La visite du Jutland

En 1869, le Consul Général de Suède et Norvège Rouget de Saint-Hermine (1), également Consul du Danemark monte à bord de la frégate Danoise Jutland qui vient d’entrer dans le port d’Alger.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine, Consul Général de Suède et Norvège, Consul du Danemark en Algérie de 1860 à 1872.
Au dos de la carte, dédicace à Sigurd Kuhlman (1835-1899), fils de Josef. Collection personnelle de l’auteur.

Nul doute que l’arrivée dans le port d’Alger d’un tel navire emblématique ne manqua pas de faire son effet. C’était un bateau hors du commun. L’une des innovations majeures du navire était son hélice escamotable : pouvant être relevée dans un puits intégré à la coque, elle permettait de réduire la traînée lorsque le navire naviguait à la voile, optimisant ainsi les performances. La figure de proue, sculptée par Julius Magnus Petersen, représente une allégorie du Jutland sous la forme d’une houlette de berger et d’un filet de pêche.

Le Jutland, peinture d’Anton Melbye

Entre 1869 et 1870, la Jylland effectua une grande croisière d’instruction en Méditerranée. La réalité de ce voyage est attestée par les archives danoises, notamment par le rapport du médecin-chef H.F. Bronniche, intitulé « Rapport du médecin de la frégate Jylland lors de la croisière en Méditerranée, 1869–70 » (réf. n° 215 des archives danoises). La mission de cette croisière méditerranéenne revêtait un double caractère. Formation navale des cadets tout d’abord, la Jylland servait de plateforme d’entraînement intensif pour les jeunes officiers de marine danois. En mer, les conditions de navigation en Méditerranée — vents variables, ports étrangers, contraintes diplomatiques — constituaient un exercice d’apprentissage irremplaçable pour la future élite navale danoise. Et représentation diplomatique et de rayonnement national. Les escales dans les ports méditerranéens, dont Alger, avaient également une dimension de présence diplomatique et de démonstration de puissance navale. Il était courant pour les marines européennes de l’époque d’envoyer leurs plus beaux navires faire escale dans des ports stratégiques, à des fins de relations internationales et de prestige national.

La ville d’Alger, en 1869, est une métropole méditerranéenne en pleine transformation. Sous administration française depuis 1830, elle est dotée d’un port actif, rénové et agrandi par les ingénieurs militaires français, capable d’accueillir les plus grands navires de guerre. La baie d’Alger, bordée par les hauteurs de la Casbah et les collines environnantes, est à cette époque l’un des ports les plus fréquentés de la Méditerranée occidentale. L’escale de la Jylland à Alger s’inscrit dans le cadre de ces visites de courtoisie et d’instruction. Elle permettait aux cadets danois d’observer et naviguer dans les eaux nord-africaines et la Méditerranée centrale, de pratiquer les manœuvres d’entrée et de sortie dans un port étranger et d’entretenir les relations diplomatiques entre le Danemark et la France en présence sur ce territoire.

    Naissance d’un navire exceptionnel

    La frégate Jylland — dont le nom signifie Jutland, la grande péninsule continentale du Danemark — est sans conteste l’un des navires de guerre en bois les mieux conservés au monde. Son histoire est à la fois celle d’une prouesse technique, d’un baptême du feu mémorable, et d’une longue vie au service de la Marine royale danoise (Kongelige Danske Marine), qui la mena jusqu’aux portes de la Méditerranée et aux côtes d’Alger. La quille est posée le 11 juin 1857 au chantier naval d’Holmen à Copenhague, base historique de la marine danoise. Le navire est conçu par le maître constructeur O.F. Suenson, et sa machinerie à vapeur est dessinée par l’ingénieur naval anglo-danois William Wain (1819–1882), cofondateur du célèbre chantier Baumgarten & Burmeister (future Burmeister & Wain). Lancée le 20 novembre 1860, la Jylland est armée et mise en service le 15 mai 1862. Elle est la troisième d’une classe de quatre frégates, les sisters-ships étant les Niels Juel, Sjælland et Peder Skram. Contrairement à ses deux aînées construites à voile pure, elle est la première frégate de la marine danoise à intégrer dès l’origine un moteur à vapeur combiné aux voiles : un hybride révolutionnaire pour l’époque.

    Caractéristiques techniques :
    CaractéristiqueDétail
    TypeFrégate à vapeur et à voile (screw steam frigate)
    ClasseNiels Juel
    Quille posée11 juin 1857
    Lancement20 novembre 1860
    Armement15 mai 1862
    ChantierHolmen, Copenhague
    ConcepteurO.F. Suenson
    Déplacement2 456 tonnes
    Longueur hors tout102 m (71 m hors mâture)
    Maître-bau13,5 m
    Tirant d’eau6 m
    CoqueBois de chêne, doublée de cuivre
    PropulsionMachine à vapeur à 2 cylindres Baumgarten & Burmeister, 1 300 ch, hélice escamotable
    Vitesse11–12 nœuds (vapeur) / 12 nœuds (voile)
    Autonomie vapeur1 500 milles marins
    Armement (1864)44 canons (32 pièces de 30 livres, 8 rayés de 18 livres, 4 rayés de 12 livres)
    Équipage405 à 437 hommes
    La Bataille de Heligoland (9 mai 1864) — Le baptême du feu

    Il est impossible de ne pas rappeler l’événement qui forgea à jamais la légende de la Jylland : la bataille de Heligoland, dans le cadre de la Guerre des Duchés (Anden Slesvigske Krig) qui opposa le Danemark à la coalition austro-prussienne. Le 9 mai 1864, un escadron danois de trois navires — la Jylland, la Niels Juel et la corvette Heimdall — engagea le combat contre une escadre austro-prussienne de cinq bâtiments, dont deux frégates autrichiennes et trois canonnières prussiennes. L’escadre danoise tentait de maintenir le blocus des ports prussiens de la mer du Nord. Le combat dura deux heures. La frégate autrichienne Schwarzenberg, le navire amiral adverse, prit feu et dut se réfugier dans les eaux neutres de l’île d’Héligoland, entraînant la retraite de toute l’escadre alliée. La Jylland reçut des dommages sévères — 18 coups au but confirmés — mais l’escadre danoise tint le blocus. La victoire navale fut célébrée au Danemark, même si la guerre fut perdue sur terre, contraignant le pays à céder les trois duchés de Schleswig, Holstein et Lauenburg à la Prusse et à l’Autriche.

    Après la paix de 1864, et avec l’obsolescence croissante des frégates en bois face aux coques en acier blindées, la Jylland est reconvertie en navire-école (skoleskib) pour la formation des cadets de la Marine royale danoise. C’est dans ce rôle qu’elle entreprit ses grandes croisières lointaines, à travers l’Atlantique, la Méditerranée, les Caraïbes et l’Amérique du Sud.

    En 1874, la Jylland est transformée en yacht royal (kongeskib). Elle transporte le roi Christian IX de Danemark aux Îles Féroé, en Islande (dont le Danemark célébrait alors le millénaire de la colonisation nordique), et jusqu’à Saint-Pétersbourg en Russie, pour des visites royales officielles. Durant cette période, le navire multiplie les voyages aux Antilles danoises (Saint-Thomas, Saint-Croix, Saint-Jean), visitant jusqu’à 5 fois l’île de Saint-Thomas, où la famille Riise avait fondé sa célèbre pharmacie. Il effectue aussi des escales à Cadix (Espagne), au Venezuela, et en mer du Nord. Le prince Karl de Danemark (futur roi Haakon VII de Norvège) figure parmi ses commandants notables lors de ces missions.

    En 1887, la Jylland est désarmée. Elle est transformée en caserne flottante en 1892 et définitivement rayée des registres de la Marine en 1908. Durant la Première Guerre mondiale, elle sert brièvement de station radio maritime. Vendue pour démolition à Hambourg en 1908, elle est rachetée in extremis par des patriotes danois. En 1994, après dix ans de restauration, la Jylland est ouverte au public dans son musée à ciel ouvert d’Ebeltoft. Aujourd’hui, la Jylland est officiellement reconnue comme le plus grand navire de guerre en bois conservé au monde, et la dernière frégate à hélice (screw frigate) survivante dans l’état. Elle est inscrite parmi les grandes références du patrimoine maritime mondial.

    Site web : www.fregatten-jylland.dk

    (1) Fredrik Rouget de Saint-Hermine, Consul Général de Suède et Norvège en Algérie du 20 octobre 1860 au 18 octobre 1872. Prédécesseur de Josef Kuhlman à Alger, il devient par la suite Consul Général de Suède et Norvège à Helsinki en Finlande. Officier de la Légion d’Honneur, Chevalier de l’Ordre de l’Etoile Polaire de Suède. Marié à Anna Charlotta Löfling avec qui il eut une fille, Anastasia Charlotta Teresia née le 4 février 1831 à Stockholm et décédée le 29 avril 1916 dans cette même ville.

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