Le testament de Heindrich

Le 24 septembre 1765, à l’âge de 71 ans, Heindrich Kuhlman, né à Gadebusch en 1693 en Allemagne du nord, meurt à Norrköping. Avec son frère Joachim Adolph (vers 1690-1741) il fut un des premiers « Borgare » (1) de Norrköping ayant reçu une patente de marchand après la destruction de la ville par la flotte Russe pendant l’été 1719.

Registre des actes de décès de Norrköping pour l’année 1765. Archives de Norrköping.

Deux semaines plus tard, la famille est réunie dans la maison du défunt en présence des échevins du tribunal de l’Hôtel de Ville afin de dresser, conformément à la loi, l’inventaire et d’estimer la succession. Le procès verbal de la séance est conservé aux archives municipales de Norrköping et l’analyse de ce document de 26 pages est intéressant pour mesurer l’étendue de sa fortune à la fin de sa vie. Je ne présenterai ici que quelques pages caractéristiques.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – première page.

Procès verbal, ouverture de l’inventaire

Ce jour, le 8 octobre de l’année 1765, se sont réunis des députés du tribunal de l’Hôtel de Ville (Rådhusrätten : juridiction municipale) dans la maison du défunt marchand Hinric Kuhlman, afin de dresser conformément à la loi l’inventaire et d’estimer la succession (qwarlåtenskap : « biens laissés par le défunt ») telle qu’elle a été trouvée au moment du décès.
Participent à cette succession les enfants du marchand Kuhlman :
– du premier mariage, les fils, les marchands Hinric Kuhlman et Johan Kuhlman ;
– du dernier mariage, les filles : Mademoiselles Christina Charlotta Kuhlman, dans sa 16e année (c’est-à-dire âgée de 15 ans), Sophia Elisabet dans sa 14e, Anna Maria dans sa 13e, et Sara Margareta dans sa 10e année, toutes présentes.
Sont également présents :
– le grand-père maternel des filles, le bourgmestre, le noble et très honorable Monsieur Petter Mortensson ;
– ainsi que le marchand Hans Ekhoff, afin qu’en cette occasion ils veillent aux droits des filles mineures.

Scellés, inventaire de l’étal, découverte d’une « disposition »

Au moment du décès, à la demande des personnes concernées, le bureau du défunt (birau/byrå : meuble de bureau, secrétaire, commode à tiroirs) a été mis sous scellés officiels. En revanche, l’étal de rue n’a pas été scellé en raison du marché imminent le 2 de ce mois; il a été, en présence des fils majeurs, de Monsieur le bourgmestre Mortensson et de Monsieur Hans Ekhoff, inventorié, les biens estimés, puis remis au marchand Johan Kuhlman pour qu’il en rende compte. On a ensuite ouvert le bureau et l’armoire, ainsi que chaque tiroir séparément et les papiers ont été examinés. Dans l’un des tiroirs, on a trouvé une disposition rédigée de la main du défunt, qui a été lue à voix haute. Le texte de cette disposition est ensuite donné en allemand.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – Troisième page, son testament écrit en langue Allemande. Notez sa signature « Hindr.Kuhlman ».

Testament manuscrit en allemand

Je ne laisse pas « beaucoup » de biens au regard de pertes diverses indiquées par mes comptes), mais souhaite malgré tout déclarer fidèlement ce qui suit :
1) Mon corps devra être conduit à mon lieu de repos avec la plus grande sobriété.
2) Pour mes héritiers mineurs, je désigne comme tuteurs légaux mon beau-frère Jonas Braune et mon fils Johan. J’espère qu’ils administreront cette tutelle de manière à pouvoir en répondre devant Dieu et devant les hommes. Toutefois, ils ne devront rien entreprendre sans l’approbation de mon beau-père Monsieur le bourgmestre Petter Mortensson.
Dès après mon enterrement, ma boutique devra être inventoriée par Monsieur Hans Ekhoff et remis sans délai à mon fils Johan afin qu’il procède aux règlements.
3) Mon fils Johan devra veiller à ce que les créances soient recouvrées au plus vite, afin que mes créanciers soient, autant que possible, payés en temps utile, et payés intégralement et ce jusqu’au dernier sou, afin que je puisse, en homme honnête, reposer dans ma tombe.
4) Ma maison, avec ses bâtiments et pièces tels qu’ils figurent dans l’inventaire de l’an 1761, et en plus un bâtiment construit depuis, devra revenir à mon fils Johan pour une valeur de 16 000 dalers en monnaie de cuivre.
5) Mon fils Johan devra aussi conserver pendant deux ans, sans intérêt, l’héritage de mes quatre filles, à la fois du côté paternel et maternel. En contrepartie, il devra pendant ce temps les entretenir (nourriture, boisson, vêtements et toutes nécessités). Il devra surtout veiller à ce qu’elles soient élevées dans la crainte de Dieu et des vertus chrétiennes ; il devra tenir fidèlement cet engagement.
6) Si, durant la période mentionnée, l’un des enfants venait à se marier, il devra, dans les six mois suivant le mariage, verser à la personne concernée sa part d’héritage.
7) Ma part dans la filature de tabac devra revenir à mes quatre filles selon l’inventaire, en l’intégrant à leur part d’héritage. Le bénéfice de gestion qui resterait pendant ces deux ans devra aussi revenir à mon fils Johan, afin qu’il puisse au mieux entretenir ses sœurs.
8) Mon tissu/rideau en damas (damaste : damas, étoffe) avec ce qui lui appartient, ira à ma fille aînée Christi Lotta (Christina Charlotta).
9) Je ne souhaite pas que mes biens (argent, bijoux, literie, linge, etc.) soient vendus en vente aux enchères. Mes six enfants pourront se les partager par tirage au sort. Ce qui ne serait pas utile pourra, si nécessaire, être mis en vente lors d’une autre enchère.
Signature : Hindr: Kuhlman.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – cinquième page, c’est le début de l’inventaire.

Intégration de la disposition et reprise de l’inventaire.

Les fils majeurs, ainsi que le grand-père maternel des filles, Monsieur le bourgmestre Mortensson, ont estimé que cette disposition devait être suivie ; elle est donc insérée dans le présent acte d’inventaire. Cependant, comme le tuteur désigné par le père pour les filles, le capitaine de navigation Jonas Braune est en voyage maritime à l’étranger, on n’a, pour cette fois, examiné que l’armoire et le bureau d’écriture; les livres de compte ont été laissés à Monsieur Johan Kuhlman, afin que la poursuite de l’inventaire puisse être effectuée une fois les livres fermés.
Année 1766, le 4 mars, l’inventaire après décès suit.

Argent comptant — transcription uniformisée (daler/öre)

Contante Penningar (argent comptant / espèces). Montants en daler kopparmynt (unité comptable). Lecture des montants : a:b signifie a daler b öre (ici, on utilise 1 daler = 32 öre).

1 médaille d’or de 11 ducats (à 36) — 396 daler 0 öre

5 ducats specie (à 36) — 180 daler 0 öre

½ ducat (½ dudit) — 18 daler 0 öre

1 médaille du roi Charles XI, 5 3/8 lod (lod : ancienne unité de poids ; ≈ 71,4 g si l’on retient 1 lod ≈ 13,28 g) à 9 — 48 daler 0 öre

1 pièce « carrée » — 4 daler 16 öre

1 pièce danoise de 2 marks — 4 daler 16 öre

2 riksdaler d’un mark — 4 daler 16 öre

5 pièces de 12 styfver (petites pièces) — 5 daler 0 öre

1 double couronne danoise — 15 daler 0 öre

1 klipping (type de pièce) — 2 daler 16 öre

1 decatoun (type de pièce) — 18 daler 0 öre

1 petite médaille « avec cœur » — 6 daler 0 öre

2 petites (diverses) — 6 daler 0 öre

2 riksdaler à 17 16/— — 35 daler 0 öre

1 demi (ditto) — 13 daler 4 öre

[illisible]

2 roubles à 15 — 30 daler 0 öre

1 quart (ditto) — 3 daler 24 öre

1 « Gjörtz R:r » — 9 daler 0 öre

4 pièces (ditto) — 18 daler 0 öre

6 caroliner à 2 8/— — 13 daler 16 öre

[illisible]

Estimation « aujourd’hui » de 5 éléments significatifs (ordre de grandeur)

  1. Médaille d’or “11 ducats” : 11 × 3,49 g ≈ 38,4 g d’or → 38,4 × 135≈ 5 200 €
  2. 5 ducats specie : 5 × 3,49 g ≈ 17,45 g d’or → 17,45 × 135 ≈ 2 355 €
  3. Maison / bien immobilier (testament : 16 000 daler) : 16 000 × 13 ≈ 208 000 €
  4. Part de navire (Skieppsdelar) — skuta “Die Glückliche Wiederkunft” : 4 000 daler : 4 000 × 13 ≈ 52 000 €
  5. Part de navire (Skieppsdelar) — galeas “Hedvig Beata” : 3 000 daler : 3 000 × 13 ≈ 39 000 €

Créanciers et débiteurs — liste (lecture partielle)

Débiteurs / créances à recouvrer (extraits)
Nom / mention Montant Note
Allander 145:-
Adelvård & Waststen 54:24
Mademoiselle Axborg 3:4
Carl Gyst. Ahlm 34:32
Controleur Björkman 40:-
Gottfried Björkman 155:20
Brasko 85:24
Actuarien Björkman 204:-
Maria Allard 13:28
Bangell 22:-
Madame Bonhoff 19:-
Inspector Burdelius 20:-
Inspector Callwagen 7:4
Eric Callwagen 35:8
Dan. Dahlgren 15:-
Neja Ekström 20:-
Casper Engren 19:16
Major Gyllenhammar 17:28
Axel Gullin 11:16
Lieutenant Hyckert 16:-
Petter Houbbert 9:-
Comminister Hult 23:-
Adjuncten Hallberg 52:-
Magister Kronstrand 19:16
Guldsmed L. Riberg 53:8
Consuln Richter 36:16
Inspector Fagnell 483:5
Doctor Sivers 25:4
Cornett Schöneidau 41:6
Commissarien Törling 17:4
Inspector Widman 214:-
Koppar Wahlberg 15:- et 60:20
(La série complète des pages “Fordringar” est plus longue ;
Créanciers / paiements (“Betalt til …”) — extraits
Mention Montant Note
Betalt til Hinric Kuhlman junior 1114:8
Dito til Johan Kuhlman 390:20
Juveleraren Eric Stenbom 65:-
Dito Lorentz Houbbert 41:4
Svenson i Ullmar 266:-
Änka Christine Nordstein 5000:-
« at 4 intresse » (intérêt) 300:-
Total Nordstein 5300:-

(1) littéralement Borgare peut se traduire par bourgeois. Dans ce cas il s’agissait d’une patente de commerce.

Medevi Brunn

Medevi Brunn, Högbrunnen, de nos jours. Photographie prise en août 2022.

C’est à Medevi Brunn, une petite station thermale située à une centaine de kilomètres à l’ouest de Norrköping, au bord du lac Vättern, que le professeur Johan Henric Lidén (1) et le marchand Johan Kuhlman se croisèrent pour la première fois pendant l’été 1772. De cette rencontre naitra une longue amitiés et Lidén, malade, sera passera les dix-sept dernières années de sa vie dans la maison des Kuhlman à Norrköping.

Johan Kuhlman (1738-1806)
Johan Kuhlman (1738-1806) par le peintre Pehr Horberg.
Portrait de Lidén par le peintre Magnus Hallman
Portrait de Lidén par le peintre Magnus Hallman

Medevi Brunn, dans l’Östergötland, est l’un de ces lieux suédois où l’histoire de la médecine rejoint celle des sociabilités. Créée le 25 juillet 1678 lorsque le médecin et savant Urban Hjärne viendra y examiner la source à la demande de Gustav Soop, qui souhaitait établir en Suède une cure comparable à celles qu’il a vues à l’étranger. L’analyse confirma l’eau comme digne d’un véritable établissement de cure. Dès juillet 1679, une première visite royale est attestée, suivie d’autres passages en 1687 et 1688. À la fin du XVIIe siècle, on ne venait déjà plus seulement y boire une eau minérale mais participer aux rencontres estivales de la haute société Suédoise.

Carte dressée par le cartographe Fridrik Ekmanson (2)
Les logements des curistes, photographie prise en août 2022.

Au XVIIIe siècle, Medevi devient un des grands rendez-vous de l’été. La cure, telle qu’on la conçoit alors, associe l’eau, l’air, la marche et la conversation. On y cherche un soulagement, mais aussi des rencontres au cours de promenades, échanges de nouvelles, lectures, rencontres entre noblesse, bourgeoisie aisée, clergé et milieux lettrés. Cette dimension mondaine et intellectuelle, loin d’être accessoire, faisait partie du “traitement” au sens large : on y réparait le corps et l’esprit, et l’on se rassénérait en s’éloignant, pour quelques semaines, des contraintes de la vie ordinaire. La cure du roi Gustaf IV Adolf en 1798 illustre la renommée de Medevi à l’échelle du royaume, tandis que la station se dote au fil du temps d’un patrimoine bâti qui fixe son identité, notamment avec Högbrunnen (1809), devenu l’un des marqueurs de sa silhouette historique.

Medevi Brunn, 1798. « Vue du parc d’agrément de Medevi, où Sa Majesté le roi Gustave IV Adolphe, lors de sa cure en 1798, offrit un gouté à tous les invités. Gravure à l’aquatinte de Carl Fredrik Akrell en 1803 d’après un dessin de C. J. Fahlcrantz.

C’est précisément lors de ces rencontres d’été que Johan Henric Lidén et Johan Kuhlman se croisent pour la première fois en 1772. Les années qui suivent vont voir les deux amis rechercher ensemble du soulagement, l’un pour sa goute chronique et l’autre pour sa « maladie de la pierre ». C’est bien à Medevi que se noue leur longue relation. Johan Kuhlman n’est pas un simple curiste de passage. Installé à Norrköping, à la tête d’une entreprise prospère héritée de son père, développée à partir des années 1720, il incarne la bourgeoisie entreprenante et respectée et surtout un homme que la réussite n’a jamais détourné des livres. Il lit, collectionne, suit l’actualité littéraire. Lidén trouve en lui une intelligence sœur et bientôt un ami pour la vie.

Aphorisme de Johan Henrik Lidén dans le livre d’Or de Johan Kuhlman.
« Pour quelle raison la guerre obscurcit la sainteté de la terre ?
Dicté durant mon congé de maladie à Norrköping, le 21 juin 1792
d’un invité malade à un vieil ami de seize ans ».
J.H. Liden

Plus tard, au XIXe siècle, Medevi perfectionne ce qui en fait un petit monde à part : la musique y prend une place importante et, à partir des années 1870, l’orchestre et les traditions de promenades collectives contribuent à cette atmosphère si particulière où la cure devient presque une chorégraphie sociale.

Une lettre de Lidén à Johan Kuhlman, écrite depuis Aix‑la‑Chapelle le 27 avril 1775, donne à cette mémoire une tonalité intime. Il y confie que Medevi lui restera “toujours cher, pour les bonnes rencontres” qu’il y a faites, et il évoque avec émotion la naissance de leurs liens profonds.

La pharmacie de Medevi Brunn, photographie prise en août 2022.

Le XXe siècle rappelle enfin que Medevi n’est pas qu’un décor figé dans le temps et pendant la Seconde Guerre mondiale, le site sert de lieu d’accueil pour accueillir des réfugiés. Puis, au début des années 1980, un autre tournant survient avec le retrait des formes anciennes d’organisation des cures ; la question de la conservation et de la transmission d’un patrimoine vivant se pose, qui trouvera un cadre durable avec la création d’une fondation en 1996. Ainsi, de 1678 à nos jours, Medevi Brunn apparaît moins comme une simple source que comme une illustration de vie « Gustavienne ». Un lieu où la santé, les relations sociales et les destins individuels s’entrelacent.

Visitez Medevi Brunn, la plus ancienne source thermale des pays nordiques encore en activité. Ouverte tous les jours pendant la saison thermale, elle vous permet de boire son eau bienfaisante directement à la source, de participer à une visite guidée et de découvrir l’histoire qui imprègne encore les lieux.

(1) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) .

(2) Fridrik Ekmanson, Géomètre et cartographe pour l’Östergötland. Né en 1750 et décédé en 1820. Domicilié à Gåvarp Mjölby puis Ålahorva. On lui doit nombre de cartes dont celles de Medevi Brunn où Johan Kuhlman et Lidén se sont rencontrés et retournés plus d’une fois.

« Ce que la nature subit, en d’autres lieux, de la part de cultivateurs négligents et ignorants, est fructifié à Rödmossen par Johan Kuhlman. Dans la vie adulte, vous récoltez les fruits de votre travail et, par la suite, on se souviendra de votre nom avec un sentiment de gratitude ».
Rödmossen le 17 octobre 1795
Fridrik Ekmanson

Les Kuhlman et le français

Au cours de mes recherches j’ai acquis la conviction petit à petit que les Kuhlman parlaient le français et ce bien avant l’arrivée de Josef en Algérie. Peut-être d’ailleurs que son choix de s’implanter dans un pays nouvellement conquis qui offrait de nouveaux horizons commerciaux et dont il maitrisait la langue fût la principale raison de son arrivée à Alger en 1844.

Cette intuition fut aussi corroborée par par plusieurs sources. Un aphorisme (1) de Johan (1738-1806) identifié dans le livre d’Or de Gustafva Eleonora Gjörwell (2), daté du 2 novembre 1796, épouse de son ami Johan Niclas Lindhal fût un premier exemple.

Aphorisme de Johan Kuhlman, Stambok de Gustafva Eleonora Gjörwell, daté du 2 novembre 1796. Bibliothèque de l’Université de Götheborg.

Son épouse Margaretha Sehlberg (1759-1841) n’était d’ailleurs par en reste et apparait, toujours dans ce livre d’Or, un peu plus loin :

Aphorisme de Margaretha Sehlberg, Stambok de Gustafva Eleonora Gjörwell, daté du 2 novembre 1796. Bibliothèque de l’Université de Götheborg

Parmi les autres sources on peut trouver également une lettre reçue par Claes (1800-1823), fils de Johan Peter (1767-1839), alors qu’il était à Cette (Sète aujourd’hui) dans le sud de la France. L’énigme de ce frère ainé de Josef reste à ce jour inexpliquée… Dans les archives de Suède, on trouve également une lettre de Josef à sa sœur Ingeborg, qui occupait l’ancienne demeure de Johan et Margaretha et datée de 1867. J’aurai l’occasion de présenter cette lettre écrite en pleine période tumultueuse de la colonie d’Algérie alors dévastée par la famine et les tremblements de terre. Bien que la grande partie des écrits retrouvés de Josef soient en langue suédoise, il faut souligner le fait qu’il écrivait à sa sœur en français.

Johan et Margaretha apparaissent comme auteurs français dans une vaste étude sociologique menée par Margareta et Hans Östman et intitulée « Au Champ d’Apollon » (3), publiée en 2006 et qui sera complétée par « Glanures », en 2012. Ces deux livres répertorient pas moins de 834 auteurs suédois ayant écrit en français entre 1550 et 2006. Ce travail monumental combine bibliographie (plus de 1.500 titres), biographies détaillées et analyse sociologique approfondie pour comprendre qui étaient ces Suédois qui choisissaient le français comme langue d’expression littéraire.

Cette étude révèle que 73% de ces auteurs sont nés entre 1655 et 1772, période qui correspond à l’apogée du français comme langue de culture en Europe et en Suède. Cette concentration chronologique témoigne du prestige immense dont jouissait la langue française à l’époque des Lumières et particulièrement sous le règne de Gustave III, grand francophile qui fit de Stockholm une petite Paris du Nord. Après 1772, on observe un déclin progressif, le roi ayant paradoxalement développé une politique linguistique favorable au suédois pour renforcer l’identité nationale.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, l’usage du français en Suède ne se limitait pas à une aristocratie déconnectée du peuple. L’étude révèle une diversité sociale remarquable : parmi les auteurs recensés, on trouve aussi bien des fils de paysans sans terre, de petits fermiers et d’aubergistes que des conseillers du roi et des hauts fonctionnaires. La répartition montre que 50% des auteurs étaient nobles ou issus de la famille royale, tandis que 50% étaient roturiers.

La répartition professionnelle finale des auteurs est tout aussi instructive. Environ 30% terminèrent leur carrière au centre du pouvoir (gouvernement, chancellerie royale, cour), tandis que 25% appartenaient à la catégorie des négociants, industriels et écrivains professionnels. Venait ensuite l’administration locale (13%), l’armée (13%), l’Église (11%) et l’enseignement public (5%).

Les études universitaires constituaient un passage quasi obligé pour ces auteurs francophones : 80% des hommes nés avant 1719 étaient inscrits à l’université, proportion qui décline progressivement pour atteindre 52% après 1810. Et l’Université d’Uppsala dominait largement avec 69% des étudiants. Avant 1772, les fils d’enseignants et d’ecclésiastiques formaient la majorité des étudiants, mais après cette date, ce sont les fils du groupe des négociants et industriels qui devinrent majoritaires, reflétant l’enrichissement de la bourgeoisie marchande.

Les femmes ne représentaient que 13,1% de la population totale des auteurs (59 femmes sur 451 auteurs détaillés), en proportion croissante de 1655 (5%) à 1810 (23%). parmi ces femmes 73% exercent une fonction à la Cour, généralement comme dames de compagnie de princesses ou de reines. Seules 2 enseignantes figurent dans le corpus, tandis que 43 femmes sont classées dans le groupe « Autres » citées comme épouses ou célibataires sans titre professionnel propre. Parmi ces femmes nous retrouvons Margaretha Sehlberg, épouse de Johan.

Le français, langue de sociabilité et de culture

Le français servait principalement de langue de sociabilité mondaine et de culture raffinée. Environ 20% de la population des auteurs ont contribué à des poèmes de félicitations insérés dans des dissertations universitaires, tandis que 50% des femmes privilégiaient les contributions dans des albums d’amis. Ces écrits prenaient la forme de poèmes de circonstance (mariages, naissances, funérailles), de divertissements (poèmes et aphorismes, charades et énigmes), mais aussi de grandes œuvres littéraires signées par des figures comme Christine de Suède.

La comparaison avec les auteurs suédois écrivant en suédois révèle des différences significatives : les enseignants et ecclésiastiques sont beaucoup plus nombreux parmi les auteurs en suédois (34%) qu’en français (25%), probablement en raison d’une méfiance luthérienne envers le français, langue associée au catholicisme. En revanche, les officiers militaires et le groupe « Autres » sont surreprésentés chez les francophones, tout comme les administrateurs locaux.

Les Kuhlman : une famille au cœur de la bourgeoisie éclairée

Johan Kuhlman (1738-1806) incarne parfaitement cette bourgeoisie marchande suédoise du XVIIIe siècle qui adoptait le français comme langue de culture. Négociant et homme d’affaires prospère, il est classé dans le groupe « Autres » (sans fonction publique) et figure dans la liste des « Hommes d’affaires et négociants » recensés par l’étude. Ses écrits en français sont référencés aux pages 100 et 245 de « Au Champ d’Apollon », témoignant de sa participation active à la vie intellectuelle de son temps.

Son épouse, Margareta Catharina Kuhlman, née Sehlberg (1759-1841), fille du capitaine de navire et marchand de Gävle Nils Jacob Sehlberg, apparaît dans l’étude (pages 77, 100, 262) et classée comme « Épouse » dans le groupe « Autres ». Elle se trouvait néanmoins au centre d’un réseau de sociabilité intellectuelle et culturelle remarquable. Sa correspondance et ses relations avec des figures comme Gustava Eleonora Gjörwell (écrivaine, 1769-1840) témoignent du rôle central que jouaient certaines femmes de la bourgeoisie dans la circulation des idées et la création d’une culture francophone en Suède.

Le cercle de Kuhlman dans l’étude : une élite francophone confirmée

Sur la trentaine de personnes identifiées dans le cercle social et intellectuel des Kuhlman, six sont cités dans « Glanures » comme auteurs d’écrits en français, confirmant leur statut d’élite culturelle francophone. La figure la plus prestigieuse est sans conteste le comte Johan Gabriel Oxenstierna (1750-1818), l’un des principaux poètes de l’époque gustavienne, diplomate et membre de l’Académie suédoise. Membre du gouvernement et du parlement, Oxenstierna représente cette haute noblesse culturellement francophone qui gravitait autour du pouvoir royal. Sa présence dans le cercle des Kuhlman témoigne de la capacité de cette famille de négociants à s’insérer dans les plus hautes sphères de la société suédoise.

Parmi les proches collaborateurs de Johan Kuhlman, deux apparaissent dans l’étude : Pehr Arosenius (1769-1848) et Lars Johan Söderberg (1765-1841), tous deux commis négociants chez Kuhlman avant de fonder ensemble la célèbre société Söderberg & Arosenius. Enfin, Knut Henrik Leijonhufvud (1730-1816), chambellan de la princesse Sofia Albertina, et Lars Silfverstolpe (1768-1814), lieutenant-colonel du régiment d’artillerie de Svea, représentent les liens du cercle Kuhlman avec la Cour et l’armée, montrant l’étendue et la diversité de ce réseau social.

Le cercle des Kuhlman illustre ainsi un microcosme de cette élite culturelle suédoise du XVIIIe siècle : cosmopolite, francophone par culture, enracinée dans le commerce et l’industrie, mais connectée aux plus hautes sphères du pouvoir, de l’art et de la science. Le français y fonctionnait comme une langue de distinction sociale et de sociabilité raffinée, permettant à une bourgeoisie enrichie de dialoguer d’égal à égal avec l’aristocratie traditionnelle et de participer pleinement à la République des Lettres européenne.

Lettre autographe en français du Grand Chancelier Sparre (4), datée du 10 mai 1793. Collection personnelle de l’auteur.

Sources : Margareta Östman, Glanures servant de suite à Au Champ d’Apollon. Écrits d’expression française produits en Suède (1550-2006), Stockholm, Université de Stockholm (Romanica Stockholmiensia, 29), 2012.

(1) Un aphorisme est une sentence énoncée en peu de mots — et par extension une phrase — qui résume un principe ou cherche à caractériser un mot, une situation sous un aspect singulier.

(2) Gustava Eleonora Gjörwell (1769-1840), écrivaine et amie intime de Margareta Sehlberg-Kuhlman, fut une figure de l’intelligentsia bourgeoise de Norrköping. Fille de Carl Christoffer Gjörwell (journaliste et éditeur, 1731-1811), elle épousa Johan Niclas Lindahl (négociant, 1740-1814), créant ainsi des liens entre familles de négociants cultivés. Cette alliance entre commerce et lettres était caractéristique de la bourgeoisie éclairée de Suède.

(3) Au Champ d’Apollon, Écrits d’expression française produits en Suède (1550-2006) est constituée de textes «littéraires » d’expression française produits en Suède depuis 1550, présentés par ordre chronologique d’après l’année de naissance des auteurs. Les écrits cités sont précédés d’une brève présentation de l’auteur destinée à donner une idée de sa place dans la société suédoise. Le corpus comprend des œuvres de 471 auteurs différents, dont 64 femmes. 17 des auteurs n’ont pas pu être identifiés. Le chapitre d’introduction donne un survol de l’attitude des Suédois à l’égard de la langue et la culture françaises depuis le moyen âge jusqu’à nos jours. Margareta Östman est docteur ès lettres et enseignante au Département de français, d’italien et de langues classiques de l’Université de Stockholm. Hans Östman, docteur ès lettres, a publié plusieurs ouvrages sur la littérature anglaise et suédoise du XVIIIe siècle.

(4) Fredrik Sparre , né le 2 février 1731 et mort le 30 janvier 1803 au château d’Åkerö, était un comte suédois d’ Åkerö , chevalier séraphin , chancelier et fonctionnaire. Il appartenait à la famille comtale de Sparre n° 111. Après avoir achevé ses études et effectué des voyages à l’étranger, il entra à la Chancellerie, où il fut promu chancelier , puis chancelier de la Couronne en 1773. En 1781, Sparre fut nommé conseiller du royaume et, simultanément, gouverneur du prince héritier (futur roi Gustave IV Adolphe ). En 1788, il fut démis de ses fonctions de gouverneur à sa demande, mais demeura au Conseil jusqu’à sa dissolution en 1789, après quoi il fut nommé membre de la Cour suprême.


Les voyages de Johan

Un navire de la Compagnie des Indes Orientales au mouillage devant Dalarö, les voiles déliées pour le séchage, mâts avant et arrière abaissés. Drapeau suédois sous la fourche. Cedergren (1), Per Wilhelm (1823 – 1896)

Pendant longtemps j’ai pensé que dans la famille j’étais probablement celui qui voyageait le plus. Que ce soit avec la famille ou les affaires, en déplacement, pour habiter ou encore en touriste, si je considère les kilomètres parcours c’est probablement le cas et cela devrait le rester encore quelques temps. Mais si on se projette au XVIIIe ou XIXe siècle, on ne peut être qu’impressionné par les voyages réalisés par Johan en Europe.

De la fin des années 1750 jusqu’à 1780 environ, Johan Kuhlman (1738-1806) a beaucoup voyagé, à la recherche de nouveaux produits à importer en Suède ou encore pour se soigner (2). Quand on épluche les principaux journaux de cette époque on retrouve des traces de ses passages dans les différents ports d’Europe. Johan ira jusqu’à Setubal, le port de Lisbonne ou encore Gènes en Italie.

Les voyages de Johan Kuhlman (1738-1806) en Europe de 1760 à 1780
Carte des principaux voyages en Europe de Johan et Henric Kuhlman de 1760 à 1780.

Après avoir passé des contrats avec les producteurs ou revendeurs locaux, Johan mettait à disposition de ses clients des citrons, des eaux minérales de Spa, de Seltz ou encore de Balaruc dans le sud de la France, du chocolat ou encore du beurre de Courlande (3). J’aurai l’occasion d’évoquer ces produits dans un article à venir.

2 juillet 1768 : « Nouvellement arrivé, de l’or de qualité extra ainsi que de l’eau minérale de Pyrmont et de Seltz. Ces produits fins sont à vendre chez Johan Kuhlman à un prix raisonnable».

Un de ses voyages m’a particulièrement intrigué. Le 17 mai 1762, parmi d’autres voyageurs, on le retrouve à l’arrivée non pas à Gothembourg (Göteborg) ou Stockholm mais au port de Dalarö. A Stockholm, ce port faisait office de base pour la Compagnie Suédoise des Indes Orientales. Johan est-il rentré de Bordeaux avec un navire de la SOIC ? Est-ce lors de ce dernier voyage du célèbre navigateur Braad (4) qu’ils se sont rencontrés ?

(1) Dans l’album familial de photographies couvrant la période 1850 à 1920, album que j’ai appelé « l’album de Sigurd », il y a une photo avec pour seule annotation au verso « Cedergren ». Certainement une coïncidence mais je n’en suis pas si certain car elle est entourée d’autres photos de marins, armateurs ou capitaine de navires. Cette photo a-t-elle un lien avec le peintre ?

(2) Johan Kuhlman était atteint de la « maladie de la pierre ». Au XVIIIᵉ siècle, la “maladie de la pierre” désignait ce qu’on appelle aujourd’hui des calculs urinaires (pierres formées dans les voies urinaires, rein et/ou vessie). Dans les textes de l’époque (et les travaux d’historiens qui les synthétisent), elle est très souvent assimilée à la “gravelle” (terme courant pour ces concrétions) : on parle ainsi de “maladie de la pierre” ou “gravelle”.

(3) La Courlande est l’une des quatre régions historiques de la Lettonie s’étendant dans l’ouest du pays le long de la côte Baltique et le golfe de Riga, autour des villes de Liepāja et de Ventspils. Elle correspond à la partie occidentale de l’ancien duché de Courlande.

(4) voir un précédent article. Christopher Henric Braad, né le 28 mai 1728 à Stockholm et décédé le 11 octobre 1781 à Norrköping, était le fils de Paul Kristoffer Braad, industriel à Norrköping, et de Gertrud Planström. Il reçut une éducation privée à Norrköping, puis entra à Uppsala le 28 mars 1743. Il fut nommé au Collège de Commerce le 30 janvier 1745 et au Bureau de la Manufacture le 31 janvier 1747. Commis de bord à la Compagnie des Indes orientales en juillet 1747, il effectua son premier voyage pour cette compagnie en janvier 1748. Il devint premier assistant en 1753, puis chef d’expédition de 1760 à 1762. Il reçut le titre d’assesseur le 3 avril 1764. Marié une première fois le 21 juillet 1763 à Maria Kristina Westerberg (1739 -1768), fille du marchand Karl Magnus Westerberg à Norrköping puis une deuxième fois le 2 mars 1769 à Vilhelmina Hulphers (1749 -1771), fille du marchand et échevin Abraham Hulphers à Västerås et enfin une troisième fois le 4 juin 1772 à Sara Margareta Kuhlman (1754 -1797), la fille du marchand Henrik Kuhlman à Norrköping et la sœur de Johan et Henric.

Le Mariage de Gerhard et Barbara

Un amour en temps de guerre – 2 janvier 1637

Le mariage fut célébré le 2 janvier 1637, en pleine Guerre de Trente Ans, à Alt-Stettin, et le sermon fut immédiatement imprimé par Georg Gowen, un témoignage rare d’un moment d’amour au cœur du chaos. J’ai écrit le texte ci-dessous à partir de ce document historique original conservé à la Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel.

Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l'occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.
Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l’occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.

Par un froid matin d’hiver à Vieux Stettin, alors que la Guerre de Trente Ans ravageait encore l’Europe, deux destinées se croisèrent dans l’église Saint-Jacques. Lui, Gerhard Kuhlman, Lieutenant-Colonel valeureux au service de la Couronne de Suède, portait l’uniforme de guerre sous son manteau de cérémonie. Elle, Barbara von Eckstadt, jeune femme de vertu issue d’une famille noble, s’apprêtait à lier son sort à celui d’un homme dont le métier était le combat. Le pasteur Christophorus Schultetus se tenait devant eux, conscient de la gravité du moment. Comment bénir cette union quand le fracas des armes résonnait encore aux portes de la ville ? Comment promettre un avenir paisible à une épouse dont le mari pourrait partir au combat dès le lendemain ?

L’Anneau d’Or et les Leçons de David

Le pasteur prit dans ses mains l’anneau de mariage et commença son sermon, tissant une métaphore qui allait durer plus d’une heure. Cet anneau, expliqua-t-il aux fidèles rassemblés dans l’église froide, n’était pas qu’un simple bijou. C’était le symbole de quatre vérités éternelles. « Certains murmurent, » commença-t-il en balayant l’assemblée du regard, « qu’un soldat ne devrait pas se marier. Que l’épée et l’amour ne font pas bon ménage. Que la guerre rend les hommes trop durs pour la tendresse conjugale. » Un silence pesant s’installa. Tous savaient que Barbara avait entendu ces mêmes reproches. « Mais regardez David ! » s’exclama le pasteur. « N’était-il pas un guerrier redoutable ? Pourtant, quand il vit Abigaïl, cette femme sage et vertueuse, il ne vit pas en elle un obstacle à sa valeur militaire, mais une compagne pour son âme. »

Le prédicateur raconta alors cette histoire biblique avec passion : comment le riche Nabal avait insulté David et ses hommes affamés, comment le guerrier, furieux, avait juré de tuer tous les hommes de la maisonnée, et comment Abigaïl, par sa sagesse et son courage, était venue à sa rencontre avec des provisions, s’inclinant devant lui et apaisant sa colère par ses paroles pleines de foi. « Voyez-vous, » poursuivit Schultetus, « David n’est pas devenu moins brave après avoir épousé Abigaïl. Au contraire ! Car l’amour d’une femme vertueuse ne rend pas un homme faible – il lui donne une raison de plus de se battre, un foyer vers lequel revenir, une lumière dans les ténèbres de la guerre. »

Quand Dieu Unit les Cœurs

Barbara allait quitter sa famille, ses terres natales, pour suivre un homme dont le destin était incertain. Le pasteur le savait. Alors il évoqua l’histoire de Rebecca, cette jeune femme qui, des siècles auparavant, lorsqu’on lui demanda si elle acceptait de partir vers un pays lointain épouser Isaac qu’elle n’avait jamais vu, répondit simplement : « Ja, ich will mitziehen » – « Oui, je veux partir. »
« Dieu est l’orfèvre qui forge les alliances, » expliqua Schultetus en levant l’anneau vers la lumière des vitraux. « Qu’importe si cet anneau est d’or, d’argent ou de fer ? Qu’importe si l’époux est prince ou soldat, si l’épouse est riche ou modeste ? Lorsque Dieu unit deux âmes dans la crainte du Seigneur et la vertu, aucun homme ne peut les séparer. »
Il rappela que David était un fugitif sans le sou quand il épousa Abigaïl, veuve d’un homme riche. Elle possédait des milliers de moutons et de chèvres, des serviteurs, des terres. Lui n’avait qu’une bande de guerriers loyaux et l’onction promise d’un royaume à venir. « Pourtant elle ne vit pas sa pauvreté – elle vit son cœur selon Dieu. »

La Flamme qui Unit

« L’amour conjugal, » déclara le pasteur avec gravité, « est un feu sacré qui fond deux êtres en un seul. Non pas comme deux personnes qui se tiennent simplement côte à côte, mais comme deux métaux précieux que le forgeron fait fondre ensemble pour créer un alliage plus fort que chacun séparément. »
Il mit en garde contre ceux qui cherchent d’abord la beauté ou la richesse. Certes, Abigaïl était belle et riche – le texte biblique le mentionnait. Mais ce n’était pas cela qui avait conquis David. « Écoutez comment elle parlait : ‘Que le Seigneur protège mon seigneur ! Car tu mènes les combats du Seigneur, et qu’aucun mal ne soit trouvé en toi tous les jours de ta vie !' »
« Voilà, » s’exclama Schultetus, « une femme qui comprenait le destin de son époux ! Une femme de sagesse, d’humilité, de patience et de discrétion. Une femme qui savait transformer la colère en douceur, qui pouvait calmer un lion furieux par la seule force de ses paroles sages. »
Il cita alors le Siracide : « Une femme vertueuse est un don précieux… Une femme qui sait se taire est un don de Dieu… Il n’y a rien de plus cher sur terre qu’une épouse pieuse. »

Le Cercle Sans Fin

Alors que le sermon touchait à sa fin, le pasteur éleva l’anneau devant toute l’assemblée. « Regardez ce cercle. Trouvez-vous un début ? Trouvez-vous une fin ? »
Silence dans l’église.
« Les anciens Égyptiens voyaient dans le cercle le symbole de l’éternité. Ainsi en est-il du mariage. Ce que Dieu a uni, aucun homme ne doit le séparer. Ni la distance, ni la guerre, ni les années, ni les épreuves. »
Il évoqua alors Ruth, cette veuve qui refusa d’abandonner sa belle-mère Naomi et prononça ces mots immortels : « Où tu iras, j’irai. Où tu habiteras, j’habiterai. Ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras, je mourrai, et là je serai enterrée. Que le Seigneur me punisse si autre chose que la mort nous sépare ! »
« Barbara, » dit-il en se tournant vers la jeune mariée, « tu quittes aujourd’hui la maison de ton père pour suivre un guerrier. Les routes seront longues, les séparations douloureuses, les nuits d’inquiétude nombreuses. Mais souviens-toi : Dieu vous a unis. Là où il ira, tu iras. Et quand la guerre l’appellera loin de toi, ton amour sera son bouclier invisible, sa forteresse, sa raison de revenir. »
Puis, se tournant vers Gerhard : « Et toi, vaillant soldat, souviens-toi qu’Hector lui-même, le plus grand guerrier de Troie, disait à son épouse Andromaque : ‘Tu es pour moi père et mère, tu es mon frère, tu es l’époux de ma jeunesse florissante.’ La vraie force d’un homme n’est pas d’être un lion dans sa maison, terrorisant sa famille, mais d’être tendre avec ceux qu’il aime tout en restant terrible à ses ennemis. »

L’Adieu du Pasteur

Christophorus Schultetus conclut son sermon par une prière ardente :
« Que le Dieu qui a uni David et Abigaïl, Isaac et Rebecca, vous garde dans Son amour éternel et indivisible. Qu’Il vous accorde un mariage joyeux, paisible, rempli d’amour et béni de toutes les richesses divines. Que votre union soit si forte que même la mort elle-même peine à en discerner les liens. Et qu’un jour, dans l’éternité, vous soyez réunis avec le Christ et tous les élus dans un amour parfait et sans fin. »
L’anneau passa au doigt de Barbara.
Dehors, la neige commençait à tomber sur Stettin.
Quelque part, les tambours de guerre résonnaient encore.
Mais en cet instant, dans cette église, deux âmes venaient de devenir une, pour le temps et pour l’éternité.
Amen.

Gerhard Kuhlman mourra quelques mois plus tard le 10 juin de cette même année 1637 pendant l’attaque du Château de Saatzig. Le couple avait-il eu le temps de concevoir un enfant ? Gerhard et Barbara ont-ils eu une descendance ?

La suite dans un prochain épisode…