Un document exceptionnel

Au fil du temps il est indéniable que des documents sources, importants ou pas, tels que vieilles lettres ou parchemins, finissent par se perdre soit par inadvertance ou manque d’intérêt. Parfois ces documents sont juste égarés et personne ne sait où les chercher et puis on les perd de vue. Mais, si j’en crois pas le nombre significatif de documents que j’ai pu retrouver « dans la nature » au cours de ces 30 dernières années, tout espoir reste permis…

Telle est l’histoire de cette lettre patente de la famille Kuhlman que je viens d’acquérir en décembre 2025 dans une vente aux enchères… Il s’agit d’une copie certifiée en 1896 du dossier n°467 conservé au Riddarhuset de Stockholm. Ce dossier pesant plus de deux kilogrammes et contenant, un blason dessiné et cacheté, quatre grandes tables généalogiques accompagnées de nombreux autres documents dont une copie certifiée datant de 1892 de la lettre d’anoblissement par la Reine Christine, était en possession d’un brocanteur, diantre ! … qui fort heureusement le mit en vente.

Lettre de Patente des Kuhlman. On distingue clairement le sceau du Riddarhuset et la signature de son secrétaire.
Première table du document à partir de Johan Kuhlman de Jamawitz.
2e table avec la descendance de Peter Kuhlman.
3e table, la descendance de Hinric (Heindrich) Kuhlman, petit-fils de Johan.
table 4, le fils de Johan Kuhlman, Henrik décédé à Gadebush en 1720 et ses fils Joachim Adolf et Johan.

Cet ensemble de documents contient de nouvelles informations essentielles dont la date de naissance exacte de Heindrich Kuhlman né le 2 novembre 1693 à Gadebush (Mecklenburg-Vorpommern) et décédé à Norrköping le 24 septembre 1765. Ou encore la confirmation son père Henrik est mort à Gadebush vers 1720 à l’âge de 70 ans environ et qu’il était échevin et bourgeois. Joachim Adolf apparait dans ces feuillets, né à Gadebush, il devient bourgeois de Norrköping en 1721, cinq ans avant Heindrich. Je pressentais déjà la proximité entre Joachim Adolf et Heindrich après avoir identifié l’épouse de Joachim Adolf comme marraine de Henric (1731-1870) , frère ainé de Johan (1738-1806). Le parcours militaire du troisième frère, Johan est également indiqué tout comme sa date de naissance en 1692 à Gadebush toujours.

Nous savons enfin que l’épouse de Heindrich se nommait Dorothéa Rawen. D’autres informations figurent dans cette « mine » qui me permettront d’alimenter en articles ce site.

Comment un tel document a-t-il pu se retrouver chez un brocanteur Bruxellois ? Il est maintenant entre de bonnes mains…

Voyager de Stockholm à Alger en 1844

Le Charlemagne de la compagnie Bazin, lancé en 1841

Un périple.

En décembre 1844, Joseph Kuhlman devient courtier maritime assermenté et courtier en marchandises à Alger. Essayons de comprendre comment il a pu se rendre en Algérie à cette époque.

Au milieu du XIXe siècle, l’Europe était en pleine mutation avec l’essor timide des chemins de fer et des bateaux à vapeur et les voyages intercontinentaux restaient une aventure réservée à une élite. Se déplacer à l’époque de la grande capitale du nord de l’Europe à Alger n’était pas simple. En 1844, il n’existait aucune liaison maritime directe entre ces deux destinations. Il est fort probable que Josef n’ait pas emprunté un trajet purement maritime car cela aurait impliqué une navigation longue et périlleuse d’environ 2 500 à 3 000 milles nautiques, traversant la mer Baltique, la mer du Nord, l’Atlantique et le détroit de Gibraltar, sans services réguliers documentés pour les passagers. Par conséquent, le voyage qu’il effectua a certainement combiné mer, routes terrestres voire un peu de chemin de fer, une innovation naissante. Une chose est certaine, ce voyage aura certainement été long, de l’ordre de deux à quatre semaines, selon les aléas météorologiques et les correspondances.

En 1844, l’Europe n’était pas encore quadrillée par les réseaux ferrés modernes. La Suède, par exemple, n’inaugurera son premier chemin de fer qu’en 1856 et la France, un peu plus avancée, n’achèvera le trajet Paris-Marseille qu’en 1855. L’Algérie commençait à attirer colons, militaires, aventuriers et commerçants, stimulant les liaisons maritimes régulières depuis les ports hexagonaux. Pour un voyageur suédois, le périple exigeait patience, moyens financiers et une bonne dose de résistance face aux tempêtes, aux maladies et aux retards. Les coûts étaient de plus prohibitifs; billets de bateau, diligences, auberges et bagages pouvaient représenter plusieurs mois de salaire pour un ouvrier.

La traversée de la Baltique vers l’Europe du Nord

Le voyage débuta par la mer. De Stockholm, les passagers devaient embarquer sur un bateau à voile ou, de plus en plus, à vapeur – une technologie émergente qui réduisait les dépendances aux vents. Les destinations privilégiées étaient des ports allemands comme Lübeck ou Hambourg (sous contrôle prussien), ou encore Copenhague au Danemark. Ces liaisons étaient fréquentes, soutenues par le commerce baltique en bois, fer et produits agricoles. Les navires partaient du port de Stockholm, souvent bondés de marchandises. Les cabines pour passagers étaient rudimentaires, avec des repas frugaux à base de hareng et de pain noir. À l’arrivée, un changement rapide s’imposait pour éviter les quarantaines sanitaires, courantes en cas d’épidémies comme le choléra qui ravageait l’Europe. Cette première partie du périple devait durer entre 3 et 7 jours suivant les conditions météorologiques.

Des plaines prussiennes aux vignobles français.

Une fois à terre, le vrai défi commençait : traverser l’Europe centrale et occidentale par voie terrestre. De Hambourg ou Lübeck, les voyageurs optaient pour des diligences – ces voitures à chevaux attelées, gérées par des réseaux postaux comme la Thurn und Taxis en Allemagne. Le trajet menait vers le sud, Berlin, puis Mayence et enfin la France via Strasbourg ou Bâle. En 1844, quelques segments de rail existaient déjà, comme la ligne Hambourg-Berlin (ouverte en 1846, mais des portions antérieures étaient opérationnelles) ou Berlin-Mayence. Cependant, la majorité du parcours a du se faire en diligence, avec des relais tous les 10-20 kilomètres pour changer les chevaux épuisés.

Une fois en France, direction Paris, puis le sud via Lyon et la vallée du Rhône en combinant la diligence jusqu’à Chalon-sur-Saône, puis les bateaux fluviaux descendant la Saône et le Rhône vers Marseille. Pour cette partie du voyage, il fallait compter en 10 à 20 jours, ponctués d’arrêts dans des auberges souvent inconfortables. Les routes pouvaient être boueuses en hiver, poussiéreuses en été et les brigands n’étaient pas rares dans les régions frontalières ainsi les guides de voyage e l’époque conseillaient de privilégier les voyages en groupes…

La traversée vers Alger

Dans les années 1840, pour rejoindre l’Algérie depuis la France, le voyageur avait le choix entre deux ports : Toulon et Marseille. À Toulon, la Marine Royale assurait des départs réguliers trois fois par mois (les 10, 20 et 30) à huit heures du matin. La traversée était plutôt rapide (trente-trois heures), la sécurité maximale sur ces navires de guerre, et des tarifs raisonnables : cent francs en première classe, soixante-dix en seconde. Pour les militaires et fonctionnaires, la nourriture était même fournie gratuitement. Mais il y a fort à parier que Josef ait choisi plutôt Marseille. Plus précisément, qu’il embarqua sur le Charlemagne, ce paquebot à vapeur de cent soixante chevaux lancé par la Compagnie Bazin en 1841. Sur ce navire, pas d’interdiction stricte sur les marchandises, le voyageur était un client et les tarifs modulables : trois classes au lieu de deux, avec une option économique à quarante francs introuvable à Toulon. Il fallait compter entre 45 à 60 heures de mer (2 à 3 jours), une traversée relativement courte mais agitée par les vents du Mistral ou les tempêtes.

La vie à bord, surtout en 1ere classe, était assez confortable. Les cabines étaient plus modernes que sur la Baltique avec des repas qui se prenaient en commun dans une ambiance conviviale.

À l’arrivée à Alger, après un voyage qui dura entre 15 à 30 jours, les premières formalités coloniales attendaient : contrôles des passeports et douaniers et il allait devoir commencer à s’acclimater à la chaleur nord-africaine et découvrir de nouveaux horizons culturels et commerciaux.

(1) En 1831 deux frères Charles et Auguste Bazin, lancèrent la liaison Marseille-Alger et créèrent la Compagnie Bazin. En 1842 la compagnie devenue Compagnie Bazin-Perrier signa une convention avec l’État pour assurer la liaison entre la France et l’Algérie en faisant 7 voyages par mois. En 1852 cette compagnie cessa l’exploitation de cette ligne et, avec Léon Gay, elle devint La Compagnie Générale de Navigation à Vapeur. Elle fut remplacée par la Compagnie Impériale de MM. Caffarel, Rebuffat, Taffe. En 1854 : cette compagnie fit faillite et est remplacée par la Compagnie des Services Maritimes des Messageries Impériales et assure 15 voyages par mois.
En 1861 : La compagnie fusionna avec une autre compagnie pour devenir la Compagnie des Messageries Maritimes nom définitif en 1871, dirigé par Albert Rostand, et Ernest Rigobert Simons, Administrateur des Messageries impériales, et anciennement administrateur de la Compagnie de Rouen, officier de la Légion d’honneur.

Les voyages de Johan

Un navire de la Compagnie des Indes Orientales au mouillage devant Dalarö, les voiles déliées pour le séchage, mâts avant et arrière abaissés. Drapeau suédois sous la fourche. Cedergren (1), Per Wilhelm (1823 – 1896)

Pendant longtemps j’ai pensé que dans la famille j’étais probablement celui qui voyageait le plus. Que ce soit avec la famille ou les affaires, en déplacement, pour habiter ou encore en touriste, si je considère les kilomètres parcours c’est probablement le cas et cela devrait le rester encore quelques temps. Mais si on se projette au XVIIIe ou XIXe siècle, on ne peut être qu’impressionné par les voyages réalisés par Johan en Europe.

De la fin des années 1750 jusqu’à 1780 environ, Johan Kuhlman (1738-1806) a beaucoup voyagé, à la recherche de nouveaux produits à importer en Suède ou encore pour se soigner (2). Quand on épluche les principaux journaux de cette époque on retrouve des traces de ses passages dans les différents ports d’Europe. Johan ira jusqu’à Setubal, le port de Lisbonne ou encore Gènes en Italie.

Les voyages de Johan Kuhlman (1738-1806) en Europe de 1760 à 1780
Carte des principaux voyages en Europe de Johan et Henric Kuhlman de 1760 à 1780.

Après avoir passé des contrats avec les producteurs ou revendeurs locaux, Johan mettait à disposition de ses clients des citrons, des eaux minérales de Spa, de Seltz ou encore de Balaruc dans le sud de la France, du chocolat ou encore du beurre de Courlande (3). J’aurai l’occasion d’évoquer ces produits dans un article à venir.

2 juillet 1768 : « Nouvellement arrivé, de l’or de qualité extra ainsi que de l’eau minérale de Pyrmont et de Seltz. Ces produits fins sont à vendre chez Johan Kuhlman à un prix raisonnable».

Un de ses voyages m’a particulièrement intrigué. Le 17 mai 1762, parmi d’autres voyageurs, on le retrouve à l’arrivée non pas à Gothembourg (Göteborg) ou Stockholm mais au port de Dalarö. A Stockholm, ce port faisait office de base pour la Compagnie Suédoise des Indes Orientales. Johan est-il rentré de Bordeaux avec un navire de la SOIC ? Est-ce lors de ce dernier voyage du célèbre navigateur Braad (4) qu’ils se sont rencontrés ?

(1) Dans l’album familial de photographies couvrant la période 1850 à 1920, album que j’ai appelé « l’album de Sigurd », il y a une photo avec pour seule annotation au verso « Cedergren ». Certainement une coïncidence mais je n’en suis pas si certain car elle est entourée d’autres photos de marins, armateurs ou capitaine de navires. Cette photo a-t-elle un lien avec le peintre ?

(2) Johan Kuhlman était atteint de la « maladie de la pierre ». Au XVIIIᵉ siècle, la “maladie de la pierre” désignait ce qu’on appelle aujourd’hui des calculs urinaires (pierres formées dans les voies urinaires, rein et/ou vessie). Dans les textes de l’époque (et les travaux d’historiens qui les synthétisent), elle est très souvent assimilée à la “gravelle” (terme courant pour ces concrétions) : on parle ainsi de “maladie de la pierre” ou “gravelle”.

(3) La Courlande est l’une des quatre régions historiques de la Lettonie s’étendant dans l’ouest du pays le long de la côte Baltique et le golfe de Riga, autour des villes de Liepāja et de Ventspils. Elle correspond à la partie occidentale de l’ancien duché de Courlande.

(4) voir un précédent article. Christopher Henric Braad, né le 28 mai 1728 à Stockholm et décédé le 11 octobre 1781 à Norrköping, était le fils de Paul Kristoffer Braad, industriel à Norrköping, et de Gertrud Planström. Il reçut une éducation privée à Norrköping, puis entra à Uppsala le 28 mars 1743. Il fut nommé au Collège de Commerce le 30 janvier 1745 et au Bureau de la Manufacture le 31 janvier 1747. Commis de bord à la Compagnie des Indes orientales en juillet 1747, il effectua son premier voyage pour cette compagnie en janvier 1748. Il devint premier assistant en 1753, puis chef d’expédition de 1760 à 1762. Il reçut le titre d’assesseur le 3 avril 1764. Marié une première fois le 21 juillet 1763 à Maria Kristina Westerberg (1739 -1768), fille du marchand Karl Magnus Westerberg à Norrköping puis une deuxième fois le 2 mars 1769 à Vilhelmina Hulphers (1749 -1771), fille du marchand et échevin Abraham Hulphers à Västerås et enfin une troisième fois le 4 juin 1772 à Sara Margareta Kuhlman (1754 -1797), la fille du marchand Henrik Kuhlman à Norrköping et la sœur de Johan et Henric.

Le Mariage de Gerhard et Barbara

Un amour en temps de guerre – 2 janvier 1637

Le mariage fut célébré le 2 janvier 1637, en pleine Guerre de Trente Ans, à Alt-Stettin, et le sermon fut immédiatement imprimé par Georg Gowen, un témoignage rare d’un moment d’amour au cœur du chaos. J’ai écrit le texte ci-dessous à partir de ce document historique original conservé à la Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel.

Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l'occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.
Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l’occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.

Par un froid matin d’hiver à Vieux Stettin, alors que la Guerre de Trente Ans ravageait encore l’Europe, deux destinées se croisèrent dans l’église Saint-Jacques. Lui, Gerhard Kuhlman, Lieutenant-Colonel valeureux au service de la Couronne de Suède, portait l’uniforme de guerre sous son manteau de cérémonie. Elle, Barbara von Eckstadt, jeune femme de vertu issue d’une famille noble, s’apprêtait à lier son sort à celui d’un homme dont le métier était le combat. Le pasteur Christophorus Schultetus se tenait devant eux, conscient de la gravité du moment. Comment bénir cette union quand le fracas des armes résonnait encore aux portes de la ville ? Comment promettre un avenir paisible à une épouse dont le mari pourrait partir au combat dès le lendemain ?

L’Anneau d’Or et les Leçons de David

Le pasteur prit dans ses mains l’anneau de mariage et commença son sermon, tissant une métaphore qui allait durer plus d’une heure. Cet anneau, expliqua-t-il aux fidèles rassemblés dans l’église froide, n’était pas qu’un simple bijou. C’était le symbole de quatre vérités éternelles. « Certains murmurent, » commença-t-il en balayant l’assemblée du regard, « qu’un soldat ne devrait pas se marier. Que l’épée et l’amour ne font pas bon ménage. Que la guerre rend les hommes trop durs pour la tendresse conjugale. » Un silence pesant s’installa. Tous savaient que Barbara avait entendu ces mêmes reproches. « Mais regardez David ! » s’exclama le pasteur. « N’était-il pas un guerrier redoutable ? Pourtant, quand il vit Abigaïl, cette femme sage et vertueuse, il ne vit pas en elle un obstacle à sa valeur militaire, mais une compagne pour son âme. »

Le prédicateur raconta alors cette histoire biblique avec passion : comment le riche Nabal avait insulté David et ses hommes affamés, comment le guerrier, furieux, avait juré de tuer tous les hommes de la maisonnée, et comment Abigaïl, par sa sagesse et son courage, était venue à sa rencontre avec des provisions, s’inclinant devant lui et apaisant sa colère par ses paroles pleines de foi. « Voyez-vous, » poursuivit Schultetus, « David n’est pas devenu moins brave après avoir épousé Abigaïl. Au contraire ! Car l’amour d’une femme vertueuse ne rend pas un homme faible – il lui donne une raison de plus de se battre, un foyer vers lequel revenir, une lumière dans les ténèbres de la guerre. »

Quand Dieu Unit les Cœurs

Barbara allait quitter sa famille, ses terres natales, pour suivre un homme dont le destin était incertain. Le pasteur le savait. Alors il évoqua l’histoire de Rebecca, cette jeune femme qui, des siècles auparavant, lorsqu’on lui demanda si elle acceptait de partir vers un pays lointain épouser Isaac qu’elle n’avait jamais vu, répondit simplement : « Ja, ich will mitziehen » – « Oui, je veux partir. »
« Dieu est l’orfèvre qui forge les alliances, » expliqua Schultetus en levant l’anneau vers la lumière des vitraux. « Qu’importe si cet anneau est d’or, d’argent ou de fer ? Qu’importe si l’époux est prince ou soldat, si l’épouse est riche ou modeste ? Lorsque Dieu unit deux âmes dans la crainte du Seigneur et la vertu, aucun homme ne peut les séparer. »
Il rappela que David était un fugitif sans le sou quand il épousa Abigaïl, veuve d’un homme riche. Elle possédait des milliers de moutons et de chèvres, des serviteurs, des terres. Lui n’avait qu’une bande de guerriers loyaux et l’onction promise d’un royaume à venir. « Pourtant elle ne vit pas sa pauvreté – elle vit son cœur selon Dieu. »

La Flamme qui Unit

« L’amour conjugal, » déclara le pasteur avec gravité, « est un feu sacré qui fond deux êtres en un seul. Non pas comme deux personnes qui se tiennent simplement côte à côte, mais comme deux métaux précieux que le forgeron fait fondre ensemble pour créer un alliage plus fort que chacun séparément. »
Il mit en garde contre ceux qui cherchent d’abord la beauté ou la richesse. Certes, Abigaïl était belle et riche – le texte biblique le mentionnait. Mais ce n’était pas cela qui avait conquis David. « Écoutez comment elle parlait : ‘Que le Seigneur protège mon seigneur ! Car tu mènes les combats du Seigneur, et qu’aucun mal ne soit trouvé en toi tous les jours de ta vie !' »
« Voilà, » s’exclama Schultetus, « une femme qui comprenait le destin de son époux ! Une femme de sagesse, d’humilité, de patience et de discrétion. Une femme qui savait transformer la colère en douceur, qui pouvait calmer un lion furieux par la seule force de ses paroles sages. »
Il cita alors le Siracide : « Une femme vertueuse est un don précieux… Une femme qui sait se taire est un don de Dieu… Il n’y a rien de plus cher sur terre qu’une épouse pieuse. »

Le Cercle Sans Fin

Alors que le sermon touchait à sa fin, le pasteur éleva l’anneau devant toute l’assemblée. « Regardez ce cercle. Trouvez-vous un début ? Trouvez-vous une fin ? »
Silence dans l’église.
« Les anciens Égyptiens voyaient dans le cercle le symbole de l’éternité. Ainsi en est-il du mariage. Ce que Dieu a uni, aucun homme ne doit le séparer. Ni la distance, ni la guerre, ni les années, ni les épreuves. »
Il évoqua alors Ruth, cette veuve qui refusa d’abandonner sa belle-mère Naomi et prononça ces mots immortels : « Où tu iras, j’irai. Où tu habiteras, j’habiterai. Ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras, je mourrai, et là je serai enterrée. Que le Seigneur me punisse si autre chose que la mort nous sépare ! »
« Barbara, » dit-il en se tournant vers la jeune mariée, « tu quittes aujourd’hui la maison de ton père pour suivre un guerrier. Les routes seront longues, les séparations douloureuses, les nuits d’inquiétude nombreuses. Mais souviens-toi : Dieu vous a unis. Là où il ira, tu iras. Et quand la guerre l’appellera loin de toi, ton amour sera son bouclier invisible, sa forteresse, sa raison de revenir. »
Puis, se tournant vers Gerhard : « Et toi, vaillant soldat, souviens-toi qu’Hector lui-même, le plus grand guerrier de Troie, disait à son épouse Andromaque : ‘Tu es pour moi père et mère, tu es mon frère, tu es l’époux de ma jeunesse florissante.’ La vraie force d’un homme n’est pas d’être un lion dans sa maison, terrorisant sa famille, mais d’être tendre avec ceux qu’il aime tout en restant terrible à ses ennemis. »

L’Adieu du Pasteur

Christophorus Schultetus conclut son sermon par une prière ardente :
« Que le Dieu qui a uni David et Abigaïl, Isaac et Rebecca, vous garde dans Son amour éternel et indivisible. Qu’Il vous accorde un mariage joyeux, paisible, rempli d’amour et béni de toutes les richesses divines. Que votre union soit si forte que même la mort elle-même peine à en discerner les liens. Et qu’un jour, dans l’éternité, vous soyez réunis avec le Christ et tous les élus dans un amour parfait et sans fin. »
L’anneau passa au doigt de Barbara.
Dehors, la neige commençait à tomber sur Stettin.
Quelque part, les tambours de guerre résonnaient encore.
Mais en cet instant, dans cette église, deux âmes venaient de devenir une, pour le temps et pour l’éternité.
Amen.

Gerhard Kuhlman mourra quelques mois plus tard le 10 juin de cette même année 1637 pendant l’attaque du Château de Saatzig. Le couple avait-il eu le temps de concevoir un enfant ? Gerhard et Barbara ont-ils eu une descendance ?

La suite dans un prochain épisode…

La tombe de Johan (1600-1649) … la suite

les forteresses de Narva et Ivangorod de chaque côté du fleuve Narva

Dans mon premier article j’évoquais ma recherche sur la localisation exacte de la tombe de Johan Kuhlman, Lieutenant-Colonel dans l’armée Suédoise.

Si on combine les informations reprises dans les différents registres nobiliaires suédois édités au fil des siècles (XVIIe au XIXe siècles), les informations connues concernant Johan donnent ceci :

Johan Kuhlman, noble Kuhlman (fils de Johan Kuhlman, Tab. 1), de Bornhagenhof en Ingermanland. Était en 1639 lieutenant-colonel. Admis en 1649-07-22, après sa mort avec son frère Peter (les fils 1650 présentés sous le n° 467). Enterré en 1648 à Narva, où le colonel Frans Johnstone a donné 100 riksdalers pour sa tombe dans l’église du château. Marié à Gertrud von Sipstein (1), qui vivait veuve en 1662.

Pour mémoire, certains extraits indiquaient le lieu de sa sépulture sans mentionner son épouse (voir par ailleurs) et d’autres son épouse sans mention de sa tombe. Ces registres, d’autre part, ne laissaient pas présager des informations ou documents que j’ai pu par la suite consulter aux archives de Suède comme les « Rullors » militaires ou lettres échangées avec la Reine Christine ou encore le Grand Chancelier Oxenstierna.

Lors de notre une visite en août 2024 du château de Narva, notre jeune guide Klim Klimenko nous indiqua qu’à part un petit lieu de recueillement situé au centre du château il n’y avait jamais eu d’église dans l’enceinte de la forteresse et qu’aucune trace d’un quelconque enterrement d’officier n’avait pu être trouvé dans les archives. Ce n’est que quelques jours après notre départ que Klim, intrigué lui aussi, eut une intuition. A cette époque, en 1649, il y avait certes deux forteresses aujourd’hui connues sous leur nom de Narva et Ivangorod (côté Russe) mais qu’elles faisaient partie intégrante de la ville de Narva alors sous domination Suédoise. De plus, si aucune église n’avait existé dans l’enceinte du château de Narva, il y en avait bien eu dans l’enceinte de celui d’Ivangorod. Dont une, initialement de rite orthodoxe, avait été transformée en temple protestant pendant l’occupation Suédoise …

Johan et sa famille ayant élu domicile du côté est du fleuve Narva (Ragoditza et Sirgonitza) en Ingrie à une quarantaine de kilomètres de Narva, l’hypothèse que sa tombe ait été en fait dans l’Eglise protestante d’Ivangorod devenait très plausible voire probable.

Les Eglises Nikolskaja (Saint-Nicolas), à gauche et Uspenskaja (de l’Assomption) dans l’enceinte de la forteresse d’Ivangorod en Russie.

L’Eglise orthodoxe qui fut un temps convertie en temple protestant s’appelle Saint-Nicolas (2). Le site internet stnicholas.org répertoriant toutes les églises portant ce nom indique : « Située juste à l’est de la rivière Narva, à la frontière avec l’Estonie, l’église fait partie du complexe de la forteresse d’Ivangorod. Construite en calcaire en 1498, elle fut la première église orthodoxe de la région de Narva. Utilisée un temps pour le culte protestant au XVIIe siècle, elle fut reconvertie au rite orthodoxe au milieu du XVIIIe siècle. Sa dernière restauration remonte aux années 1970 ».

Suivant les plans anciens, cette église se trouve bien au centre de l’enceinte du château. Reste à espérer la fin prochaine du conflit en cours pour pouvoir avoir la chance de la visiter …

Plan de la forteresse d’Ivangorod. L’Eglise Saint-Nicolas se trouve indiquée par le n°15 et celle de l’Assomption par le n°14.

Pour compléter cette évocation, il faut savoir qu’après la révolution Russe de 1917 et jusqu’à 1939, la forteresse d’Ivangorod fut à nouveau réunie à la ville de Narva comme l’indique le plan ci-dessous datant de 1929.

Si l’intuition de Klim m’a permis une avancée significative dans la résolution de cette énigme, il n’en reste pas moins deux interrogations à élucider : la tombe de Johan est-elle toujours présente dans l’Eglise Saint-Nicolas ? Etait-il concevable de transporter le corps d’un officier, certes de haut-rang, sur plus de 1500 kilomètres par voie de terre à cette époque (3) ? Johan avait-il eu les mêmes faveur que le grand Roi Gustave Adolphe ou encore le Généralissime Baner ? Ou est-ce simplement une stèle évocatrice qu’avait fait poser le Colonel Johnstone en 1649?

Cette part du mystère reste entière. C’est ce que j’évoquerai dans un prochain article…

(1) L’orthographe exacte était en fait Gertrud van Sypesteyn. Voir par ailleurs.

(2) Nicolas de Myre ou Nicolas de Bari, communément connu sous le nom de saint Nicolas, est un Grec d’Anatolie né à Patare en Lycie (actuellement Turquie) vers 270 et mort à Myre en 343[Note 1]. Évêque de Myre en Lycie, il a probablement participé au premier concile de Nicée au cours duquel il combattit l’arianisme. Son culte est attesté depuis le VIe siècle en Orient et s’est répandu en Occident depuis l’Italie à partir du XIe siècle. Canonisé, il a été proclamé protecteur de nombreuses nations et de nombreux corps de métiers ; c’est un personnage populaire de l’hagiographie chrétienne et il est l’un des saints les plus vénérés de l’Église orthodoxe, réputé, entre autres, pour ses nombreux miracles (source wikipedia).

(3) La lettre de la Reine Christine datée du 20 juillet 1649 relative à l’anoblissement de Johan précise bien qu’il est mort au combat en Poméranie peu de temps avant. Ce qui me fait dater sa mort de 1649 plutôt que 1648.