Saint-Cloud 1900 : quand le train entre en fête

I. Saint-Cloud, janvier–mars 1900 : la fête du siècle

Tout commence le 23 janvier 1900, quand un correspondant local adresse aux journaux oranais la première description des préparatifs. La ville s’est parée de ses habits de fête. Oriflammes et drapeaux ornent déjà la rue de Fleurus. La Société du Jury — le cercle civique des notables de la commune — a décidé de célébrer simultanément son banquet annuel et l’arrivée de la première locomotive, prévue pour le dimanche 31 janvier à onze heures du matin : la machine entrera pour la première fois dans la remise, venant d’Arzew, avec ses invités à bord. La musique municipale a proposé gracieusement son concours.

La gare de Saint-Cloud, vers 1900.

Et Madame Veuve Kuhlman a bien voulu se charger du banquet. Ce nom — Madame Veuve Kuhlman — reviendra comme un leitmotiv dans tous les articles de presse de l’hiver 1900. C’est peu de chose en apparence : une femme qui cuisine pour cent trente-cinq convives. C’est en réalité l’aboutissement d’un demi-siècle d’histoire algérienne, portée par une seule famille.

Carte de la région d’Oran où l’on peut voir la localisation de Saint-Cloud. Editée en 1853 et signée par le Général Daumas. ANOM.
La ligne qui n’aurait jamais dû voir le jour

La voie ferrée dont on attend l’arrivée est l’aboutissement d’un long combat. Longue de 43 kilomètres entre Oran et Damesne (près d’Arzew), construite en voie étroite de 1 055 mètres — un gabarit né d’une erreur dans un cahier des charges de 1874 —, elle avait été concédée à Henri Lartigue¹, banquier, qui créa à cet effet la Société des Chemins de Fer Algériens en 1898. La société s’avérant incapable de mener les travaux à terme, c’est finalement le département d’Oran qui en acheva la construction. M. Jaeger², maire de Saint-Cloud et président de la Société du Jury, avait lui-même affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ».

Février : le banquet sans locomotive

Le 3 février 1900, la Société du Jury tient son banquet annuel dans la salle de la Justice de Paix. La locomotive n’est pas encore là — les travaux de finition tardent —, mais la fête a lieu quand même. Mme Vve Kuhlman prépare le repas, salué par le correspondant local comme « un modèle de l’art culinaire ». Cent trente-cinq convives font honneur à la table. M. Jaeger prend la parole, lève son verre à la prospérité de l’association. Les applaudissements couvrent ses paroles. Puis viennent les chansons, les amateurs se succèdent au pupitre. On ne se sépare que vers quatre heures de l’après-midi — avant de se retrouver à la grande salle Aldebert pour un bal qui dure « fort avant dans la nuit ».

Mars : la locomotive descend en majesté

L’événement tant attendu a lieu au début de mars 1900, un dimanche matin. Toute la population converge vers onze heures vers la voie ferrée. Au loin, on aperçoit la locomotive qui débouche derrière le mur du cimetière. Ornée de fleurs, de guirlandes et de drapeaux, elle descend majestueusement la côte qui traverse la route de Fleurus. Tout s’arrête. Les têtes se découvrent. La musique municipale entonne « La Marseillaise » avec éclat.

La foule serre les mains, s’embrasse, accueille les arrivants descendus depuis Arzew. Le cortège rentre en ville. Un apéritif d’honneur est offert aux invités. Puis cent trente-cinq convives — « possédant un appétit d’enfer », note malicieusement le correspondant — prennent place dans la grande salle magnifiquement ornée pour le banquet préparé par Mme Vve Kuhlman.

Au dessert, M. Jaeger rend hommage aux artisans de la ligne : M. Thiéfin, ingénieur en chef des travaux, MM. Sette et Anglar, chefs de section, les entrepreneurs MM. de Saint-Rapt, Périnay et Anet, et M. Rouzaud, chef de division de la Compagnie Franco-Algérienne³. Les chansonnettes reprennent. Le père Hennequin, doyen des colons de 1848, entonne debout une chanson patriotique qui soulève toute la salle. M. Jaeger invite alors les convives à s’unir « dans le souvenir des colons de 1848 » — proposition acclamée à l’unanimité.

L’assemblée envoie ensuite un télégramme à M. Leyds⁴, représentant du Transvaal à Bruxelles, pour féliciter les Républiques du Sud Africain de « la lutte magnifique qu’elles soutiennent pour le maintien de leur indépendance et de leur liberté » — nous sommes en pleine guerre des Boers (1899–1902). M. Leyds répondra « aussitôt » qu’il est « très sensible à ces sentiments de sympathie ».

II. Flash-back : qui est Louise Kuhlman, née Chapotin ?
Louise Kuhlman, née Chapotin. CDV prise à Oran vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Derrière le titre austère de Madame Veuve Kuhlman se cache une vie construite sur cinquante ans d’Algérie coloniale. Pour comprendre qui est Louise, il faut remonter à octobre 1848. Jacques Chapotin et sa fille Ernestine , originaires de Belleville, font partie du convoi n°13 de 1848, l’un de ces convois de familles parisiennes qui débarquèrent en Méditerranée pour fonder les premières colonies agricoles d’Algérie. Ils seront bientôt rejoints, en novembre 1850 par Victoire, la mère, née Boucaut, accompagnée par ses quatre autres enfants. On leur avait vanté des monts et merveilles, des habitations prêtes » mais il ne trouvèrent qu’un pays inculte, des baraquements de 20 m² pour trois ménages, une première nuit sur des bottes d’alfa. Le choléra frappa dès 1849. Mais les Chapotin tinrent bon.

Ils ont cinq enfants dont les destins vont tisser le réseau humain de toute une région : Eulalie (1829–1866) épouse Michel-Eugène Beauvais⁵ en 1852 — elle mourra du choléra en 1866 ; Rosalie Joséphine (1837–1908) épouse Ovar Lafitte⁶, futur maire de Cherchell, en 1855 ; Charles (1840–avant 1907), le seul fils, maître-charron à Marengo ; et Louise (1843–?), la cadette. Quant à leur mère Victoire, elle finira ses jours à Bourkika — sur la propriété même de Louise et Sigurd. Trois sœurs, un frère, et en filigrane, la carte de la Mitidja occidentale.

Vue générale de Saint-Cloud d’Algérie, vers 1950.
Sigurd Kuhlman : le Suédois d’Oran

Sigurd Kuhlman est né en septembre 1835 à Stockholm. Fils de Josef Kuhlman⁷ — courtier maritime assermenté, traducteur en cinq langues, Consul Général de Suède et Norvège à Alger —, il rejoint son père en Algérie dès 1849, à l’âge de quatorze ans, et apprend le métier du courtage maritime dans les ports méditerranéens.

C’est à Marengo, le 6 janvier 1864, que Sigurd épouse Louise Chapotin dans cette plaine de la Mitidja que leurs deux familles ont contribué à bâtir. Deux enfants naissent à Marengo : Victor et Adèle. Fin 1867, le couple s’installe à Oran, où Sigurd ouvre un bureau de courtage. Quatre autres enfants y voient le jour : Georges (1872), Fernanda (1874, décédée à dix mois), Sigurd Louis (1877) et Ludovic (1884). En 1891, Sigurd inaugure la première ligne directe de passagers Oran-New York. En septembre 1876, il est le premier de la famille à être naturalisé français.

Le veuvage en novembre 1899

Sigurd Kuhlman meurt le 22 novembre 1899 à Saint-Cloud d’Algérie, où le couple s’était retiré, et y est enterré. Louise se retrouve veuve à l’automne de ses années. Deux mois à peine s’écouleront avant que Saint-Cloud ne la rappelle à la lumière.

III. Retour à Saint-Cloud : une ville, une histoire, un destin
Une commune née d’une enseigne espagnole

Saint-Cloud d’Algérie tient son nom d’une fantaisie. En 1845, un transporteur espagnol, Joseph Huertas Campillo, établit un relais sur le lieu-dit de Goudiel — « prairie, pâturage » en arabe — entre Oran et Mostaganem. Un peintre de passage, nostalgique d’un voyage en France, peint sur la façade une enseigne : « À la ville de Saint-Cloud ». L’ordonnance royale du 4 décembre 1846 entérine le nom. En 1847, le duc d’Aumale⁸, gouverneur général de l’Algérie, traverse le village en compagnie du général Lamoricière⁹ et est reçu à dîner sous un arc de triomphe improvisé.

Puis arrivent les convois de 1848 — 330 familles parisiennes, 893 âmes, le choléra, et les survivants qui bâtiront tout. En 1898, pour son cinquantenaire, Saint-Cloud compte 5 000 habitants et produit 200 000 hectolitres de vin. La locomotive qu’on attend en 1900 est le couronnement de cette histoire.

L’héritage

En octobre 1848, les premiers colons avaient fait à pied le trajet d’Arzew jusqu’à Goudiel. Un demi-siècle plus tard, la locomotive ornée de fleurs qui descendait la côte de la rue de Fleurus portait en elle toute cette histoire. Et c’est Louise Kuhlman née Chapotin — cadette d’une famille de pionniers débarqués en 1848, épouse d’un courtier maritime suédois naturalisé français, veuve depuis à peine deux mois — qui avait préparé et servi les repas de cette double fête. Sans le savoir, elle incarnait à elle seule tout ce que l’Algérie coloniale avait tissé en un demi-siècle : des origines multiples, des destins croisés, une vie construite entre Marengo, Oran et Saint-Cloud.

La ligne Oran-Arzew sera fermée en 1958. Saint-Cloud deviendra Gdyel après l’indépendance en 1962.

Notes :

¹ Henri Lartigue (1860–après 1914) Banquier, obtient la concession de la ligne Oran-Arzew par la loi du 9 avril 1898 et crée la Société des Chemins de Fer Algériens. Fils de Charles Lartigue (1834–1907), ingénieur inventeur du monorail à chevalet, et père du célèbre photographe Jacques-Henri Lartigue (1894–1986), auteur des images emblématiques de la Belle Époque.

² Émile Jaeger (1852 ?–après 1908) Maire de Saint-Cloud de 1892 à 1908 au moins, conseiller général puis député de la 2e circonscription d’Oran. Viticulteur et élu influent de la région, artisan principal du projet ferroviaire, il avait pourtant affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ». Avait épousé en 1879 Marie Holtzmann, d’une famille de colons alsaciens de Saint-Cloud.

³ La Compagnie Franco-Algérienne (CFA) Société créée dans les années 1850, possédant une concession de 300 000 hectares pour l’exploitation de l’alfa et un réseau de voies ferrées. Elle détenait 25 % du capital de la Société des Chemins de Fer Algériens (Oran-Arzew). Rachetée par l’État en décembre 1900, ses actifs furent transférés à la Compagnie des chemins de fer algériens de l’État (CFAE) en 1912.

⁴ Willem Johannes Leyds (1859–1940) Juriste néerlandais. Procureur d’État de la République Sud-Africaine (Transvaal) en 1884, secrétaire d’État du président Paul Kruger, puis ministre plénipotentiaire du Transvaal à Bruxelles de 1898 à 1902. Durant la Seconde Guerre des Boers (1899–1902), il mène depuis Bruxelles une intense campagne diplomatique pour rallier les puissances européennes à la cause boer.

⁵ Michel-Eugène Beauvais (1826–1904) Arrive à Marengo en 1849. Maire de Marengo de décembre 1870 à juillet 1886. Époux en premières noces d’Eulalie Chapotin (morte du choléra en 1866), puis de Mathilde Ida Zaepffel (1874) et de Virginie Amiel (1893). Beau-frère de Sigurd Kuhlman par sa première épouse, sœur de Louise.

⁶ Joseph Marie Ovar Lafitte (1832–1896) Originaire de Mont-de-Marsan, arrive en Algérie dès 1840. Épouse Rosalie Joséphine Chapotin à Marengo en 1855. Maire de Cherchell de septembre 1870 à 1882, conseiller général.

⁷ Josef Kuhlman (1809–1876) Né à Stockholm, père de Sigurd. Arrive à Alger en 1844 comme courtier maritime assermenté et traducteur (suédois, norvégien, anglais, allemand, français). Consul Général de Suède et Norvège à partir de 1872. Chevalier de l’Ordre de Wasa (1866) et de l’Ordre de Saint-Olaf (1872). Inhumé au « Carré des Consuls » du cimetière de Saint-Eugène à Alger.

⁸ Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822–1897) Quatrième fils du roi Louis-Philippe. Gouverneur général de l’Algérie en 1847, célèbre pour s’être emparé de la Smala d’Abd el-Kader en 1843. Élu à l’Académie française (1871). Fit don du château de Chantilly et de ses collections à la France. Mort à Giardinello (Italie) le 7 mai 1897.

⁹ Louis Juchault de Lamoricière (1806–1865) Général de division, diplômé de Polytechnique. Figure de la conquête de l’Algérie aux côtés de Bugeaud. Ministre de la Guerre en 1848. Exilé après le coup d’État de 1851, commande l’armée pontificale défaite à Castelfidardo (1860). Mort à Prouzel (Somme) le 11 septembre 1865.

Sources : Articles de presse contemporains (janvier–mars 1900, L’Écho d’Oran ou La Dépêche Oranaise) ; kuhlmansaga.com ; marengodafrique.fr ; Jean-Marc Lopez, monographie Saint-Cloud (PNHA n°79, alger-roi.fr) ; S. Fontanilles, Les colonies agricoles, 1896 ; Wikipedia – Gare de Gdyel ; Gallica BNF – réseau oranais, 1913.

Le Superkargo Braad (1728-1781)

Cet article a été initialement publié le 16 janvier 2026. Il est republié ce jour en prévision d’un article à paraître au sujet de l’Astrolabe de Braad…

En 4 juin 1772, alors âgée de 18 ans, Sara Margaretha Kuhlman, sœur de Johan et Henric se marie avec un navigateur de la Compagnie des Indes Orientales, Christopher Henric Braad qui a alors 35 ans.

silhouette de Braad. Musée de Finlande

Christopher Henric (Henrik) Braad (1728–1781) naît à Stockholm en 1728, fils aîné de Poul Braad (d’origine danoise) et de Gertrude (originaire de Torneå, dans l’extrême nord de la Suède). Après un déménagement familial à Norrköping, il reçoit une éducation par tuteurs, dont Eric Walbom (1710–1773), qui devient un ami durable. Entré très jeune à l’université d’Uppsala, il s’y ennuie vite, déjà très cultivé et polyglotte, et passe ensuite par un emploi de bureau à Stockholm où il acquiert une écriture “administrative” soignée. À 19 ans, il rejoint la Compagnie suédoise des Indes orientales comme cadet et gravit les échelons jusqu’à un poste très élevé (premier « supercargo », chef d’expédition), menant des voyages vers Canton et Surat et rédigeant des récits détaillés qui fondent sa réputation. Vers la fin de sa vie, il écrit une courte autobiographie et commence un récit plus développé, mais il meurt en octobre 1781, quelques mois après l’avoir entamé ; après sa mort, sa vaste bibliothèque et ses papiers sont dispersés et conservés dans plusieurs institutions.

Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.
Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.

Contrairement à d’autres grands navigateurs, Braad est peu connu et son œuvre, considérable, reste encore inexploitée. L’historien Jeremy Franks est un des rares chercheurs s’étant penché sur ce personnage. Dans un article de la revue The Linnean publié en janvier 2005 intitulé “Reports to the Swedish East India Company: the Indian and eastern years (1748–62) of Christopher Henrik Braad (1728–81), l’auteur explique qu’il existe un ensemble de manuscrits encore inédits (environ 300 000 mots) liés aux années asiatiques de Braad (1748–1762), documents que des biographes de Linné (1) n’ont pas vraiment exploités faute d’accès ou lecture du suédois. Il situe Braad comme un voyageur et rédacteur exceptionnellement prolifique pour la Compagnie suédoise des Indes orientales, avec des voyages et séjours en Asie plus longs et plus documentés que ceux des disciples linnéens voir de Linné lui même.

Drawing of the Dutch burial ground at Surat, by Braad
Dessin de Braad, cimetière Hollandais à Surat.

Franks va même plus loin en émettant l’hypothèse que si les écrits de voyage de Braad avaient été publiés, ils auraient pu réduire l’importance accordée à d’autres sources associées au cercle de Linné — en particulier les lettres d’Olof Torén, présenté comme un collecteur et observateur officiel au service de la construction du prestige scientifique de Linné. Les écrits de Torén représentent, selon lui, 9 000 mots non illustrés, alors que le journal de Braad ferait environ 140 000 mots (uniquement pour Surat) et inclut des relevés, épitaphes, croquis, cartes, etc. Franks suggère même une intention possible : que le maintien de Braad dans l’ombre ait été de permettre à Linné de “créer” un apôtre (Torén) et de devancer Braad en tant qu’auteur.

Les voyages de Christopher Henric Braad :

1er voyage : de janvier 1748 à juillet 1749, sur le navire le Hoppet. Décrit, à l’aide d’inscriptions soignées dans son journal, des informations précieuses, qui ont été présentées à la compagnie et lui ont valu la faveur de ses supérieurs. Il laisse une représentation depuis Canton du mouvement animé sur le fleuve et de la vie des Chinois sur celui-ci. « Les Chinois se caractérisent par la recherche du profit, « spéculatif, maniable, rapide à saisir une chose ». Dans cette dernière relation, le lot le plus précieux concerne l’Inde, en particulier Surat. Dans un second document il laisse des descriptions historiques et géographiques des différents pays et localités visitées.

Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.
Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.

2e voyage: d’avril 1750 à juin 1752 sur le navire Le Gotha Leijon. Séjourne longtemps à Surate et dans d’autres ports de la côte de Malabar.

3e voyage : 1753 à 1759. 1er assistant. Envoyé à Canton puis aux Indes afin d’obtenir des renseignements sur les conditions commerciales en Inde. Avec un navire anglais, il se rendit en novembre 1754 au Bengale.Prend son quartier général à Surat, qui était encore à l’époque l’un des principaux centres du commerce indien, et de là a fait des voyages à Ceylan, sur la côte de Malabar et dans le sud de l’Arabie, qui, cependant, n’ont pas répondu à ses attentes, car le Mokka ne jouait plus du tout le même rôle qu’avant.

Dans des rapports à l’entreprise, qui ont été en partie transmis par des intermédiaires français, il a fait part de ses observations, sur le commerce des Danois au Bengale et les plans commerciaux prussiens. Afin de ne pas éveiller les soupçons des autorités anglaises, il agi en tant que scientifique itinérant en mission de l’Académie des sciences. Il a été bien accueilli, si dans certains endroits, comme à Calcutta, il cherche à explorer son entreprise, par les Anglais à Surate, il était traité comme un compatriote.

Entreprend le voyage de retour sur un navire anglais en 1758, mais celui-ci a fait naufrage à Limerick, où ses collections ont été en grande partie perdues. Le résultat des enquêtes de Braad en Inde était que la guerre attendue entre l’Angleterre et la France pouvait être considérée comme une situation favorable aux plans suédois. Il établi un comptoir Suédois à Surat, où les coûts seraient nettement inférieurs à ceux du Bengale et où de grands avantages s’offraient pour la vente des marchandises, l’achat de coton pour l’exportation vers la Chine.

4e voyage : avril 1760 à aout 1762, sur le navire le Riksens Stander. Navigue comme « Superkargo » (dirige l’expédition) sur le navire Riksens Stander pour réaliser ses plans pour comptoir suédois à Surat. L’entreprise n’a pas été couronnée de succès. La méfiance des Anglais a causé de nombreuses difficultés et les relations avec les dirigeants indigènes sont devenues tendues. Pendant vingt jours, Braad et une partie de son entourage furent enfermés dans le comptoir suédois par des troupes envoyées par le prince indigène. Cependant, grâce aux « mesures prudentes prises », toutes les sanctions les plus sévères ont été évitées et le voyage a pu se poursuivre vers la Chine.

Dans un prochain article j’évoquerai la première rencontre entre Christopher Braad et Johan Kuhlman et un cadeau offert par le navigateur à son beau-frère et ami.

Sources : tous les travaux de l’historien Jeremy Franks ainsi que la page dédié à Braad aux archives royales de Suède (https://sok.riksarkivet.se/sbl/Presentation.aspx?id=18029)

(1) Carl Linnæus, puis Carl von Linné (on trouve aussi Charles de Linné en version française) après son anoblissement, est un naturaliste suédois né le 23 mai 1707 à Råshult et mort le 10 janvier 1778 à Uppsala qui a posé les bases du système moderne de la nomenclature binominale. Considérant que la connaissance scientifique nécessite de nommer les choses, il a répertorié, nommé et classé, systématiquement, l’essentiel des espèces vivantes connues à son époque, en s’appuyant sur ses observations, ainsi que sur celles de son réseau de correspondants.

Le cousin suédois

Svante Nylund (1855-1899)
Svante Nylund, vers 1880 à Oran. Collection personnelle de l’auteur.

Dans l’album de famille des Kuhlman, album que j’ai nommé « l’Album de Sigurd », figurent quelques photographies de personnages apparemment proches des Kuhlman d’Alger, mais qui sont restées longtemps sans explication. Étaient-ce des amis, de proches parents ?

Le hasard a voulu que je rentre en contact, grâce au miracle des sites généalogiques, avec un lointain descendant d’une branche familiale restée en Scandinavie. Avec ce cousin éloigné, Dag Lundqvist, nous avons commencé à échanger il y a une quinzaine d’années, à comparer nos documents et photographies et à élucider un certain nombre de mystères. Un des mystères résidait dans la présence d’un personnage figurant dans l’album, non seulement sous forme de photographie au format carte de visite, comme cela se faisait à l’époque, mais également sur une photographie familiale des Kuhlman d’Alger. Quel pouvait bien être ce personnage à droite sur l’image ci-dessous ?

La famille Kuhlman à Alger, vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.

Dag avait lui aussi des photographies, miroirs de celles d’Algérie et avec des informations manquantes ou imprécises. D’après lui, la famille suédoise connaissait le nom de Svante et pensait qu’il avait émigré un temps à Oman. Il s’agissait bien sûr d’Oran. Nos photos concordaient et l’énigme de ce personnage inconnu fut résolue. Svante était le cousin germain de Sigurd. Sa mère, Amalia, était la sœur d’Augusta Maklin. En 1866, suite à la visite des Kuhlman en Algérie pour la cérémonie en l’honneur de Joseph recevant l’Ordre de Wasa, Svante rejoignit l’Algérie où lui aussi apprit le métier de courtier maritime. En 1886, son nom apparut dans l’annuaire de la Colonie, il est vrai avec une orthographe approximative. Il rentra un peu plus tard en Suède où il mourut célibataire.

Almanach National de 1886. Svante apparait comme courtier maritime aux côtés de son cousin Sigurd Kuhlman. Notez l’orthographe approximative. Source BNF.

De fil en aiguille, cette découverte me fit identifier précisément une autre photographie ancienne présentant Svante avec sa mère et sa sœur, Fernanda.

Fernanda, Amalia et Svante Nylund, Nykoping, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.
Svante Nylund, vers 1872. Collection personnelle de l’auteur.
Svante Nylund, vers 1895 à Oran. Recto d’une carte photo envoyée à sa mère. Collection de Dag Lundqvist.

J’évoquerai prochainement l’histoire de Fernanda qui se maria avec Arvid Ludvig Trafvenfelt (1849-1900). Une histoire où il sera question d’un bijou de la Reine Marie-Antoinette…

Johan Kuhlman et ses terres d’Ingrie

Un colon suédois aux confins de l’Empire.

Je tiens à remercier chaleureusement le Dr Alexandre Vladislavovitch Dmitriev, maître de conférences à l’Université Polytechnique Pierre le Grand de Saint-Pétersbourg et chercheur senior à l’Institut de Recherches Linguistiques de l’Académie des Sciences de Russie. Ses recherches sur la localisation de Bornhagen ont permis de confirmer l’emplacement de la propriété des Kuhlman en Ingrie.

Evocation de la famille Kuhlman en Ingrie. Gertrud, née van Sypesteyn, vers 1650 avec ses enfants. A gauche, Herink (Heinrich) 11 ans. Bornhagenhof en Ingrie.
I. La terre que Johan Kuhlman reçut en récompense

En octobre 1641, la reine Christine de Suède accorde à Johan Kuhlman (vers 1600-1649) deux villages dans ce que les textes suédois appellent le comté de Pemo et Opolie (aujourd’hui la municipalité d’Opolja), dans le district de Jaama, oblast de Leningrad. Ces deux propriétés, confirmées par une seconde lettre royale datée du 10 août 1646, constituent la récompense d’une vie au service des armes.

Extrait de la carte « Ducatuum Livoniae et Curlandiae cum vicinis insulis nova exhibitio geographica » établie par Homann, Johann Baptist (1663-1724). On distingue les deux villages à droite, certes dans une orthographe différentes. Iamagorod = Jaama.

Le premier village, Ragowitza, que l’on trouve aussi orthographié Ragoditsa, Raditska, Radowitsa ou encore Radisko en Russe sur la carte ci-dessus, représentait une superficie de 9 et 1/15 Obser, soit environ 54 à 90 hectares de terres arables. Le second, Sirgonitza (Sergovitsa ou Sirgnitza dans d’autres transcriptions) couvrait 4 et 3/5 Obser, soit environ 28 à 46 hectares. L’unité de mesure, l’Obser (ou Haken, du germanique Haken, « crochet de charrue »), est la mesure cadastrale en usage dans toutes les provinces baltes de la couronne suédoise : elle évalue la capacité productive d’un domaine, et non sa surface géographique stricto sensu, raison pour laquelle la conversion en hectares varie selon la qualité des sols, entre 6 et 10 hectares par Obser selon les sources historiques. Au total, le domaine de Bornhagenhof (ou Bornhagenhoff) représentait donc entre 80 et 140 hectares de terres arables, auxquels s’ajoutaient des forêts et des pâturages étendus, portant vraisemblablement la surface totale du domaine à plusieurs centaines d’hectares. C’était une propriété substantielle et généreuse, bien au-dessus d’un fief ordinaire, correspondant à une récompense remarquable pour un officier méritant.

Trouvée au départ par déduction et à partir de la lecture de la lettre de la Reine Christine datée de 1641, la localisation du domaine a été confirmée par le Professeur Alexandre Dmitriev (2025), qui a croisé trois cartes historiques suédoises du XVIIe siècle : la carte Faber (1667), la carte EIL (1682) et la carte Dahlbergh (1683). Selon son analyse, Bornhagenhof se trouvait sur la rive de la rivière Solka, précisément au sud-est du domaine de Kerstovo, aux coordonnées approximatives 59°29′51″N 28°49′46″E, soit l’actuel établissement rural d’Opolyevskoye, dans le district de Kingisepp.

Le nom est d’origine allemande : Born (= source, puits, eau vive) + Hagen (= enclos, haie de clôture). Il existe un village du même nom en Thuringe, mentionné dès le XIVe siècle. La première occurrence du nom dans une résidence chevaleresque (Bornhof) date du XVIe siècle. Johan Kuhlman, originaire de Poméranie germanophone, a vraisemblablement nommé son domaine ingrien d’après un lieu ou une image familière de son pays natal (source : Prof Dmitriev).

Les comtés et pogosts d’Ingrie sous la domination Suédoise.
Carte basée sur l’essai de Kirkinen, 1991 p52.

Pour donner un point de comparaison : une ferme suédoise ordinaire (hemman) représentait 5 à 20 hectares ; un petit fief ingrien accordé à un sous-officier modeste couvrait 1 à 5 Obser (6 à 30 hectares). Johan, avec ses 13,7 Obser au total, se situait dans le tiers supérieur des donations militaires de la reine Christine.

Distance entre les deux propriétés et leur Environnement immédiat

Les villages de Radowitsa et de Sirgnitza appartiennent tous deux au même pogosta d’Opolja, la même circonscription administrative locale héritée du système russe d’avant la conquête suédoise. Ils se trouvent dans les hautes terres de Länsi-Inker (les plateaux de l’Ingrie occidentale), un plateau ondulé qui s’élève à une altitude modeste de 50 à 80 mètres, ce qui en fait l’un des rares reliefs de toute la région, tranchant sur les vastes plaines marécageuses environnantes. Les deux hameaux étaient proches l’un de l’autre, probablement à 5 à 8 km à vol d’oiseau, intégrés dans le même bassin agricole. La ville la plus proche est Opolja (aujourd’hui Opolye), à quelques kilomètres du domaine.

Novasolkka, la paroisse luthérienne dont Johan aurait pu être un mécène, se trouve à seulement 2 km au nord-ouest d’Opolja, soit à une distance infime du domaine de Bornhagenhof. À pied, cela représente moins d’une demi-heure de marche. Les gens du domaine fréquentaient certainement cette église comme lieu de culte naturel.

II. La route vers Narva : comment rejoindre la capitale

La géographie du chemin

Narva, ou plus exactement Ivangorod, sa jumelle sur la rive russe, est la ville garnison et le centre administratif de la région. C’est là que Johan Kuhlman sera enterré, grâce à une donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone pour sa sépulture dans l’église du château.

Narva en 1650.Merian, Matthäus (1593-1650). Cartographe. Gallica.

Le trajet depuis les propriétés de Bornhagenhof jusqu’à Narva se décomposait en deux étapes naturelles : de Opolja à Jama (aujourd’hui Kingisepp) : environ 12 à 15 km par la route forestière. Jama, appelée Yamburg plus tard sous les Russes, est le chef-lieu du comté, doté d’une forteresse, d’une église luthérienne et d’un marché. C’est l’arrêt administratif incontournable pour tout habitant de la région. Puis de Jama à Narva/Ivangorod : environ 27 à 30 km par la route principale, qui longe partiellement la rivière Luga avant de bifurquer vers l’ouest en direction de la Narva. Au total, le trajet de Bornhagenhof à Narva représentait environ 40 à 45 km par route, soit une distance à vol d’oiseau de 34 à 35 km.

Deux cartes militaires suédoises de 1688, conservées aux Archives de Guerre de Stockholm (Krigsarkivet), décrivent précisément cet axe : la Charta Öfver Landswägen igenom Iwangorods Lähn (carte de la route à travers le Comté d’Ivangorod) et la Charta Öfver Landswägen igenom Jahmo Lähn (route du Comté de Jama). Cette dernière mentionne également une route parallèle dite « Blekens » ou « Coporie road », qui longeait les terres des Bleken, voisins des Kuhlman sur la rivière Solka. (source : Prof. Dmitriev)

Durée du voyage au XVIIe siècle

Dans l’Ingrie suédoise des années 1640, les routes n’étaient que des chemins de terre, souvent à peine défrichés, traversant une forêt dense de bouleaux, d’épicéas et de pins. En été, la boue rendait les ornières profondes ; en hiver, la neige pouvait paradoxalement faciliter le voyage en traîneaux (kälke), mode de transport très répandu dans la région. À cheval, en trottant régulièrement sur une piste connue : 6 à 8 heures pour le trajet complet, en une seule journée. En chariot attelé (transport de marchandises, de grain, de bois) : avec une vitesse de marche de 3 à 4 km/h sur terrain inégal, il fallait compter une journée et demie, avec une nuit sur place à Jama. À pied : un paysan marchant à 4-5 km/h comptait généralement deux jours pour ne pas arriver épuisé. En hiver, en traîneau : la neige compactée sur les chemins permettait des vitesses supérieures, et le trajet pouvait se faire en 4 à 5 heures, ce qui explique pourquoi l’hiver était souvent la meilleure période pour les déplacements importants.

III. Les lacs, les rivières, les lieux notables

La région autour des propriétés de Johan est structurée par plusieurs éléments géographiques remarquables.

Les cours d’eau : la rivière Luga (353 km), navigable sur 182 km à partir de son embouchure dans le golfe de Finlande, constitue l’artère principale du sud de l’Ingrie. Elle coule à une vingtaine de kilomètres au sud des propriétés. Son affluent, la Laukaanjoki (appelée aussi Rossona par les Russes), coule plus près d’Opolja et était utilisée pour alimenter les moulins à eau des hameaux de la région — dont la paroisse de Novasolkka possédait une chapelle en bord de rive. La rivière Narva, au nord-est, draine le lac Peïpous et constitue une frontière naturelle imposante.

La rivière Luga

Les lacs : le terrain des hautes terres de Länsi-Inker est parsemé de petits lacs glaciaires, dont plusieurs figurent dans les cartes suédoises du XVIIe siècle. Le plus proche et le plus significatif de la région est le lac Smolkino, situé à quelques kilomètres d’Opolja. Plus au sud, à environ 80 km, le grand lac Peïpous (Чудское озеро) marque la frontière russo-suédoise, une zone stratégique et souvent disputée.

La mer : le golfe de Finlande et la baie de Narva sont à environ 52 km à vol d’oiseau au nord-ouest des propriétés. Narva, positionnée à l’embouchure de la rivière du même nom sur cette baie, était le port d’exportation naturel de toute la région. Les bois de construction et les matériaux de charpente produits dans les forêts d’Ingrie y étaient chargés sur des navires à destination d’Amsterdam, de Stockholm et de Lübeck.

Les lieux notables proches : à quelques kilomètres au nord-est d’Opolja se trouvait Kerstova (Kerstovo), un village dont le domaine seigneurial abrita plus tard une grande église en pierre. À l’ouest, Jama (aujourd’hui Kingisepp) était le bourg fortifié le plus proche, jouant le rôle de marché régional, de poste de garnison et de siège de la justice locale.

IV. Ce qu’était Saint-Pétersbourg en 1641, quand Johan arrive en Ingrie

Lorsque Johan Kuhlman reçoit ses terres d’Ingrie en 1641, Saint-Pétersbourg n’existe pas encore. À la place, sur les berges marécageuses et brumeuses du delta de la Neva, se trouve une modeste bourgade suédoise : Nyen (ou Nevanlinna en finnois), construite autour de la forteresse de Nyenschantz, érigée en 1611 à la confluence de la Neva et de l’Okhta. En 1641, Nyen est en pleine croissance. Elle vient d’être élevée au rang de ville en 1632, et obtiendra le statut de capitale administrative de l’Ingrie suédoise en 1642, soit un an seulement après la donation faite à Johan. La population tourne alors autour de 2 000 habitants, essentiellement des Finlandais, des Suédois et des marchands allemands ou baltes-germaniques. Nyen est avant tout un nœud commercial : le transit des marchandises russes (fourrures, chanvre, lin, bois) vers l’Europe de l’Ouest y passe, dans le cadre de la grande politique économique suédoise dite Derivationspolitik, visant à détourner le commerce russo-européen des routes d’Arkhangelsk au profit des ports suédois.

Gravure de l’artiste hollandais Peter Pikart «Petersburg. 1704″

Pour Johan et ses contemporains, Nyen est la grande ville de référence de l’est ingrien, mais elle est distante d’environ 100 à 110 km à vol d’oiseau des propriétés de Bornhagenhof : un voyage de plusieurs jours. Narva, à 35 km, était bien plus accessible au quotidien. Les deux villes constituaient les deux pôles de la vie suédoise en Ingrie : Narva pour les affaires militaires et administratives, Nyen pour le commerce et le négoce international.

Lorsque Pierre le Grand prendra Nyenschantz en mai 1703 et fondera Saint-Pétersbourg sur ces marécages, les descendants de Johan Kuhlman auront depuis longtemps quitté l’Ingrie.

V. La vie des colons suédois en Ingrie, immersion dans le quotidien de Bornhagenhof
Un « Far East » suédois

Les contemporains appelaient déjà l’Ingrie la « province difficile » (den besvärliga provinsen). Le gouverneur général Göran Sperling la décrivait comme peuplée de gens « rusés et féroces », difficiles à discipliner. Les historiens modernes ont parlé de la « Sibérie suédoise », tant la région servait de destination pour les aventuriers militaires et les indésirables fiscaux. Pour un officier comme Johan Kuhlman, qui reçoit des terres en récompense de services militaires, l’Ingrie est pourtant une opportunité réelle. Elle représente la possibilité d’accéder à une noblesse et à un patrimoine foncier inaccessibles dans le cœur du royaume suédois, déjà saturé.

La composition de la population

L’Ingrie des années 1640 est une mosaïque ethnique et confessionnelle sans équivalent en Europe du Nord. Les villages autour d’Opolja mélangent :

  • Des Votes (Vatjalaiset) et des Izhoriens, les populations finno-ougriennes autochtones, orthodoxes, pratiquant une agriculture de subsistance sur ces terres depuis des siècles.
  • Des paysans finlandais (Savakot, les « Savakko ») immigrés de Carélie et de Savolax depuis les années 1620, luthériens, amenés par les autorités suédoises pour repeupler les campagnes dévastées par la guerre ingro-russe de 1610-1617.
  • Des Russes, notamment dans les villages comme Novasolkka où, en 1848 encore, on comptait 63 Russes pour 53 Finlandais.
  • Une noblesse suédoise et germano-baltique – les propriétaires comme Johan – installée dans les manoirs, souvent absente, gérant ses terres par des régisseurs (inspecteur ou hopman) locaux.
Le domaine de Bornhagenhof: ce que Johan y possédait

Un domaine ingrien de l’époque n’est pas un château de la Loire. C’est une ferme seigneuriale en bois (hov en suédois, hof en allemand), entourée de champs cultivés par des paysans astreints à la corvée (dagsverke). Le système féodal ingrien se situe à mi-chemin entre le modèle suédois, où les paysans sont libres en droit, et le modèle baltique-germanique, où la pratique dite « livländskt sätt » (à la manière livonienne) autorise les propriétaires à traiter leurs paysans avec une dureté proche du servage. L’agriculture sur le plateau de Länsi-Inker reposait essentiellement sur le seigle, l’orge et l’avoine, cultivés en rotation dans les défrichements forestiers. Les forêts mixtes (bouleaux, épicéas, pins) couvraient la majeure partie du territoire et fournissaient le bois de construction, le bois de chauffage, les matériaux pour les clôtures et les traîneaux. La chasse aux cerfs, élans, ours, lièvres et la pêche dans les rivières et les petits lacs complétaient l’alimentation du manoir.

Les tensions avec la population orthodoxe

L’une des plaies permanentes de la vie seigneuriale en Ingrie était la résistance religieuse des paysans orthodoxes. La couronne suédoise cherchait à convertir Votes et Izhoriens au luthéranisme, en vain. Les prêtres orthodoxes continuaient officieusement leur ministère, et les paysans fuyaient régulièrement vers la Russie toute proche lorsque la pression devenait insupportable. Pour les nobles comme Johan, dont les terres dépendaient du travail de ces paysans, la désertion était une menace économique directe.

L’église de Novasolkka, fondée à la fin des années 1670, soit une génération après Johan, est précisément l’outil institutionnel par lequel la couronne et la noblesse luthérienne tentaient de fixer cette population mouvante : en lui offrant une paroisse locale, des sacrements, un calendrier communautaire, on espérait enraciner les Finlandais luthériens et marginaliser doucement les fidèles orthodoxes.

Le froid, l’isolement, la guerre

Il faut imaginer les hivers. L’Ingrie est soumise à un climat continental humide, avec des températures pouvant descendre à -20 °C ou -25 °C en janvier-février. La neige s’accumule dès novembre. Les nuits durent 18 heures. Les routes disparaissent sous les congères. Les loups rôdent près des hameaux. Pour les familles de colons suédois, pour Gertrud van Sypesteyn, l’épouse de Johan, qui restera veuve en Ingrie après 1649, la vie quotidienne est faite d’un isolement profond, tempéré par la solidarité des autres familles nobles de la région et les rares passages de marchands ou de courriers militaires.

La fin d’une aventure

Johan mourra à Narva en 1649, loin de sa Poméranie natale d’où il était originaire, au service du roi de Suède. Il sera anobli à titre posthume et inhumé dans l’église du château de Narva, grâce à la généreuse donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone. Sa veuve Gertrud van Sypesteyn et ses descendants restèrent vraisemblablement propriétaires de Bornhagenhof jusqu’à la Grande Réduction de Charles XI (1683), qui confisqua la majeure partie des terres nobles ingriennes au profit de la couronne — mettant fin à l’aventure foncière des Kuhlman en Ingrie, à quelque 100 km de l’endroit qui, soixante ans plus tard, deviendrait Saint-Pétersbourg.

Référence bibliographique : Dmitriev, A. V. (2025). Deanthroponymic and Deappellative Models in Swedish Toponymy of 17th-century Ingermanland: Comparative-Historical Aspect. Voprosy Onomastiki, 22(3), 206–238. https://doi.org/10.15826/vopr_onom.2025.22.3.034

Les Pasteurs Monod en Algérie (1849–1897)

Une famille protestante au service d’une colonie

C’est la note consignée par Josef dans le journal du Consulat de Suède et Norvège le 12 juillet 1875 et relatif à l’enterrement du sujet Norvégien Herman Rustad qui m’a conduit à m’intéresser au « Pasteur Monod ».

I. Quelques définitions

Le protestantisme désigne l’ensemble des courants chrétiens issus de la Réforme du XVIe siècle, initiée par Martin Luther en Allemagne (1517) et Jean Calvin en France et en Suisse (1541). Rejetant l’autorité du pape, il fonde sa doctrine sur la seule lecture de la Bible. En France, ses deux grandes familles sont les réformés (calvinistes) et les luthériens. En Algérie coloniale, ces deux confessions coexistaient au sein d’un même organe, le consistoire luthéro-réformé, institué par ordonnance royale en 1839, fait unique en France, où elles disposaient habituellement de structures séparées.

Le consistoire est l’organe de gouvernance de chaque paroisse protestante. Institué par Calvin au XVIe siècle, il réunit le pasteur et des Anciens, ou presbytres, c’est-à-dire des laïcs élus par la communauté, chargés à la fois de la discipline morale et de la gestion de la paroisse. Sous le Concordat de 1801, les consistoires furent reconnus et intégrés au droit public français. Le pasteur n’est pas un prêtre. Il ne revendique aucun pouvoir sacré au sens catholique, et peut se marier. Serviteur de la Parole, il administre les sacrements – baptême et Sainte Cène – non comme prérogative d’une élite spirituelle, mais comme service rendu à sa communauté, qui l’a élu ou appelé. Sa mission première reste la prédication et l’accompagnement spirituel des fidèles. L’oratoire, enfin, est un lieu de prière plus modeste qu’un temple – souvent une salle aménagée dans un bâtiment existant, annexée à une école ou à un orphelinat, destinée à la célébration du culte pour une communauté restreinte.

II. La famille Monod

La famille Monod compte parmi les plus illustres dynasties protestantes de l’histoire française. Originaire du Pays de Vaud, en Suisse, elle a fourni dix-sept pasteurs à l’Église protestante en deux siècles. Parmi ses membres les plus connus figurent Adolphe Monod (1802–1856), l’un des plus grands prédicateurs réformés du XIXe siècle, et Frédéric Monod (1794–1863), fondateur de l’Union des Églises évangéliques.

La branche aînée s’était établie à Copenhague depuis le XVIIIe siècle : Jean Monod (1765–1836) y avait exercé comme pasteur de l’Église française réformée, et c’est dans cette ville que naquit son fils Guillaume, en 1800. Cette ascendance scandinave, assez rare pour un pasteur français, allait donner à la famille une sensibilité particulière pour les communautés protestantes nordiques d’Algérie. La famille comptait plusieurs branches actives simultanément. Horace Monod était pasteur à Marseille ; son frère Guillaume, formé à Genève, avait exercé dans le Midi de la France ; et son fils Charles, né en 1850, serait à son tour envoyé à Alger.

III. Guillaume Monod à Alger (1849–1853)
Le Pasteur Guillaume Monod (1800-1893) par Nadar.

En 1848, le poste de pasteur-président du Consistoire d’Alger était vacant depuis près de deux ans, faute de candidats disponibles. Ce fut Horace Monod, pasteur à Marseille, qui proposa son frère Guillaume. Celui-ci accepta et fut élu le 30 mai 1849 pasteur et président du Consistoire d’Alger. Il avait quarante-neuf ans. Son passage à Alger ne dura que quatre ans, mais il fut d’une remarquable intensité. Il obtint des autorités la création de trois nouveaux postes pastoraux dans la colonie, à Bône pour le culte luthérien, à Alger et Oran pour le culte réformé, structurant ainsi pour la première fois un réseau pastoral qui dépassait la seule ville d’Alger. En 1852, il publia les « Instructions adressées aux Protestants d’Afrique par l’un de leurs pasteurs », premier guide spirituel rédigé spécifiquement pour les protestants d’Algérie.

La même année, il cofonda avec le pasteur Jacques Timothée Dürr et le membre du consistoire Thomas Brown l’orphelinat protestant de Dély-Ibrahim. Après de longues négociations avec le préfet d’Alger, l’ancien camp militaire de Dély-Ibrahim fut concédé à titre gratuit le 11 février 1852 ; les premiers garçons y furent installés le 1er juillet suivant. L’institution, née du travail commun de ces trois hommes, allait marquer durablement la vie protestante en Algérie. Souffrant d’une ophtalmie sévère contractée sous le soleil algérois, Guillaume Monod quitta Alger en 1853. Il rentra en France et y poursuivit un long ministère parisien, vivant jusqu’à l’âge de quatre-vingt-seize ans, en 1896.

IV. Charles Monod à Alger (1873–1897)

Vingt ans après le départ de Guillaume, un autre Monod arriva à Alger. Charles Monod (1850–1897) était le fils d’Horace et le neveu de Guillaume. Lorsqu’il fut nommé pasteur à Alger en 1873, à vingt-trois ans à peine, il portait avec lui toute l’histoire protestante algérienne de sa famille. Marié à Pauline Grivel, il eut une fille, Julie, née en Algérie. Charles Monod exerça son ministère pendant vingt-quatre ans, le plus long de toute l’histoire du Consistoire d’Alger au XIXe siècle. Il cofonda avec un collègue le journal le « Courrier du Dimanche », première publication protestante bimestrielle en Algérie, témoignage de son souci de maintenir le lien entre des fidèles dispersés sur un vaste territoire.

Son ministère fut aussi, inévitablement, celui des deuils. Le 12 juillet 1875, c’est lui qui célébra les funérailles du jeune Norvégien Herman Rustad au cimetière de Saint-Eugène, en présence du Consul Général Josef Kuhlman et de quelques rares connaissances du défunt. Charles Monod avait vingt-cinq ans. Herman Rustad en avait vingt-trois.

Seize mois plus tard, le 13 novembre 1876, il prononça l’éloge funèbre du pasteur Dürr sur sa tombe, devant une assemblée nombreuse venue de toute l’Algérie protestante. Le Mobacher du 15 novembre 1876 reproduit intégralement ce discours, dans lequel Monod évoque les cinquante-cinq ans de ministère de son aîné dont trente-trois passés en Algérie et lui rend le titre que ses coreligionnaires lui avaient décerné de son vivant : « Apôtre de l’Algérie ». On y lit cette formule sobre et juste, qui résume une vie : « Sa tête blanche s’est inclinée sur sa table de travail, et il s’est endormi pour ne plus se réveiller que dans les demeures éternelles. »

Charles Monod décèdera à Saint-Denis du Sig dans l’Oranais le 18 avril 1897. Il fut remplacé par le pasteur Jaulmes. Son ministère avait couvert une période de profondes transformations : l’arrivée massive des Alsaciens-Lorrains après l’annexion de 1871, l’essor économique de la colonie, la diversification croissante de la communauté protestante algéroise.

V. Une présence de près d’un demi-siècle

À travers Guillaume puis Charles, la famille Monod accompagna les protestants d’Algérie pendant près d’un demi-siècle de 1849 à 1897, avec une interruption de vingt ans entre les deux ministères. Ils y fondèrent des institutions, publièrent, prêchèrent et enterrèrent leurs fidèles. Ils furent les témoins et les artisans d’une communauté singulière : cosmopolite, dispersée, souvent loin de chez elle, qui trouvait dans ce petit temple de la rue de Chartres un point d’ancrage commun.

C’est cette même communauté qui avait accueilli en son sein, au fil des années, des marins scandinaves de passage, des employés de commerce venus du Nord, des diplomates suédois et norvégiens en poste à Alger. Herman Rustad était l’un d’eux, l’un de ces anonymes que Charles Monod accompagna dignement jusqu’à leur dernière demeure, comme il l’avait fait pour d’autres avant lui, et comme il le ferait encore après.

Sources : Archives de l’Église réformée de France · Jean Volff, Revue d’Histoire du Protestantisme · Le Mobacher, 15 novembre 1876 · L’Écho d’Alger, 14 novembre 1951 · Riksarkivet Stockholm