Quatre semaines en mer du Nord : le voyage cauchemardesque de Lidén

Eté 1774. Lidén quitte Norrköping pour rejoindre Amsterdam, puis Aix-la-Chapelle, où il espère que les eaux thermales viendront à bout de sa goutte tenace. Il embarque. Et c’est le début de ce qu’il appellera lui-même « un voyage indescriptiblement triste et difficile ».

Le navire des Indes orientales Finland dans la tempête en mer du Nord. Le navire fut construit en 1761 au chantier naval Stora Stads à Stockholm et effectua sept voyages en Chine pour la Compagnie suédoise des Indes orientales. Tableau de Jacob Hägg (1839–1931). Sjöfartsmuseet Akvariet de Göteborg (réf. SMG1655)

La lettre 81, griffonnée en hâte « en route pour Amsterdam » le 16 juillet, a tout d’un message de naufragé : « Il ne me reste plus qu’à faire savoir que je suis vivant. » Deux semaines se sont déjà écoulées depuis son départ de Norrköping. La lettre suivante, écrite depuis Amsterdam le lendemain, livre les détails du calvaire : une tempête éclate la veille de la Saint-Jean, les enfermant une nuit et un jour entiers dans la tourmente. S’ensuivent quatre semaines en mer du Nord – orages, froid, vents contraires, et surtout, l’eau potable qui s’épuise, obligeant les hommes à n’en boire qu’une fois par jour. Tous les navires les dépassent. Le Finland, ce « misérable navire », avance si lentement que Lidén recommande, non sans ironie, qu’on le détruise à son retour.

Et pourtant, au milieu de ce désastre, une note inattendue : « Dieu m’a gardé de bonne humeur. » Lidén ne se plaint pas, il raconte. Avec cette lucidité tranquille qui le rend si attachant, à travers chaque ligne de cette correspondance précieusement conservée aux archives de Linköping.

Lettre 81 en route pour Amsterdam, 16 juillet 1774.

« Mon cher frère,

Après un voyage indescriptiblement triste et difficile à bien des égards, nous jetons maintenant l’ancre pour Amsterdam. Imaginez ! Deux semaines que j’ai quitté Norrköping. Le prochain billet, je l’écrirai convenablement. Maintenant, il ne me reste plus qu’à faire savoir que je suis vivant, car l’heure est venue, et je n’ai pas donné à mes amis l’occasion de se tourmenter les yeux dans l’ignorance de mes actions.

Cher frère, faites-le savoir à ma bonne mère par courrier immédiat, puisque je n’ai pas le temps d’écrire ; mais dites que le capitaine a juste parlé, et que je n’ai pas eu le temps de faire partir le courrier rapidement, mais que je suis sûr de l’attendre par le prochain courrier. Que Dieu bénisse mon frère avec tout le bien, tous les souhaits.

Un ami heureux.

Lidén

PS : Salutations à tous les amis ! Ah, si j’avais la santé, ça m’amuserait de repartir à l’étranger.

Lettre 82 — Amsterdam, juillet 1774 (lettre parvenue le 29 juillet)

« Mon cher Ami et Frère,

J’avais tracé quelques lignes hier, juste avant d’arriver ici ; Frey les a portées à terre pour les faire copier. Je tiens à présent ma promesse et vous écris à nouveau, fût-ce brièvement. J’espère que ma lettre de Norvège est bien parvenue à mon cher frère et qu’il sait dans quelles conditions j’y suis arrivé. La veille de la Saint-Jean, nous avions à peine repris la mer que la tempête s’est levée et quelle tempête ! Nous avons passé une nuit et un jour de Saint-Jean des plus éprouvants qui soient. Puis ce fut, semaine après semaine, un vent contraire, des orages répétés, un froid tenace et des eaux furieuses. Nous avons ainsi consumé quatre semaines entières dans la mer du Nord, sans savoir comment tout cela finirait. Le pire fut que l’eau, depuis longtemps croupissante et fétide, vint à manquer si bien que les hommes ne pouvaient s’abreuver qu’une seule fois par jour. Si nous n’étions pas sortis de cette mer comme nous l’avons fait, nous aurions été dans une situation bien grave. Mon frère peut juger lui-même, d’après tout ce que je viens de dire, que le voyage n’a pas été des plus réjouissants. Et pourtant, Dieu en soit loué, Il m’a gardé de bonne humeur tout au long de cette épreuve ; si mon bonheur n’a pas grandi, il est demeuré ce qu’il a toujours été.

Je vous prie de transmettre mes salutations à M. Ebberstein, et de lui demander de recommander à la compagnie maritime de faire détruire ce misérable navire à son retour car on ne saurait faire pire. J’ai eu la douleur d’observer, tout au long du voyage, comment chaque navire nous dépassait sans peine ; cette coque n’est bonne qu’à porter le vent, et les navires qui nous avaient accompagnés depuis le détroit sont arrivés ici quinze jours avant nous. Ces derniers jours, l’alerte avait même été donnée en raison de notre longue absence, du mauvais temps persistant et de la mauvaise réputation de la cargaison du Canon. Je n’ai débarqué que dimanche matin, et n’ai encore rencontré personne de la côte.

Suite du mardi, à midi.

Depuis lors, plusieurs vieilles connaissances sont venues me rendre visite à bord, et le voyage vers la suite est maintenant organisé. Krebels Reisen m’a trompé : point de liaison directe pour Maastricht, contrairement à ce qu’il annonçait. Quant au traditionnel Treck Schyten, il m’est impossible de l’emprunter à cause des trop fréquents changements. Il me faudra donc affréter une voiture particulière pour ce trajet, pratique, certes, mais fort coûteuse. Demain, si Dieu le veut, je serai en route. Liedbeck, qui m’a ici témoigné la même sollicitude que mon frère à Norrköping, a eu la bonté de laisser son jeune frère m’accompagner, afin que je ne sois pas seul en chemin.

La lettre de change était chez Hoope, pour l’acceptation. On m’a fait savoir que l’usage n’était pas de noter sur l’acceptation, mais que je pourrais ordonner le versement dès que j’en aurais besoin. Les renards sont peu recherchés ici. D’ici ce soir, je saurai ce que j’en tirerai ; j’en ai déjà cédé une cinquantaine, et j’ai eu bien de la chance de les placer. Pour le reste, on paye ici à raison de 4 florins la livre hollandaise, le commerce suit son cours.

M. Ebberstein a ouvert pour moi un compte chez Nedermeyer, lequel est demeuré deux jours ici avec moi et m’a offert tout ce que je pouvais souhaiter. C’est un homme d’une parfaite civilité, qui m’a beaucoup plu. Le Comptoir est l’un des meilleurs d’Amsterdam ; il n’entretient d’autres relations avec des Suédois qu’avec Ebberstein, et tient à protéger cette réputation avec soin. Nedermeyer lui-même avait Ebberstein en haute estime. M. Rungén est jeune, vif et expéditif ; il m’a accordé tout le temps dont j’avais besoin. Frey, lui, s’est montré discret et de bonne conduite tout au long du voyage. C’est entre ses mains que je remettrai, avec reconnaissance, toutes les choses qui m’ont été confiées.

J’attends maintenant avec impatience une lettre de mon frère. Que Dieu nous accorde de nous retrouver un jour dans la joie ! Saluez tous nos amis Ebberstein, Ekerman, Rudberg, Wiman, Braad; tous ceux qui gardent un souvenir de moi.

À la vie, à la mort,

Votre très dévoué frère,

Lidén

Note : A la fin de la lettre, Lidén évoque l’industriel Ebberstein, le maire Ekerman ainsi que le navigateur Braad (voir par ailleurs) beau-frère de Johan Kuhlman et marié à sa sœur Sara Margaretha.

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