La vallée des Consuls

Un havre de paix aux portes d’Alger.
Une villa sur le chemin de la vallée des Consuls. Photographie prise vers 1865. Cette villa pourrait être le  » Djenan Bey Rouhou » plus tard reconverti en couvent des Clarisses. Même si le bâtiment a été fortement transformé par la suite on peut reconnaître l’enchainement des fenêtres caractéristiques du couvent. Hypothèse soutenue par mon cousin Michaël Benture. Cette villa était la résidence d’été du Consul d’Angleterre. Collection personnelle de l’auteur.

Au cœur des environs d’Alger, nichée sur les flancs de la Bouzaréah, se trouvait une vallée exceptionnelle qui a traversé les siècles en préservant son charme d’antan. Ce lieu enchanteur, baigné par l’ombre protectrice d’oliviers centenaires, portait un nom évocateur : la Vallée des Consuls. À l’époque de la Régence ottomane, l’élite turque – deys, beys, janissaires et riches négociants – venait chercher refuge dans ces terres paisibles, loin de l’agitation urbaine. Les déplacements s’effectuaient alors par d’étroits sentiers serpentant entre les propriétés, sur le dos de chevaux ou d’ânes, bien avant que les routes modernes ne viennent quadriller la région. Un de ces chemins portait le nom évocateur de « chemin de la vallée des Consuls ».

Une voiture sur le chemin de la vallée des Consuls. Carte postale de la fin du XIXe siècle. Collection personnelle de l’auteur.

C’est dans ce cadre idyllique que les représentants diplomatiques des grandes nations européennes – France, Angleterre, Belgique, États-Unis et Suède – avaient élu domicile pour leurs résidences d’été. Leurs consulats, construits à faible distance les uns des autres sur les contreforts de la montagne, ont conservé pour la plupart leur caractère architectural d’avant la conquête française.

La Calorama : joyau du consul de Suède

Parmi ces demeures consulaires, une propriété se distingue par son histoire remarquable : celle qui appartenait au consul de Suède et Norvège, John Fredrik Schultze (1). En 1838, ce diplomate acquiert une magnifique bâtisse mauresque datant de l’époque de la Régence, située à El-Biar, en surplomb de la baie d’Alger. C’est son épouse, Kenney Bowen, fille du docteur Bowen, médecin du Consulat d’Angleterre, qui baptise cette résidence du nom poétique de « La Calorama » – terme d’origine grecque signifiant « La Belle Vue ». Un nom parfaitement choisi pour cette propriété offrant un panorama exceptionnel sur la Méditerranée et la ville blanche d’Alger. Le couple vécut sept années heureuses dans cette demeure, jusqu’à leur départ forcé en 1845. (2)

Kenney Bowen-Schultze, artiste peintre de talent, y créa de nombreuses œuvres qui ont permis de conserver l’aspect exact de bien des coins de l’Alger aujourd’hui disparu (3). Elle décéda à Alger le 1er avril 1861, à l’âge de 51 ans, laissant derrière elle un précieux témoignage visuel de cette époque. Après avoir connu divers propriétaires au fil des décennies, La Calorama fut rénovée et échoit en 1881 à Victor Olivier. C’est pendant le quart de siècle qui suit que la propriété demeure dans cette famille et qu’elle prend définitivement le nom qui lui est resté : la Villa des Oliviers, nom également inspiré par les oliviers sauvages qui peuplaient le terrain. Cette demeure exceptionnelle deviendra par la suite la résidence officielle de l’ambassadeur de France en Algérie, perpétuant ainsi sa vocation diplomatique à travers les âges.

Le couple Schultze incarnait parfaitement cet esprit cosmopolite de la Vallée des Consuls : un diplomate suédois et son épouse anglaise, fille de médecin consulaire et artiste talentueuse, vivant dans une demeure mauresque au nom grec, entourés de représentants de toutes les nations européennes. Une véritable mosaïque culturelle qui a marqué l’histoire de ces hauteurs algéroises.

Une villa de style néo-mauresque sur les hauteurs d’Alger. Encore à identifier. Collection personnelle de l’auteur.
L’ancien consulat de France

L’ancienne demeure du Consul de France mérite également une attention particulière. Transformée au fil du temps en résidence estivale des hauts dignitaires de l’Église, elle a notamment accueilli les évêques et archevêques d’Alger. Sa magnifique porte d’entrée en marbre blanc témoigne encore aujourd’hui de la splendeur passée. Durant les terribles épidémies de peste qui ravageaient la ville aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce lieu servait de refuge salutaire au personnel consulaire. Entre ces murs se sont éteints des personnalités religieuses illustres telles que Mgr Pavie, le Cardinal Lavigerie et Mgr Dusserre.

La Maison des Consuls réunis.

Non loin de là se dresse une élégante demeure arabe qui servait autrefois de résidence d’été au Cheikh-ul-Islam. Cette propriété a joué un rôle historique crucial lors du siège d’Alger en 1830, en devenant le point de ralliement des différents consuls présents dans la vallée. C’est ainsi qu’elle reçut le nom évocateur de « Maison des Consuls réunis ».

Après avoir connu des périodes d’abandon et de dévastation, notamment suite à la séparation de l’Église et de l’État, puis une utilisation militaire durant la guerre, ces lieux chargés d’histoire furent l’objet de restaurations respectueuses de leur caractère originel. La vallée retrouva son éclat d’antan, perpétuant le souvenir d’une époque où diplomatie et art de vivre se conjuguaient harmonieusement sur les hauteurs d’Alger.

Emplacement des principales résidences d’été des consuls sur les hauteurs d’Alger. Extrait de la carte du territoire d’Alger, dressée en février 1844. Source ANOM.
La vallée des consuls vue de Saint-Eugène. Photographie datant des années 1940.

(1) voir la biographie dans un article précédent.

(2) la villa fut fortement endommagée par un éboulement de terrain faisant suite à de fortes pluies.

(3) Quelques tableaux de Kenney Bowen ont traversé le temps. Dans un prochain article je présenterai ces peintures de l’épouse du Consul Schultze.

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