Pauli Militis Christi Epinikion (1637)

Le sermon funèbre de Gerhard Kuleman

1. Un document exceptionnel : le sermon funèbre luthérien

Le Pauli Militis Christi Epinikion est une Leichpredigt, un sermon funèbre luthérien imprimé à Vieux-Stettin (Alt-Stettin) en 1637 par l’imprimeur Georg Götzken. Il est l’œuvre du Docteur Christophorus Schultetus, pasteur à l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin et confesseur du défunt. Ce genre littéraire et religieux, très codifié dans le luthéranisme allemand des XVIe-XVIIe siècles, associe systématiquement un sermon construit autour d’un texte biblique soigneusement choisi à un Curriculum vitæ biographique détaillé, ce qui en fait une source généalogique de premier ordre.

Le texte central choisi ici est 2 Timothée 4, v. 7-8 – « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » – dont la métaphore militaire résonne parfaitement avec la carrière de soldat du défunt. Le titre latin, « Pauli Militis Christi Epinikion » (Chant de victoire de Paul, soldat du Christ) – emprunte au genre grec de l’épinicion, hymne de triomphe réservé aux vainqueurs des jeux, pour présenter la mort chrétienne au combat comme une victoire absolue. Le document concerne Gerhard Kulemans (parfois orthographié Kuhlman ou Culeman), Lieutenant-Colonel au service de la Couronne de Suède, né le 5 mars 1609 en Livonie, blessé mortellement le 10 mai 1637 devant Saatzig et décédé le 29 mai 1637 à Vieux-Stettin à l’âge de 28 ans.

Première page du Sermon du Pasteur Schultetus lu pour les obsèques de Gerhard à l’église Saint-Jacques de Stettin en 1637.
Deuxième page du Sermon du Pasteur Schultetus lu pour les obsèques de Gerhard à l’église Saint-Jacques de Stettin en 1637.
2. Aspects généalogiques et historiques

Le Curriculum vitæ du sermon fournit un portrait généalogique et biographique remarquablement précis. Gerhard Kulemans est issu d’une famille noble ancienne et bien connue en Livonie. Son père, Johann Kulemann, était seigneur¹ du domaine de Jamowitz ; sa mère, Hedwig née von Focken, était une noble livonienne. Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck, rattachant la famille à la haute bourgeoisie marchande hanséatique. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen², présentée dans le sermon comme appartenant à une famille « chevaleresque et de haute noblesse en Livonie ». Après la mort de son père, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg où il étudie trois ans, avant de servir comme attaché auprès d’un ambassadeur du roi de Danemark, voyageant en Suède, au Danemark et à Moscou. Il rejoint ensuite l’armée royale suédoise en Allemagne, où son frère Johan Friedrich Kulemans³ sert déjà comme Lieutenant dans le Régiment du Général Duwall sous le Colonel Bohm⁴. Gerhard s’illustre lors de la prise de la redoute de Stein en Silésie (300 prisonniers) puis lors de la défense héroïque du Sandt devant Breslau, où il résiste six semaines à un siège complet sans ravitaillement jusqu’à forcer le retrait de l’ennemi, exploit qui lui vaut d’être promu Lieutenant-Colonel par le Général Duwall. Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow. Leur mariage ne durera que 21 semaines. Blessé à la cuisse droite lors d’une opération sous le commandement du Feld-Maréchal Herman Wrangel, Gerhard est transporté à Vieux-Stettin où il reçoit les derniers sacrements en présence de son confesseur le Dr. Schultetus et s’éteint paisiblement le 29 mai 1637 vers 22h, dix-neuf jours après sa blessure. Il est inhumé le 9 juin 1637 en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin.

Le pasteur Schultetus en chaire dans la lumière solennelle de Saint-Jacques de Stettin. Au premier rang, Barbara en deuil et Johan Friedrich en uniforme d'officier. La bière drapée au centre. Dans le style des intérieurs d'église de Saenredam et de Witte.
Le pasteur Schultetus en chaire dans la lumière solennelle de Saint-Jacques de Stettin. Au premier rang, Barbara en deuil et Johan Friedrich en uniforme d’officier. La bière drapée au centre. Image générée par IA dans le style des intérieurs d’église de Saenredam et de Witte.

3. Ce que ce document révèle et ce qu’il confirme
Première page du CV mentionné dans le sermon. A noter, la mention du père Johan Kulemann, erbsess auf Jamowitz ainsi que le nom de famille de sa grand-mère maternelle.

Le Curriculum vitæ du sermon fournit un portrait généalogique et biographique remarquablement précis. Gerhard Kulemans est issu d’une famille noble ancienne et bien connue en Livonie. Son père, Johann Kulemann, était seigneur¹ du domaine de Jamowitz ; sa mère, Hedwig née von Focken, était une noble livonienne. Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck, rattachant la famille à la haute bourgeoisie marchande hanséatique. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen², présentée dans le sermon comme appartenant à une famille « chevaleresque et de haute noblesse en Livonie ».

Deuxième page du CV mentionné dans le sermon où l’on retrouve le passage sur ses études et ses premières années en Hollande et en Russie.

Après la mort de son père, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg où il étudie trois ans. Il se place ensuite au service d’un ambassadeur du roi de Danemark, en grande considération à la Cour royale, avec lequel il effectue plusieurs missions diplomatiques en Suède, au Danemark et à Moscou, s’y acquittant de ses missions avec tant d’éclat que « rois, princes et seigneurs en eurent le plus grand contentement ». Animé ensuite d’un vif désir de voir le monde et d’en apprendre les langues, il voyage en Espagne et en Italie, puis se rend en Hollande avec l’intention de s’embarquer vers les Indes orientales, projet dont il est dissuadé par des personnes de qualité. Il reste alors plus d’un an en Hollande, où il sert auprès de l’armée du Prince et se forme aux exercices militaires.

Troisième page du CV mentionné dans le sermon.

Lorsqu’il apprend que Sa Majesté Royale de Suède est entrée en guerre en Allemagne, il quitte aussitôt la Hollande pour rejoindre l’armée royale suédoise à Francfort-sur-l’Oder, où son frère Johan Friedrich Kulemans³ sert déjà comme capitaine dans le Régiment du Général Duwall le Colonel Bohm⁴. Gerhard s’illustre lors de la prise de la redoute de Stein en Silésie (300 prisonniers) puis lors de la défense héroïque du Sandt devant Breslau, où il résiste six semaines à un siège complet sans ravitaillement jusqu’à forcer le retrait de l’ennemi, exploit qui lui vaut d’être promu Lieutenant-Colonel par le Général Duwall.

Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow. Leur mariage ne durera que 21 semaines. Blessé à la cuisse droite lors d’une opération sous le commandement du Feld-Maréchal Herman Wrangel, Gerhard est transporté à Vieux-Stettin où il reçoit les derniers sacrements en présence de son confesseur le Dr. Schultetus et s’éteint paisiblement le 29 mai 1637 vers 22h, dix-neuf jours après sa blessure. Il est inhumé le 9 juin 1637 en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin.

En revanche, plusieurs éléments du sermon recoupent et confirment ce que les recherches menées sur la famille Kuhlman avaient déjà établi : la présence du frère Johan Friedrich Kulemans dans le Régiment du Général Duwall sous les ordres du Colonel Bohm, le lien avec la famille van Sypesteyn, et le rôle central de Saatzig dans le destin de cette génération, autant d’éléments déjà documentés sur ce site.

Extrait des archives du musée van Sypesteyn aux Pays-Bas, où l’on voit les noms de Cornelia, mariée à Jacob Larsons Bohm et Gertrud, mariée à Hans Fredrik Coelman.
Notes

¹ Erbseß : littéralement seigneur héréditaire, désignant celui qui tient son domaine en pleine propriété transmissible, par opposition au feudataire dont le fief reste révocable.

² Le nom « Hoghenhausen » est la graphie archaïque de « Hohenhausen », famille nobiliaire originaire du village de Hohenhausen en Lippe (Westphalie). La particule « von der », telle qu’elle figure exactement dans le document original, confirme que la famille tire son nom de ce lieu précis, indiquant qu’elle en était seigneur à l’origine.

³ L’identité de Johan Friedrich Kulemans confirme la documentation du musée van Sypesteyn (Pays-Bas), qui mentionne un « Hans Fridrik Coelman » portant le titre d’overste (colonel) au service du Roi de Suède (« Konung van Sveden »), Hans étant le diminutif néerlandais de Johan, et Coelman la transcription hollandaise de Kuhlman / Kuleman.

⁴ Jacob Bhom (ou Bhoom, Bohm, Boom selon les sources) est le « Herrn Obersten Bohms » du sermon funèbre. L’épitaphe de l’église de Saatzig, commandée par sa veuve Cornelia van Sypesteyn, atteste qu’il était Chiliargue (colonel) de Sa Majesté Royale de Suède et qu’il mourut le 10 août 1643 à l’âge de 42 ans, des suites d’un duel. Sa femme Cornelia van Sypesteyn était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, épouse de Johan Friedrich Kulemans, faisant de Bohm et de Johan Friedrich des beaux-frères, ce qui explique le lien militaire étroit entre les deux hommes et l’intégration de Gerhard dans ce régiment.

Comment Josef Kuhlman arriva à Alger

Note préliminaire : Ce qui suit est une hypothèse historique, construite sur un faisceau d’indices convergents. Aucun document ne prouve à ce jour l’existence d’un lien entre Magnus Jacob Crusenstolpe et Josef Kuhlman. Mais les coïncidences sont trop nombreuses, trop précises, trop cohérentes pour être ignorées.

Le consul général Josef Kuhlman
Josef Kuhlman (1809-1876)

Je m’étais toujours demandé ce qui avait poussé Josef à partir pour l’Algérie. Certes à l’époque, l’attrait de la nouveauté, de l’Orient ou encore de l’aventure, pouvait, surtout pour les Kuhlman, certainement expliquer ce départ. Mais quelqu’un, quelque chose, avait dû influer sur cette décision, ouvrir cette porte précise. On ne débarque pas en 1841 dans une Algérie à peine conquise par hasard, sans réseau, sans introduction.

La réponse, probable, est venue d’un endroit inattendu : un petit livre suédois, consacré à une ville provinciale, que rien ne semblait relier à l’Afrique du Nord.

Le livre de Hertzman, un inventaire qui dit plus qu’il n’y parait

Per Fredrik Hertzman est né le 23 janvier 1810 à Tingstad, près de Norrköping, fils du recteur local. Juriste de formation, notaire puis juge municipal de Norrköping, il est aussi un érudit discret, passionné par l’histoire de sa ville. Dans les dernières décennies de sa vie, il rédige un texte qui paraîtra posthume : Anteckningar om Norrköpings stad, des notes topographiques sur le vieux Norrköping tel qu’il existait au début du XIXe siècle.

Per Fredrik Hertzman (1810-1884)

Le livre détaille de manière trés précise le vieux Norrköping, décrit rue par rue, maison par maison, propriétaire par propriétaire, la ville que l’auteur a connu dans son enfance et sa jeunesse. C’est une promenade dans un Norrköping disparu, avant les grands incendies de 1822 et 1826 qui en ravagèrent une large partie.

Et parmi les centaines de noms qu’il cite, les Kuhlman y occupent une place particulière. Hertzman semble connaître la famille Kuhlman. La maison de Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en gros et chevalier de l’Ordre de Vasa, se dressait à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, l’une des adresses les plus connues de Norrköping. Hertzman en parle avec une précision qui trahit une connaissance personnelle : il décrit l’album d’autographes que Johan Kuhlman avait constitué au fil des années, signé par les personnalités les plus illustres de son époque ; il mentionne que le peintre Pehr Hörberg y avait dessiné une vue du domaine de campagne de la famille, Rödmossen à Kolmården ; il raconte que lorsque la maison brûla en 1822, les deux fils de Johan la reconstruisirent « avec une piété remarquable, presque tout à fait à l’identique » ; il note enfin que le célèbre professeur Johan Henrik Lidén y avait vécu alité pendant dix-sept ans jusqu’à sa mort en 1793, hébergé par Johan Kuhlman qui jouissait d’une considération générale et entretenait des liens étroits avec les grandes figures intellectuelles de son temps.

Ce n’est pas la description d’un inconnu. C’est le portrait d’une famille que Hertzman avait côtoyée, dont il connaissait les détails intimes, et à laquelle il vouait une évidente admiration. Mais c’est une autre mention, en apparence anodine dans le contexte de son livre qui éveilla mes soupçons.

Magnus Jacob Cresenstolpe

Dans la notice biographique qui introduit le livre, l’éditeur Gustaf Malmberg raconte que Hertzman, après ses études, se rendit à Stockholm vers 1836 et y travailla plusieurs années. Et il précise :

« …pendant lesquelles il fit la connaissance personnelle du célèbre M. J. Crusenstolpe. Il retourna ensuite en Östergötland, où il chercha à éviter commodément la possibilité de se compromettre durant les troubles qui éclatèrent peu après dans la capitale, en lien avec le procès pour haute trahison contre Crusenstolpe. »

Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865)

Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865) est l’une des figures les plus sulfureuses de la Suède du XIXe siècle. Juriste, romancier historique, journaliste politique, il fut arrêté en 1838 pour crime de lèse-majesté après avoir publié des critiques à peine voilées de Charles XIV Jean (Bernadotte). Sa mise en détention déclencha de véritables émeutes à Stockholm en juin 1838, les « journées de juin », l’un des premiers épisodes de révolte libérale de l’histoire suédoise moderne.

Hertzman le connaissait personnellement. Et il avait jugé prudent de quitter Stockholm avant que l’affaire n’éclate. Ce nom ne m’était pas inconnu parce que c’est précisément un Crusenstolpe qui, de l’autre côté de la Méditerranée, avait accueilli Josef Kuhlman en compagnie du Consul Schultze. Était-ce une coïncidence ? Ou le premier indice d’un chaînon manquant ?

Deux frères, deux mondes

Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882) était le frère cadet de Magnus Jacob. Six ans les séparaient, nés tous deux à Jönköping, d’une famille de petite noblesse provinciale. Leurs trajectoires ne pouvaient être plus différentes. Si Magnus Jacob resta en Suède, dans les salons et les rédactions de Stockholm, à écrire, polémiquer et déranger, jusqu’à son arrestation qui le rendit célèbre malgré lui, Fredrik, lui, quitta la Suède dès 1825, après une carrière militaire interrompue par un scandale. Il combattit dans la guerre d’indépendance grecque sous le général Fabvier (un Français), avant d’entrer dans le service consulaire suédois. Secrétaire à Tripoli en 1827, puis en poste à Rio de Janeiro, il s’installa ensuite dans le monde arabe, d’abord à Tanger, où il apprit l’arabe et prépara ce qui deviendrait la première traduction du Coran en suédois (publiée à Stockholm en 1843). Et à partir de 1832, il était présent dans la structure consulaire suédoise en Afrique du Nord, notamment à Alger.

Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882)

L’historique officiel du consulat suédois d’Alger (Konsulsstaten) le confirme : Fredrik Crusenstolpe est bien listé comme secrétaire du consulat à compter de 1832, puis consul par intérim en 1847, après le décès de Johan Fredrik Schultze, le consul titulaire que Josef Kuhlman avait connu dès son arrivée. Il deviendra Consul Général en 1858, avant d’être transféré à Lisbonne en 1860.

C’est lui que Josef Kuhlman trouva sur place en arrivant au printemps 1841.

Deux frères, donc : l’un que Hertzman connaissait personnellement à Stockholm, l’autre qui était en poste à Alger depuis près de dix ans au moment où Josef débarqua. Ce rapprochement est au cœur de l’hypothèse qui suit.

Uppsala, là où tout a peut-être commencé

Pour comprendre comment ces chemins auraient pu se croiser, il faut remonter à Uppsala et aux registres de la Stockholms studentnation. Ces registres consignent les étudiants inscrits année par année à l’Université d’Uppsala, classés par leur association d’origine. Les Kuhlman, originaires de Stockholm, sont inscrits à la Stockholms nation.

Et l’on y trouve mention des trois frères Kuhlman, fils de Johan Peter (1767-1839) et Inga Nasbom (1776-1852):

  • Pehr Erik Kuhlman (né en 1799) : inscrit en 1816, mort en 1827. Sa notice se limite à deux mots, son nom et sa mort. Aucune carrière, aucun examen. Une vie interrompue avant d’avoir pu commencer.
  • Claes Jakob Kuhlman (né en 1800) : inscrit lui aussi en 1816, la même année que son frère aîné. Noté « Artillerist » entre guillemets, le compilateur lui-même semblait incertain du titre. Mort à Stockholm en 1823, à vingt-trois ans.
  • Joseph (Josef) Kuhlman (né en 1809) : inscrit en 1827, l’année même de la mort de Pehr Erik. Il avait dix-huit ans. Sa notice se termine par des points de suspension : « Kammarskrivare i Riksgäldskontoret, . . . . . . » Le compilateur n’avait pas la suite et cette s’était écrite en Algérie.

Quand Josef s’inscrit à Uppsala en 1827, il porte le poids de deux deuils fraternels. Claes Jakob est mort quatre ans plus tôt. Pehr Erik vient de mourir cette année-là. Il est le dernier. Et il commence.

Per Fredrik Hertzman, lui, s’inscrit à Uppsala l’année suivante en 1828 à l’Östgöta nation. Les deux hommes sont à Uppsala en même temps, dans une petite ville universitaire de quelque 1 500 étudiants où les nations se côtoient dans les mêmes rues, les mêmes cafés, les mêmes salles de cours. Josef et Hertzman ont à peine un an d’écart. Ils ont pu se connaître, ou se croiser, et évoluaient dans les mêmes cercles.

Stockholm, le creuset des années 1830

Josef quitte Uppsala vers 1830 pour prendre son poste de kammarskrivare au Riksgäldskontoret, l’Office suédois de la dette publique, au cœur de l’administration financière de Stockholm puis rejoindra le KommerzKollegium. Il y restera jusqu’à son départ pour Alger vers 1840-1841. Josef restera donc près d’une décennie à Stockholm.

C’est à Stockholm que Hertzman rencontre Magnus Jacob Crusenstolpe personnellement, comme le précise son biographe. Et dans ce même Stockholm des années 1830, Josef côtoyait un homme qu’il avait connu à Uppsala : Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd. Inscrit à la Stockholms nation en 1827, dans la même promotion que Josef, Orvar Odd était devenu collaborateur de l’Aftonbladet, le journal libéral autour duquel gravitait tout ce que Stockholm comptait d’esprits progressistes, y compris Crusenstolpe. Ces cercles-là se connaissaient, se fréquentaient, se recommandaient.

Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd.

Nous n’avons aucune preuve directe que Josef et Magnus Jacob Crusenstolpe se soient rencontrés. Mais l’environnement dans lequel Josef évoluait à Stockholm — l’administration financière, les réseaux de l’Östgöta et de la Stockholms nation, les milieux journalistiques et libéraux, était exactement celui dont Crusenstolpe était une figure centrale. La probabilité qu’ils se soient croisés est forte mais la certitude manque à ce jour.

En 1838, l’affaire Crusenstolpe éclate. Hertzman prend la prudente décision de quitter Stockholm. Josef, lui, y reste encore au moins un an. C’est dans cet intervalle, dans cette ville sous tension, que se serait forgée, si l’hypothèse est juste, la décision de partir pour Alger.

La porte vers Alger, l’hypothèse centrale

L’Algérie française de 1841 n’était pas une destination anodine. La conquête avait débuté en 1830, onze ans à peine avant l’arrivée de Josef. La colonie était instable, dangereuse, en pleine construction administrative. Les étrangers qui s’y installaient avec succès n’y venaient pas sans appuis. Au consulat suédois d’Alger, Johan Fredrik Schultze était en poste depuis 1816, d’abord comme secrétaire, puis consul par intérim à partir de 1829. Et à ses côtés, depuis 1832, se trouvait Fredrik Crusenstolpe.

Quand Josef Kuhlman débarque au printemps 1841, ce sont ces deux hommes qui l’accueillent. Crusenstolpe, « toujours bien informé », lui indique sans hésiter les bonnes adresses et les bonnes personnes.

L’hypothèse est donc la suivante : Josef serait arrivé à Alger muni d’une lettre d’introduction pour Fredrik Crusenstolpe, lettre obtenue à Stockholm, via Magnus Jacob, peut-être avec le concours de Hertzman ou d’Orvar Odd. Les deux frères correspondaient régulièrement ; Magnus Jacob servait d’intermédiaire aux affaires de Fredrik en Suède. Remettre à un jeune Suédois partant pour l’Algérie une lettre pour son frère au consulat était un geste naturel et courant dans les réseaux diplomatiques et intellectuels de l’époque.

Cette hypothèse repose sur un faisceau d’indices convergents :

  • Hertzman connaissait les Kuhlman de Norrköping depuis l’enfance
  • Hertzman et Josef étaient à Uppsala en même temps (1827–1828)
  • Hertzman connaissait personnellement Magnus Jacob Crusenstolpe à Stockholm
  • Josef gravitait dans les mêmes cercles stockholmois via Orvar Odd et l’Aftonbladet
  • Fredrik Crusenstolpe était au consulat d’Alger depuis 1832
  • Josef arriva à Alger en 1841 et fut immédiatement guidé par Crusenstolpe

Aucun de ces éléments, pris isolément, ne constitue une preuve. Ensemble, ils dessinent une cohérence difficile à ignorer.

Le cercle se ferme

La suite est connue : Josef Kuhlman ne repartira jamais. Il devient courtier maritime en 1844, l’un des premiers assermentés de la colonie. Il bâtit une maison, une réputation, une famille. En 1873, il est nommé Consul Général de Suède à Alger, succédant dans cette fonction à la lignée Schultze → Crusenstolpe → Rouget de St Hermine et meurt en poste en 1876.

Et Fredrik Crusenstolpe, celui par qui tout avait peut-être commencé, avait quitté Alger en 1860 pour Lisbonne. Les deux hommes avaient partagé le même consulat pendant treize ans. Tout cela est peut-être parti d’un petit livre sur Norrköping. D’une seule phrase. D’un nom.

La preuve définitive de cette hypothèse, si preuve il y a, se trouverait dans les archives du Riksarkivet de Stockholm (fonds Utrikesdepartementet, dossiers consulaires Alger 1840–1841) : une lettre de recommandation, un visa d’entrée au consulat, une mention dans la correspondance entre les deux frères Crusenstolpe. La recherche continue...

La nuit du glissement

9. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 22 janvier 1845
La Calorama effondrée, nuit du 22 au 23 janvier 1845. Image générée par IA.
La Calorama effondrée, nuit du 21 au 22 janvier 1845. Image générée par IA.

Il pleuvait depuis des semaines. Pas la pluie brève et violente que les Algérois connaissaient bien – ces orages de printemps qui noyaient la ville en une heure et s’évaporaient avant le soir. Depuis début janvier, c’était une pluie obstinée, grise, qui s’installait à l’aube et durait jusqu’à la nuit, gonflant les sources, détrempant les argiles des hauteurs, transformant les rues en ruisseaux. Les aqueducs de la ville débordaient. Les chemins des collines étaient devenus impraticables. Alger sentait la terre mouillée et le plâtre humide.

Josef évitait de trop sortir. Les rues d’Alger par temps de pluie suffisent à décourager les plus vaillants.

Un matin de janvier

Ce matin-là, quelqu’un frappa à la porte du consulat de la rue de la Licorne d’une manière qui n’était pas celle des visiteurs ordinaires. Kenney Bowen-Schultze entra sans attendre qu’on lui propose un siège. Elle était trempée jusqu’aux épaules, ses cheveux collés sur les tempes, ses gants maculés de boue rouge. Elle avait manifestement marché – ou couru – une partie du chemin depuis El-Biar.

« La Calorama« , dit-elle. Et elle s’effondra, prenant sa tête entre ses mains.

Ce qui s’était passé

Dans la nuit du 21 au 22 janvier, après des semaines de pluies qui avaient saturé les argiles de la falaise, la partie supérieure de la crête de Mustapha-Supérieur avait cédé. L’affaissement avait entraîné un mouvement de toutes les terres vers la route en contrebas. À l’extrémité de la terrasse Saint-Raphaël, construite sur la falaise même, la maison de campagne des Schultze avait été emportée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait, qui avait glissé sur sa base en glaise (1). Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja avaient été coupés dans le même mouvement.

Kenney n’était pas là quand c’est arrivé. Personne n’était là car ils avaient quitté la CaloRama depuis l’automne, les collines étant difficiles d’accès par mauvais temps. C’est un voisin qui avait envoyé un mot à l’aube. Elle était montée à El-Biar au lever du jour.

« Il ne reste rien », dit-elle enfin. « La terrasse, les jardins, la maison. La falaise a tout pris. »

Josef ne dit rien. Il n’y avait rien à dire qui ne fût pas insuffisant. Les Schultze avaient acquis la propriété en 1838 (2) – une ancienne maison ottomane sur le promontoire d’El-Biar, dominant la baie d’un panorama qui s’ouvrait jusqu’aux montagnes de la Kabylie par temps clair. Kenney l’avait baptisée « La Calorama », « la Belle Vue ». Elle en avait dessiné les jardins, peint les terrasses sous tous les éclairages – la lumière du matin sur la baie, le rose du soir sur les collines, les jours de sirocco où tout devenait blanc et immobile. Les toiles qu’elle avait laissées là-bas avaient disparu avec le reste. Josef pensa aux soirées de la terrasse. Au consul Schultze qui lui avait raconté, depuis la balustrade, l’histoire du tribut aux corsaires en ce premier automne où Alger s’était ouverte devant lui comme une promesse. Aux dîners où circulaient officiers, artistes, voyageurs de toutes nations. Aux conversations qui avaient formé son regard sur cette ville.

La maison avait déjà souffert. En 1830, les troupes françaises du général de Bourmont y avaient installé une batterie d’artillerie pour bombarder le fort de l’Empereur (3). Trente mille francs de dégâts. Schultze avait réclamé réparation pendant des années au conseil d’État, au ministre de la Guerre. En vain. On lui avait accordé la concession de la rue de la Licorne à la place, comme si un appartement en ville pouvait compenser une terrasse sur la baie.

La montée à El-Biar

Josef monta jusqu’à El-Biar dans l’après-midi, par la route glissante qui longe le flanc de la montagne. Kenney était restée rue de la Licorne pour annoncer la nouvelle à son mari. L’endroit était méconnaissable. Là où se trouvait la terrasse, il n’y avait plus qu’une cicatrice de glaise brune sur le flanc blanc de la colline, un décrochement brutal, encore humide, que la pluie continuait de lessiver. En bas dans la pente, des pierres, des poutres, quelques fragments de mur. Rien de reconnaissable. Josef resta un moment sans bouger sous la pluie. Il n’était pas homme à beaucoup de sentimentalité. Mais il comprit quelque chose ce soir-là sur la façon dont les choses se terminent : non pas dans des scènes dramatiques, mais dans des glissements imperceptibles, nocturnes, qui ont déjà tout emporté quand le soleil se lève.

Il redescendit vers la ville. La baie était invisible dans la brume.

Notes

(1) « Un effondrement de la falaise sur laquelle elle était construite causa sa destruction totale, entraînée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait et qui glissa sur la base en glaise. » (Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 11, 1929.) Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja, deux des quatre sources alimentant les fontaines d’Alger, furent coupés simultanément. Les travaux de rétablissement furent conduits en urgence ; les fontaines de la ville étaient réapprovisionnées dès le soir du 25 janvier.

(2) Les Schultze avaient préalablement possédé une autre propriété de campagne — l’ancien « consulat de Suède » de Bouzareah, vendu à la Princesse de Mir en août 1835. En janvier 1838, les époux Schultze rachetèrent à M. Descous deux propriétés rurales à El-Biar, dont l’une devint la CaloRama. Le terrain, une fois reconstruit, devint la Villa des Oliviers, puis la Résidence de l’Ambassadeur de France à Alger depuis 1962. (Voir « Le Mystère de la CaloRama », kuhlmansaga.com.)

(3) En juillet 1830, les troupes françaises installèrent sur le terrain du consulat de Suède une batterie d’artillerie destinée à réduire le fort de l’Empereur, position clé commandant l’entrée d’Alger. Les dommages furent estimés à 30 000 francs par une enquête officielle. La réclamation de Schultze, repoussée par le conseil d’État au motif que ces dommages relevaient « des malheurs généraux de la guerre », fut compensée en 1836 par la concession de trente ans des deux maisons domaniales de la rue de la Licorne (n°12) et de la rue des Numides (n°9), moyennant 1 100 francs de loyer annuel.

Sources : Le Moniteur Algérien, 25 janvier 1845 ; Les Feuillets d’El-Djezaïr, volumes 2 (1942) et 11 (1929) ; ANOM, délibérations du conseil de gouvernement, 29 juin 1836 et 16 janvier 1846 ; Le Mystère de la CaloRama, kuhlmansaga.com.

Les Kuhlman à Norrköping (4e partie)

Deux cercles, une ville : les Wendel, les Callwagen et les sivers

Quatrième volet de la série « Les Kuhlman à Norrköping ». Cet article examine deux familles dont les noms apparaissent de façon récurrente dans les actes de naissance et de mariage des Kuhlman : les Wendel et les Callwagen. Derrière ces noms se dessine la sociologie d’une ville marchande du XVIIIe siècle, et la manière dont les Kuhlman s’y sont inscrits.

Gravure historique de Norrköping vers 1700-1714, issue de Suecia Antiqua et Hodierna d’Erik Dahlberg, gravée par Jan van den Aveelen.
Ce que les parrains révèlent

Il est une chose que les registres paroissiaux du XVIIIe siècle font mieux que n’importe quel autre document : ils montrent à qui on fait confiance. Un parrain n’est pas choisi au hasard. C’est un homme ou une femme dont on attend qu’il ou elle veille sur votre enfant si vous disparaissez, qu’il ou elle lui transmette une part du monde que vous avez construit. Choisir un parrain, c’est désigner publiquement ses alliés.

« Baptême de Hinrich Kuhlman Junior, église Hedvig de Norrköping, 30 octobre 1731. Parmi les parrains : Madame Anna Christina von Block, Madame Magdalena Kuhlman née de Besche, Herr Friedrich Callwagen. » Image générée par IA.

Dans les actes de naissance des enfants de Heinrich Kuhlman, entre 1731 et 1738, deux familles reviennent avec une régularité qui ne doit rien au hasard : les Callwagen et les Wendel. On y trouve aussi, en filigrane, la famille Sivers, liée aux Wendel par mariage. Ces trois noms forment un réseau. Et ce réseau dit quelque chose d’essentiel sur la place des Kuhlman dans la Norrköping du XVIIIe siècle. Quelques années plus tard, Heinrich à présent marchand établi financera la publication d’un ouvrage du frère d’Anna, Henric Jakob Sivers.

Les Callwagen, marchands dans la ville des tissus

Herr Friedrich Callwagen est parrain de Hinrich Kuhlman Junior le 30 octobre 1731. Sept ans plus tard, Madame Callwagen est marraine de Johan le 29 mai 1738. Le nom Callwagen est d’origine germanique. Comme les Kuhlman, comme les Nordstein, comme les Neuhauser qui apparaissent dans les mêmes actes, les Callwagen appartiennent à cette vague de marchands allemands qui avaient fait de Norrköping, au tournant du XVIIIe siècle, l’une de leurs villes d’adoption. La cité était en plein essor : ses industries textiles, héritées de l’impulsion donnée un siècle plus tôt par le Hollandais Louis de Geer, attiraient les négociants du nord de l’Europe. Les Allemands y étaient nombreux, organisés, actifs.

« Un comptoir de négoce germanique au début du XVIIIe siècle. Le monde quotidien des Callwagen, Kuhlman et leurs associés à Norrköping. » Image générée par IA.

Les Callwagen n’apparaissent pas dans les registres de la noblesse suédoise, ce qui confirme leur appartenance à la bourgeoisie marchande (handelsmän), non à l’aristocratie. Ils commercent, ils investissent, ils parrainent. Ils sont de ce monde où la réputation se construit acte par acte, baptême par baptême. Le fait que Friedrich Callwagen soit encore présent en 1731 dans les actes Kuhlman, et que sa femme prenne le relais en 1738, suggère une relation qui dure, une amitié commerciale et personnelle enracinée sur plusieurs décennies.

On peut imaginer ces hommes se croisant aux mêmes comptoirs, discutant des mêmes prix du sel et de la toile, se recommandant mutuellement auprès des autorités du Magistrat. C’est ce monde-là que Friedrich Callwagen représente les marchands germaniques de Norrköping, solidaires entre eux, intégrés dans la vie civique de leur ville d’adoption.

Johan Ulrich Wendel et Anna Sivers, un mariage au carrefour de deux mondes

L’histoire des Wendel à Norrköping commence par un mariage. Le 20 mars 1715, Johan Ulrich Wendel épouse Anna Sivers. Cette date est précieuse : en 1715, Joachim Adolph Kuhlman est encore indiqué « von Lübeck ». Il n’est pas encore installé à Norrköping. Pourtant, il est déjà présent comme parrain dans les cercles où les Wendel évoluent. Les réseaux précèdent les installations.

Qui sont les Wendel ? Il existe en Suède une famille noble de ce nom (n° 1744 du Riddarhuset), anoblie en 1690, dont les racines sont militaires et plusieurs de ses membres sont morts dans les guerres de Charles XII. Un certain Johan Fredrik Wendel fut tué à Tönningen en 1713, la même capitulation où Johan Kuhlman, le frère soldat, fut fait prisonnier. Ces coïncidences de batailles et de familles dans une Suède en guerre ne sont pas fortuites : elles rappellent que le cercle des gens qui se connaissaient, qui se croisaient, qui se parrainent, était aussi le cercle de ceux qui combattaient ensemble ou mouraient ensemble. Le Johan Ulrich Wendel qui épouse Anna Sivers en 1715 appartient vraisemblablement à une branche marchande de cette lignée, ou à une famille homonyme bien établie à Norrköping. Ce qui est certain, c’est qu’il s’inscrit dans le même tissu social que les Kuhlman et qu’il y reste de nombreuses années. Car Madame Anna Wendel, marraine d’Erich Kuhlman en 1734, n’est autre que cette même Anna Sivers, toujours présente dans le cercle des familles Kuhlman près de vingt ans après son mariage.

Les Sivers, entre Lübeck, Östergötland et Norrköping

La famille Sivers est d’origine balte-allemande, fortement liée à Lübeck, cette ville qui, on l’a vu, était aussi le point de départ des Kuhlman sur les routes de la Baltique. Anna Sivers et son frère présumé Henric Jakob Sivers (né en 1709 à Lübeck et décédé en 1758 à Tryserum dans l’Östergötlands) sont les personnages qui nous intéressent ici.

Henric Jakob Sivers (1709-1758)

Henric Jakob Sivers choisit la voie pastorale : prédicateur de cour du roi de Suède, puis pasteur et doyen à Tryserum en Östergötland jusqu’à sa mort en 1758. Sa première femme décéda à Norrköping en 1738 ; plusieurs de ses enfants y furent baptisés. Il était aussi auteur et illustrateur, et Heinrich Kuhlman finança la publication de certains de ses ouvrages, confirmant encore le lien direct, économique et intellectuel, entre les deux familles. Le pasteur Sivers est même représenté par une peinture dans l’église Hedvig de Norrköping, cette même église où les Kuhlman baptisaient leurs enfants.

Anna Sivers, elle, avait choisi la voie marchande en épousant Johan Ulrich Wendel. Ces deux trajectoires, la plume et le comptoir, se rejoignaient dans le même cercle.

Deux cercles, une appartenance

Ce que révèlent les Callwagen et les Wendel-Sivers, c’est la double appartenance des Kuhlman à Norrköping. D’un côté, le cercle des marchands germaniques, les Callwagen, Kröner, Neuhauser, Nordstein, qui constituait leur milieu d’origine, leur langue, leur culture du commerce. De l’autre, le cercle de la notabilité suédoise locale, von Block, de Besche, Sivers dans sa version pastorale, qui représentait leur intégration dans leur société d’adoption. Ces deux cercles ne s’excluaient pas. Ils se superposaient, s’enrichissaient mutuellement. Un marchand allemand de Norrköping au début du XVIIIe siècle était à la fois héritier de la tradition hanséatique et sujet du roi de Suède. Il achetait à Lübeck et vendait à Kalmar. Il baptisait ses enfants à l’église Hedvig de Norrköping (l’église allemande) et siégeait au Magistrat à côté des Suédois de souche.

Les Kuhlman ont parfaitement incarné cet équilibre. Joachim Adolph avait épousé une de Besche, la noblesse suédoise. Heinrich avait pour parrains un Callwagen, le négoce germanique, et Anna Christina von Block, représentant la science et la médecine suédoises. Et au milieu, les Wendel-Sivers formaient le pont : une famille allemande luthérienne, enracinée comme les Kuhlman dans la double culture de la Baltique.

Ce que cette ville était

Norrköping au début du XVIIIe siècle n’était pas seulement une ville de tisserands et de marchands en pleine reconstruction (voir le chapitre dédié au sac de Norrköping). C’était un carrefour culturel, où des familles venues de Lübeck, de Hamburg, de Wismar, de la Courlande et de la Hesse se mêlaient aux vieilles familles d’Östergötland. C’était une ville où l’on pouvait arriver étranger et devenir Borgare en une génération. Où un passeport délivré à Göteborg en 1712 pouvait mener, quatorze ans plus tard, à un acte de bourgeoisie gravé dans un registre.

« Norrköping vers 1720, vue depuis le port de la Motala. La ville attirait les marchands germaniques venus de Lübeck, Hamburg et Wismar. » Image générée par IA.

Les Callwagen et les Wendel ne sont pas des personnages secondaires de cette histoire. Ils en sont les témoins actifs, ceux qui, en acceptant d’être parrains, ont dit à toute la communauté que les Kuhlman étaient des leurs.

La prochaine partie sera consacrée à la famille de Besche, l’alliance qui, au-delà du commerce, a ancré les Kuhlman dans la noblesse industrielle.

Sources : Registres paroissiaux de Norrköping, paroisse Hedvig (1715–1738) ; Adelsvapen-Wiki, famille Wendel nr 1744 et Von Sivers ; kuhlmansaga.com ; Riksarkivet.

Gertrud « von Sipstein » : L’enquête

Pour Anne-Marie, Marc et William Koelman, mes lointains cousins, qui m’ont mis sur la piste de Gertrud.

Dans le registre de la noblesse de Suède et tous les documents existants relatifs aux frères Kuhlman, anoblis par la Reine Christine en 1649, le nom de l’épouse de Johan, mon ancêtre en ligne directe, était orthographié « von Sipstein ». On ne retrouve nulle trace de ce nom ailleurs qu’en Suède, et encore, uniquement dans les registres de cette époque précise. Nulle trace de « von Sipstein » avant ni après. Le registre mentionne, de plus, Gertrud comme originaire d’Ingermanland, l’Ingrie en français, et rien de plus. Nous savons aujourd’hui qu’elle n’y était pas née, mais qu’elle y avait vécu, dans les propriétés que Johan avait reçues pour services rendus à la Couronne en 1641.

Extrait de l’arbre généalogique des van Sypesteyn, musée Sypesteyn. En haut à droite, les sœurs Cornelia et Gertrud mariées aux colonels Bohm et Kuhlman.

Il m’a fallu des années pour retrouver sa trace, en recoupant des informations éparses glanées au fil des recherches. C’est finalement une intuition qui m’a mis sur la bonne piste, en parcourant une étude sur la Guerre de Trente ans et le livre de Mauvillon, Histoire de Gustave-Adolphe Roi de Suède, écrit et publié en 1764 à Amsterdam, dont j’ai pu me procurer un exemplaire.

La piste des Pays-Bas

Dans ces ouvrages, on apprend qu’un certain Gerhardt Kuhleman, revenant des Pays-Bas, rejoignit son frère aîné Johan, déjà engagé dans l’armée suédoise venue au secours des protestants de Poméranie. Ce détail semblait suggérer que Johan lui-même était familier avec les Pays-Bas. Mais pour quelle raison ?

L’intuition commença à se former lentement, comme une photographie que l’on développe dans la chambre noire, dont on devine petit à petit les contours dans la lumière rouge. Toujours à la recherche de lointains descendants des Kuhlman, j’entrai en contact avec Anne-Marie, épouse de Marc Koelman, descendant de Peter Kuhlman, frère aîné de Gerhardt et Johan, dont l’ancêtre avait émigré du sud de la Suède aux Pays-Bas vers la fin du XVIIIe siècle. Ce contact fut un indice de plus dans un faisceau qui commençait à pointer dans la même direction : les Pays-Bas. Car si le nom Kuhlman avait pu devenir Koelman ou encore Coelman en changeant de pays, peut-être que « von Sipstein », introuvable dans tous les registres, était lui aussi la transcription déformée d’un nom étranger, mal retranscrit par des scribes suédois. Je ne savais pas encore lequel, ni d’où il venait, mais la piste commençait à se préciser.

Le financement des armées et la piste du Colonel

L’étude du financement des armées au début du XVIIe siècle m’ouvrit d’autres pistes. Pour certains régiments envoyés directement de Suède, comme le fameux régiment de Svea, les fonds étaient fournis par l’État. Mais le plus souvent, Colonels et Lieutenants-Colonels devaient prélever l’argent nécessaire sur leurs fonds propres, avec l’espoir vague d’être un jour remboursés. Il n’était pas rare non plus que ces officiers se paient directement sur les soldats des armées vaincues et les villes conquises. Ce qui retint mon attention, c’est qu’il apparaît aussi que Colonels et Lieutenants-Colonels étaient souvent des proches, parfois même des parents. Cet indice me conduisit à chercher du côté du supérieur hiérarchique de Johan. Je contactai les Archives Royales de Suède à Stockholm, qui me conseillèrent de consulter les fameux Rullors de l’armée, dont l’archivage méthodique facilite considérablement la recherche.

Lorsque Gerhardt rejoignit son frère dans l’armée, Johan était déjà Lieutenant reconnu pour sa bravoure dans le régiment du Général Duwal. L’homélie funèbre de Gerhardt, prononcée par le théologien Christoph Schultetus, précise même qu’à la mort de celui-ci, Johan était Lieutenant « un des brillants commandants du régiment alors sous le commandement du Colonel Bohms ». Bohm. J’avais enfin le nom que je cherchais.

Cornelia, la sœur retrouvée

En étudiant ce personnage de Jacob Larsson Bohm, mentionné tout comme les deux frères Kuhlman dans les ouvrages de l’historien d’État Chemnitz, j’appris qu’il était marié à une certaine… Cornelia van Sypesteijn. Il ne me « restait » plus qu’à confirmer que Gertrud et Cornelia étaient parentes, ce qui fut, cette fois, presqu’un jeu d’enfant.

Le père de Cornelia était Johan Maartenz van Sypesteyn, Maître Écuyer des Bois et Forêts de Hollande à partir de 1608, titre hautement honorifique, dont l’épouse était Catherina van Nijenrode. Tous deux étaient Seigneurs de Hillegom et avaient eu sept enfants, dont quatre filles. Parmi elles, deux prénommées… Cornelia et Gertrud. Je me tournai alors vers les archives néerlandaises et contactai le musée Sypesteyn aux Pays-Bas pour en avoir le cœur net. Le premier document reçu, un extrait de l’arbre généalogique, grande fresque peinte visible dans la salle de réception du château, était troublant : Gertrud y était associée à un certain « Hans Fredrik Coelman ». Hans, et non Johan. Un des fils de Gertrud et Johan se prénommait Hans Jacob, dont on retrouve la trace dans les archives d’Estonie et de Finlande. Leur fils cadet, Henrik, serait le père du Heindrich Kuhlman qui émigra à Norrköping en 1819, initiant la lignée des Kuhlman de Suède.

Johan Maartensz van Sypesteyn (1564-1625).
Auteur inconnu. Le tableau se trouve dans la grande salle gothique du Château-Musée Sypesteyn à Loosdrecht.

Après quelques échanges avec l’archiviste du musée, celui-ci me confirma que Hans était bien un diminutif de Johan couramment employé aux Pays-Bas. Un second document dissipa les derniers doutes : il donnait une courte biographie du couple, confirmait leur départ pour l’Ingrie, indiquait que « Hans » était mort à Narva et que leur fils s’appelait Hans Jacob, conformément aux registres de la noblesse suédoise. Le doute n’était plus permis.

Les actes retrouvés

Dans les archives néerlandaises, j’avais pu retrouver l’acte de baptême de Cornelia van Sypesteyn, née le 22 février 1604 à Utrecht, contrairement à l’année 1598 indiquée dans la plupart des arbres généalogiques, ainsi que son acte de mariage.

Quant à Gertrud, je pu retrouver également son acte de baptême, conservé dans les registres paroissiaux néerlandais. Il est daté du 3 novembre 1608. On y lit clairement :

Die Vader : S’ Johan [van Sypesteyn] — Die moder : S’ Catharina van [Nijenrode] — Het Kind : Getreudt

Gertrud, orthographiée Getreudt dans le registre, est donc bien la fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catherina van Nijenrode, née quatre ans après sa sœur Cornelia. Elle avait environ 25 ans lorsqu’elle épousa Johan Kuhlman, et l’on sait par ailleurs qu’elle était encore vivante en 1662, à plus de 50 ans.

Et maintenant ?

Cette enquête, menée sur plusieurs années, m’a conduit des archives suédoises aux musées néerlandais, des Rullors de l’armée aux registres paroissiaux d’Utrecht. Elle a permis de restituer à Gertrud son vrai nom : non pas « von Sipstein », patronyme fantôme né d’une transcription approximative par des scribes suédois peu familiers du néerlandais, mais Gertrud van Sypesteyn, fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catharina van Nijenrode, Seigneurs de Hillegom, baptisée le 3 novembre 1608 à Utrecht.

Je consacrerai un prochain article à la grande lignée des van Sypesteyn et des van Nijenrode, deux familles dont l’histoire est intimement mêlée à celle des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Une histoire qui réserve encore ses surprises. Car l’homélie funèbre prononcée par le pasteur Christoph Schultetus en 1637 contient un détail troublant, passé presque inaperçu : avant de rejoindre l’armée suédoise, Gerhard Kuhlman séjournait en Hollande et avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « à cause des avertissements reçus sur les dangers d’un tel voyage », précise Schultetus. Qui l’en dissuada ? Et pourquoi ? Était-ce l’un des membres de ces grandes familles marchandes néerlandaises que les Kuhlman fréquentaient alors, peut-être les van Sypesteyn ou les van Nijenrode eux-mêmes ? Si tel était le cas, le lien entre les deux familles serait antérieur au mariage de Johan et Gertrud, et l’histoire que nous croyons maintenant connaître serait à réécrire.

C’est cette piste que nous suivrons dans le prochain article…