La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Un navire de la Compagnie des Indes Orientales au mouillage devant Dalarö, les voiles déliées pour le séchage, mâts avant et arrière abaissés. Drapeau suédois sous la fourche. Cedergren (1), Per Wilhelm (1823 – 1896)
Pendant longtemps j’ai pensé que dans la famille j’étais probablement celui qui voyageait le plus. Que ce soit avec la famille ou les affaires, en déplacement, pour habiter ou encore en touriste, si je considère les kilomètres parcours c’est probablement le cas et cela devrait le rester encore quelques temps. Mais si on se projette au XVIIIe ou XIXe siècle, on ne peut être qu’impressionné par les voyages réalisés par Johan en Europe.
De la fin des années 1750 jusqu’à 1780 environ, Johan Kuhlman (1738-1806) a beaucoup voyagé, à la recherche de nouveaux produits à importer en Suède ou encore pour se soigner (2). Quand on épluche les principaux journaux de cette époque on retrouve des traces de ses passages dans les différents ports d’Europe. Johan ira jusqu’à Setubal, le port de Lisbonne ou encore Gènes en Italie.
Carte des principaux voyages en Europe de Johan et Henric Kuhlman de 1760 à 1780.
Après avoir passé des contrats avec les producteurs ou revendeurs locaux, Johan mettait à disposition de ses clients des citrons, des eaux minérales de Spa, de Seltz ou encore de Balaruc dans le sud de la France, du chocolat ou encore du beurre de Courlande (3). J’aurai l’occasion d’évoquer ces produits dans un article à venir.
2 juillet 1768 : « Nouvellement arrivé, de l’or de qualité extra ainsi que de l’eau minérale de Pyrmont et de Seltz. Ces produits fins sont à vendre chez Johan Kuhlman à un prix raisonnable».
Un de ses voyages m’a particulièrement intrigué. Le 17 mai 1762, parmi d’autres voyageurs, on le retrouve à l’arrivée non pas à Gothembourg (Göteborg) ou Stockholm mais au port de Dalarö. A Stockholm, ce port faisait office de base pour la Compagnie Suédoise des Indes Orientales. Johan est-il rentré de Bordeaux avec un navire de la SOIC ? Est-ce lors de ce dernier voyage du célèbre navigateur Braad (4) qu’ils se sont rencontrés ?
(1) Dans l’album familial de photographies couvrant la période 1850 à 1920, album que j’ai appelé « l’album de Sigurd », il y a une photo avec pour seule annotation au verso « Cedergren ». Certainement une coïncidence mais je n’en suis pas si certain car elle est entourée d’autres photos de marins, armateurs ou capitaine de navires. Cette photo a-t-elle un lien avec le peintre ?
(2) Johan Kuhlman était atteint de la « maladie de la pierre ». Au XVIIIᵉ siècle, la “maladie de la pierre” désignait ce qu’on appelle aujourd’hui des calculs urinaires (pierres formées dans les voies urinaires, rein et/ou vessie). Dans les textes de l’époque (et les travaux d’historiens qui les synthétisent), elle est très souvent assimilée à la “gravelle” (terme courant pour ces concrétions) : on parle ainsi de “maladie de la pierre” ou “gravelle”.
(3) La Courlande est l’une des quatre régions historiques de la Lettonie s’étendant dans l’ouest du pays le long de la côte Baltique et le golfe de Riga, autour des villes de Liepāja et de Ventspils. Elle correspond à la partie occidentale de l’ancien duché de Courlande.
(4) voir un précédent article. Christopher Henric Braad, né le 28 mai 1728 à Stockholm et décédé le 11 octobre 1781 à Norrköping, était le fils de Paul Kristoffer Braad, industriel à Norrköping, et de Gertrud Planström. Il reçut une éducation privée à Norrköping, puis entra à Uppsala le 28 mars 1743. Il fut nommé au Collège de Commerce le 30 janvier 1745 et au Bureau de la Manufacture le 31 janvier 1747. Commis de bord à la Compagnie des Indes orientales en juillet 1747, il effectua son premier voyage pour cette compagnie en janvier 1748. Il devint premier assistant en 1753, puis chef d’expédition de 1760 à 1762. Il reçut le titre d’assesseur le 3 avril 1764. Marié une première fois le 21 juillet 1763 à Maria Kristina Westerberg (1739 -1768), fille du marchand Karl Magnus Westerberg à Norrköping puis une deuxième fois le 2 mars 1769 à Vilhelmina Hulphers (1749 -1771), fille du marchand et échevin Abraham Hulphers à Västerås et enfin une troisième fois le 4 juin 1772 à Sara Margareta Kuhlman (1754 -1797), la fille du marchand Henrik Kuhlman à Norrköping et la sœur de Johan et Henric.
Le mariage fut célébré le 2 janvier 1637, en pleine Guerre de Trente Ans, à Alt-Stettin, et le sermon fut immédiatement imprimé par Georg Gowen, un témoignage rare d’un moment d’amour au cœur du chaos. J’ai écrit le texte ci-dessous à partir de ce document historique original conservé à la Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel.
Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l’occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.
Par un froid matin d’hiver à Vieux Stettin, alors que la Guerre de Trente Ans ravageait encore l’Europe, deux destinées se croisèrent dans l’église Saint-Jacques. Lui, Gerhard Kuhlman, Lieutenant-Colonel valeureux au service de la Couronne de Suède, portait l’uniforme de guerre sous son manteau de cérémonie. Elle, Barbara von Eckstadt, jeune femme de vertu issue d’une famille noble, s’apprêtait à lier son sort à celui d’un homme dont le métier était le combat. Le pasteur Christophorus Schultetus se tenait devant eux, conscient de la gravité du moment. Comment bénir cette union quand le fracas des armes résonnait encore aux portes de la ville ? Comment promettre un avenir paisible à une épouse dont le mari pourrait partir au combat dès le lendemain ?
L’Anneau d’Or et les Leçons de David
Le pasteur prit dans ses mains l’anneau de mariage et commença son sermon, tissant une métaphore qui allait durer plus d’une heure. Cet anneau, expliqua-t-il aux fidèles rassemblés dans l’église froide, n’était pas qu’un simple bijou. C’était le symbole de quatre vérités éternelles. « Certains murmurent, » commença-t-il en balayant l’assemblée du regard, « qu’un soldat ne devrait pas se marier. Que l’épée et l’amour ne font pas bon ménage. Que la guerre rend les hommes trop durs pour la tendresse conjugale. » Un silence pesant s’installa. Tous savaient que Barbara avait entendu ces mêmes reproches. « Mais regardez David ! » s’exclama le pasteur. « N’était-il pas un guerrier redoutable ? Pourtant, quand il vit Abigaïl, cette femme sage et vertueuse, il ne vit pas en elle un obstacle à sa valeur militaire, mais une compagne pour son âme. »
Le prédicateur raconta alors cette histoire biblique avec passion : comment le riche Nabal avait insulté David et ses hommes affamés, comment le guerrier, furieux, avait juré de tuer tous les hommes de la maisonnée, et comment Abigaïl, par sa sagesse et son courage, était venue à sa rencontre avec des provisions, s’inclinant devant lui et apaisant sa colère par ses paroles pleines de foi. « Voyez-vous, » poursuivit Schultetus, « David n’est pas devenu moins brave après avoir épousé Abigaïl. Au contraire ! Car l’amour d’une femme vertueuse ne rend pas un homme faible – il lui donne une raison de plus de se battre, un foyer vers lequel revenir, une lumière dans les ténèbres de la guerre. »
Quand Dieu Unit les Cœurs
Barbara allait quitter sa famille, ses terres natales, pour suivre un homme dont le destin était incertain. Le pasteur le savait. Alors il évoqua l’histoire de Rebecca, cette jeune femme qui, des siècles auparavant, lorsqu’on lui demanda si elle acceptait de partir vers un pays lointain épouser Isaac qu’elle n’avait jamais vu, répondit simplement : « Ja, ich will mitziehen » – « Oui, je veux partir. » « Dieu est l’orfèvre qui forge les alliances, » expliqua Schultetus en levant l’anneau vers la lumière des vitraux. « Qu’importe si cet anneau est d’or, d’argent ou de fer ? Qu’importe si l’époux est prince ou soldat, si l’épouse est riche ou modeste ? Lorsque Dieu unit deux âmes dans la crainte du Seigneur et la vertu, aucun homme ne peut les séparer. » Il rappela que David était un fugitif sans le sou quand il épousa Abigaïl, veuve d’un homme riche. Elle possédait des milliers de moutons et de chèvres, des serviteurs, des terres. Lui n’avait qu’une bande de guerriers loyaux et l’onction promise d’un royaume à venir. « Pourtant elle ne vit pas sa pauvreté – elle vit son cœur selon Dieu. »
La Flamme qui Unit
« L’amour conjugal, » déclara le pasteur avec gravité, « est un feu sacré qui fond deux êtres en un seul. Non pas comme deux personnes qui se tiennent simplement côte à côte, mais comme deux métaux précieux que le forgeron fait fondre ensemble pour créer un alliage plus fort que chacun séparément. » Il mit en garde contre ceux qui cherchent d’abord la beauté ou la richesse. Certes, Abigaïl était belle et riche – le texte biblique le mentionnait. Mais ce n’était pas cela qui avait conquis David. « Écoutez comment elle parlait : ‘Que le Seigneur protège mon seigneur ! Car tu mènes les combats du Seigneur, et qu’aucun mal ne soit trouvé en toi tous les jours de ta vie !' » « Voilà, » s’exclama Schultetus, « une femme qui comprenait le destin de son époux ! Une femme de sagesse, d’humilité, de patience et de discrétion. Une femme qui savait transformer la colère en douceur, qui pouvait calmer un lion furieux par la seule force de ses paroles sages. » Il cita alors le Siracide : « Une femme vertueuse est un don précieux… Une femme qui sait se taire est un don de Dieu… Il n’y a rien de plus cher sur terre qu’une épouse pieuse. »
Le Cercle Sans Fin
Alors que le sermon touchait à sa fin, le pasteur éleva l’anneau devant toute l’assemblée. « Regardez ce cercle. Trouvez-vous un début ? Trouvez-vous une fin ? » Silence dans l’église. « Les anciens Égyptiens voyaient dans le cercle le symbole de l’éternité. Ainsi en est-il du mariage. Ce que Dieu a uni, aucun homme ne doit le séparer. Ni la distance, ni la guerre, ni les années, ni les épreuves. » Il évoqua alors Ruth, cette veuve qui refusa d’abandonner sa belle-mère Naomi et prononça ces mots immortels : « Où tu iras, j’irai. Où tu habiteras, j’habiterai. Ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras, je mourrai, et là je serai enterrée. Que le Seigneur me punisse si autre chose que la mort nous sépare ! » « Barbara, » dit-il en se tournant vers la jeune mariée, « tu quittes aujourd’hui la maison de ton père pour suivre un guerrier. Les routes seront longues, les séparations douloureuses, les nuits d’inquiétude nombreuses. Mais souviens-toi : Dieu vous a unis. Là où il ira, tu iras. Et quand la guerre l’appellera loin de toi, ton amour sera son bouclier invisible, sa forteresse, sa raison de revenir. » Puis, se tournant vers Gerhard : « Et toi, vaillant soldat, souviens-toi qu’Hector lui-même, le plus grand guerrier de Troie, disait à son épouse Andromaque : ‘Tu es pour moi père et mère, tu es mon frère, tu es l’époux de ma jeunesse florissante.’ La vraie force d’un homme n’est pas d’être un lion dans sa maison, terrorisant sa famille, mais d’être tendre avec ceux qu’il aime tout en restant terrible à ses ennemis. »
L’Adieu du Pasteur
Christophorus Schultetus conclut son sermon par une prière ardente : « Que le Dieu qui a uni David et Abigaïl, Isaac et Rebecca, vous garde dans Son amour éternel et indivisible. Qu’Il vous accorde un mariage joyeux, paisible, rempli d’amour et béni de toutes les richesses divines. Que votre union soit si forte que même la mort elle-même peine à en discerner les liens. Et qu’un jour, dans l’éternité, vous soyez réunis avec le Christ et tous les élus dans un amour parfait et sans fin. » L’anneau passa au doigt de Barbara. Dehors, la neige commençait à tomber sur Stettin. Quelque part, les tambours de guerre résonnaient encore. Mais en cet instant, dans cette église, deux âmes venaient de devenir une, pour le temps et pour l’éternité. Amen.
Gerhard Kuhlman mourra quelques mois plus tard le 10 juin de cette même année 1637 pendant l’attaque du Château de Saatzig. Le couple avait-il eu le temps de concevoir un enfant ? Gerhard et Barbara ont-ils eu une descendance ?
L’objet principal de cet article n’est pas de résumer en quelques lignes la Guerre de trente Ans (sujet complexe) mais de préciser le contexte des évènements survenus pendant cette guerre afin de rendre compréhensibles les divers textes ou lettres mentionnant les frères Johan et Gerhard Kuhlman.
Gustav II Adolf à la Bataille de Breitenfeld in 1631, peinture de Jean Jacques Walter
I. Les Fondations (1544-1618)
L’armée suédoise naît véritablement en 1544 lorsque Gustave Vasa, après l’échec coûteux des lansquenets allemands contre les paysans révoltés du Småland, crée à la Diète de Västerås la première armée permanente par conscription (utskrivning). Ses successeurs tâtonnent : Erik XIV (1560-1577) s’inspire de Machiavel et organise des cohortes (fånikor) combattant à la pique, mais ses réformes sont abandonnées après l’invasion danoise de 1568. Jean III (1577-1592) préfère les mercenaires allemands ou écossais qui déçoivent en Livonie. Charles IX (1604-1611) comprend enfin la nécessité de moderniser l’armée nationale : il prend comme instructeur le comte Jean de Nassau qui rétablit la discipline et adopte les méthodes linéaires hollandaises. Mais en septembre 1605, la cuisante défaite de Kirchholm (1) devant les Polonais révèle toutes les failles de l’organisation militaire suédoise. Cette dure leçon servira directement à son fils, Gustave-Adolphe, qui monte sur le trône en 1611 et entreprend immédiatement une refonte complète de l’armée, jetant les bases d’une puissance militaire qui fera trembler l’Europe entière.
II. Les réformes de Gustave-Adolphe : forger une armée nationale
Après la paix de Stolbovo (2) en 1617, Gustave-Adolphe refond complètement l’armée. Le plan de 1623 prévoit 9 régiments provinciaux (incluant Finlande et Carélie) totalisant 240 compagnies et 36 000 hommes. L’organisation est claire : 150 hommes par compagnie, 4 compagnies forment un bataillon, 3 bataillons une brigade opérationnelle. Mais le recrutement est un fardeau terrible pour la paysannerie. Les jeunes paysans sont enrôlés entre 15 et 18 ans pour un service obligatoire de 30 ans – un jeune recruté à 16 ans ne sera libéré qu’à 46 ans ! On prend le valet de ferme avant le fermier, on épargne généralement le fils d’une veuve, les vagabonds sont enrôlés d’emblée mais jamais les criminels. Les mineurs du Bergslag (3) sont exemptés. Le recrutement s’effectue sous la responsabilité des pasteurs et du conseil de fabrique qui dressent les listes et présentent les miliciables aux commissaires du roi.
Entre 1613 et 1631, la Dalécarlie (4) se révolte à plusieurs reprises. En 1613-1614, les soldats levés en Dalécarlie désertent en masse et reviennent de Finlande dans leurs foyers. Quand les autorités veulent les châtier, des rixes éclatent. En 1624, dans la province de Kalmar, une mutinerie de soldats appuyés par les paysans du voisinage éclate sous un certain Joh Stind – vite étouffée. En 1629-1631, nouveaux troubles en Dalécarlie. Des réfractaires dalécarliens et smâlandais sont alors déportés comme colons en Ingrie. En Finlande, les excès sont pires. Un détachement de soldats finlandais dépêché dans le Tavasteland pour ramener des recrues en fuite se signale par de tels excès que les paysans, se plaignant au gouverneur-général Charles Oxenstierna, le menacent d’une révolte générale. Les paysans accusent aussi les soldats de mal exploiter leurs terres. Entre 1626 et 1630, la conscription livre néanmoins près de 50 000 soldats : 8 000 en 1626, 13 500 en 1627, 11 000 en 1628, 8 000 en 1629, 9 000 en 1630.
Pour transformer ces paysans récalcitrants en soldats, Gustave-Adolphe impose une discipline draconienne fixée dans les « Paragraphes de guerre » de 1621. Tous blasphèmes et jurons sont sévèrement punis. Le manque de zèle religieux lors des prières communes du matin et du soir entraîne le versement à la quête pour les pauvres. Anecdote remarquable : tous les soldats reçoivent un livre de prières – cas unique en Europe à cette époque. Les punitions sont impitoyables : le vol en marche est passible de la peine de mort. Les infractions légères amènent suppression de la solde au profit des infirmeries, les fers, les verges. Des corps entiers peuvent être punis : exclusion des cantonnements, retrait des étendards, décimation par arquebusade ou par la corde. Les duels entre officiers sont punis de mort. Aucune femme n’est admise dans les camps – contraste frappant avec la débauche des armées du temps. Pour faire respecter ce code, Gustave-Adolphe crée des tribunaux régimentaires (colonel et assesseurs) et une instance suprême : la Cour de Justice militaire (Krigsrätt) présidée par Jacob Pontusson de La Gardie, Grand-Maréchal du royaume depuis 1620. La Gardie a servi sous Maurice d’Orange-Nassau et introduit les méthodes hollandaises. Le code militaire doit être lu devant chaque régiment une fois par mois.
Mais cette discipline avait un prix : la solde doit être payée régulièrement trois fois par mois (les 11, 21 et dernier jour). En 1632, un simple mousquetaire touche environ 4 rixdales par mois, un lieutenant 30 rixdales, un capitaine 700 rixdales par an. Le roi est entouré d’un Consistoire ecclésiastique dirigé par un grand aumônier inspectant tous les aumôniers régimentaires. Le patriotisme se mêle à la ferveur luthérienne : à la crainte du papisme s’ajoute l’exaltation du « gothicisme ». Cette armée suscite l’admiration de Richelieu autant que de l’envoyé danois Peder Galt.
L’interdiction stricte du pillage sous Gustave-Adolphe fait initialement la réputation de l’armée suédoise et la distingue radicalement des autres forces européennes. Le vol en marche est puni de mort, et cette rigueur impressionne les contemporains habitués à voir les armées piller systématiquement les populations. Mais cette discipline exemplaire va progressivement se dégrader pour plusieurs raisons cruciales : L’irrégularité croissante de la solde tout d’abord. Tant que la solde est payée trois fois par mois comme prévu, les soldats peuvent acheter leurs provisions. Mais dès que les paiements se raréfient, la nécessité de vivre sur le pays devient inévitable. Au fil du temps, cette obéissance passive se relâcha progressivement et la nécessité de vivre sur le pays entraînant des contributions de guerre, des réquisitions, voire des pillages. Ensuite l’armée se transformait également et devenait cosmopolite. Début 1632, l’armée ne comptait plus que 12% de Suédois et Finlandais contre 88% de mercenaires étrangers et l’esprit de discipline originelle eut tendance à se diluer. Les mercenaires allemands, suisses, écossais n’avaient pas été élevés dans la ferveur luthérienne et le « messianisme gothique » qui animaient les troupes nationales. L’allongement des campagnes jouait aussi. Plus la guerre s’éternisait, plus il devenait difficile de maintenir l’approvisionnement régulier depuis la Suède. Les armées devaient survivre sur place. Enfin il y avait eu aussi quelques exemples de « pillage profitable » : Lors de la guerre danoise (1643-1645), Torstensson (5) opère au Holstein et dans le Jutland où « on pilla, on enleva de beaux chevaux » avec lesquels fut créé un corps de cavalerie. Cela pourvut aux besoins des troupes et le pillage devint une nécessité stratégique acceptée, voire encouragée.
L’interdiction du pillage fut un idéal fondateur de l’armée de Gustave-Adolphe qui fit sa réputation entre 1621 et les premières années de la guerre de Trente Ans. Mais cet idéal ne put résister à la transformation de l’armée nationale en force cosmopolite de mercenaires, à l’irrégularité croissante de la solde, et à l’allongement des campagnes qui rendit le pillage non plus un crime mais une nécessité de survie.
III. Le débarquement et la transformation cosmopolite
En Juin 1630, Gustave-Adolphe débarque sur la côte poméranienne avec seulement 13 000 hommes, 2 régiments de cavalerie (Vestergôtland et Småland) et 4 régiments d’infanterie suédoise. C’est une armée principalement nationale et homogène. Le traité de subsides franco-suédois de Bärwald (23 janvier 1631) change tout. la France finance une armée de 30 000 fantassins et 6 000 cavaliers. Commence alors un recrutement massif de mercenaires étrangers : Allemands, Suisses, Écossais de la célèbre « brigade verte », Anglais, Irlandais.
Le Maréchal Wrangel (1613-1676)
L’état-major se peuple de réfugiés tchèques. Début 1632, la métamorphose est stupéfiante : sur 120 000 hommes, il n’y a plus que 12% de Suédois et Finlandais, soit environ 15 000 soldats. Les 105 000 autres sont des mercenaires ! C’est devenu « une force cosmopolite ». À la mort du roi, le 16 novembre 1632, l’armée compte 130 000 hommes. Les soldats n’avaient pas d’uniformes fournis. Ils portaient des casaques doublées de pelisse en hiver et on distinguait les régiments par la couleur des drapeaux : jaune, bleu, vert, rouge, blanc.
Le 16 novembre 1632 à Lützen, à la tête de sa cavalerie, Gustave-Adolphe tombe au combat. Mais il avait formé des chefs de guerre à sa taille : Horn, Banér, Torstensson, Wrangel, Bernard de Saxe-Weimar.
Le Général Johan Banér (1596-1641). Commandant en chef de l’armée suédoise.
Le 6 septembre 1634, la lourde défaite de Nordlingen (6) porte un coup sévère au prestige des Nordiques. Les pertes sont énormes, les désertions massives. Johan Banér, nommé commandant en chef de toutes les forces suédoises en Allemagne, doit restaurer la discipline par des mesures rigoureuses contre les mutinés, les rançonneurs et les pillards. Renforcé des troupes françaises de Guébriant (7), il s’enfonce dans le Sud de l’Allemagne. Après une offensive d’hiver en Bohème, sa mort à Halberstadt en mai 1641 prive l’armée d’un chef de valeur « aimé des hommes malgré sa rudesse ».
Lettre de Gerhardt Kuhlman au Général Baner, 24 mai 1634. Il fait le siège de Breslow. Archives militaires de Suède.
Les Suédois triomphent à Chemnitz en 1639 sous Johan Banér sur les Impériaux, gravure sur bois de 1860 d’après un dessin de Josef Mathias von Trenkwald.
L’année 1637 constitue une période critique. Il ne reste plus que 45 000 hommes sous commandement suédois, dont seulement 30 000 combattants – les 15 000 restants tiennent garnison. Dans les ports de débarquement, on emploie pour raison de sécurité des troupes suédo-finlandaises qui acceptent d’être payées en denrées alimentaires faute d’argent. « L’amalgame des Suédois et des mercenaires allemands devient de plus en plus difficile. »
Il faut noter ici que la plupart des textes retrouvés mentionnant les frères Kuhlman pendant cette période difficile de 1634 à 1637.
Le Lieutenant-Colonel de cavalerie Johan Kuhlman fait l’inventaire de ses troupes en 1637. Rullors Suédois.
Johan Kuhlman fait le siège de Glogow en 1639.
De 1643 à 1645, la guerre danoise permet à Torstensson d’opérer une diversion flatteuse pour l’amour-propre national. Au Holstein et dans le Jutland, on pille, on enlève de beaux chevaux avec lesquels est créé un corps de cavalerie. « Cela pourvoit aux besoins des troupes. » Enfin les armées de Torstensson, Wrangel et Königsmark, unies aux françaises, victorieuses en Bavière, marchent sur Vienne et pénètrent dans Prague. Le traité de paix de Westphalie (7) en 1648 consacre en Europe la grandeur du soldat suédois.
IV. Le problème du retour (1650-1653)
Au printemps 1650, l’armée Suédois dû licencier les troupes. Mais comment ramener en Suède des hommes qui avaient goûté à la guerre ? se demande le diplomate français Chanut qui observe : « Il n’est pas possible que la soldatesque et les officiers qui sont passés en Suède souffrent la contrainte et la frugalité, ayant goûté les délices de la guerre d’Allemagne. » En 1652, la garde royale n’avait pas touché sa solde depuis six mois et beaucoup de soldats demandèrent un congé ou désertèrent. L’allocation en céréales que recevaient les veuves de soldats fut supprimée et les soldats perdus erraient à travers le pays contribuant ainsi à la crise sociale au moment. Le Riksdag de 1652, tenu sous la reine Christine, décrète des enrôlements supplémentaires pour les trois années suivantes, avec des exigences particulières pour les paysans soumis aux seigneurs mais en 1653 une grave révolte paysanne oblige à faire donner la cavalerie et l’artillerie pour la mater. C’est le soulèvement de Närke (8). Charles X Gustave hérite d’une situation particulièrement difficile. En 1634, l’armée comptait 23 régiments d’infanterie de campagne (1 200 hommes chacun) et 8 régiments de cavalerie (800-1 000 maîtres). Le service militaire sélectif restait très impopulaire. Les doléances affluaient au Riksdag. Le Conseil hésita et songea à remplacer les levées par des taxes plus lourdes pour recruter des mercenaires. Pour la Campagne de Pologne en 1855, Charles X impose à son armée de 40 000 soldats une discipline aussi sévère que celle de Gustave-Adolphe, s’inspirant toujours du messianisme gothique et luthérien. Mais le soldat, privé de provisions et sans solde, dut vivre sur l’habitant. Les régiments allemands, en particulier, se signalèrent en Pologne par le pillage, le viol et l’incendie, la profanation des églises dans les campagnes et les villes. Les victoires butèrent déjà sur la résistance morale d’un peuple. Les traités de Roskilde et Oliva (9) récompensèrent néanmoins tous ces efforts démesurés : la Suède s’était taillée un Empire baltique.
(1) La bataille de Kircholm du 27 septembre 1605 est l’une des grandes batailles de la guerre polono-suédoise de 1600-1611. La bataille s’est déroulé à Kirchholm (désormais Salaspils en Lettonie). Les forces de la république des Deux Nations de Jan Karol Chodkiewicz, bien qu’inférieures en nombre, ont rapidement battu les forces suédoises de Charles IX. Cette victoire fut marquée par la puissance de la cavalerie lourde (hussards) de Pologne-Lituanie.
(2) Le traité de Stolbovo, signé le 27 février 1617, est un traité qui mit fin à la guerre d’Ingrie (1610-1617) entre la Suède et la Russie après l’échec du siège de Pskov par les Suédois.
(3) Le Bergslagen (loi de la montagne en suédois) est une région minière située au nord du lac Mälar, en Suède, qui se distingue par sa culture et son histoire. Les activités minières et métallurgiques remontent au Moyen Âge.
(4) La Dalécarlie (littéralement « les vallées ») est une province historique du centre de la Suède. Ses frontières ont été reprises par le comté de Dalécarlie.
(5) Lennart Torstenson (ou Lennart Torstensson), né le 17 août 1603 à Forstena (Västergötland) et mort le 7 avril 1651 à Stockholm, est un homme de guerre suédois. Il fut aussi conseiller du royaume de Suède et gouverneur de province.
(6) La première bataille de Nördlingen a lieu les 5 et 6 septembre 1634, durant la guerre de Trente Ans. Les Suédois n’avaient pu tirer bénéfice de la victoire protestante à Lützen à cause de la mort de leur roi Gustave Adolphe. Les forces impériales reprirent l’initiative et, en 1634, occupèrent la ville de Ratisbonne menaçant d’avancer plus loin en Saxe. Les protestants réalisèrent qu’ils devaient faire un effort pour reprendre la ville et planifièrent alors une attaque de nuit.
(7) Jean-Baptiste Budes de Guébriant, comte de Guébriant, né à Saint-Carreuc le 2 février 1602 d’une ancienne famille bretonne, mort le 24 novembre 1643 de la blessure qu’il reçut le 17 novembre 1643 d’un coup de fauconneau qui lui emporta le bras droit lors du siège de Rottweil, fut un homme de guerre actif pendant la Guerre de Trente Ans. Le fauconneau ou bombarde allongée est une pièce d’artillerie légère de 6 à 7 pieds (environ 2 m), qui a deux pouces de diamètre (calibre 50,8 mm) et dont le boulet pèse 1 livre à 1,5 livre (de 453 g à 700 g).
(8) Närke est située au coeur de la Suède et a pour principale ville Örebro avec son magnifique château médiéval. La province, qui compte la belle région naturelle de Bergslagen, est entourée au nord par la crête de la montagne Kilsbergen et au sud-ouest par le parc national de Tiveden. Närke était réputée pour ses paysans belliqueux.
(9) Le traité de Roskilde ou paix de Roskilde est un traité conclu le 26 février 1658 à Roskilde par lequel le roi de Danemark-Norvège Frédéric III cède ses provinces du Sud de la péninsule scandinave au roi de Suède Charles X Gustave. Le traité d’Oliva est un traité de paix signé à l’abbaye d’Oliva près de Dantzig (Gdańsk) en Prusse royale le 3 mai 1660. Il termine la première guerre du Nord entre les Vasa de Suède et ceux de Pologne, l’électeur de Brandebourg et l’empereur du Saint-Empire.
Dans mon premier article j’évoquais ma recherche sur la localisation exacte de la tombe de Johan Kuhlman, Lieutenant-Colonel dans l’armée Suédoise.
Si on combine les informations reprises dans les différents registres nobiliaires suédois édités au fil des siècles (XVIIe au XIXe siècles), les informations connues concernant Johan donnent ceci :
Johan Kuhlman, noble Kuhlman (fils de Johan Kuhlman, Tab. 1), de Bornhagenhof en Ingermanland. Était en 1639 lieutenant-colonel. Admis en 1649-07-22, après sa mort avec son frère Peter (les fils 1650 présentés sous le n° 467). Enterré en 1648 à Narva, où le colonel Frans Johnstone a donné 100 riksdalers pour sa tombe dans l’église du château. Marié à Gertrud von Sipstein (1), qui vivait veuve en 1662.
Pour mémoire, certains extraits indiquaient le lieu de sa sépulture sans mentionner son épouse (voir par ailleurs) et d’autres son épouse sans mention de sa tombe. Ces registres, d’autre part, ne laissaient pas présager des informations ou documents que j’ai pu par la suite consulter aux archives de Suède comme les « Rullors » militaires ou lettres échangées avec la Reine Christine ou encore le Grand Chancelier Oxenstierna.
Lors de notre une visite en août 2024 du château de Narva, notre jeune guide Klim Klimenko nous indiqua qu’à part un petit lieu de recueillement situé au centre du château il n’y avait jamais eu d’église dans l’enceinte de la forteresse et qu’aucune trace d’un quelconque enterrement d’officier n’avait pu être trouvé dans les archives. Ce n’est que quelques jours après notre départ que Klim, intrigué lui aussi, eut une intuition. A cette époque, en 1649, il y avait certes deux forteresses aujourd’hui connues sous leur nom de Narva et Ivangorod (côté Russe) mais qu’elles faisaient partie intégrante de la ville de Narva alors sous domination Suédoise. De plus, si aucune église n’avait existé dans l’enceinte du château de Narva, il y en avait bien eu dans l’enceinte de celui d’Ivangorod. Dont une, initialement de rite orthodoxe, avait été transformée en temple protestant pendant l’occupation Suédoise …
Johan et sa famille ayant élu domicile du côté est du fleuve Narva (Ragoditza et Sirgonitza) en Ingrie à une quarantaine de kilomètres de Narva, l’hypothèse que sa tombe ait été en fait dans l’Eglise protestante d’Ivangorod devenait très plausible voire probable.
Les Eglises Nikolskaja (Saint-Nicolas), à gauche et Uspenskaja (de l’Assomption) dans l’enceinte de la forteresse d’Ivangorod en Russie.
L’Eglise orthodoxe qui fut un temps convertie en temple protestant s’appelle Saint-Nicolas (2). Le site internet stnicholas.org répertoriant toutes les églises portant ce nom indique : « Située juste à l’est de la rivière Narva, à la frontière avec l’Estonie, l’église fait partie du complexe de la forteresse d’Ivangorod. Construite en calcaire en 1498, elle fut la première église orthodoxe de la région de Narva. Utilisée un temps pour le culte protestant au XVIIe siècle, elle fut reconvertie au rite orthodoxe au milieu du XVIIIe siècle. Sa dernière restauration remonte aux années 1970 ».
Suivant les plans anciens, cette église se trouve bien au centre de l’enceinte du château. Reste à espérer la fin prochaine du conflit en cours pour pouvoir avoir la chance de la visiter …
Plan de la forteresse d’Ivangorod. L’Eglise Saint-Nicolas se trouve indiquée par le n°15 et celle de l’Assomption par le n°14.
Pour compléter cette évocation, il faut savoir qu’après la révolution Russe de 1917 et jusqu’à 1939, la forteresse d’Ivangorod fut à nouveau réunie à la ville de Narva comme l’indique le plan ci-dessous datant de 1929.
Si l’intuition de Klim m’a permis une avancée significative dans la résolution de cette énigme, il n’en reste pas moins deux interrogations à élucider : la tombe de Johan est-elle toujours présente dans l’Eglise Saint-Nicolas ? Etait-il concevable de transporter le corps d’un officier, certes de haut-rang, sur plus de 1500 kilomètres par voie de terre à cette époque (3) ? Johan avait-il eu les mêmes faveur que le grand Roi Gustave Adolphe ou encore le Généralissime Baner ? Ou est-ce simplement une stèle évocatrice qu’avait fait poser le Colonel Johnstone en 1649?
Cette part du mystère reste entière. C’est ce que j’évoquerai dans un prochain article…
(1) L’orthographe exacte était en fait Gertrud van Sypesteyn. Voir par ailleurs.
(2) Nicolas de Myre ou Nicolas de Bari, communément connu sous le nom de saint Nicolas, est un Grec d’Anatolie né à Patare en Lycie (actuellement Turquie) vers 270 et mort à Myre en 343[Note 1]. Évêque de Myre en Lycie, il a probablement participé au premier concile de Nicée au cours duquel il combattit l’arianisme. Son culte est attesté depuis le VIe siècle en Orient et s’est répandu en Occident depuis l’Italie à partir du XIe siècle. Canonisé, il a été proclamé protecteur de nombreuses nations et de nombreux corps de métiers ; c’est un personnage populaire de l’hagiographie chrétienne et il est l’un des saints les plus vénérés de l’Église orthodoxe, réputé, entre autres, pour ses nombreux miracles (source wikipedia).
(3) La lettre de la Reine Christine datée du 20 juillet 1649 relative à l’anoblissement de Johan précise bien qu’il est mort au combat en Poméranie peu de temps avant. Ce qui me fait dater sa mort de 1649 plutôt que 1648.
Si l’on intéresse aux relations diplomatiques entres pays et que l’on essaye de s’y retrouver entre les différentes appellations (ambassades, consulats, légations) surtout aux XVIIIe et XIXe siècles il est normal de s’y perdre. Josef Kuhlman ayant été Consul Général des Royaumes de Suède et Norvège, j’ai souhaité apporter quelques clarifications.
Le Consulat de Suède en 1830
Au XIXe siècle, la présence suédoise en France ne se résume pas à une seule “ambassade” au sens moderne du terme. Elle s’organise autour de deux dispositifs distincts, complémentaires, qui vont coexister un certain temps : d’un côté la représentation diplomatique à Paris, de l’autre un réseau consulaire déployé dans les villes où se concentrent les intérêts maritimes et commerciaux. C’est cette superposition — légation, consulats, consulat général — qui donne parfois l’impression d’un système complexe, alors qu’il obéit à une logique assez claire.
La légation installée à Paris relève d’abord du politique. Elle est la mission chargée des relations officielles entre États : négociations, correspondance gouvernementale, protocole et suivi des dossiers internationaux. À l’époque, une légation est dirigée non par un ambassadeur, mais par un ministre (souvent “envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire”). La Légation de Suède et Norvège est installée rue de Rovigo à Paris et est dirigée par un Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire, en l’occurrence le Baron d’Adelswärd (du 1er août 1858 au 2 juillet 1871). La structure de la Légation comportait un secrétaire, des attachés dont un militaire), proche d’une structure diplomatique à part entière, centrée sur la capitale et tournée vers les relations gouvernementales.
Lettre autographe, datée du1er juillet 1864, du Ministre Baron Adelswärd. Il est chargé d’accueillir l’administrateur de la bibliothèque Royale de Suède souhaitant rencontrer l’administrateur de la bibliothèque Impériale du Louvre.Collection personnelle de l’auteur.
À côté de cette vitrine politique, les consulats répondent à des besoins plus concrets. Leurs attributions touchent la vie quotidienne des ressortissants et le fonctionnement du commerce : navigation et affaires maritimes, protection des marins, litiges commerciaux, formalités et actes, appui aux échanges. Les travaux sur le XIXe siècle rappellent d’ailleurs que l’on oppose souvent, à tort, diplomates et consuls : en pratique, leurs rôles sont complémentaires et l’action internationale d’un État repose aussi sur ces relais “de terrain”, notamment dans les ports et les zones d’activité économique.
Dans ce contexte, Alger occupe une place particulière. Les notices administratives suédoises décrivent un poste ancien, dont le statut a évolué au gré de décisions officielles. Le consulat d’Alger, établi dans le contexte d’un accord de paix de 1729, est transformé en consulat général en 1857, avec une organisation financée (salaire et frais de bureau). Le fait que les titulaires des postes, les titulaires ont souvent porté un “titre personnel” de consul général, ce qui peut créer un décalage entre le titre de la personne et le statut administratif exact du poste. Enfin, la dénomination varie encore par la suite (retour à “consulat” en 1877), tandis que le ressort consulaire est redécoupé selon les périodes. Tout cela explique qu’un même poste puisse apparaître différemment selon l’année, le type d’annuaire et la manière dont l’auteur privilégie le statut de l’office ou le titre du titulaire.
Josef Kuhlman (1809-1876) Consul Général de Suède et Norvège de 1873 à 1876.
La liste des titulaires du poste d’Alger permet d’illustrer concrètement cette histoire administrative : elle mentionne notamment Joseph Kuhlman, en fonctions à partir de 1873 et jusqu’à son décès en août 1876. L’annuaire du corps diplomatique et des consulats étrangers confirme par ailleurs ce maillage, en listant, à côté de la légation parisienne, des postes consulaires en France et en Algérie, et en indiquant « Alger — M. Kuhlman (Joseph), consul général ». Un élément complète utilement cette lecture : l’exequatur. Dans la pratique du XIXe siècle, un consul nommé par un État étranger ne pouvait exercer pleinement dans le pays (ou sur un territoire) où il était affecté qu’après reconnaissance par les autorités locales. Cette reconnaissance prend la forme de l’exequatur, souvent publié dans les documents officiels. Dans le Journal officiel de la République française du 9 février 1874, figure ainsi la mention : « L’exequatur a été accordé à M. Joseph Kuhlman, consul général de Suède et Norvège à Alger », ce qui atteste la reconnaissance formelle de ses fonctions par les autorités françaises.
Reste enfin la question des mots : légation ou ambassade ? La différence est d’abord une question de rang diplomatique. Une ambassade, dirigée par un ambassadeur, constitue le niveau le plus élevé de représentation et devient progressivement la norme au XXe siècle. Pour Paris, la transition est nette : la mission suédoise est élevée du rang de légation à celui d’ambassade le 15 octobre 1947 — date qui marque l’entrée dans le cadre diplomatique “moderne”, où l’ambassade s’impose comme format standard entre États.
Ainsi, loin d’être une anomalie, la coexistence d’une légation à Paris et d’un consulat général à Alger reflète l’organisation classique de la présence internationale au XIXe siècle : Paris pour la politique, les ports et places stratégiques pour le consulaire — avec, au fil du temps, des ajustements de statuts, de titres et de ressorts qui laissent des traces parfois déroutantes dans les annuaires, mais cohérentes une fois replacées dans leur logique administrative.
Après l’indépendance de l’Algérie, la représentation suédoise change de nature : elle s’inscrit désormais dans des relations bilatérales entre États souverains. Le site officiel de la Suède à l’étranger (Sweden Abroad) rappelle que les relations entre la Suède et l’Algérie sont anciennes (1729) et que la Suède reconnaît l’Algérie comme État souverain après la proclamation de l’indépendance en 1962, une représentation diplomatique suédoise est mise en place à Alger au niveau des ambassadeurs dès 1963. Cette ouverture marque le passage d’une logique consulaire héritée des siècles précédents à une représentation diplomatique moderne, chargée à la fois du suivi politique, du développement des relations bilatérales et des services consulaires.
Enfin, il faut rappeler que la mention « Suède et Norvège » dans les documents du XIXe siècle renvoie à l’Union qui liait les deux royaumes : cette union pris fin en 1905, date à laquelle la Norvège se sépare de la Suède et recouvre une politique extérieure pleinement distincte.