La correspondance Kuhlman–Almquist (1871–1876)

Un témoignage unique…

Entre 1871 et 1876, Josef Kuhlman, alors courtier maritime assermenté et en passe de devenir Consul Général de Suède et Norvège à Alger, entretient avec Bernhard Almquist, armateur et grossiste stockholmois, une correspondance commerciale d’une rare densité. Retrouvées aux Archives de la Ville de Stockholm, cette cinquantaine de lettres éclairent une relation nouée autour d’un commerce alors en plein essor : l’exportation de bois de construction scandinave, planches, poutres et madriers de pin rouge baltique, vers les chantiers de l’Algérie coloniale.

Bernhard Ulrik Georg Almsquist (1813-1881).
Josef Kuhlman (1809-1876). Collection personnelle de l’auteur.

Mais derrière les comptes de vente, les effets de commerce et les négociations de fret, affleurent aussi les grandes secousses d’une époque : la guerre franco-prussienne, l’insurrection des Mokrani, la Commune de Paris et les difficultés économiques des années ayant suivi la défaite de 1871. Ces lettres nous montrent Kuhlman, plume à la main depuis son comptoir algérois, tour à tour négociant tenace, conseiller juridique improvisé, médiateur, informateur politique et ami fidèle jusqu’à ses dernières lettres, dictées depuis son lit de malade au seuil de sa mort survenue en août 1876. Cette correspondance représente un témoignage exceptionnel sur le monde des affaires méditerranéen du XIXe siècle. Loin des clichés habituels de l’Algérie coloniale.

À partir de cette source de premier ordre, je vous présenterai à un rythme régulier une série de neuf articles qui suivront, au fil des lettres, le destin d’un Suédois installé à Alger depuis trente ans, négociant du bois, courtier assermenté puis consul, aux prises avec les grandes secousses de son époque : la révolte des Mokrani, la Commune de Paris, les krachs de 1873, et la maladie qui l’emportera en 1876. Du pin rouge de Baltique débarqué sur les quais d’Alger aux manœuvres consulaires menées depuis Stockholm, de l’affaire Barbaroux & de Marqué aux derniers mots dictés depuis son lit de malade, ces articles sont autant de fenêtres ouvertes sur un monde disparu, celui du grand commerce méditerranéen du XIXe siècle, vu depuis le bureau d’un homme qui en fut, pendant trente-cinq ans, l’un des acteurs les plus tenaces et les plus méconnus.

Bernhard Ulrik Georg Almquist (1813–1881) — Le grossiste de Stockholm correspondant de josef kuhlman.

Bernhard Ulrik Georg Almquist naît à Uppsala le 1er octobre 1813, dans une famille marquée par la distinction ecclésiastique et intellectuelle. Son père, Eric Abraham Almquist, est évêque de Härnösand — l’un des sièges épiscopaux du nord de la Suède, aux portes du Norrland — et sa mère, Johanna Elisabet Merckel, est la seconde épouse de ce prélat. De cette origine provinciale et cléricale, Bernhard ne gardera pas la vocation religieuse : c’est vers le commerce qu’il se tourne, très tôt et résolument. En juillet 1832, à dix-neuf ans, il entre au service de la maison de commerce J. C. Pauli & Co à Stockholm — l’une des grandes maisons de négoce de la capitale suédoise. Il y restera onze ans comme comptable professionnel, apprenant les rouages du commerce international depuis les livres de comptes plutôt que depuis les quais. C’est une formation rigoureuse, celle d’un homme de chiffres avant d’être un homme de terrain. En 1843, il franchit le pas : il obtient une bourse de grossiste — le titre officiel suédois du Handelskoll, qui autorise l’exercice du commerce de gros en son propre nom — et fonde sa propre entreprise.
Il a trente ans. Il ne quittera plus Stockholm.

Un empire discret bâti sur le bois et le fer du Norrland

La spécialité d’Almquist, c’est le Norrland — cette immense région forestière et minière qui couvre le nord de la Suède, entre le golfe de Botnie et les massifs scandinaves. Il en exporte deux ressources fondamentales : le bois de sciage (pin sylvestre et épicéa, planches, poutres, madriers) et le fer — lingots, barres et produits de la métallurgie suédoise, réputée dans toute l’Europe pour la qualité de son minerai faiblement phosphoreux. Dans les années 1870, celles que documente la correspondance conservée aux Archives de la Ville de Stockholm, ses marchés sont multiples : l’Angleterre d’abord, premier importateur mondial de bois nordique, puis la France, les pays d’Europe occidentale, et jusqu’à la Méditerranée et l’Afrique du Nord. C’est sur ce dernier marché que s’inscrit sa relation avec Josef Kuhlman à Alger, l’un des correspondants les plus actifs et les plus fidèles de son réseau. Son carnet d’adresses est celui d’un grossiste de dimension européenne : Johan Behrenberg, Gossler & Co à Hambourg (l’une des plus anciennes banques privées d’Allemagne), le Crédit Lyonnais à Paris et à Londres, Forney & Kolseth à Paris, Henri Norman à Bordeaux, Thomas H. North à Hull. Des noms qui dessinent, de la Baltique à la Méditerranée en passant par la City, le périmètre exact d’un commerce nordique du bois au XIXe siècle.

Une fortune ancrée dans l’industrie

Au moment de sa mort, le 27 avril 1881 à Stockholm, Almquist dirigeait encore son commerce de gros. Il avait 67 ans. La majorité de ses actifs consistait en une participation importante de 615 000 couronnes suédoises dans la société Sunds Aktiebolag, l’une des grandes scieries industrielles du Norrland, établie à Sundsvall, au cœur même de la région dont il tirait depuis quarante ans l’essentiel de ses approvisionnements. Avoir investi dans Sunds, c’était contrôler, en amont, la source même de sa marchandise.

La famille et les archives

En 1856, Almquist avait épousé Hedvig Martina Wihlborg (1834–1918), avec qui il aura plusieurs enfants. Parmi eux : Georg Mårten, qui deviendra propriétaire foncier à Ekerö (île du lac Mälar, à l’ouest de Stockholm), et Johan Axel, qui entrera dans la carrière des archives, préservant ainsi, par ironie de l’histoire, la mémoire d’un commerce dont son père fut l’un des acteurs.

C’est la veuve de Georg Mårten, Mme Signe Almquist, qui remettra aux Archives de la Ville de Stockholm, le 4 septembre 1953, ce qui restait de la correspondance de Bernhard. La collection couvre la période 1866–1878, mais elle est complète seulement pour les années 1871, 1873 et 1876, les autres années ayant été, selon la déclaration de Mme Signe Almquist elle-même, « précédemment détruites ». Ce que nous lisons aujourd’hui n’est donc qu’un vestige et l’on mesure, à la densité de ce qui a survécu, ce que la destruction des autres années représente comme perte.
Bernhard Almquist n’apparaît dans la correspondance Kuhlman que comme destinataire, sa parole ne nous est pas directement parvenue. Mais à travers les lettres que Kuhlman lui adresse, on devine l’homme : fiable, loyal, capable d’avancer de l’argent à la sœur d’un ami sans en faire état, et suffisamment influent à Stockholm pour soutenir efficacement une candidature consulaire auprès du Kommerskollegium. Un homme de confiance, dans tous les sens du terme.

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