L’incendie de Stargard

7 octobre 1635. Le colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman met le feu à la ville de Stargard…
Gravure représentant la ville de Stargard en 1618.

Quelques mois après les exploits de Gerhard sur le plateau de Breslau (1), c’était au mois d’octobre 1635, et alors que l’armée Suédoise était toujours stationnée à Stargard depuis bientôt cinq ans, les ennemis des Suédois s’enhardirent et décidèrent de refaire une apparition dans le duché de Poméranie et d’attaquer la garnison. En ce mois d’octobre et alors qu’il commençait à faire froid dans la région, le grand général impérial Rudolf von Marazin (2) décida de faire le siège de la ville. L’armée ennemie prit position tout autour de la ville empêchant les Suédois de sortir et de se ravitailler. Ils n’avaient plus aucune chance de vaincre l’ennemi. Le Maréchal Johan Banér (3) était parti en campagne avec une partie de l’armée et on ne pouvait plus envoyer de messagers pour l’avertir et lui demander de porter secours aux Suédois assiégés dans la ville.

Le colonel Bohm commandait la garnison restée sur place et il constata que malgré sa demande, les habitants refusaient de continuer à se battre. Ils en avaient assez de cette guerre interminable pour eux car elle avait commencé dix-sept ans auparavant. Dix-sept ans de guerre sans pouvoir vivre normalement, sans pouvoir faire pousser son blé. Tout le monde vivait au jour le jour depuis tant d’années ! Bohm insista mais il n’y avait rien à faire. Même Johan, qui était d’un naturel plus bienveillant que son chef et comprenait les malheurs de la population, n’arriva même pas à convaincre les habitants d’au moins se tenir près des canons ou de protéger les munitions.

Il fallait trouver un moyen d’effrayer les assaillants et le colonel Bohm eut l’idée de faire mettre le feu à des granges en bois qui se trouvaient entre les portes Swietojanska et Pyrzycka afin de dégager l’entrée et rendre difficile l’accès de l’armée impériale aux bâtiments importants pour la défense. C’était un pari très risqué car au moindre coup de vent on risquait de mettre le feu à toute la ville. Et c’est pourtant ce qui arriva. Johan n’avait pas été là pour dissuader le colonel Bohm d’entreprendre une telle folie, il était à l’autre bout de la ville et avait vu venir l’orage qui se profilait en provenance de Stettin, en direction du nord.

Plan des fortifications de Stargard des années 1632-1696 ?
Collection de Riksarkivet (archives Royales) Stockholm.

On raconte que seules seize maisons et six échoppes ont survécu à l’incendie. Toutes les autres maisons et églises ont brûlé ! Tout. L’Église de la Sainte Vierge, le monastère des Augustins et le nouveau lycée, tout a brûlé. Et ce n’était point la foudre, ni un accident de four qui avait provoqué la perte presque totale de la ville mais un acte irresponsable commis par le beau-frère de Johan, Jacob Larsson Bohm. Les Impériaux n’avaient pas pu prendre la ville … car il n’y en avait plus.

Vitrail de l’Eglise Sainte-Marie, reconstruite entre 1905 et 1910.

D’après les travaux du Professeur Majewski, Directeur du département d’archéologie de l’Institut d’histoire de l’Université de Szczecin et directeur du Musée archéologique et historique de Stargard. Membre du Conseil pour la protection du patrimoine archéologique et de l’Association scientifique des archéologues polonais.

(1) Lire l’article « La prise de Breslau par Gerhard Kuhlman, mai 1634 » sur ce même site.

(2) Johan Banér, ou encore Jean Gustavson Baner, vulgairement appelé Banier, né le 23 juin 1596 à Djursholm et mort le 10 mai 1641 à Halberstadt, est un commandant en chef suédois à l’époque de la guerre de Trente Ans.

(3) Le baron Rudolph von Marzin , également connu sous le nom de Rudolph von Marazin ou Morzin , (* vers 1600 ; † 1646 à Prague ) était un maréchal saxon .

Henrik / Heinrich Kuhlman (1639-1720) – première partie

La carrière militaire d’Henrik : Officier de cavalerie au service de la couronne suédoise (1655–1675)

Avant-propos

Ce document est consacré à la carrière militaire de Heinrich Kuhlman, dit également Henrik dans les sources suédoises, noble d’origine poméranienne qui servit pendant près de vingt ans dans l’armée suédoise avant de s’établir comme Bürgermeister à Gadebusch (Mecklembourg). Il convient de noter que certaines archives militaires suédoises le désignent sous le nom de Gerhard Henrik Kuhlman ou Gerhard Henrik von Kuulman, une forme longue de son prénom que l’étude de Henrik Borgström (Genos 24, 1953) a permis d’identifier formellement comme étant le même personnage. Dans la suite de ce document, il sera désigné sous son nom usuel : Heinrich / Henrik Kuhlman.

Sa carrière, reconstituée à partir des Rullor (rôles de compagnies) des Archives militaires suédoises (Krigsarkivet) et de l’étude de Borgström, éclaire une période méconnue de sa vie, entre la Finlande, la Pologne, le Danemark et la mer Baltique.

Origine et filiation

Henrik Kuhlman naît vers 1639. Il est le fils de Johan Kuhlman fils (~1600–1649), Överste-Löjtnant (Lieutenant-Colonel) au service de la couronne suédoise, et le petit-fils de Johan Kuhlman de Jamawitz, Seigneur de Jamawitz en Poméranie. Sa grand-mère paternelle, Hedvig Focken, est issue d’une famille dont le grand-père était patricien à Lübeck, lien qui jouera peut-être un rôle décisif dans sa trajectoire. Lorsque son père décède avant 1648, Henrik n’a qu’environ 8 à 9 ans. Son oncle paternel, Peter Kuhlman, déjà établi en Finlande comme Major, obtient en 1649 une lettre royale d’ennoblissement qui couvre à la fois sa propre personne et les enfants de son frère Johan défunt. C’est ainsi que Henrik Kuhlman est anobli à l’âge d’environ 10 ans, sous la couronne suédoise, conjointement avec les membres de la branche finlandaise de la famille.

La famille Kuhlman dans l’armée suédoise

La famille Kuhlman était profondément enracinée dans le service militaire suédois. Le père de Heinrich avait lui-même servi comme Överste-Löjtnant. Son cousin germain, Magnus Johan Kuhlman (fils de Peter), atteindra le grade de Major et commandera sa propre compagnie dans le même régiment. Cette tradition familiale d’engagement militaire au service de la Suède explique naturellement l’orientation de la carrière de Henrik.

Les premières armes : service en Pologne et au Danemark (1660) dans les Livgardet
Extrait des Rullors Suédois. Archives Royales de Suède.

Avant même son apparition dans les rôles officiels de 1660, Henrik Kuhlman a accompli un service actif au sein du Livgardet, le Régiment de protection du Roi et de la Cour, l’unité la plus prestigieuse de l’armée suédoise, créée en 1613. Une note d’archives de 1671 (Rullor 1671, vol. 1, fol. 64) le confirme explicitement :

« A servi en Pologne et au Danemark au sein de la Garde du Corps de Sa Majesté le Roi, comme quartier-maître, unité commandée à l’époque par les colonels Hans Mörner puis Mortaigne, et à partir de 1661 comme lieutenant ici. Un officier très méritant. »

Extrait des Rullors Suédois. Archives Royales de Suède.

Ce témoignage d’archive révèle :

  1. Un service actif en Pologne dans le contexte de la Seconde Guerre du Nord (1655–1660), dite la « Grande Déluge » (Potop), lors de laquelle la Suède envahit la Pologne et occupa Varsovie
  2. Un service au Danemark dans le cadre de la guerre dano-suédoise (1657–1658), qui aboutit au traité de Roskilde (1658) et à l’extension maximale de l’Empire suédois
  3. Son grade initial : quartier-maître (Reg.kvartermästare), grade subalterne de cavalerie correspondant au commandement d’un quart de fänika (75 à 100 hommes), qui était au XVIIe siècle le sous-officier supérieur de la cavalerie
  4. Sa réputation : « un officier très méritant » un éloge rare dans les documents militaires de l’époque
Le Livgardet : une unité d’élite

Le Livgardet était composé principalement d’Allemands et comptait parmi ses rangs la Brigade jaune, qui avait participé aux campagnes de Gustave II Adolf en Allemagne. Après la bataille de Lützen (1632) où le roi fut tué, les 60 survivants de la Garde accompagnèrent le cercueil royal en Suède. L’effectif fut ensuite porté à 148 hommes. En 1644, le Livgardet fut joint à d’autres unités des provinces baltes pour former un grand régiment de cour, dont Magnus Gabriel De la Gardie devint commandant. La plupart du régiment fut dissous après 1660, mais la partie restée en Suède se développa en Gardes permanentes. Servir dans le Livgardet constituait une distinction sociale et militaire considérable pour un jeune noble de 16 à 20 ans. Le fait que Henrik / Heinrich ait été affecté à cette unité d’élite dès ses premières armes témoigne à la fois de ses qualités personnelles et du prestige de sa famille.

Lieutenant au Livgardet et dans la cavalerie finlandaise (1660–1663)
1660: Quartier-maître au Livgardet
AnnéeGradeUnitéSource
1660Reg.kvartermästareGarde du Corps à cheval (Livgardet till häst)Rullor 1660, vol. 1

En 1660, Heinrich figure dans les rôles du Livgardet comme Reg.kvartermästare (Quartier-maître du régiment). Il a alors environ 21 ans.

1661: Lieutenant dans la compagnie de H.J. Wunsch
AnnéeGradeUnitéSource
1661LöjtnantCompagnie de cavalerie finlandaise de H.J. WunschRullor 1661, n° 2

En 1661, il est promu Lieutenant et affecté à la compagnie de cavalerie finlandaise du capitaine H.J. Wunsch. Il a environ 22 ans. Cette affectation dans une unité finlandaise, alors qu’il est d’origine poméranienne, peut s’expliquer par l’intégration progressive dans le réseau militaire suédois de la Finlande, territoire sous administration suédoise depuis 1249.

1663: Lieutenant au Livgardet
AnnéeGradeUnitéSource
1663LöjtnantLivgardetRullor 1663, n° 9

En 1663, Heinrich réapparaît dans les rôles du Livgardet comme Lieutenant. À 24 ans, il accumule l’expérience des meilleures unités de l’armée suédoise.

Lieutenant dans le Régiment de cavalerie de Nyland et Tavastehus (1664–1672)

Le Régiment de cavalerie de Nyland et Tavastehus (Nylands och Tavastehus läns kavalleriregemente) était l’une des trois grandes unités de cavalerie finlandaise de l’armée suédoise, avec le régiment d’Åbo och Björneborg et celui de Viborg och Nyslott. Créé en 1618 dans les comtés d’Uusimaa (Nyland) et de Häme (Tavastehus) en Finlande méridionale, c’était un régiment de dragons établi en 1632 comme régiment de cavalerie de comté.

Ces cavaliers finlandais étaient les fameux Hakkapeliitta _terme dérivé du cri de guerre finnois hakkaa päälle (« frappe dessus ») – réputés pour leur charge foudroyante et leur brutalité au combat, constituant la « troupe de la terreur » de Gustave Adolf. La propagande suédoise les présentait comme le pendant nordique des Croates au service de l’Empereur, des combattants que leurs contemporains décrivaient comme « sauvages et brutaux » (WEECH, Sebastian Bürsters Beschreibung, 1647) …

Chronologie du service 1664–1672
AnnéeGradeRéférences
1664Löjtnant vid Nyl. och Tav.läns kav.reg.Rullor 1664, n° 3
1665IdemRullor 1665, n° 4, f. 77
1667IdemRullor 1667, n° 3
1668Idem Passeport délivré à Turku → LübeckBorgström
1670IdemRullor 1670, n° 3
1671Afgången (quitte le service)Rullor 1671, n° 1
1672Retour – LieutenantRullor 1672, n° 3

Heinrich sert donc huit années consécutives comme Lieutenant dans ce régiment, entre 25 et 33 ans. Cette longévité dans un même grade témoigne d’un service loyal mais aussi des contraintes d’avancement dans l’armée suédoise du XVIIe siècle, où les promotions dépendaient largement des vacances de postes et des relations personnelles.

1668: Le voyage à Lübeck : tournant décisif

En 1668, alors qu’il figure toujours dans les rôles du régiment de Nyland et Tavastehus, Heinrich reçoit un passeport délivré à Turku (Åbo) et est envoyé vers Lübeck. Ce voyage n’est pas anodin. Lübeck était la grande métropole hanséatique du nord de l’Allemagne, et la famille Kuhlman y avait des attaches séculaires : la grand-mère de Heinrich, Hedvig Focken, était issue d’une famille dont le grand-père occupait un rang patricien dans cette cité. Ce lien familial de trois générations explique l’orientation du voyage.

L’entrée Afgången (« quitte le service ») dans les rôles de 1671 suggère qu’il demeure un temps à Lübeck ou dans la région, avant de rejoindre à nouveau son régiment en 1672. Ce séjour dans la sphère germano-baltique préfigure son installation définitive à Gadebusch, distante de seulement 50 km de Lübeck.

Ryttmästare : Commandant de sa propre compagnie (1674–1675)
1674 : Effectifs et moyens de la Compagnie commandée par Heindrich Kuhlman.

En 1674, Heinrich Kuhlman est promu au grade de Ryttmästare, Capitaine de cavalerie, commandant désormais sa propre compagnie au sein du Régiment de cavalerie de Nyland et Tavastehus. Il a environ 35 ans. Cette promotion, longuement attendue, couronne quinze années de service fidèle dans l’armée suédoise. Un Ryttmästare commandait une compagnie de cavalerie de 75 à 150 hommes, l’équivalent d’un capitaine dans l’infanterie.

Le fait remarquable : deux cousins Kuhlman dans le même régiment

Le Rullor 1674 révèle une coïncidence généalogique saisissante : deux cousins Kuhlman commandent simultanément des compagnies dans le même régiment : le Major Magnus Johan Kuhlman, fils de Peter Kuhlman, cousin germain de Henrik et le Ryttmästare Henrik Kuhlman, fils de Johan Kuhlman.

Cette coprésence est précisément le fait que Borgström a utilisé pour confirmer la filiation de Heinrich / Henrik. Un document du Tribunal de la juridiction d’Ikalis (1672) le désigne comme frände (parent/cousin) du Major Magnus Johan Kuhlman et non comme broder (frère). En suédois du XVIIe siècle, cette distinction terminologique est fondamentale : broder aurait été utilisé s’il avait été son frère. Le terme frände confirme donc qu’il est un cousin, fils de Johan et non fils de Peter.

Contexte géopolitique : les prémices de la Grande Guerre du Nord

Les années 1674-1675 sont marquées par les prémices de la guerre scano-brandebourgeoise (1674-1679). La Suède intervient en faveur de la France dans le conflit contre le Brandebourg, et le régiment de Nyland et Tavastehus fait partie des unités mobilisées. C’est dans ce contexte de tensions croissantes que Heinrich / Henrik commande sa compagnie pour la dernière fois.

Départ de Finlande et transition vers Gadebusch (~1675), La dernière campagne

Le Rullor de 1675 atteste pour la dernière fois la présence de « Henrik Kuhlmans kompani » à la page 161 du régiment de Nyland et Tavastehus. Après cette date, le nom de Heinrich disparaît des rôles militaires suédois. La fiche d’état-major (Krigsarkivet, Rullor E.2) confirme ce départ : Heinrich retourne en Poméranie, probablement à Gadebusch.

Portrait militaire

Au terme de cette reconstruction, Heinrich Kuhlman apparaît comme un officier de cavalerie accompli, ayant servi pendant environ quinze à vingt ans dans les meilleures unités de l’armée suédoise. Sa carrière se caractérise par :

  • L’excellence de ses affectations : le Livgardet, unité d’élite, dès ses premières armes
  • L’étendue géographique de son service : Pologne, Danemark, Finlande, Ingermanland. Il parcourt l’ensemble du théâtre d’opérations de l’empire suédois à son apogée
  • La constance de son engagement : quinze ans de service ininterrompu dans le régiment de Nyland et Tavastehus
  • La reconnaissance de ses pairs : la note d’archive de 1671 le qualifie d’« officier très méritant »
  • L’accomplissement du commandement : il atteint le grade de Ryttmästare et commande sa propre compagnie, perpétuant la tradition militaire familiale

Lorsqu’il pose les armes vers 1675 et rejoint Gadebusch, c’est un homme d’environ 36 ans, aguerri par deux décennies de guerres nordiques, porteur d’un titre nobiliaire et d’une réputation militaire solide – des atouts qui lui permettront de gravir rapidement les échelons de la vie civile mecklembourgeoise jusqu’au titre de Bürgermeister.

Dans la deuxième partie, nous évoquerons la vie de Henrik Kuhlman (1639-1720) en Poméranie, à Gadebusch.

Louis-Jacques Bresnier (1814–1869)

Premier professeur d’arabe à Alger — Orientaliste et philologue

J’évoque ici le personnage du professeur Bresnier car sa photographie, en format carte de visite, figure dans l’album familial des Kuhlman. Josef, Sigurd, ou très probablement Ovar Lafitte — maire de Cherchell et parfait arabophone —, l’ont certainement croisé, voire ont suivi ses cours.

Origines et formation
Louis-Jacques Bresnier (1814-1869). Collection personnelle de l’auteur.

Louis-Jacques Bresnier naît le 11 avril 1814 à Montargis (Loiret). Il reçoit une formation humaniste classique avant d’intégrer l’École des langues orientales vivantes à Paris, où il devient l’un des élèves les plus brillants du grand orientaliste Silvestre de Sacy (1758–1838), figure tutélaire de l’arabisme français.

Cette filiation intellectuelle est décisive : Bresnier hérite d’une approche scientifique et normative de la langue arabe, fondée sur la maîtrise de l’arabe classique et coranique, qu’il opposera toujours à la simple pratique orale de l’arabe dialectal.

En 1836, sur demande du ministre de la Guerre, Silvestre de Sacy désigne Bresnier — l’un de ses meilleurs élèves — pour aller fonder à Alger l’enseignement officiel de la langue arabe. Il est ainsi le premier professeur d’arabe à y être officiellement nommé.

Bresnier supplante alors Joanny Pharaon, fils d’interprète égyptien, qui avait dispensé des cours informels depuis 1832-1833 mais dont les capacités avaient été mises en doute par Sacy et Caussin de Perceval. La nomination de Bresnier représente la volonté du ministère d’asseoir un enseignement scientifiquement fondé, inscrit dans la tradition parisienne de la haute philologie orientale. Il inaugurera son cours public en janvier 1837, dans une ancienne mosquée reconvertie en école, et entame dans le même temps un cours d’arabe au collège d’Alger dès octobre 1836.

L’enseignant : méthode et pédagogie

Sa leçon inaugurale de 1837 donne le ton de sa mission : « L’étude sérieuse de l’arabe, sur une terre où cette langue est parlée depuis une longue suite de siècles, (…) peut offrir à notre patrie d’immenses avantages en amenant des relations plus fréquentes avec les indigènes, et en nous faisant mieux connaître et mieux apprécier le caractère de peuples que nous sommes appelés non seulement à gouverner, mais encore à initier peu à peu aux vastes idées de notre civilisation. »

Il organise son enseignement en deux sections, une pour la langue parlée (arabe algérien ou « barbaresque ») et une pour la langue écrite (arabe littéral / classique).

Bresnier, profondément marqué par Sacy, fera cependant de la maîtrise de l’arabe littéral la condition préalable à tout apprentissage sérieux de l’arabe parlé. Il dispense ses cours cinq fois par semaine. Ses auditeurs sont principalement des officiers, des magistrats, des fonctionnaires et des colons. La grande mobilité des militaires nuit toutefois à la continuité de l’enseignement. En 1862-1863, il annonce une quarantaine d’auditeurs sérieux, notamment après la création du collège arabe-français d’Alger qui lui fournit un vivier de jeunes professeurs désireux d’apprendre la langue.

L’œuvre philologique

Bresnier est l’auteur de plusieurs ouvrages devenus classiques de l’arabisme colonial :

1846 — La Djaroumia (édition d’al-Āǧurrūmiyya) Édition de la grammaire arabe traditionnelle composée à Fès au XIVe siècle par Ibn Āǧurrūm, base de l’enseignement dans les écoles coraniques maghrébines. Bresnier la destine à établir « pour les personnes qui étudient l’arabe en Algérie, les bases de cette langue telles que les conçoivent les Arabes eux-mêmes ».

1846-1847 — Leçons théoriques et pratiques Cours autographié par Bresnier lui-même, faute de pouvoir composer certains textes arabes en caractères mobiles. Ouvrage destiné à un public déjà initié aux principes de la langue.

1855 — Cours pratique et théorique de langue arabe (œuvre maîtresse) 668 pages, publiées à Alger chez Bastide. Cet ouvrage riche et ambitieux couvre la lecture, la grammaire, le style, les éléments de prosodie, et comprend un Traité du langage arabe usuel et de ses divers dialectes en Algérie. Le frontispice, une lithographie orientaliste en couleurs de Ch. Perlmann, porte en arabe le titre :

« La clef de la langue et des belles-lettres, pour ouvrir les trésors des connaissances des Arabes »

1867 — Principes élémentaires de la langue arabe Manuel synthétique, dans lequel Bresnier affirme encore :

« La langue arabe ne peut être apprise en Algérie de la même manière qu’en Europe, où elle n’a pour but que les hautes spéculations de la science. Elle doit ici s’appliquer, en outre, à des usages analogues à ceux de notre langue nationale, et par conséquent être appuyée à la fois sur la pratique et la théorie. La seule routine sans principes ne présente qu’un chaos obscur, et confine à jamais celui qui s’y livre exclusivement dans une impasse. »

1871 — Chrestomathie arabe, Lettres, Actes et Pièces diverses avec traduction française (posthume) Publié par la Librairie Adolphe Jourdan à Alger.

Le puriste face à la réalité dialectale

L’une des tensions fondamentales de l’œuvre de Bresnier est son rapport à l’arabe algérien parlé. Bien qu’il ait longuement étudié les dialectes locaux dans son Cours de 1855, formulant des remarques pertinentes sur l’influence de l’entourage consonantique des voyelles, la structure syllabique des mots ou le caractère non systématique de certaines correspondances temporelles, il ne voit dans l’arabe usuel qu’un « patois condamné à terme », une langue « fautive » par rapport à la norme classique.

La linguiste Sylvette Larzul résume bien ce paradoxe :

« Le puriste qu’est Bresnier ne voit dans l’arabe usuel qu’une langue fautive, un ‘patois’ condamné à terme et, même si sa position de titulaire de la chaire d’arabe à Alger le conduit à étudier de près l’arabe algérien, il ne cherche pas à développer et à systématiser ses observations dans une publication. » (Larzul, Sylvette. « Grammatisation et lexicographie de l’arabe algérien au XIXe siècle », Synergies Monde arabe n° 7, 2010)

Cette posture puriste l’éloigne des interprètes militaires qui maîtrisent l’arabe parlé par la fréquentation quotidienne des populations. Elle lui vaut également des relations tendues avec l’inspection académique d’Alger, qui lui reproche son approche trop savante et son manque d’intérêt pour la formation des moins lettrés.

Dernières années et mort

En 1865, Bresnier est nommé professeur d’arabe à la nouvelle École normale d’Alger, ce qui lui vaut enfin un traitement financier amélioré. Tout au long de sa carrière, il exprime le souhait de retourner à Paris — visant un poste à la Bibliothèque impériale, au Collège de France ou à l’École des langues orientales — sans jamais y parvenir. Il meurt le 21 juin 1869 à Alger, frappé d’une attaque d’apoplexie en entrant à la bibliothèque où il allait donner son cours — une mort symboliquement fidèle à une vie entière consacrée à l’enseignement. À sa mort, sa chaire d’arabe du lycée d’Alger est reprise par Louis Machuel, l’un de ses propres élèves.

Principales sources
  • Wikipédia — Article « Louis Jacques Bresnier », fr.wikipedia.org
  • Messaoudi, AlainLes arabisants et la France coloniale. 1780-1930, ENS Éditions (OpenEdition Books), chapitre IV « Hésitations, dissensions politiques et métissages »
  • Larzul, Sylvette — « Grammatisation et lexicographie de l’arabe algérien au XIXe siècle », Synergies Monde arabe n° 7, 2010, Gerflint, pp. 89-100
  • Catalogue Drouot — Notice du Cours pratique et théorique de langue arabe (1855), Gros & Delettrez
  • Faucon, NarcisseLe Livre d’or de l’Algérie, Challamel et Cie, Paris, 1889

L’homme de Kenitra

A tous mes amis du Maroc…

Aujourd’hui je vais évoquer le Maroc et principalement la ville de Kenitra. Mais pourquoi le Maroc ?

Il m’est arrivé plus d’une fois en visitant une ville, un pays, lors d’un déplacement privé ou professionnel de ressentir quelque chose de spécial. Comme si le lieu m’était familier. La plupart du temps, les premières fois, je n’en compris pas le sens.

La première fois que je passai à Norrköping, je connaissais bien sûr un peu l’histoire des Kuhlman dans cette ancienne ville industrielle de Suède mais il était tard, je rentrai à Copenhague et j’attendais mon train de correspondance, les avions depuis Stockholm étant cloués au sol par les fortes chutes de neige des jours qui précédèrent. D’autres fois en revanche, je ressentais quelques vibrations internes sans en comprendre le sens. Plus tard je compris que si pour moi ces visites semblaient être les premières, mes ancêtres y avaient marqué leur présence bien avant. Cela m’arriva à Tunis, en Finlande ou encore plus récemment au Maroc.

Si l’histoire familiale en Algérie commençait à m’être bien familière, je me demandai pourquoi, lors de ma première visite au Maroc en 2019, il me semblait ressentir quelque chose d’équivalent à ce que j’avais ressenti lors de ma première visite à Alger en 2011. Mes amis Algériens ne m’en voudront pas de ne pas entrer dans les polémiques actuelles, car mes propos visent toujours à rassembler et non à diviser, bien entendu. Mais pourquoi le Maroc ? Habitué à ces étranges sensations de déjà-vu intergénérationnel, je devais comprendre d’où cela pouvait venir…

Peu de temps après être rentré de cette première visite à Tanger, j’entrepris quelques recherches complémentaires. Une des histoires encore non élucidées concernait mon arrière-grand-père Georges Kuhlman, le père de Germaine, Suzanne, ma grand-mère et Simone. Je savais par Suzanne qu’elle avait perdu ses parents encore adolescente et qu’elle était allée vivre avec ses sœurs chez sa tante Hélène Beauvais et son oncle Lamoise à Eckmühl, un quartier d’Oran.

Georges Kuhlman naquit à Oran le 7 avril 1872, fils cadet de Sigurd et Louise Chapotin. En avril 1889, il réussit l’examen d’entrée de l’École Pratique d’Agriculture et de Viticulture de Rouïba, une distinction rare car il était ce printemps-là le seul candidat oranais à y avoir été admis. À sa sortie de l’école, Georges prit en main la grande propriété familiale, la « Ferme Saint-Joseph » à Bourkika : cent trente-neuf hectares de vignes et de plantations, auxquels s’ajoutaient quatre lots de concessions au cœur du village. Après la vente forcée de la propriété en 1895, il tenta de se relancer en exploitant une petite ferme viticole à Saint-Cloud, dans l’Oranais avant de devenir garde-champêtre à Sirat, une petite commune mixte à proximité.

Il s’était marié deux ans plus tôt, en 1893 à Marengo, avec Ida Zoé Beauvais, née en 1877, institutrice et fille de Michel Eugène Beauvais, maire de Marengo, et de Mathilde Ida Zaepffel. De leur union naquirent sept enfants. L’aîné, Louis Georges (1896–1920), émigra en Argentine dans la région de Mendoza pour cultiver la vigne et disparut lors du tremblement de terre de décembre 1920. Lucien Sigurd (1898–?), gendarme, s’évada pendant la Première Guerre mondiale avant de servir à Relizane pour le reste de sa carrière. Vinrent ensuite Germaine, Suzanne et Simone, toutes trois citées dans l’avis de décès de 1923, Roberte (1917–1923) emportée à cinq ans le 29 mars 1923 à Oran, et enfin Roger (1919–1920). Ida mourut des suites de l’accouchement du petit Roger en septembre 1919. À la disparition de leur mère, les quatre filles — Germaine, Suzanne, Simone et la petite Roberte furent recueillies par leur tante Hélène Beauvais-Lamoise, sœur d’Ida, qui les éleva à Oran.

Et c’est justement la publication du décès de la petite Roberte en 1923 qui me mit sur la trace Kenitra.

Journal « L’Echo d’Oran » daté du 29 mars 1923.

Georges Kuhlman était donc établi à Kenitra au Maroc lors du décès de la petite Roberte… peut-être même après la mort de son épouse Zoé.

Vers 1919–1923, à l’approche de la cinquantaine, Georges Kuhlman prend alors la décision de quitter l’Algérie pour le Maroc. Ce départ marque une rupture profonde dans son existence. Devenu veuf, séparé de ses fils — Louis Georges étant parti en Argentine, Lucien s’étant établi à Relizane — il doit aussi se résoudre à laisser derrière lui ses filles. Cette nouvelle séparation familiale donne à son départ une tonalité plus douloureuse encore : il ne s’agit pas seulement d’un changement de lieu, mais d’un arrachement, sans doute dicté par la nécessité de tenter une dernière relance dans une vie déjà éprouvée. C’est dans ce contexte qu’il gagne Kénitra, alors en plein essor sous le Protectorat français, petite ville qui prendra le nom de Port-Lyautey. La région du Gharb, que l’administration coloniale cherchait alors à mettre en valeur, offrait des perspectives réelles à des hommes disposant d’une expérience concrète du monde rural. Pour Georges Kuhlman, ce départ pouvait représenter l’espoir d’un recommencement : retrouver un travail stable, reconstruire une situation matérielle et reprendre pied après des années marquées par les deuils, les dispersions familiales et l’incertitude.

Sur place, plusieurs voies pouvaient s’offrir à lui. Il a pu chercher à s’établir comme colon agricole dans cette plaine fertile où terres et facilités de crédit étaient accordées aux nouveaux exploitants. Son expérience pouvait aussi le conduire vers la viticulture, activité prometteuse dans un Maroc encore préservé du phylloxéra qui avait durement affecté les vignobles algériens. Il a également pu être employé comme contremaître ou régisseur sur un grand domaine, fonctions pour lesquelles son habitude du travail de la terre et des réalités rurales constituait un atout certain. Enfin, son passé de garde champêtre pouvait l’orienter vers des responsabilités de surveillance des propriétés, des cultures ou des récoltes, dans un environnement colonial où la protection et l’encadrement des exploitations tenaient une place importante.

Ainsi, son installation au Maroc apparaît comme une tentative de se relancer dans un territoire où tout restait à construire. En quittant l’Algérie, Georges Kuhlman ne cherchait sans doute pas seulement un emploi ; il cherchait aussi, après l’éclatement progressif de son univers familial, les moyens de redonner une direction à sa vie.

Pour quelles raisons Georges choisit-il le Maroc ? Ma grand-mère Suzanne ne m’en parla jamais. Le savait-elle seulement ? Une piste se dessine toutefois à travers la parenté familiale : son cousin Louis Ovar Néron, héros des Dardanelles en 1915-1916, fit lui aussi le choix du Maroc, où il poursuivit sa carrière dans la magistrature jusqu’à exercer à Rabat l’une des plus hautes fonctions judiciaires du Protectorat. Cette présence familiale a pu jouer un rôle, en offrant à Georges à la fois un point d’appui, un exemple de réussite et peut-être même une possibilité de relais au moment de tenter de se relancer.

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La suite de son parcours au Maroc demeure toutefois obscure : où est-il décédé, et où a-t-il été enterré ? Voilà encore quelques mystères qu’il me reste à éclaircir…

Le Colonel Bohm

Dans un précédent article, j’ai évoqué le personnage du colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et qui m’a permis d’identifier précisément le nom original de l’épouse de ce dernier, Gertrud van Sypesteyn et sœur de Cornelia, mariée à Bohm.

Le Colonel Jacob Larssons Bohm (1601-1643), beau-frère de Johan Kuhlman. Dessin faisant partie du livret de Fritz Knack (Festschrift 600 Jahre Jacobshagen) édité en 1936.

Jacob Larsson Bohm est né le 27 février 1601 à Örebro, en Suède. Officier de carrière au service de la couronne suédoise pendant la guerre de Trente Ans, il est mentionné dans les sources contemporaines sous plusieurs orthographes — Boom, Baum, Bhoom — avant que sa veuve ne fixe définitivement la graphie Bohm sur l’épitaphe qu’elle lui consacre. Son nom figure dans les Rullors, les registres militaires des armées suédoises, aux côtés de celui du lieutenant-colonel Johan Kuhlman (1604–1648), dont il est le beau-frère : Kuhlman a en effet épousé Gertrud van Sypesteyn, sœur de Cornelia, l’épouse de Bohm. Les deux hommes servent dans le même régiment et cette solidarité militaire se double d’une alliance familiale scellée par les deux sœurs hollandaises.

Le personnage du colonel Bohm est associé à un épisode tragique : L’incendie de Stargard. J’aurai l’occasion dans un prochain article d’y revenir plus longuement. Cet incendie s’inscrira durablement dans la mémoire collective de Stargard. En 1735, lors du centenaire, une série de sermons et de discours le commémore. Puis lors de la reconstruction de l’église Sainte-Marie, un vitrail représentant l’incendie et la colombe blanche est commandé à l’atelier Rudolf et Otto Linnemann de Francfort-sur-le-Main — vitrail qui sera détruit plus tard en 1945.

Huit ans après l’incendie de Stargard, Jacob Larsson Bohm refait surface dans les archives avec une nomination officielle. Le 3 mars 1643, Johann Oxenstierna, fils du grand chancelier Axel von Oxenstierna et Légat plénipotentiaire de Suède en Allemagne, le désigne comme commandant du château et juge (Burghauptmann und Burgrichter) à Saatzig (Szadzko). Il s’agit d’une charge civile et judiciaire attachée à la gestion du domaine local : Bohm perçoit 60 florins par an pour sa fonction judiciaire et 100 florins en lieu et place d’un logement, le tout prélevé sur les revenus du domaine.

Cinq mois à peine après cette nomination, lors d’un inventaire du domaine de Saatzig et de ses villages dépendants, Bohm est harcelé verbalement de façon répétée par Balthasar Schwanenthal, secrétaire de campagne du général-major Carl Gustav Wrangel. Bohm refuse le duel à plusieurs reprises — sa femme Cornelia est malade, ses enfants en bas âge, et sa fonction lui impose une retenue que son tempérament militaire rend difficile à tenir. Au petit matin du 9 août 1643, Schwanenthal se rend à Marienfließ, dans les jardins du presbytère du domaine. Bohm s’y trouve également pour remettre des courriers destinés au chancelier Oxenstierna. La provocation reprend ; cette fois, le duel est inévitable. Dans le combat, Bohm perd son épée — sa main droite était invalide depuis une blessure de campagne antérieure. Désarmé, il reçoit un coup d’estocade « entre la rate et l’estomac », mortel selon le diagnostic du médecin présent.

Depuis son lit de mort, Bohm dicte sa dernière lettre à Axel von Oxenstierna, suppliant le chancelier de protéger Cornelia et leurs quatre enfants et de leur maintenir la jouissance du domaine de Gutschkow, seul bien qui leur permettrait de survivre à sa mort. La lettre est datée du 10 août 1643. Les sources polonaises et allemandes indiquent que Bohm meurt ce même jour ; le Riksarkivet de Stockholm mentionne pour sa part indique comme date de sa mort le 11 septembre 1643 — un mois de plus, peut-être le temps d’une longue agonie.

La suite dans un prochain épisode…

Sources : Professeur Marcin Majewski (Musée de Stargard) · Fritz Knack (Festschrift 600 Jahre Jacobshagen) · Etienne Laude-Kuhlman (La véritable saga des Kuhlman)