La première ligne Oran – New York

Le jeudi 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonçait la création d’un service direct vers New York au départ d’Oran.

« M. Kuhlman (1), le sympathique agent de l’Anchor Line, a obtenu de sa compagnie l’installation d’un service de vapeurs direct entre notre port et New York. Ce service, dont tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi, donnera une grande extension à notre commerce avec les États-Unis. Jusqu’à présent, les marchandises à destination de New York devaient être transbordées soit au Havre, soit à Marseille, le transport était relativement coûteux et le voyage durait environ six semaines. Le nouveau service direct, qui aura lieu toutes les trois semaines environ, effectuera la traversée en 15 jours, le prix du fret sera bien moins élevé, nos exportations d’Alfa, de marbres et de peaux augmenteront en conséquence dans des proportions notables. »

Les passagers ne sont pas oubliés :
« Quant aux passagers, ils pourront effectuer une traversée très courte sur de magnifiques vapeurs récemment construits, éclairés à la lumière électrique, et dotés de toutes les améliorations apportées ces derniers temps au confort et au luxe des navires. ». Les annonces publiées quelques semaines avant la date fatidique nous informent que « le magnifique paquebot anglais de première classe Bohemia » de 3 100 tonnes, construit en 1891, quittera Oran pour New York le mercredi 22 juillet. Pour le fret et le passage, s’adresser à M. Sigurd Kuhlman, courtier maritime à Oran.

Le navire Bohemia de la Anchor Line en 1891. National Museum Liverpool (réf. MCR/5/21).
Le SS Bohemia : un navire tout juste sorti des chantiers

Le paquebot qui inaugure la ligne est le SS Bohemia, construit par les chantiers D. & W. Henderson & Co. à Glasgow pour le compte de l’Anchor Line — compagnie maritime écossaise fondée en 1855 à Glasgow par Thomas Henderson, réputée pour ses navires élégants et son confort à prix abordable. Lancé le 26 mars 1891, soit à peine quatre mois avant son voyage inaugural depuis Oran, le navire affiche une jauge réelle de 3 190 tonneaux bruts, des dimensions de 320 pieds × 43 pieds, et est propulsé par un moteur à triple expansion.

Le port d’Oran en 1891 : premier port commercial d’Algérie

Cette initiative s’inscrit dans un contexte de fort développement du port d’Oran, qui traitait alors près de 700 000 tonnes de marchandises à l’import-export par an, au service d’un département de 870 000 habitants. Jusqu’à cette date, les liaisons transatlantiques depuis l’Algérie étaient dominées par la Compagnie Générale Transatlantique au départ de Marseille. L’ouverture de la ligne directe par l’Anchor Line représentait une rupture significative, permettant pour la première fois aux commerçants oranais d’accéder aux marchés américains sans passer par les ports métropolitains français.

Le port d’Oran en 1895. Photographie anonyme. Collection personnelle de l’auteur.
Le SS Bohemia était-il vraiment capable de traverser l’Atlantique ?

La question mérite d’être posée : un navire de 3 190 tonneaux pouvait-il réellement traverser l’Atlantique en toute sécurité en 1891 ? La réponse est oui, sans aucun doute et les archives le confirment.

Un gabarit standard pour l’époque

En 1891, l’Anchor Line opérait des liaisons Glasgow–New York depuis 35 ans déjà (depuis 1856), avec des navires souvent plus petits. Les tout premiers vapeurs transatlantiques des années 1840 ne dépassaient pas les 1 000 tonneaux. Le Bohemia, avec ses 3 190 GRT, représentait un navire de taille intermédiaire, parfaitement adapté aux lignes cargo-mixte de l’Atlantique.

La clé technologique de cette traversée est le moteur à triple expansion, introduit dans les années 1880. Beaucoup plus économe en charbon que les machines précédentes, il permettait de couvrir les quelque 4 500 milles nautiques séparant Oran de New York sans problème d’autonomie. À une vitesse de croisière de 12 à 13 nœuds, la traversée en 15 jours annoncée dans le Journal Général de l’Algérie était tout à fait réaliste.

Si la faisabilité technique ne faisait pas de doute, les conditions à bord restaient exigeantes : Le confort des passagers était très relatif : par gros temps atlantique, le roulis et le tangage d’un navire de cette taille pouvaient être sévères. Les normes de sécurité de 1891 étaient bien inférieures aux standards modernes : pas de radio, peu de canots de sauvetage en proportion du nombre de passagers. Enfin la capacité en marchandises était limitée par la quantité de charbon embarquée pour assurer l’autonomie

Pour aller plus loin
  • Le Naufrage du Mayumba — Recueil de nouvelles écrit par Etienne Laude, Prix Spécial du Jury du CDHA (Centre de Documentation pour l’Histoire de l’Algérie) en 2023.
  • NARA Microfilm M237 — Listes d’arrivées de passagers à New York, 1820-1891.
  • Clyde Ships database — Registres de la flotte Henderson Brothers / Anchor Line.
  • National Museum Liverpool — Archives maritimes, photographie originale du SS Bohemia (réf. MCR/5/21).

(1) Sigurd Kuhlman (1835-1899) est le fils de Joseph Kuhlman (1809-1876). Né à Stockholm, il était arrivé à Alger en 1849 comme l’atteste son dossier de naturalisation de septembre 1876. Sigurd apprend le métier de courtier maritime auprès de son père et du Consul de Suède Rouget de Saint-Hermine. Il s’installe à Oran en 1867 pour y ouvrir son propre bureau de courtage maritime, et devient en 1876 le premier membre de la famille Kuhlman à être naturalisé français. Il décède le 22 novembre 1899 à Saint-Cloud d’Algérie.

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