La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Un navire de la Compagnie des Indes Orientales au mouillage devant Dalarö, les voiles déliées pour le séchage, mâts avant et arrière abaissés. Drapeau suédois sous la fourche. Cedergren (1), Per Wilhelm (1823 – 1896)
Pendant longtemps j’ai pensé que dans la famille j’étais probablement celui qui voyageait le plus. Que ce soit avec la famille ou les affaires, en déplacement, pour habiter ou encore en touriste, si je considère les kilomètres parcours c’est probablement le cas et cela devrait le rester encore quelques temps. Mais si on se projette au XVIIIe ou XIXe siècle, on ne peut être qu’impressionné par les voyages réalisés par Johan en Europe.
De la fin des années 1750 jusqu’à 1780 environ, Johan Kuhlman (1738-1806) a beaucoup voyagé, à la recherche de nouveaux produits à importer en Suède ou encore pour se soigner (2). Quand on épluche les principaux journaux de cette époque on retrouve des traces de ses passages dans les différents ports d’Europe. Johan ira jusqu’à Setubal, le port de Lisbonne ou encore Gènes en Italie.
Carte des principaux voyages en Europe de Johan et Henric Kuhlman de 1760 à 1780.
Après avoir passé des contrats avec les producteurs ou revendeurs locaux, Johan mettait à disposition de ses clients des citrons, des eaux minérales de Spa, de Seltz ou encore de Balaruc dans le sud de la France, du chocolat ou encore du beurre de Courlande (3). J’aurai l’occasion d’évoquer ces produits dans un article à venir.
2 juillet 1768 : « Nouvellement arrivé, de l’or de qualité extra ainsi que de l’eau minérale de Pyrmont et de Seltz. Ces produits fins sont à vendre chez Johan Kuhlman à un prix raisonnable».
Un de ses voyages m’a particulièrement intrigué. Le 17 mai 1762, parmi d’autres voyageurs, on le retrouve à l’arrivée non pas à Gothembourg (Göteborg) ou Stockholm mais au port de Dalarö. A Stockholm, ce port faisait office de base pour la Compagnie Suédoise des Indes Orientales. Johan est-il rentré de Bordeaux avec un navire de la SOIC ? Est-ce lors de ce dernier voyage du célèbre navigateur Braad (4) qu’ils se sont rencontrés ?
(1) Dans l’album familial de photographies couvrant la période 1850 à 1920, album que j’ai appelé « l’album de Sigurd », il y a une photo avec pour seule annotation au verso « Cedergren ». Certainement une coïncidence mais je n’en suis pas si certain car elle est entourée d’autres photos de marins, armateurs ou capitaine de navires. Cette photo a-t-elle un lien avec le peintre ?
(2) Johan Kuhlman était atteint de la « maladie de la pierre ». Au XVIIIᵉ siècle, la “maladie de la pierre” désignait ce qu’on appelle aujourd’hui des calculs urinaires (pierres formées dans les voies urinaires, rein et/ou vessie). Dans les textes de l’époque (et les travaux d’historiens qui les synthétisent), elle est très souvent assimilée à la “gravelle” (terme courant pour ces concrétions) : on parle ainsi de “maladie de la pierre” ou “gravelle”.
(3) La Courlande est l’une des quatre régions historiques de la Lettonie s’étendant dans l’ouest du pays le long de la côte Baltique et le golfe de Riga, autour des villes de Liepāja et de Ventspils. Elle correspond à la partie occidentale de l’ancien duché de Courlande.
(4) voir un précédent article. Christopher Henric Braad, né le 28 mai 1728 à Stockholm et décédé le 11 octobre 1781 à Norrköping, était le fils de Paul Kristoffer Braad, industriel à Norrköping, et de Gertrud Planström. Il reçut une éducation privée à Norrköping, puis entra à Uppsala le 28 mars 1743. Il fut nommé au Collège de Commerce le 30 janvier 1745 et au Bureau de la Manufacture le 31 janvier 1747. Commis de bord à la Compagnie des Indes orientales en juillet 1747, il effectua son premier voyage pour cette compagnie en janvier 1748. Il devint premier assistant en 1753, puis chef d’expédition de 1760 à 1762. Il reçut le titre d’assesseur le 3 avril 1764. Marié une première fois le 21 juillet 1763 à Maria Kristina Westerberg (1739 -1768), fille du marchand Karl Magnus Westerberg à Norrköping puis une deuxième fois le 2 mars 1769 à Vilhelmina Hulphers (1749 -1771), fille du marchand et échevin Abraham Hulphers à Västerås et enfin une troisième fois le 4 juin 1772 à Sara Margareta Kuhlman (1754 -1797), la fille du marchand Henrik Kuhlman à Norrköping et la sœur de Johan et Henric.
Extrait d’une carte d’Ortelius (1) sur la Poméranie, la Lettonie et une partie du sud de la Pologne au-dessus des Carpates, éditée en 1581. collection personnelle de l’auteur.
Parmi les innombrables lettres, encore conservées, écrites par Johan Henric Lidén (1) à son ami Johan Kuhlman (1738-1806), un personnage que j’évoquerai dans un de mes prochains articles, il en est une évoquant l’origine de ces familles. Elle date du 17 octobre 1774 :
Des nouvelles d’Aix-la-Chapelle : Depuis ma dernière arrivée du pays de nos pères, Mme R. Rådinnan Bonde , née Trolle est devenue sage-femme et sera mon infirmière pour l’hiver. Monsieur le Commissaire Löwing de Finlande, un vieil ami honnête, va bientôt rentrer chez lui. D’autre part, le général Sprengtporten est déjà parti pour Amsterdam, mais il est rentré si rapidement chez lui et est parti aussi mal qu’il est arrivé ici …
Lidén voulait bien sûr parler de la Poméranie. Mais qu’est-ce que la Poméranie?
La Poméranie (Pomerania en anglais, Pomorze en polonais) est une région historique située sur la côte sud de la mer Baltique, aujourd’hui partagée entre l’Allemagne (à l’ouest) et la Pologne (à l’est). Son nom dérive du slave ancien “po more”, signifiant “terre au bord de la mer”. Son histoire remonte à plus de 10 000 ans, marquée par des migrations, des conquêtes et des divisions territoriales. La région est habitée depuis la fin de la dernière ère glaciaire. Durant l’Antiquité, elle est peuplée par des tribus germaniques et baltiques, mentionnée comme partie de la “Germania” par les Romains. À partir du VIe siècle, des peuples slaves (comme les Poméraniens) s’y installent, repoussant ou assimilant les populations précédentes.
Vers l’an 1000, la région est conquise par les souverains polonais (Piasts), qui l’intègrent partiellement à leur royaume. Au XIIe siècle, elle est christianisée sous l’influence de l’Empire germanique, du Danemark et de la Pologne. Des duchés locaux émergent, comme celui de la maison de Poméranie (Griffons) et des Samborides, souvent vassaux de puissances voisines. La région se divise en Poméranie occidentale (Vorpommern) et orientale (Pomerelia ou Hinterpommern). À partir du XIIIe siècle, une colonisation allemande (Ostsiedlung) s’intensifie, transformant la démographie. La Pomerelia (3) tombe sous le contrôle des Chevaliers Teutoniques au XIVe siècle, tandis que la Poméranie occidentale reste liée à l’Empire germanique et au Danemark.
Au XVIe siècle, la Réforme protestante s’implante en Poméranie occidentale. La guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage la région, menant au traité de Westphalie : la Poméranie occidentale devient suédoise (Poméranie suédoise), tandis que la Pomerelia reste polonaise. Au XVIIIe siècle, la Prusse (Brandenburg-Prusse) s’empare progressivement des territoires : en 1720, elle gagne la partie sud de la Poméranie suédoise, et en 1815, après les guerres napoléoniennes, l’ensemble forme la province prussienne de Poméranie. La Pomerelia est intégrée à la Prusse occidentale lors des partages de la Pologne (1772-1795).
Au XIXe et début XXe siècles, la Poméranie fait partie de l’Empire allemand, avec une population majoritairement germanophone. Après la Première Guerre mondiale, la Pomerelia revient à la Pologne (voïvodie de Poméranie), formant le “corridor polonais” vers la mer. Durant la Seconde Guerre mondiale, la région est sous contrôle nazi. À la fin de la guerre (1945), les conférences de Yalta et Potsdam redessinent les frontières : la partie est de l’Oder (Hinterpommern et Pomerelia) est attribuée à la Pologne, avec expulsion massive des Allemands (environ 2 millions) et peuplement par des Polonais. La partie ouest (Vorpommern) intègre la RDA (Allemagne de l’Est), puis l’Allemagne réunifiée en 1990, au sein du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.
J’aurai l’occasion de revenir plus tard dans de prochains articles sur l’histoire de la Poméranie Suédoise.
(1) Abraham Ortel, mieux connu sous le nom d’Ortelius, est né à Anvers et, après avoir étudié le grec, le latin et les mathématiques, s’y est établi avec sa sœur, en tant que libraire et «peintre de cartes». Voyageant beaucoup, particulièrement aux grandes foires du livre, son entreprise prospéra et il noua des contacts avec des lettrés dans de nombreux pays. Un tournant dans sa carrière est atteint en 1564 avec la publication d’une carte du monde en huit feuilles dont un seul exemplaire est connu : d’autres cartes individuelles suivront, puis, à la suggestion d’un ami, il rassemble une collection de cartes qu’ il fit graver dans une taille uniforme, formant ainsi un ensemble de cartes qui fut publié pour la première fois en 1570 sous le nom de Theatrum Orbis Terrarum (Atlas du monde entier). Bien que Lafreri et d’autres cartographes italiens aient publié des collections de cartes «modernes» sous forme de livre au cours des années précédentes, le Theatrum a été la première collection systématique de cartes de taille uniforme et peut donc être appelé le premier atlas, bien que ce terme n’ait été utilisé vingt ans plus tard par Mercator. Le Theatrum, avec la plupart de ses cartes élégamment gravées par Frans Hogenberg, connaît un succès immédiat et apparaît dans de nombreuses éditions dans différentes langues, y compris des addenda publiés de temps à autre incorporant les dernières connaissances et découvertes contemporaines. La dernière édition de cartes parut en 1612. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, Ortelius nota ses sources d’informations. Dans la première édition, quatre-vingt-sept cartographes étaient remerciés.
(2) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) . Ses ancêtres, originaires de Poméranie, avaient fait fortune. Son père avait adopté le nom de famille de la ferme Lida, située près de Norrköping, qu’il avait développée. Sa mère était la nièce de l’évêque et philosophe Andreas Rydelius . En 1771, il fut atteint de la goutte et démissionna de son poste à Lund en 1776. Il vécut chez son ami Johan Kuhlman à Norrköping et, alité jusqu’à la fin de sa vie, il poursuivit ses recherches.
(3) La “Pomerelia” (aussi appelée Pomérélie en français, ou Pomerelia en anglais/polonais) est une subdivision historique essentielle de la région. La Poméranie globale se divise traditionnellement en :
Poméranie occidentale (Vorpommern, aujourd’hui principalement en Allemagne),
Poméranie orientale ou Pomerelia (Hinterpommern ou Pomorze Gdańskie, aujourd’hui en Pologne, autour de Gdańsk).
Cette distinction date du Moyen Âge et a joué un rôle clé dans les conquêtes, les partages et les changements de frontières (par exemple, sous les Teutoniques, la Pologne, la Prusse, etc.). Sans elle, l’histoire de la Poméranie serait incomplète, car la Pomerelia représente une partie intégrante avec son propre parcours distinct (intégration à la Pologne au XXe siècle, corridor polonais, etc.)
Carte de Sanson, cartographe du Roi, « la Carélie, l’Ingrie ou Ingermanland ». Source Gallica, BNF.
Dans les premiers temps de mes recherches sur l’histoire de la famille Kuhlman installée en Ingrie (voir par ailleurs), je pensais que la raison principale du retour des descendants de Johan vers Weimar et Gadebush ou celle de Peter en Finlande liée à la conquète de cette province par la Russie au début du XVIIIe siècle.
La thèse de doctorat de Kasper Kepsu (1), historien finlandais né en 1978, apporte un autre élément de compréhension des raisons qui ont pu amené les Kuhlman à quitter l’Ingrie. Sa thèse intitulée « Den besvärliga provinsen » (La Province Difficile), dissèque avec une précision chirurgicale les mécanismes qui firent de l’Ingermanland une épine constante dans le flanc de l’Empire suédois.
Lorsque la Suède arracha cette province à la Russie par le traité de Stolbova en 1617, Stockholm pensait avoir sécurisé une position stratégique majeure sur la Baltique orientale. Cette région, située entre le lac Ladoga et le golfe de Finlande, devait servir de rempart contre les ambitions russes de reconquête et ouvrir la route du commerce lucratif vers la Moscovie. Pourtant, durant près d’un siècle de domination suédoise, l’Ingermanland allait se révéler être une charge plutôt qu’un atout. Le titre de la thèse résume à lui seul le calvaire administratif que connut la Couronne suédoise dans ses tentatives répétées de contrôler et d’intégrer ce territoire rebelle. Kepsu démontre brillamment que l’Empire suédois, souvent présenté dans l’historiographie comme un exemple d’État puissant et efficace, ressemblait davantage à un « État impuissant » dans ses périphéries orientales.
Le choc de la « Grande Réduction » (2)
Au cœur du désastre d’Ingrie se trouve la politique de Réduction lancée par Charles XI (2) dans les années 1680. Cette vaste entreprise de reprise des terres données ou vendues à la noblesse devait restaurer les finances royales épuisées par des décennies de guerres incessantes. En Ingrie, l’opération prit des proportions radicales : environ 80% des terres, qui appartenaient à la noblesse, furent brutalement confisquées pour revenir dans le giron de la Couronne. Les grandes familles aristocratiques qui avaient bâti leur fortune sur ces terres lointaines virent leur monde s’effondrer. Les De la Gardie, autrefois seigneurs d’immenses domaines, perdirent jusqu’à 80% de leurs revenus en provenance d’ingrie. Magnus Gabriel De la Gardie, qui avait régné en prince sur ses possessions, mourut pratiquement ruiné. Les Horn, les Stenbock, les Posse, tous ces noms illustres de la noblesse suédoise durent vendre leurs biens mobiliers, licencier leurs domestiques et parfois même abandonner la province.
Parmi ces nobles dépossédés figuraient également des familles d’officiers récemment anoblis pour leurs services militaires. La famille Kuhlman, dont les frères Johan et Peter avaient reçu leurs lettres de noblesse en 1649 en reconnaissance de leur bravoure, faisait partie de cette catégorie d’officiers qui avaient servi la Couronne avec loyauté et se retrouvaient maintenant victimes de sa politique fiscale impitoyable. Ces hommes incarnaient une génération entière de militaires suédois qui avaient cru aux promesses de l’Empire. Pour les paysans de la province, majoritairement orthodoxes et russophones, le changement de maître (après la Réduction) ne signifia guère d’amélioration. La Couronne, loin d’alléger leur fardeau comme ils l’espéraient, chercha immédiatement à maximiser les revenus de ces terres nouvellement acquises. La solution retenue fut aussi simple que désastreuse : l’affermage fiscal.
L’enfer de l’affermage
Plutôt que de gérer directement la collecte des impôts, Stockholm vendit ce droit à des entrepreneurs privés, les « fermiers fiscaux », qui payaient une somme fixe à l’État et gardaient pour eux tout ce qu’ils parvenaient à extorquer au-delà. Le système créait une incitation perverse à la rapacité et les abus atteignirent des sommets rarement égalés ailleurs dans l’Empire. Les archives regorgent de témoignages glaçants. Carl Gustaf Falkenberg, l’un des fermiers fiscaux les plus notoires, fut accusé d’avoir systématiquement torturé des paysans pour obtenir des paiements. Gustaf Braunius, un autre, confisquait le bétail et les outils agricoles, condamnant des familles entières à la famine. Les méthodes rappelaient davantage celles de brigands que d’agents de l’État. Le pasteur Matthias Moisander, témoin horrifié de ces exactions, s’exclama dans une supplique désespérée :
« Ah ! Toi, dorée, noble, précieuse Loi de Suède, qui pendant des centaines d’années as été maintenue avec force et fondée sur les Saintes Écritures, comme tu as perdu ta vigueur et ta force en Ingermanland et en Carélie ! »
La barrière linguistique aggravait encore la situation. Les paysans parlaient russe, finnois d’Ingrie ou estonien. Les administrateurs suédois ne comprenaient rien à leurs doléances. Quant au fossé religieux, il était abyssal. La population, fidèle à l’orthodoxie russe, voyait ses églises converties de force au luthéranisme, ses prêtres expulsés, ses pratiques interdites. Pour ces paysans, la domination suédoise n’était pas simplement une oppression fiscale, c’était une persécution religieuse.
Carte le la Curlande, Livonie, Ingrie par Robert de Vaugoudy en 1749. Source Gallica, BNF.
La révolte gronde
L’explosion était inévitable. Dès les années 1680, les premières protestations apparurent. Des pétitions collectives affluèrent vers Stockholm. Des paysans refusèrent de payer certaines taxes qu’ils jugeaient illégales. Certains prirent le chemin de l’exil vers la Russie. En 1690, la situation s’envenima dangereusement. Des rassemblements de plusieurs centaines de paysans se formèrent. Des percepteurs furent attaqués, leurs biens saisis. Le refus armé de laisser confisquer le bétail se multiplia. Puis vint la Grande Famine de 1696-1697, catastrophe naturelle qui transforma la crise sociale en apocalypse. Deux années consécutives de récoltes catastrophiques décimèrent entre 15 et 25% de la population et les chroniques mentionnent des cas de cannibalisme dans les campagnes les plus reculées. Dans ce contexte de désespoir absolu, les tensions entre paysans et fermiers fiscaux atteignirent leur paroxysme. La réponse de Stockholm fut prévisible : répression militaire brutale, exécution des meneurs, renforcement des garnisons. Quelques concessions cosmétiques furent accordées – réduction temporaire de certaines taxes, remplacement de quelques administrateurs particulièrement corrompus – mais le système d’affermage continua. Les autorités suédoises avaient compris qu’elles devaient éviter que les troubles ne dégénèrent en révolte généralisée, mais elles refusaient de s’attaquer aux causes structurelles du mécontentement.
Une noblesse humiliée
La noblesse d’Ingermanland formait un assemblage hétéroclite qui reflétait la nature composite de l’Empire suédois. On y trouvait des familles venues directement de Suède, comme les généraux récompensés par des terres pour leurs victoires militaires. Des officiers anoblis comme les Kuhlman représentaient cette catégorie de militaires professionnels qui avaient fait carrière dans les armées royales et reçu en récompense des domaines dans les provinces conquises. S’y mêlaient également d’anciennes familles boyardes (4) russes restées après 1617, converties superficiellement au luthéranisme mais conservant souvent des liens discrets avec Moscou. Enfin, des nobles allemands baltes, venus de Livonie et d’Estonie, apportaient leur expertise administrative et leurs réseaux commerciaux. Face à la Réduction, cette noblesse tenta de résister. En 1679, une « assemblée secrète » du corps nobiliaire décida d’envoyer une délégation à Stockholm sous la direction des colonels Frans von Knorring et Johan Apolloff. Ces hommes présentèrent un mémoire volumineux accusant la commission royale de tous les abus imaginables. Mais Charles XI et ses conseillers balayèrent ces protestations d’un revers de main. La défaite de la noblesse ingermane était totale et sonnait le glas de son influence politique. En 1688, pour achever de soumettre cette élite récalcitrante, le gouverneur général Göran Sperling exigea que tous les nobles, le clergé et les bourgeois prêtent un serment de fidélité solennel au roi. À Narva et à Nyen (5), les représentants des différents ordres durent jurer « devant Dieu et Son Saint Évangile » leur loyauté à la Couronne. Les nobles et les fermiers fiscaux durent même promettre de veiller à ce que leurs paysans restent également fidèles. Cette cérémonie humiliante confirmait que le pouvoir royal ne faisait plus confiance à ses propres serviteurs dans la province.
Plan de Narva datant de 1650. Heinrich Ceulenberg, archives nationales d’Estonie.
Une stratégie militaire défaillante
Paradoxalement, toute cette agitation fiscale et administrative servait officiellement un objectif militaire. L’Ingermanland constituait la première ligne de défense contre une éventuelle attaque russe. Les revenus de la Réduction devaient financer la modernisation et l’entretien d’une chaîne de forteresses censées arrêter l’ennemi. Narva, Nöteborg, Nyenskans : ces places fortes devaient former un verrou infranchissable. La réalité fut bien différente. Malgré les sommes colossales investies, les fortifications restèrent inadéquates. La Suède avait déplacé son centre de gravité stratégique vers le sud après la conquête des provinces danoises. Les gouverneurs successifs d’Ingermanland eurent beau supplier Stockholm d’envoyer des renforts et des fonds, leurs demandes restaient lettre morte. De plus, aucune troupe régulière permanente ne fut stationnée dans la province. Les autorités se contentaient de garnisons locales et comptaient sur des levées de milices paysannes en cas de danger – ces mêmes paysans qu’elles opprimaient et spoliaient le reste du temps. Cette contradiction révèle l’incohérence fondamentale de la politique suédoise en Ingermanland. Si la province était vraiment stratégiquement cruciale, pourquoi ne pas y établir le système de défense permanent qui avait fait la force militaire de la Suède ailleurs ? La réponse tient en un mot, le coût. L’Ingermanland devait être rentable pour la Couronne, pas une charge. L’affermage fiscal permettait d’extraire des revenus sans construire une administration coûteuse. Les fortifications devaient se financer elles-mêmes sur place. Cette logique comptable condamnait d’avance toute tentative sérieuse d’intégration de la province.
Le commerce, seule réussite
Si l’histoire politique et sociale de l’Ingermanland suédoise fut un fiasco, son histoire commerciale connut en revanche un certain succès. Narva et Nyen devinrent des ports florissants qui contrôlaient le lucratif commerce de transit avec la Russie. Les exportations suédoises – fer, cuivre, produits manufacturés – transitaient par ces villes vers la Moscovie. En retour arrivaient fourrures, bois et céréales russes destinés aux marchés occidentaux. La Couronne encouragea ce commerce par des privilèges fiscaux et douaniers. Narva en particulier connut une croissance spectaculaire dans les années 1690. Juridiquement, ces villes jouissaient du même statut que celles de Suède propre, mais leur population cosmopolite – Suédois, Allemands, Russes, Finnois – leur donnait un caractère unique. Elles incarnaient ce que l’Ingermanland aurait pu devenir : un pont entre l’Occident et l’Orient, un lieu d’échanges et de prospérité. Mais cette réussite commerciale ne profita guère aux paysans de l’arrière-pays qui continuaient de souffrir sous le joug des fermiers fiscaux. Le contraste entre la richesse des marchands urbains et la misère rurale ne fit qu’exacerber les tensions sociales.
Une province impossible à tenir
Kepsu conclut son étude magistrale par une question simple : pourquoi l’Ingermanland fut-elle si « difficile » à contrôler ? Sa réponse tient en plusieurs facteurs qui se renforçaient mutuellement pour créer une situation ingérable. D’abord, la conquête était récente et moins d’un siècle de domination suédoise n’avait pas suffi à effacer des siècles d’identité russe et orthodoxe. La population ne se sentait pas suédoise et ne le deviendrait jamais. Ensuite, l’exploitation fut excessive. La politique fiscale rapace, l’affermage particulièrement abusif et la Réduction déstabilisèrent complètement l’ordre social local. Même des sujets loyaux auraient fini par se rebeller. Le fossé culturel était infranchissable. La barrière linguistique, le conflit religieux profond et l’incompréhension mutuelle entre administrateurs et population rendaient toute gouvernance normale impossible. Enfin, la position géopolitique condamnait la province. Zone frontalière militarisée, constamment menacée par la Russie, impossible à défendre adéquatement, l’Ingermanland représentait un fardeau stratégique plus qu’un atout.
En 1703, lors de la Grande Guerre du Nord, Pierre le Grand reconquit facilement l’Ingermanland et y fonda Saint-Pétersbourg. La domination suédoise, qui n’avait duré que 86 ans, s’achevait dans l’échec. Comme le résume Kepsu « L’Ingermanland resta jusqu’au bout une province étrangère dans l’Empire suédois – conquise par les armes, exploitée économiquement, jamais véritablement intégrée culturellement ou politiquement. Sa perte en 1703 ne fut pas seulement une défaite militaire, mais l’aboutissement d’un échec administratif et politique d’un siècle. » La mention des Kuhlman dans l’index de cette thèse monumentale rappelle que derrière les statistiques et les analyses structurelles se cachaient des destins humains. Des familles comme celle de Johan et Peter Kuhlman, officiers fidèles qui avaient servi la Couronne avec honneur, virent leurs espoirs de prospérité anéantis par les impératifs fiscaux d’un État en guerre permanente.
Novoĭ plan stolichnago goroda i kri︠e︡posti Sanktpeterburga. Nouveau plan de la ville et de la forteresse de St. Pétersbourg par Roth, Christoph Melchior, publié en 1776.
(1) Kasper Kepsu a consacré sa thèse à l’une des provinces les plus énigmatiques et turbulentes de l’Empire suédois. Soutenue à l’Université d’Helsinki en 2014 et publiée par la Société scientifique finlandaise (Finska Vetenskaps-Societeten) dans la prestigieuse collection « Bidrag till kännedom av Finlands natur och folk » (Contributions à la connaissance de la nature et du peuple de Finlande), son travail monumental de près de 400 pages a immédiatement marqué l’historiographie nordique. Aujourd’hui maître de conférences en histoire nordique à l’Åbo Akademi University (Université Åbo Akademi) à Turku, Kepsu s’est imposé comme l’un des spécialistes internationaux de l’Ingermanland et des zones frontalières de l’Empire suédois à l’époque moderne. Il a également publié des travaux remarqués sur les bourgeois de Nyen et leur rôle de financiers pendant la Grande Guerre du Nord (1700-1721), ainsi que sur la mobilité des populations dans les régions frontalières entre Finlande et Russie. Ses recherches portent notamment sur les relations entre pouvoir central et périphéries, sur la construction étatique suédoise et sur l’interaction entre populations civiles et autorités militaires. Conférencier régulier dans les universités européennes, notamment à Vienne et Uppsala, Kepsu continue d’explorer ces territoires oubliés qui furent autrefois au cœur des rivalités entre grandes puissances baltiques.
(2) La Grande Réduction est une réforme mise en œuvre en Suède en 1680 au cours de laquelle la Monarchie suédoise récupère des terres accordées préalablement à la noblesse et où l’ancienne noblesse terrienne perd la base de son pouvoir. En Suède, les réductions (reduktion) désignent, de manière plus générale, le retour à la Couronne de fiefs qui avaient été accordés à la noblesse. Plusieurs réductions ont eu lieu, celle de 1680 étant la dernière.
(3) Charles XI (en suédois : Karl XI), né le 24 novembre 1655 à Stockholm et mort le 5 avril 1697 dans la même ville, est roi de Suède de 1660 à sa mort.
(4) Un boyard, ou boïar est un aristocrate des pays orthodoxes non grecs d’Europe de l’Est : Ukraine, Biélorussie, Moldavie, Valachie, Transylvanie, Russie, Serbie, Bulgarie. Etymologiquement, le terme boyard prend son origine du terme boi qui signifie combat. Bien que considérés comme des aristocrates, les boyards, avant le règne d’Ivan III étaient fondamentalement reconnus comme de grands chefs militaires et des guerriers
(5) Nyenskans (littéralement « Fort de la Neva ») était une place forte suédoise édifiée en 1611 à l’embouchure de la Neva en Ingrie. Prise en 1703 par Pierre le Grand, elle forma le noyau de la nouvelle capitale de l’empire russe, Saint-Pétersbourg en Russie.
Le mariage fut célébré le 2 janvier 1637, en pleine Guerre de Trente Ans, à Alt-Stettin, et le sermon fut immédiatement imprimé par Georg Gowen, un témoignage rare d’un moment d’amour au cœur du chaos. J’ai écrit le texte ci-dessous à partir de ce document historique original conservé à la Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel.
Sermon prononcé par le Pasteur Christophorus Schultetus à l’occasion du mariage du Lt-Colonel Gerhard Kuhleman et Barbara von Eckstad.
Par un froid matin d’hiver à Vieux Stettin, alors que la Guerre de Trente Ans ravageait encore l’Europe, deux destinées se croisèrent dans l’église Saint-Jacques. Lui, Gerhard Kuhlman, Lieutenant-Colonel valeureux au service de la Couronne de Suède, portait l’uniforme de guerre sous son manteau de cérémonie. Elle, Barbara von Eckstadt, jeune femme de vertu issue d’une famille noble, s’apprêtait à lier son sort à celui d’un homme dont le métier était le combat. Le pasteur Christophorus Schultetus se tenait devant eux, conscient de la gravité du moment. Comment bénir cette union quand le fracas des armes résonnait encore aux portes de la ville ? Comment promettre un avenir paisible à une épouse dont le mari pourrait partir au combat dès le lendemain ?
L’Anneau d’Or et les Leçons de David
Le pasteur prit dans ses mains l’anneau de mariage et commença son sermon, tissant une métaphore qui allait durer plus d’une heure. Cet anneau, expliqua-t-il aux fidèles rassemblés dans l’église froide, n’était pas qu’un simple bijou. C’était le symbole de quatre vérités éternelles. « Certains murmurent, » commença-t-il en balayant l’assemblée du regard, « qu’un soldat ne devrait pas se marier. Que l’épée et l’amour ne font pas bon ménage. Que la guerre rend les hommes trop durs pour la tendresse conjugale. » Un silence pesant s’installa. Tous savaient que Barbara avait entendu ces mêmes reproches. « Mais regardez David ! » s’exclama le pasteur. « N’était-il pas un guerrier redoutable ? Pourtant, quand il vit Abigaïl, cette femme sage et vertueuse, il ne vit pas en elle un obstacle à sa valeur militaire, mais une compagne pour son âme. »
Le prédicateur raconta alors cette histoire biblique avec passion : comment le riche Nabal avait insulté David et ses hommes affamés, comment le guerrier, furieux, avait juré de tuer tous les hommes de la maisonnée, et comment Abigaïl, par sa sagesse et son courage, était venue à sa rencontre avec des provisions, s’inclinant devant lui et apaisant sa colère par ses paroles pleines de foi. « Voyez-vous, » poursuivit Schultetus, « David n’est pas devenu moins brave après avoir épousé Abigaïl. Au contraire ! Car l’amour d’une femme vertueuse ne rend pas un homme faible – il lui donne une raison de plus de se battre, un foyer vers lequel revenir, une lumière dans les ténèbres de la guerre. »
Quand Dieu Unit les Cœurs
Barbara allait quitter sa famille, ses terres natales, pour suivre un homme dont le destin était incertain. Le pasteur le savait. Alors il évoqua l’histoire de Rebecca, cette jeune femme qui, des siècles auparavant, lorsqu’on lui demanda si elle acceptait de partir vers un pays lointain épouser Isaac qu’elle n’avait jamais vu, répondit simplement : « Ja, ich will mitziehen » – « Oui, je veux partir. » « Dieu est l’orfèvre qui forge les alliances, » expliqua Schultetus en levant l’anneau vers la lumière des vitraux. « Qu’importe si cet anneau est d’or, d’argent ou de fer ? Qu’importe si l’époux est prince ou soldat, si l’épouse est riche ou modeste ? Lorsque Dieu unit deux âmes dans la crainte du Seigneur et la vertu, aucun homme ne peut les séparer. » Il rappela que David était un fugitif sans le sou quand il épousa Abigaïl, veuve d’un homme riche. Elle possédait des milliers de moutons et de chèvres, des serviteurs, des terres. Lui n’avait qu’une bande de guerriers loyaux et l’onction promise d’un royaume à venir. « Pourtant elle ne vit pas sa pauvreté – elle vit son cœur selon Dieu. »
La Flamme qui Unit
« L’amour conjugal, » déclara le pasteur avec gravité, « est un feu sacré qui fond deux êtres en un seul. Non pas comme deux personnes qui se tiennent simplement côte à côte, mais comme deux métaux précieux que le forgeron fait fondre ensemble pour créer un alliage plus fort que chacun séparément. » Il mit en garde contre ceux qui cherchent d’abord la beauté ou la richesse. Certes, Abigaïl était belle et riche – le texte biblique le mentionnait. Mais ce n’était pas cela qui avait conquis David. « Écoutez comment elle parlait : ‘Que le Seigneur protège mon seigneur ! Car tu mènes les combats du Seigneur, et qu’aucun mal ne soit trouvé en toi tous les jours de ta vie !' » « Voilà, » s’exclama Schultetus, « une femme qui comprenait le destin de son époux ! Une femme de sagesse, d’humilité, de patience et de discrétion. Une femme qui savait transformer la colère en douceur, qui pouvait calmer un lion furieux par la seule force de ses paroles sages. » Il cita alors le Siracide : « Une femme vertueuse est un don précieux… Une femme qui sait se taire est un don de Dieu… Il n’y a rien de plus cher sur terre qu’une épouse pieuse. »
Le Cercle Sans Fin
Alors que le sermon touchait à sa fin, le pasteur éleva l’anneau devant toute l’assemblée. « Regardez ce cercle. Trouvez-vous un début ? Trouvez-vous une fin ? » Silence dans l’église. « Les anciens Égyptiens voyaient dans le cercle le symbole de l’éternité. Ainsi en est-il du mariage. Ce que Dieu a uni, aucun homme ne doit le séparer. Ni la distance, ni la guerre, ni les années, ni les épreuves. » Il évoqua alors Ruth, cette veuve qui refusa d’abandonner sa belle-mère Naomi et prononça ces mots immortels : « Où tu iras, j’irai. Où tu habiteras, j’habiterai. Ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras, je mourrai, et là je serai enterrée. Que le Seigneur me punisse si autre chose que la mort nous sépare ! » « Barbara, » dit-il en se tournant vers la jeune mariée, « tu quittes aujourd’hui la maison de ton père pour suivre un guerrier. Les routes seront longues, les séparations douloureuses, les nuits d’inquiétude nombreuses. Mais souviens-toi : Dieu vous a unis. Là où il ira, tu iras. Et quand la guerre l’appellera loin de toi, ton amour sera son bouclier invisible, sa forteresse, sa raison de revenir. » Puis, se tournant vers Gerhard : « Et toi, vaillant soldat, souviens-toi qu’Hector lui-même, le plus grand guerrier de Troie, disait à son épouse Andromaque : ‘Tu es pour moi père et mère, tu es mon frère, tu es l’époux de ma jeunesse florissante.’ La vraie force d’un homme n’est pas d’être un lion dans sa maison, terrorisant sa famille, mais d’être tendre avec ceux qu’il aime tout en restant terrible à ses ennemis. »
L’Adieu du Pasteur
Christophorus Schultetus conclut son sermon par une prière ardente : « Que le Dieu qui a uni David et Abigaïl, Isaac et Rebecca, vous garde dans Son amour éternel et indivisible. Qu’Il vous accorde un mariage joyeux, paisible, rempli d’amour et béni de toutes les richesses divines. Que votre union soit si forte que même la mort elle-même peine à en discerner les liens. Et qu’un jour, dans l’éternité, vous soyez réunis avec le Christ et tous les élus dans un amour parfait et sans fin. » L’anneau passa au doigt de Barbara. Dehors, la neige commençait à tomber sur Stettin. Quelque part, les tambours de guerre résonnaient encore. Mais en cet instant, dans cette église, deux âmes venaient de devenir une, pour le temps et pour l’éternité. Amen.
Gerhard Kuhlman mourra quelques mois plus tard le 10 juin de cette même année 1637 pendant l’attaque du Château de Saatzig. Le couple avait-il eu le temps de concevoir un enfant ? Gerhard et Barbara ont-ils eu une descendance ?
L’objet principal de cet article n’est pas de résumer en quelques lignes la Guerre de trente Ans (sujet complexe) mais de préciser le contexte des évènements survenus pendant cette guerre afin de rendre compréhensibles les divers textes ou lettres mentionnant les frères Johan et Gerhard Kuhlman.
Gustav II Adolf à la Bataille de Breitenfeld in 1631, peinture de Jean Jacques Walter
I. Les Fondations (1544-1618)
L’armée suédoise naît véritablement en 1544 lorsque Gustave Vasa, après l’échec coûteux des lansquenets allemands contre les paysans révoltés du Småland, crée à la Diète de Västerås la première armée permanente par conscription (utskrivning). Ses successeurs tâtonnent : Erik XIV (1560-1577) s’inspire de Machiavel et organise des cohortes (fånikor) combattant à la pique, mais ses réformes sont abandonnées après l’invasion danoise de 1568. Jean III (1577-1592) préfère les mercenaires allemands ou écossais qui déçoivent en Livonie. Charles IX (1604-1611) comprend enfin la nécessité de moderniser l’armée nationale : il prend comme instructeur le comte Jean de Nassau qui rétablit la discipline et adopte les méthodes linéaires hollandaises. Mais en septembre 1605, la cuisante défaite de Kirchholm (1) devant les Polonais révèle toutes les failles de l’organisation militaire suédoise. Cette dure leçon servira directement à son fils, Gustave-Adolphe, qui monte sur le trône en 1611 et entreprend immédiatement une refonte complète de l’armée, jetant les bases d’une puissance militaire qui fera trembler l’Europe entière.
II. Les réformes de Gustave-Adolphe : forger une armée nationale
Après la paix de Stolbovo (2) en 1617, Gustave-Adolphe refond complètement l’armée. Le plan de 1623 prévoit 9 régiments provinciaux (incluant Finlande et Carélie) totalisant 240 compagnies et 36 000 hommes. L’organisation est claire : 150 hommes par compagnie, 4 compagnies forment un bataillon, 3 bataillons une brigade opérationnelle. Mais le recrutement est un fardeau terrible pour la paysannerie. Les jeunes paysans sont enrôlés entre 15 et 18 ans pour un service obligatoire de 30 ans – un jeune recruté à 16 ans ne sera libéré qu’à 46 ans ! On prend le valet de ferme avant le fermier, on épargne généralement le fils d’une veuve, les vagabonds sont enrôlés d’emblée mais jamais les criminels. Les mineurs du Bergslag (3) sont exemptés. Le recrutement s’effectue sous la responsabilité des pasteurs et du conseil de fabrique qui dressent les listes et présentent les miliciables aux commissaires du roi.
Entre 1613 et 1631, la Dalécarlie (4) se révolte à plusieurs reprises. En 1613-1614, les soldats levés en Dalécarlie désertent en masse et reviennent de Finlande dans leurs foyers. Quand les autorités veulent les châtier, des rixes éclatent. En 1624, dans la province de Kalmar, une mutinerie de soldats appuyés par les paysans du voisinage éclate sous un certain Joh Stind – vite étouffée. En 1629-1631, nouveaux troubles en Dalécarlie. Des réfractaires dalécarliens et smâlandais sont alors déportés comme colons en Ingrie. En Finlande, les excès sont pires. Un détachement de soldats finlandais dépêché dans le Tavasteland pour ramener des recrues en fuite se signale par de tels excès que les paysans, se plaignant au gouverneur-général Charles Oxenstierna, le menacent d’une révolte générale. Les paysans accusent aussi les soldats de mal exploiter leurs terres. Entre 1626 et 1630, la conscription livre néanmoins près de 50 000 soldats : 8 000 en 1626, 13 500 en 1627, 11 000 en 1628, 8 000 en 1629, 9 000 en 1630.
Pour transformer ces paysans récalcitrants en soldats, Gustave-Adolphe impose une discipline draconienne fixée dans les « Paragraphes de guerre » de 1621. Tous blasphèmes et jurons sont sévèrement punis. Le manque de zèle religieux lors des prières communes du matin et du soir entraîne le versement à la quête pour les pauvres. Anecdote remarquable : tous les soldats reçoivent un livre de prières – cas unique en Europe à cette époque. Les punitions sont impitoyables : le vol en marche est passible de la peine de mort. Les infractions légères amènent suppression de la solde au profit des infirmeries, les fers, les verges. Des corps entiers peuvent être punis : exclusion des cantonnements, retrait des étendards, décimation par arquebusade ou par la corde. Les duels entre officiers sont punis de mort. Aucune femme n’est admise dans les camps – contraste frappant avec la débauche des armées du temps. Pour faire respecter ce code, Gustave-Adolphe crée des tribunaux régimentaires (colonel et assesseurs) et une instance suprême : la Cour de Justice militaire (Krigsrätt) présidée par Jacob Pontusson de La Gardie, Grand-Maréchal du royaume depuis 1620. La Gardie a servi sous Maurice d’Orange-Nassau et introduit les méthodes hollandaises. Le code militaire doit être lu devant chaque régiment une fois par mois.
Mais cette discipline avait un prix : la solde doit être payée régulièrement trois fois par mois (les 11, 21 et dernier jour). En 1632, un simple mousquetaire touche environ 4 rixdales par mois, un lieutenant 30 rixdales, un capitaine 700 rixdales par an. Le roi est entouré d’un Consistoire ecclésiastique dirigé par un grand aumônier inspectant tous les aumôniers régimentaires. Le patriotisme se mêle à la ferveur luthérienne : à la crainte du papisme s’ajoute l’exaltation du « gothicisme ». Cette armée suscite l’admiration de Richelieu autant que de l’envoyé danois Peder Galt.
L’interdiction stricte du pillage sous Gustave-Adolphe fait initialement la réputation de l’armée suédoise et la distingue radicalement des autres forces européennes. Le vol en marche est puni de mort, et cette rigueur impressionne les contemporains habitués à voir les armées piller systématiquement les populations. Mais cette discipline exemplaire va progressivement se dégrader pour plusieurs raisons cruciales : L’irrégularité croissante de la solde tout d’abord. Tant que la solde est payée trois fois par mois comme prévu, les soldats peuvent acheter leurs provisions. Mais dès que les paiements se raréfient, la nécessité de vivre sur le pays devient inévitable. Au fil du temps, cette obéissance passive se relâcha progressivement et la nécessité de vivre sur le pays entraînant des contributions de guerre, des réquisitions, voire des pillages. Ensuite l’armée se transformait également et devenait cosmopolite. Début 1632, l’armée ne comptait plus que 12% de Suédois et Finlandais contre 88% de mercenaires étrangers et l’esprit de discipline originelle eut tendance à se diluer. Les mercenaires allemands, suisses, écossais n’avaient pas été élevés dans la ferveur luthérienne et le « messianisme gothique » qui animaient les troupes nationales. L’allongement des campagnes jouait aussi. Plus la guerre s’éternisait, plus il devenait difficile de maintenir l’approvisionnement régulier depuis la Suède. Les armées devaient survivre sur place. Enfin il y avait eu aussi quelques exemples de « pillage profitable » : Lors de la guerre danoise (1643-1645), Torstensson (5) opère au Holstein et dans le Jutland où « on pilla, on enleva de beaux chevaux » avec lesquels fut créé un corps de cavalerie. Cela pourvut aux besoins des troupes et le pillage devint une nécessité stratégique acceptée, voire encouragée.
L’interdiction du pillage fut un idéal fondateur de l’armée de Gustave-Adolphe qui fit sa réputation entre 1621 et les premières années de la guerre de Trente Ans. Mais cet idéal ne put résister à la transformation de l’armée nationale en force cosmopolite de mercenaires, à l’irrégularité croissante de la solde, et à l’allongement des campagnes qui rendit le pillage non plus un crime mais une nécessité de survie.
III. Le débarquement et la transformation cosmopolite
En Juin 1630, Gustave-Adolphe débarque sur la côte poméranienne avec seulement 13 000 hommes, 2 régiments de cavalerie (Vestergôtland et Småland) et 4 régiments d’infanterie suédoise. C’est une armée principalement nationale et homogène. Le traité de subsides franco-suédois de Bärwald (23 janvier 1631) change tout. la France finance une armée de 30 000 fantassins et 6 000 cavaliers. Commence alors un recrutement massif de mercenaires étrangers : Allemands, Suisses, Écossais de la célèbre « brigade verte », Anglais, Irlandais.
Le Maréchal Wrangel (1613-1676)
L’état-major se peuple de réfugiés tchèques. Début 1632, la métamorphose est stupéfiante : sur 120 000 hommes, il n’y a plus que 12% de Suédois et Finlandais, soit environ 15 000 soldats. Les 105 000 autres sont des mercenaires ! C’est devenu « une force cosmopolite ». À la mort du roi, le 16 novembre 1632, l’armée compte 130 000 hommes. Les soldats n’avaient pas d’uniformes fournis. Ils portaient des casaques doublées de pelisse en hiver et on distinguait les régiments par la couleur des drapeaux : jaune, bleu, vert, rouge, blanc.
Le 16 novembre 1632 à Lützen, à la tête de sa cavalerie, Gustave-Adolphe tombe au combat. Mais il avait formé des chefs de guerre à sa taille : Horn, Banér, Torstensson, Wrangel, Bernard de Saxe-Weimar.
Le Général Johan Banér (1596-1641). Commandant en chef de l’armée suédoise.
Le 6 septembre 1634, la lourde défaite de Nordlingen (6) porte un coup sévère au prestige des Nordiques. Les pertes sont énormes, les désertions massives. Johan Banér, nommé commandant en chef de toutes les forces suédoises en Allemagne, doit restaurer la discipline par des mesures rigoureuses contre les mutinés, les rançonneurs et les pillards. Renforcé des troupes françaises de Guébriant (7), il s’enfonce dans le Sud de l’Allemagne. Après une offensive d’hiver en Bohème, sa mort à Halberstadt en mai 1641 prive l’armée d’un chef de valeur « aimé des hommes malgré sa rudesse ».
Lettre de Gerhardt Kuhlman au Général Baner, 24 mai 1634. Il fait le siège de Breslow. Archives militaires de Suède.
Les Suédois triomphent à Chemnitz en 1639 sous Johan Banér sur les Impériaux, gravure sur bois de 1860 d’après un dessin de Josef Mathias von Trenkwald.
L’année 1637 constitue une période critique. Il ne reste plus que 45 000 hommes sous commandement suédois, dont seulement 30 000 combattants – les 15 000 restants tiennent garnison. Dans les ports de débarquement, on emploie pour raison de sécurité des troupes suédo-finlandaises qui acceptent d’être payées en denrées alimentaires faute d’argent. « L’amalgame des Suédois et des mercenaires allemands devient de plus en plus difficile. »
Il faut noter ici que la plupart des textes retrouvés mentionnant les frères Kuhlman pendant cette période difficile de 1634 à 1637.
Le Lieutenant-Colonel de cavalerie Johan Kuhlman fait l’inventaire de ses troupes en 1637. Rullors Suédois.
Johan Kuhlman fait le siège de Glogow en 1639.
De 1643 à 1645, la guerre danoise permet à Torstensson d’opérer une diversion flatteuse pour l’amour-propre national. Au Holstein et dans le Jutland, on pille, on enlève de beaux chevaux avec lesquels est créé un corps de cavalerie. « Cela pourvoit aux besoins des troupes. » Enfin les armées de Torstensson, Wrangel et Königsmark, unies aux françaises, victorieuses en Bavière, marchent sur Vienne et pénètrent dans Prague. Le traité de paix de Westphalie (7) en 1648 consacre en Europe la grandeur du soldat suédois.
IV. Le problème du retour (1650-1653)
Au printemps 1650, l’armée Suédois dû licencier les troupes. Mais comment ramener en Suède des hommes qui avaient goûté à la guerre ? se demande le diplomate français Chanut qui observe : « Il n’est pas possible que la soldatesque et les officiers qui sont passés en Suède souffrent la contrainte et la frugalité, ayant goûté les délices de la guerre d’Allemagne. » En 1652, la garde royale n’avait pas touché sa solde depuis six mois et beaucoup de soldats demandèrent un congé ou désertèrent. L’allocation en céréales que recevaient les veuves de soldats fut supprimée et les soldats perdus erraient à travers le pays contribuant ainsi à la crise sociale au moment. Le Riksdag de 1652, tenu sous la reine Christine, décrète des enrôlements supplémentaires pour les trois années suivantes, avec des exigences particulières pour les paysans soumis aux seigneurs mais en 1653 une grave révolte paysanne oblige à faire donner la cavalerie et l’artillerie pour la mater. C’est le soulèvement de Närke (8). Charles X Gustave hérite d’une situation particulièrement difficile. En 1634, l’armée comptait 23 régiments d’infanterie de campagne (1 200 hommes chacun) et 8 régiments de cavalerie (800-1 000 maîtres). Le service militaire sélectif restait très impopulaire. Les doléances affluaient au Riksdag. Le Conseil hésita et songea à remplacer les levées par des taxes plus lourdes pour recruter des mercenaires. Pour la Campagne de Pologne en 1855, Charles X impose à son armée de 40 000 soldats une discipline aussi sévère que celle de Gustave-Adolphe, s’inspirant toujours du messianisme gothique et luthérien. Mais le soldat, privé de provisions et sans solde, dut vivre sur l’habitant. Les régiments allemands, en particulier, se signalèrent en Pologne par le pillage, le viol et l’incendie, la profanation des églises dans les campagnes et les villes. Les victoires butèrent déjà sur la résistance morale d’un peuple. Les traités de Roskilde et Oliva (9) récompensèrent néanmoins tous ces efforts démesurés : la Suède s’était taillée un Empire baltique.
(1) La bataille de Kircholm du 27 septembre 1605 est l’une des grandes batailles de la guerre polono-suédoise de 1600-1611. La bataille s’est déroulé à Kirchholm (désormais Salaspils en Lettonie). Les forces de la république des Deux Nations de Jan Karol Chodkiewicz, bien qu’inférieures en nombre, ont rapidement battu les forces suédoises de Charles IX. Cette victoire fut marquée par la puissance de la cavalerie lourde (hussards) de Pologne-Lituanie.
(2) Le traité de Stolbovo, signé le 27 février 1617, est un traité qui mit fin à la guerre d’Ingrie (1610-1617) entre la Suède et la Russie après l’échec du siège de Pskov par les Suédois.
(3) Le Bergslagen (loi de la montagne en suédois) est une région minière située au nord du lac Mälar, en Suède, qui se distingue par sa culture et son histoire. Les activités minières et métallurgiques remontent au Moyen Âge.
(4) La Dalécarlie (littéralement « les vallées ») est une province historique du centre de la Suède. Ses frontières ont été reprises par le comté de Dalécarlie.
(5) Lennart Torstenson (ou Lennart Torstensson), né le 17 août 1603 à Forstena (Västergötland) et mort le 7 avril 1651 à Stockholm, est un homme de guerre suédois. Il fut aussi conseiller du royaume de Suède et gouverneur de province.
(6) La première bataille de Nördlingen a lieu les 5 et 6 septembre 1634, durant la guerre de Trente Ans. Les Suédois n’avaient pu tirer bénéfice de la victoire protestante à Lützen à cause de la mort de leur roi Gustave Adolphe. Les forces impériales reprirent l’initiative et, en 1634, occupèrent la ville de Ratisbonne menaçant d’avancer plus loin en Saxe. Les protestants réalisèrent qu’ils devaient faire un effort pour reprendre la ville et planifièrent alors une attaque de nuit.
(7) Jean-Baptiste Budes de Guébriant, comte de Guébriant, né à Saint-Carreuc le 2 février 1602 d’une ancienne famille bretonne, mort le 24 novembre 1643 de la blessure qu’il reçut le 17 novembre 1643 d’un coup de fauconneau qui lui emporta le bras droit lors du siège de Rottweil, fut un homme de guerre actif pendant la Guerre de Trente Ans. Le fauconneau ou bombarde allongée est une pièce d’artillerie légère de 6 à 7 pieds (environ 2 m), qui a deux pouces de diamètre (calibre 50,8 mm) et dont le boulet pèse 1 livre à 1,5 livre (de 453 g à 700 g).
(8) Närke est située au coeur de la Suède et a pour principale ville Örebro avec son magnifique château médiéval. La province, qui compte la belle région naturelle de Bergslagen, est entourée au nord par la crête de la montagne Kilsbergen et au sud-ouest par le parc national de Tiveden. Närke était réputée pour ses paysans belliqueux.
(9) Le traité de Roskilde ou paix de Roskilde est un traité conclu le 26 février 1658 à Roskilde par lequel le roi de Danemark-Norvège Frédéric III cède ses provinces du Sud de la péninsule scandinave au roi de Suède Charles X Gustave. Le traité d’Oliva est un traité de paix signé à l’abbaye d’Oliva près de Dantzig (Gdańsk) en Prusse royale le 3 mai 1660. Il termine la première guerre du Nord entre les Vasa de Suède et ceux de Pologne, l’électeur de Brandebourg et l’empereur du Saint-Empire.