L’ami Brincourt

Une histoire surprenante et émouvante …

Porträtt av general Augustin Henri Brincourt Akvarell av Fritz von Dardel. Nordiska museet (Portrait du Général Augustin Henri Brincourt, aquarelle de Fritz von Darkel. Musée Nordiska Stockholm.

Depuis que j’ai pu étudier l’album de photographies des Kuhlman, album que j’ai appelé « L’album de Sigurd », j’ai été intrigué par les photos du Roi Karl XV et de la Reine Lovisa qui figurent en plein milieu de cet album. Pour quelles raisons les Kuhlman avaient gardé dans cette collection ces portraits entourés de membres de la famille, d’amis ou de connaissances ? De même, en fin d’album figurent une collection d’une trentaine de personnages habillés en costumes des différentes régions de Suède et de Norvège. Il devait bien y avoir une bonne raison et je décidais de les laisser là où elles étaient.

CDV du Roi Karl XV et la Reine Lovisa, entourées de personnages en costumes des différentes régions de Suède et Norvège. Vers 1860. Album familial des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Alors que j’étais en train de terminer un derniers chapitres du 2e tome de mon livre « Marengo d’Afrique », en étudiant le dossier de magistrat de mon ancêtre Michel Eugène Beauvais, un lettre me fit réagir. Elle évoquait les évènements relatifs au soulèvement de la tribu des Beni Menasser, dans le massif du Chenoua proche de Cherchell, de juin à début août 1871 et mentionnait la destruction de la ferme du Général Brincourt (1). Michel Eugène, alors maire, se chargea de l’envoi des ambulances portant secours aux civils et militaires touchés par cette insurrection. Mon intuition fût que Brincourt et Beauvais pouvaient se connaitre. En tout cas, la notoriété à l’époque du Général devait attirer l’attention des notables de la région.

Mais pourquoi s’intéresser au Général Brincourt ? Ce nom m’était familier et je décidais de contacter Georges Brincourt, le meilleur ami de mon père… Georges me confirma que son arrière-grand père, le Général Auguste Henri Brincourt (1823-1909) avait bien eu une ferme proche de Cherchell, au lieu-dit de l’Oued Bellah…

En lisant les mémoires du Général (2) que Georges m’offrit, une autre anecdote historique m’intrigua. Brincourt avait été envoyé en Suède en 1858 et l’analyse des archives du consulat général de Suède à Alger ainsi que d’autres documents d’époque indiquaient que des Officiers de la Garde du Roi (Svea Ligarde) étaient en poste ou en mission en Algérie. Le plus connu d’entre eux étant Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843-1930) futur colonel et inventeur d’un célèbre jeu de guerre dont la carte de visite et la photographie se trouvent dans l’album familial des Kuhlman (3).

Carl Wilhem Ridderstad
Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843-1930). Collection personnelle de l’auteur.

L’idée m’est venue que Brincourt et le futur Consul Général Josef Kuhlman pouvaient également se connaitre. Toujours dans ses mémoires le Général, invité lors du couronnement du Roi Karl XV en mai 1860, précise que lors de la réception, le Roi offrit à ses invités une photo de lui et de la Reine ainsi qu’une petite collection de personnages habillés en costumes traditionnels des différentes régions de Suède et de Norvège. Une collection de photographies, tout comme celles du Roi et de la Reine, que l’on retrouve également dans l’album familial. Il devenait évident que Kuhlman et Brincourt pouvaient très bien se connaitre et avoir même fait le voyage ensemble… Si on se rappelle le zèle qu’avait Josef pour régulièrement publier des articles sur le développement de la colonie dans les journaux suédois de l’époque ainsi que ses efforts pour tisser des liens entre l’Algérie et son pays d’origine; on peut même penser qu’il ne fut pas totalement étranger à la nomination du futur Général à Stockholm en 1858.

Carte de visite de Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843-1930). Collection personnelle de l’auteur.

Enfin, alors que je commençais à devenir familier avec le personnage du Général Brincourt, je parcouru à nouveau l’album familial et identifia sa photo parmi celles que je n’avais pas encore pu identifier au préalable. Georges me confirma que c’était bien lui. Le Général était bien dans « l’album de Sigurd »…

Auguste Henri Brincourt, alors colonel. Album familial des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Brincourt, Beauvais et Kuhlman se connaissaient donc très certainement. J’ai pu échanger sur ce sujet avec le professeur Georges Brincourt, arrière petit-fils du Général et là où la chose parait encore plus surprenante est que Georges était l’ami le plus cher de … mon père Lucien, lui aussi professeur d’université. Les deux se connaissaient depuis le collège à Boufarik puis l’université à Ben Aknoun, sans savoir que leurs ancêtres (par alliance) avaient pu être sinon proches, du moins des connaissances…

(1) Auguste Henri Brincourt, né le 25 juin 1823 à Lille et mort le 10 août 1909 à Paris, est un général de division français, grand-croix de la Légion d’honneur. Saint-Cyrien, il se distingue notamment au sein des zouaves lors de la conquête de l’Algérie, pendant la guerre de Crimée, la campagne d’Italie en 1859, puis l’expédition du Mexique. Promu général de brigade à 40 ans, il devient l’un des plus jeunes généraux de l’armée française et se fait remarquer au commandement d’une brigade de la Garde impériale pendant la guerre de 1870.

(2) Lettres du Général Brincourt ( 1823-1909 ), publiées par son fils le Commandant Charles Brincourt, librairie Plon, Paris.

(3) Carl Wilhelm Edvard Ridderstad , né le 13 août 1843 à Håtö, paroisse de Frötuna , comté de Stockholm , et décédé le 22 janvier 1930 à Bankesta, paroisse d’Överjärna , même comté, était un officier militaire et écrivain suédois . Il était le fils de Carl Fredrik Ridderstad . Ridderstad devint sous-lieutenant dans les Svea Life Guards en 1864, servit dans le 2e régiment de zouaves en Algérie en 1867-1868 et participa à plusieurs batailles pendant son séjour, fut employé par l’ état-major général espagnol pendant la campagne de 1876 contre les carlistes , devint major en 1891 , lieutenant-colonel dans le régiment d’Älvsborg en 1896 et colonel dans l’armée en 1900. Ridderstad inventa le jeu de guerre de relief en 1884 et fut activement actif en tant qu’écrivain d’histoire militaire et personnelle . Parmi ses ouvrages figurent :

  • De l’organisation de l’armée française (1869),
  • La bataille de Lund (1876),
  • Manuel de campagne pour l’armée (1882, 2e édition 1886),
  • La participation de Gustave II Adolphe à la guerre de Trente Ans (1882),
  • Les cadets des années 1860 (1895),
  • La Garde jaune 1526-1903 (1903).

Ridderstad fut élu membre de la Société pour la publication de manuscrits sur l’histoire de la Scandinavie en 1888, membre correspondant de l’Académie des lettres en 1890 et membre de l’Académie des sciences de la guerre la même année. Il fut fait chevalier de l’Ordre de l’Épée en 1888.

La Franc-maçonnerie suédoise au XVIIIe siècle et le cercle de Johan Kuhlman.

Une grande partie du texte qui suit est issu d’une étude sur la franc-maçonnerie réalisée par Andreas Önnerfors et intitulée « Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk. Studier i det svenska frimureriets historia » publiée par l’université de Lund en 2006. A partir de cette publication, j’ai fait le lien avec mes recherches sur ce que j’ai appelé « Le Cercle de Johan » (1) afin de comprendre l’influence que la franc-maçonnerie avait pu avoir sur la constitution de ce cercle d’amis.

Première inscription au registre général de l’Ordre maçonnique suédois.

Au XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie suédoise constitue bien plus qu’une société secrète. Elle représente un réseau d’élite porteur d’un projet moral ambitieux qui rassemble 4 300 membres entre 1731 et 1800, faisant de cette organisation la plus importante du siècle en Suède. L’étude académique « Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk » (Fraternité mystérieuse – réseau puissant), publiée par l’Université de Lund en 2006, offre un éclairage fascinant sur cette période fondatrice. Elle révèle que les « secrets » maçonniques ne concernent pas une doctrine ésotérique cachée, mais plutôt les rituels d’initiation, les mots de passe et les signes de reconnaissance qui structurent la fraternité.

La franc-maçonnerie se présente comme un projet visant à promouvoir des valeurs morales et philanthropiques, à créer une fraternité transcendant les classes sociales, et à établir un réseau cosmopolite où « toutes les nations peuvent partager des connaissances saines ». Le symbole du phénix renaissant des cendres, accompagné de la devise « Que la vertu opprimée se relève », illustre parfaitement cette aspiration à l’élévation morale.

L’engagement social précurseur

Resurgat virtus oppressa – La vertu opprimée doit renaître.
Vignette de titre pour la publication ‘Frimasorare-Nyheter’ en 1770.

Les francs-maçons suédois ne se contentent pas de discours philosophiques. Ils prennent des initiatives sociales remarquables, précurseurs de l’État-providence. En 1753, ils fondent le Frimurare Barnhuset, l’orphelinat maçonnique de Stockholm. Ils créent également des hôpitaux et mettent en place des programmes d’inoculation contre la variole, démontrant ainsi leur engagement concret pour le bien-être de la société. L’histoire de la franc-maçonnerie suédoise commence véritablement en 1752, lorsque Knut Posse fonde la loge Saint Jean Auxiliaire à Stockholm, qui deviendra la loge mère des autres loges suédoises. Le roi Adolf Fredrik est alors nommé protecteur de la franc-maçonnerie en Suède. La période entre 1753 et 1763 voit une expansion spectaculaire avec au moins quatorze loges fondées dans le royaume suédois, accueillant en moyenne cent quatorze nouveaux membres par an. En 1756, Carl Friedrich Eckleff fonde la loge L’Innocente à Stockholm, première loge suédoise à pratiquer les grades supérieurs dits « écossais ». Trois ans plus tard, en 1759, la création de la loge capitulaire L’Innocente marque le début des motifs chevaleresques dans la franc-maçonnerie suédoise. L’année 1760 voit l’établissement de la Grande Loge territoriale suédoise (Stora Landt-Logen) comme organisation faîtière. En 1761, la franc-maçonnerie s’étend à la Poméranie suédoise avec trois loges à Greifswald et Stralsund.

Le lien avec les Templiers

Un discours d’André Michel Ramsay, diffusé en France à partir de 1737, établit une connexion légendaire entre la franc-maçonnerie et les ordres chevaleresques médiévaux, notamment les Templiers et les croisés. Cette idée connaît un succès considérable en Suède, où elle nourrit le développement d’un système de grades élaboré intégrant des motifs chevaleresques. L’initiation constitue le cœur de l’activité maçonnique. C’est à travers ces rituels que les symboles et valeurs fondamentales, ce que les francs-maçons appellent l’Art Royal, sont transmis aux « récipiendaires », terme utilisé dans la franc-maçonnerie suédoise pour désigner les initiés. Contrairement aux craintes populaires, les révélations successives des rituels dès les années 1730 démontrent que ces cérémonies visent la transmission de valeurs morales, non d’une doctrine secrète subversive. Le témoignage de Jakob Wallenius (1761-1818) sur son initiation en 1787 à Greifswald reste exceptionnel. Il déclare : « Även jag hade förutfattade meningar mot denna uråldriga, ärevördiga Frimurare Orden. Men jag slutade upp med dem och som belöning har jag skådat det stora överraskande ljuset. » (Même moi j’avais des préjugés contre cet ancien et vénérable Ordre des Francs-Maçons. Mais j’y ai renoncé et en récompense, j’ai contemplé la grande lumière surprenante.)

Un réseau d’élite diversifié

La franc-maçonnerie rassemble des personnalités issues de tous les horizons : hauts fonctionnaires et membres du Riksråd (Conseil du Royaume), industriels et négociants de la Compagnie des Indes orientales, médecins et professeurs d’université, militaires et officiers, artistes et musiciens, artisans et commerçants. Cette diversité sociale exceptionnelle fait de la franc-maçonnerie un espace unique de brassage et d’échanges dans une société encore largement structurée par les ordres traditionnels.

Johan Kuhlman : Portrait d’un franc-maçon des Lumières.

Johan Kuhlman incarne parfaitement l’esprit des Lumières suédoises. Né en 1738 et décédé en 1806, il consacre sa vie au commerce et aux réseaux intellectuels de Stockholm. Négociant prospère, il s’entoure d’un cercle remarquable qui incarne les idéaux des Lumières. Dans la Generalmatrikel de l’Ordre maçonnique suédois, Johan Kuhlman apparaît sous le numéro provincial 2144 avec la mention « Kuhlman, Johan 2144 Handlande.

Parmi les nombreux membres du cercle de Johan Kuhlman, plusieurs sont également francs-maçons, comme en témoigne la Generalmatrikel de l’Ordre maçonnique suédois. Ces hommes incarnent la convergence entre les idéaux maçonniques et l’action concrète dans différents domaines de la société suédoise.

Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811)
Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811)

Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811) figure parmi les plus éminents. Dans la Generalmatrikel, il apparaît sous le numéro 371 avec la mention « Gjörvell, Carl Christoffer 371 Kgl. Biblotikare [SED]* 1757 ». Bibliothécaire royal, il est initié en 1757 dans la loge Saint Edvard, désignée par l’abréviation [SED]. L’astérisque qui suit cette indication signifie qu’il a été transféré à Saint Jean Auxiliaire lorsque Saint Edvard a fermé en 1781. Au-delà de ses fonctions officielles, Gjörwell est également journaliste et éditeur, et il joue un rôle important dans la diffusion des idées des Lumières. Son appartenance au cercle de Kuhlman témoigne des liens étroits entre le monde du commerce, représenté par Kuhlman, et celui de l’érudition et de la culture officielle.

La famille Sehlberg illustre également les liens entre commerce maritime et franc-maçonnerie. Johan Kuhlman épouse Margaretha Catherine Sehlberg (1759-1841), fille de Nils Jacob Sehlberg (1721-1800), capitaine de navire puis marchand de Gävle qui fonde la compagnie « Sehlberg & Son ». Cette union familiale s’accompagne de liens maçonniques. Carl Jacob Sehlberg figure dans la Generalmatrikel sous le numéro 3678 avec la mention « Sehlberg, Carl Jacob 3678 Grosshandlare i Gefle [STE] 1796 ». Négociant en gros (Grosshandlare) à Gävle, il est initié en 1796 dans la loge Saint Erik à Stockholm, désignée par l’abréviation [STE]. La présence de Carl Jacob Sehlberg dans les registres maçonniques suggère une tradition maçonnique au sein de la famille Sehlberg, renforçant les liens entre les réseaux commerciaux et la fraternité maçonnique.

Lars Silverstolpe (1768-1814)
Lars Silverstolpe (1768-1814).

Un autre personnage éminent, figurant dans le cercle de Johan qui j’ai pu reconstitué est Lars Göransson Silfverstolpe (1768-1814) Lieutenant-Colonel dans le régiment des Svea Livardets. Fils d’un haut fonctionnaire, Lars Göransson Silfverstolpe qui incarnait la haute administration suédoise du milieu du 18e siècle, période où la Suède expérimentait une monarchie constitutionnelle dans laquelle le pouvoir royal s’effaçait au profit d’institutions parlementaires et administratives. Les Silfverstolpe constituaient une famille aristocratique profondément enracinée dans l’administration suédoise. Le registre maçonnique révèle plusieurs membres occupant des postes stratégiques : commissaires à la Banque, greffiers à la Maison de la Noblesse, officiers de cavalerie et lieutenants de la Garde royale.

Le cercle de Kuhlman comprend également des négociants liés à la Compagnie des Indes orientales. La Generalmatrikel mentionne « Lindahl, Olof 3005 Supercargeur, – Directeur vid Ost Indiska Companiet [S3S] 1787 ». Olof Lindahl, portant le numéro provincial 3005, exerce la fonction de supercargeur puis de directeur à la Compagnie des Indes orientales. Il est initié en 1787 dans la loge désignée par [S3S]. Bien que le cercle de Kuhlman mentionne Johan Niclas Lindhal et Peter Lindhal, tous deux négociants, il est possible qu’Olof Lindahl appartienne à cette même famille de commerçants, témoignant ainsi des liens entre le commerce international et la franc-maçonnerie.

Franc-maçonnerie et politique

Contrairement aux théories du complot qui émergent dès le XVIIIe siècle, l’étude démontre que la franc-maçonnerie suédoise ne constitue pas une menace politique organisée. Toutefois, elle joue un rôle important dans la formation des réseaux d’élite. Durant la période de liberté (Frihetstiden, 1718-1772), notamment entre 1755 et 1765, on observe une forte présence de francs-maçons parmi les « Hattarna » (les Chapeaux), le parti dominant. Au moins soixante-dix leaders du parti figurent parmi les membres. Paradoxalement, certains francs-maçons combattent eux-mêmes ce qu’ils considèrent comme des dérives de la fraternité. Nils von Rosenstein, franc-maçon lui-même portant le numéro provincial 2066, combat avec Johan Henric Kellgren le « mysticisme et le fanatisme » dans le journal Stockholms Posten. Cette attitude témoigne de la diversité des opinions au sein même de la franc-maçonnerie suédoise et de sa nature non monolithique.

Conclusion : Un héritage durable

La franc-maçonnerie suédoise du XVIIIe siècle ne peut être réduite à une société secrète aux rituels mystérieux. Elle représente un mouvement social d’envergure qui contribue à la formation d’une élite éclairée, au développement d’institutions philanthropiques, à la diffusion des idées des Lumières, et à la création de réseaux transnationaux. Le cercle de Johan Kuhlman illustre cette réalité. Les liens entre Kuhlman, le négociant ; Gjörwell, le bibliothécaire royal et éditeur ; la famille Sehlberg, ancrée dans le commerce maritime ; et probablement Lindahl, directeur à la Compagnie des Indes, témoignent de la manière dont la franc-maçonnerie crée des ponts entre différents secteurs de la société. Ces hommes partagent des valeurs communes de progrès, d’engagement social et de fraternité qui transcendent leurs fonctions professionnelles respectives. Cette convergence entre commerce, érudition et engagement social incarne l’esprit des Lumières suédoises et témoigne de la vitalité intellectuelle de Stockholm à la fin du XVIIIe siècle. La franc-maçonnerie offre un espace où ces hommes peuvent cultiver ces valeurs communes et œuvrer ensemble pour le bien commun, au-delà des hiérarchies sociales traditionnelles. Comme l’exprime la devise du phénix, symbole de la franc-maçonnerie suédoise : « Que la vertu opprimée se relève ». Ce message d’élévation morale et de renaissance perpétuelle résonne encore aujourd’hui comme témoignage d’une époque où des hommes ont tenté de construire, à travers leurs réseaux et leurs actions, une société plus juste et plus éclairée.

(1) Au fil de mes recherches, j’ai pu rassembler les principaux amis et connaissances de Johan Kuhlman. Ces personnages sont aussi ceux qui ont laissé des messages ou poèmes dans le Livre d’Or de Johan et Margaretha. Je présenterai ces personnes dans un articles à venir.


Sources : Andreas Önnerfors (dir.), Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk. Studier i det svenska frimureriets historia, Lund University, Minerva Series n°12, 2006

Le testament de Heindrich

Le 24 septembre 1765, à l’âge de 71 ans, Heindrich Kuhlman, né à Gadebusch en 1693 en Allemagne du nord, meurt à Norrköping. Avec son frère Joachim Adolph (vers 1690-1741) il fut un des premiers « Borgare » (1) de Norrköping ayant reçu une patente de marchand après la destruction de la ville par la flotte Russe pendant l’été 1719.

Registre des actes de décès de Norrköping pour l’année 1765. Archives de Norrköping.

Deux semaines plus tard, la famille est réunie dans la maison du défunt en présence des échevins du tribunal de l’Hôtel de Ville afin de dresser, conformément à la loi, l’inventaire et d’estimer la succession. Le procès verbal de la séance est conservé aux archives municipales de Norrköping et l’analyse de ce document de 26 pages est intéressant pour mesurer l’étendue de sa fortune à la fin de sa vie. Je ne présenterai ici que quelques pages caractéristiques.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – première page.

Procès verbal, ouverture de l’inventaire

Ce jour, le 8 octobre de l’année 1765, se sont réunis des députés du tribunal de l’Hôtel de Ville (Rådhusrätten : juridiction municipale) dans la maison du défunt marchand Hinric Kuhlman, afin de dresser conformément à la loi l’inventaire et d’estimer la succession (qwarlåtenskap : « biens laissés par le défunt ») telle qu’elle a été trouvée au moment du décès.
Participent à cette succession les enfants du marchand Kuhlman :
– du premier mariage, les fils, les marchands Hinric Kuhlman et Johan Kuhlman ;
– du dernier mariage, les filles : Mademoiselles Christina Charlotta Kuhlman, dans sa 16e année (c’est-à-dire âgée de 15 ans), Sophia Elisabet dans sa 14e, Anna Maria dans sa 13e, et Sara Margareta dans sa 10e année, toutes présentes.
Sont également présents :
– le grand-père maternel des filles, le bourgmestre, le noble et très honorable Monsieur Petter Mortensson ;
– ainsi que le marchand Hans Ekhoff, afin qu’en cette occasion ils veillent aux droits des filles mineures.

Scellés, inventaire de l’étal, découverte d’une « disposition »

Au moment du décès, à la demande des personnes concernées, le bureau du défunt (birau/byrå : meuble de bureau, secrétaire, commode à tiroirs) a été mis sous scellés officiels. En revanche, l’étal de rue n’a pas été scellé en raison du marché imminent le 2 de ce mois; il a été, en présence des fils majeurs, de Monsieur le bourgmestre Mortensson et de Monsieur Hans Ekhoff, inventorié, les biens estimés, puis remis au marchand Johan Kuhlman pour qu’il en rende compte. On a ensuite ouvert le bureau et l’armoire, ainsi que chaque tiroir séparément et les papiers ont été examinés. Dans l’un des tiroirs, on a trouvé une disposition rédigée de la main du défunt, qui a été lue à voix haute. Le texte de cette disposition est ensuite donné en allemand.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – Troisième page, son testament écrit en langue Allemande. Notez sa signature « Hindr.Kuhlman ».

Testament manuscrit en allemand

Je ne laisse pas « beaucoup » de biens au regard de pertes diverses indiquées par mes comptes), mais souhaite malgré tout déclarer fidèlement ce qui suit :
1) Mon corps devra être conduit à mon lieu de repos avec la plus grande sobriété.
2) Pour mes héritiers mineurs, je désigne comme tuteurs légaux mon beau-frère Jonas Braune et mon fils Johan. J’espère qu’ils administreront cette tutelle de manière à pouvoir en répondre devant Dieu et devant les hommes. Toutefois, ils ne devront rien entreprendre sans l’approbation de mon beau-père Monsieur le bourgmestre Petter Mortensson.
Dès après mon enterrement, ma boutique devra être inventoriée par Monsieur Hans Ekhoff et remis sans délai à mon fils Johan afin qu’il procède aux règlements.
3) Mon fils Johan devra veiller à ce que les créances soient recouvrées au plus vite, afin que mes créanciers soient, autant que possible, payés en temps utile, et payés intégralement et ce jusqu’au dernier sou, afin que je puisse, en homme honnête, reposer dans ma tombe.
4) Ma maison, avec ses bâtiments et pièces tels qu’ils figurent dans l’inventaire de l’an 1761, et en plus un bâtiment construit depuis, devra revenir à mon fils Johan pour une valeur de 16 000 dalers en monnaie de cuivre.
5) Mon fils Johan devra aussi conserver pendant deux ans, sans intérêt, l’héritage de mes quatre filles, à la fois du côté paternel et maternel. En contrepartie, il devra pendant ce temps les entretenir (nourriture, boisson, vêtements et toutes nécessités). Il devra surtout veiller à ce qu’elles soient élevées dans la crainte de Dieu et des vertus chrétiennes ; il devra tenir fidèlement cet engagement.
6) Si, durant la période mentionnée, l’un des enfants venait à se marier, il devra, dans les six mois suivant le mariage, verser à la personne concernée sa part d’héritage.
7) Ma part dans la filature de tabac devra revenir à mes quatre filles selon l’inventaire, en l’intégrant à leur part d’héritage. Le bénéfice de gestion qui resterait pendant ces deux ans devra aussi revenir à mon fils Johan, afin qu’il puisse au mieux entretenir ses sœurs.
8) Mon tissu/rideau en damas (damaste : damas, étoffe) avec ce qui lui appartient, ira à ma fille aînée Christi Lotta (Christina Charlotta).
9) Je ne souhaite pas que mes biens (argent, bijoux, literie, linge, etc.) soient vendus en vente aux enchères. Mes six enfants pourront se les partager par tirage au sort. Ce qui ne serait pas utile pourra, si nécessaire, être mis en vente lors d’une autre enchère.
Signature : Hindr: Kuhlman.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – cinquième page, c’est le début de l’inventaire.

Intégration de la disposition et reprise de l’inventaire.

Les fils majeurs, ainsi que le grand-père maternel des filles, Monsieur le bourgmestre Mortensson, ont estimé que cette disposition devait être suivie ; elle est donc insérée dans le présent acte d’inventaire. Cependant, comme le tuteur désigné par le père pour les filles, le capitaine de navigation Jonas Braune est en voyage maritime à l’étranger, on n’a, pour cette fois, examiné que l’armoire et le bureau d’écriture; les livres de compte ont été laissés à Monsieur Johan Kuhlman, afin que la poursuite de l’inventaire puisse être effectuée une fois les livres fermés.
Année 1766, le 4 mars, l’inventaire après décès suit.

Argent comptant — transcription uniformisée (daler/öre)

Contante Penningar (argent comptant / espèces). Montants en daler kopparmynt (unité comptable). Lecture des montants : a:b signifie a daler b öre (ici, on utilise 1 daler = 32 öre).

1 médaille d’or de 11 ducats (à 36) — 396 daler 0 öre

5 ducats specie (à 36) — 180 daler 0 öre

½ ducat (½ dudit) — 18 daler 0 öre

1 médaille du roi Charles XI, 5 3/8 lod (lod : ancienne unité de poids ; ≈ 71,4 g si l’on retient 1 lod ≈ 13,28 g) à 9 — 48 daler 0 öre

1 pièce « carrée » — 4 daler 16 öre

1 pièce danoise de 2 marks — 4 daler 16 öre

2 riksdaler d’un mark — 4 daler 16 öre

5 pièces de 12 styfver (petites pièces) — 5 daler 0 öre

1 double couronne danoise — 15 daler 0 öre

1 klipping (type de pièce) — 2 daler 16 öre

1 decatoun (type de pièce) — 18 daler 0 öre

1 petite médaille « avec cœur » — 6 daler 0 öre

2 petites (diverses) — 6 daler 0 öre

2 riksdaler à 17 16/— — 35 daler 0 öre

1 demi (ditto) — 13 daler 4 öre

[illisible]

2 roubles à 15 — 30 daler 0 öre

1 quart (ditto) — 3 daler 24 öre

1 « Gjörtz R:r » — 9 daler 0 öre

4 pièces (ditto) — 18 daler 0 öre

6 caroliner à 2 8/— — 13 daler 16 öre

[illisible]

Estimation « aujourd’hui » de 5 éléments significatifs (ordre de grandeur)

  1. Médaille d’or “11 ducats” : 11 × 3,49 g ≈ 38,4 g d’or → 38,4 × 135≈ 5 200 €
  2. 5 ducats specie : 5 × 3,49 g ≈ 17,45 g d’or → 17,45 × 135 ≈ 2 355 €
  3. Maison / bien immobilier (testament : 16 000 daler) : 16 000 × 13 ≈ 208 000 €
  4. Part de navire (Skieppsdelar) — skuta “Die Glückliche Wiederkunft” : 4 000 daler : 4 000 × 13 ≈ 52 000 €
  5. Part de navire (Skieppsdelar) — galeas “Hedvig Beata” : 3 000 daler : 3 000 × 13 ≈ 39 000 €

Créanciers et débiteurs — liste (lecture partielle)

Débiteurs / créances à recouvrer (extraits)
Nom / mention Montant Note
Allander 145:-
Adelvård & Waststen 54:24
Mademoiselle Axborg 3:4
Carl Gyst. Ahlm 34:32
Controleur Björkman 40:-
Gottfried Björkman 155:20
Brasko 85:24
Actuarien Björkman 204:-
Maria Allard 13:28
Bangell 22:-
Madame Bonhoff 19:-
Inspector Burdelius 20:-
Inspector Callwagen 7:4
Eric Callwagen 35:8
Dan. Dahlgren 15:-
Neja Ekström 20:-
Casper Engren 19:16
Major Gyllenhammar 17:28
Axel Gullin 11:16
Lieutenant Hyckert 16:-
Petter Houbbert 9:-
Comminister Hult 23:-
Adjuncten Hallberg 52:-
Magister Kronstrand 19:16
Guldsmed L. Riberg 53:8
Consuln Richter 36:16
Inspector Fagnell 483:5
Doctor Sivers 25:4
Cornett Schöneidau 41:6
Commissarien Törling 17:4
Inspector Widman 214:-
Koppar Wahlberg 15:- et 60:20
(La série complète des pages “Fordringar” est plus longue ;
Créanciers / paiements (“Betalt til …”) — extraits
Mention Montant Note
Betalt til Hinric Kuhlman junior 1114:8
Dito til Johan Kuhlman 390:20
Juveleraren Eric Stenbom 65:-
Dito Lorentz Houbbert 41:4
Svenson i Ullmar 266:-
Änka Christine Nordstein 5000:-
« at 4 intresse » (intérêt) 300:-
Total Nordstein 5300:-

(1) littéralement Borgare peut se traduire par bourgeois. Dans ce cas il s’agissait d’une patente de commerce.

Medevi Brunn

Medevi Brunn, Högbrunnen, de nos jours. Photographie prise en août 2022.

C’est à Medevi Brunn, une petite station thermale située à une centaine de kilomètres à l’ouest de Norrköping, au bord du lac Vättern, que le professeur Johan Henric Lidén (1) et le marchand Johan Kuhlman se croisèrent pour la première fois pendant l’été 1772. De cette rencontre naitra une longue amitiés et Lidén, malade, sera passera les dix-sept dernières années de sa vie dans la maison des Kuhlman à Norrköping.

Johan Kuhlman (1738-1806)
Johan Kuhlman (1738-1806) par le peintre Pehr Horberg.
Portrait de Lidén par le peintre Magnus Hallman
Portrait de Lidén par le peintre Magnus Hallman

Medevi Brunn, dans l’Östergötland, est l’un de ces lieux suédois où l’histoire de la médecine rejoint celle des sociabilités. Créée le 25 juillet 1678 lorsque le médecin et savant Urban Hjärne viendra y examiner la source à la demande de Gustav Soop, qui souhaitait établir en Suède une cure comparable à celles qu’il a vues à l’étranger. L’analyse confirma l’eau comme digne d’un véritable établissement de cure. Dès juillet 1679, une première visite royale est attestée, suivie d’autres passages en 1687 et 1688. À la fin du XVIIe siècle, on ne venait déjà plus seulement y boire une eau minérale mais participer aux rencontres estivales de la haute société Suédoise.

Carte dressée par le cartographe Fridrik Ekmanson (2)
Les logements des curistes, photographie prise en août 2022.

Au XVIIIe siècle, Medevi devient un des grands rendez-vous de l’été. La cure, telle qu’on la conçoit alors, associe l’eau, l’air, la marche et la conversation. On y cherche un soulagement, mais aussi des rencontres au cours de promenades, échanges de nouvelles, lectures, rencontres entre noblesse, bourgeoisie aisée, clergé et milieux lettrés. Cette dimension mondaine et intellectuelle, loin d’être accessoire, faisait partie du “traitement” au sens large : on y réparait le corps et l’esprit, et l’on se rassénérait en s’éloignant, pour quelques semaines, des contraintes de la vie ordinaire. La cure du roi Gustaf IV Adolf en 1798 illustre la renommée de Medevi à l’échelle du royaume, tandis que la station se dote au fil du temps d’un patrimoine bâti qui fixe son identité, notamment avec Högbrunnen (1809), devenu l’un des marqueurs de sa silhouette historique.

Medevi Brunn, 1798. « Vue du parc d’agrément de Medevi, où Sa Majesté le roi Gustave IV Adolphe, lors de sa cure en 1798, offrit un gouté à tous les invités. Gravure à l’aquatinte de Carl Fredrik Akrell en 1803 d’après un dessin de C. J. Fahlcrantz.

C’est précisément lors de ces rencontres d’été que Johan Henric Lidén et Johan Kuhlman se croisent pour la première fois en 1772. Les années qui suivent vont voir les deux amis rechercher ensemble du soulagement, l’un pour sa goute chronique et l’autre pour sa « maladie de la pierre ». C’est bien à Medevi que se noue leur longue relation. Johan Kuhlman n’est pas un simple curiste de passage. Installé à Norrköping, à la tête d’une entreprise prospère héritée de son père, développée à partir des années 1720, il incarne la bourgeoisie entreprenante et respectée et surtout un homme que la réussite n’a jamais détourné des livres. Il lit, collectionne, suit l’actualité littéraire. Lidén trouve en lui une intelligence sœur et bientôt un ami pour la vie.

Aphorisme de Johan Henrik Lidén dans le livre d’Or de Johan Kuhlman.
« Pour quelle raison la guerre obscurcit la sainteté de la terre ?
Dicté durant mon congé de maladie à Norrköping, le 21 juin 1792
d’un invité malade à un vieil ami de seize ans ».
J.H. Liden

Plus tard, au XIXe siècle, Medevi perfectionne ce qui en fait un petit monde à part : la musique y prend une place importante et, à partir des années 1870, l’orchestre et les traditions de promenades collectives contribuent à cette atmosphère si particulière où la cure devient presque une chorégraphie sociale.

Une lettre de Lidén à Johan Kuhlman, écrite depuis Aix‑la‑Chapelle le 27 avril 1775, donne à cette mémoire une tonalité intime. Il y confie que Medevi lui restera “toujours cher, pour les bonnes rencontres” qu’il y a faites, et il évoque avec émotion la naissance de leurs liens profonds.

La pharmacie de Medevi Brunn, photographie prise en août 2022.

Le XXe siècle rappelle enfin que Medevi n’est pas qu’un décor figé dans le temps et pendant la Seconde Guerre mondiale, le site sert de lieu d’accueil pour accueillir des réfugiés. Puis, au début des années 1980, un autre tournant survient avec le retrait des formes anciennes d’organisation des cures ; la question de la conservation et de la transmission d’un patrimoine vivant se pose, qui trouvera un cadre durable avec la création d’une fondation en 1996. Ainsi, de 1678 à nos jours, Medevi Brunn apparaît moins comme une simple source que comme une illustration de vie « Gustavienne ». Un lieu où la santé, les relations sociales et les destins individuels s’entrelacent.

Visitez Medevi Brunn, la plus ancienne source thermale des pays nordiques encore en activité. Ouverte tous les jours pendant la saison thermale, elle vous permet de boire son eau bienfaisante directement à la source, de participer à une visite guidée et de découvrir l’histoire qui imprègne encore les lieux.

(1) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) .

(2) Fridrik Ekmanson, Géomètre et cartographe pour l’Östergötland. Né en 1750 et décédé en 1820. Domicilié à Gåvarp Mjölby puis Ålahorva. On lui doit nombre de cartes dont celles de Medevi Brunn où Johan Kuhlman et Lidén se sont rencontrés et retournés plus d’une fois.

« Ce que la nature subit, en d’autres lieux, de la part de cultivateurs négligents et ignorants, est fructifié à Rödmossen par Johan Kuhlman. Dans la vie adulte, vous récoltez les fruits de votre travail et, par la suite, on se souviendra de votre nom avec un sentiment de gratitude ».
Rödmossen le 17 octobre 1795
Fridrik Ekmanson

Les Kuhlman et le français

Au cours de mes recherches j’ai acquis la conviction petit à petit que les Kuhlman parlaient le français et ce bien avant l’arrivée de Josef en Algérie. Peut-être d’ailleurs que son choix de s’implanter dans un pays nouvellement conquis qui offrait de nouveaux horizons commerciaux et dont il maitrisait la langue fût la principale raison de son arrivée à Alger en 1844.

Cette intuition fut aussi corroborée par par plusieurs sources. Un aphorisme (1) de Johan (1738-1806) identifié dans le livre d’Or de Gustafva Eleonora Gjörwell (2), daté du 2 novembre 1796, épouse de son ami Johan Niclas Lindhal fût un premier exemple.

Aphorisme de Johan Kuhlman, Stambok de Gustafva Eleonora Gjörwell, daté du 2 novembre 1796. Bibliothèque de l’Université de Götheborg.

Son épouse Margaretha Sehlberg (1759-1841) n’était d’ailleurs par en reste et apparait, toujours dans ce livre d’Or, un peu plus loin :

Aphorisme de Margaretha Sehlberg, Stambok de Gustafva Eleonora Gjörwell, daté du 2 novembre 1796. Bibliothèque de l’Université de Götheborg

Parmi les autres sources on peut trouver également une lettre reçue par Claes (1800-1823), fils de Johan Peter (1767-1839), alors qu’il était à Cette (Sète aujourd’hui) dans le sud de la France. L’énigme de ce frère ainé de Josef reste à ce jour inexpliquée… Dans les archives de Suède, on trouve également une lettre de Josef à sa sœur Ingeborg, qui occupait l’ancienne demeure de Johan et Margaretha et datée de 1867. J’aurai l’occasion de présenter cette lettre écrite en pleine période tumultueuse de la colonie d’Algérie alors dévastée par la famine et les tremblements de terre. Bien que la grande partie des écrits retrouvés de Josef soient en langue suédoise, il faut souligner le fait qu’il écrivait à sa sœur en français.

Johan et Margaretha apparaissent comme auteurs français dans une vaste étude sociologique menée par Margareta et Hans Östman et intitulée « Au Champ d’Apollon » (3), publiée en 2006 et qui sera complétée par « Glanures », en 2012. Ces deux livres répertorient pas moins de 834 auteurs suédois ayant écrit en français entre 1550 et 2006. Ce travail monumental combine bibliographie (plus de 1.500 titres), biographies détaillées et analyse sociologique approfondie pour comprendre qui étaient ces Suédois qui choisissaient le français comme langue d’expression littéraire.

Cette étude révèle que 73% de ces auteurs sont nés entre 1655 et 1772, période qui correspond à l’apogée du français comme langue de culture en Europe et en Suède. Cette concentration chronologique témoigne du prestige immense dont jouissait la langue française à l’époque des Lumières et particulièrement sous le règne de Gustave III, grand francophile qui fit de Stockholm une petite Paris du Nord. Après 1772, on observe un déclin progressif, le roi ayant paradoxalement développé une politique linguistique favorable au suédois pour renforcer l’identité nationale.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, l’usage du français en Suède ne se limitait pas à une aristocratie déconnectée du peuple. L’étude révèle une diversité sociale remarquable : parmi les auteurs recensés, on trouve aussi bien des fils de paysans sans terre, de petits fermiers et d’aubergistes que des conseillers du roi et des hauts fonctionnaires. La répartition montre que 50% des auteurs étaient nobles ou issus de la famille royale, tandis que 50% étaient roturiers.

La répartition professionnelle finale des auteurs est tout aussi instructive. Environ 30% terminèrent leur carrière au centre du pouvoir (gouvernement, chancellerie royale, cour), tandis que 25% appartenaient à la catégorie des négociants, industriels et écrivains professionnels. Venait ensuite l’administration locale (13%), l’armée (13%), l’Église (11%) et l’enseignement public (5%).

Les études universitaires constituaient un passage quasi obligé pour ces auteurs francophones : 80% des hommes nés avant 1719 étaient inscrits à l’université, proportion qui décline progressivement pour atteindre 52% après 1810. Et l’Université d’Uppsala dominait largement avec 69% des étudiants. Avant 1772, les fils d’enseignants et d’ecclésiastiques formaient la majorité des étudiants, mais après cette date, ce sont les fils du groupe des négociants et industriels qui devinrent majoritaires, reflétant l’enrichissement de la bourgeoisie marchande.

Les femmes ne représentaient que 13,1% de la population totale des auteurs (59 femmes sur 451 auteurs détaillés), en proportion croissante de 1655 (5%) à 1810 (23%). parmi ces femmes 73% exercent une fonction à la Cour, généralement comme dames de compagnie de princesses ou de reines. Seules 2 enseignantes figurent dans le corpus, tandis que 43 femmes sont classées dans le groupe « Autres » citées comme épouses ou célibataires sans titre professionnel propre. Parmi ces femmes nous retrouvons Margaretha Sehlberg, épouse de Johan.

Le français, langue de sociabilité et de culture

Le français servait principalement de langue de sociabilité mondaine et de culture raffinée. Environ 20% de la population des auteurs ont contribué à des poèmes de félicitations insérés dans des dissertations universitaires, tandis que 50% des femmes privilégiaient les contributions dans des albums d’amis. Ces écrits prenaient la forme de poèmes de circonstance (mariages, naissances, funérailles), de divertissements (poèmes et aphorismes, charades et énigmes), mais aussi de grandes œuvres littéraires signées par des figures comme Christine de Suède.

La comparaison avec les auteurs suédois écrivant en suédois révèle des différences significatives : les enseignants et ecclésiastiques sont beaucoup plus nombreux parmi les auteurs en suédois (34%) qu’en français (25%), probablement en raison d’une méfiance luthérienne envers le français, langue associée au catholicisme. En revanche, les officiers militaires et le groupe « Autres » sont surreprésentés chez les francophones, tout comme les administrateurs locaux.

Les Kuhlman : une famille au cœur de la bourgeoisie éclairée

Johan Kuhlman (1738-1806) incarne parfaitement cette bourgeoisie marchande suédoise du XVIIIe siècle qui adoptait le français comme langue de culture. Négociant et homme d’affaires prospère, il est classé dans le groupe « Autres » (sans fonction publique) et figure dans la liste des « Hommes d’affaires et négociants » recensés par l’étude. Ses écrits en français sont référencés aux pages 100 et 245 de « Au Champ d’Apollon », témoignant de sa participation active à la vie intellectuelle de son temps.

Son épouse, Margareta Catharina Kuhlman, née Sehlberg (1759-1841), fille du capitaine de navire et marchand de Gävle Nils Jacob Sehlberg, apparaît dans l’étude (pages 77, 100, 262) et classée comme « Épouse » dans le groupe « Autres ». Elle se trouvait néanmoins au centre d’un réseau de sociabilité intellectuelle et culturelle remarquable. Sa correspondance et ses relations avec des figures comme Gustava Eleonora Gjörwell (écrivaine, 1769-1840) témoignent du rôle central que jouaient certaines femmes de la bourgeoisie dans la circulation des idées et la création d’une culture francophone en Suède.

Le cercle de Kuhlman dans l’étude : une élite francophone confirmée

Sur la trentaine de personnes identifiées dans le cercle social et intellectuel des Kuhlman, six sont cités dans « Glanures » comme auteurs d’écrits en français, confirmant leur statut d’élite culturelle francophone. La figure la plus prestigieuse est sans conteste le comte Johan Gabriel Oxenstierna (1750-1818), l’un des principaux poètes de l’époque gustavienne, diplomate et membre de l’Académie suédoise. Membre du gouvernement et du parlement, Oxenstierna représente cette haute noblesse culturellement francophone qui gravitait autour du pouvoir royal. Sa présence dans le cercle des Kuhlman témoigne de la capacité de cette famille de négociants à s’insérer dans les plus hautes sphères de la société suédoise.

Parmi les proches collaborateurs de Johan Kuhlman, deux apparaissent dans l’étude : Pehr Arosenius (1769-1848) et Lars Johan Söderberg (1765-1841), tous deux commis négociants chez Kuhlman avant de fonder ensemble la célèbre société Söderberg & Arosenius. Enfin, Knut Henrik Leijonhufvud (1730-1816), chambellan de la princesse Sofia Albertina, et Lars Silfverstolpe (1768-1814), lieutenant-colonel du régiment d’artillerie de Svea, représentent les liens du cercle Kuhlman avec la Cour et l’armée, montrant l’étendue et la diversité de ce réseau social.

Le cercle des Kuhlman illustre ainsi un microcosme de cette élite culturelle suédoise du XVIIIe siècle : cosmopolite, francophone par culture, enracinée dans le commerce et l’industrie, mais connectée aux plus hautes sphères du pouvoir, de l’art et de la science. Le français y fonctionnait comme une langue de distinction sociale et de sociabilité raffinée, permettant à une bourgeoisie enrichie de dialoguer d’égal à égal avec l’aristocratie traditionnelle et de participer pleinement à la République des Lettres européenne.

Lettre autographe en français du Grand Chancelier Sparre (4), datée du 10 mai 1793. Collection personnelle de l’auteur.

Sources : Margareta Östman, Glanures servant de suite à Au Champ d’Apollon. Écrits d’expression française produits en Suède (1550-2006), Stockholm, Université de Stockholm (Romanica Stockholmiensia, 29), 2012.

(1) Un aphorisme est une sentence énoncée en peu de mots — et par extension une phrase — qui résume un principe ou cherche à caractériser un mot, une situation sous un aspect singulier.

(2) Gustava Eleonora Gjörwell (1769-1840), écrivaine et amie intime de Margareta Sehlberg-Kuhlman, fut une figure de l’intelligentsia bourgeoise de Norrköping. Fille de Carl Christoffer Gjörwell (journaliste et éditeur, 1731-1811), elle épousa Johan Niclas Lindahl (négociant, 1740-1814), créant ainsi des liens entre familles de négociants cultivés. Cette alliance entre commerce et lettres était caractéristique de la bourgeoisie éclairée de Suède.

(3) Au Champ d’Apollon, Écrits d’expression française produits en Suède (1550-2006) est constituée de textes «littéraires » d’expression française produits en Suède depuis 1550, présentés par ordre chronologique d’après l’année de naissance des auteurs. Les écrits cités sont précédés d’une brève présentation de l’auteur destinée à donner une idée de sa place dans la société suédoise. Le corpus comprend des œuvres de 471 auteurs différents, dont 64 femmes. 17 des auteurs n’ont pas pu être identifiés. Le chapitre d’introduction donne un survol de l’attitude des Suédois à l’égard de la langue et la culture françaises depuis le moyen âge jusqu’à nos jours. Margareta Östman est docteur ès lettres et enseignante au Département de français, d’italien et de langues classiques de l’Université de Stockholm. Hans Östman, docteur ès lettres, a publié plusieurs ouvrages sur la littérature anglaise et suédoise du XVIIIe siècle.

(4) Fredrik Sparre , né le 2 février 1731 et mort le 30 janvier 1803 au château d’Åkerö, était un comte suédois d’ Åkerö , chevalier séraphin , chancelier et fonctionnaire. Il appartenait à la famille comtale de Sparre n° 111. Après avoir achevé ses études et effectué des voyages à l’étranger, il entra à la Chancellerie, où il fut promu chancelier , puis chancelier de la Couronne en 1773. En 1781, Sparre fut nommé conseiller du royaume et, simultanément, gouverneur du prince héritier (futur roi Gustave IV Adolphe ). En 1788, il fut démis de ses fonctions de gouverneur à sa demande, mais demeura au Conseil jusqu’à sa dissolution en 1789, après quoi il fut nommé membre de la Cour suprême.