Madame Schultze

Kenney Bowen-Schultze (vers 1810 – 1861), peintre orientaliste et salonnière à Alger.
Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Les remparts de la ville d’Alger. Dessin vendu par la maison Rossini en décembre 2025.

Kenney Bowen naît vers 1810, probablement l’une des cinq filles du docteur Bowen, médecin attaché au Consulat britannique d’Alger. Elle grandit ainsi dans le milieu diplomatique international de la capitale algérienne, à une époque charnière marquée par la fin de la Régence ottomane et les débuts de la colonisation française.

Elle épouse John Fredrik Schultze, consul de Suède et de Norvège à Alger, illustrant parfaitement le caractère cosmopolite de la communauté consulaire. En 1838, le couple acquiert une magnifique demeure mauresque située sur les hauteurs d’El-Biar, dans la Vallée des Consuls. C’est Kenney qui baptise cette résidence du nom poétique de « La Calorama » (du grec signifiant « La Belle Vue »), en hommage au panorama exceptionnel qu’offre la propriété sur la baie d’Alger et la Méditerranée. Le couple y vécut sept années heureuses, de 1838 à 1845, période durant laquelle Kenney développa son art et anima la vie sociale de la colonie européenne.

Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Vue prise de l’esplanade Babel Oued. Dessin vendu par la maison Rossini en décembre 2025.

Kenney Bowen-Schultze était une artiste peintre de talent reconnue de son vivant. Ses œuvres, réalisées à la plume, à l’encre brune et au lavis, témoignent d’une maîtrise technique certaine. Parmi ses œuvres connues figure « Young man haranguing the crowd, scene from ancient history » (Jeune homme haranguant la foule, scène d’histoire antique), dessin à la plume et encre brune avec lavis brun de 24,5 x 37 cm, signé « Frances Kenney Bowen fecit ». Cette œuvre fut vendue aux enchères, témoignant de la reconnaissance de son talent.

Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Vue du Souk el Arba, 1832.
Témoin visuel de l’Alger disparu.

Son héritage le plus précieux réside dans ses vues d’Alger, aquarelles et peintures qui ont permis de conserver l’aspect exact de nombreux coins de l’Alger aujourd’hui disparu. À une époque où la photographie n’était pas encore développée, ses œuvres constituent un témoignage visuel irremplaçable de l’architecture, des paysages et de la vie quotidienne de l’Alger des années 1830-1840. Malheureusement, la plupart de ces vues ont aujourd’hui disparu, rendant d’autant plus précieuses les rares œuvres qui subsistent.

Une salonnière réputée.

Au-delà de son art, Kenney Bowen-Schultze tenait à La Calorama ainsi qu’au Consulat de Suède en ville situé rue de la Licorne, un salon réputé où se retrouvait l’élite cosmopolite d’Alger. Sa résidence devint ainsi un lieu de rencontres et d’échanges culturels entre diplomates, artistes, voyageurs et notables européens et algériens. Après le départ du couple de La Calorama en 1845, Kenney demeura à Alger où elle continua à peindre et à fréquenter la société algéroise. Elle décéda le 1er avril 1861 à l’âge de 51 ans. Son épitaphe au cimetière de Saint-Eugène témoigne de son identité : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le Ier avril 1861 âgée de 51 ans ». Son nom de jeune fille, Bowen, y est fidèlement inscrit, rappelant ses origines britanniques.

Kenney Bowen-Schultze incarne une figure fascinante de l’Alger du XIXe siècle : une femme artiste britannique d’origine et suédoise par mariage, elle vécut dans une demeure mauresque et immortalisa l’Alger en pleine transformation. Son salon et ses œuvres contribuèrent à faire de La Calorama un haut lieu de la vie culturelle et diplomatique algéroise. Ses peintures, bien que largement dispersées ou perdues, demeurent des documents historiques d’une valeur inestimable pour comprendre l’Alger d’avant les grandes transformations urbaines du Second Empire.

Acte de décès de Kenny Bowen-Schultze le 2 avril 1861. Source ANOM.

La prise de Breslau par Gerhard Kuhlman, mai 1634

Breslau en 1650, gravure de Matthäus Merian.

L’armée Suédoise s’était aventurée bien au sud de l’Allemagne et rencontrait des difficultés car loin de ses bases de Poméranie. Le Général confia une mission bien spéciale à Gerhard. Il fut chargé de rechercher des alliés au sud de la Bavière et essayer de les convaincre de venir en aide à l’armée Suédoise. Nous connaissons cette histoire car Gerhard a laissé une lettre adressée au Généralissime Baner (1), conservée aux archives de Suède. A son retour, Gerhard fait le siège de la ville de Breslau…

« Breslau le 24 mai 1634, (2)

Eminence,

J’ai été très honoré de votre lettre en date du 9 mai et reçue le 19 que j’ai reçue avec une grande fierté et une très grande reconnaissance. Nous avons été particulièrement fructueux et avons donc réussi à avancer en ces lieux, et ce grâce aux Danois qui, dans leur retraite nous ont communiqué des informations précieuses. La forêt de Streüchlende a été conquise et les plans ont été respectés. Je vous remercie des faveurs gracieuses que vous m’avez accordées (3). Notre camp a été renforcé ces jours-ci par 120 livres de provisions et de munitions en provenance d’un certain tribunal et de la garnison d’Attstark , mais je m’étais permis de demander humblement à son Excellence une aide complémentaire de 50000 livres de pain, des bouchardes (4), bêches et pioches et comme le chaland avec tout l’équipement nécessaire est arrivé promptement, nous avons pu franchir le col de Gloÿandz (5) puis remonter le fleuve de l’Oder en Silésie et au passage conquérir une que les alliés français convoitaient.

Gravure de Belsazar Hacquet (1782) premier dessin connu du Großglockner.

Le Commissaire Général de la ville de Breslau, le Colonel Witzthumb semble avoir gardé un peu de pouvoir auprès de la population, sans que l’on sache encore très bien ce qui est arrivé précisément aux Suédois. Mais Il y a plusieurs milliers de survivants et de l’argent a été collecté et envoyé au quartier général. La Suisse ne semble pas être divisée mais il est préférable de rester en paix avec eux. Récemment, ils ont franchi la frontière du col de Kreÿer à Struppen. Le Procureur de la Cour d’appel de Cologne, Caspar von Ulrich, pour qui les provinces rurales ne sont pas les moins importantes n’étaient pas moins inquiets. Tous ont été molestés par les Impériaux puis déshabillés et ont ainsi été traités très honteusement.

Je dois vous faire part également, votre Excellence de ce que j’ai entendu de la part des Saxons à Chur (6) : le blé du côté polonais de l’Oder a été saisi, emmené et mis à l’abris et il a été constaté beaucoup de résistance de la part des habitants des petites villes de Bohème. La ville de Breslau est donc considérablement réduite en provisions et la population s’était déjà plainte de beaucoup de choses auparavant car les impériaux avaient commencé à détruire et à ruiner les villes de la région, comme Reinbach, Strigen, Schweinitz et d’autres endroits. Mais à présent, tous les passages et cols de Silésie ne pourront plus à présent être empruntés par l’ennemi. Les Bohémiens vont être pris en otage par l’ennemi puissant.

Plateau en face de Breβlow, le 3 juin/24 mai 1634 »
Signé Gerhard Kuhlman.

Lettre de Gerhard Kuhlman au Généralissime Banér datée du 24 mai 1634. Archives de Suède.

(1) Johan Banér, ou encore Jean Gustavson Baner, vulgairement appelé Banier, né le 23 juin 1596 à Djursholm et mort le 10 mai 1641 à Halberstadt, est un commandant en chef suédois à l’époque de la guerre de Trente Ans.

(2) Wrocław, en allemand : Breslau, est la troisième ville de Pologne aujourd’hui par sa population (672 929 habitants), la cinquième par sa superficie (293 km2), et l’une des plus anciennement fondées (vers l’IXe – Xe siècle).

(3) Nommé, à la suite de ce coup d’éclat, Lieutenant-Colonel à l’âge de 25 ans.

(4) La boucharde est un marteau à tête découpée en « pointe-de-diamant » avec lequel le tailleur de pierre achève de tailler les pierres dures dégrossies au ciseau.

(5) Col du Grossglockner (route de haute montagne en Autriche). Le massif culmine à 2054 m d’altitude.

(6) Coire (en allemand : Chur ; en romanche : Cuira ; en italien : Coira) est une commune et une ville suisse, chef-lieu du canton des Grisons et de la région de Plessur.

Alger, printemps 1844 (4/8)

(4/8) La rencontre avec Saïd
« Saïd, le lion du consulat de Suède. Journal « l’Illustration » du 11 janvier 1845.

Après avoir pris le café sur la terrasse et écouté le récit de Schultze sur les événements d’octobre 1823, Josef s’apprêtait à prendre congé lorsque le consul l’arrêta d’un geste. « Avant de partir, mon cher Kuhlman, je dois vous présenter l’autre membre important de notre consulat. Suivez-moi. » Intrigué, Josef suivit Schultze qui descendit dans la cour intérieure du premier étage. Ils s’approchèrent d’une pièce adjacente à la salle à manger, et Josef entendit un grondement sourd qui le fit instinctivement reculer d’un pas. « N’ayez crainte, sourit Schultze et permettez-moi de vous présenter Saïd. » Dans l’encadrement de la porte, Josef découvrit avec stupéfaction un magnifique lion brun fauve, couché majestueusement sur les dalles fraîches. L’animal leva vers eux des yeux bordés de deux marques brunes en forme d’olive allongée qui lui donnaient un air étrangement coquet. « Un lion ? Au consulat ? » balbutia Josef. « Eh oui, répondit Schultze avec une évidente fierté. Saïd est arrivé ici il y a environ un an, en 1843, quand il n’avait que trois mois. Il nous vient des montagnes de Biskara (1). Lors d’une chasse au lion dans l’Aurès (2) avec le célèbre Bombonnel (3), notre vice-consul eut pitié du petit lion qui s’était rapproché du Bordj de Seggana, l’a adopté et fait son éducation. »

Le Bordj de Seggana. Photographie prise vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Saïd s’était levé et s’approchait d’eux d’une démarche souple. Schultze tendit la main et caressa la tête massive de l’animal, qui se frotta contre lui comme un chat domestique, produisant un ronronnement grave qui faisait vibrer l’air.
« Il loge ici, dans la cour intérieure, expliqua le consul. Une situation excellente pour un lion de bon appétit – juste à côté de la salle à manger ! Mais surtout, il peut voir passer tous nos visiteurs. Je suis convaincu que Saïd observe et apprend. Peut-être écrira-t-il ses mémoires un jour, qui sait ? »

Charles Bombonnel.
Charles Bombonnel (1816-1890). Collection personnelle de l’auteur.

Josef, rassuré par la douceur manifeste de l’animal, s’avança prudemment et tendit une main hésitante. Saïd la renifla délicatement, puis poussa sa tête sous la paume du jeune homme qui, émerveillé, se mit à le caresser. « Tout le monde aime Saïd, continua Schultze. Et comme c’est un lion qui sait vivre, il répond à ces politesses avec une grâce remarquable. Voyez comme il vous accepte déjà ! C’est un excellent juge de caractère. » « Il est magnifique, murmura Josef. Mais… n’est-il pas dangereux ? » « Saïd ? Dangereux ? » Schultze éclata de rire. « Laissez-moi vous raconter ce qui s’est passé il y a quelques mois. Un jour, notre cher Saïd parut extraordinairement triste et abattu. Il refusait de manger, ne voulait rien boire. Nous étions tous très inquiets. J’ai fait venir le docteur Driant, un médecin français fort habile qui exerce ici. » Le consul s’assit sur un banc de pierre, invitant Josef à faire de même, tandis que Saïd venait poser sa tête massive sur les genoux de Schultze.

« Le docteur examina longuement Saïd. Finalement, il déclara qu’il croyait voir quelque chose sur sa lèvre inférieure. À peine avait-il avancé le bras que Saïd ouvrit la gueule de lui-même – imaginez la scène, Kuhlman ! Cette gueule énorme, ces crocs terribles ! Driant y plongea la main intrépidement, et en ramena une énorme sangsue qui s’était logée dans un des sillons horizontaux et rugueux du gosier. Le lion n’a jamais pu nous dire comment cette sangsue était arrivée là, et ne le dira probablement jamais. » Josef regardait Saïd avec un respect nouveau. « Saïd supporta l’opération avec un héroïsme admirable, poursuivit Schultze. Quand elle fut achevée, il vida tout d’un trait une vaste cuvette remplie d’eau fraîche, puis se mit à regarder alternativement le docteur et la sangsue son ennemi, gisante sur ces mêmes dalles de marbre et rendant tout le sang dont elle s’était gorgée. Une minute après, Saïd était d’une humeur charmante, comme vous le voyez maintenant. »
« Un lion philosophe, en somme, dit Josef en souriant. »
« Exactement ! Saïd ne mange que trois fois par jour, ce qui est raisonnable pour un personnage de son rang. Un lion comme il faut et qui a de l’aisance ne saurait faire moins sans lésinerie. En revanche, il boit souvent et beaucoup, douze ou quinze fois par jour – mais je tiens à préciser que ce n’est pas un ivrogne ! »
Les deux hommes rirent. Saïd, sentant l’atmosphère joyeuse, se mit à jouer avec une grosse corde qu’un serviteur lui lança.
« Il est très recherché de sa personne, continua Schultze. Il se laisse volontiers brosser et peigner. Cruseustolpe, notre secrétaire, s’en occupe régulièrement. Saïd n’a pas encore témoigné l’envie, à l’exemple des lions de l’Opéra, de cirer sa moustache ou de porter des gants paille et des bottes vernies. Mais qui sait ? Cela viendra peut-être avec l’âge. »
« Pourquoi gardez-vous un lion au consulat ? » demanda Josef, caressant toujours la crinière épaisse de l’animal.

Schultze devint plus sérieux. « Voyez-vous, Kuhlman, après les événements de 1823 dont je vous ai parlé, j’ai passé des années à me demander comment servir au mieux la Suède et restaurer l’honneur de ce consulat. Quand Saïd nous est arrivé en 1843, j’ai vu en lui une opportunité. Civiliser un lion sauvage de Biskara, lui apprendre les usages européens, démontrer qu’avec patience et fermeté on peut transformer même la plus féroce des créatures en compagnon docile et affectueux… N’est-ce pas une belle métaphore de ce que nous essayons de faire ici à Alger ? » « Et puis, ajouta-t-il avec un sourire malicieux, Saïd est devenu une attraction locale. Tous les visiteurs de marque veulent voir le lion du consul de Suède. Cela donne à notre modeste consulat un prestige certain. Les autorités françaises elles-mêmes viennent régulièrement l’admirer. » Josef acquiesça, comprenant la subtilité diplomatique de la démarche. « Vous reviendrez souvent voir Saïd, n’est-ce pas ? dit Schultze en se levant. Il a manifestement de la sympathie pour vous. Et qui sait, peut-être aurez-vous l’occasion de mentionner à vos contacts commerciaux que le consulat de Suède abrite le lion le plus civilisé de toute l’Afrique du Nord. Ce sont ces petits détails qui font la différence dans les affaires, Kuhlman.»

Josef quitta le consulat ce jour-là avec deux cadeaux inattendus : la leçon morale du récit de 1823 et la découverte de Saïd, le lion philosophe du consulat de Suède. Alger est décidément une ville pleine de surprises…

Texte librement inspiré d’un article du journal « L’Illustration » en date de 11 janvier 1845.

(1) Biskra

(2) L’Aurès est une région en partie montagneuse située dans le Nord-Est de l’Algérie, caractérisée à la fois par sa riche histoire, son relief en partie montagneux et par son peuplement traditionnel, le groupe berbère des Chaouis. Remontant à l’Antiquité, le terme provient du berbère Awras (Aouras), qui signifie « fauve ». Ainsi, l’Adrar Awras se traduit littéralement par la « montagne fauve », peut-être en raison du nombre important de fauves vivant autrefois dans ces montagnes.

(3) Charles Bombonnel, né à Spoy (France) le 16 août 1816 et mort à Dijon le 3 juin 1890, est un chasseur français de félins sur le territoire actuel de l’Algérie. Il hérite des bases de la chasse de son père. À la suite de la perte de ses parents en 1831, il entame un voyage aux États-Unis d’Amérique en 1835 dans l’espoir de faire fortune. À son retour en France en 1843, il se marie et, durant cette même année, découvre la faune algérienne. Captivé par celle-ci, il prend la décision de s’installer en Algérie pour chasser la panthère et le lion.

Extrait d’une lettre autographe de Charles Bombonnel, 1862. Collection personnelle de l’auteur.

Alger, printemps 1844 (3/8)

(3/8) La CaloRama
Villa du Consul Schultze, la Calorama. Gravure de la revue l’Illustration, novembre 1901.

Quelques jours après cette première rencontre, Schultze invita Josef à prendre le café sur la terrasse du consulat, qui donnait sur la baie. Le consul versa lentement le café turc dans deux petites tasses de porcelaine fine. Le soleil de mai illuminait la baie magnifique où mouillaient désormais des dizaines de navires de toutes nations, scène impensable vingt ans plus tôt.

« Mon cher Kuhlman, vous arrivez dans une ville bien différente de celle que j’ai connue à mon arrivée. Je voudrais vous raconter une histoire de ce temps-là. Non pas pour vous impressionner, mais parce qu’elle contient une leçon que tout homme représentant la Suède à l’étranger devrait connaître. » Le jeune Kuhlman, intrigué par le ton sérieux du consul, posa sa tasse et écouta attentivement. « Allons sur la terrasse, mon ami. La vue y magnifique. » fit le consul d’un air sérieux.

« Vous avez une magnifique demeure monsieur le consul » dit Josef en cherchant à apaiser la tension qu’il sentait poindre chez Schultze. « En effet, mon ami, certes mais je suis sûr que vous en aurez une bientôt. Mon épousé l’a surnommée « La Calorama ». (1)

« Vous vouliez me dire quelque chose, monsieur le Consul, n’est-ce pas ? » questionna Josef qui sentait que Schultze voulait lui confier quelque secret.

« C’était en octobre 1823. J’avais déjà quarante-neuf ans. J’étais secrétaire consulaire depuis sept ans, mais je n’avais jamais affronté de véritable crise. Notre consul en titre, David Gustaf Ankarloo, était rentré en congé en Suède pour se soigner. Il m’avait laissé administrer le consulat avec pour instruction de gérer les affaires courantes et de ne rien décider d’important sans lui écrire. Une situation assez ordinaire, en somme. » Schultze se leva et marcha vers la balustrade, contemplant la ville qui s’élevait en amphithéâtre. « À cette époque, Alger était encore la Régence(2) barbaresque, gouvernée par un Bashaw(3) élu par les Janissaires(4) turcs. Nous, les puissances nordiques, devions payer tribut pour que nos navires ne soient pas capturés par les corsaires(5). Une situation humiliante, mais c’était ainsi. »

« Le 21 octobre 1823, la nouvelle parvint à Alger qu’une tribu kabyle(6) des montagnes de Boujaiah s’était révoltée contre l’administration ottomane. Plusieurs soldats turcs avaient été tués et un Mufti(7) capturé comme otage. Ces Kabyles fournissaient à Alger de nombreux serviteurs domestiques. Le consulat suédois en employait trois – des hommes fidèles et discrets. » Schultze revint s’asseoir, son visage s’assombrissant au souvenir. « Le 22 octobre au matin, notre drogman(8) reçut un message officiel du Vikel Argee(9) – le ministre de la Marine et des Affaires étrangères de la Régence. L’ordre était sans appel : tous les consulats devaient immédiatement livrer leurs serviteurs kabyles pour qu’ils soient traités comme prisonniers de guerre, rebelles ou otages. J’étais ce matin-là en visite chez le consul britannique à la campagne. Quand je rentrai à midi, mon drogman m’attendait. Il m’informa que les consulats de Sardaigne et du Danemark avaient déjà cédé. »
Schultze marqua une pause.

« Je me trouvais face à un dilemme terrible. J’étais seul, sans instructions du consul titulaire, sans expérience d’une telle crise. Le drogman me dit que si je refusais, le Bashaw pourrait faire envahir le consulat et que trois autres consulats avaient déjà livré leurs serviteurs. Mais je n’étais qu’un secrétaire ! ».
« J’ai cédé, Kuhlman. Je livrai nos trois serviteurs kabyles (10) et je n’ai aucune excuse à offrir. »
Le jeune Kuhlman resta silencieux, ne sachant que dire.
« D’autres firent un autre choix, continua Schultze d’une voix plus ferme. Le consul britannique refusa de livrer ses serviteurs, invoquant les lois des nations et les usages sacrés de l’hospitalité. Le consul américain Shaller tint bon également lorsque des gardes furent postés à sa porte le 25 octobre. Le consul hollandais offrit à ses serviteurs kabyles le choix de rester sous protection de son drapeau ou de s’échapper – ils choisirent de fuir. Ces hommes avaient, comme moi, leurs propres pressions et leurs propres peurs. Mais ils tinrent bon. »
Le visage de Schultze se durcit légèrement. « Et le Consul de France ? Deval c’est bien cela ? Que fit-il au nom de la France? » interrogea Kuhlman.
« Le consul de France, lui, était en titre et en pleine autorité. Il congédia ses serviteurs kabyles le 24 octobre en les payant et en leur conseillant de « prendre soin d’eux-mêmes ». Une façon de les livrer sans en avoir l’air. Bien qu’éduqué au Levant, parlant couramment le turc, ce n’était pas un homme à qui on pouvait se fier. Un jugement sévère, mais peut-être mérité. »
« Alors le Bashaw, furieux de la résistance de certains consulats, ordonna le 25 octobre au soir qu’une force armée se rende au jardin britannique. Le consul britannique plaça les sceaux nationaux sur ses portes et déploya son drapeau. Les soldats turcs brisèrent néanmoins les sceaux, entrèrent de force, et fouillèrent même les appartements de sa femme et de ses filles. Une violation sans précédent des usages diplomatiques, même dans les pays mahométans. »

Le silence tomba sur la terrasse.

« Le 27 octobre, le consul britannique consulta Shaller sur l’opportunité de rédiger une protestation collective. Celui-ci aurait répondu qu’il était prêt à agir avec le Britannique, « mais qu’il déclinait d’agir de concert avec des hommes qui s’étaient dérobés à leur devoir ». » Schultze soupira.
« Il parlait de moi, entre autres. Plus tard, le 26 novembre, quand tous les consuls se réunirent pour rédiger une protestation, j’y allai et le 2 décembre, quand tous la signèrent au consulat américain, je signai aussi. L’honneur du consulat suédois exigeait cette démarche, même tardive… ». (11)

« Qu’advint-il des trois serviteurs ? » demanda doucement Kuhlman. « Je n’ai jamais su avec certitude. On m’a dit qu’au moins un mourut aux travaux forcés, un autre parvint à s’échapper. Le troisième survécut peut-être jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé en 1824. »
« Le consul Ankarloo ne revint jamais à Alger. Il démissionna en 1824 depuis la Suède. Un nouveau consul, Lagerheim, arriva en 1825. Je restai comme secrétaire. J’envisageai de démissionner, mais Lagerheim me dit quelque chose que je n’ai jamais oublié : « Schultze, restez. Apprenez. Devenez l’homme que vous auriez dû être en octobre 1823. » »
« En 1829, Lagerheim rentra en Suède et le gouvernement me nomma consul. Un an plus tard, les Français conquirent Alger et la Régence disparut.
Schultze se tourna vers Kuhlman.
« Voilà pourquoi je vous raconte cette histoire, mon jeune ami. Vous serez courtier maritime, pas consul, mais vous représenterez quand même la Suède dans vos transactions. Il viendra peut-être un moment où vous ferez face à un choix difficile, où vous aurez peur, où vous voudrez céder. en l’absence de moi-même ou de Stockholm ». À ce moment-là, Kuhlman, souvenez-vous qu’en 1823, certains hommes tinrent bon et d’autres cédèrent. Chacun avait ses raisons, ses peurs, ses circonstances. Mais l’honneur d’une nation ne dépend pas de votre titre ou de votre rang. Il dépend de vos choix au moment de la crise. » Le soleil déclinait maintenant sur la baie. Au loin, un vapeur français entrait dans le port.
« Depuis quinze ans que je suis consul, conclut Schultze d’une voix calme, j’essaie de servir la Suède avec honneur. On ne peut pas changer le passé, Kuhlman. Mais on peut apprendre de ses erreurs et de celles des autres. C’est tout ce que je voulais vous transmettre. »
Josef Kuhlman acquiesça gravement, comprenant qu’il venait de recevoir bien plus qu’une leçon d’histoire – le témoignage direct d’un homme qui avait traversé l’une des crises diplomatiques les plus graves de la Régence d’Alger.
Josef était sur le point de quitter le consulat rassuré et mieux informé : il savait qu’il pourrait compter sur l’expérience exceptionnelle de Schultze et sur l’aide pratique de Cruseustolpe en cas de difficulté.

(1) Cette « maison de campagne » remonte à l’époque turque. La propriété fut acquise en 1835 par la Princesse de Mir, puis au Consul Schultze et à son épouse en 1838 qui l’embellirent et la conservèrent sept ans. Cette époque garde le souvenir du nom par lequel Schultze désigna la villa « La Calorama » , c’est à dire « La Belle vue » . Après avoir connu divers propriétaires, La Calorama échut en 1881 à Victor Olivier. Lors de la seconde guerre mondiale, elle hébergea une succession d’hôtes prestigieux : le Général Weygand, à l’automne 1940, pour un court séjour, puis le Général Juin, qui s’y installa plus longuement. C’est là que le 8 novembre 1942, il apprit d’un envoyé spécial du Président Roosevelt l’imminence du débarquement allié en Afrique du nord. En août 1943, le Général de Gaule établit sa résidence aux Oliviers, où son épouse et ses filles vinrent le rejoindre, et y demeura jusqu’au 18 août 1944, date à laquelle il regagna la France. Après l’indépendance, le Président de la République souhaita que la Résidence de l’Ambassadeur de France fût établie à la Villa des Oliviers. Ce que l’Algérie accepta en la concédant par bail. Un lieu prestigieux, doté d’une belle terrasse donnant sur la baie et où se déroulent traditionnellement les manifestations du 14 juillet données à l’occasion de la fête nationale

(2) Régence : État autonome dirigé par un régent au nom d’un souverain. La Régence d’Alger était théoriquement vassale de l’Empire Ottoman mais pratiquement indépendante.
(3) Bashaw (ou Pacha) : Titre ottoman du gouverneur d’Alger. Les Européens utilisaient aussi le terme « Dey ».
(4) Janissaires : Corps d’élite de l’infanterie ottomane, formé à l’origine d’enfants chrétiens convertis à l’islam. À Alger, ils formaient la milice turque qui élisait le Dey.
(5) Corsaires : Marins autorisés par leur gouvernement à attaquer et capturer les navires ennemis ou des nations ne payant pas tribut. Différents des pirates qui agissaient sans autorisation.
(6) Kabyle : Membre d’un peuple berbère habitant principalement les montagnes d’Algérie. Les Kabyles avaient conservé une grande autonomie face au pouvoir ottoman.
(7) Mufti : Juriste musulman habilité à donner des avis juridiques (fatwas) basés sur la loi islamique.
(8) Drogman : Interprète officiel attaché aux ambassades et consulats dans l’Empire Ottoman et les pays du Levant. Indispensable pour toute communication officielle.
(9) Vikel Argee : Titre ottoman du ministre de la Marine et des Affaires étrangères de la Régence d’Alger. L’un des principaux ministres du Bashaw.

(10) Un consul américain du nom de Shaller, qui publia plus tard ses mémoires, écrivit que les Kabyles avaient été obtenus aux consulats de Suède, Danemark et Sardaigne « par fraude, force ou persuasion ». C’était assez juste, même si Shaller avait tendance dans son livre à présenter sa propre conduite sous le meilleur jour possible. Source : « Sketches of Algiers », par William Shaller, Consul Général des Etats-Unis d’Amérique, Boston 1826.

(11) Dans son livre publié en 1826, Shaller écrivit cependant avec une certaine générosité : « Il est nécessaire de mentionner, pour l’honneur du Danemark et de la Suède, que le Consulat du premier était vacant ici sous la garde d’un Gardien seulement, et que celui de la Suède était administré par un Secrétaire en l’absence du Consul en congé. »

Alger, printemps 1844 (2/8)

Première visite au consulat.
Alger, sur le chemin de la vallée des Consuls sur les hauteurs d’El Biar. Collection personnelle de l’auteur.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consista à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Pour tout Suédois s’établissant à l’étranger, le consul représentait non seulement l’autorité officielle de son pays, mais aussi un conseiller précieux et un point de contact avec la communauté scandinave. Josef loua une petite calèche et se rendit sur les hauteurs d’Alger prenant le chemin de la vallée des Consuls où résidaient la plupart des diplomates. Le consul était dans son grand jardin lorsque Josef passa sous la grand portail ouvert de l’entrée si caractéristique des magnifiques villas qu’il croisa sur le chemin.

Entrée de la Calomera, plus tard renommée « La villa des Oliviers ».

Johan Fredrik Schultze(1), consul de Suède et Norvège à Alger depuis 1829, le reçut avec bienveillance dans sa villa mauresque sur les hauteurs d’Alger. Cet homme d’expérience connaissait Alger mieux que quiconque. Arrivé à Alger en 1810, initialement en tant que “maître de poudre” (2) au service du Dey d’Alger, le souverain ottoman de la régence. Quelques années après, en 1816, Schultze avait occupé le poste de secrétaire consulaire avant d’être nommé consul en 1829. Cet homme d’expérience avait vu la ville se transformer radicalement, notamment depuis la conquête française de 1830. Ses trente-quatre années de présence à Alger lui donnaient une connaissance intime de tous les rouages du commerce local et des pièges qui guettaient les nouveaux venus.

Un villa sur le chemin de la vallée des consuls sur les hauteurs d’Alger. Photographie datant de 1860 environ. A l’époque de la photographie, c’était un ancien palais dénommé  » Djenan Bey Rouhou » transformé plus tard en couvent, le couvent des Clarisses. Collection personnelle de l’auteur.

« Monsieur Kuhlman, vous maîtrisez parfaitement le français, j’imagine ? C’est absolument indispensable ici. » Josef acquiesça : « Dans la famille, on parle français depuis au moins cent ans et mon père tenait à ce que nous la maîtrisions parfaitement. ». « Excellent, répondit Schultze. Vous aurez là un avantage considérable. Cela vous permettra de traiter directement avec l’administration française, les négociants et les officiers de l’Amirauté(3). Mais ne négligez pas pour autant l’arabe. Si vous voulez vraiment réussir ici, vous devez aussi l’apprendre pour traiter avec les commerçants locaux, les porteurs, tous ceux qui contrôlent une partie importante du commerce traditionnel. » Le consul lui prodigua des conseils pratiques, fruits de plus de trois décennies d’expérience algéroise et lui conseilla les quartiers à privilégier pour installer son bureau, quelles formalités accomplir auprès de l’administration française et quels contacts cultiver. Il lui parla aussi de la situation militaire, d’Abd el-Kader(4) et de l’instabilité persistante dans l’arrière-pays car, hormis Alger et quelques villes côtières, la situation était encore loin d’être pacifiée totalement.

Cruseltorpe
Daguerréotype représentant Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801-1882). Futur Consul de Suède et Norvège à Alger. Vers 1845.

« J’ai vécu ici toute la période ottomane jusqu’en 1830, puis toute la conquête française, raconta Schultze. Pour un homme d’affaires, il faut comprendre ces deux strates(5) : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux commerciaux traditionnels qui fonctionnent encore selon leurs propres codes. » Schultze lui présenta alors Johan Fredrik Sebastian Cruseustolpe (6), son secrétaire consulaire, en poste depuis 1832. Plus jeune que Schultze, Cruseustolpe n’avait connu qu’Alger sous domination française. C’était lui qui gérait au quotidien les formalités consulaires, qui connaissait tous les capitaines scandinaves qui faisaient escale et maintenait à jour les registres des ressortissants suédois et norvégiens établis en Algérie.

« Monsieur Cruseustolpe vous sera d’une aide précieuse, expliqua le consul Schultze. N’hésitez pas à le consulter pour toute question pratique. Et c’est un des meilleurs arabophones d’Alger ! » Cruseustolpe, homme méticuleux et efficace, expliqua à Josef les procédures d’enregistrement, lui fournit des lettres d’introduction pour certains contacts commerciaux, et lui promit de le prévenir chaque fois qu’un navire suédois ou norvégien serait signalé en approche.

« La sécurité des routes terrestres reste aléatoire, reprit le consul Schultze. Cela signifie que presque tout le commerce se fait par voie maritime. Pour un courtier maritime, c’est une opportunité. Le cabotage(7) entre Alger et les autres ports français — Oran, Bône, Philippeville — représente une activité considérable. Et bien sûr, les liaisons avec Marseille et les ports méditerranéens. » Le consul mentionna enfin l’existence d’autres courtiers récemment établis : Gentilli, un Italien, et Lambert de Maupas, un Français, arrivés à peu près au même moment. Le milieu des courtiers restait restreint, mais le commerce était suffisamment vaste pour tous ceux qui travaillaient sérieusement.

La suite dans un prochain numéro…

(1) Johan Fredrik Schultze né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé 13 février 1847 à Alger, était un diplomate suédois qui a joué un rôle clé en tant que consul de Suède à Alger pendant une période de transformations majeures en Afrique du Nord. Schultze arrive à Alger en 1810, initialement en tant que “maître de poudre” (master of powder) au service du Dey d’Alger, le souverain ottoman de la régence. Ce poste impliquait probablement une expertise technique liée à la fabrication ou à la gestion de la poudre à canon, essentielle pour la défense et le commerce maritime de la régence. Par la suite, il est nommé consul de Suède, un rôle qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1847. J’évoquerai dans un prochain article le Consul Schultze.

(2) source : « Le Cimetière de Saint-Eugène et quelques-unes de ses anciennes tombes » par Thierry Fayolle et publié dans « Les Feuillets d’El-Djezaïr » en 1942. Cette source constitue la seule trace de la date de naissance du Consul Schultze retrouvée jusqu’à présent.

(3) Amirauté : Administration maritime chargée de la gestion des ports, de la marine et de la navigation.

(4) Abd el-Kader : Chef religieux et militaire algérien qui mena la résistance contre la conquête française de l’Algérie de 1832 à 1847.

(5) Strates : Ici, couches ou niveaux d’organisation sociale et administrative qui se superposent.

(6) Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe , né le 25 août 1801 et mort le 23 juillet 1882 à Stockholm , était un fonctionnaire , auteur et orientaliste suédois. Crusenstolpe devint enseigne en 1818 et lieutenant en 1824 au sein du Second Régiment de la Garde . En 1825, il démissionna et rejoignit la Grèce pour la guerre d’indépendance , où il combattit l’Empire ottoman sous les ordres du général Fabvier . Il occupa ensuite des postes aux consulats généraux de Suède à Tripoli, au Brésil et au Maroc, et fut nommé consul général au Maroc en 1842. En 1847, il devint consul par intérim, puis consul général à Alger en 1858. En 1860, il fut nommé chargé d’affaires et consul général à Lisbonne , puis ministre résident dans cette même ville en 1866. Crusenstolpe réalisa la première traduction intégrale du Coran en suédois , publiée en 1843 par les éditions P.A. Norstedt & Söner à Stockholm. Il mourut lors d’un court séjour à Stockholm et repose au cimetière de Norra, près de Stockholm.

(7) Cabotage : Navigation marchande le long des côtes, de port en port, sans s’éloigner des terres.