoblis comme les Kuhlman représentaient cette catégorie de militaires professionnels qui avaient fait carrière dans les armées royales et reçu en récompense des domaines dans les provinces conquises. S’y mêlaient également d’anciennes familles boyardes (4) russes restées après 1617, converties superficiellement au luthéranisme mais conservant souvent des liens discrets avec Moscou. Enfin, des nobles allemands baltes, venus de Livonie et d’Estonie, apportaient leur expertise administrative et leurs réseaux commerciaux. Face à la Réduction, cette noblesse tenta de résister. En 1679, une « assemblée secrète » du corps nobiliaire décida d’envoyer une délégation à Stockholm sous la direction des colonels Frans von Knorring et Johan Apolloff. Ces hommes présentèrent un mémoire volumineux accusant la commission royale de tous les abus imaginables. Mais Charles XI et ses conseillers balayèrent ces protestations d’un revers de main. La défaite de la noblesse ingermane était totale et sonnait le glas de son influence politique.
En 1688, pour achever de soumettre cette élite récalcitrante, le gouverneur général Göran Sperling exigea que tous les nobles, le clergé et les bourgeois prêtent un serment de fidélité solennel au roi. À Narva et à Nyen (5), les représentants des différents ordres durent jurer « devant Dieu et Son Saint Évangile » leur loyauté à la Couronne. Les nobles et les fermiers fiscaux durent même promettre de veiller à ce que leurs paysans restent également fidèles. Cette cérémonie humiliante confirmait que le pouvoir royal ne faisait plus confiance à ses propres serviteurs dans la province.

Une stratégie militaire défaillante
Paradoxalement, toute cette agitation fiscale et administrative servait officiellement un objectif militaire. L’Ingermanland constituait la première ligne de défense contre une éventuelle attaque russe. Les revenus de la Réduction devaient financer la modernisation et l’entretien d’une chaîne de forteresses censées arrêter l’ennemi. Narva, Nöteborg, Nyenskans : ces places fortes devaient former un verrou infranchissable. La réalité fut bien différente. Malgré les sommes colossales investies, les fortifications restèrent inadéquates. La Suède avait déplacé son centre de gravité stratégique vers le sud après la conquête des provinces danoises. Les gouverneurs successifs d’Ingermanland eurent beau supplier Stockholm d’envoyer des renforts et des fonds, leurs demandes restaient lettre morte. De plus, aucune troupe régulière permanente ne fut stationnée dans la province. Les autorités se contentaient de garnisons locales et comptaient sur des levées de milices paysannes en cas de danger – ces mêmes paysans qu’elles opprimaient et spoliaient le reste du temps. Cette contradiction révèle l’incohérence fondamentale de la politique suédoise en Ingermanland. Si la province était vraiment stratégiquement cruciale, pourquoi ne pas y établir le système de défense permanent qui avait fait la force militaire de la Suède ailleurs ? La réponse tient en un mot, le coût. L’Ingermanland devait être rentable pour la Couronne, pas une charge. L’affermage fiscal permettait d’extraire des revenus sans construire une administration coûteuse. Les fortifications devaient se financer elles-mêmes sur place. Cette logique comptable condamnait d’avance toute tentative sérieuse d’intégration de la province.
Le commerce, seule réussite
Si l’histoire politique et sociale de l’Ingermanland suédoise fut un fiasco, son histoire commerciale connut en revanche un certain succès. Narva et Nyen devinrent des ports florissants qui contrôlaient le lucratif commerce de transit avec la Russie. Les exportations suédoises – fer, cuivre, produits manufacturés – transitaient par ces villes vers la Moscovie. En retour arrivaient fourrures, bois et céréales russes destinés aux marchés occidentaux. La Couronne encouragea ce commerce par des privilèges fiscaux et douaniers. Narva en particulier connut une croissance spectaculaire dans les années 1690. Juridiquement, ces villes jouissaient du même statut que celles de Suède propre, mais leur population cosmopolite – Suédois, Allemands, Russes, Finnois – leur donnait un caractère unique. Elles incarnaient ce que l’Ingermanland aurait pu devenir : un pont entre l’Occident et l’Orient, un lieu d’échanges et de prospérité. Mais cette réussite commerciale ne profita guère aux paysans de l’arrière-pays qui continuaient de souffrir sous le joug des fermiers fiscaux. Le contraste entre la richesse des marchands urbains et la misère rurale ne fit qu’exacerber les tensions sociales.
Une province impossible à tenir
Kepsu conclut son étude magistrale par une question simple : pourquoi l’Ingermanland fut-elle si « difficile » à contrôler ? Sa réponse tient en plusieurs facteurs qui se renforçaient mutuellement pour créer une situation ingérable. D’abord, la conquête était récente et moins d’un siècle de domination suédoise n’avait pas suffi à effacer des siècles d’identité russe et orthodoxe. La population ne se sentait pas suédoise et ne le deviendrait jamais. Ensuite, l’exploitation fut excessive. La politique fiscale rapace, l’affermage particulièrement abusif et la Réduction déstabilisèrent complètement l’ordre social local. Même des sujets loyaux auraient fini par se rebeller. Le fossé culturel était infranchissable. La barrière linguistique, le conflit religieux profond et l’incompréhension mutuelle entre administrateurs et population rendaient toute gouvernance normale impossible. Enfin, la position géopolitique condamnait la province. Zone frontalière militarisée, constamment menacée par la Russie, impossible à défendre adéquatement, l’Ingermanland représentait un fardeau stratégique plus qu’un atout.
En 1703, lors de la Grande Guerre du Nord, Pierre le Grand reconquit facilement l’Ingermanland et y fonda Saint-Pétersbourg. La domination suédoise, qui n’avait duré que 86 ans, s’achevait dans l’échec. Comme le résume Kepsu « L’Ingermanland resta jusqu’au bout une province étrangère dans l’Empire suédois – conquise par les armes, exploitée économiquement, jamais véritablement intégrée culturellement ou politiquement. Sa perte en 1703 ne fut pas seulement une défaite militaire, mais l’aboutissement d’un échec administratif et politique d’un siècle. » La mention des Kuhlman dans l’index de cette thèse monumentale rappelle que derrière les statistiques et les analyses structurelles se cachaient des destins humains. Des familles comme celle de Johan et Peter Kuhlman, officiers fidèles qui avaient servi la Couronne avec honneur, virent leurs espoirs de prospérité anéantis par les impératifs fiscaux d’un État en guerre permanente.

(1) Kasper Kepsu a consacré sa thèse à l’une des provinces les plus énigmatiques et turbulentes de l’Empire suédois. Soutenue à l’Université d’Helsinki en 2014 et publiée par la Société scientifique finlandaise (Finska Vetenskaps-Societeten) dans la prestigieuse collection « Bidrag till kännedom av Finlands natur och folk » (Contributions à la connaissance de la nature et du peuple de Finlande), son travail monumental de près de 400 pages a immédiatement marqué l’historiographie nordique. Aujourd’hui maître de conférences en histoire nordique à l’Åbo Akademi University (Université Åbo Akademi) à Turku, Kepsu s’est imposé comme l’un des spécialistes internationaux de l’Ingermanland et des zones frontalières de l’Empire suédois à l’époque moderne. Il a également publié des travaux remarqués sur les bourgeois de Nyen et leur rôle de financiers pendant la Grande Guerre du Nord (1700-1721), ainsi que sur la mobilité des populations dans les régions frontalières entre Finlande et Russie. Ses recherches portent notamment sur les relations entre pouvoir central et périphéries, sur la construction étatique suédoise et sur l’interaction entre populations civiles et autorités militaires. Conférencier régulier dans les universités européennes, notamment à Vienne et Uppsala, Kepsu continue d’explorer ces territoires oubliés qui furent autrefois au cœur des rivalités entre grandes puissances baltiques.
(2) La Grande Réduction est une réforme mise en œuvre en Suède en 1680 au cours de laquelle la Monarchie suédoise récupère des terres accordées préalablement à la noblesse et où l’ancienne noblesse terrienne perd la base de son pouvoir. En Suède, les réductions (reduktion) désignent, de manière plus générale, le retour à la Couronne de fiefs qui avaient été accordés à la noblesse. Plusieurs réductions ont eu lieu, celle de 1680 étant la dernière.
(3) Charles XI (en suédois : Karl XI), né le 24 novembre 1655 à Stockholm et mort le 5 avril 1697 dans la même ville, est roi de Suède de 1660 à sa mort.
(4) Un boyard, ou boïar est un aristocrate des pays orthodoxes non grecs d’Europe de l’Est : Ukraine, Biélorussie, Moldavie, Valachie, Transylvanie, Russie, Serbie, Bulgarie. Etymologiquement, le terme boyard prend son origine du terme boi qui signifie combat. Bien que considérés comme des aristocrates, les boyards, avant le règne d’Ivan III étaient fondamentalement reconnus comme de grands chefs militaires et des guerriers
(5) Nyenskans (littéralement « Fort de la Neva ») était une place forte suédoise édifiée en 1611 à l’embouchure de la Neva en Ingrie. Prise en 1703 par Pierre le Grand, elle forma le noyau de la nouvelle capitale de l’empire russe, Saint-Pétersbourg en Russie.