Le Consulat de Suède en Algérie

Si l’on intéresse aux relations diplomatiques entres pays et que l’on essaye de s’y retrouver entre les différentes appellations (ambassades, consulats, légations) surtout aux XVIIIe et XIXe siècles il est normal de s’y perdre. Josef Kuhlman ayant été Consul Général des Royaumes de Suède et Norvège, j’ai souhaité apporter quelques clarifications.

le consulat de Suède en 1830
Le Consulat de Suède en 1830

Au XIXe siècle, la présence suédoise en France ne se résume pas à une seule “ambassade” au sens moderne du terme. Elle s’organise autour de deux dispositifs distincts, complémentaires, qui vont coexister un certain temps : d’un côté la représentation diplomatique à Paris, de l’autre un réseau consulaire déployé dans les villes où se concentrent les intérêts maritimes et commerciaux. C’est cette superposition — légation, consulats, consulat général — qui donne parfois l’impression d’un système complexe, alors qu’il obéit à une logique assez claire.

La légation installée à Paris relève d’abord du politique. Elle est la mission chargée des relations officielles entre États : négociations, correspondance gouvernementale, protocole et suivi des dossiers internationaux. À l’époque, une légation est dirigée non par un ambassadeur, mais par un ministre (souvent “envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire”). La Légation de Suède et Norvège est installée rue de Rovigo à Paris et est dirigée par un Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire, en l’occurrence le Baron d’Adelswärd (du 1er août 1858 au 2 juillet 1871). La structure de la Légation comportait un secrétaire, des attachés dont un militaire), proche d’une structure diplomatique à part entière, centrée sur la capitale et tournée vers les relations gouvernementales.

Lettre autographe, datée du1er juillet 1864, du Ministre Baron Adelswärd. Il est chargé d'accueillir l'administrateur de la bibliothèque Royale de Suède souhaitant rencontrer l'administrateur de la bibliothèque Impériale du Louvre.
Lettre autographe, datée du1er juillet 1864, du Ministre Baron Adelswärd. Il est chargé d’accueillir l’administrateur de la bibliothèque Royale de Suède souhaitant rencontrer l’administrateur de la bibliothèque Impériale du Louvre. Collection personnelle de l’auteur.

À côté de cette vitrine politique, les consulats répondent à des besoins plus concrets. Leurs attributions touchent la vie quotidienne des ressortissants et le fonctionnement du commerce : navigation et affaires maritimes, protection des marins, litiges commerciaux, formalités et actes, appui aux échanges. Les travaux sur le XIXe siècle rappellent d’ailleurs que l’on oppose souvent, à tort, diplomates et consuls : en pratique, leurs rôles sont complémentaires et l’action internationale d’un État repose aussi sur ces relais “de terrain”, notamment dans les ports et les zones d’activité économique.

Dans ce contexte, Alger occupe une place particulière. Les notices administratives suédoises décrivent un poste ancien, dont le statut a évolué au gré de décisions officielles. Le consulat d’Alger, établi dans le contexte d’un accord de paix de 1729, est transformé en consulat général en 1857, avec une organisation financée (salaire et frais de bureau). Le fait que les titulaires des postes, les titulaires ont souvent porté un “titre personnel” de consul général, ce qui peut créer un décalage entre le titre de la personne et le statut administratif exact du poste. Enfin, la dénomination varie encore par la suite (retour à “consulat” en 1877), tandis que le ressort consulaire est redécoupé selon les périodes. Tout cela explique qu’un même poste puisse apparaître différemment selon l’année, le type d’annuaire et la manière dont l’auteur privilégie le statut de l’office ou le titre du titulaire.

Josef Kuhlman (1809-1876) Consul Général de Suède et Norvège de 1873 à 1876.
Josef Kuhlman (1809-1876) Consul Général de Suède et Norvège de 1873 à 1876.

La liste des titulaires du poste d’Alger permet d’illustrer concrètement cette histoire administrative : elle mentionne notamment Joseph Kuhlman, en fonctions à partir de 1873 et jusqu’à son décès en août 1876. L’annuaire du corps diplomatique et des consulats étrangers confirme par ailleurs ce maillage, en listant, à côté de la légation parisienne, des postes consulaires en France et en Algérie, et en indiquant « Alger — M. Kuhlman (Joseph), consul général ». Un élément complète utilement cette lecture : l’exequatur. Dans la pratique du XIXe siècle, un consul nommé par un État étranger ne pouvait exercer pleinement dans le pays (ou sur un territoire) où il était affecté qu’après reconnaissance par les autorités locales. Cette reconnaissance prend la forme de l’exequatur, souvent publié dans les documents officiels. Dans le Journal officiel de la République française du 9 février 1874, figure ainsi la mention : « L’exequatur a été accordé à M. Joseph Kuhlman, consul général de Suède et Norvège à Alger », ce qui atteste la reconnaissance formelle de ses fonctions par les autorités françaises.

Reste enfin la question des mots : légation ou ambassade ? La différence est d’abord une question de rang diplomatique. Une ambassade, dirigée par un ambassadeur, constitue le niveau le plus élevé de représentation et devient progressivement la norme au XXe siècle. Pour Paris, la transition est nette : la mission suédoise est élevée du rang de légation à celui d’ambassade le 15 octobre 1947 — date qui marque l’entrée dans le cadre diplomatique “moderne”, où l’ambassade s’impose comme format standard entre États.

Ainsi, loin d’être une anomalie, la coexistence d’une légation à Paris et d’un consulat général à Alger reflète l’organisation classique de la présence internationale au XIXe siècle : Paris pour la politique, les ports et places stratégiques pour le consulaire — avec, au fil du temps, des ajustements de statuts, de titres et de ressorts qui laissent des traces parfois déroutantes dans les annuaires, mais cohérentes une fois replacées dans leur logique administrative.

Après l’indépendance de l’Algérie, la représentation suédoise change de nature : elle s’inscrit désormais dans des relations bilatérales entre États souverains. Le site officiel de la Suède à l’étranger (Sweden Abroad) rappelle que les relations entre la Suède et l’Algérie sont anciennes (1729) et que la Suède reconnaît l’Algérie comme État souverain après la proclamation de l’indépendance en 1962, une représentation diplomatique suédoise est mise en place à Alger au niveau des ambassadeurs dès 1963. Cette ouverture marque le passage d’une logique consulaire héritée des siècles précédents à une représentation diplomatique moderne, chargée à la fois du suivi politique, du développement des relations bilatérales et des services consulaires.

Enfin, il faut rappeler que la mention « Suède et Norvège » dans les documents du XIXe siècle renvoie à l’Union qui liait les deux royaumes : cette union pris fin en 1905, date à laquelle la Norvège se sépare de la Suède et recouvre une politique extérieure pleinement distincte.

Un peintre méconnu

Tableau peint par Georges Kuhlman (1872-1923) vers 1890 et offert à son cousin Louis Ovar Néron. Une rue d’Alger. Collection personnelle de madame Dominique Néron.

De mémoire familiale nul de savait que Georges Kuhlman, fils de Sigurd et petit-fils de Joseph, Consul Général de Suède et Norvège, peignait. Ce tableau fut retrouvé récemment dans les archives de Dominique, épouse du petit-fils de Louis Ovar Néron, fils d’Euphémie Beauvais et de Jérôme Néron. Certainement offert par Georges et offert à son cousin Louis vers 1890.

Georges Kuhlman est né à Marengo le 19 octobre 1872 à Oran où la famille de Sigurd et Louise (Chapotin) s’était installée en 1867 lorsque Sigurd a créé le bureau de courtage maritime d’Oran. Sur son acte de naissance il est indiqué « Suédois » car Sigurd ne sera naturalisé français qu’en septembre 1876. Georges et Louis (né en 1880) étaient de la même génération, mais Georges était en fait le cousin germain de la mère de Louis, Euphémie Beauvais, épouse de Jérôme Néron (voir les biographies correspondantes).

La mise en lumière de cette œuvre oubliée mais préservée nous fait découvrir un talent méconnu du dernier Kuhlman né Suédois, lui qui a géré jusqu’en 1895 la ferme Saint-Joseph à Bourkika, cette grande propriété de 139 hectares acheté par son grand-père Joseph à la fin des années 1850.

Cette petite rue d’Alger pourrait être la Rue du Lion dans la Casbah. Une hypothèse à confirmer néanmoins. N’hésitez pas à me faire part de vos remarques.

Voir le site « Marengo d’Afrique » : https://marengodafrique.fr

La société Kuhlman à Oran

Sigurd Kuhlman (1835-1899)
Sigurd Kuhlman (1835-1899)

A la fin de l’année 1867, au retour d’un voyage en Suède pour la cérémonie de décoration de Joseph Kuhlman (Chevalier de l’ordre de Wasa), Sigurd et Louise (Chapotin) s’installèrent à Oran avec leurs deux premiers enfants nés à Marengo, Victor et Adèle. Sigurd y ouvrira un bureau de courtage maritime, comme son père et sera rejoint par son cousin au deuxième degré Svante Nyland. Les archives royales de Suède ont gardé une partie de sa correspondance avec l’homme d’affaires Suédois Bernardt Almquist (1). L’essentiel de la correspondance avec Joseph puis Sigurd est d’ordre commercial sauf quelques unes où Joseph décrit sa propriété de Bourkika et donne des indications permettant de comprendre les liens qui unissaient les Kuhlman avec les de Maupas.

logo société de courtage maritime Kuhlman à Oran 1870

Une de ces lettres m’a permis de reconstituer le logo de la société de Sigurd. Cette étiquette, déchirée bien sûr, semble inhabituelle pour l’époque. Les premiers logos apparaissaient à Paris et dans les grandes capitales mais celui-ci date de 1871 et semble en avance sur son temps, en tous cas en Algérie.

logo de la société Kuhlman à Oran 1875

La deuxième étiquette date quant à elle de 1876 et est modernisée. Encore un fois, d’ordinaire les commerçants tout comme les différents organismes publics, mairies, gouvernement général, service des douanes et autres, utilisaient des tampons à l’encre qu’il apposaient au dos des lettres. Ces deux étiquettes collées sont donc rares et on ne peut que remercier le service des archives Suédoises d’avoir conservé ces petites choses qui semblent insignifiantes mais qui m’ont beaucoup ému lors de leur découverte. Sigurd et Louise auront quatre autres enfants, tous nés à Oran.

Ce fut d’abord Georges en 1872 (mon arrière-grand-père) puis la petite Fernanda qui ne vivra que dix mois (1874-1875), Sigurd Louis (1877-1919) qui décèdera des suites de blessures de guerre (il fut gazé) et Ludovic (1884-1906) et qui décèdera à Saint-Cloud un an avant la naissance de ma grand-mère Suzanne.

(1) (1) Bernhard Ulrik Georg Almquist est né à Uppsala le 1er octobre 1813 et décédé le 27 avril 1881 à Stockholm. Il était le fils de l’évêque de Härnös, Eric Abraham Almquist et de sa seconde épouse, Johanna Elisabet Merckel. Bernhard Almquist a épousé Hedvig Martina Wihlborg (1834-1918) en 1856 et a eu avec elle, entre autres fils, Georg Mårten, propriétaire foncier d’Ekerö, et Johan Axel, conseiller des archives. En juillet 1832, Bernhard Almquist entre au service de la maison de commerce J. C. Pauli & C: o à Stockholm. Il resta comptable professionnel de cette société jusqu’en 1843, date à laquelle il obtint une bourse de grossiste et créa sa propre entreprise (Handelskoll). Cette collection de lettres montre que dans les années 1870, il exporta du bois et du fer du Norrland, principalement vers l’Angleterre et la France, mais aussi vers d’autres pays d’Europe occidentale ainsi que vers la Méditerranée et l’Afrique du Nord. Il dirigeait toujours ce commerce de gros au moment de son décès. La majorité de ses actifs consistait alors en une participation importante (615 000 SEK) dans la société Sunds Aktiebolag. La collection de lettres de Bernhard Almquist a été remise aux archives de la ville le 4 septembre 1953 par Mme Signe Almquist, veuve de Georg Mårten. La collection couvre la période 1866-1878. Cependant, il ne semble complet que pour les années 1871, 1873 et 1876. Ce qui a été remis aux archives de la ville ne constitue donc qu’un vestige, car une grande partie de la collection originale, selon ce que Mme Signe Almquist a déclaré, avait été précédemment détruite. Les lettres ont, même dans les cas où les expéditeurs sont des parents ou des amis personnels du destinataire, un caractère commercial. La partie principale est constituée de lettres commerciales des fournisseurs d’Almquist dans le Norrland ainsi que de ses clients étrangers et de ses relations bancaires. Parmi les expéditeurs, avec lesquels il entretenait apparemment une correspondance animée, on peut citer Johan Behrenberg, Gossler & Co (Hambourg), le Crédit Lyonnais (Paris) et les bureaux de la même banque à Londres, Johan Fahlén (Uusimaa & Tjäll), Forney & Kolseth (Paris), E.J. Hammarberg (Sundsvall), Josef Kuhlman (Alger), Sigurd Kuhlman (Oran), A. van Minden (Paris), Henri Norman (Bordeaux) et Thomas H. North (Hull).

Le Consul Général Kuhlman présente ses lettres de Créance.

Château de Stockholm, le 26 septembre 1873.

« Au sujet de la nomination de Joseph Kuhlman comme consul général à Alger et de la nomination de Rudolf Jensen comme consul à « Victoria » [Hong Kong]. Sur le très gracieux rapport présenté ce jour par le Conseil d’État et le Ministre des Affaires étrangères, nous ordonnons par Notre gracieuse décision royale que la proposition de nomination soit approuvée; Joseph Kuhlman est nommé Consul général à Alger; Rudolf Jensen est nommé Consul à Victoria, Hong Kong. Notre ordre devra être exécuté. Château de Stockholm. Signé Oscar (1).

Sa Majesté le Roi a, ce jour, gracieusement ordonné que soient délivrés les pleins pouvoirs pour le consulat général à Alger à Joseph Kuhlman, et pour le consulat à Victoria, Hong Kong, à Rudolf Jensen.
Signé Oscar

Le journal du Consulat précise en date du 22 décembre : « Moi, Josef Kuhlman, ai reçu par lettre de la légation royale à Paris mes lettres de créance, délivrées par Sa Majesté le 26 septembre, en qualité de consul général à Alger, ainsi que l’exequatur délivré par le gouvernement français le 15 décembre. J’ai informé le vice‑consul Warel de cette nomination, ainsi que les autres vice‑consuls en Algérie, par lettre du même jour ».

Toujours dans ce même journal, en date du 29 décembre, le commentaire indiqué ne manque pas de sel … : « 29 décembre,« Le Consul général a accompli ses visites officielles auprès du Gouverneur général et des principales autorités; quant aux Messieurs du Conseil Supérieur occupés à leurs charges respectives de sorte qu’ils n’étaient pas disponibles. »

Deux jours plus tard, les choses rentrent dans l’ordre : » Le 31 décembre : Suite à l’invitation transmise par l’aide de camp du gouverneur général, le comte Chanzy, j’ai assisté à la réception du gouverneur général à une heure de l’après‑midi, où j’ai été accueilli avec une bienveillance remarquable ».

Général Chanzy
Alfred Chanzy, né le 18 mars 1823 à Nouart dans les Ardennes et mort le 5 janvier 1883 à Châlons-en-Champagne, général et gouverneur de l’Algérie du 10 juin 1873 au 24 février 1879. CDV datant de 1870. Collection personnelle de l’auteur.

(1) Oscar II de Suède, né le 21 janvier 1829 à Stockholm et décédé le 8 décembre 1907 dans la même ville. Petit-fils du Maréchal Bernadotte et fondateur de la maison Bernadotte régnante sur la Suède.

(2) Antoine ou Alfred Chanzy, né le 18 mars 1823 à Nouart dans les Ardennes et mort le 5 janvier 1883 à Châlons-en-Champagne, est un général français, gouverneur de l’Algérie, député des Ardennes.

Le Consul

Le consul général Josef Kuhlman
Josef Kuhlman (1809-1876)

Dans la famille on l’appelait « Le Consul ». Joseph Kuhlman, né à Stockholm le 2 janvier 1809, après des études à l’Université de Uppsala, était entré au Kommerskollegium[1] grâce aux recommandations de son père Johan Peter. Il y travaille comme secrétaire jusqu’en 1838 environ et on le retrouve en décembre 1844 comme courtier maritime et traducteur assermenté (Suédois, Allemand et Anglais) dans le gouvernement Bugeaud. Certains articles dans la presse suédoise le mentionnent en poste à Tunis dans les années qui précédèrent son arrivée à Alger mais, même si cette hypothèse est plausible, il n’a pas été possible d’en retrouver la preuve formelle dans les archives consulaires suédoises.

Les journaux français et surtout suédois de l’époque le montrent très actif dans la capitale de la nouvelle colonie. Joseph avait pris l’habitude deux à trois fois par an de publier un bulletin de commerce dans les journaux suédois qui nous permettent aujourd’hui de comprendre un peu mieux le développement de la colonie. Il y est surtout question des cours du bois ou autres marchandises, qui manquaient cruellement en Algérie à cette époque, ainsi que des conseils avisés aux candidats investisseurs étrangers. Chaque article publié comporte également un chapitre relatif au développement de la colonie, comme l’inauguration du Boulevard de l’Impératrice et la construction des nouveaux entrepôts du port, les invasions de sauterelles qui détruisent les récoltes ou encore l’inauguration du premier tronçon de chemin de fer entre Alger et Blida. A partir de 1850, Joseph devient Chancelier du consulat du Danemark et c’est à cette époque qu’il fera la connaissance du célèbre Colonel Marengo[2] lors de la construction de l’orphelinat du consulat du Danemark construit, on le sait, par les prisonniers d’Alger qui étaient sous la responsabilité du colonel.

L’activité d’importation principale de Joseph Kuhlman était l’importation de bois de Scandinavie qui servait principalement aux nouvelles constructions dont les maisons pour colons. Il proposait même des maisons en « kit » comme cela peut se faire de nos jours… Joseph intervient aussi lors des naufrages sur la côte algérienne en étant en charge de la revente des épaves ou des chargements sauvés des eaux. En 1849, son fils Sigurd, âgé de quatorze ans, vient le rejoindre à Alger où il apprendra le métier avant d’ouvrir, lui aussi, un bureau de courtier maritime mais à Oran cette fois en 1867.

Lorsqu’en mars 1863 le gouvernement ordonne une enquête sur le commerce et la navigation de l’Algérie[3], Joseph fait partie des experts interrogés. Il a déjà près de vingt d’expérience dans le pays. A cette occasion, il suggéra un certain nombre de solutions avant-gardistes pour l’époque dont la création d’un port franc à Alger afin que la capitale de l’Algérie puisse enfin concurrencer certains ports d’Espagne ou encore Malte pour la réparation des navires de commerce. « Le sacrifice du Trésor serait compensé par le mouvement commercial » indiqua-t-il en rajoutant plus loin que ces haltes, ainsi favorisées, « amèneraient aussi des touristes qui laisseraient de l’argent dans la place et il y en aura d’autant plus qu’il y aura plus de courriers ». Sur ces points, Joseph ne reçut que faiblement l’appui de ses collègues courtiers mais le directeur du port, Maisonseul[4], avait acquiescé et trouva l’idée novatrice tout comme Augustin de Vialar, à l’époque Président de la Chambre Consultative d’agriculture d’Alger.

Ses remarques et recommandations paraissent, encore aujourd’hui, avant-gardistes : il promeut le développement des échanges avec les pays étrangers, propose la suppression du droit de tonnage afin d’encourager la fréquentation des vapeurs de la méditerranée car ceci faciliterait l’exportation de produits algériens et l’augmentation de la demande (il insiste surtout sur les produits maraichers), tout cela devant contribuer au progrès et au développement de l’Algérie. Joseph ne manque pas de souligner par ailleurs, que cette ouverture du port d’Alger vers l’extérieur permettrait de mieux faire connaitre la nouvelle colonie et « apporterait les capitaux des voyageurs étrangers qui viendraient facilement passer en Algérie une partie de l’année ».

Joseph ne manque pas de relater une partie de ses interventions en commission dans le journal de Stockholm, le Nya Dagligt Allehanda qui publiera sa longue lettre le 16 mai de la même année :

« Le gouvernement est par ailleurs occupé par les intérêts de la colonie. J’en veux pour preuve la commission récemment constituée sous la présidence du sénateur Monsieur Forcade de la Roquette pour étudier la question de savoir s’il ne faudrait pas supprimer la taxe de tonnage excessive de 4 francs qui frappe les navires étrangers. J’ai eu personnellement l’occasion de développer devant ladite commission les arguments que j’estime favorables à la suppression de la taxe au tonnage. Si le vœu de la Commission est exaucé à Paris, la question devra être considérée comme réglée, puisque 13 voix contre 2 se sont prononcées en faveur de l’affranchissement de tout tonnage. Il est toutefois possible que seule une réduction ou une exonération partielle soit accordée ». Malheureusement on sait depuis que cette mesure de progrès ne sera jamais mise en application…

Joseph Kuhlman et sa deuxième épouse Marie Pauline Carraux, Alger 1865
le Consul Général de Suède et Norvège Joseph Kuhlman et sa 2e épouse marie Pauline Carreaux, Alger vers 1865.

En janvier 1864, son fils Sigurd s’était marié avec Louise Chapotin, la plus jeune fille d’une famille de pionniers du convoi 12 pour Marengo et Zurich. Les Kuhlman, bien qu’habitant Alger, venaient régulièrement dans cette région où Joseph avait acheté une grande propriété à Bourkika, à 7 kilomètres de Marengo. Leur mariage fut l’occasion d’une grande fête à la ferme Saint-Joseph, comme on appelait cette grande bâtisse située au centre du village et de nombreuses personnalités avaient été conviées pour l’occasion. On put y voir, outre les Malglaive, le Directeur du port d’Alger, de Maisonseul, les Lambert de Maupas ainsi que le Général Yusuf que Joseph avait eu l’occasion de côtoyer de près lors des travaux de la commission sénatoriale de mars 1863 et bien sûr le Consul de Suède de l’époque, Fredrik Rouget de Saint-Hermine[5] qui figure également en bonne place dans l’album familial.

De son arrivée à Alger en 1843 à sa mort en août 1876 ce sont plus de cinquante articles qui seront publiés dans la presse par Joseph et nous laissent aujourd’hui une source d’information précieuse et témoignent des difficultés rencontrées tout en donnant une image vivante de l’Algérie de cette époque.

Les Kuhlman avaient gardé des liens avec leur famille restée en Suède et nous avons des traces de leurs échanges avec les cousins. A Stockholm, Joseph revenait tous les trois ou quatre ans pour y donner des conférences sur l’Afrique à l’hôtel Kung Karl qui venait d’ouvrir à l’époque, en 1867, et aujourd’hui encore lorsque je me rends pour affaires dans la capitale Suédoise, c’est là que je loge … La famille retourna également, en 1867 et 1872, lorsque Joseph fût décoré Chevalier de l’Ordre de Wasa Suédois puis de l’Ordre de Saint-Olaf Norvégien.

Pour terminer cette évocation rapide de l’histoire des Kuhlman en Algérie, on peut aussi rajouter leur lien avec la culture de la vigne et l’évocation de quelques noms qui ont participé au développement de cette culture en Algérie. Les grands négociants que furent les Sorensen et Vigna en effet, ont un lien, eux aussi, avec Joseph Kuhlman. De son second mariage avec Marie Pauline Carreaux, fille d’un émigré du Valais en Suisse et devenue son épouse en 1861, il eut trois enfants dont Henrik décédé en 1892 et enterré près de lui au Carré des Consuls à Alger. Une de ses filles, Bertha Constance, née en 1871 et décédée en 1949, se mariera avec Hyppolite Dunan, négociant en vins d’origine bordelaise. Leur fille Paulette (1907-1989) se mariera avec Georges Vigna (1904-1986) et frère d’André Paul (1898-1978) qui créa la société du même nom (les vins Sidi Brahim entre autres). André Vigna avait commencé son apprentissage des métiers de la vigne auprès de Soren Peter Sørensen (qui se faisait appeler Pierre), comptable d’Hyppolite Dunan dont il racheta la société au début des années 1910 et qui développera la société P.Sorensen et Cie productrice, entre autres, du célèbre Clos Adelia.

Les Kuhlman s’essayèrent, eux aussi, à la culture de la vigne à la fin du XIXe siècle. Après avoir été le premier Oranais à réussir le concours d’entrée à l’Ecole pratique d’Agriculture de Rouiba, ancêtre de l’Ecole d’Agriculture Algérienne, en 1889, Georges Kuhlman, petit-fils de Joseph et père de Suzanne, ma grand-mère maternelle, gèrera tout d’abord les 140 hectares de la propriété de la ferme Saint-Joseph à Bourkika avant de créer sa propre affaire à Saint-Cloud cette fois. Mais malheureusement le phylloxéra anéantira tous ces efforts au début du XXe siècle.

[1] Le Kommerskollegium est l’Agence nationale suédoise pour le commerce extérieur. Cet organe consultatif du gouvernement suédois traite des questions liées au commerce extérieur et à la politique commerciale internationale. Il analyse et propose des recommandations sur les politiques commerciales, la réglementation douanière, les accords commerciaux et la circulation des biens, services et capitaux.

[2] De son vrai nom Gaspard Joseph Cappone, le colonel Marengo, né à Casale en Italie le 8 janvier 1787 et décédé à Alger le 9 décembre 1862. Colonel en retraite de l’Armée française, commandeur de la Légion d’honneur, chevalier de Saint-Louis, maire de Douéra.

[3] Enquête sur le Commerce et la Navigation de l’Algérie publié à Alger par la Typographie Bastide.

[4] Le Baron François Xavier Ezechiel Pandrigue de Maisonseul, né le 10 septembre 1809 à Dôle dans le Jura et décédé le 25 décembre 1874 à Alger. Le 1er janvier 1860, il devient Directeur des mouvements du port, auprès du Contre-amiral Joseph Dubouzet, Commandant la Marine en Algérie. Son fils, Charles Gustave, deviendra Juge de Paix de Marengo de juillet 1872 à mai 1874.

[5] Fredrik Rouget de Saint-Hermine, Consul de Suède à Alger du 20 octobre 1860 au 18 octobre 1872. Prédécesseur de Joseph Kuhlman comme Consul, devient ensuite Consul-Général de Suède et Norvège à Helsinki. Officier de la Légion d’honneur française, Grand Officier de la Légion d’honneur turque. Chevalier de l’Ordre de l’Etoile Polaire (Suède).