Mers-el-Kébir, 4 mai 1884

Sigurd Kuhlman, fils de Josef Kuhlman, était né en 1835 à Stockholm. Arrivé en Algérie en 1849, il s’était établi à Oran où il exerçait la profession de courtier maritime. Homme de mer dans l’âme, il était également vice-président de la Société de Sauvetage en mer à Oran, ce qui témoignait de son engagement profond pour la sécurité des navigateurs et la défense des gens de mer en difficulté. C’est dans ce double rôle de professionnel averti et d’homme de terrain que son nom allait s’illustrer lors du dramatique incendie du Western Ocean en mai 1884.
Le dimanche 4 mai 1884, en conformité des instructions de l’ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées, sanctionnées par le préfet, le trois-mâts anglais Western Ocean, de 1 230 tonneaux de jauge, fut remorqué et mouillé près de la terre au Nord-Est de Saint-André de Mers-el-Kébir. Vers neuf heures et demie du matin, les opérations de sauvetage et d’extinction du feu commencèrent. Mais une circonstance fort heureuse vint changer le cours des événements : l’arrivée vers midi, en rade de Mers-el-Kébir, du Transport de l’État « le Finistère » (1), commandé par M. Juge, capitaine de frégate (2). Cet officier, vivement concerné par la position malheureuse du navire sinistré, envoya aussitôt un officier demander en quoi il pourrait être utile, puis dépêcha vers une heure une pompe à incendie accompagnée d’une corvée d’hommes pour concourir à éteindre l’incendie. Il renouvela ces corvées de deux heures en deux heures, faisant preuve d’une énergie et d’une organisation remarquables.

Le chargeur, l’armateur M. Grey, le consul M. Barber et de nombreuses autres personnes présentes à bord admirèrent l’agilité et le dévouement des marins français de l’État. Il y eut cependant un moment de grande angoisse : le deuxième maître calfat M. Quillévéré Pierre, muni d’un appareil, était descendu courageusement dans la cale du navire en feu. Il en fut retiré évanoui, sauvé de justesse par M. Kuhlman et l’équipage. Revenu à lui, il voulait de nouveau redescendre, mais on le lui interdit formellement. Le consul et le capitaine du Western Ocean rendirent visite au commandant Juge à bord du Finistère pour le remercier de son précieux concours. L’équipage et la corvée des marins français de l’État continuèrent sans relâche à combattre le feu. Dans la nuit du 4 au 5 mai et tout au long de la journée du lendemain, les hommes du navire sinistré et les corvées du Finistère poursuivirent leur travail avec une énergie et un dévouement exemplaires. C’est vers quatre heures de l’après-midi du 5 mai que l’on se rendit enfin maître du feu. Le pavillon anglais fut hissé en signe de réjouissance.
Ce résultat remarquable fit le plus grand honneur à M. Juge, capitaine de frégate, commandant le Finistère, et aux corvées de son équipage, ainsi qu’à M. Berwick, capitaine du navire sinistré, et à son équipage, très laborieux et très discipliné tout au long de l’épreuve. Les journaux Le Petit Fanal et L’Akhbar du 8 mai 1884 mentionnèrent tout particulièrement le dévouement des personnes suivantes :
• M. Quillévéré Pierre, deuxième maître calfat du Finistère, pour son courage en pénétrant dans la cale en feu au péril de sa vie ;
• M. Barber, consul, si versé dans les questions nautiques, pour ses conseils avisés et son travail personnel tout au long de l’opération ;
• M. Sigurd Kuhlman, très entendu en question de marine, pour son travail personnel, son sang-froid dans le sauvetage de M. Quillévéré, et pour son précieux concours comme interprète entre les équipages français et anglais ;
• M. Paumon, maître du port de Mers-el-Kébir, sous-officier de marine de l’État en retraite, pour sa bienveillante assistance, sa grande activité et sa courtoisie ;
• M. Bullen, capitaine du navire anglais Princess Alexandra, pour ses conseils et son assistance ;
• M. Grey, armateur, présent à bord avec le chargeur tout au long des opérations.
Le consul, pendant les deux journées qu’avaient duré les opérations, s’était rendu fréquemment à bord, observant avec intérêt l’équipage à la tâche. Il put ainsi constater et attester personnellement la coopération et l’assistance de l’ensemble des personnes ci-dessus mentionnées.
(1) Le Finistère qui intervint à Mers-el-Kébir en mai 1884, commandé par M. Juge, capitaine de frégate, était un transport de l’État vapeur à hélice d’environ 63 mètres, ~1 580 tonnes, ~800 CV, exactement du même type que l’Aube et l’Eure construits la même année aux Chantiers Normand du Havre. C’est ce type de navire — vapeur militaire élégant, gréé en complément.


(2) Pierre Romain Juge naît le 12 janvier 1834 à Carsac-Aillac, petit village de Dordogne au bord de la Dordogne. Il choisit très jeune la carrière des armes et rejoint la Marine nationale en 1850, à l’âge de 16 ans, au port de Toulon. En janvier 1879, il sert comme second à bord du croiseur Infernet au sein de l’Escadre d’évolutions, sous les ordres du commandant Charles Layrle. En mai 1884, à la tête du transport de l’État Finistère, il intervient avec énergie et humanité lors de l’incendie du trois-mâts anglais Western Ocean en rade de Mers-el-Kébir (Oran, Algérie). Le 31 décembre 1884, il est promu Capitaine de vaisseau, couronnant cette période faste. En janvier 1885, il commande la division des équipages de la flotte du 5ème arrondissement maritime à Toulon, sous l’autorité du vice-amiral Jules Krantz.
À partir de juin 1885, il prend le commandement du croiseur de 2ème classe Sané (450 ch, 7 canons, port de Cherbourg), au sein de la Division navale du Levant, sous les ordres du contre-amiral Raoul de Marquessac — une mission stratégique en Méditerranée orientale. En 1881, il avait été élevé au grade d’Officier de la Légion d’Honneur, puis en juin 1892 à celui de Commandeur. Il se retire dans le cadre de réserve en 1894, après plus de 44 années de service actif. Il s’éteint le 9 janvier 1914 à Bordeaux, à l’âge de 79 ans. Son fils, René-Clément Juge (1877-1958), suivra ses traces et deviendra à son tour vice-amiral, préfet maritime de Toulon en 1936-1937.