Alger, printemps 1844 (1/8)

L’arrivée de Josef Kuhlman en Algérie – 1/8
Josef Kuhlman (1809-1876)
Josef Kuhlman (1809-1876)

À compter de ce jour et pendant plusieurs semaines, j’évoquerai l’arrivée de Josef à Alger en 1844. Certes, rien ne dit que les événements se déroulèrent rigoureusement de cette manière mais, ayant découvert petit à petit ce personnage empreint de curiosité , féru de culture et ouvert aux nouvelles expériences, il est bien possible que ce récit imaginé ne soit pas très éloigné des faits réels . Sa nomination en tant que Courtier Maritime étant datée de décembre 1844 , je juge probable que Josef soit arrivé dans la colonie quelques mois auparavant. J’ai donc daté son arrivée à Alger au printemps de l’année 1844.
Ainsi commence cette nouvelle en huit parties.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs dressé d’après les documents les plus récents et accompagné d’une nomenclature de tous les noms de rues en français avec les étymologies ou les noms arabes en regard / par Mr A. Berbrugger, conservateur de la Bibliothèque et du Musée d’Alger, … ; gravé par J. Priet
Berbrugger, Adrien (1801-1869). BNF – Gallica

Un courtier suédois débarque dans une ville en pleine transformation.

Josef Kuhlman pose pour la première fois le pied sur le sol algérois en ce printemps de 1844. La rue de la Marine, par laquelle il fait son entrée dans la ville, grouille d’activité. Ici des porteurs chargés de ballots, là des marins en permission discutant sur le ports, des négociants discutant affaires ou encore des charrettes transportant des marchandises vers les entrepôts du port sont ces premières visions de la ville blanche. Pour ce jeune courtier maritime et de marchandises suédois venu s’établir à Alger, ce spectacle lui apparait à la fois familier et étrangement exotique. En débarquant du Charlemagne (1), il pense à son fils Sigurd, âgé de neuf ans et resté auprès de sa mère à Stockholm. Josef espère pouvoir le faire venir dans quelques années, quand sa situation sera plus stable. Mais pour l’instant, il doit se concentrer sur l’établissement de son activité commerciale.

Ce daguerréotype est considéré comme le plus ancien cliché pris à Alger, en 1844. Représentant les remparts de la ville d’Alger, il a été acheté par le ministère de la Culture et de la Communication auprès de Sotheby’s en 2013.

Quatorze années se sont écoulées depuis la prise d’Alger. Les anciens combattants de Sidi-Ferruch, ces vétérans qui débarquèrent le 14 juin 1830 — date anniversaire de la brillante victoire de Marengo — ne reconnaîtraient plus la cité qu’ils ont conquise. Débordés par la masse des nouveaux venus, disséminés à travers la ville et ses environs, ils ont cessé depuis longtemps de fêter chaque année leur glorieux fait d’armes au boulet du fort Neuf. Ce qui intéresse Josef, c’est l’avenir commercial que cette ville lui promet et qui représente en ce début d’année 1844 un carrefour stratégique entre l’Europe et l’Afrique, un port en pleine expansion où convergent marchandises, capitaux et ambitions à peine dissimulées.

Daguerréotype d’un photographe anonyme (2) datant également de 1844. Alger, le port.

En déambulant dans les rues lors de ses premiers jours, Josef mesure l’ampleur de la transformation urbaine qui se dessine. Avant l’occupation française, Alger présentait un visage radicalement différent. Les rues étaient étroites et d’une largeur inégale, offrant dans leurs nombreux détours des lignes imaginables faits d’un enchaînement interminable de maisons sans fenêtres extérieures. Dans les premières années qui suivirent la conquête de 1830, la transformation qui s’accomplit à grande vitesse changea la configuration de la ville. Il fallait tracer de grandes artères de circulation comme les rues de la Marine, la rue commerciale de Bab-Azoun menant à Bab-el-Oued. Pendant tout le temps de ces chantiers, les nouvelles rues traversaient des quartiers entiers en démolition, bordées de maisons détruites et en attente de reconstruction. Le Gouverneur Général a imposé ses exigences; il faut tracer des rues larges pour permettre le passage des voitures chargées de marchandises, remplaçant l’ancien système où tout se faisait à dos d’âne ou de mulet.

La rue de la marine à Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Mais à présent, en 1844, cette phase destructrice appartient au passé et d’élégantes maisons à arcades bordent désormais ces artères principales. Josef remarque particulièrement la qualité architecturale de certains nouveaux bâtiments. En passant devant l’hôpital civil, Josef s’arrête pour contempler cette architecture d’un genre nouveau pour lui. Pas de doute, on se trouve bien en Orient.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs (extrait). 1846. BNF – Gallica.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consiste à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Pour tout Suédois s’établissant à l’étranger, en effet, le consul représente non seulement l’autorité officielle de son pays, mais aussi un précieux conseiller et un point de contact avec la communauté d’origine.

La suite dans un prochain numéro …

(1) voir l’article intitulé « Voyager de Stockholm à Alger en 1844 ».

(2) Certains attribuent ce daguerréotype à Joseph-Philibert Girault de Prangey. Né Joseph-Philibert Girault à Langres le 20 octobre 1804 et mort à Courcelles-Val-d’Esnoms le 7 décembre 1892, est un archéologue, photographe, dessinateur et éditeur d’art français. En février 1842, Girault entreprend un voyage en Orient. Ce voyage le mène aux confins de la Méditerranée orientale : Grèce, Asie Mineure, Proche-Orient et Égypte. Lors de ce voyage, il utilise son nouvel outil de travail : le daguerréotype. Même si on peut retrouver des similitudes entre ces daguerréotypes anonymes d’Alger à Girault de Prangey, sa présence à Alger en 1844 n’est pas avérée.

Medevi Brunn

Medevi Brunn, Högbrunnen, de nos jours. Photographie prise en août 2022.

C’est à Medevi Brunn, une petite station thermale située à une centaine de kilomètres à l’ouest de Norrköping, au bord du lac Vättern, que le professeur Johan Henric Lidén (1) et le marchand Johan Kuhlman se croisèrent pour la première fois pendant l’été 1772. De cette rencontre naitra une longue amitiés et Lidén, malade, sera passera les dix-sept dernières années de sa vie dans la maison des Kuhlman à Norrköping.

Johan Kuhlman (1738-1806)
Johan Kuhlman (1738-1806) par le peintre Pehr Horberg.
Portrait de Lidén par le peintre Magnus Hallman
Portrait de Lidén par le peintre Magnus Hallman

Medevi Brunn, dans l’Östergötland, est l’un de ces lieux suédois où l’histoire de la médecine rejoint celle des sociabilités. Créée le 25 juillet 1678 lorsque le médecin et savant Urban Hjärne viendra y examiner la source à la demande de Gustav Soop, qui souhaitait établir en Suède une cure comparable à celles qu’il a vues à l’étranger. L’analyse confirma l’eau comme digne d’un véritable établissement de cure. Dès juillet 1679, une première visite royale est attestée, suivie d’autres passages en 1687 et 1688. À la fin du XVIIe siècle, on ne venait déjà plus seulement y boire une eau minérale mais participer aux rencontres estivales de la haute société Suédoise.

Carte dressée par le cartographe Fridrik Ekmanson (2)
Les logements des curistes, photographie prise en août 2022.

Au XVIIIe siècle, Medevi devient un des grands rendez-vous de l’été. La cure, telle qu’on la conçoit alors, associe l’eau, l’air, la marche et la conversation. On y cherche un soulagement, mais aussi des rencontres au cours de promenades, échanges de nouvelles, lectures, rencontres entre noblesse, bourgeoisie aisée, clergé et milieux lettrés. Cette dimension mondaine et intellectuelle, loin d’être accessoire, faisait partie du “traitement” au sens large : on y réparait le corps et l’esprit, et l’on se rassénérait en s’éloignant, pour quelques semaines, des contraintes de la vie ordinaire. La cure du roi Gustaf IV Adolf en 1798 illustre la renommée de Medevi à l’échelle du royaume, tandis que la station se dote au fil du temps d’un patrimoine bâti qui fixe son identité, notamment avec Högbrunnen (1809), devenu l’un des marqueurs de sa silhouette historique.

Medevi Brunn, 1798. « Vue du parc d’agrément de Medevi, où Sa Majesté le roi Gustave IV Adolphe, lors de sa cure en 1798, offrit un gouté à tous les invités. Gravure à l’aquatinte de Carl Fredrik Akrell en 1803 d’après un dessin de C. J. Fahlcrantz.

C’est précisément lors de ces rencontres d’été que Johan Henric Lidén et Johan Kuhlman se croisent pour la première fois en 1772. Les années qui suivent vont voir les deux amis rechercher ensemble du soulagement, l’un pour sa goute chronique et l’autre pour sa « maladie de la pierre ». C’est bien à Medevi que se noue leur longue relation. Johan Kuhlman n’est pas un simple curiste de passage. Installé à Norrköping, à la tête d’une entreprise prospère héritée de son père, développée à partir des années 1720, il incarne la bourgeoisie entreprenante et respectée et surtout un homme que la réussite n’a jamais détourné des livres. Il lit, collectionne, suit l’actualité littéraire. Lidén trouve en lui une intelligence sœur et bientôt un ami pour la vie.

Aphorisme de Johan Henrik Lidén dans le livre d’Or de Johan Kuhlman.
« Pour quelle raison la guerre obscurcit la sainteté de la terre ?
Dicté durant mon congé de maladie à Norrköping, le 21 juin 1792
d’un invité malade à un vieil ami de seize ans ».
J.H. Liden

Plus tard, au XIXe siècle, Medevi perfectionne ce qui en fait un petit monde à part : la musique y prend une place importante et, à partir des années 1870, l’orchestre et les traditions de promenades collectives contribuent à cette atmosphère si particulière où la cure devient presque une chorégraphie sociale.

Une lettre de Lidén à Johan Kuhlman, écrite depuis Aix‑la‑Chapelle le 27 avril 1775, donne à cette mémoire une tonalité intime. Il y confie que Medevi lui restera “toujours cher, pour les bonnes rencontres” qu’il y a faites, et il évoque avec émotion la naissance de leurs liens profonds.

La pharmacie de Medevi Brunn, photographie prise en août 2022.

Le XXe siècle rappelle enfin que Medevi n’est pas qu’un décor figé dans le temps et pendant la Seconde Guerre mondiale, le site sert de lieu d’accueil pour accueillir des réfugiés. Puis, au début des années 1980, un autre tournant survient avec le retrait des formes anciennes d’organisation des cures ; la question de la conservation et de la transmission d’un patrimoine vivant se pose, qui trouvera un cadre durable avec la création d’une fondation en 1996. Ainsi, de 1678 à nos jours, Medevi Brunn apparaît moins comme une simple source que comme une illustration de vie « Gustavienne ». Un lieu où la santé, les relations sociales et les destins individuels s’entrelacent.

Visitez Medevi Brunn, la plus ancienne source thermale des pays nordiques encore en activité. Ouverte tous les jours pendant la saison thermale, elle vous permet de boire son eau bienfaisante directement à la source, de participer à une visite guidée et de découvrir l’histoire qui imprègne encore les lieux.

(1) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) .

(2) Fridrik Ekmanson, Géomètre et cartographe pour l’Östergötland. Né en 1750 et décédé en 1820. Domicilié à Gåvarp Mjölby puis Ålahorva. On lui doit nombre de cartes dont celles de Medevi Brunn où Johan Kuhlman et Lidén se sont rencontrés et retournés plus d’une fois.

« Ce que la nature subit, en d’autres lieux, de la part de cultivateurs négligents et ignorants, est fructifié à Rödmossen par Johan Kuhlman. Dans la vie adulte, vous récoltez les fruits de votre travail et, par la suite, on se souviendra de votre nom avec un sentiment de gratitude ».
Rödmossen le 17 octobre 1795
Fridrik Ekmanson

Le Premier Consulat de Suède à Alger

Le Consulat de Suède à Alger. Gravure de 1830.
Le Consulat de Suède à Alger. Gravure de 1830. Collection personnelle de l’auteur.

Le 16 avril 1729, la Suède et la Régence d’Alger signèrent un traité de paix et de commerce, premier accord formel entre la Suède et un État islamique. Ce traité visait à protéger les navires marchands suédois des attaques des corsaires barbaresques qui sévissaient en Méditerranée. George Logie, un marchand écossais résidant à Alger, négocia le traité et fut nommé premier consul de Suède à Alger le 19 mai 1729. Il occupa ce poste jusqu’en 1758 et négocia par la suite des traités similaires avec Tunis, Tripoli et le Maroc.

Après la Grande Guerre du Nord (1700-1721), la Suède cherchait à développer son commerce maritime méditerranéen, notamment pour l’importation de sel et l’exportation de fer et de bois. Les corsaires algériens capturaient régulièrement des navires suédois et réduisaient leurs équipages en esclavage, créant une menace économique et humanitaire majeure. Le traité de 1729 permit la protection des navires suédois, l’interdiction de réduire en esclavage les sujets suédois, l’établissement d’une présence consulaire pour superviser les échanges commerciaux, ainsi que des dispositions pour la libération des captifs.

Le consulat de Suède était situé proche d’El Biar, sur une falaise dominant la baie d’Alger. Cette position offrait une vue spectaculaire sur la ville et la Méditerranée. Lors de la conquête française d’Alger en juillet 1830, le Général de Bourmont choisit les jardins du consulat de Suède pour y établir la batterie d’Henri IV, position d’artillerie utilisée pour bombarder le Fort l’Empereur, principale fortification ottomane de la ville. Cette utilisation militaire témoigne de l’emplacement stratégique privilégié du consulat sur les hauteurs d’Alger. Cependant, l’emplacement était connu pour son instabilité géologique. Le géographe et historien René Lespès, dans sa thèse sur Alger publiée en 1930, mentionne « les escarpements du Consulat de Suède » comme une région sujette à des glissements de terrain « se produisant par grandes masses et à de longs intervalles ». La nature du sol, composée de marnes et de mollasses, rendait cette zone particulièrement vulnérable aux éboulements. Cette menace permanente finit par se concrétiser de manière tragique.

La vallée d’El Biar en 1860. Tableau de Vincent Cordouan (1810-1860. Musée d’Art de Toulon, Var.

Le 20 janvier 1845, le consulat fut entièrement détruit par un glissement de terrain. Cette catastrophe naturelle mit fin à cent seize ans de présence consulaire suédoise sur ce site remarquable. Quelques mois plus tard, en août 1845, les autorités coloniales françaises décidèrent le percement de la rue de la Lyre. Cette nouvelle voie représentait la première grande intervention d’urbanisme de cette envergure dans la Casbah d’Alger.

Suite à la catastrophe de 1845, les représentations diplomatiques suédoises furent relocalisées dans d’autres quartiers d’Alger. Des sources mentionnent ultérieurement un consulat boulevard Saint-Saëns. Le balcon Saint-Raphaël à El Biar perpétue aujourd’hui la mémoire de ce lieu historique, offrant toujours cette vue spectaculaire sur Alger qui avait attiré la présence diplomatique suédoise au début du XVIIIe siècle.

L’Ingrie Suédoise : Une Province Difficile (1617-1704)

Une conquête aux ambitions contrariées

Carte de Sanson, cartographe du Roi, « la Carélie, l’Ingrie ou Ingermanland ». Source Gallica, BNF.

Dans les premiers temps de mes recherches sur l’histoire de la famille Kuhlman installée en Ingrie (voir par ailleurs), je pensais que la raison principale du retour des descendants de Johan vers Weimar et Gadebush ou celle de Peter en Finlande liée à la conquète de cette province par la Russie au début du XVIIIe siècle.

La thèse de doctorat de Kasper Kepsu (1), historien finlandais né en 1978, apporte un autre élément de compréhension des raisons qui ont pu amené les Kuhlman à quitter l’Ingrie. Sa thèse intitulée « Den besvärliga provinsen » (La Province Difficile), dissèque avec une précision chirurgicale les mécanismes qui firent de l’Ingermanland une épine constante dans le flanc de l’Empire suédois.

Lorsque la Suède arracha cette province à la Russie par le traité de Stolbova en 1617, Stockholm pensait avoir sécurisé une position stratégique majeure sur la Baltique orientale. Cette région, située entre le lac Ladoga et le golfe de Finlande, devait servir de rempart contre les ambitions russes de reconquête et ouvrir la route du commerce lucratif vers la Moscovie. Pourtant, durant près d’un siècle de domination suédoise, l’Ingermanland allait se révéler être une charge plutôt qu’un atout.
Le titre de la thèse résume à lui seul le calvaire administratif que connut la Couronne suédoise dans ses tentatives répétées de contrôler et d’intégrer ce territoire rebelle. Kepsu démontre brillamment que l’Empire suédois, souvent présenté dans l’historiographie comme un exemple d’État puissant et efficace, ressemblait davantage à un « État impuissant » dans ses périphéries orientales.

Le choc de la « Grande Réduction » (2)

Au cœur du désastre d’Ingrie se trouve la politique de Réduction lancée par Charles XI (2) dans les années 1680. Cette vaste entreprise de reprise des terres données ou vendues à la noblesse devait restaurer les finances royales épuisées par des décennies de guerres incessantes. En Ingrie, l’opération prit des proportions radicales : environ 80% des terres, qui appartenaient à la noblesse, furent brutalement confisquées pour revenir dans le giron de la Couronne. Les grandes familles aristocratiques qui avaient bâti leur fortune sur ces terres lointaines virent leur monde s’effondrer. Les De la Gardie, autrefois seigneurs d’immenses domaines, perdirent jusqu’à 80% de leurs revenus en provenance d’ingrie. Magnus Gabriel De la Gardie, qui avait régné en prince sur ses possessions, mourut pratiquement ruiné. Les Horn, les Stenbock, les Posse, tous ces noms illustres de la noblesse suédoise durent vendre leurs biens mobiliers, licencier leurs domestiques et parfois même abandonner la province.

Parmi ces nobles dépossédés figuraient également des familles d’officiers récemment anoblis pour leurs services militaires. La famille Kuhlman, dont les frères Johan et Peter avaient reçu leurs lettres de noblesse en 1649 en reconnaissance de leur bravoure, faisait partie de cette catégorie d’officiers qui avaient servi la Couronne avec loyauté et se retrouvaient maintenant victimes de sa politique fiscale impitoyable. Ces hommes incarnaient une génération entière de militaires suédois qui avaient cru aux promesses de l’Empire. Pour les paysans de la province, majoritairement orthodoxes et russophones, le changement de maître (après la Réduction) ne signifia guère d’amélioration. La Couronne, loin d’alléger leur fardeau comme ils l’espéraient, chercha immédiatement à maximiser les revenus de ces terres nouvellement acquises. La solution retenue fut aussi simple que désastreuse : l’affermage fiscal.

L’enfer de l’affermage

Plutôt que de gérer directement la collecte des impôts, Stockholm vendit ce droit à des entrepreneurs privés, les « fermiers fiscaux », qui payaient une somme fixe à l’État et gardaient pour eux tout ce qu’ils parvenaient à extorquer au-delà. Le système créait une incitation perverse à la rapacité et les abus atteignirent des sommets rarement égalés ailleurs dans l’Empire. Les archives regorgent de témoignages glaçants. Carl Gustaf Falkenberg, l’un des fermiers fiscaux les plus notoires, fut accusé d’avoir systématiquement torturé des paysans pour obtenir des paiements. Gustaf Braunius, un autre, confisquait le bétail et les outils agricoles, condamnant des familles entières à la famine. Les méthodes rappelaient davantage celles de brigands que d’agents de l’État. Le pasteur Matthias Moisander, témoin horrifié de ces exactions, s’exclama dans une supplique désespérée :

« Ah ! Toi, dorée, noble, précieuse Loi de Suède, qui pendant des centaines d’années as été maintenue avec force et fondée sur les Saintes Écritures, comme tu as perdu ta vigueur et ta force en Ingermanland et en Carélie ! »

La barrière linguistique aggravait encore la situation. Les paysans parlaient russe, finnois d’Ingrie ou estonien. Les administrateurs suédois ne comprenaient rien à leurs doléances. Quant au fossé religieux, il était abyssal. La population, fidèle à l’orthodoxie russe, voyait ses églises converties de force au luthéranisme, ses prêtres expulsés, ses pratiques interdites. Pour ces paysans, la domination suédoise n’était pas simplement une oppression fiscale, c’était une persécution religieuse.

Carte le la Curlande, Livonie, Ingrie par Robert de Vaugoudy en 1749. Source Gallica, BNF.

La révolte gronde

L’explosion était inévitable. Dès les années 1680, les premières protestations apparurent. Des pétitions collectives affluèrent vers Stockholm. Des paysans refusèrent de payer certaines taxes qu’ils jugeaient illégales. Certains prirent le chemin de l’exil vers la Russie. En 1690, la situation s’envenima dangereusement. Des rassemblements de plusieurs centaines de paysans se formèrent. Des percepteurs furent attaqués, leurs biens saisis. Le refus armé de laisser confisquer le bétail se multiplia. Puis vint la Grande Famine de 1696-1697, catastrophe naturelle qui transforma la crise sociale en apocalypse. Deux années consécutives de récoltes catastrophiques décimèrent entre 15 et 25% de la population et les chroniques mentionnent des cas de cannibalisme dans les campagnes les plus reculées. Dans ce contexte de désespoir absolu, les tensions entre paysans et fermiers fiscaux atteignirent leur paroxysme. La réponse de Stockholm fut prévisible : répression militaire brutale, exécution des meneurs, renforcement des garnisons. Quelques concessions cosmétiques furent accordées – réduction temporaire de certaines taxes, remplacement de quelques administrateurs particulièrement corrompus – mais le système d’affermage continua. Les autorités suédoises avaient compris qu’elles devaient éviter que les troubles ne dégénèrent en révolte généralisée, mais elles refusaient de s’attaquer aux causes structurelles du mécontentement.

Une noblesse humiliée

La noblesse d’Ingermanland formait un assemblage hétéroclite qui reflétait la nature composite de l’Empire suédois. On y trouvait des familles venues directement de Suède, comme les généraux récompensés par des terres pour leurs victoires militaires. Des officiers anoblis comme les Kuhlman représentaient cette catégorie de militaires professionnels qui avaient fait carrière dans les armées royales et reçu en récompense des domaines dans les provinces conquises. S’y mêlaient également d’anciennes familles boyardes (4) russes restées après 1617, converties superficiellement au luthéranisme mais conservant souvent des liens discrets avec Moscou. Enfin, des nobles allemands baltes, venus de Livonie et d’Estonie, apportaient leur expertise administrative et leurs réseaux commerciaux. Face à la Réduction, cette noblesse tenta de résister. En 1679, une « assemblée secrète » du corps nobiliaire décida d’envoyer une délégation à Stockholm sous la direction des colonels Frans von Knorring et Johan Apolloff. Ces hommes présentèrent un mémoire volumineux accusant la commission royale de tous les abus imaginables. Mais Charles XI et ses conseillers balayèrent ces protestations d’un revers de main. La défaite de la noblesse ingermane était totale et sonnait le glas de son influence politique.
En 1688, pour achever de soumettre cette élite récalcitrante, le gouverneur général Göran Sperling exigea que tous les nobles, le clergé et les bourgeois prêtent un serment de fidélité solennel au roi. À Narva et à Nyen (5), les représentants des différents ordres durent jurer « devant Dieu et Son Saint Évangile » leur loyauté à la Couronne. Les nobles et les fermiers fiscaux durent même promettre de veiller à ce que leurs paysans restent également fidèles. Cette cérémonie humiliante confirmait que le pouvoir royal ne faisait plus confiance à ses propres serviteurs dans la province.

Plan de Narva datant de 1650. Heinrich Ceulenberg, archives nationales d’Estonie.

Une stratégie militaire défaillante

Paradoxalement, toute cette agitation fiscale et administrative servait officiellement un objectif militaire. L’Ingermanland constituait la première ligne de défense contre une éventuelle attaque russe. Les revenus de la Réduction devaient financer la modernisation et l’entretien d’une chaîne de forteresses censées arrêter l’ennemi. Narva, Nöteborg, Nyenskans : ces places fortes devaient former un verrou infranchissable. La réalité fut bien différente. Malgré les sommes colossales investies, les fortifications restèrent inadéquates. La Suède avait déplacé son centre de gravité stratégique vers le sud après la conquête des provinces danoises. Les gouverneurs successifs d’Ingermanland eurent beau supplier Stockholm d’envoyer des renforts et des fonds, leurs demandes restaient lettre morte. De plus, aucune troupe régulière permanente ne fut stationnée dans la province. Les autorités se contentaient de garnisons locales et comptaient sur des levées de milices paysannes en cas de danger – ces mêmes paysans qu’elles opprimaient et spoliaient le reste du temps. Cette contradiction révèle l’incohérence fondamentale de la politique suédoise en Ingermanland. Si la province était vraiment stratégiquement cruciale, pourquoi ne pas y établir le système de défense permanent qui avait fait la force militaire de la Suède ailleurs ? La réponse tient en un mot, le coût. L’Ingermanland devait être rentable pour la Couronne, pas une charge. L’affermage fiscal permettait d’extraire des revenus sans construire une administration coûteuse. Les fortifications devaient se financer elles-mêmes sur place. Cette logique comptable condamnait d’avance toute tentative sérieuse d’intégration de la province.

Le commerce, seule réussite

Si l’histoire politique et sociale de l’Ingermanland suédoise fut un fiasco, son histoire commerciale connut en revanche un certain succès. Narva et Nyen devinrent des ports florissants qui contrôlaient le lucratif commerce de transit avec la Russie. Les exportations suédoises – fer, cuivre, produits manufacturés – transitaient par ces villes vers la Moscovie. En retour arrivaient fourrures, bois et céréales russes destinés aux marchés occidentaux. La Couronne encouragea ce commerce par des privilèges fiscaux et douaniers. Narva en particulier connut une croissance spectaculaire dans les années 1690. Juridiquement, ces villes jouissaient du même statut que celles de Suède propre, mais leur population cosmopolite – Suédois, Allemands, Russes, Finnois – leur donnait un caractère unique. Elles incarnaient ce que l’Ingermanland aurait pu devenir : un pont entre l’Occident et l’Orient, un lieu d’échanges et de prospérité. Mais cette réussite commerciale ne profita guère aux paysans de l’arrière-pays qui continuaient de souffrir sous le joug des fermiers fiscaux. Le contraste entre la richesse des marchands urbains et la misère rurale ne fit qu’exacerber les tensions sociales.

Une province impossible à tenir

Kepsu conclut son étude magistrale par une question simple : pourquoi l’Ingermanland fut-elle si « difficile » à contrôler ? Sa réponse tient en plusieurs facteurs qui se renforçaient mutuellement pour créer une situation ingérable. D’abord, la conquête était récente et moins d’un siècle de domination suédoise n’avait pas suffi à effacer des siècles d’identité russe et orthodoxe. La population ne se sentait pas suédoise et ne le deviendrait jamais. Ensuite, l’exploitation fut excessive. La politique fiscale rapace, l’affermage particulièrement abusif et la Réduction déstabilisèrent complètement l’ordre social local. Même des sujets loyaux auraient fini par se rebeller. Le fossé culturel était infranchissable. La barrière linguistique, le conflit religieux profond et l’incompréhension mutuelle entre administrateurs et population rendaient toute gouvernance normale impossible. Enfin, la position géopolitique condamnait la province. Zone frontalière militarisée, constamment menacée par la Russie, impossible à défendre adéquatement, l’Ingermanland représentait un fardeau stratégique plus qu’un atout.

En 1703, lors de la Grande Guerre du Nord, Pierre le Grand reconquit facilement l’Ingermanland et y fonda Saint-Pétersbourg. La domination suédoise, qui n’avait duré que 86 ans, s’achevait dans l’échec. Comme le résume Kepsu « L’Ingermanland resta jusqu’au bout une province étrangère dans l’Empire suédois – conquise par les armes, exploitée économiquement, jamais véritablement intégrée culturellement ou politiquement. Sa perte en 1703 ne fut pas seulement une défaite militaire, mais l’aboutissement d’un échec administratif et politique d’un siècle. » La mention des Kuhlman dans l’index de cette thèse monumentale rappelle que derrière les statistiques et les analyses structurelles se cachaient des destins humains. Des familles comme celle de Johan et Peter Kuhlman, officiers fidèles qui avaient servi la Couronne avec honneur, virent leurs espoirs de prospérité anéantis par les impératifs fiscaux d’un État en guerre permanente.

Novoĭ plan stolichnago goroda i kri︠e︡posti Sanktpeterburga. Nouveau plan de la ville et de la forteresse de St. Pétersbourg par Roth, Christoph Melchior, publié en 1776.

(1) Kasper Kepsu a consacré sa thèse à l’une des provinces les plus énigmatiques et turbulentes de l’Empire suédois. Soutenue à l’Université d’Helsinki en 2014 et publiée par la Société scientifique finlandaise (Finska Vetenskaps-Societeten) dans la prestigieuse collection « Bidrag till kännedom av Finlands natur och folk » (Contributions à la connaissance de la nature et du peuple de Finlande), son travail monumental de près de 400 pages a immédiatement marqué l’historiographie nordique. Aujourd’hui maître de conférences en histoire nordique à l’Åbo Akademi University (Université Åbo Akademi) à Turku, Kepsu s’est imposé comme l’un des spécialistes internationaux de l’Ingermanland et des zones frontalières de l’Empire suédois à l’époque moderne. Il a également publié des travaux remarqués sur les bourgeois de Nyen et leur rôle de financiers pendant la Grande Guerre du Nord (1700-1721), ainsi que sur la mobilité des populations dans les régions frontalières entre Finlande et Russie. Ses recherches portent notamment sur les relations entre pouvoir central et périphéries, sur la construction étatique suédoise et sur l’interaction entre populations civiles et autorités militaires. Conférencier régulier dans les universités européennes, notamment à Vienne et Uppsala, Kepsu continue d’explorer ces territoires oubliés qui furent autrefois au cœur des rivalités entre grandes puissances baltiques.

(2) La Grande Réduction est une réforme mise en œuvre en Suède en 1680 au cours de laquelle la Monarchie suédoise récupère des terres accordées préalablement à la noblesse et où l’ancienne noblesse terrienne perd la base de son pouvoir. En Suède, les réductions (reduktion) désignent, de manière plus générale, le retour à la Couronne de fiefs qui avaient été accordés à la noblesse. Plusieurs réductions ont eu lieu, celle de 1680 étant la dernière.

(3) Charles XI (en suédois : Karl XI), né le 24 novembre 1655 à Stockholm et mort le 5 avril 1697 dans la même ville, est roi de Suède de 1660 à sa mort.

(4) Un boyard, ou boïar est un aristocrate des pays orthodoxes non grecs d’Europe de l’Est : Ukraine, Biélorussie, Moldavie, Valachie, Transylvanie, Russie, Serbie, Bulgarie. Etymologiquement, le terme boyard prend son origine du terme boi qui signifie combat. Bien que considérés comme des aristocrates, les boyards, avant le règne d’Ivan III étaient fondamentalement reconnus comme de grands chefs militaires et des guerriers

(5) Nyenskans (littéralement « Fort de la Neva ») était une place forte suédoise édifiée en 1611 à l’embouchure de la Neva en Ingrie. Prise en 1703 par Pierre le Grand, elle forma le noyau de la nouvelle capitale de l’empire russe, Saint-Pétersbourg en Russie.

CLARIS MAIORUM EXEMPLIS

Sur la façade sud du Palais de la Noblesse à Stockholm, connu en suédois sous le nom de Riddarhuset, orne une inscription latine “CLARIS MAIORUM EXEMPLIS” (suivant l’exemple clair des ancêtres) accompagné d’une statue de Gustav Vasa, roi de Suède de 1523 à 1560.

Riddarhuset

Cet édifice emblématique est situé dans le quartier de Gamla Stan (la vieille ville). Il s’agit à la fois d’un bâtiment historique et d’une corporation qui gère les archives et les intérêts de la noblesse suédoise. Construit entre 1641 et 1674, il représente l’un des plus beaux exemples d’architecture baroque en Europe du Nord. Le projet a été initié par l’architecte français Simon de la Vallée, qui en a conçu les plans initiaux, mais il a été assassiné par un noble suédois en 1642.

blason Kuhlman au Riddarhuset
Le blason des Kuhlman au Riddarhuset, n°467

Son fils, Jean de la Vallée, a repris et finalisé les plans en 1660, avec des contributions d’autres architectes comme Heinrich Wilhelm (1645-1652) et Joost Vingboons (1653-1656). Le bâtiment a servi de lieu de réunion pour la noblesse suédoise lors d’événements historiques majeurs, et deux ailes ont été ajoutées en 1870.

Le palais est stratégiquement placé entre le Palais Royal et l’île de Riddarholmen, soulignant son rôle historique au cœur du pouvoir. Son toit, ses portails et son escalier sont l’œuvre exclusive de Jean de la Vallée. À l’intérieur, il abrite une collection héraldique impressionnante, avec des armoiries des familles nobles suédoises, et sert aujourd’hui de sanctuaire pour l’histoire de l’aristocratie.

Aujourd’hui, le Riddarhuset continue de préserver le patrimoine historique de la noblesse suédoise, en maintenant des registres et en organisant des événements. Il est ouvert au public pour des visites, bien que souvent méconnu des touristes pressés entre les sites voisins.