I. Un fils de Wismar dans un monde en guerre
Johan Kuhlman naquit vers 1692 à Wismar, cité portuaire de la Baltique sous domination suédoise depuis le traité de Westphalie. Troisième fils d’Henrik Kuhlman, bourgmestre de Gadebusch, ancien officier de cavalerie au service du Royaume de Suède et de Dorothea Rawen. Il grandit dans une famille façonnée par deux cultures : l’identité germanique de sa ville natale et la loyauté suédoise qui avait fait la fortune et la noblesse des siens. Son frère aîné Joachim Adolf était né à Gadebusch en 1690, son cadet Heinrich également en 1693. Mais Johan, lui, était né à Wismar, comme si le destin avait voulu, dès l’origine, le marquer du sceau de cette ville qu’il allait défendre deux fois les armes à la main.
Il grandit à l’heure où la Grande Guerre du Nord, déclenchée en 1700 par une coalition menée par Pierre le Grand de Russie, ravageait lentement l’empire baltique suédois. Narva, Poltava, la fuite de Charles XII en Turquie : chaque année apportait son lot de désastres. Dans ce contexte, pour un jeune noble de bonne famille élevé dans l’idéal du service au roi, une seule voie s’imposait naturellement : les armes. Johan la choisit, et ne la quitta plus.
II. 1710 – L’apprentissage des armes en Flandre
C’est loin de la Baltique, dans les plaines boueuses des Pays-Bas espagnols, que Johan connut le feu pour la première fois. En 1710, à dix-huit ans, il s’engagea comme volontaire (Volontär) au sein du régiment suédois de Cronström (Cronströms svenska reg.), un corps auxiliaire servant sous les bannières de la Grande Alliance du duc de Marlborough dans le cadre de la Guerre de Succession d’Espagne.
L’année précédente, la bataille de Malplaquet (11 septembre 1709) avait traumatisé l’Europe entière : près de 33 000 morts et blessés pour une victoire alliée chèrement acquise sur les Français. Le champ de bataille de Flandre qu’abordait Johan n’était plus celui des grandes charges de cavalerie, c’était une guerre de sièges méthodiques, de tranchées, de mines et de contre-mines. Les campagnes de 1710 virent la chute successive de Douai, Béthune, Saint-Venant et Aire-sur-la-Lys, toutes arrachées pied à pied aux défenseurs français. Pour le jeune Johan, ce fut une école sans égale : il apprit la patience du siège, la résistance à l’épuisement, la discipline du feu. Quand il rentra, quelques mois plus tard, il était passé de l’adolescence à la soldatesque. Mais la vraie guerre, la sienne, celle du Nord, l’attendait.
III. 1712 – Le retour au Nord et la nomination sous Stenbock
Deux ans s’écoulèrent. Johan rentra dans l’orbite suédoise, au moment précis où la situation militaire de la Couronne en Allemagne du Nord se retournait spectaculairement. En octobre 1712, le maréchal Magnus Stenbock (1) débarquait à Rügen avec 16 000 hommes – le dernier grand effort offensif de Charles XII sur le continent – dans le but de dégager Stralsund, assiégée par les coalitions danoises, saxonnes et russes.

Le 13 novembre 1712, par ordre du comte Stenbock lui-même, Johan Kuhlman fut nommé cornette (Cornete) au régiment des dragons de Strömlet (Strömlets dragoner). Il n’était cornette que depuis cinq semaines quand survint la bataille qui allait rester dans les annales comme la dernière grande victoire suédoise de la guerre.
Le cornette était le grade le plus bas de la hiérarchie des officiers de cavalerie dans les armées européennes du XVIIe et XVIIIe siècle. Son équivalent dans l’infanterie était l’enseigne (fänrik).
IV. 20 décembre 1712 – Gadebusch : la victoire dans la ville du père
Le 20 décembre 1712, l’armée de Stenbock – environ 14 000 hommes – fit face à quelque 16 000 Danois et 3 500 Saxons près de Gadebusch. La ville, celle où le père de Johan avait été bourgmestre, où ses frères Joachim Adolf et Heinrich étaient nés, allait donner son nom à la dernière victoire de la Suède sur le continent.

L’artillerie suédoise, supérieure en nombre et en précision, pilonna les rangs ennemis avec une régularité implacable. L’infanterie, quant à elle avança jusqu’à portée de pistolet avant d’ouvrir le feu – une discipline de fer qui décima les bataillons danois avant même que ceux-ci ne pussent riposter efficacement. Sur l’aile, la cavalerie suédoise effectua le mouvement tournant décisif, débordant les Saxons et semant la panique dans tout le dispositif ennemi. Au crépuscule, l’armée dano-saxonne était en fuite, abandonnant toute son artillerie. Les pertes ennemies s’élevèrent à plus de 5 800 hommes tués, blessés ou prisonniers contre moins de 1 600 du côté suédois.
Johan avait combattu dans la ville administrée par son père. Il faisait partie des vainqueurs mais cette victoire éclatante n’était qu’un sursis et il le savait sans doute déjà.

V. Janvier 1713 – La retraite : Hollingstedt, Mecklembourg, et la muraille de Wismar
La coalition ne se laissa pas démonter. Forte de 36 000 hommes – Russes, Danois et Saxons réunis – elle se referma sur l’armée de Stenbock comme un étau. Privée de ravitaillement, acculée géographiquement, celle-ci entreprit une retraite vers le Holstein-Gottorp neutre, défendant chaque position avec l’acharnement des armées qui savent qu’il n’y a plus de renfort possible.
Johan participa à ces combats d’arrière-garde. À Hollingstedt, son régiment couvrit le repli de l’armée suédoise sur le pont de la Treene contre les troupes russes, retardant suffisamment l’adversaire pour permettre à la colonne principale de passer. Dans les semaines suivantes, à travers le Mecklembourg, d’autres engagements (les archives familiales mentionnent les lieux de « Label » et de « Rodentia ») émaillèrent une retraite qui ressemblait de plus en plus à une agonie militaire organisée.
Puis vint Wismar. La ville natale de Johan, toujours tenue par une garnison suédoise, se retrouvait dans la zone des opérations. Le document du Riddarhuset mentionne explicitement sa participation à la défense de Wismar (« Borgvaden af Wismar ») – la ville qu’il avait quittée enfant, qu’il protégeait maintenant en soldat. La garnison résista. Mais l’étau se resserrait.
VI. 16 mai 1713 – La capitulation de Tönningen : première captivité

Ce qui devait arriver arriva. Cerné dans la forteresse de Tönningen avec les restes de l’armée de Stenbock – environ 10 500 hommes, dont des milliers de malades, Johan fut fait prisonnier le 16 mai 1713 lors de la capitulation générale. C’était la fin de la campagne continentale. Stenbock lui-même, le vainqueur de Gadebusch, mourrait captif au Danemark en 1717. Ses hommes furent mieux traités, mais la captivité n’en était pas moins une épreuve, particulièrement pour un jeune officier de vingt et un ans dont la carrière venait à peine de commencer. Il fut libéré et rentra en Suède en mars 1714. Dix mois de captivité. La Grande Guerre du Nord continuait sans lui. Devant lui, une carrière à reconstruire dans un royaume en train de perdre son empire.
VII. 1714–1715 – Rebâtir une carrière dans les ruines d’un empire
Le retour de captivité n’éteignit pas l’élan de Johan. Au contraire. A peine rentré, dès le 10 mars 1714, une promotion l’attendait. Il fut nommé second ryttmästare (capitaine de cavalerie) dans le régiment de cavalerie de Vestgöta, un grade qu’il ne put toutefois pas prendre effectivement en charge, selon les registres. Ce fut finalement en qualité de capitaine en second au régiment de Kronoberg qu’il s’établit, à compter du 11 avril 1714, avec confirmation officielle du poste en juin 1715. Charles XII, réfugié en Turquie jusqu’en 1714, était rentré en Poméranie. La diplomatie s’agitait. Les armées se reconstituaient. Et dans les garnisons d’un empire qui rétrécissait à vue d’œil, des officiers comme Johan continuaient de servir, parce que c’était leur honneur et leur métier.
VIII. 8 avril 1716 – Le dernier siège de Wismar : deuxième captivité
L’été 1715 avait vu tomber Stralsund. Il ne restait plus à la Suède, en Allemagne du Nord, que Wismar, l’ultime forteresse Suédoise sur le continent. Une coalition dano-hanovrienne l’assiégeait depuis juin 1715. La garnison tint dix mois. Dix mois de famine, de scorbut, de poudre rationnée et d’espoirs de renfort qui ne vinrent jamais.
Le 8 avril 1716, Wismar capitula.
Pour Johan, c’était la deuxième fois qu’il rendait les armes dans cette même ville. La première fois, il avait vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-quatre. Et pour la deuxième fois, il était prisonnier de guerre, dans sa propre ville de naissance. Il ne rentra en Suède que deux ans plus tard, en juillet 1718. Wismar, elle, ne reviendrait jamais sous pavillon suédois : elle sera cédée au Mecklembourg en 1803, définitivement.
IX. 1718 – La dernière campagne : la mort d’un roi sous les murs de Fredriksten
Libéré en juillet 1718, Johan n’avait pas encore dit son dernier mot. Cette même année, Charles XII lançait une invasion de la Norvège avec 36 000 hommes – ultime ambition d’un roi que vingt ans de guerre n’avaient pas découragé. Johan, qui avait traversé l’intégralité de la Grande Guerre du Nord depuis ses premières armes en Flandre en 1710, rejoignit cette dernière campagne. C’est le document du Riddarhuset qui en témoigne explicitement : « bevistade 1718 fälttåget i Norrige » – il assista à la campagne de Norvège de 1718.

L’armée suédoise assiégeait la forteresse de Fredriksten (2) quand, le soir du 11 décembre 1718, Charles XII inspectait les tranchées. Un projectile le frappa à la tempe gauche. Il mourut sur le coup. En quelques heures, le siège était levé. La guerre se poursuivit encore quelques années, mais sans âme, sans dessein, jusqu’au traité de Nystad en 1721 qui consacrait la défaite définitive de la Suède et la fin de son empire baltique.
Johan avait 26 ans. Il avait servi dans cinq pays différents. Il avait été prisonnier deux fois. Il avait vu mourir son roi puis rentra à Stockholm.
X. 1719–1742 – Une longue patience dans la paix
Les années d’après-guerre furent pour Johan celles d’une attente administrative aussi longue qu’inconfortable. En 1723, il fut reçu une allocation de lieutenant lui permettant de subsister sans service actif avant d’être réduit au statut d’expektant (expectant), officier en demi-solde attendant un poste disponible. La Suède d’après-guerre avait plus d’officiers que de postes, plus de vétérans que d’armées à leur offrir. La patience finit par être récompensée. En 1735, vingt-deux ans après la capitulation de Tönningen, Johan obtint enfin une allocation de lieutenant au régiment de garnison de Stralsund (Schwerinska Regementet) dans cette Poméranie suédoise qu’il connaissait si bien. Sept ans plus tard, le 3 avril 1742, il y était promu capitaine (kaptens indelning). Il avait cinquante ans. La paix, décidément, n’avait pas la rapidité de la guerre pour les questions d’avancement.
Entre-temps, il avait fondé une famille. Il avait épousé Anna Margareta Schmiterlöw, dont il eut trois enfants : Margareta Elisabeth, Gertrud et Johan Anthon. Le soldat avait aussi, comme son père avant lui, construit une vie.
XI. 7 novembre 1748 – Chevalier de l’Ordre de l’Épée
Le 23 février 1748, le roi Frédéric Ier de Suède créa simultanément trois ordres de chevalerie destinés à honorer les serviteurs de la Couronne : l’Ordre des Séraphins, l’Ordre de l’Étoile polaire, et l’Ordre de l’Épée (Svärdsorden) – ce dernier spécifiquement conçu pour récompenser les officiers ayant servi avec mérite la monarchie suédoise. Le 7 novembre 1748, Johan Kuhlman fut fait Chevalier de l’Ordre de l’Épée (Riddare av Svärdsorden — R.S.O.). Les deux sources dont nous disposons – le document officiel du Riddarhuset et le répertoire de Lewenhaupt – concordent sur ce point avec une précision absolue : même abréviation, même date, même année. L’ordre n’ayant été créé que neuf mois plus tôt, Johan figure parmi les tout premiers récipiendaires de son histoire.
Il avait cinquante-six ans. Derrière lui, quarante années de service : la Flandre, Gadebusch, Hollingstedt, le Mecklembourg, deux fois Wismar, Tönningen, la Norvège. Deux captivités. Des dizaines d’années de demi-solde et d’attente. C’était, enfin, la reconnaissance.
Épilogue : Stockholm, 5 avril 1757
Johan Kuhlman mourut à Stockholm le 5 avril 1757, à l’âge d’environ soixante-cinq ans. Il avait servi la Couronne suédoise depuis ses dix-huit ans jusqu’à sa vieillesse. Ses deux frères avaient choisi Norrköping et le commerce – Joachim Adolf en 1723, Heinrich en 1726, fondant la lignée qui traverserait les siècles jusqu’en Algérie. Lui avait choisi Stockholm et les armes. Il ne reste de lui, dans les archives, que quelques lignes d’une écriture soigneuse dans un registre du Riddarhuset, lignes retrouvées en décembre 2025 dans une vente aux enchères à Bruxelles, dans les mains d’un brocanteur qui ne savait pas ce qu’il tenait. Ces lignes suffisent à restituer, dans leur sobriété administrative, le portrait d’un homme qui fut du bon côté de l’histoire suédoise quand celle-ci s’écrivait encore à la pointe de l’épée.
« Blef 1748 d. 7 novembre R.S.O. † 1757 d. 5 april. »
Quatre mots pour une vie. C’est souvent ainsi que l’histoire traite ses soldats.
(1) Magnus Stenbock, né à Stockholm le 22 mai 1665, mort à Copenhague le 23 février 1717, est un Feld-maréchal suédois. Fils de Gustaf Otto Stenbock, lui-même Feld-maréchal, et de Christina Catharine de La Gardie, il étudie à l’université d’Uppsala, puis à Paris, et entre dans la carrière militaire, passant quelques années au service des Provinces-Unies. Il fait partie du contingent suédois envoyé se battre aux côtés des Néerlandais pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg et est également employé en tant qu’agent diplomatique. En 1690, il se marie avec Eva Magdalena Oxenstierna.
(2) Le siège de Fredriksten ( au sud d’Oslo) est une attaque des troupes suédoises du roi Charles XII contre les armées coalisées à la forteresse norvégienne de Fredriksten, dans la ville de Fredrikshald (aujourd’hui Halden). Alors qu’il inspecte ses troupes, Charles XII est tué par un projectile. Les Suédois ont rompu le siège et les Norvégiens ont conservé la forteresse[1]. Avec le traité de Nystad trois ans plus tard, la mort de Charles XII marque la fin de l’ère de l’Empire de Suède et le début de l’ère de la Liberté.